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[18 Dec 97] Discordances

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Serpentard7ème annéePréfet
    Serpentard
    7ème année
    Préfet
AVATAR : Brant Daugherty
MESSAGES : 197

INFOS PERSONNAGE
SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Célibataire.
DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 4 décembre 1980 (Londres)
SANG SANG: mêlé
MessageSujet: [18 Dec 97] Discordances Mar 21 Aoû 2018 - 12:47




Le problème, avec les ascenseurs émotifs, c'était leur capacité à brusquement vous ramener sur la terre ferme, voir même un peu plus bas que vous n'étiez avant de grimper dedans. Comme si à monter trop haut trop vite, les freins ne pouvaient plus vous ramener en sécurité au rez-de-chaussée de vos émotions et ne trouvaient rien de mieux que de lâcher, vous condamnant à vous écraser au sol en compagnie des deux amies étant montées avec vous : naïveté et stupidité. Faut dire aussi que sans ces deux idiotes, vous vous seriez méfié et auriez été plus raisonnable, vous n'auriez pas accepté d'aller jusqu'au dernier étage et vous auriez mis des réserves quant à la qualité des prestations sensées vous faire aller mieux. Un peu comme lorsque l'on flaire une promotion bien trop alléchante dans un magasin : il y a toujours une contre partie, ou bien une condition marquée en tout petit dans un endroit où vous n'avez jamais eu l'idée d'aller regarder. Mais quand en plus, l'emballage en lui même aurait dû vous alerter, parce que bon, ce produit, vous n'en consommiez pas d'habitude et puis, vous aviez eu une mauvaise impression dès le départ, et que vous vous faîtes quand même avoir, alors là, ce n'est plus une question de naïveté, ni une question d'avoir été trop mal dans sa peau et d'être monté dans l'ascenseur sans voir que franchement, il craignait, non... c'était juste une belle, monumentale et absolument énorme c*nnerie. Et c'était exactement à ça que Léon pensait en sentant de nouveau le regard d'Octave - ou Heather, au choix, ils ne fonctionnaient que par lot promotionnel de deux, paraît-il ! - sur lui. Il se tendit un peu plus si cela était possible avant de reposer son verre sur la table, arrangeant soigneusement ses couverts. Ca avait été le plus dur : ne pas partir dès qu'il avait posé ses yeux clairs sur eux. Ses doigts pianotèrent quelques instants sur la table alors qu'il jetait un regard circulaire autour de lui, désemparé à l'idée de se sentir épié et de pas pouvoir les gratifier d'un regard assassin, mais sentant trop bien la tristesse dans ses yeux pour avoir envie de la leur offrir. Honnêtement ? Ils ne méritaient pas le mal être qu'ils lui faisaient tous les deux ressentir. Pour tout dire, ils étaient même à des années lumières de mériter la moindre considération. Il ferma les yeux, se massant le front en se mordant les lèvres, dangereusement prêt de craquer, à présent. S'il était resté à cette mascarade sensée représenter Noël, cela n'avait pas été pour donner le change, ou bien pour paraître fier et fort. Ce qu'Heather Ivy Trow et Octave Holbrey pouvaient penser de ce qu'il ressentait, il n'en avait plus rien à faire, alors ils pouvaient bien rire tous les deux, ou bien s'attrister ensemble de sa solitude, ou de sa maigre tentative de paraître insensible, il n'essaierait pas de jouer la comédie pour paraître plus fort. Il ne l'était pas de toute façon. Ca, c'était leur truc à tous les deux. Le paraître avant tout, les masques, les mensonges, ou les non-dits, histoire d'avoir bonne conscience ce qui, au final, était tout aussi pourri que toute la pseudo-affection qu'ils avaient semblé avoir pour lui. Non, il était resté parce qu'il n'avait rien de mieux à faire, personne à qui raconter sa peine. Le vide total. Il inspira et sentie quelque chose se bloquer dans sa gorge, lui coupant le souffle. Il allait pourtant falloir qu'il s'y habitue. A l'idée qu'il était incapable d'attirer assez de respect chez qui que ce soit pour que cette personne n'essaie pas de lui planter un couteau dans le dos.

__ Léon, l'interpella la voix de Charles, qui reposait sa fourchette avec lenteur en lui jetant un regard inquiet. Les yeux de l'adolescent se redressèrent, plongeant dans ceux de son condisciple. Il se doutait de ce que ce dernier devait voir, alors il détourna le regard avec honte, soupirant en tournant la tête sur le côté, se dérobant. Son ami prononça de nouveau son prénom et le préfet des verts tâcha de se ressaisir, mais c'était au dessus de ses forces. Ca va ? insista-t-il et Léon tressaillit. Cette question, on lui avait déjà posé un million de fois et il se voyait, hochant la tête, rassurant, répondant que oui parce que, de toute façon, le problème était trop complexe à expliquer. Et que l'autre ne comprendrait pas, ou que l’on n’avait même pas envie qu'il comprenne. Peu importait. Il fallait bien répondre quelque chose, non ? Il se vit prendre une respiration, prétexter qu'il était fatigué pour sauter sur l'occasion de dire qu'il partait se coucher. D'une pierre deux coups. La réponse et la porte de sortie, en un minimum de quatre mots. Rien. Je suis fatigué. Il ouvrit la bouche, prêt à faire comme d'habitude, mais rien ne sortit. Il n'y arrivait pas. Une main vînt se poser sur son épaule - Charles s'était donc levé ? - et il eut un mouvement de recul. Il ne voulait pas qu'on le touche. C'est bon Léon, tu n’es pas obligé de rester. Ni de trouver une excuse. Juste... va y. Va t'en. lui intima-t-il et l'adolescent hocha la tête, sautant sur l'échappatoire que personne ne lui avait jamais empêché de prendre, mais qu'il s'était pourtant refusé de saisir pour il ne savait quelle raison. Il releva la tête vers son ami qui hocha la tête et lui désigna du menton  les portes de la Grande salle. Léon le remerciant dans un murmure avant de longer la table où il s'était installé, se faufilant entre les convives en se contorsionnant, accélérant le pas une fois libéré des obstacles. C'était comme si, tout d'un coup, l'air était devenu irrespirable, le bruit assourdissant et le sol, brûlant. Tout semblait à son paroxysme : le bruit des couverts qui s'entrechoquaient, les rires cristallins, les conversations houleuses. L'odeur de nourriture se mêlant à celle du houx et du sapin lui donnait des hauts le coeur. La lumière lui semblait agressive et la chaleur qui avait paru réconfortante, étouffante. Il manqua percuter un bonhomme de neige, mais ne ralentit pas l'allure pour autant. Les portes de la Grande salle l'engloutirent juste avant qu'il ne se mette à courir pour mettre le plus de distance possible entre l'agitation festive et lui même, d'une morosité affligeante.

Ce n'est qu'au détour du couloir qu'il ralentit l'allure jusqu'à finir par s'arrêter, s'adossant contre le mur, la tête reposant contre la pierre froide. Il s'exhorta au calme, se concentrant sur des actions basiques. Inspirer. Expirer. Puis recommencer, jusqu'a ce que cela paraisse enfin assez facile et bien maîtrisé pour qu'il ne puisse autoriser le flot de ses pensées tumultueuses à enfin s'exprimer. Cela lui prit de longues minutes, pendant lesquelles il ferma les yeux avec force, retenant à grande peine le sanglot qui menaçait de sortir, tout autant que le cri qu'il avait envie de pousser. A trop contenir sa rage depuis plusieurs jours, il en débordait. Ca le rendait malade, tant d'hypocrisie de leur part. Pire, ça le dégoutait, sans qu'il n'arrive a clairement classifier ce qui était au sommet de son ressentiment. Qu'Heather ait finalement couché avec Octave ? Ce n'était pas comme si ce disque là, il ne l'avait pas déjà écouté une bonne centaine de fois, bien au chaud, confortablement installé dans son monde imaginaire. Il avait déjà éprouvé toute la rage face à ces deux là, et que cette fois là soient réellement arrivée alors que lors de ses précédentes crises de jalousie, rien ne s'était produit... ça ne changeait pas grand chose, au final. Il avait déjà eu le temps de suffisament écorcher son coeur à cette idée, le lapidant consciencieusement avec les pierres qui avaient jadis été ses sentiments pour Heather. Sentiments dont elle ne voulait pas et qui, de toute façon, commençaient lentement à s'éparpiller dans l'âme défaite de l'adolescent, se désagrégeant avec la facilité de la pierre érodée. Mais bien sûr qu'il était jaloux ! Bien sûr que l'idée de l'imaginer dans les bras d'un autre, offrant son corps et sa fragilité à un autre que lui, bien sûr que ca le rendait terriblement envieux. Ce à quoi il ne s'était pas attendu, cependant, c'était à éprouver une jalousie double. Deux fois plus de plaisir à le torturer, n'est-ce-pas ? La rancoeur avait un goût si amer que Léon déglutit avec difficulté, alors que ses pensées délaissaient son amie pour filer vers la piscine, songeant à cet interlude qu'il avait vécu, en dehors du temps et en dehors des convenances, avec le bibliothécaire.

Et quand il songeait à ça, c'était le pire. L'impression que la honte se disputait la colère tout en essayant de laisser une place à la tristesse. Fini le souvenir doux d'une nouvelle parenthèse, fini l'impression d'avoir découvert, au delà de la fascination, une personnalité qu'il appréciait, fini la sensation que quelque chose était né entre eux. Fini l'impression de complicité, fini la rougeur des joues en songeant à la peau nue, fini le coeur qui s'emballait en se rappelant les frissons, fini la tendresse de ses mots, la douceur de ses gestes. Fini l'expectative pleine de désir de ses lèvres. Fini le calme, l'apaisement, l'impression d'aller mieux. Il avait l'impression d'être juste le pauvre c*n, amoureux d'une femme qui couchait avec son meilleur ami, sans réussir à savoir à qui attribuer quel rôle parce que, tout s'était trop mélangé et parce qu'avant même qu'il ne réussisse à clarifier ce qu'il avait ressenti pour un homme, tout s'était effondré. Penser à ce qui avait failli se passer avec le bibliothécaire le terrifier à présent tout en le dégoutant avec férocité. Léon avait l'impression d'errer dans sa vie comme dans une tragédie, subissant les actes en se disant que de toute façon, vue le genre de l'oeuvre, ça ne pourrait aller que de mal en pis. Heather l'avait mis à terre, mais Octave l'avait poignardé. Trucidé. Egorgé.  Et tout un lot de rime en "é" du jargon de la douleur. Qu'avait-il donc loupé dans ses discussions avec Octave ? Que lui avait-il donc fait pour que ce dernier ne se sente obligé de le consoler alors qu'au final, il prévoyait de sauter la femme dont il lui avait avoué les sentiments ? A quel moment le bibliothécaire s'était-il dit que, non content d'avoir trahi cette confession, il pouvait aussi essayer de se taper le pauvre adolescent qu'il était ? Une colère sourde lui fit serrer les points. Quelle émotion le dévorerait-elle en premier ? La colère ? La haine ? La jalousie ? La douleur ? A ne plus savoir s'il les aimait assez pour être triste de leur perte, où les haïssait avec assez de force pour venir régler ses comptes ? Mais quel enfoiré !Songea-t-il avec rage en tapant doucement sa tête contre le sol de pierre. La colère alors ? Peut-être fallait-il vivre cela à la manière d'un deuil, étape par étape, laissant aller toutes ces émotions, toute cette déception, pour ensuite espérer passer à la prochaine. Une chose après l'autre.

Et l'étape du soir, elle s'appelait Octave. Il serra les poings, se décollant du mur pour prendre la direction de la bibliothèque, un air résigné sur le visage alors qu'il montait quatre à quatre les marches. Qu'importe qu'Octave rentre tard, il attendrait. C'était quoi, quelques heures de plus à laisser enfler sa haine, après tout ? Il se sentait déjà à point, de tout façon. Ecorché vif. Il les maudissait. Et avait bien l'intention de le leur dire. Parce que cette colère là, il avait largement le droit de l'exprimer. Heather pouvait bien s'envoyer en l'air avec qui elle voulait, ça ne le regardait pas. Et Octave faisait également ce qu'il voulait de ce qui lui servait de conscience - n'était-il pas sensé être en couple avec la fille de Rowle à ce moment là ? Mais par contre, il pouvait s'offusquer du manque total de sincérité dont le bibliothécaire avait fait preuve à son encontre. Ca, ça le concernait. Il avait failli l'embrasser, c'était pas rien, non ? Rien que d'y songer, il en avait presque la nausée. Comment avait-il pu avoir confiance ? Comment avait-il pu se tromper à ce point ? Et lui, l'adulte, comment avait-il pu clairement encourager ce flirt en ayant presque encore le goût des lèvres d'Heather sur les siennes ? Et comment... comment avait-il pu soutenir tous leurs regards, comment avait-il pu ne rien dire ? Peut-être était-il en train de faire une monumentale erreur, peut-être que cette discussion lui ferait plus de mal qu'autre chose, mais l'adolescent n'avait aucune envie de briser l'élan d'estime de soi qu'il était en train d'éprouver. La trahison d'Octave lui faisait mal et cette douleur là, il voulait la lui envoyer en pleine figure, sans aucun filtre, comme ce dernier n'en avait eu aucun pour essayer de le charmer. Il s'était peut-être fourvoyé sur ce qui avait semblait naître en eux mais il était certains d'une chose : si le reste de l'année devait se passer à éviter consciencieusement Octave et Heather, alors cela ne se ferait pas avec eux rigolant dans un coin, et lui subissant en silence dans un autre. Leur route allait se croiser, peut-être pour ensuite consciencieusement se séparer mais il était hors de question que le bibliothécaire n'entende pas ce qu'il avait à lui dire.


Il s'engouffra dans la bibliothèque avec un air résigné sur le visage, son air maladif toujours peint sur ses traits tirés. La pièce immense était complètement vide, légèrement éclairé par les bougies disposées à l'intervalle régulier des rangées de livre. Léon laissa son regard couler sur ce lieu qui avait longtemps été son refuge, s'adossant contre le mur tout proche de la porte, croisant ses mains derrière son dos. Il bouillonnait. Son attitude contenue n'était que la façade qu'il tâchait de maintenir, ordonnant à la moindre fibre musculaire de maintenir les rangs pour ne pas juste s'effondrer sous le poids de la colère et de la déception qu'il ressentait. De très longues minutes passèrent, assez pour que la position immobile qu'il s'imposait ne finisse par venir tirailler ses muscles figés. Mais il refusait de bouger. Il allait exploser s'il ne maintenait pas la façade. Puis, enfin, des bruits de voix le tirèrent de sa litanie intérieure, pour mieux venir souffler ce qu'il lui restait de calme. C'était peut-être mieux comme ça, cela dit, au moins n'aurait-il qu'à subir cette épreuve qu'en une seule soirée. Car c'était bien la voix d'Heather qu'il entendait, se mêlant à celle beaucoup plus grave du bibliothécaire ? Ses mains se crispèrent contre la pierre glacée alors qu'il rouvrait les yeux, à deux doigts d'ouvrir la porte pour annoncer sa présence. Il se fit violence. Tendant l'oreille. Peut-être avait-il finalement des tendances masochistes ? Ils se donnèrent rendez-vous. Un cri silencieux vrombit dans l'esprit de Léon alors que les pas d'Heather s’éloignaient et qu'Octave pénétrait dans la bibliothèque. S'il le vit, debout dans la pénombre, il n'en montra rien, se dirigeant vers ses appartements. Les yeux orageux de Léon glissèrent sur la silhouette alors qu'une multitude de souvenir venaient ajouter à son trouble. Il avait touché ce dos, il avait suivi le tracé de la colonne vertébrale de ses doigts fébriles, il avait caressé les épaules, aussi. Déposé ses lèvres dessus. Octave franchit un nouveau mètre et le jeune homme se mit enfin en mouvement, attrapant la poignée de la porte qui se refermait avec lenteur, la tirant d'un geste sec. Le bruit raisonna sans mal dans l'immensité de la bibliothèque. Et avec la même rage qu'il avait mis à refermer la porte, il ouvrit enfin les vannes.

__ Désolé d'être entré sans avoir été invité, s'excusa-t-il sans donner l'air de s'en vouloir pour quoi que ce soit, sa voix basse tressautant sous la force de la colère qu'il tâchait de moduler, sans grand succès, pour ne pas hurler, mais après tout toi tu te permet de pénétrer dans la vie des gens pour tout saccager, alors on peut dire que l'on est quitte ? s'énerva-t-il, les bras tendus le long du corps, véritable incarnation d'une rage sourde qui ne demandait qu'à pouvoir s'exprimer. Tu as passé une bonne soirée ? Non, ne répond pas en fait, j'en ai rien à faire. Je ne suis pas venu ici pour savoir comme tu vas, je suis là pour te dire que moi, justement, ça ne va pas. Alors peut-être que tu n'en as strictement rien à faire, mais la nature t'a doté de deux oreilles, alors sert-en pour écouter, siffla-t-il en le gratifiant d'un long regard chargé de déception et de tristesse, habilement auréolé d'une colère qui laissait ses yeux miroiter d'un gris orageux. Tu me dégoutes, articula-t-il malgré les tremblements de sa voix. Il laissa le silence enfler, sa colère s'attisant à mesure qu'il gardait ses yeux rivés vers l'adulte, ses doigts se serrant jusqu'à ce que ses ongles n'écorchent la paume de ses mains. Et tu sais ce qui me dégoute encore plus ? C'est d'avoir été tellement naïf la dernière fois que je ne peux m'empêcher de venir ici pour te dire à quel point tu m'a blessé. Tu sais ce que j'aurais préféré ? Juste te détester. Avec assez de force et de conviction pour juste ne plus jamais vouloir me retrouver dans la même pièce que toi. Avoir suffisament honte de m'être fait berné pour ne plus remettre les pieds dans cette bibliothèque. Puis ne plus jamais avoir à songer à ce qu'il s'était passé ou pire, ce qu'il a failli arriver. Ca aurait été plus facile, tu comprends ? J'aurais eu l'air c*n mais au moins, ça aurait été facile !. Mais même ça, tu ne m'en as pas laissé l'occasion ! T'aurais pu te contenter d'être juste un adulte sympathique s'occupant d'un adolescent paumé, mais ça t'a pas suffit hein ? Il a fallu que tu fasses tout pour que je t'apprécie, il a fallu que tu me laisses te découvrir, il a fallu que tu joues avec ce qui était en train de naître et dont je n'avais même pas conscience ! Je comprends pas quel plaisir malsain ça te procures, je ne comprends pas quel intérêt il y avait à se montrer aussi sincère avec moi pour ensuite que je découvres que dès le début, tu me cachais quelque chose. Et ce qui me dégoutes encore plus, c'est que tu n'ais pas eu assez confiance en moi pour me dire que tu couchais avec celle dont je te disais être amoureux. Tu n'as pas eu confiance en ma façon de gérer ça, t'as juste vu l'adolescent exécrable qui prenait tout trop à coeur, t'a juste imaginé que je ne pourrais pas comprendre. Tu as fait exactement comme tout le monde alors que t'étais en train de sortir du lot. Il fit quelque pas vers lui, recula, donnant l'impression d'être un lion en cage ne sachant pas que faire de toute cette colère. Il avait envie de rugir, de bondir et de fuir en même temps. Et ce qui m'exaspères encore plus que tes non-dits, encore plus que ma colère, c'est de te regarder sans être convaincu que tu es juste un parfait enf*iré. Je suis là comme un idiot s'engluant dans une crise de jalousie et tu sais à quoi je songes, en plus ? Je me dis que si je te tournes le dos, je te donne raison. Je te donne raison sur le fait que ta vie est si misérable que tout le monde, à un moment donné, fini par choisir d'en partir. Tu sais ce que j'ai envie de te dire ? Que j'aurais préféré ne jamais te rencontrer. Ou bien que tu n'as qu'à m'écrire une lettre, vu que c'est tu semblais doué pour les remords en version écrite. J'ai envie de saisir la facilité de toutes les confessions que tu m'as faites pour appuyer sur chacune des cordes sensibles à ma disposition. J'ai envie de me venger. J'ai envie de te faire du mal, comme ça au moins j'aurais la sensation d'avoir compté plus que comme ta nouvelle conquête adolescente de la soirée. Mais j'y arrive même pas, parce que quand je te regardes, le dégoût n'arrive pas à masquer la fascination que j'éprouvais pour toi, pour ton histoire, pour ta façon d'être. J'aimerais sincèrement te tourner le dos et te laisser penser que ne t’en vaut pas la peine. Mais même ça, je n'y arrive pas. Je n'arrive pas à juste être indifférent. Je n'arrive pas à juste te détester. Il passa ses mains sur son visage, se frottant les yeux avec nervosité avant de nouveau le sonder du regard. Tu sais quoi ? Je pense que tu es à l'aise avec la colère, à l'aise avec la déception que tu provoques, à l'aise avec les gens qui te tournent le dos. Pour ça que t'as pas retenu Miss Rowle, parce qu'en ton fond intérieur, tu devais te dire qu'elle n'avait aucun intérêt à rester avec quelqu'un comme toi. T'es assez torturé comme personne pour même te dire que c'était inévitable. Et une grande partie de moi à juste envie de te donner raison. Sauf que je n'y arrive pas. J'arrive pas à me convaincre que t'es juste un sale con qui s'est moqué de moi. Alors, on en est là. Me voici, incapable de partir, incapable de comprendre, incapable de juste te détester. Tu sais si bien regarder les gens partir que je suis curieux : tu fais quoi de ceux qui n'y arrivent tout simplement pas ? Que vas-tu faire de moi ? Il écarta les bras légèrement. Tu n'as jamais été à ma merci. C'est moi qui le suis. Alors, donnes moi une bonne raison de partir. S'il te plait. Libère moi parce que je n'arrive plus à rien. J'étouffe d'incertitude. De colère. De déception. De honte. Dis-moi que tu t'es bien foutu de moi, que je puisses enfin partir et te haïr convenablement.



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SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Pas vraiment seul, mais presque.
DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 10 Août 1964
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MessageSujet: Re: [18 Dec 97] Discordances Mer 22 Aoû 2018 - 22:43

Il l’avait attendu. Mais il l’avait en fait attendu beaucoup plus tôt. Penser qu’il apparaîtrait à sa porte dès le lendemain, comme il l’avait lui-même fait fut un temps, aurait été avoir trop d’estime pour les folles passions éphémères que créait le jeune âge,  surtout lorsqu’elles perdaient en élan plutôt que de gagner en force avec le temps. Mais il avait tout de même envisagé de le voir surgir, encore inconscient, au pas de sa porte avec ce curieux regard oblique qu’adressaient les timides à ceux qu’ils n’osaient pas affronter de front pour formuler une requête, et se contentaient d’une œillade en tapinois, à couvert d’un front couché dans un désordre harmonieux de cheveux noirs. Léon aurait perdu son enthousiasme flatteur, tout en n’ayant pas non plus l’impolitesse de laisser Octave sans nouvelles, alors que tant de respect avait gouverné leur tendresse révolue. Il serait resté près de l’entrée, marquant ainsi l’hésitation quant à ses propres ambitions, ou bien celles du bibliothécaire ; l’un des deux s’était peut-être éteint après ces quelques jours ? Il resterait donc là, à sonder ce qui était permis, cherchant à retrouver le confort abandonné de la transparence, ou une nouvelle intimité plus douce qui ne demandait pas à s’aimer pour de bon. Et Octave lui aurait accordé n’importe quel souhait tacite sans demander d’explications, parce que la jeunesse se passait parfois de raison ; il lui aurait servi un verre au goût de soulas et la lumière du soleil aurait laissé tomber sur leurs deux corps, aimants ou tranquilles, le rayon blanc de son regard, comme la lune l’avait jadis déjà fait. Il aurait accepté avec franchise tout regret ou revendication indicible, n’y aurait pas dérogé parce que tout lui convenait au fond, que ce fut un timide renouvellement du désir ou une curieuse amitié de chasseur de serpents. Et tout n’aurait été que sucre d’orge et miel pour encore une parenthèse mirifique, réconfortante comme un fauteuil profond et gourmand, sans la gravité qui incombait à leur quotidien et qui malgré toute la confusion de leur relation, élevait toujours plus le cœur que n’importe quel plaisir futile. Mais Léon ne s’était pas présenté le lendemain, achevant tout espoir de spontanéité qu’Octave avait rêveusement nourri, tout en sachant la soudaine lucidité léonienne incapable d’une pareille extravagance en compagnie de l’absolue solitude. Puis, deux jours lunaires étaient passés sans qu’ils ne cherchent à se croiser : chose pour laquelle Octave n’avait pas assez de jugeote, tandis qu’il présumait l’impatience de Léon pour enfin l’auréoler du pouvoir définitif sur sa volonté, quand bien même il savait qu’il était beaucoup trop tôt. Nier que cette éventualité ne lui aurait pas fait plaisir aurait été un autre mensonge. Mais il dut se rendre à l’évidence que les choses, bien que pas encore ternies par la colère, n’étaient pas aussi évidentes que dans ses rêves de généreuse impulsivité. Il fallait au moins reconnaitre à Léon son respect pour les mots et les promesses, qu’il n’avait pas décidé par caprice de prendre au sens littéral. Fait absolument invivable pour sa propre impétuosité, mais d’autant plus charmant pour sa lucidité. Le fantasme s’était alors estompé, se transformant en une sorte de rêve, riche en ombres bleuâtres qui miroitaient, en blanc émaillé qui ondoyait, en sentiments d’une chaleur exquise en plein milieu du vide, empiétant sur la vie d’Octave, diminuant, en segment d’éclipse, les heures normales du jour, depuis que baignant dans des eaux claires, il avait trouvé un refuge de tiédeur entre des bras trop tendres pour sa peau dure. Le miroir de l’eau à la surface… les gouttes d’impatience, étincelant sur une peau pâle, une gorge qui se serrait… quelques larmes invisibles versées par des regards se croisant sans cesse, se fixant parfois, s’observant toujours. Le bibliothécaire en venait à douter de sa mémoire en ressassant involontairement ces images d’un coloris brûlant et semblant faux, décor créé peut-être par le sommeil et l’expectative, qui forçaient jusqu’au vert le bleu de l’eau et donnait à certaines nuances l’accent d’un sentiment.

L’inachèvement de leur histoire en suspens l’éprouvait d’une aspiration au désir spasmodique. Il était horriblement vrai que l’on rêvait davantage de ce dont on ne disposait pas encore et sa pensée s’éparpillait comme toutes ces perles d’eau sur le corps de Léon, bien trop nu pour son innocence. Il se surprenait à sourire de son impatience prolongée, non pas comme quelqu’un qui savait ce qu’il en était, mais qui devinait le potentiel de telles attentes. Cette mièvre espérance, avant de le frustrer, le rendait surtout très heureux, et même s’il savait que cette joie risquait de se couronner par des épines, il continuait à attendre quand même pour le simple et franc plaisir de nourrir ce genre de sentiments pour quelqu’un. La patience… il l’aimait lorsqu’il s’agissait de devoir attendre quelqu’un, parce qu’attendre quelqu’un, c’était déjà aimer un peu, et aimer un peu c’était être un peu béni. Et parce que ça ternissait progressivement son expectative, il ne réalisa que très lentement la souplesse du temps et ce que ça pouvait vouloir dire. Que cette absence était la marque du regret honteux, ou que Heather lui avait tout avoué, ce qui réduisait à l’absurde ses espérances toujours amoindries. Il ne lui restait alors plus qu’à se résigner et y renoncer, ou attendre la dispute. Cinq jours s’étaient seulement écoulés, mais ils eurent la lenteur d’une vie. Plus les chances d’un débâcle diminuaient, plus Octave appréhendait sans comprendre pourquoi, alors qu’il était usé par les conflits jusqu’à la corde. L’idée qu’il ne se passe juste rien l’épouvantait tout autant que celle où il se passait tout, peut-être parce qu’il préférait un Léon spontané et maladroit comme il l’aimait, même dans la colère, plutôt qu’un Léon ayant eu le temps de consciencieusement réfléchir et qui ne demandait plus rien, même pas des explications. Au fond ce qui le dérangeait était un Léon qu’il ne pouvait pas convaincre de quoi que ce fût, sans savoir encore de quoi il voulait et pouvait le convaincre concrètement. Qu’il n’était pas qu’un enfoiré qui avait sciemment profité de la faiblesse d’un adolescent pour mieux se le taper, mais carrément un gros enfoiré qui avait été sincère sur absolument tout et qui avait quand même décidé de lui faire du mal ? C’était risible et le silence lui sembla alors presque plus profitable. Sa mère ne lui avait jamais fait le cadeau d’un combat égalitaire, se présentant toujours à leurs conflits avec l’assurance de celle qui avait la vérité implacable érigée en monument dans le dos, et il avait appris à se taire pour s’éviter la peine inutile de se défendre. Tendance qui le rendait systématiquement coupable dès lors qu’il s’aventurait aux discussions définitives.

Il lui sembla plus simple de partir du principe qu’aucune chance ne lui était laissée, mais ce fut sans compter la soirée de Noël, qui raviva si ce n’est par l’envie, au moins par insistance proximale, la rancœur dans les yeux de l’étudiant approchant. La source de sa colère était inutile à questionner, et Octave s’était arrangé pour garder leur préambule aussi bref et plat que possible. Seuls, peut-être, mais il savait que ses mots risquaient, même involontairement, de suggérer qu’ils avaient commis quelque chose que le bibliothécaire regrettait, et il ne voulait surtout pas soumettre Heather à cette épreuve. Qu’il éprouve de la culpabilité était suffisant et la jeune femme n’avait aucun rapport avec ce qu’il pensait à ce sujet. Léon pouvait lui en vouloir autant qu’il le voulait, que ça ne devait pas ne serait-ce que donner l’impression à Heather que la faute était également sienne. Alors il avait éludé le sujet le plus simplement du monde : en l’ignorant. Prendre ses distances avec Heather, créer tout un drapé de regards honteux et fuyants n’aurait fait que prolonger le malaise noircissant jusqu’à leur propre relation, et qui ne pouvait sainement pas dépendre des opinions de Léon. Par conséquent, Octave était resté aux côtés de la jeune femme toute la soirée,  insistant sans en avoir l’air sur une continuité naturelle qu’il désirait garder intacte entre eux, exempte de toute gêne. Son talent à reléguer ses plus vives émotions au second plan de sa scène sentimentale aurait pu paraître proprement incommode si quelqu’un aurait eu la capacité de percevoir son esprit en transparence, mais ce n’était pas le cas et la seule chose à supposer était la négligence dont il pouvait faire preuve à l’égard de graves accusations. L’insouciance étudiée ne lui épargna pas quelques regards en direction de l’étudiant, mais il pensait avoir préservé Heather de l’anxiété qu’il couvait et qui aurait pu faire croire à des choses qu’il ne pensait pas en substance. Consciencieusement, il faisait de ponctuelles tentatives pour reconquérir son regard, sondait son sourire intérieur et mesurait si elle n’essayait pas de cacher une blessure intérieure. Si tel fut le cas, il n’en perçut rien néanmoins et la soirée lui parût d’une tranquillité surprenante. Sans qu’il ne sût à quel moment, Léon s’éclipsa et Octave sentit une vague d’inquiétude nouvelle le submerger, alors que l’étudiant disparaissait à nouveau dans des méandres dont le mal lui était vaguement compréhensible et pourtant encore absolument inconnu. Ne pas avoir pu se justifier à l’instant propice le hantait, car son attitude désinvolte n’avait pas dû manquer d’ajouter à la distance qui les séparait déjà une nouvelle froideur. Il savait que les déceptions ayant guetté Heather poursuivaient maintenant Léon, et qu’il avait volontairement payé un tel prix pour en porter la soigneuse responsabilité. Mais encore une fois, Octave finissait par se heurter à l’absence de mots dans sa bouche pour justifier clairement quoi que ce fût et le silence reprenait ses droits au même titre que sa misérable impuissance.

« C’est toujours bon pour vendredi ? » avait demandé Heather plus tard dans la nuit, lorsqu’ils s’apprêtèrent à se séparer devant la bibliothèque. Il sourit avec bienveillance et répondit que rien n’avait changé. Rien ne devait en effet changer, pas de ce côté-là. Un adieu, un regard dédié à son dos, à la courbe de ses hanches et il s’engouffrait déjà dans la bibliothèque en ouvrant à peine la porte. Vendredi, demain, plus tard, après, l’après… Octave ne savait plus très bien de quoi était constitué cet avenir. La rancœur que Léon lui vouait maintenant ouvertement, ajoutée à ses propres incertitudes et incapacités à se justifier convenablement, remettait en question les principes de la moralité dont il se targuait. Sa logique et son bon sens vacillaient dangereusement au point qu’il songe à l’utilité d’un tel avenir. Avenir de quoi de toute façon ? De vampire qui se repaissait au cou des gens. De dilettante qui justifiait sa possession des choses par son amour. De faussaire qui travestissait ses faiblesses en douce et agréable poésie. Tout lui parut faux, et ce jusqu’aux moindres certitudes, jusqu’à la justesse de ses souvenirs, dont il entretenait ses mièvres aspirations et espoirs. Si cela lui causait tant de soucis, tant d’illégitimité dans l’exécution, c’était peut-être parce qu’il s’aventurait sur un chemin qui n’était pas le bon ? Dans son dos, venant éclipser le bruit de ses pas, un coup de fusil retentit, orage qui gronda une fois. Octave se retourna brusquement et vit Léon, creusé comme une montagne prête à s’affaisser, comme un éclair… Le temps d’un zigzag de la foudre, et on était bien forcé de lui livrer ce que le grand jour même laissait dans l’ombre.

« Désolé d'être entré sans avoir été invité. Mais après tout toi tu te permets de pénétrer dans la vie des gens pour tout saccager, alors on peut dire que l'on est quitte ? »

C’était un réflexe au-dessus de ses moyens. Les hostilités se bousculaient dans un sac de sarcastique complaisance, tandis que lui contemplait un point fixe quelque part sur le front de l’étudiant, ce qui lui permettait de donner l’impression d’écouter attentivement sans avoir à le regarder dans les yeux. Son visage se détendit sensiblement, agissant sous les mêmes charmes qui l’avaient aidé à garder contenance pendant la soirée de Noël ; ça lui donnait l’air sensiblement plus vieux : si ses traits gagnaient en souplesse, dans ses yeux limpides se confondait une lourdeur sourde. Il paraissait impénétrable, comme étaient les êtres calmes, dont le maximum d’expression ne dépassait pas l’ironie tempérée, le sourire et la gravité. Léon s’exaspérait au loin, entre douloureuse ironie et confessions nerveuses ; Octave s’abreuvait de chacun de ses mots sans y réagir, déléguant à la personnalité froide et insensible de son cerveau la responsabilité de les comprendre. C’était la seule façon de survivre à la cruauté qu’on savait s’être infligé à soi-même tout en contemplant la destruction que l’on avait apporté à une vie neuve et belle. Avec lenteur, il glissa ses mains dans les poches de son pantalon. Cette lenteur avait pour cause l’embarras et c’était comme si finalement, chaque geste lui demandait un effort si grand qu’il en était douloureux, alors Octave se contentait de son stoïcisme d’apparat, celui qui empêchait son corps de se disperser, de se dissoudre dans l’espace et le temps.

« Tu me dégoutes. »

Ce fut peut-être la seule chose qui lui arracha l’esquisse d’une grimace. Une crispation à peine perceptible des yeux, accentuée par un froncement du nez romain. Bref frémissement spasmodique, presque aussi spontané que le serait une crampe – la douleur lui sembla physique. C’était particulièrement curieux de se rendre compte à quel point il n’était en vérité pas préparé aux jugements. Il pouvait en dire ce qu’il voulait, ça le surprenait comme une gifle. Non pas celle qui survenait naturellement lors d’une dispute un peu déloyale, mais un soufflet administré en plein milieu d’un repos oisif et serein, vigoureux à en faire saigner les gencives. Il ne savait si c’était la honte ou la douleur de recevoir la confirmation de ce qu’il ressentait déjà vaguement, mais il lui fallait toujours un effort supplémentaire pour garder son sang-froid. A partir de ce choc, il ne laissa plus aucune image pénible s’approcher, par quel que détour que ce fut, de la conscience qu’il avait de lui-même. Ca lui avait souvent donné l’air renfrogné lorsqu’il était petit ; l’âge adulte l’avait doté d’un détachement tout prosaïque, un brin énervant et comme étudié. Dès lors, chaque geste vital était exécuté avec une application saugrenue, très lentement, très précautionneusement, de peur de briser l’équilibre précaire qui lui permettait de subir l’assaut sur sa vulnérabilité désarmée. Il paraissait blindé, mais c’était que parce qu’il devait lutter contre les mots, contre leur sens profond, contre le fait que Léon était tellement blessé qu’il en avait du mal à respirer et à se contenir, contrairement à lui, dont le corps gagnait en souplesse inappropriée au fur et à mesure de la dispute, dont il subissait les assauts sans broncher. C'était plus horrible encore que dans ses songes, où il jouait les possibilités au ralenti et en désincarnant sa propre participation. La réalité était bien plus mortifiante et à travers le prisme de ses souvenirs, il avait l’impression de voir dans les jeunes yeux contus tous les fantômes révolus qui racontaient en substance la même chose. Des vies gâchées, une confiance odieusement trompée, puis cette impuissance répétée face à un Octave plus fort, qui savait tout et qui faisait quand même. On lui reprochait son pouvoir, ses potentielles qualités qu’il ignorait pour en user à mauvais escient. La gifle le surprenait, elle le glaçait, mais pas le propos. C’était étrange, parce qu’il avait l’impression, à l’entendre se répéter, que toutes ces choses avait toujours fait partie de lui jusqu’à n’être qu’un écho qui répondait aux accusations répétitives. Et au fur et à mesure de la litanie adolescente, se désagrégeant comme bois en cendres, tout ce qui lui avait paru si beau et aveuglant de béate simplicité paraissait absolument faux et horriblement laid de surcroit. Il savait bien à quel point un plaisir pouvait le demeurer tout en étant malsain, avilissant et vicieux. A quel point la spontanéité pouvait être factice pour le simple agrément de sembler vraie. Il savait comment se formait le piège lorsqu’on finissait par négliger les conséquences et le sérieux d’une situation qui paraissait toujours un peu plus légère… On ne pouvait connaître ces perversions qu’à force de côtoiement jusqu’à les démystifier complètement de leur belle parure. C’était une sagacité qui se gagnait, puis un pouvoir qui s’obtenait ; on ne pouvait ainsi deviner le mode de fonctionnement de quelque chose si l’on n’avait pas déjà soi-même une connaissance intime de ce mode de pensée. On ne pouvait pas percevoir et accepter tant de subterfuges chez autrui si on n’y avait eu recours soi-même. Ses intentions d’antan lui semblèrent particulièrement hideuses, tandis que Léon continuait à le questionner sur la possibilité-même d’une telle perversion ; d’autant plus monstrueuses qu’elles avaient cru être forgées par le feu de belles idées. Il l’avait trouvé si beau, si tendre… il avait cru vouloir lui rendre hommage de diverses façons, mais tout paraissait aujourd’hui n’être qu’égoïsme récalcitrant et ignare. Léon recula, s’approcha, chargea comme un animal, mais Octave y était insensible parce que c’aurait été trop douloureux de se laisser empreindre par une si horripilante détresse – pourtant Merlin sait qu’il le méritait amplement. A l’opposé de l’étudiant agité, il demeurait de marbre, jusqu’à ce que sans prévenir, Léon ne le prenne à revers et ne fasse tomber son château de carte intérieur.

« Et ce qui m’exaspère encore plus que tes non-dits, encore plus que ma colère, c'est de te regarder sans être convaincu que tu es juste un parfait enf*iré. Je suis là comme un idiot s'engluant dans une crise de jalousie et tu sais à quoi je songe, en plus ? Je me dis que si je te tourne le dos, je te donne raison. »

Octave cligna des yeux, puis son visage se fendit d’une expression abrutie. Il avait considéré l’absolue haine de Léon comme chose acquise, dénuée de toute compassion et définitive, ainsi que l’exigeait l’impétuosité de son caractère, alors il fut proprement pris de court lorsque la joute se retourna pour être désespérément compréhensive. Envers et contre tout, alors que tant d’autres se seraient fait aveugler par la colère et la rancœur à sa place, Léon se souvenait en plein de cœur de sa propre tempête des véritables raisons de sa douleur. Il n’avait pas été trompé par n‘importe qui, mais par celui en qui il avait eu confiance pour des raisons qui lui avaient probablement semblé bonnes, et qu’il tentait d’exhumer sans grande conviction des cendres qu’étaient ses espoirs – mais plus rien n’avait vraiment de sens à la lumière des grands écœurements. Cette désespérance le toucha terriblement, à tel point qu’il se sentit proche de la chute fatale, là où sa propre émotivité risquait de le submerger sans aucune indulgence et il sentit à l’extrémité de ses membres gronder une docile anxiété. La perspective de perdre toute contenance l’outra suffisamment pour le laisser seulement essoufflé, mais il sentit très clairement le dangereux sillon humide qui retrempa ses paupières. Sa patience ne saurait surmonter un accès de regret, lié davantage à sa condition générale qu’à une faute précise, car comme disait Léon, Octave pleurait surtout sa vie misérable plutôt qu’un regret lorsque tout lui semblait converger en un même point. Il n’avait pas un caractère à dissocier ses défauts et souvent, parvenait à associer une faiblesse pour conséquence d’une autre et tout finissait en filet de pêche dans lequel il se débattait en poisson hors de l’eau. Plus il écoutait Léon, plus il se rendait compte à quel point tout ce qu’il pouvait lui retorquer pour justifier son attachement sonnait faux, contrastant comme une étoile sur le ciel noir des suppositions de l’étudiant. Bien sûr ! Bien sûr qu’il avait compté plus que n’importe quelle conquête ! C’était évident ! Dans son cœur à lui, c’était évident, dans les gestes, la pensée, les intentions qu’il avait prodiguées et dans toutes les expectatives absolument insensées qu’il en avait tiré ! Mais dans aucun esprit à part le sien, cela ne pouvait coexister sereinement avec son mensonge. C’était un paradoxe. En tout cas, ce n’en était pas un jusqu’à ce que cette idée ne se mette à le déchirer, incapable de trouver une place légitime dans cette histoire. D’un regard à la dureté inchangée, il regardait Léon souffrir de ses contradictions. Ca lui rappelait sa propre enfance, lorsqu’il ne parvenait pas à détester sa mère parce qu’il l’aimait trop, malgré tout le mal qu’elle lui faisait quotidiennement sans ciller. Elle l’avait toujours su et elle n’avait jamais rien fait pour mettre fin à cet emprisonnement empoisonné. Elle l’avait regardé se débattre avec un sourire tranquille, depuis ses premières crises de larme jusqu’à ses crises plus grandes d’adolescent dévoyé. Avoir de l’estime pour quelqu’un qui le faisait souffrir sans parvenir à s’en défaire aura été la pire chose lui étant arrivée, alors il concédait à Léon toutes les peines du monde, ce qui rendait sa propre condition toujours plus lourde.

« Tu n'as jamais été à ma merci. C'est moi qui le suis. Alors, donnes moi une bonne raison de partir. S'il te plait. Libère moi parce que je n'arrive plus à rien. J'étouffe d'incertitude. De colère. De déception. De honte. Dis-moi que tu t'es bien foutu de moi, que je puisse enfin partir et te haïr convenablement. »

Le faux se mêlait au vrai, transformait par dissonance le vrai en faux, et Octave ne savait plus sur quoi répondre. Il respirait fort, sentait une légère tension dans la nuque, alors que le reste de son corps était désespérément détendu, maintenant ce port altier d’une tête à l’expression nonchalante. Il ne pouvait se contenter d’ignorer l’appel, son corps ne le lui permettrait de toute façon pas. Mais il n’arrivait pas à ouvrir la bouche pour dire quoi que ce fut de concluant et craignait qu’un imbroglio hésitant n’en sorte s’il s’aventurait à formuler une quelconque idée. Quelle idée d’ailleurs ? Il était vide. Vide et plein en même temps d’un sentiment d’enfermement. Aucune esquive n’était possible, aucune qui ne puisse satisfaire dignement sa confiance, ce qui garda résolument sa bouche close et son regard dur pendant un long moment. Il était enfermé dans son propre corps, à l’intérieur de sa propre pensée, entouré de ces vices qu’il ne parvenait pas à défendre, ni à aimer. Il se détestait et ne voulait plus être soi, mais quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui était loin. Il fixait Léon avec une intensité peu commune, se sentant pressé par le temps et la navrance avec laquelle l’étudiant l’avait solidement enchainé. Voir son visage l’empêchait de réfléchir, si tant est qu’on pouvait appeler ces minables tentatives d’emboîter deux évènements l’un dans l’autre une réflexion, et il détourna le regard, cherchant les dalles régulières du sol. Faiblement, cela le soulagea. Au loin, il y avait un débris d’arc-en-ciel, reste de toile d’araignée qui se mirait dans les bougie.

« La première fois que j’ai rencontré Heather… » sa voix sonna petite, à peine modulée par une timide douceur qui n’osait trop s’exalter et qui de toute façon ne le pouvait pas – tout en lui était trop serré. « …elle s’est dérobée d’un mouvement brutal. Je n’avais même pas essayé de la toucher, j’étais loin et je ne bougeais pas. Mais elle a, par reflexe, tenté instinctivement de s’enfuir, comme un chien errant. Comme si j’avais essayé de la frapper. » Ses dents se mirent à broyer des pierres inexistantes à l’intérieur de sa bouche close. Malgré l’allure hautaine qu’il était parvenu à garder pendant le port des accusations, parler pour balbutier ce qui lui passait par la tête par la force des sentiments avait baissé son front et l’avait rendu encore plus petit qu’il ne l’était, malgré son dos droit. Quelque chose en lui s’était affaissé et il paraissait aussi minable que l’étaient ses intuitions. D’un geste vague de la main, il avait accompagné sa parole d’esquisses incertaines, comme le faisaient les orateurs pour mimer des choses abstraites. Son poignet souple esquissa d’un seul mouvement le corps recroquevillé d’Heather, qu’il avait surpris dans la Tour d’Astronomie, et qui était resté gravé dans sa mémoire comme l’acte suprême d’un animal habitué à être battu. Octave voulut reprendre parole, mais s’étouffa sans bruit et sa voix parut encore plus petite lorsqu’il reprit, encore moins assurée. « Alors, quand elle s’est approchée, j’ai cru que c’était un don bien trop rare, bien trop précieux… j’ai peut-être eu tort. Elle m’a fait promettre… elle… » Il haussa des épaules en évoquant cette possibilité, cherchant à nuancer son propos, mais aucun de ses mots ne paraissait convaincant et lui, qui était toujours si certain de ce qu’il avançait, se retrouvait dans le parfait brouillard d’une vie absurde où rien ne se justifiait. Il ne parvenait même plus à expliquer son déraisonnable entêtement auprès de la Rowle, alors qu’il se souvenait parfaitement avoir été investi d’une sorte de mission. Bon sang que c’était profondément risible ! Une mission ? Et quoi encore… Chaque nouvelle phrase qu’il essayait de formuler paraissait accabler Heather, son extrême vulnérabilité, présentant leur aventure comme l’attrait déloyal provoqué par celle qui avait décidé de rester alors qu’elle était habituée à fuir. C’était sa faute à elle, alors ? Elle, qui était trop belle, trop faible, trop tentante à offrir des cadeaux d’intimité avec une telle parcimonie que ça ne pouvait pas se refuser ? Elle qui quémandait sans penser à celui qui l’aimait, sans songer à l’âge, aux conséquences ; qui charmait tout simplement par son inaccessibilité continue. Bien sûr que non… de toute façon s’aurait été une bien piètre excuse, si tant est que ce fut vrai. « J’ai eu tort. » Conclut-il définitivement. « J’ai eu tort. »

Il avait eu tort de la vouloir. Ou bien tort de ne pas avoir songé au secret qu’il avait en sa possession. Tort de ne pas avoir songé à l’âge. Tort de ne pas avoir songé qu’il avait peut-être, par son acte, exacerbé les faiblesses d’Heather. Il ne savait pas exactement en quoi il avait tort, mais il savait seulement qu’à ne pas pouvoir persuader de sa bonne foi, il préférait conclure sur son erreur. Ce n’était pas une certitude qui le rassurait, ni dont il était convaincu d’une quelconque façon, mais c’était toujours mieux que de finir sur une hésitation alors qu’on lui demandait d’être ferme. Il lui avait pourtant semblé avoir été sincère dans les deux cas, en tout cas sur ses sentiments, mais quelque chose manquait visiblement pour convaincre sans qu’il ne sache quoi exactement. Parce qu’au fond, s’il ne parvenait pas à être persuasif quant à ses sentiments pour Heather, il ne pouvait pas l’être davantage avec ceux qu’il avait éprouvé pour Léon. Tout cela n’était que la longue continuité de sa sensibilité un peu trop franche, un peu trop prompte à s’enflammer pour ce qui l’attisait. Il s’émerveillait de tout, tout le temps, mais rares étaient les fois où il se retrouver prêt à se sacrifier. Si rares que sa passion le consumait d’une combustion spontanée. Il s’abandonnait si peu que lorsque cela arrivait, il ne pouvait le faire autrement qu’avec la conflagration sauvage des désirs, la folle luxure de l’outrage infini. Il aimait avec l’énergie du désespoir, provoquait des haines d’une fureur si intense qu’un seul mot pouvait l’anéantir ; étreignez-moi ou déchirez-moi, et laissons l’énergie convulsive et violente consumer nos corps, les réduire en cendres, laissons nos passions volcaniques exploser d’amour, de haine, de fureur et d’extase, détruire la médiocrité et l’ennui qui nous accablent et qui gentiment nous mènent par la main vers la mort. Exiger de chaque rencontre l’impossible et l’inouï, puis tout détruire par les flammes démentes de nos désirs sans entraves…

« Je n’ai pas retenu Miss Rowle parce que je ne l’aime pas. Et que j’ai autre chose à faire que me préoccuper de ses manières de mangemort en devenir. » C’était tranchant, radicalement différent. Sa bouche était dédaigneusement détendue, son regard torve. « Tu crois pouvoir faire mieux, Schepper ? » Son sourcil se souleva, circonspect et sarcastique. Sa langue claqua contre son palais, impétueuse et exaspérée. « Tu es naïf, grandis un peu. » Il refusait à abandonner Léon dans ce piège, qu’il était incapable de défaire, préférant qu’au moins l’un d’eux s’en sorte plutôt qu’ils se retrouvent tous les deux à y patauger misérablement. Il refusait de le laisser dans une obscurité qui n’était pas la sienne. Il ne parvenait pas à lui dire, à lui expliquer convenablement qu’à sa façon, à chacun sa façon, il les affectionnait tous les deux pour leur courage, leur gentillesse et leur tendresse, si miraculeusement offerte dans la plus parfaite intimité. Que la conjecture du temps eût été cruelle, qu’il y avait probablement des choses qu’il n’aurait pas dû faire pour mieux les préserver, qu’il aurait désiré ne pas voir leur histoire s’épanouir dans un mensonge. Il se refusait à être le geôlier, et à défaut de lui offrir ce que Léon voulait, chose qu’il ne parvenait pas à faire, il pouvait au moins lui concéder la liberté. Octave s’avança, tétanisé intérieurement, mais montrant par sa lente démarche outrageuse qu’il ne craignait pas la proximité. La volupté que causerait cette destruction à Léon ne guérirait pas son cœur, mais elle allait certainement lui rincer la cervelle. « Déteste-moi je t’en prie. Ou pas. Fais ce que bon te semble, tant que ce n’est pas en ma présence. La raison pour laquelle je suis à l’aise avec les gens qui me tournent le dos, c’est parce que je veux qu’ils le fassent. Alors Schepper… tourne-toi et casse-toi. »

Il tremblait à la mort, la nausée lui montait à la gorge et son cœur semblait s’être allongé contre son front, mais son regard déterminé ne flanchait pas, fidèle prison de son âme. Qu’allait-il faire après ? Il sentait la tension si grande qu’il lui semblait impossible de pouvoir s’en débarrasser, sa compréhension appréhendait déjà de devoir rencontrer Léon plus tard dans un couloir, mais ce n’était pas quelque chose d’impossible, ce n’était pas quelque chose qui était susceptible de le détruire. Il allait continuer à vivre, en conflit avec soi-même, se désincarnant ponctuellement pour s’affronter soi-même. Quitter Heather… ? Elle aussi. Si le petit diable souffrait autant d’avoir si peu, un mal semblable devait déjà habiter sa belle sauvageonne.  

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SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [18 Dec 97] Discordances Sam 25 Aoû 2018 - 19:34




C'était une rage sourde qui enflait jusqu'à déborder de partout, coulant dans ses veines jusqu'à ce que le moindre geste ne trahisse l'effervescence sentimentale qu'il ressentait. Tout n'était que colère : des doigts qui tressautaient en se déliant à la paume de la main qu'il écorchait ensuite en serrant le poing. Des bras qui s'écartaient en geste las pour ensuite retomber le long de son corps, vaincus par l'impuissance. Du visage qui se crispait au fur et à mesure de la tirade, étirant le coin de ses yeux, faisant frémir la commissure des lèvres, pencher la tête. Même la respiration n'était pas en paix : irrégulière, parfois si profonde qu'il avait l'impression d'avoir emmagasiné trop d'air pour ses pauvres poumons, parfois si superficielle que l'apnée ne semblait pas loin. Il exultait de frustration, transpirait de déception et chacune des paroles prononcées filaient droit vers le bibliothécaire, sans qu'il ne leur applique aucun filtre, livrant la vérité crûment parce que la douleur qu'il ressentait ne lui avait, après tout, fait aucun cadeau. Il posait des questions auxquelles il ne laissait même pas l'esquisse d'une réponse pouvoir être formulée, accusait sans même avoir envie d'écouter la moindre défense, reculait parfois pour mieux revenir à la charge, crachait sa bile sans se préoccuper d'arrondir le moindre angle. Sa colère ne semblait être qu'un seul et même long souffle, comme s'il se refusait à prendre la moindre respiration ni ne laisser le moindre silence se créer. Il avait ouvert le barrage et rien ne retenait les eaux de ce qu'il avait ruminé depuis trois longs jours en son fort intérieur. Léon savait qu'il n'aurait pu suspendre ce qui était en train de se produire. Il irait au bout de sa tirade jusqu'à ce que la moindre goutte de ses émotions ne le quitte, le laissant asséché et complètement vidé de la moindre parcelle de sa rancoeur.

Et c'est alors qu'il la sentit. Au delà de la déception, au delà de la colère et de l'envie de vengeance, absolument pas camouflée mais s'étant répandue entre chaque sentiment pour alimenter le tout. La tristesse. Infiniment grande. Celle de n'avoir pas su engendrer chez l'autre assez de réciprocité dans le respect et l'affection pour être épargné. Faire confiance était-il toujours synonyme de tourner le dos, aveuglément, tout en laissant à l'autre le soin de choisir où non d'y planter un poignard, jusqu'à la garde, entre les deux omoplates ? Ne devait-il y avoir comme juste balance que la trahison, immensément déloyale, de celui à qui on osait si naïvement tourner le dos, ne surveillant plus nos arrières parce qu'on avait plus rien à cacher ? Pourquoi fallait-il que ceux en qui on plaçait cette confiance soient aussi doués pour la reprendre ? Ou bien n'était-ce-pas la bonne question. Peut-être que le problème était tout autre. Peut-être que finalement, cette personne était capable de vous blesser uniquement parce que vous lui aviez accordé la possibilité de vous aimez. Et c'était ce qu'il y avait de douloureusement imparfait : seuls les êtres au plus proche de vous pouvez vous faire du mal, justement parce qu'ils avaient réussis à entrouvrir la porte et que vous les aviez laissé approcher. Etre imperméable à tout et tout le monde revenait à dire que rien ne pourrait entrer : ni l'affection, ni la douleur. Mais baissezrles armes, laisser entrer, c'était prendre le risque. Et le risque, cela rendait tout tellement plus intense. Parce qu'avec la peur d'accepter que quelqu'un reste s'ajoutait celle de le voir partir, définitivement.

Et à le voir aussi insensible, la peur remplaça pendant un instant la tristesse. Il n'avait pas bougé, hormis le sursaut que la surprise lui avait arraché. Il se tenait là, avec ses vêtements sans aucun pli, son attitude désinvolte, les mains dans les poches, attentif. Mais silencieux. Pas uniquement parce qu'il gardait les lèvres closes, il était également physiquement silencieux car rien ne semblait traverser la barrière de protection qu'il avait sciemment semblé ériger entre eux lorsqu'il l'avait reconnu. Et lorsque Léon se tût enfin, l'adulte détourna les yeux. Il eut beau trouver cela lâche, le jeune homme ne bougea pas d'un yota, malgré l'envie quasiment viscérale de se mouvoir pour venir lui arracher cet échange visuel qu'il pensait au moins mériter. A le voir s'y soustraire, Léon avait peur de ne pas être capable de bien interpréter les réponses qu'il lui fournirait. Si les yeux étaient les fenêtres de l'âme, Léon les voyait surtout comme les seuls capables de ne pas mentir convenablement. Du moins le bibliothécaire avait du mal à contrôler cette partie de lui-même, alors que tout le reste lui obéissait avec l'habitude qu'il avait de toujours vouloir soigner son paraître.  Le voir se dérober de cette manière le désarçonnait.

__  La première fois que j’ai rencontré Heather … débuta-t-il et Léon ferma les yeux, ravalant avec difficulté sa colère et sa déception. Combien de fois avait-il eu envie d'entendre cette histoire, poussé par la seule curiosité possessive qui faisait de lui un être si imparfait qu'il voulait à tout prix connaître comment son amie avait-elle pu se trouver une autre épaule sur laquelle s'appuyer ? Des dizaines de fois. Des centaines de fois peut-être. Pourtant aujourd'hui, de cette histoire et de cette explication, il n'en voulait pas. Ou plus. Parce qu'il ne voulait pas qu'Octave lui explique ce qu'il avait trouvé à Heather, ni les tenant ou aboutissant d'une décision qui ne le regardait pas. Non, le bibliothécaire se trompait. Ce que Léon voulait entendre, c'était pourquoi il ne lui avait pas raconté être avec Heather alors même qu'ils étaient dans cette piscine à abattre une à une toutes les barrières de la pudeur et de la timidité. Ce qu'il voulait entendre, c'était la réassurance qu'il n'avait pas été un visage parmi tant d'autre. ...Elle s’est dérobée d’un mouvement brutal. Je n’avais même pas essayé de la toucher, j’étais loin et je ne bougeais pas. Mais elle a, par réflexe, tenté instinctivement de s’enfuir, comme un chien errant. Comme si j’avais essayé de la frapper, narrait-il d'une voix d'outre tombe qui était son seul lien avec lui. Les yeux toujours clos, Léon avala difficilement sa salive. Il n'avait pas envie d'écouter ça. Il savait trop bien ce qu'Octave avait vu pour avoir déjà ressenti ça, bien plus tôt. Il imaginait sans mal tout le corps de la jeune femme bouger pour imposer une distance, dans un sursaut qu'elle ne contrôlait même pas, pure instinct de survie que Léon savait aussi complètement anéanti lorsqu'elle se trouvait avec Jack. Cette fragilité là, il ne la connaissait que trop bien. Il n'avait pas besoin de s'entendre raconter comment on avait envie de prendre soin d'elle une fois que l'on touchait du doigt cette immense fêlure dont on ne devinait la profondeur qu'une fois que l'on commençait à dompter la crainte. Il savait comment on tombait amoureux d'Heather. Il aurait préféré entendre comment on avait envie de ne pas le blesser, lui. Il en avait assez. Marre de passer toujours après les autres. Même s'il s'agissait d'Heather. Alors, quand elle s’est approchée, j’ai cru que c’était un don bien trop rare, bien trop précieux… poursuivit-il et Léon secoua la tête doucement. Alors il ne justifiait même pas ça par de l'envie, de l'amour ou juste du désir ? Tout était si compliqué avec Octave, parce qu'il cherchait à expliquer ce qui, pour d'autres, n'auraient jamais eu vocation à une longue réflexion. Ainsi, il avait reçu quelque chose et n'avait pas su dire non ? L'adolescent rouvrit les yeux, détailla d'un long regard triste l'adulte qui fuyait toujours son regard. Soit Octave était dénué de conscience, soit il était tout simplement dénué de ses propres désirs, ne semblant qu'accéder à ceux des autres sans jamais rien exiger pour lui-même. Dans sa bouche, il n'avait juste pas su refuser quelque chose de précieux. Allons donc. Etait-il si humblement désintéressé de tout, et surtout des conséquences pour sa propre personne ? C'était difficilement concevable, surtout dans la dimension que ça lui donnait. Ainsi, Octave ne faisait-il donc rien pour lui-même ? Ca le dédouanait-il de ses tords ? Non. Oh, que non. Mais la personnalité, complexe en plus d'être perpétuellement en train de s'auto-accabler, en devenait difficile à détester. Léon doutait même qu'il ne se rende compte de ça. J’ai peut-être eu tort. Elle m’a fait promettre… elle… . Mais il s'en moquait. De ça. De savoir si oui ou non il avait bien fait de coucher avec Heather. Ce n'était pas ça, le problème. Il contournait la question pour s'accabler de tout, sauf de ce qui intéressait l'adolescent.  J’ai eu tort. C'était lâche. De choisir de parler d'Heather au lieu de parler de lui. Si sa relation avec Heather justifiait la mascarade qu'il lui avait servie, alors qu'il l'enrobe mieux. Qu'il ne couvre son ami de compliment. Qu'il n'insiste sur ses faiblesses d'homme, sur le corps gracile, sur les formes de la jeune femme. Sur cette sensibilité qu'il avait eu de vouloir la chérir. Mais pas juste cet aveu de faiblesse. Il voulait haïr Octave, pas prendre en pitié son total manque de jugement. Pourquoi lui enlevait-il ça, aussi ? Il ne souhaitait pas de cette explication, elle ne convenait pas ! Pas juste cette impression qu'il n'avait rien tiré comme plaisir, à part la torture de se voir acculé par le jeune homme un peu plus tard. C'était navrant et désolant. Et ca ne soulageait en rien le préfet des verts et argents.  J’ai eu tort.

Le regard gris de l’adolescent se fit plus dur. Cette façon de juste baisser les armes, ça avait presque le don de l’énerver encore plus. Les yeux glissèrent sur le bibliothécaire  avec dédain alors qu’il ne ressentait aucun réconfort venir éponger son cœur blessé. Ça saignait toujours. C’était même presque pire : ainsi, souffrait-il de ce sentiment de trahison juste par « erreur » ? C’était injuste ! Il se mordit les lèvres en considérant sans aucune pitié Octave, ne ressentant absolument aucune tendresse pour l’âme qui semblait si perdue que les mots lui manquaient. Pour une fois qu’il ne savait quoi dire, Léon avait envie de l’attraper par les épaules pour le secouer avec assez de force pour qu’enfin, il ne fournisse une meilleure explication. Pas au fait qu’il n’ai pas pu s’empêcher de se faire Heather, ça non, il pouvait très bien comprendre les faiblesses d’un homme, et surtout celles d’Octave. Il n’avait pas voulu refuser un cadeau précieux. Bah tiens. C’était d’un ridicule. Ça l’exaspérait. Mais ce n’était pas la question. Ce n’était pas ce qu’il voulait savoir ! Léon lui décrocha une nouvelle œillade assassine. Pourquoi n’avait-il rien dit ? Pourquoi ne pas lui avoir avoué cela alors même qu’ils s’étaient tant confiés ? Le jugeait t’il indigne de savoir que la fille dont il était amoureux préférait prendre son pied ailleurs ? Le jugeait t’il incapable de continuer à lui parler ? Et surtout, surtout, pourquoi avoir cherché à créer quelque chose entre eux deux s’il avait su, dès le début, que l’aboutissement ne serait qu’une nouvelle douleur à répandre sur les berges bien à vif de la vie sentimentale de l’adolescent ? N’avait-il pas compris à quel point Léon se sentait perpétuellement trahi et blessé ? Pourquoi n’avait-il pas pu s’empêcher de reproduire lui aussi ce schéma ? S’il s’était senti incapable d’incarner ce rôle dans la vie de Léon, pourquoi avait-il tout fait pour justement le décrocher, ce rôle, hein ? Qu’est-ce qui l’avait obligé à l’emmener dans cette piscine, qu’est ce qui l’avait obligé à se montrer si gentils, si compréhensible, si... si tout ! C’était quoi cette mascarade ? C’était quoi ce jeu malsain ? Quel plaisir en retirait-il ? Il serra de nouveau le poing, bouillonnant de questions et de colère.

__ Je n’ai pas retenu Miss Rowle parce que je ne l’aime pas. Et que j’ai autre chose à faire que me préoccuper de ses manières de mangemort en devenir, continua-t-il sur sa lancée de justifications qui concernaient absolument tout le monde, sauf Léon. Mais bon. Il fallait écouter n’est-ce-pas. Alors, silencieusement, Léon grava dans son esprit que l’amour de cette fille avait été à sens unique ce qui, en soi, semblait être une évidence vu qu’il n’avait pas semblé tenir beaucoup à elle. Et puis de toute façon, Léon s’en moquait. La seule chose qu’il notait, c’était l’absence total de remord à avoir trompé celle qui avait semblé tenir la place officielle. Il ne retenait pas les gens dont il se foutait. Parfait. Mais octave savait-il retenir les gens à qui il tenait ? Pas sûr. L’adolescent frémit encore plus. C’était la même rengaine. Ce n’était pas sa faute. Cela n’en valait pas la peine. C’était comme ça et pas autrement. Octave savait-il composer avec autres choses que ces minables excuses ? Tu crois pouvoir faire mieux, Schepper ? Tu es naïf, grandis un peu.

La phrase le fit tiquer et Léon s’immobilisa encore plus, soudain semblant manquer d’air. La question flotta un instant entre eux alors que l’adolescent se décomposait, la moindre parcelle de couleur quittant ses joues pour ne laisser que la peau laiteuse à l’air maladif. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise alors qu’il regardait le bibliothécaire s’adresser à lui avec une si froide et implacable intonation. Il ne comprenait pas. Il ne le comprenait pas. Ou plus. Ou bien avait-il un jour compris quoi que ce soit ? Il serra les doigts de ses mains, cette fois non pas de colère mais pour contenir les soubresauts de ses tremblements. Il se sentait défaillir sous la nouvelle tournure que tout cela prenait. Octave abandonnait. Octave l’abandonnait. Il baissait les bras. La peur serra le ventre du jeune homme qui détourna quelque seconde le regard mais qui, ne trouvant rien sur quoi ou qui se raccrocher, revient se vriller dans l’émeraude des yeux d’Octave. Était-il sérieux ? Il sentit le malaise grandir et se senti haleter. Il avait du mal à respirer. Il ne s’était pas attendu à tant de froideur. Tant de désinvolture. Ce ton la, ça lui faisait tellement mal. Et les mots choisis, ça lui tordait le ventre. Ça lapidait son esprit. Il essaya de récupérer sa respiration, sondant toujours du regard celui qui venait de chuter du pied d’estale  sur lequel Léon l’avait sans doute fait monter un peu trop tôt. Et en en chutant, Léon avait l’impression que c’était le monde entier qui était en train de se dérober. Tout était en désordre, d’un coup. Ses sentiments. Sa colère. Sa tristesse. Ses émotions. Il ne savait plus s’il avait besoin de parler ou de se taire. Ne savait plus s’il voulait des explications en plus ou juste ne plus rien entendre venant de sa bouche. Ne savait plus s’il voulait se raccrocher à ce qu’il avait cru comprendre d’Octave ou juste à cette image qu’il renvoyait maintenant. Celle de quelqu’un le toisant comme si sa colère était ridicule. Comme s’il était juste en train de faire un caprice. Oui, tout était en désordre. Y compris le cœur de l’adolescent. Et au milieu de tout ça, plongé dans les yeux d’Octave, Léon contemplait ce quelque chose qui semblait vouloir dire le contraire. Qui semblait vouloir dire que le bibliothécaire avait enfilé de nouveau son masque, et qu’il se devait de regarder dessous. Il y avait quelque chose dessous, n’est-ce-pas ? C’était derrière la façade qu’il retrouverait toute l’attention qu’octave lui avait porté ? Il n’avait pas rêvé, il y avait de la tendresse envers son âme d’adolescent, de camoufler au fond de ce cœur froid et desséché ? N’est-ce-Pas ? Il ne savait plus. Ou ne voulait plus savoir. Octave agissait lâchement. Pourquoi lui devrait-il essayer de chercher à lire entre les lignes ? Hein ? Et puis ça se trouve, entre les lignes, il n’y avait jamais rien eu. Ou bien c’était écrit trop petit, jusqu’à ce que cela ne soit qu’un mirage. Ou bien un espoir. C’était le piège de toute façon. Se voiler la face en espérant qu’il restait de la douceur quelque part. Peut être que le jeune vert et argent ne cherchait qu’à se rassurer

Il n’y avait plus rien pour lui dans le regard émeraude. N’est-ce-pas ?  

__ Déteste-moi je t’en prie. Ou pas. Fais ce que bon te semble, tant que ce n’est pas en ma présence. La raison pour laquelle je suis à l’aise avec les gens qui me tournent le dos, c’est parce que je veux qu’ils le fassent. Alors Schepper… tourne-toi et casse-toi.

Il tressaillit de nouveau. C'était physiquement douloureux. Schepper. Encore. Il ne savait pas pourquoi, mais son nom de famille prononcé par cette bouche qu’il avait convoité lui semblait être une insulte. Comme un retour en arrière, comme s’il arrivait à simplement occulter ce qu’il s’était passé cinq jour auparavant pour revenir sur les rivages plus confortables de l’indifférence. Parce que c’était plus simple, n’est ce pas ? Un instant, Léon entrevit la porte qui venait de s’ouvrir et fut saisi par la sensation vitale de la franchir. Pour tout ce qu'elle offrait de simplicité : un échappatoire rapide, une confortable vérité comme quoi tout cela n’avait été qu’une erreur, un accès rapide à la solitude pour pouvoir mieux panser son âme déchirée. Il la considéra un bref instant, songeant qu’il aurait su l’emprunter avec grand plaisir il y avait encore peu de temps. Mesura le chemin parcouru alors que ses yeux s’accrochaient à ceux, douloureusement implacables du bibliothécaire. Le mettait-il au défi ? L’amour propre de Léon semblait vibrer de se sentir aussi mis à mal et ne voulait qu’une chose : tourner le dos, puisque c’était ce qui était demandé. Rester n’était-il pas aveux de faiblesse ? Le regard gris de l’adolescent se brouilla alors que les paroles d’Octave venaient sciemment découper ce qu’il restait de lambeau du souvenir mirifique de leur interlude, bafouant ce qui avait été un début de relation en reprenant tout, de la façon de l’appeler qui se faisait plus impersonnelle aux sommations, véritables ordres enrobées d’une touche d’indifférence. Vas t’en Sale gamin. Ou reste. Je n’en ai rien à faire. Il avait presque envie de lui donner raison, de donner raison à son cœur qui suppliait que ne cessent les assauts toujours plus déloyaux. Octave était en train de tout reprendre et Léon ne savait pas s’il devait rendre ce qui restait afin de lui faciliter la tâche, ou bien s’accrocher désespérément à ce qu’il savait avoir été le début de quelque chose. Mais ce quelque chose n’avait jamais eu de définition, n’avait jamais été la promesse d’une quelconque joie. Ce quelque chose était inconnu. Et s’accrocher à l’inconnu avait quelque chose de terrifiant. Il déglutit doucement, alors que la colère désertait ses traits juvéniles pour revenir se charger d’une tristesse bien adulte. Alors c’était ça, grandir ? Faire passer son amour propre au dessus de tout et rendre compliqué quelque chose qui aurait pu être si simple ? Dire tout haut ce que les convenances et la logique imposaient tout en taisant ce qui aurait pu finalement sauver la donne et apporter du réconfort ? Octave lui demandait de partir de la manière la plus abrupte possible et pourtant, Léon avait presque l’impression que les yeux lui criaient de rester, de la plus douce des manières : par le vide immense qu’il y lisait. Peut être que les adultes ne conversaient que comme ça : réclamant le contraire de ce qu’il souhaitait ardemment, juste pour avoir la satisfaction d’avoir fait les choses bien. On appelait ça grandir. On appelait cela la convenance. Ou l’apprentissage de la frustration au profit de ce qui était « mieux ». Étrange comme la naissance épargnait le cerveau des enfants de telles considérations : à chaque désir son envie d’aboutissement, et par les lèvres enfantines la réalité de ce que l’on désirait. Sans fioritures. Alors si être adulte signifiait se mentir perpétuellement pour satisfaire la conscience, le regard des autres, la bienséance, les convenances... si être adulte était faire passer ses désirs sous silence pour satisfaire le politiquement correct des autres alors Léon n’avait, effectivement, aucune envie de grandir.

Il toisa Octave avec une totale incompréhension puis le bleu délavé reprit doucement sa place, chassant la surprise au profit de l’émotion bien plus vraie et tout aussi intense de la douleur. Il contempla Octave de longs instants, s’attardant sur tout ce qui semblait donner l’impression de son indifférence crue et de son attitude inébranlable. Il semblait intouchable. Presque incassable. Mais voilà. Presque. Le regard de Léon, légèrement brouillé par les petites perles salées qui avaient décidé de s’inviter et contre lesquelles il ne luttait même pas, dévalèrent sur la presque silhouette d’un presque roc qui était en fait en train de totalement se fendiller de partout. Il resta quelque instant le regard rivé sur le torse, qui se soulevait de manière erratique. Sur les épaules, tendues à l’extrême. L’intérêt de l’adolescent se fit bientôt caressant puis ensuite dévorant et il s’abreuva de tous les petits détails qui formaient ce presque, ce presque qui était tout. Les yeux d’une infinie tristesse. Les lèvres qui semblaient vouloir dirent autre chose. Léon avait l’impression de pouvoir toucher du bout des doigts tout ce que l’adverbe presque était capable d’englober. Le masque Octavien était presque mis en place. Il avait presque l’air sûr de lui. Il avait presque l’air de s’en moquer totalement. Il avait presque l’air de ne pas se sentir coupable. Presque l’air sérieux. Presque l’air méchant. Presque l’air indifférent. Presque l’air. Il donnait presque le change. Presque l’air détestable.

Presque.

Parce qu’il avait aussi presque l’air à bout. Presque l’air de craquer. Presque l’air malheureux. Presque l’air de vouloir qu’il reste. Presque l’air fragile. Presque l’air de tenir à lui. Presque l’air coupable. Presque. Voyait-il juste dans le jeu de l’adulte ou visualisait-il tout ça uniquement pour s’épargner la douloureuse idée selon laquelle Octave se moquait totalement de lui ?Léon souffla doucement. Octave l’avait réveillé. Il l’avait tiré de sa longue litanie de plainte, l’avait obligé à ressentir tout plus fort jusqu’à aller au bout de chacune de ses émotions : tristesse, colère, abattement. Puis joie. Et presque au bout du désir, également. Il avait même appris à être raisonnable. Appris à laisser le temps. Appris à ne pas tout comprendre. Appris à découvrir. A d’être aussi imparfait que tout le monde. Il lui avait prodigué de la patience et du réconfort. Il avait soigné avec tellement d’acharnement que maintenant, Léon peinait à croire que tout cela n’avait été motivé par rien. Alors oui, Octave l’avait sauvé et maintenant, il cherchait à lui voler tout ça. Il avait ouvert des portes dont Léon ne connaissait même pas l’existence, usant de clés dont il n’aurait jamais soupçonner l’efficacité, ouvert tout un nouvel horizon qui avait été là devant ses yeux et qu’il n’avait même pas daigné regarder. Il l’avait guéri de blessures qu’il n’avait même pas eu conscience de posséder et maintenant, il réussissait à lui infliger une douleur qu’il n’aurait jamais cru pouvoir éprouver. Pour lui. A cause de lui. Il avait envie de partir. Mais il avait trop peur, à présent, de perdre totalement Octave. Et ça, c’était déloyal. Complètement injuste. C’était un coup bas. Une larme silencieuse quitta le bleu océan et vint dévaler la courbe de sa joue jusqu’à rejoindre ses lèvres ou elle mourut lorsqu’il ouvrit la bouche pour souffler avec difficulté, combattant le sanglot. Il avait l’impression d’être en suspend entre ce qu’il avait toujours fait ou regardé faire et ce qu’il avait secrètement rêvé voir être accompli pour lui. Il avait envie de partir comme tous ceux qui lui avaient tourné le dos. Mais il avait envie de rester pour toute ces fois ou lui même aurait aimé voir l’autre le faire pour lui. Une deuxième larme se glissa le long de son autre joue et il sut instantanément que si la première avait été pour ce quelque chose mourant entre octave et lui, celle ci, était entièrement et égoïstement pour lui même.

Il revoyait Donia. Toujours de dos, parce que c’était comme ça qu’il la représentait avec le plus de fidélité : en train de partir. En train de le laisser parce qu’elle n’avait jamais rien trouvé en lui de possiblement assez important pour ne pas avoir à tourner les talons. Et puisqu’elle pensait qu’il y avait, dehors, des gens capables de plus l’aimer et l’idéaliser que l’enfant de deux, cinq, sept puis dix ans, alors qu’elle parte. Puisque pour elle la confiance inconditionnelle qu’il lui vouait ne valait pas celle de ses amis, alors qu’elle s’en aille. Et puisque que l’amour désintéressé qu’il avait pour elle ne valait pas celui de ses conquêtes, qu’elle ne revienne pas. Si ailleurs son cœur pouvait mieux battre qu’auprès de son enfant, alors qu’elle poursuive ces âmes meilleures. Puisque tout lui donner sans attendre de contrepartie ne lui suffisait plus, que sa quête ne lui offre encore plus. Puisque l’amour de Léon envers elle ne la retenait pas, il voulait bien la libérer de ces maigres chaînes. Qui ne l’avaient jamais retenue, d’ailleurs. Il avait fini par apprendre, à défaut de comprendre, qu’il ne lui suffisait pas. Il ne la retiendrait pas. Ce n’était pas à lui de faire plus : il ne pouvait pas lui offrir plus que cet amour total qu’il lui avait voué. Loin de son fils, peut être aurait elle compris qu’elle avait déjà tout qui l’attendait à la maison ? Les larmes qu’il avait versé n’avaient toujours été que de dérisoires armes pour la retenir. Sa maison avait toujours été ailleurs et elle n’avait jamais appris à revenir assez tôt. Et ensuite, il avait été trop tard. Le désir de ne plus la voir partir s’était muté en l’envie de ne surtout pas la voir revenir. Pas de retour, pas d’autre séparation. Les "reste" silencieux étaient devenus des "vas t’en" a voix haute. Il aurait peut être pu lui donner encore plus : encore plus d’amour, encore plus de patience, encore plus de confiance en le fait qu’elle avait besoin de vivre sa vie avant de s’occuper de construire celle de celui qu’elle avait porté neuf mois. Mais il avait eu la sensation que même ça, cela n’aurait pas été assez. Alors il avait appris à la regarder partir. Il avait appris à lui demander même de partir. Mais secrètement, il avait toujours voulu qu’elle reste Et toujours eu peur de ne jamais trouver personne pour le faire. Pour rester pour lui. Il était de ses peurs qui ne vivaient qu’à l’intérieur et ne s’exprimaient extérieurement que par contradiction. Il n’avait jamais eu confiance en la capacité de personne d’être toujours là, aussi n’avait il jamais été capable de s’entourer de personne qui aurait pu réussir ce qu’il considérait comme un exploit. Heather, par exemple. Heather fuyait toujours. N’était ce pas parfait ? Il pourrait souffrir en la regardant partir tout en se disant qu’il avait eu raison. Et faire grandir encore cette vérité absolue qui devait rester comme telle parce que c’était plus facile à supporter : quoi qu'il fasse, tout le monde partait. Et après, c’était comme se désoler d’avoir vu s’enfoncer une porte déjà ouverte.

Le jeune homme baissa la tête, ses yeux filant pour s'accrocher sur tout, pourvu que cela ne soit pas le bibliothécaire. Il s'attarda sur la flamme de la bougie qui vacillait à quelques mètres, sur l'aura orangée qu'elle renvoyait sur les rangées de livres. Il essaya de calmer sa respiration, passant sa langue sur ses lèvres avant de souffler, recommençant. Son regard erra une longue minute avant de remonter avec lenteur sur Octave, dont la vision était presque douloureuse tant elle contrastait avec ce que lui pensait renvoyer. Il repensait à ce bar, à cette fois où il avait proposé à Octave de prendre la porte. Songea un instant que cela aurait été bien plus facile s'il avait bien accepté de le faire, sagement, au lieu de s'entêter à vouloir rester. Il repensa à Malia, qu'il avait attisé avec les mêmes paroles pour la forcer à partir, se rappela à quel point cela avait été facile de dire ces phrases passes partout qui piquaient si habilement l'amour propre, qui blessaient si facilement que l'on en venait à oublier pourquoi on avait voulu rester. Il souffla, tergiversa quelques instants avant de lever de nouveau son regard azur, cherchant le vide abyssal de ce qu'étaient devenus les iris émeraude. Il y avait tellement à y voir, si seulement on y passait du temps. Si seulement Octave laissait approcher. Si seulement il n'avait pas frappé si fort, Léon aurait peut-être pu avoir le courage de s'y risquer. Sauf que là, ça faisait trop mal. Trop vite et trop fort. Il ne pourrait pas rester une minute de plus ici.

__ D'accord, répondit-il d'une voix brisée, alors qu'il faisait un pas en arrière.

La tristesse avait eu raison de ses tremblements, ne laissant plus que la pâleur sur ses traits et l'infiniment douloureuse lueur de trahison au fond de ses yeux délavés. Il baissait les bras. Une nouvelle larme silencieuse coula sur la joue de l'adolescent qui, lentement fit un nouveau pas en arrière. Il avait l'impression de se trahir : il partait, exactement comme tout ce qu'il avait haït de le faire lorsque les rôles avaient été inversés. Il le fixa de longues secondes, dangereusement prêt de céder au flot de désespoir qui l'habitait ne pas se sentir assez apprécié pour être retenu. Il avait espéré compter. C'était certes insensé, mais il y avait crû. Juste...il ne se souvenait plus très bien ce qui avait bien pu le convaincre. Ou alors, il avait peut-être tout imaginé. Il s'était probablement trompé sur la réciprocité. Fourvoyé sur ce qu'il avait pensé comprendre des descriptions du bibliothécaire lorsque ce dernier avait parlé de lui. Il s'était peut-être égaré dans ses phrases mielleuses qui avaient su si facilement combler le gouffre de solitude. Fondu avec trop de facilité sous l'assaut de la tendresse. Il se mordit les lèvres et détourna les yeux. Puis se retourna totalement, s'avançant dans un silence de plomb vers la lourde porte en bois de la bibliothèque. Ses pas semblaient résonner, à la fois dans l'immensité de la pièce mais aussi dans le coeur de l'adolescent, à la manière d'une sentence qui se profilait et avait comme ultime fin le franchissement du seuil de la porte. Il posa la main sur la poignée de la porte et l'actionna d'un mouvement lent avant de ne se figer, ses doigts se serrant avec plus d'emprise autour alors qu'il se tendait de tout son être.

__ Léon, souffla-t-il à voix basse, comme s'il réalisait soudain quelque chose, avant de reprendre de manière un peu plus intelligible mais aussi plus sûr de lui, se tournant pour fixer Octave avec intensité. Je m'appelle Léon. Ne travesties pas aussi la familiarité que l'on s'était accordé en s'adressant l'un à l'autre, articula-t-il distinctement, sa voix vibrant d'une nouvelle énergie alors que sa main lâchait la poignée de la porte et qu'il faisait de nouveau face au bibliothécaire. Il partirait, d'accord, mais pas comme ça. Pas la tête basse. Pas tout de suite. Il avait de la colère qui ne demandait qu'à former des mots, de la tristesse qui voulait se changeait en phrase et un brin d'espoir qui souhaitait s'engouffrer dans tout ça. T'as raison, je suis naïf, acquiesça-t-il en hochant la tête alors qu'il avançait d'un petit pas vers le bibliothécaire. Mais je ne vais pas m'excuser de ça, ni même en avoir honte. Je ne suis pas désolé, en fait. Je ne suis pas désolé de t'avoir cru dans cette piscine, je ne suis pas désolé d'y avoir accordé assez d'importance pour me sentir blessé. Je ne suis pas désolé d'avoir ressenti quelque chose. Et je suis encore moins désolé de t'avoir assez apprécié pour venir ici. Je ne suis pas désolé d'être déçu parce que je ne suis pas désolé d'avoir cru en toi. Et même si tu ne comprends pas ça, l'impulsivité, la colère, je m'en moque. Je ne suis pas désolé d'être entier. Je ne suis pas désolé de ressentir toute cette peine, toute cette rage, parce qu'au moins, même si je suis naïf, et bien moi, je suis entier. Moi, je vis, je pleure, je cris. Je me trompe. Je m'extasie. Je crois. Je tombe de haut. J'aime. Je déteste. Mais je suis honnête avec moi même et honnête avec les autres. Honnête avec toi, assena-t-il alors qu'il se rapprochait de plus en plus, d'un pas qui se faisait de plus en plus assuré à mesure que sa voix gagnait en intensité. Tu veux savoir si je pense faire mieux que toi ? Et bien, oui, assura-t-il simplement, en se plantant enfin devant le bibliothécaire. Ce soir, je pense faire bien mieux que toi. Parce que moi, je ne me cache pas derrière les émotions des autres pour justifier mes manquements, mes erreurs, ou mes envies. Je suis égoïste Octave, j'ai pas le temps de me préoccuper de ce que les autres éprouvent, j'ai déjà bien du mal à m'occuper de mes émotions. J'ai pas le temps de travestir ce que je ressens. Je te livres tout, comme ça vient, parce que je suis comme ça. Mais je fais mieux que toi. Oh oui, je fais mieux que toi. Parce que t'es là, incapable de m'expliquer des choses que même toi, tu ne comprends pas. T'a couché avec Heather pour quoi, pour ne pas la contrarier ? T'étais resté avec Miss Rowle pour quoi, pour la sauver ? Oh c'est ça. Le grand Octave veut sauver les âmes perdues. Mais arrête, t'es même pas capable de te sauver toi même, accusa-t-il d'une voix dénuée de méchanceté, mais qui ne tremblait plus. Plus rien ne tremblait chez le jeune homme, pas même les yeux, d'un bleu calme. Ils sondaient Octave sans chercher à fuir. S'il voulait détourner le regard, qu'il le fasse. Léon se refuser jusqu'au droit de ciller des yeux. Et tu veux une autre exclusivité ? Moi, je n'ai pas envie que tu me sauves. Je n'ai pas besoin que tu me sauves. Je n'ai pas besoin que tu me foutes dehors sous prétexte que ton esprit tordu aurait décidé que c'était la meilleure chose à faire. Et pas non plus besoin que tu ne restes avec moi, dans un bar, ou dans une piscine, parce que tu aurais pensé que tu étais la seule personne capable de m'aider. Je n'ai pas besoin que tu me sauves, mais j'avais besoin que tu sois honnête. Entier. Sincère. J'avais besoin que tu sois juste resté parce que tu en avais envie. Que tu sois resté pour moi. Que tu sois désolé pour moi. Pour moi. J'avais besoin que tu sois juste désolé, ce soir. Désolé de ne pas avoir eu confiance en moi. En moi. Pour moi. T'as vu à quel point je suis égoïste ? Mais je m'en fiche ! déclara-t-il en faisant un nouveau pas, pénétrant dans la bulle de sécurité du bibliothécaire. Alors oui, pour toute cette franchise envers toi et envers moi-même, je pense avoir mieux fait que toi. Quand à ce qui est de grandir, et bien je n'en ai pas envie. Je préfère ma naïveté puérile à ton cynisme sénile, siffla-t-il alors qu'il reprenait ensuite dans un murmure. Il était tout prêt du bibliothécaire à présent, assez prêt pour que son souffle n'effleure le visage d'Octave lorsqu'il ouvrait la bouche pour parler. Mais il ne le lâchait pas des yeux. Je veux être naïf, je veux même continuer à l'être pour encore des jours et des jours. Des années. Toujours en fait, sourit-il. Et encore plus ce soir. Je veux garder la naïveté de penser que tu n'as pas menti lorsque tu m'as décrit la dernière fois. Je veux y croire. Je veux croire aux descriptions que tu as faites de moi, je veux croire avoir réussi à te connaître assez pour ne pas juste partir quand tu le demandes, sans m'accrocher un peu. J'y crois, en fait et si tu trouves ça ridicule, j'en ai rien à faire. Et si je me trompe, et bien tant pis. Ca me rendra triste, ca m'anéantira sûrement, mais je vais chérir cette naïveté pour ne pas la faire totalement disparaître parce que, au moins, elle me permet de ne pas être juste une personne aussi résignée que toi. J'ai envie d'y croire, t'entends ? Au fait que tu as pas menti tout au long la dernière fois. Je veux croire à ce que j'ai ressenti. Je veux croire en ce que j'ai eu envie de faire. Je veux y croire, et c'est parce que j'y crois que je suis là. Si je n'y avais pas cru, je t'aurais juste ignoré. Et je crois aussi que tu y as cru. Je crois que les promesses que tu as faites, tu les pensais. Et même si là ca ressemble plus à une fin qu'à un début, et bien je ne regrette rien, souffla-t-il d'un seul trait, le souffle à présent court d'avoir parlé sans aucune pose, comme l'on s'exprimer si bien lorsque l'on cessait de réfléchir pour juste ressentir. Tu es résigné, Octave. Rajeunis un peu, murmura-t-il, le gratifiant d'un regard couleur océan incandescent. C'est quand, la dernière fois que tu as fait quelque chose pour toi et uniquement pour toi ? Sans penser continuellement à ce que les autres attendaient de toi, à ce qu'il serait mieux à faire pour les autres. Les autres, les autres, toujours les autres. Fais quelque chose pour toi et uniquement pour toi, juste une fois. Sois égoïste. Arrête de tout vouloir contrôler, ça t'a pas empêcher pas d'en faire, des erreurs. Arrête de vouloir sauver les autres. Sauves-toi toi-même,. Il leva le bras, désignant la porte encore de la bibliothèque. Tu veux que je dégage, Octave ? Très bien. Redemande alors. Mais ne le demande pas au nom de la culpabilité que tu ressens, au nom d'une quelconque convenance, au nom de ce que tu penses être mieux pour moi, au nom de toutes ces choses compliquées qui te passent par la tête. Si tu veux que je parte, demande le moi parce que tu as envie de me voir te tourner le dos. Demande le moi en m'appelant par mon prénom, parce que je crois que quand t'as décidé de me promettre que tu comblerais la distance la prochaine fois, ce n'était pas pour ensuite retourner en arrière et m'appeler par mon nom de famille. Demande moi de partir en m'assurant que tu n'as pas envie que je restes. Redis moi de dégager en me disant que tu n'as aucune envie que ça soit un début. Et là, je me casserai, comme tu dis, promit-il, essoufflé par tous les mots qu'il venait de prononcer sans reprendre haleine. Mais quoi que tu fasses, fais le pour toi. Pas pour Jane ou son souvenir. Pas pour Heather et ce que tu penses être mieux pour elle. Pas pour Miss Rowle que t'as pas pu sauver. Et surtout, pas pour moi. Si t'es une erreur, alors tu es mon erreur. La mienne. Laisse-moi me tromper avec naïveté. Ne décide pas pour moi. Décide pour toi et uniquement pour toi.


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MessageSujet: Re: [18 Dec 97] Discordances Lun 27 Aoû 2018 - 20:26

La détermination ne tenait finalement pas à grand-chose. Tout résidait non pas tant dans sa propre conviction que celle de l’autre, qu’il fallait entretenir. La sienne était fébrile, et ne subsistait que le temps d’un coup de grâce unique, se voulant de préférence définitif. Peu de gens cherchaient à savoir s’il disait vraiment ce qu’il voulait dire et se contentaient du raz de marée orgueilleux qui éclipsait toute autre émotion pouvant remettre en question le terrible affront. Ca ne lui coûtait finalement qu’un bref mais puissant effort de persuasion, sans avoir à y ajouter quoi que ce fut tant ses rengaines étaient décisives. Ce n’était pourtant qu’un maigre château de cartes, qu’un seul souffle dubitatif pouvait balayer, mais peu s’y attardaient. Supposer le bon derrière le mauvais demandait du temps et de la compréhension, chose qu’on ne voulait pas céder à quelqu’un qui blessait avec l’apparence de l’effronterie. En d’autre circonstances, les larmes de Léon l’auraient fait assurément flancher, mais les événements lui dictaient qu’il s’agissait d’une preuve de réalisation, lui qui voulait irrévocablement éloigner l’étudiant d’une discussion vide de sens ou de réconfort. Larmes orphelines qui lui serraient le cœur, tandis qu’il refusait d’en être l’origine, préférant en devenir la cause. Pourtant, alors même qu’il avait mille fois imaginé cet instant, le visage mécontent, fendu, brisé et méchamment concentré à creuser un trou dans son corps lui apparaissait bien pire que ce à quoi il s’était attendu. Peut-être à cause de la platonique émotionnelle avec laquelle il avait considéré son scénario, ou parce qu’en le regardant enfin en face, Octave avait l’impression que toutes ses peines passées convergeaient en un seul point temporel. Peu importait finalement ce que Léon pouvait imaginer à son sujet, les raisons qui tenaient ses poings fermées et son regard brûlant de colère, tant que ce fut suffisant pour le faire partir. Il pouvait se le représentait en monstre dix fois plus imposant qu’il ne l’était dans sa petite réalité de cœurs brisés, ou bien remontait-il le cours du temps pour trouver tous les détails qui avaient déjà rendu le bibliothécaire détestable à l’époque, calculant les mensonges dans les riens qu’on ne remarquait pas lorsque la paresse agréable voilait l’esprit d’un brouillard opaque. Octave lui rendait un regard torve, soutenant en silence tout ce que l’esprit de l’étudiant pouvait lui faire porter comme couronnes d’épines. Il se moquait de savoir si c’était vrai ou faux, tant que c’était approprié à son dessein. Il savait comment se faire détester, et pour encourager les tergiversations de l’étudiant, Octave marqua une légère contraction de sa lèvre supérieure, qui rendait le galbe de son arc particulièrement prétentieux, à la limite de l’impatience. Mais il avait tout son temps, tant que les convictions de Léon aboutissaient, lentement mais sûrement, à leur conclusion satisfaisante. A ce « tu me dégoûtes » catégorique, qui avait été empreint d’un espoir insensé l’instant plus tôt et qu’il fallait diluer jusqu’à la disparition. Pourvu qu’il garde cette prestance, qu’il ne s’agenouille pas sous le coup d’un sanglot, mais demeure suffisamment droit pour qu’Octave ne se sente pas le besoin pressant de venir le prendre par les coudes et le soutenir. Pourvu qu’il tienne sur ses deux jambes jusqu’à la porte. C’était un souhait lâche, mais qu’Octave savait nécessaire s’il voulait demeurer persuasif. Il se rassasia en pensant que cette liberté, c’était un peu le souhait de Léon, après tout. Se débarrasser de l’incertitude où on l’abandonnait pour des raisons particulièrement obscures. Là, au moins, tout était clair. Enfin, pas tout de suite, parce que langage du corps était contradictoire et que Léon avait du mal à réaliser que ce qui lui avait été donné avec tant de difficultés pouvait lui être repris si facilement. L’incompréhension perdura, mais Octave l’accueillit avec un haussement de sourcil, soulignant l’évidence de choses dont Léon n’avait pas encore conscience. Parce qu’il était jeune, parce qu’il ne comprenait pas tout, parce qu’il idéalisait tout… parce qu’Octave était c*n. Ce n’était pas juste, mais il l’éleva tout de même au rang de convenance ; de sa convenance.

La tristesse finit par accueillir sa dureté, noyée dans une énième salve de larmes silencieuses. Octave ne parvenait pas à convenablement déterminer l’allocutaire de cette tristesse. Etait-ce déjà les perles de la résignation douloureuse, ou un regain de regrets ? Il ne voulait pas vraiment y penser. Il ne voulait pas songer que c’était pour lui, ce ruissellement retenu de chagrin, parce qu’il avait compté, parce que son mensonge faisait mal ; contempler le déclin d’une affection lui ayant été si radieusement dédiée était au-dessus de ses moyens, il ne pouvait supporter d’être son propre bourreau. Léon regrettait-il ce qu’ils auraient pu devenir, peu importe ce que ce fut, si le manque de confiance ne s’était pas aussi sûrement allongé entre leurs deux naïvetés ? En observant ces pleurs derrière le marbre de son indifférent, Octave s’octroya le luxe du regret de l’homme qu’il aurait pu être, des bonnes décisions qu’il aurait pu prendre s’il n’avait décidé de sacrifier l’avenir pour un petit présent fugace. Fugace, mais si bon… si intemporel qu’il était maintenant confiné à tout jamais dans sa mémoire, boucle infinie qui se répétait et dont la finalité n’aboutissait pas. C’était l’éternel, le radieux renouveau incessant. Pendant ce temps, la réalité détournait ses yeux, ne voulait plus le voir, ne trouvant manifestement ni quoi dire, ni quoi éprouver avec suffisamment de panache pour soutenir son outrecuidance. L’élan retombait lentement : impossible de faire perdurer sa colère jusqu’à l’explosion, alors que ce qui l’avait jusqu’alors si bien nourri n’était qu’indifférence dédaigneuse à présent.

« D’accord. »

Octave s’éveilla de sa torpeur monolithique, releva légèrement le menton qui avait pris le temps de se baisser pour imposer un front défensif. D’une flèche, il l’avait abattu. L’aisance naturelle avec laquelle il parvenait à blesser quiconque rivalisait si mal avec tous les efforts qu’il employait pour se faire accepter et apprécier ! C’était dérisoire, ironique et particulièrement blessant. Il savait au fond qu’ils se mentaient tous les deux, lui en proférant les adieux faciles et Léon en y concédant avec amertume, alors que conquérir leur intimité commune avait demandé tant d’efforts de délicatesse. Cela avait beau être une disposition convenue, il n’en éprouvait pas moins un sentiment d’insignifiance. Ca devait être l’inverse. L’affection ne devait pas se faire entortiller par la mauvaise herbe des hésitations, l’affection devait être naturelle et facile ; au lieu de ça, l’on se quittait avec moins de pudeur que lorsqu’on s’aimait. Léon reculait avec une lenteur provocante, semblant encore manquer de détermination. Mais il continuait silencieusement à verser des larmes ; sillons humides qui peinaient à tout emporter. Octave avait affronté son insistance jusqu’à l’instant où l’étudiant daigna lui faire dos, mais même là, à l’abri de ce regard avide de vérités, il se contenta de déglutir pour dénouer sa gorge douloureusement tissée. A partir de l’instant où il avait cessé de parler, il n’aurait pu y ajouter quoi que ce fût ; le flot de son assurance s’était tari avec les dernières traces de sa voix monotone. Un espoir insensé continuait à crépiter pourtant loin de ce qu’il pouvait contempler sereinement, ne laissant pas sa détermination en paix ; l’espoir que Léon reviendrait pour en découdre. Une quelconque passion était à proscrire tout simplement, à part celle de la rancœur, mais au moins les mauvais sentiments signaient eux aussi une présence ; présence qui ne pouvait que s’améliorer. La nature avait vocation à s’inverser et Octave savait qu’à répéter les bons mots, il était capable de transformer ce qui semblait condamné. Mais au prix de quoi ? Quelle naïveté allait-il encore sacrifier en vertu de sa complaisance…

« Léon. Je m'appelle Léon. Ne travesties pas aussi la familiarité que l'on s'était accordé en s'adressant l'un à l'autre. »

Malgré le bourdonnement irrationnel qui s’exalta d’une expectative folle, Octave fronça les sourcils, ne perdant pas de vue que son discernement venait d’être trompé. Il eut l’exaspération facile de ceux qui constataient l’échec partiel de leur entreprise, que le caprice d’un enfant récalcitrant ralentissait. Il souffla, s’agaça, se prépara à subir en silence une dernière salve désespérée, ou à réitérer sa demande en usant de son prénom si ça pouvait lui faire plaisir. Il comprenait parfaitement ce que l’étudiant tentait de faire : étoffer ce qu’il avait odieusement dépouillé de sa substance, y prêtant la matière des sentiments qu’ils avaient partagés. Mais Octave était intransigeant, précisément parce qu’il savait exactement ce qu’il faisait, parce que sa vérité se devait d’être celle de l’irrévérencieuse insouciance. De la souffrance inutile, voilà ce que c’était ; l’acharnement du pauvre. Mais dès que Léon reprit parole, il comprit que c’était le caprice de la désobéissance, tare de la contradiction. Léon n’avait rien de plus à y rajouter que sa propre franchise indissoluble. Le plaisir mesquin d’être plus intègre, de le revendiquer… Octave le savait tout cela. Il savait que Léon avait un cœur fondamentalement meilleur que le sien, sinon il n’aurait pas tant eu la conviction de le corrompre à chaque fois que son souffle chaud avait trouvé sa plus ardente jumelle encore, s’y mêlant outrageusement en une exquise chaleur suave. L’étudiant excellait d’ailleurs non seulement dans son honnêteté, mais également dans l’adversité. Pour la première fois peut-être, il ne laissait pas la déception se muer en regret. Il revendiquait simplement tout cette affection créée, puis perdue, mais dont l’existence avait suffi à lui prêter le courage de ne pas se faire changer. Plutôt que de rendre leur idylle tout aussi insensée que l’était celle du bibliothécaire, Léon préférait la garder intacte comme preuve de son intransigeance, même dans la douleur. De façon tout à fait ridicule, parce qu’il avait participé à cette réussite que dans la pire des mesures, Octave éprouvait une indescriptible fierté. Fierté particulièrement indécente - ce n’était en rien son mérite -, mais il se faisait submerger par une joie presque arrogante de voir Léon si fort en sa présence, si déterminé à mener sa vie sans honte pour ses sentiments et ses choix. Et quand bien même furent-ils indécis, Octave pouvait mesurer à quel point l’étudiant avait été particulièrement sincère à son égard, sans remords, ce qui teintait ses souvenirs d’une véracité nouvelle, d’un réconfort particulier. Qu’il était beau, rude, mais beau. A cette pensée et sans qu’il ne l’eût voulu, son visage se délassa jusqu’à retrouver une sensibilité qui arqua doucement ses sourcils. Avidement, il l’écoutait grandir, devenir la belle âme qu’il se destinait à être - à ses dépens. Les balbutiements avaient été timides les deux dernières fois, toujours dissimulés derrière l’un ou l’autre artifice, mais devant ses yeux Léon s’épanouissait enfin, vaincu par la colère et la tristesse, mais il s’épanouissait. Octave ne pouvait réprimer un timide émerveillement devant l’accomplissement soudainement si assuré d’un tel destin, et peu lui importait si Léon disait cela pour se sentir bien, ou parce qu’il pensait vraiment les chimères de tendresse qu’il évoquait. Bien sûr qu’il faisait mieux, quelle question ! Même pas pour l’apparat Octave ne pensât à se vexer. Il ne percevait pas tant le reproche que l’exubérance absolument libre de Léon. Sa plénitude était d’une beauté ! C’était une revendication, un cri de guerre qu’on lançait à soi et aux autres : si tout n’a été qu’une futilité pour toi, je n’ai pas à subir le même sort ! Dans ce pathétique désordre rendu splendide, Léon était libre et Octave terriblement fier.

Toutefois, ainsi que toute exultation, il n’évita pas la morsure acide de l’excès. A s’abreuver de son efflorescence, le bibliothécaire finit par entendre et comprendre les travers qui lui étaient présentés avec l’assurance de la raison. Léon se tenait du côté de la vérité, ce qui semblait lui donner le droit à son prolongement. Et alors qu’il avait voulu donner le coup de grâce, Octave sentit venir le sien. Le grand Octave. Le Grand Octavius Holbrey. Petit Jésus de son petit peuple, à se crucifier pour les autres, même ceux qui n’en voulaient pas. La dérision était outrance, mais elle faisait quand même mal. L’impulsion donnée par quelques mots le renvoya loin en arrière, dans les méandres confus d’une éminence emphatique qui plaisait à sa prétention. Il se connaissait effectivement une tentation pour les démonstrations de petite bravoure quotidienne en ratant l’essentiel. Les gens n’avaient finalement peut-être pas besoin qu’on fasse les choses bien, ou même qu’on essaye de les faire bien, mais simplement que l’on soit transparent, sans efforts. Comment y parvenir lorsqu’on trouvait son naturel passablement détestable ? Accepter entièrement que personne n’avait rien à attendre, qu’il fallait juste se laisser porter avec insouciance par le cours de la vie… Léon aurait-il dit la même chose si Octave l’avait éconduit le soir où il était venu quémander sa compagnie réparatrice ? Aurait-il été aussi compréhensifs qu’il semblait l’être maintenant pour la franchise, même désagréable ? A force de le fixer dans les yeux, Octave rata l’instant fatidique où Léon était devenu invasif. Remarquant brusquement que l’étudiant était trop proche pour lui et sa contenance mitigée, il ne recula pas mais se braqua en croisant les bras, seul rempart concevable. Sa mâchoire se durcit et il eut sur le visage un air de défi : celui de continuer alors qu’ils goûtaient à nouveaux leur haleine hostile. Mais la vie était de son côté, l’effervescence folle, aussi Léon n’eut-il aucun mal à le priver de son dernier confort, le dominant avec toute la force désarmante de la jeunesse assurée. Cette ascendance l’empêchait néanmoins de réfléchir clairement et il sentit comme l’émotion gagnait du terrain alors que la seule chose à sa portée était une paire d’yeux clairs, si semblablement incandescents que lorsqu’ils furent enlacés dans la piscine. Il savait que c’était différent, mais cette férocité le dépouilla efficacement des dernières bribes de sa contenance et l’espace d’un fugace instant, Octave eut l’air d’un enfant que l’on blâmait avant de le punir. Léon assénait avec tant de constance son absence de regrets qu’il sentit la honte lui monter à la gorge, en songeant avoir essayé de lâchement profiter d’une inconstance qu’il pensait acquise. Le Léon d’avant aurait tourné les talons sans demander son reste. C’était ce que le Léon de Heather avait fait. Fallait-il dont que l’étudiant s’avère être une âme si grâcieuse maintenant ? Pourquoi devait-il respirer une telle force de la nature alors que rien ne s’y prêtait ? Alors que lui était si pathétique ? Octave serra ses bras sur son torse, son honneur refusant de se faire fustiger comme un enfant, mais son immobilité tant dans l’allure que dans ses pensées stagnantes avouait une part de vérité.

« Tu veux que je dégage, Octave ? Très bien. Redemande alors. Mais ne le demande pas au nom de la culpabilité que tu ressens, au nom d'une quelconque convenance, au nom de ce que tu penses être mieux pour moi, au nom de toutes ces choses compliquées qui te passent par la tête. Si tu veux que je parte, demande le moi parce que tu as envie de me voir te tourner le dos. »

Une allégresse curieuse, paradoxale, l’engourdit ; alacrité morose qui gagnait les individus soudain conscients qu’ils pouvaient arriver à leur fin sans avoir à mentir ou faire semblant. Il n’y avait pas de quoi se réjouir pourtant, l’exercice n’apparaissait sous aucun aspect agréable, si ce n’était la pleine conscience dont Octave pouvait jouir quant à ce qu’il s’apprêtait à exploiter, et qui faisait partie intégrante de son caractère. C’était d’une simplicité grossière, éventualité dont il n’aurait pas profité, tant ça touchait son orgueil et qu’il était différent d’exprimer ce qui nous faisait honte, sans que ce ne fut le cas lorsqu’il s’agissait d’y faire seulement allusion, mais Léon avait de toute façon amorcé la chute, ce qui lui laissait le loisir de pleinement y recourir. Alors que le mensonge était le recours du désespéré, la vérité l’était celle de la résignation profonde ; il se sentait comme si la réalité lui avait présenté les faits par la bouche d’un enfant, et qu’il fut contraint de l’accepter enfin à contrecœur, mais avec le sentiment rassurant d’un travail déjà à moitié accompli. La combativité de Léon était suffisamment touchante pour éveiller une pugnacité semblable chez quiconque, à part Octave, qui avait la miraculeuse impression, foncièrement amère, de voir l’étudiant s’élever un peu plus haut dans l’adversité alors que lui, était condamné à chuter. Non pas condamné, en fait, mais précisément contraint. Léon avait su trouver dans sa tristesse un si joli courage ! Les hivers les plus rudes donnaient les meilleurs fruits, disait-on. Ou bien personne ne le disait, mais c’aurait été une belle vérité, un merveilleux renouveau. En vertu d’une impuissance sourde cependant, Octave ne trouvait pas l’audace pour être tout aussi remarquable et cabré que l’était Léon dans sa jolie maladresse. C’était surprenant comme à chaque détour, même dans la colère et la détresse, l’étudiant rappelait l’éclat de ces choses absolument charmantes. Encore un détournement de l’attention, qui donnait à Octave une envie fugace de niaisement sourire. L’adage du calme marmoréen, qui était gracié à ceux qui pensaient détenir une vérité inébranlable, encore inconnue des autres et qui lui proférait le pouvoir absolu de tout détruire par la seule vertu de l’ignorance. En raison d’une faiblesse saugrenue incarnée à sa nature donc, Octave ne parvenait pas à trouver en Léon le ressort suffisant pour être tout aussi impétueux ; le mystère résidait probablement dans une question de certitude. Toutes ses convictions le concernant avait été pendant de longues années calibrées sur les mauvaises conséquences de ses désirs. Un caprice, qui ne savait sur quoi poser son dévolu pour soulager sa peine, ne connaissait souvent qu’une longue succession de désarrois. A force de satisfaire ce qu’il voulait et non pas ce dont il avait besoin, Octave avait fini par se méfier de ses désirs, comme appartenant à un dégénéré potentiel, dont la limpide dissonance avec le monde l’entourant provoquait une fracture invisible. Que pouvait-il y avoir de bon à ardemment vouloir se sustenter d’un adolescent, d’individus caducs, fragiles et partagés ? Ses volontés l’avaient mené à suffoquer des gorges satinées par pur plaisir, ne parvenant à trouver l’extase que lorsque ses mains possédaient entièrement quelqu’un d’autre, à défaut de pouvoir entièrement se posséder soi-même. Il avait bu, s’était drogué, aimé une morte, avait essayé de se consoler avec une vieille, sans parvenir à se débarrasser d’une mère qui n’avait de mère que le nom… Dans cette cohorte de décisions insensées, s’enticher d’un Léon Schepper semblait tout aussi peu raisonnable, et toutes les revendications ou volontés pouvant s’apparenter à sa conquête n’étaient que des branches mortes d’un arbre pourri. Malgré tous les invraisemblables aléas de sa vie, vécue et révolue, Octave n’était, ainsi que ce fut si bien souligné, pas parvenu à se sauver soi-même. Léon lui demandait l’impossible sincérité sur quelque chose qui pouvait s’avérer être une abomination, créée par son esprit malade pour combler l’une ou l’autre de ses fantaisies malsaines, n’aboutissant qu’à de la souffrance – la sienne et celle des autres.

L’adolescent était débordant d’une telle certitude qu’Octave aurait bien voulu pouvoir puiser un peu de son assurance indestructible. Assurance qu’il avait par ailleurs encouragée, alors le voir si fort dans sa détresse était déjà une récompense inespérée. Il n’était pas tant résigné que profondément confus, c’était du moins ce qu’il espérait pour son propre bien. Les impressions nouvelles avaient toujours le goût de la félicité doucereuse, offrant par la même un amalgame de ravissement et d’exaspération. Ravissement… pour toutes les raisons qui extasiaient ses yeux et son esprit ; à cause de cette peau défendue si blanche, si voluptueuse, à cause de ses cheveux, ses jambes, ses épaules, de ses mouvements saccadés par la maladresse, de son odeur d’herbe-aux-gazelles, du regard clair et brusque de ses yeux hésitants, de son agreste effervescence, de sa si belle simplicité, extrême sensibilité et intelligence… Exaspération… parce que entre lui, Octave, maladroit écolier de génie, et sa précoce enfance affectée, impénétrable, s’étendaient un vide d’obscurité et un voile d’ombre que nul effort ne pouvait abolir ni déchirer. C’était ce qui le maintenait éveillé la nuit lorsque, sur son lit de désespérance, il jurait lamentablement, et ses sens se braquaient sur une image d’odieuse incertitude infranchissable qui s’était engloutie dans sa conscience avide. Il ne pouvait plus se permettre de regretter certaines choses, tout autant qu’il ne pouvait prendre le luxe de réitérer les schémas semblables de son désordre partiellement révolu. Il ne pouvait plus faire n’importe quoi, mais il ne savait pas pour autant ce dont il avait le droit. Octave craignait ses désirs, ceux-là même qui pouvaient laisser toute une kyrielle de petits cadavres dans son sillage – tant de traumatismes qui ne lui appartenaient pas, mais dont il était la cause. Cela n’empêchait pas pour autant, tragiquement, ses désirs d’être aussi véritables et sensés que n’importe quelle chose nous habitant avec un naturel désarmant ; une nature qu’Octave avait pris pour habitude de réprimer – elle, qui était si mauvaise, si contradictoire. De fait, parce que Léon avait si bien su y faire appel, Octave savait exactement quelles tentations furent sérieusement éveillées au point qu’il lui faille les refouler. La sollicitation crue était celle de l’espoir infini qui, derrière sa grossièreté sèche, blessée, croyait en une possibilité contraire. Celle où le bibliothécaire avait autre chose à dire, une vérité à révéler. Et il en avait effectivement une à pourvoir, celle qu’il regrettait un peu de devoir exprimer, car elle ne dévoilait rien de très beau, contredisait les paroles de l’étudiant sans embellir son idée, qui était pourtant pleine d’une jolie dévotion. Dévoué… c’était effectivement une apparence qu’il se donnait, insidieusement, parce qu’il savait comment faire accepter ses idées sans contrarier celles des autres, instinctivement et sans efforts. Octave toisait ses bras croisés, seul rempart avec la proximité imposée et qu’il avait du mal à supporter – ça coupait tous ses élans sensés. Il dut finalement se résigner à lever le visage vers Léon, ses yeux suivant avec un instant de retard le mouvement ascendant de sa tête. Finalement, il leva dans un ultime mouvement ses paupières et affronta le regard sans ce qui sembla être aucune appréhension. Sa vérité lui était inévitable et il considérait la tristesse de Léon avec l’extrême tranquillité de ceux pour qui il n’y avait aucune évolution possible.

« Il n’y a rien de plus égoïste que d’avoir poussé Cassidy aux aveux involontaires, alors qu’elle luttait de toute sa conscience contre ma sagacité un peu trop entêtée. Il n’y a rien de plus égoïste que de lui avoir imposé un choix qu’elle ne pouvait de toute façon pas faire, mais dont je l’espérais capable par orgueil. J’ai voulu qu’elle me choisisse moi, je l’ai retenue en lui expliquant qu’il n’y avait pas d’autre bonheur possible que celui de la liberté, avec moi et personne d’autre. Je lui ai fait jouer une tromperie qui n’était pas la sienne, qu’elle n’était pas obligée d’endurer, mais qu’elle a quand même subi parce que c’était ma condition tacite. Qu’elle change. Qu’elle change et me choisisse, quitte à ce que ça se solde par la souffrance. Ne trouves-tu pas ça assez égoïste déjà ? Que du jour au lendemain, je m’en désintéresse et me sente trahi parce qu’elle avait cessé de me parler de choses qui ne me regardaient de toute façon pas ? Elle a cessé de m’aimer, commencé à me détester et j’en ai fait de même, parce que ça me fatiguait de vivre avec quelqu’un qui me repoussait sans partir et que j’avais moi-même enfermé dans cette boucle aliénée. »

Octave avait parlé d’une voix vaguement désincarnée, comme si le sujet abordé ne valait pas mieux qu’une poignée de broutilles, mais quelque chose s’y pinçait dans les aigues et lui demandait de redescendre d’une huitaine, ou d’en remonter lorsque la gravité l’étouffait succinctement. Modulation à peine perceptible lorsque contenir ses émotions lui devenait pénible dans les extrémités de son propre ton, parce que s’il y avait bien quelque chose de difficilement maîtrisable, c’étaient les tremblements de la voix. C’était ce qui l’avait toujours trahi dans son enfance, lorsqu’il commençait à parler sans avoir retrouvé un semblant de contenance au préalable. Sa voix s’envolait dans les aigus, s’en suivaient des sanglots intarissables et c’en était perdu pour ses faux-semblants. Bien plus tard, il avait néanmoins appris à prendre une inspiration, puis incarner son cœur dans une émotion unique, simple et qui pouvait aisément éclipser les autres. Ce qu’il fit bientôt. Il soupira doucement sans quitter Léon des yeux, de la même façon qu’il n’avait jamais cessé de regarder sa mère, parce que détourner les yeux et ces instants de grande concentration pouvait s’avérer fatal, et laissa son esprit se faire dominer par le sentiment primaire qu’était la certitude. Tout aurait pu être décrit autrement – tout pouvait toujours être décrit autrement -, mais c’était sa vérité, renforcée par l’échec. Il avait échoué et donc, il n’y avait que cette vérité qui pouvait prévaloir. Car après tout, dans un monde où tout n’était régi que par le pouvoir de sa volonté unique, il était improbable de faire son possible et tout de même aboutir à un revers. La suite lui demanda cependant moins d’efforts :

« Il n’y a rien de plus égoïste que de coucher avec Heather alors que j’aurais très bien pu et dû, au fond, la réconforter avec des mots, comme je sais le faire. Mais je n’en avais pas envie et je ne l’ai pas fait. J’ai pensé à toi, mais j’ai choisi sa confiance à elle. » Octave toisa longuement l’étudiant, le mettant au défi de trouver quelque chose à y redire, d’y dénicher une once du réconfort qu’il semblait attendre. Il secoua lentement de la tête, le visage empreint de la dureté qu’il ressentait envers son propre discours. « Il n’y a rien de plus égoïste que de s’espérer être l’unique « sauveur », celui dont on ne peut pas se passer, et tout faire pour concrétiser cette envie, à en tirer du plaisir, quitte à ce que ça fasse souffrir parce que rien n’existe sans utilité et est voué à mourir. Il n’y a rien de plus égoïste que de créer un besoin pour venir artificiellement le combler. » Il s’approchait doucement de ce qui intéressait Léon et peut-être sentait-il cette lente apogée. Mais avant ce qui était attendu, il lui avait fallu expliquer la continuité de ses exclusivités, ce long chemin où il avait fait des choix pour soi en pensant les faire pour d’autres, essayant de se dédouaner de sa potentielle inutilité. Il lui épargna l’enfance essentiellement utilitariste, qu’il savait être le problème supposé sans parvenir à le contrôler encore. Sa mère lui avait bien fait comprendre qu’être seulement un fils était loin de suffire pour mériter quoi que ce fut, ce qui avait constitué un sentiment récurent de sa vie future, opportunément ou non. Ce n’était pas une excuse, mais un fait ; fait qu’il lui épargnait pour, à juste titre, ne pas avoir l’air de se plaindre d’une source antérieure. Ce n’était pas le cas, il ne se plaignait pas mais constatait sans pitié ce qu’il était devenu comme monstre d’hypocrisie travesti en altruisme. Ce qui était vraiment triste en revanche, c’était lorsque ses émotions étaient sincères ; sincèrement manipulatrices. Ca ne s’emboîtait pas : commet pouvait-on être sincère dans son affection, mais faire le mal quand même ? Il devait y avoir un vice quelque part, un rouage qui manquait à son éducation sentimentale.

« Et enfin, il n’y a rien de plus égoïste que d’avoir cultivé notre attirance réciproque alors que je savais quelle en était la finalité. Toi te tenant ici, ou là-bas, en pleurs, et moi en train de bredouiller l’incompréhensible et inconcevable frustration. Je l’ai vu avant même que tu te penches pour essayer de m’embrasser. Puis, je le voyais quand j’embrassais ton cou, quand tu me touchais les mains, mais je n’ai rien dit parce que j’en avais fait la promesse. J’avais promis que je laisserai Heather t’en parler d’abord. Elle voulait être celle qui te ferait cette confidence. Ca n’aurait rien coûté d’attendre quoi, deux, trois jours ? D’attendre que tu ne reviennes plus, parce que franchement, une fois… bon, ça s’oublie à la limite, une seule soirée en paix, c’est encore trompeur et l’attachement peut s’oublier sans demander son reste. J’aurais pu attendre, mais je n’ai pas voulu parce que je n’allais pas très bien et que tu n’en devinais même pas l’infime moitié, alors pourquoi pas, dans la mesure où je n’avais pas la force pour te repousser convenablement ? Ce n’est pas assez égoïste pour toi ? Attends la suite. » Ca en avait la forme et le ton, mais ce n’était pas de l’ironie. « On se rapproche, on se touche, et je ne fais que penser à ce que je n’ai pas le droit de te dire, à mon corps qui brûle et ma conscience qui prépare l’autodafé. Mais je te caresse quand même la main parce que tout est parfait et que je doute un jour retrouver cette perfection. C’est égoïste. J’aurais pu tout te dire, préférer ma conscience, et tout te dire, mais tu aurais fui. Tu aurais instantanément érigé un mur de l’épaisseur de la méfiance et tout aurait pris fin derrière tes yeux. Alors je n’ai rien dit et j’ai profité de l’exquise frustration, j’ai même pris du plaisir à te mentir parce que ça nous mettait à fleur de peau. C’était agréable de sentir cette envie insatisfaite prendre toute la place dans ma tête. Sous mes lèvres, je te sentais sur les braises et c’était divinement bon. J’ai égoïstement agi comme si le secret n’existait pas, tout en le maudissant d’exister, de transformer cette absolument unique et surprenant fois en un semblant de mensonge. » Octave réprimait les puissants frissons qui lui remontaient jusqu’à l’échine et hérissaient jusqu’aux cheveux sur sa tempe, alors que les mots ravivaient ce qu’il avait si bien nourri en sa mémoire. Sa voix avait gagné en expressivité, en amertume, alors que son visage était devenu la continuité des mouvements échevelés de sa bouche. « Parce que ce n’en était pas un. Tout aurait été pareil dans un autre monde, une autre fois. A la seule différence que je t’aurais embrassé sans hésitations. Mais c’est resté pathétiquement coincé quelque part entre mon envie et ma conscience. Tu préfères quoi, quand tout est vrai, mais terriblement décevant, ou quand tout est juste faux ? Je crois que je préfère quand tout est faux. Au moins ca sous-entend une intention précise, voulue, alors que la vérité c’est que j’ai juste fait n’importe quoi parce que c’était plus fort que moi. Tu vois, Léon... » accentua-t-il le prénom désiré, qui roula dans sa bouche en formant un creux : « Tu vois, le suprême acte d’égoïsme c’est de t’envoyer chier aussi sec, parce que je n’ai strictement rien de réconfortant à te fournir à part un « désolé, mais c’est comme ça, nul et sans espoir. J’aurais pu faire mieux, mais j’ai fait pire ». Je t’envoie chier parce que je ne sais pas affronter les gens que je déçois, particulièrement lorsque je sais n’avoir aucune chance. Va-t’en Léon, il n’y a rien ici pour toi qu’un égoïste qui a peur de ne servir à rien et qui fait tout pour se rendre utile. Mais c’est une utilité superficielle parce que je ne sais pas faire face aux obligations qui échouent par ma faute. Je ne saurai pas quoi faire si tu n’as pas besoin de moi, de toute façon. Va, fais ce que je te dis. Ma logique, apparemment absurde, semble présupposer qu’on ne doit pas blesser lorsqu’on pense faire au mieux. Et qu’on n’a pas le droit d’aimer si on n’aime que par égoïsme. Je veux que mon affection serve à quelque chose d’autre qu’à moi et à mes désirs. Elle ne te sert à rien ; pire, elle t’a déçue et je comprends parfaitement pourquoi. Je le savais avant même que tu ne te doutes de quoi que ce soit. Je n’y songeais pas avant que tu en parles, mais j’ai brusquement compris que j’avais raison. Oui. Raison ici comme là, et non par-ci par-là, comme il arrive presque toujours. »

Octave soupira lourdement, l’ombre de la gêne qu’il ressentait à les savoir aussi proches, envolée. Au moins, cette demi-étreinte amenée par la rancœur les aura rapprochés suffisamment pour qu’il goûte les fantômes de sentiments révolus. Si proches et enfin si honnêtes, comme avant, sur d’autres sujets, mais avec la même ferveur au moins. Octave laissa ses bras se dénouer et glisser le long de son corps. Inconsciemment, il signifiait par-là que c’en était fini de sa résistance, parce qu’il pensait avoir vraiment tout livré. Sa honte, ses regrets. Son ton redevint calme, presque bienveillant.

« C’est la vérité que tu voulais entendre, non ? Que j’ai tout fait avec sincérité, mais extrêmement mal et à contre-temps, comme si je m’obstinais à ne pas comprendre la musique qui se jouait. Je préfère me dire que je t’ai déçu sciemment, plutôt que de me rendre compte que j’ai fait n’importe quoi. Léon, Léon… » murmura-t-il doucement. « Bien sûr que j’étais honnête, bien sûr que je le suis encore, au fond. Je suis resté parce que j’en avais envie, plus que toi encore. Et je ne pensais qu’à toi, à la façon dont tu me touchais, que tu m’émouvais, et tout le bien que ça me prodiguait. J’y pense encore. J’y pense souvent. Même si je devrais, lorsque je m’en souviens, je n’y songe jamais comme à la fois où j’ai dissimulé une vérité pour mieux te tromper, mais à la fois où j’ai failli t’embrasser. C’était vrai, ça le reste. Pour moi. Mais est-ce que ces mots ont un sens alors que j’ai, à un instant péremptoire, décidé de ne pas faire honneur à notre amitié pour mieux m’y retrouver : brièvement, mais intensément, et ce à tes dépens ? Ca n’a pas de sens d’être honnête et de mentir. Ce qui en a cependant, c’est d’avoir été égoïste au point de te négliger. J’en suis désolé. Je suis désolé de ne pas être parvenu à faire les choses correctement. » Octave eut un bref sourire, navré et tranquille, alors qu’il murmurait : « Tu vois dear, ce que les choses sont et ce qu’il faut qu’elles soient… »


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La résignation d'Octave le désespérait. Ca, et son attitude si calme qui contrastait tellement avec le flot de sensation qu'il ressentait. Cette façon qu'il avait de ne jamais perdre le contrôle avait quelque chose d'exaspérant, comme s'il était capable de gérer toutes les accusations que Léon lui envoyait sans sentir réellement le besoin de se défendre, comme s'il réussissait à faire abstraction la colère qui bouillonnait à quelques centimètres de lui, comme si la passion de l'adolescent n'était pas palpable dans l'air et que la tension les enveloppant n'était pas capable de le toucher. Léon déglutit avec difficulté. Il avait la sensation de se fatiguer tout seul, un peu à l'image des ces colères que l'on vivait en solitaire parce que l'autre était incapable de se sentir touché pas quoi que ce soit. C'était rageant, cette sensation de perdre pied alors que l'autre se maintenait dans son attitude posée. Le vert-et-argent avait presque l'impression de le déranger, de l'embêter à la manière d'un enfant s'égosillant face à un adulte qui ne se sentait absolument pas concerné par toute cette énergie bouillonnante. Non loin d'adoucir le caractère du jeune préfet, cette nonchalance rajoutait un combustible au feu brûlant qui le dévorait. Il voulait le secouer, il voulait trouver une faille dans cette carapace jusqu'à ce qu'il arrête de lui parler sur ce ton inchangé, qui ne semblait vibrer d'aucune passion, se contentant d'expliquer avec lenteur une vérité que seul Léon aurait été étranger à comprendre. C'était tout juste si Léon n'avait pas l'impression de le déranger, tout juste s'il n'avait pas l'impression d'être l'enfant capricieux ne voulant pas comprendre qu'il n'y avait plus aucune raison de chercher à convaincre celui qui avait prit sa décision. Et quel que fut ce choix, Octave semblait l'avoir fait tout seul, à l'intérieur même des méandres compliqués et inatteignables de sa pensée ô combien torturée. S'il voulait bien faire part des conclusions qu'il avait tiré, il ne semblait pas vouloir en discuter et Léon se sentait comme un pauvre chiot qui attendait que son maître ne lui explique qu'il ne fallait plus essayer de rentrer dans la maison. Parce que c'était ce qu'il tentait de faire, n'est-ce-pas ? Lui dire qu'il n'y avait plus rien de bon à tirer de ce début de quelque chose qui n'avait en fait pas été grand chose, si ce n'est rien d'autre qu'une malencontreuse erreur qui ne devait surtout pas se voir reproduire. Il croisa les bras et Léon détourna un instant les yeux, à deux doigts de les lever au ciel pour parfaire l'image qu'ils devaient renvoyés, celle d'un arbre centenaire certain  de ses choix face à une brindille malmenée par les vents hostiles et ne sachant pas encore où aller. Ca le mettait sincèrement en rage avant même qu'Octave n'ouvre la bouche, cette sensation que quoi qu'il ne dise, ou quoi qu'il ne fasse, le bibliothécaire avait déjà choisi le chapitre final. Ecrit, corrigé, édité et distribué en des milliers d'exemplaires. A quoi bon râler sur l'épilogue s'il ne pouvait même pas le modifier ? Alors quand Octave leva ses yeux verts dans les siens, la seule chose que Léon aperçu dedans fut la motivation résignée de celui qui orientait chacune de ses paroles pour le voir partir de cette bibliothèque. Il baissait les bras et Léon eut l'impression que c'était un nouvel abandon. Peut-être aurait-il préféré qu'Octave ne soit plus virulent, ne se défende mieux, ne donne plus d'importance à ce qui s'étaient passé entre eux, au lieu de juste perdre toute combativité. Il lui donnait l'impression d'être passif, inatteignable parce que la colère de l'adolescent n'appelait pas la sienne, sa tristesse et ses larmes n'avaient semblé susciter aucune envie réconfort et sa tirade passionnée, aucune réciprocité. On aurait dit un mur, craquelé de partout, mais un mur quand même. Qui refusait de tomber, qui refusait de se faire ébranler, mais qu'il ne voulait pas réparer non plus. Tout semblait figé. Peut-être n'attendait-il qu'une chose : qu'il parte, pour enfin pouvoir donner libre cours à ce qu'il ressentait. Mais qu'éprouvait-il ? Léon aurait brûlé de le savoir. Mais au lieu de ça, il n'eut droit qu'à l'histoire des erreurs d'Octave, toujours plus nombreuses, toujours plus pathétiques, en vingt-cinq chapitres bien organisés. Ou vingt-quatre. Ou peu importe le nombre, Léon savait qu'il allait emboîter sur la moindre petite faille qu'il pouvait travestir en précipice pour les plonger tous les deux dedans. Il ne cherchait pas à le retenir, il voulait que Léon parte. Qu'il ne voit plus comme solution que la fuite. Ca devait l'agacer de le voir résister et cette pensait galvanisa quelque peu l'étudiant.

__ Il n’y a rien de plus égoïste que d’avoir poussé Cassidy aux aveux involontaires, alors qu’elle luttait de toute sa conscience contre ma sagacité un peu trop entêtée, débuta-t-il alors que Léon poussait un long soupire de contrariété.

Et voilà, de toutes les choses dont il l'avait affublé un peu plus tôt, c'était évidemment comme ça qu'il allait détourner ses paroles, mieux les arranger pour réussir à mieux enfiler ce costume d'insensible qu'il adorait tant porter en publique. Léon secoua la tête avec énervement, niant lorsqu'il trouvait les paroles d'Octave déplacées et s'esclaffant avec empressement des raccourcis qu'il prenait encore. Si lui tournait en rond dans ses lamentations, au moins la pièce était grande parce que le bibliothécaire, lui, semblait perpétuellement revenir sur ses pas dans le cagibi de ce qui était sa clémence envers ses tords. Il ne se pardonnait rien et se culpabilisait de tout à un tel point que cela aurait dû être érigé en un réel talent. Alors qu'Octave travestissait en égoïsme l'énergie qu'il avait visiblement dépensé à vouloir tirer cette Cassidy d'un gouffre dans laquelle elle ne cessait de vouloir sauter, Léon le gratifia à plusieurs reprises de petits claquements de langues agacés ponctués de regard brûlant de désaccord mais qu'il n'osait formuler à voix haute, parce que déjà certain qu'Octave n'en écouterait que la moitié, et passerait l'autre intégralité du temps à lui expliquer pas un habile vocabulaire enrobé de tout le champ lexical de la dépréciation à quel point tout ce qu'il avait fait pour cette femme était mauvais. Evidemment. Capacité  probablement réservée à ceux qui n'appréciaient rien eux-mêmes et justifiaient chaque départ par leur propre culpabilité, et non celle de l'autre à ne pas avoir su justement voir tout ce que l'on faisait pour sa personne. Mais non, évidemment, il avait choisi de prendre l'adjectif égoïste et d'en faire le leitmotiv de sa personnalité, comme il savait si habilement tout détourner pour arranger la situation, agrémentant au passage par des exemples de sa vie afin d'arriver à la conclusion les concernant vraiment. Il adorait ça, l'illustration, aussi Léon voyait déjà converger le point de mire de tant d'égoïsme Octavien : son égoïsme envers Léon et donc que ce dernier n'avait qu'à réellement se barrer. C'était prévisible, aussi s'ancra-t-il avec plus de force en face de l'adulte, continuant à soupirer silencieusement tout en attendant que cela ne revienne vers eux deux, puisqu'il ne pouvait décidément pas parler d'une relation d'Octave dont il ne connaissait rien. C'était toute la force de cet auto lynchage : Léon en savait bien assez pour y croire, bien peu pour le réfuter convenablement. Comme c'était facile, n'est-ce-pas ?

__  Il n’y a rien de plus égoïste que de coucher avec Heather alors que j’aurais très bien pu et dû, au fond, la réconforter avec des mots, comme je sais le faire. Mais je n’en avais pas envie et je ne l’ai pas fait. J’ai pensé à toi, mais j’ai choisi sa confiance à elle, poursuivit-il dans le même registre, approchant des rivages de leur propre histoire tout en continuant à parler d'autres.

Le jeune homme ferma les yeux avec douleur sur la dernière phrase, conscient de la flèche aiguisée qu'Octave venait de tirer en sa direction et qui, évidemment, touchait si habilement sa cible. Non, je ne me suis pas laissé emporté par l'envie et les hormones Léon, j'ai eu un sursaut de conscience envers toi, mais tu vois, j'ai plus confiance en Heather. C'était déloyale, mais de toute façon Léon ne s'attendait pas à autre chose venant de la part de celui qui semblait être parti en guerre pour lui démontrer à quel point il serait préférable de réussir à le haïr et à lui tourner le dos. Les yeux océans glissaient sur l'homme qui s'entourait de tant d'adjectifs péjoratifs et dont le regard empli de dureté ne laissait place à aucune objection. Et Léon n'objecta rien. Parce que de toute façon, il n'aurait rien écouté. Rien ne semblait pouvoir le détourner de son ambition de décliner l'adjectif égoïste de toutes les façons possibles et inimaginables. Un instant fugace, il appréhenda la culpabilité dont l'homme semblait si alourdi et se demanda comment il pouvait vivre avec, avant de comprendre qu'il n'avait jamais dû savoir vivre sans. Elle faisait parti de lui, tout simplement. Il était né culpabilité, vivait culpabilité et mourrait probablement en éprouvant cette culpabilité. L'immensité de la douleur d'Octave le toucha à l'instant où il réalisait qu'à être entré, d'une certaine façon, dans la vie de cet homme, il lui avait forcément également apporté son lot de culpabilité. Et l'idée le gêna subitement, alors qu'il réalisait avec quelle force il avait voulu qu'il se sente mal de ses actions, sans imaginer que le bibliothécaire ne l'avait jamais attendu pour se condamner lui-même. Sa colère lui paru soudain bien dérisoire. Bien sûr que le bibliothécaire s'en voulait. Comment avait-il pu en douter ? Le ventre de l'adolescent se serra. Soudain, il eut l'impression d'avoir transformé un caprice d'adolescent se sentant trahi en une longue peine dans l'esprit du bibliothécaire. Sa tristesse et le poids qu'il lisait à présent sur ses épaules légèrement affaissées lui firent l'effet d'une gifle. Comment avait-il pu être aussi aveugle ?

__ Et enfin, il n’y a rien de plus égoïste que d’avoir cultivé notre attirance réciproque alors que je savais quelle en était la finalité, poursuivit-il en atteignant enfin le réel sujet de toute cette démonstration.

Léon tressaillit alors qu'Octave narrait les évènements à la lueur de la connaissance qu'il avait eu. Si le jeune homme l'écoutait travestir chacune des décisions qu'il avait prise en mauvais choix, s'il ressentait le douloureux dilemme qu'avait représenté la situation pour le bibliothécaire, cela n'était pas ce qui se frayait en premier un chemin vers sa conscience. Et bien avant de comprendre ce qui le touchait outre mesure dans le discours, l'étudiant le ressentit. C'était plutôt insidieux, comme de petits sillons serpentant sous sa peau, d'abord à peine perceptibles et puis se réchauffant peu à peu jusqu'à devenir brûlants, réveillant les terminaisons nerveuses de ses doigts et de certaines zones de sa peau qui s'éveillaient sous le souvenir qu'il avait habilement camouflé sous du ressentiment. De nouveau, il eut l'impression de frissonner sous le toucher habile, sur la caresse tendre des lèvres humides laissant de petites marques rosées sur sa peau frémissante. Il avait ressenti l'envie d'Octave, dans cette piscine, elle avait enrobée le moindre de ses effleurements et avait engendré la douloureuse frustration de n'avoir rien d'autre que la promesse d'une autre fois. Mais l'entendre dire à voix haute à quel point cela avait été difficile pour lui de résister avait quelque chose de presque aussi sensuel que ne l'avait été la retenue avec laquelle il avait refusé le baiser. La respiration de l'adolescent se fit plus erratique et il se mordit les lèvres, ses yeux se radoucissant alors qu'ils glissaient sur Octave. Tout semblait se brouiller : le bibliothécaire d'aujourd'hui expliquant tout ce qui l'avait empêché de lui accorder la saveur d'un baiser, et celui d'il y a cinq jours qui avait été dangereusement prêt de céder. Sa colère et son désir semblèrent également se disputer la première place et Léon se trouvait bien impuissant à les départager. Il était trop omnibulé par le soulagement qui, insidieusement, se frayait un passage à travers les méandres complexes de leurs deux caractères, si prompt à tout compliquer. Cela n'avait pas été une mascarade. Cela n'avait pas été un mensonge.

__ Parce que ce n’en était pas un. Tout aurait été pareil dans un autre monde, une autre fois. A la seule différence que je t’aurais embrassé sans hésitations. [...] la vérité c’est que j’ai juste fait n’importe quoi parce que c’était plus fort que moi. Tu vois, Léon...

Avec la même efficacité que s'il avait mis en pratique cette promesse d'une réalité alternative, les joues de l'adolescent se teintèrent d'un rouge soutenu, qui s'accentua une nouvelle fois lorsque le prénom roula sur les lèvres d'Octave. Il détourna les yeux, presque mal à l'aise de réaliser avoir provoqué autant d'envie chez l'adulte, d'avoir été la source d'un si grand dilemme alors que lui n'avait fait que profiter de ce qui n'avait été que douceur et tendresse. Octave avait raison. Il n'avait pas compris à quel point il avait été fragile dans cette piscine, ni à quel point il avait eu envie de s'accrocher à leur excitation respective, ni à quel point dire non tout en lui cachant les raisons de ce refus avait pu être difficile. Il avait crû qu'Octave s'était montré inconscient de tout, mais en réalité il avait eu conscience de chacun des chemins qu'ouvraient ses décisions et la culpabilité avait semblé l'attendre peu importe la voie qu'il choisirait. D'un côté Heather, qui avait eu confiance en lui et dont il ne voulait pas trahir la promesse et de l'autre lui-même, si prompt à se vexer de ne pas avoir su. Léon pencha légèrement la tête sur le côté, comme si cela lui permettait de voir Octave sous un nouvel angle. Et force était de constater que c'était le cas : il ne savait même plus de quoi il l'accusait. Le principal de sa colère résidait en l'impression d'avoir été trompé, mais plus Octave racontait, plus Léon sentait s'évaporer cette impression. Il avait compté. Et c'est parce qu'il avait compté pour Octave que ce dernier avait eu du mal à résister. Et c'est aussi parce qu'il avait compté qu'il avait dit non, même s'il n'avait pas été très convainquant. Qu'il avait essayé d'être raisonnable, même si ça ne tenait pas à grand chose. Qu'il avait essayé de le préserver, même s'il ne le disait pas tout haut.

__ Va-t’en Léon, il n’y a rien ici pour toi qu’un égoïste qui a peur de ne servir à rien et qui fait tout pour se rendre utile.

Mais il n'avait plus aucune envie de partir. La détresse dans la description qu'il faisait de lui même attristait Léon avec bien plus de force que l'aveu de sa faiblesse, ou de ses erreurs. Il sentait la fascination reprendre ses droits et accueillit la sensation avec un nouvel intérêt. Il était facile de détester le bibliothécaire avec tous les vices dont il s'affublait, mais il était presque tout aussi aisé d'en être totalement et indéniablement fasciné. Il paraissait fragile, maladroit et oscillant entre ce qu'avaient été ses désirs, et ce qu'il avait su être la bonne décision. Il n'était certes pas parfait, mais c'était justement l'imperfection de cette personnalité si complexe qui avait toujours nourri l'intérêt de Léon. Sa culpabilité su le toucher, parce que lui-même savait qu'elle pouvait être redoutable. Sa faiblesse face à ses désirs lui parlait avec bien plus de facilité que son masque de contrôle, parce que jamais Léon ne s'était jamais senti si vulnérablement faible, animé par un désir incontrôlable, que lorsqu'il s'était retrouvé avec le bibliothécaire dans cette piscine. Tout lui parlait et tout l'émouvait avec justesse dans les paroles qui soignaient doucement la peur qu'il avait ressenti de n'avoir finalement pas eu d'importance à ses yeux. Et cette nouveauté le clouait sur place, parce qu'il réalisait à quel point ses paroles et sa rage avait pu être vexante, pour quelqu'un si prompt à se flageller sans l'aide de personne. Il avait l'impression d'avoir enseveli le bibliothécaire sous une montage de reproches, se targuant d'être la victime pour mieux l'accuser de tout, du non-amour d'Heather jusqu'à la sensation de honte qu'il avait éprouvé en songeant de nouveau à son attirance pour un homme. Le bibliothécaire lui avait ouvert la voie de la haine, si proche de celle du désir, et Léon s'était embarqué dedans sans lui laisser le bénéfice du doute et pour ça, il se sentait soudain bien idiot.

__  C’est la vérité que tu voulais entendre, non ? Que j’ai tout fait avec sincérité, mais extrêmement mal et à contre-temps, comme si je m’obstinais à ne pas comprendre la musique qui se jouait. Je préfère me dire que je t’ai déçu sciemment, plutôt que de me rendre compte que j’ai fait n’importe quoi. Léon, Léon… La culpabilité d'Octave lui semblait peser tellement lourd que Léon se sentait soudain au bord du précipice, à ses côtés, dangereusement prêt de sombrer avec lui. Il se sentait tellement stupide, tellement bête d'avoir pu songer qu'Octave s'était juste moqué de lui. N'avait-il pas compris des choses sur cette personnalité ambivalente, n'avait-il pas saisi cette sensibilité ? Pourquoi avoir tout de suite vu le mensonge et pas juste l'erreur ? L'erreur si humaine. L'erreur motivée non pas par la méchanceté, mais par un désir partagé. L'adolescent baissa les yeux, soudain pris de remords. Il s'était montré intransigeant et implacable avec une personne qui, déjà, ne se pardonnait pas grand chose. C'était lui, qui avait fait n'importe quoi. Se sentir blessé n'excusait pas tout et n'avait jamais été un permis octroyant tous les droits. Bien sûr que j’étais honnête, bien sûr que je le suis encore, au fond. Je suis resté parce que j’en avais envie, plus que toi encore. Il était sans doute là, le problème tout comme sa solution. Octave l'avait désiré sans honte, alors que lui n'avait été qu'en équilibre précaire sur le fil d'une découverte dont il n'avait su que penser. Désirer Octave avait été compliqué, mais le haïr, ça, c'était tellement plus simple. Il ne s'était pas beaucoup battu pour cette envie, n'y avait pas beaucoup cru et n'avait eu, finalement, pas grande confiance en Octave. Il ne lui avait à aucun moment laissé le bénéfice du doute, ou la possibilité d'une explication. Il avait condamné sans procès, parce que c'était plus facile que de regarder la vérité en face. Plus facile qu'il n'y ai finalement pas de prochaine fois et que tout se termine, parce qu'au moins il n'aurait pas eu à songer à ce qu'il sentait naître en lui et qui le faisait tout aussi bien rougir de plaisir que de honte. Désirer quelque chose de honteux ressemblait à s'y méprendre à vite se convaincre qu'on n'en aimait rien. Plus facile. Plus convenable. Et je ne pensais qu’à toi, à la façon dont tu me touchais, que tu m’émouvais, et tout le bien que ça me prodiguait. J’y pense encore. J’y pense souvent. Pourquoi le désir semblait-il si facile dans sa bouche, et si compliqué dans la sienne ? Léon frissonna de nouveau. ll avait déjà eu du mal à considérer éprouver cette envie dévorante pour le bibliothécaire, aussi n'avait-il que très peu songer à la réciprocité de ce que l'homme pouvait ressentir envers lui. Oh bien sûr, il avait senti les frissons, il avait entendu les soupires de bien être, senti les muscles se détendre sous ses doigts, senti le souffle chaud. Mais entendre la confirmation que l'on pouvait être le fantasme de quelqu'un, c'était différent. Léon espérait ne pas avoir été un visage parmi d'autres. Mais il n'avait jamais songé incarner un désir aussi présent dans l'esprit d'Octave. Même si je devrais, lorsque je m’en souviens, je n’y songe jamais comme à la fois où j’ai dissimulé une vérité pour mieux te tromper, mais à la fois où j’ai failli t’embrasser. L'adolescent se mordit les lèvres. Ce presque baiser semblait les hanter tous les deux avec bien plus d'efficacité que s'il avait eu lieu. Se sentant fébrile, il tâcha de se détendre, sans grand succès. [...]J’en suis désolé. Je suis désolé de ne pas être parvenu à faire les choses correctement.

Les voilà. Les excuses. Curieusement, il n'avait plus l'impression de les mériter. Il trouvait le prix à payer soudain un peu trop lourd, et n'avait pas envie de céder ce tribut. De la culpabilité à outrance d'Octave, il n'en voulait plus mais ne savait par où commencer, parce qu'il y avait tellement à dire et tellement de mots possiblement utilisables. C'était le pouvoir du dialogue tout en étant sa complexité, surtout pour quelqu'un d'aussi pointilleux que l'était son adversaire. Il n'y avait pas meilleurs réquisitoires que celui des personnes s'accablant pour se parer de défaut de façon quotidienne. Ils avaient eu toute une vie pour se convaincre qu'ils étaient foncièrement mauvais alors que vous, vous n'aviez que peu de temps en leur compagnie pour appuyer vos observations. S'il y avait une chose dont il était certain, c'était que se lancer dans un grand débat concernant l'attribution de l'adjectif égoïste à telle ou telle action de sa part, était voué à l'échec. Couru d'avance. Comme de jouer à la roulette russe avec un semi-automatique. Une chance sur un milliard que le mécanisme ne s'enraille. Et les rouages du cerveau Octavien étaient bien huilés pour cet exercice. Les jugements qu'il portait sur sa propre personne semblaient immuables et Léon savait que ce combat là était perdu d'avance. Alors, autant abdiquer.

__ Tu as raison. T’es qu'un égoïste, approuva-t-il en plongeant dans ses yeux, marquant une pause alors qu’il détaillait l’adulte avec intensité. En parlant de leur parenthèse dans la piscine, Octave venait de rallumer quelque chose dans le cœur de l’adolescent. Ça ne sert à rien que je te contredise tu n’acceptes jamais aucun compliment. Soit on t’idéalises à tord, soit on ne connaît pas toute l’histoire, soit on est aveugle. Alors d’accord. Tu es un égoïste qui se trompe. Tu fais continuellement les mauvais choix, quitte à blesser les gens, quitte à profiter d’eux. Tu es foncièrement mauvais. Tu es imparfait. Et insupportable. Oh ça oui. Carrément insupportable. Là. Ça te va ? Soupira-t-il en haussant les épaules d'une manière théâtrale, alors qu'il accentuait les défauts à outrage puisqu'il n'en pensait pas un seul mot. Tu es égoïste, je suis égoïste, le monde est égoïste parce que les humains sont égoïstes. Tu... tu m’énerves en fait, soupira-t-il en s'éloignant de lui, décrivant un petit cercle avant revenir lui faire face, ouvrant la bouche, la refermant. Sa langue claqua contre son palais et il secoua la tête avec dédain. Tu es incroyablement énervant. Tu es la définition même de ce qui m’exaspère. C'est ce que tu veux entendre, non ? Alors ? Satisfait ? Tu es quelqu’un de détestable, Octave Holbrey, tu as réussi à me convaincre que tu étais le mal personnifié dans un mètre soixante dix d’auto culpabilisation, exagéra-t-il en levant la main pour la place à la hauteur du front de l'adulte. C'était ridicule. Tout ça était ridicule. Tu ères dans ta vie comme dans un tragédie de racine. Phèdre version mec. Que de passion dans tes dramatiques choix. Tu vas pousser Hippolyte à la mort, Thésée au déshonneur et tu finiras par te suicider sous le poids de la culpabilité. Une vie en V actes, quoi de plus poétique n’est-ce-pas ? Demanda-t-il avant de laisser grossir entre eux le poids du silence. Et parce que ce qui suivait était important, il l’articula de manière aussi distincte que gêné. Tu peux te rendre odieux de toutes les manières qui te viennent en tête, je suis trop faible pour réussir à te détester, confessa-t-il en se radoucissant instantanément. Sa voix devînt presque suppliante. Arrête de vouloir me chasser, s’il te plaît. A force de vouloir alimenter mon aversion envers toi, tu attises ma fascination et mon envie de te contredire. Puis, elle se fit murmure, hésitante, vacillante. Il fallait tendre l'oreille pour l'entendre, mais dans le silence oppressant des lieux, Léon su que ses mots avait trouvé l'oreille du bibliothécaire sans mal. Comme il savait soudain que c'était la seule chose à dire, sans être tout à fait certain que cela ne suffise pour autant. Je ne te déteste pas, murmura-t-il en détournant le regard, ses yeux gris cherchant le réconfort de ne plus être aspirés par ceux du bibliothécaire.

Il soupira avec agacement, ses lèvres se serrant pour adopter la moue irritée de celui faisant un aveu franc mais dont la réalisation s’accompagnait d’un sursaut de honte. Mais quoi de plus sincère que cette vérité : il ne voulait pas des excuses d'Octave, parce qu'elle n'avait tout simplement pas lieu d'être. Sa colère et sa frustration avaient été démultipliées à outrance, parce que la vérité résidait dans ce simple constat : il n'avait pas réussi à le haïr convenablement et encore moins à lui être indifférent, parce qu'un autre sentiment avait déjà grossi jusqu'à prendre trop de place. Ses joues s'embrasèrent jusqu’à se colorer d’un rouge vermeille qu’il l’exaspéra encore plus. Il baissa les yeux vers le sol, puis tourna finalement la tête pour se soustraire a cette promiscuité gênante. Il fit quelques pas hésitant jusqu’à tourner finalement le dos, n’offrant que la courbe de ses reins et la cambrure de son dos au regard scrutateur d’Octave. Passablement énervé par sa confusion, il leva sa main pour approcher ses doigts de la flamme vacillante d’une des bougies disposées sur l’étagère la plus proche, jusqu’à ce que la pulpe de ses doigts tremblants ne viennent danser autour pour en éviter la brûlure. Le silence s’imposa pendant de longues secondes alors que l’adolescent continuait à pianoter assez près de la brûlure pour ressentir le danger, tout en passant trop vite ou trop loin de la pointe incandescente pour réellement s’infliger une blessure.

__ Je ne te déteste pas, renouvela-t-il dans un soupire, réitérant cette vérité avec un peu plus de force puisque cela n’était pas une erreur ou une maladresse. La confession sembla lui coûter de nouveau et il se réfugia dans le silence une nouvelle fois, toujours résolument dos à l’adulte et ses yeux gris miroitant sous le reflet de la flamme avec laquelle il jouait. C’était l’impression qu’il avait, de toute manière. Celle de jouer avec le feu sans savoir s’il pourrait en sortir sans une blessure le marquant à vie. Les brûlures étaient de ces plaies guérissant mal et laissant leurs empreintes jusqu’au plus profond du derme. C’était ce qu’il ressentait : l’impression d’avoir été marqué au fer rouge, et qu'Octave laisserait, quoi qu'il n'advienne, une empreinte indélébile sur son âme. C’était sans doute pour ça qu’il rougissait : c’était le feu de la honte. Ou qu’il frémissait si bien sous les mots d’Octave : la brûlure finissait toujours pas faire frissonner, appelant le froid pour libérer de l’incandescence. Et c’était pour ça qu’il ressentait encore la brûlure, parce que c’était une douleur qui laissait son empreinte comme chez les grands brûlés bien après que les chairs aient cicatrisées. Il sentait encore le souffle chaud, les lèvres brûlantes, les baisers bouillants et les lignes enflammées qu’il avait laissées dans son cou. Et l’incapacité de se débarrasser de l’incendie le mettait bien à mal, encore aujourd’hui. Ce n’est pas de la colère. A la limite, appelle ça de la haine parce que... pour haïr beaucoup, il faut aimer un peu. Et d’une certaine façon, je te hais souffla-t-il en quittant la bougie des yeux, faisant quelque pas toujours de dos, ses doigts soudain dépourvus d’occupation glissant sur une des tables en bois d’une caresse involontaire, suivant la ligne d’une rainure au fur et à mesure qu’il longeait le bord du bureau. Il y en avait des dizaines dans la bibliothèque et Léon était certain de s’être installé à chacune d’entre elles au fil des années. Et au cours de la semaine passée il avait épongé des heures assis sur l’une d’elle, cherchant l’attention de celui qui, maintenant, le perturbait trop dans sa réflexion pour qu’il ne le regarde en face. Ses doigts s’attardèrent quelques instants sur une entaille dans le bois, dont il suivit de ses ongles la brèche. Il se sentait comme ça. Écorché. A vif. Il avait ouvert les portes de son âme pour espérer libérer Octave de sa culpabilité, sans même réfléchir à ce que cette introspection lui apprendrait sur lui-même. Mais il ne pouvait pas s'arrêter. C'était au delà de la curiosité. Presque viscéral. Et je te hais parce qu’après avoir réveillé mon désir sans le laisser aboutir, t’as attisé une jalousie dont je ne sais quoi faire.

Il poussa un long soupire, encore, se détachant de la table et formant un arc de cercle, marchant d’une façon incertaine, avant de rejoindre l’une des nombreuses étagères. Ses doigts, toujours avide de s’occuper, suivaient à présent les rainures des nombreux livres qui s’entassaient de manière ordonnée. Il aurait adoré leur ressembler : une seule couleur, et surtout pas ce rouge brûlant aux joues. En rang, bien serrés. A sa place. Sans fantaisie. Il rêvait de ça : d’un peu plus d’ordre. Pas comme ses sentiments, ses paroles, son esprit... ses rêves. Et ses fantasmes. Quand Heather lui avait parlé de son aventure avec Octave, la jalousie avait été immédiate et il s’était senti bouillonner dans un mélange précaire entre de colère et d’envie. L’envie d’Heather, d’abord. Il n’était qu’un adolescent et cela faisait plus d’une année que l’attirance envers la vipère grandissait. Il était jaloux. Jaloux qu’un autre ne puisse déshabiller celle sur qui il avait fantasmé pendant de longues heures, jaloux d’imaginer les jambes fines, élancées, le galbe de ses fesses et puis le creux de ses reins, la douceur de la peau, l’odeur sucrée des lèvres, la sensation de ses longues boucles brunes s’enroulant autour de ses doigts et puis le plaisir qu’il aurait eu a déposer de petits baiser le long de ses joues, jusqu’à s’emparer des lèvres charnues. Heather avait de jolies lèvres. Il y avait déjà goûté et jalousait celui qui avait pu y s’en rassasier de longues soirées. Et puis, il s’était surpris à désespérer également des mains masculines dévalant sur les courbes de la jeune femme. Mais plus que le fait qu’elles caressent sa meilleure amie, il s’était surpris à vouloir que ça ne soit sur lui qu’elles ne se trouvent. Il avait revu l’arc de cupidon, la chaire rosée de lèvres pourpres et avait jalousé ne pas pouvoir les sentir se presser contre les siennes. Sauf que ces lèvres qu’il avait jalousées, ce n’étaient plus celles d’Heather, mais celles d’Octave. Progressivement, honteusement, le tracé généreux des hanches de la préfète s’était transformé en la taille droite du bibliothécaire. Les cicatrices d’Heather, qu'il connaissait si bien, avaient laissé place à celle du bibliothécaire, dont il était étonné de pouvoir les imaginer avec autant d'exactitude. Et autour de ses doigts, cela n’était plus uniquement de longues mèches de cheveux bruns, mais les boucles cuivrées et humides d’un bibliothécaire à la chemise entrouverte, dans cette maudite piscine. Il se mordit les lèvres et ferma les yeux. Il préférait la colère. Il préférait la haine. Parce que cette honte auréolée d’un désir dont il ne savait quoi faire, il était incapable de la gérer correctement. Peut-être valait-il mieux partir finalement, et laisser Octave avec ses démons. Sauf que, qui aurait été le plus égoïste des deux s'il se comportait de la sorte ? Ses doigts suivirent l’étagère alors qu’il la contournait, disparaissant un bref instant du champ de vision de l'adulte avant de longer une autre des allées, refusant toujours de regarder l’homme et semblant fasciné par quelque chose existant au fin fond de ses pensées secrètes. Les doigts jouaient toujours avec les livres, caressant les couvertures un instant, pianotant parfois sur le bois, tirant une encyclopédie de sa loge pour mieux l’aligner aux autres livres, en repoussant d’autres pour parfaire l’organisation des ouvrages. Il semblait à la fois concentré à sa tâche et ailleurs. Sa voix repris, lointaine, fiévreuse.

Je suis droitier. J’ai toujours écris de la main droite. J’aime bien le rendu : des courbes arrondies, des lignes épurées et un tracé fin, légèrement penchée et parfaitement lisible. Une écriture banale en somme. Tu savais que plus de quatre-vingt dix pour-cent des gens étaient droitiers ? demanda-t-il en attrapant un roman à la couverture de cuir verte, qu’il ouvrit à une page aléatoire en contemplant les lignes manuscrites. C’était ce qu’il aimait dans les bibliothèques sorcières : tout provenait de la main d’un homme. Pas de machine. Si un jour quelqu’un m’avait proposé d’écrire de la main gauche, j’aurais trouvé ça stupide. Pourquoi m’embêter à apprendre à composer de l’autre main ? Pourquoi alors même que pendant pas mal de temps, on a forcé les gauchers à devenir droitiers. On les appelle des gauchers contrariés. C’est l’époque qui a voulu ça. Enfin bref. J’aurais trouvé ça stupide, poursuivît-il, tournant l’une des pages d’une façon distraite et se rapprochant pas à pas du bibliothécaire, dont il sentait la présence. Je me serais moqué. Moi, gaucher ? Ou ambidextre ? Pour quoi faire ? Être droitier, c’est plus simple. Le monde entier est fait pour la « majorité », et la majorité, c’est d’être droitier. Seulement je crois que ça ne se décide pas. Il marqua une pause, puis reprit avec passion. Un jour, sans crier gare, tu as une plume qui t’intéresse et tu te rends compte qu’elle n’est pas faite pour un droitier. Alors tu pourrais y renoncer mais elle te fascine. Et ça remet tout en question. Après tout, pourquoi pas ? Tu peux bien essayer. Tu peux bien essayer d’écrire de la main gauche. Ça n’engage à rien, murmura-t-il en se plantant devant le bibliothécaire, relevant les yeux du livre pour enfin revenir au vert incandescent. Je ne sais pas si ça commence tout le temps comme ça. A cause d’un joli plume qui donne envie de tenter quelques lignes même si elles sont maladroites. Même si la norme c’est d’être droitier. J’étais prêt à essayer la plume, mais il n’y avait plus d’encre pour moi ce soir. Ça voulait sûrement dire que ce n’était pas le bon moment. Et j’étais prêt à attendre. Et chose étrange, parce que l’on parle d’une plume évidemment mais... j’ai cru comprendre qu’elle attendrait que je revienne. Pour qu’on écrive quelque chose en semble. Ça n’avait pas forcément de titre ni rien, mais c’était la sensation que j’avais. Il referma le livre d’un claquement sec, une lueur douloureuse au fond du bleu caraïbe. Je suis certain d’être droitier. Mais j’ai failli être gaucher. Le problème réside dans le failli. Ça me hante, souffla t’il. Tu me hantes. Je ne sais plus si je suis en colère de t’avoir désiré, ou en colère de te désirer encore... avoua-t-il en lui tendant le livre. Ses doigts frôlèrent ceux d’Octave et Léon frissonna, prolongeant le contact quelques secondes de plus avant de retirer sa main et de ne la laisser retomber le long de son corps.

Il ouvrit la bouche pour rajouter quelque chose mais la referma alors que ses joues se coloraient de nouveau de rouge. Ses yeux étaient toujours rivés sur la main du bibliothécaire qui tenait le livre - choisi au hasard et qui n’avait eu comme mérite que de lui occuper les doigts. Le souvenir des doigts l’avait en effet fait rougir plusieurs fois au cours des derniers jours. Il se rappelait à quel point le contact avait d’abord était timide de sa part, puis plus assuré de la sienne, jusqu’à hérisser les poils de ses avants bras et de sa nuque. Il se souvenait, parfois avec honte, parfois avec envie, de la façon qu’il avait eu de nouer ses avant bras autour de lui jusqu’à se laisser doucement aller. Les yeux délavés longèrent les poignées fins, puis les avants bras enroulés comme de coutume dans une chemise. Il soupira, remontant sur le visage avec une infinie lenteur, s’attardant sur la courbe que faisait son cou avec l’angle de sa mâchoire. Il se remémorait sans mal le parcours de sa main curieuse sur les traits de son visage, la façon qu’il avait eu de s’attarder sur les cernes qui, comme ce jour, soulignaenit les grands yeux verts. Puis la timidité avec laquelle il était redescendu vers la bouche, laquelle il avait lorgnée longtemps et sur laquelle il s’attarda également de longues secondes. Ça avait semblé tellement facile et à présent, cela semblait si compliqué.

__ Rien, chez toi ne me laisses indifférent et ça me rend fou, tu comprends ? Ton affection n'est pas néfaste, elle est vivifiante. Je ne regrette pas une seule seconde de t'avoir rencontré, parce que tu m'as forcé à me questionner sur ma vie, sur mes émotions, sur mes erreurs et sur ce que je voulais être. Alors ne sois pas désolé d'être toi, parce dans toutes imperfections de nos interactions, tu es la personne qui, dans ce château, m'a fait me sentir le plus en vie face à la mort intérieure qui me grignotait un peu plus chaque jour.  T'es peut-être égoïste mais moi, je ne suis pas mieux parce qu'au lieu de te laisser t'expliquer, sur Heather et sur le reste, au lieu d'avoir confiance en tes jugements j'ai préféré choisir la colère, j'ai préféré choisir la voie de la facilité. Tu es désolé de ne pas avoir été sincère avec moi, mais moi, j'ai préféré ne pas l'être du tout envers ce qu'il s'était passé, et encore moins sur ce qu'il avait failli advenir. J'ai préféré choisir d'être dégouté par tes actions parce que ça m'empêchait de m'attarder sur le fait que tout, chez toi, me donne envie. Je préfère t'accuser d'avoir donné ton corps à Heather, parce que ca m'évite d'avoir à confesser que j'aurais bien aimé être à sa place. Je préfère me sentir trahi plutôt que de reconnaître que tu ne m'as jamais laissé tombé depuis le début de l'année, malgré toutes les fois où je me suis comporté comme de façon détestable à ton égard. Et je suis égoïste parce que ce n'est qu'après avoir tout fait pour te voir faire des excuses, que je réalise que je ne les mérite pas. Ce n'est qu'en voyant ta culpabilité que j'ose enfin retirer ce qui m'aveuglait pour me rendre compte que tu n'as ni à éprouver ce sentiment, ni à demander pardon pour quoi que ce soit, débita-t-il d'une traite, sa voix se chargeant d'émotivité à mesure qu'il se rapprochait également du bibliothécaire, s'arrêtant à quelques centimètres de lui. Ils étaient assez proches pour n'avoir qu'à bouger légèrement pour que leurs mains se frôlent, tout en étant assez loin pour s'éviter le moindre contact entre leurs deux peaux s'ils le souhaitaient. La vérité c'est que j'ai cherché des dizaines de façon de te détester pendant ces cinq jours... chuchota-t-il du bout des lèvres, la voix vacillant sous la confession qui laissa ensuite s'échapper vers Octave....et qu'à la place, j'ai trouvé au moins le double de raisons de continuer à t'apprécier.



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SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [18 Dec 97] Discordances Jeu 30 Aoû 2018 - 15:06

Il ne comprenait pas très bien d’où lui venait cette étrange nécessité, et dans le silence que lui offrit l’aboutissement de ses excuses, Octave songea au besoin, intrinsèque à sa culpabilité, d’être convaincu. Pourquoi, dans les moments qui exigeaient une résistance particulière de sa part, il perdait son souffle face à Léon, fait qu’il ne lui était pas arrivé depuis longtemps vis-à-vis de quiconque. A aucun moment, il n’avait éprouvé cette indigence avec Cassidy, alors que tout dans leur relation aurait gagné d’une réassurance supplémentaire, mais il avait foncé dans le tas, sans crainte et définitivement sûr de soi. Elle était une âme manichéenne, sa dissimulation n’avait rien de compliqué et alors que chez d’autres, à déchirer la première couche, l’on découvrait une autre soupape de sécurité, avec Cassidy le premier voile soulevai promettait une chute rectiligne et brutale dans les confins de son perpétuel malaise. Elle n’avait pas eu le temps de travestir son traumatisme jusqu’à le rendre confus, dispersé entre les divers traits de sa nature, jusqu’à oublier d’où il venait précisément. Le sien était demeuré entier, solidement ancré en plein milieu de sa conscience, le reste de son univers revolant autour de l’instant où sa vie s’était définitivement fracturée. Probable raison pour laquelle Octave avait si vite compris ce qu’elle lui cachait. D’abord, un grand mur de condescendance, très haut mais très fin, puis une vaste étendue brûlée sur laquelle Cassidy n’avait pas encore eu le temps d’ériger le labyrinthe compliqué de ses négations. Elle n’était pas parvenue à réaliser son profond ébranlement, mais n’avait pas immédiatement cherché à le substituer par tout un jeu de causalités qui auraient rendu l’absurdité de sa situation largement plus supportable, ce qui expliquait pourquoi en la rencontrant, Octave avait eu l’impression de contempler une errance sans fin, à moitié aveugle, les bras tendus devant soi pour ne pas se cogner. Poussé par cette facilité, il avait rapidement compris en percevoir plus à son sujet qu’elle-même. Supposition un brin prétentieuse qui pourtant se confirmait par l’incapacité de la jeune femme à longuement résister, non pas par manque de conviction, mais en vertu d’une absence d’arguments. Sa légende était trop imparfaite pour satisfaire si ce n’est sa sagacité, au moins sa patience. Son opiniâtreté avait éraflé la surface de la retenue féminine à la première extravagance et dès lors, il s’était senti dangereusement près du noyau substantiel. S’il y avait eu une succession de sinueuses canalisations embrouillées derrière la retenue de Cassidy, il n’aurait pas eu autant d’exubérance dans l’exécution, mais la jeune femme avait été véritablement dénuée de tout mystère. Son père, probablement, s’en était rendu compte ; cela lui suffisait, il n’avait pas eu besoin qu’elle fut certaine de quoi que ce soit, seulement besoin de son apparente obéissance.  Dès lors, Octave n’avait eu qu’à lui rappeler les bénéfices inébranlables de sa liberté révolue et elle fut sienne. Il avait eu des exigences sous couvert de permissions, qu’elle avait choisies au début parce qu’étant bien plus agréables que ce que son père lui commandait. C’était plus agréable, mais pas plus simple, cependant. Il n’avait jamais eu besoin d’aucune preuve quant à son attachement parce qu’il l’avait su incapable de bien lui mentir, puis surtout incapable de vive au-delà de cette dualité : entre la liberté et l’ascendance d’un père qu’elle détestait. Elle le détestait, alors les bras d’Octave ne pouvaient être que foncièrement plus doux. Elle le détestait tellement qu’Octave n’avait eu aucun doute sur sa sincérité lorsqu’elle était venue le voir, lorsqu’elle s’était confiée, puis avait concédé à l’embrasser. Aujourd’hui encore, il savait, inconsciemment et sans l’ombre d’un doute que finalement, elle n’était pas tant partie à cause de lui qu’à cause d’un choix impossible pour les efforts qu’elle avait été prête à fournir. Savoir si en avait demandé trop ou pas assez était un tout autre sujet, cependant. Elle partait du principe devoir tout à son père et rien à Octave, alors entre combattre ses obligations et ses loisirs, le choix de la facilité était vite fait. Il y avait moins de conséquences pour ses certitudes à quitter Octave plutôt qu’à faire ouvertement ou tacitement front à son père. Dans sa vie, Octave avait représenté le moindre mal, le plus utile peut-être, mais le moindre.

La seule hésitation qu’il avait finalement eue avec Heather, n’avait pas tant concerné sa certitude, que la conscience qu’elle avait des conséquences éventuelles. Malgré ses fantômes, Heather était un oiseau libre, un Oiseau Fantôme. Elle était pétrie de doutes, mais également de très fortes certitudes, puis il la savait peu encline à se laisser submerger. Son seul démon était son père – curieuse redondance… les parents, ces racines profondes ! -, mais il était un père impossible à contenter et qui n’avait aucune exigence à son égard à part une insatiable frustration. Heather était son souffre-douleur et ne pouvait rien faire pour changer son dédain en amour paternel. Quand bien même Octave pouvait s’avérer être une façon de se réconcilier avec la masculinité plus âgée, il savait qu’elle avait au pire couché avec lui par désespoir ; éventualité qu’il avait tenté de relativiser en étant aussi doux que possible. Mais Heather n’avait pas semblé caresser cette éventualité. Il avait senti que leur concupiscence n’avait pas été d’une importance vitale pour elle, n’avait pas requis de longues tergiversations, à part l’aveu définitif que son amour n’irait pas à Léon. Il n’allait pas à Octave non plus par ailleurs, mais la tendresse avait été résolument salvatrice et finalement, la seule réassurance dont il avait eu besoin, ce n’était pas de savoir si elle l’appréciait, mais si elle ne regretterait pas cette offrande un peu trop généreuse considéré les circonstances. Octave avait certes eu peur de la blesser, de l’offenser en définitive, mais elle s’était jetée entre ses bras avec la certitude de l’absolu, s’abandonnant sans s’oublier et la seule chose qui avait eu de l’importance fut leur plaisir réciproque.  

Mais Léon… Léon n’était sûr de rien. Ou bien le comprenait-il trop tard. Ses envies évoluaient dans l’ombre de ses tourmentes, sans qu’il n’ait de claire opposition avec ce qu’il ne voulait véritablement pas, comme c’était le cas de Cassidy. Il n’avait pas non plus l’aisance d’Heather. Virulent, il atteignait cependant brusquement ses limites et on avait l’impression de manipuler un enfant Papillon très en colère, mais qui partait en lambeaux dès qu’il trouvait une résistance. Il ne s’agissait pas tant d’un aveu de faiblesse que celui d’une extrême sensibilité. Mais avec lui plus qu’avec quiconque, Octave sentait la nécessité de devoir réitérer les espérances à deux reprises : une fois pour les éveiller, puis une deuxième fois pour en confirmer l’existence. Les faux-semblants de Cassidy avaient simplement requis quelqu’un de foncièrement plus sûr qu’elle, quelle que fut l’essence de cette conviction, leurs problèmes communs ayant eu le potentiel de les rapprocher plutôt que de les éloignes. Quoi que Cassidy n’avait jamais eu la présence nécessaire pour réaliser l’étendue des difficultés qui le morcelaient ; elle qui n’avait qu’un petit voile pour défendre l’essence de son dilemme, devait croire qu’il avait suffi à ouvrir la première porte de son amant, sans se dire que derrière, il y en avait encore mile autres. Sa nature d’apparat, outrecuidante, combative lorsqu’il s’agissait de ce dont il était certain, avait donc suffi à guérir certaines de ses blessures. Léon était loin d’avoir cette superficialité. Il avait en lui un labyrinthe digne de Dédale, abritant son propre Minotaure, ce pourquoi il avait dû si clairement voir celui qu’Octave avait en soi et il n’était absolument pas certain que cet enchevêtrement compliqué, qui lui était si visible, fut ce dont Léon avait besoin maintenant. Non, il avait besoin de quelqu’un de calme, de léger, tout en étant capable de le comprendre. Mais il y avait comme une malédiction entre les esprits fouillés, qui se voyaient entre eux sans être capables de se faire percevoir convenablement par les autres. Les autres, qui vivaient des peines semblables, qui souffraient aussi, mais qui ne décomposaient pas autant les limites de ces souffrances, ni leurs raisons, ce qui les rendait inaptes à étreindre toute la profondeur de certains questionnements. Léon comme Octave étaient tous deux très conscients de soi, chacun à sa mesure, avec un degré de compréhension qui était propre à leur âge et leur expérience. Cela les rendait également très conscients l’un de l’autre, et comme ils ne pouvaient pas ignorer ce qu’ils voyaient et reconnaissaient, ils ne pouvaient que se témoigner une égale et parfois éreintante précaution. Comprendre que l’époque du bélier était révolue et qu’il lui fallait en fait user de pincettes n’était probablement pas ce qui allait aider Léon à aller mieux. Plus que de nombreuses personnes jusqu’alors, l’étudiant avait su voir clair dans l’esprit du bibliothécaire ; lorsque la logique se trouvait en défaut, les sentiments en prenaient le relais et Octave voulait être certain que rien de tout ça ne rebutait Léon suffisamment pour lui faire comprendre un jour que ce qu’il voyait maintenant et qui lui semblait peut-être charmant de poésie morbide, risquait de devenir rapidement insupportable.

Puis, au-delà même de leurs ressemblances pas nécessairement très engageantes, cette histoire sortait par toutes les façons possibles et imaginables de son schéma habituel. Selon les redondances des légendes de couloir, le Léon colérique et incertain qu’il avait devant lui n’avait rien avoir avec le charmant jeune homme, bon élève, un peu cinglant, qui courtisait les filles sans s’arrêter, ni celui qui se confiait à Elèna en pensant y retrouver une mère. Octave était un homme, largement plus âgé, capable de le comprendre tout en laissant entrevoir autre chose que la convenance mielleuse mais agréable d’Elèna. L’impression que le Léon qu’il avait devant les yeux n’avait rien avoir avec le Léon d’ailleurs ne le lâchait pas. Comme si le jeune homme avait deux parts à offrir, que l’une se tenait bien, ou en tout cas donnait le change, alors que l’autre s’éparpillait en un plasma incroyablement pétulant ; comme une fleur qui se fermait et s’ouvrait de la nuit au jour. Octave non plus n’avait pas l’habitude de se faire surprendre par une pareille sagacité émotionnelle à son égard. Léon pouvait s’égarer entre ses nombreuses divergences, mais il stupéfiait Octave à chaque fois, le débusquait soudainement comme un lapin tapis dans un buisson. C’était le sentiment qu’il avait eu lorsque l’étudiant s’était retourné à l’instant même où il avait ouvert la porte pour partir, démontrant soudain qu’il avait en fait très bien compris qu’il s’agissait d’un stratagème pour le dégoûter. Cela faisait longtemps qu’Octave ne s’était pas senti aussi involontairement vulnérable avec quelqu’un, et cela avait quelque chose de paradoxalement reposant. Il ne pouvait pas tricher. Cette compréhension pénétrante qu’ils avaient l’un de l’autre les sauvait probablement du déchirement, car sans cela, ils auraient continué à se négliger, puis à se détester comme au début de leur rencontre, lorsqu’ils ne se connaissaient pas encore. Mais cette sensibilité commune était leur jonction, ce qui les maintenait attentif l’un à l’autre malgré les déconvenues, et ce qui les réunissait toujours en définitive.

Pour être tout à fait honnête, Octave avait vaguement peur de comprendre que si Léon était déjà si réceptif à son encontre maintenant, souvent sans s’en rendre compte, il serait capable de le comprendre toujours plus distinctement, jusqu’à l’instinct, avec le temps. Il avait peur de cela pour lui, selon les raisons que l’on pouvait concéder à ce genre de transparence lorsqu’on était pétri dans la dissimulation, mais il craignait également pour Léon. Plonger ses mains et sa conscience, que ce soit par délicatesse ou curiosité, dans l’esprit de quelqu’un n’était jamais sans danger et Octave doutait franchement être un cadeau. Autant pouvait-il se tenir parfaitement tranquille qu’être odieux et protestataire l’instant d’après. Il pleurait peu, sa colère était sourde, ses affections timides. Pour un jeune homme comme Léon, dont l’âme s’épanouissait qu’en étant un jardin perpétuellement en fleur et généreusement embaumé, se retrouver face à cette perpétuelle retenue à la limite de la condescendant ne devait pas être facile. Octave le voyait bien, alors que son visage sautait d’une incompréhension à une autre, se renfrognant, n’aimant rien de ce qu’il entendait, s’exaspérait que le bibliothécaire fut comme cela, et pas autre. Et peut-être qu’il aurait été autre si la force lui avait davantage sourit, mais il avait été successivement et complètement désarçonné par tout ce qu’il aimait et détestait en Léon pour des raisons semblables. Il aurait préféré rester caché, incompris, c’aurait été plus pratique, mais en même temps, douce, douce était cette faiblesse… L’impuissance pouvait être semblable à la paralysie, lorsque plus aucune échappatoire ne se présentait et que de l’avant, l’on voyait honte et défaite. Sa mère avait toujours su exécrablement le percer. Le verbe n’avait même pas à être une métaphore : elle le perçait littéralement sans le comprendre, sans empathie ni égard pour ses modestes secrets ; « Tu crois que je ne te connais pas ? Que tu es un énôrme mystère – elle accentuait outrageusement l’arrondi - ? Eh bien détrompe-toi, je sais exactement à quoi tu penses ». Et elle le savait effectivement, ça ne lui laissait aucun répit, l’impression de pouvoir se faire esquinter à n’importe quel moment selon sa bonne volonté. Puis, il existait une impuissance radieuse, comme celle du sommeil. En cela, Léon lui rappelait de plus en plus Jane. Sa sagacité, parfois énervante lorsqu’il voulait avoir l’air mystérieux, était d’une allégresse particulière, reposante. Il savait alors qu’il n’avait rien à faire à part être lui, parce qu’il ne pouvait de toute façon être personne d’autre en sa présence, elle qui débusquait toujours les mensonges, leur portant parfois un regard bienveillant et le laissant croire qu’il était parvenu à la berner. Mais il savait qu’elle savait. Il savait qu’elle faisait semblant et la remerciait pour ces trêves. Léon le discernait d’une façon moins délibérée, plus avec le cœur qu’avec sa clairvoyance seule, mais cela prêtait un pouvoir incommensurable à ses petites délicatesses. Ca effrayait Octave jusqu’à la racine, ça l’excédait passablement, parce qu’il n’était pas encore prêt à s’y abandonner et s’en méfiait, cependant l’étudiant le regarda avec une telle douleur sourde dans les yeux qu’il comprit le soulagement que c’était, lorsqu’on n’avait pas à s’expliquer deux fois, à tenter de travestir quoi que ce fut pour les facilités de la traduction. Octave savait, devinait qu’au fond, Léon avait tout compris, compris des choses que même lui ne comprenait peut-être pas jusqu’au bout sur son propre caractère.

Ses explications maladroites, longues et laborieuses, sincères, allaient laisser dans la conscience de l’étudiant leur trace idoine. Bonne ou mauvaise, quel que fut le dessein du bibliothécaire, Léon allait en comprendre quelque chose qui lui serait limpide. Octave ne savait pas encore ce que ça pouvait être : l’étendue de son remord, sa médiocre tendance à tout déprécier, peut-être pour ne pas laisser aux autres le temps de le faire, sa juste ignominie, traduite tant par un désir maladif que par les restrictions du monde dans lequel ils vivaient. Léon pouvait le comprendre, mais cela ne voulait pas dire que son acceptation allait indéfiniment suivre la cavalcade de son indulgence. Octave avait tâché d’être un peu plus que franc, évoquant ce que l’étudiant n’avait éventuellement plus envie d’entendre, le mettant face à une réalité qu’il n’était pas prêt à assumer. Il se demanda à quoi allait ressembler le déclic, s’il était là, tapis à l’ombre de ses longs cils, dans la courbe de sa lèvre inférieure, ou pas encore. Allait-il se rendre compte de ce que le pardon suggérait ? De ce qu’il allait devoir concéder au bibliothécaire s’il consentait à le reprendre ? Si seulement il y consentait, d’ailleurs. Avec l’absolution venait cette énorme, monstrueuse vague de responsabilité : celle de ce que Léon était capable de voir en lui, ses désirs brûlants, ses angoisses, ses façons absolument horribles de concevoir les conflits – écrasant définitivement ou s’aplatissant lui-même -, ses imperfections enracinées… Est-ce qu’il en voulait ? Parce que pour l’instant, alors qu’ils voltigeaient entre deux extrémités, il n’y avait pas de juste milieu : il y avait tout, ou rien. Le pardon, l’abolition de toutes les contraintes, ou bien le refus de tolérer. Plus tard peut-être… mais pour l’heure, ils ne pouvaient pas rester juste ami, juste des connaissances, pas après ce qu’ils avaient tous les deux dits sur le ton sérieux de ce qui avait eu un caractère définitif, et qui avait soulevé un nuage opaque de poussière.

« Tu as raison. T’es qu'un égoïste. »

Octave fronça légèrement les sourcils, dubitatif. Ca lui parut « trop » franc, trop répétitif dans la formulation. Quoi qu’il s’était également attendu à ce dénouement, ce qui avait rendu sa moue que modérément perplexe. Mais Léon ne s’arrêtait pas à un simple constat, la colère ne côtoyant jamais complètement le calme, et donc le silence. Son proche discrédit lui fit baisser les bras à cause de l’élévation sans fin dont Octave n’avait pas toujours conscience et dont il réalisait l’existence lorsqu’on lui rappelait à quel point il était inébranlable. Il eut un bref mouvement de recul, qui se traduisit par un vacillement des épaules vers l’arrière, sans que ses pieds ne bougent. Le petit n’avait pas tort ; sans ce constat, il aurait probablement su faire épouser son humeur lugubre au meilleur des compliments. Sa morne résolution lui parut bien mal construite, s’il avait besoin de fermer les yeux pour continuer à y croire pleinement. Sans vraiment se le dire, il s’était comporté comme Léon jadis, se réappropriant tout ce qui allait à l’encontre de son opinion pour le faire entièrement sien. Ses sourcils se froncèrent davantage, alors qu’il sentait l’outrage venir, mais ne dit rien parce qu’il sut à entendre l’étudiant palabrer que sous cette salve d’ironie, il avait eu tort. Non dans le sens dramatique du terme, comme lorsqu’il avait volontairement porté plus de préjudice que la situation ne le requérait, mais fondamentalement tort. A force d’entretenir sa contenance imperturbable, il s’en délestait parfois un peu trop brusquement et sans réfléchir, oubliant la dignité, comme s’il fallait nécessairement être à l’une ou l’autre extrémité dans l’exagération. Ca le gênait de se faire réprimander, mais ça lui plaisait que ce fut fait par Léon. Cette pensée faillit le faire sourire. Ca l’effrayait, mais il aimait se faire désarmer par lui avec cette juste méchanceté. Léon, en revanche, ne semblait pas partager son doux et timide enthousiasme, tournant en rond comme un animal en cage pour quelque chose qu’il comprenait ne pas pouvoir changer. Sa rengaine haineuse en perdit tout son sens, alors qu’il exagérait chaque trait, et Octave n’en entendit que mieux la frustration ressentie. Tous deux se doutaient qu’il était un martyr tout désigné, sans en être suffisamment stupide au point de se jeter aveuglément sur la moindre occasion pour se scarifier avec tout ce qui lui passait sous la main. Sa tête se redressa légèrement lorsque Léon mesura sa taille, montrant par toute sa prestance qu’il refusait ces ridicules accusations, qu’il n’était pas dupe. A l’entendre réciter les grands de la dramaturgie française, il souleva un sourcil familièrement circonspect, trouvant bien étendues les connaissances d’un sorcier sur la littérature étrangère moldue. Il se croyait mieux peut-être ? A s’exalter comme un Cupidon ayant reçu une goutte d’huile par la maladresse de Psychée ? La litanie d’Eros fut si longue et construite qu’elle parvint presque à éveiller en Phèdre sa hargne à se faire prendre aussi longtemps et exhaustivement pour un c*n, mais il se refrogna simplement lorsqu’advint la conclusion.

« Tu peux te rendre odieux de toutes les manières qui te viennent en tête, je suis trop faible pour réussir à te détester. Arrête de vouloir me chasser, s’il te plaît. A force de vouloir alimenter mon aversion envers toi, tu attises ma fascination et mon envie de te contredire. Je ne te déteste pas. »

Il dut arrêter de respirer pour entendre, mais c’était bien là. La supplique dans la voix de Léon acheva d’apaiser les quelques étincelles qu’il avait senties crépiter ; ses épaules se détendirent dans un long et discret soupir. Très bien. Tous deux avaient clairement accumulés bien trop de furieux sentiments, d’appréhensions et de doutes pour s’imaginer qu’ils pouvaient les libérer au compte-goutte une fois le moment décisif atteint. Ils étaient prompts à l’angoisse, et leur émancipation ne pouvait pas être douce. Manifestement, ils en avaient trop fait : Léon dans sa rancœur revendicatrice et Octave dans sa culpabilité un peu trop résignée. Le souffle repris, ils pouvaient revenir sur des terrains un peu moins excessifs, maintenant que leurs angoisses s’étaient soulagées dans une succession d’absurdités quelconques. Exercice néanmoins parfois nécessaire pour réaliser que les fioritures étaient vaines. Puis, pour se rendre compte à quel point ils s’écoutaient sans s’en donner l’air. Profitant d’un regard qui ne lui était plus destiné, Octave fit un pas vers l’arrière, s’ancra un peu mieux dans le sol et considéra le murmure comme une gentillesse inattendue en plein milieu d’un champ de ruines. Cela avait dû lui coûter cher ; en courage et en temps, car il avait certainement dû brasser à travers les vagues successives de sa dépréciation avec une détermination particulière, croisant et décroisant les différentes conclusions jusqu’à parvenir à celle qui y convenait le moins. C’était un épilogue envers et contre tout, qui se détestait lui-même probablement. N’avait-il pas justement détourné les yeux en même temps ? Octave éprouva un soulagement morbide en songeant que cet aveu fut fait à l’encontre de ce qui était convenu. Il avait toujours pernicieusement chéri ces petites victoires insensées, comme des clés de voiture trouvées dans le congélateur. Exprimé et même parfois ressenti, cela paraissait absurde ; Octave voyait bien le doute se diluer sur le visage étudiant, indéfiniment, comme s’il ne croyait pas vraiment en ce qu’il avait dit, sans pour autant le regretter. Il aimait être l’inexplicable, l’inexprimable présence que l’on ne pouvait pour autant réfuter. Advenir dans l’invraisemblance n’était-ce pas la meilleure preuve d’une existence qui résistait à absolument tout ? S’il survivait à l’improbabilité incompréhensible, il pouvait alors résister autant à la logique qu’aux sentiments. Léon répéta son antinomie, jouant de sa main avec une douleur qu’il ne laissait pas advenir. Absorbé par le courant de sa pensée, Octave comprit qu’il observait avec insistance les mains étudiantes, sans même avoir remarqué que ce-dernier s’était passablement éloigné et lui faisait dos à présent. Un déhanchement cassait son corps avec une souplesse curieuse, le coude s’appuyait au creux de la voûte côtière et ses doigts dansaient négligemment au-dessus de la flamme. Octave observa religieusement le silence, comme si Léon avait énoncé une vérité irréfutable. Sauf qu’il ne s’agissait pas encore de ça, qu’ils en étaient loin et qu’Octave n’avait encore rien conquis. Ils étaient revenus au point de départ où ils ne s’étaient pas indifférents, mais ne parvenaient pas à aller au-delà à cause de leurs différents respectifs. Encore une fois, ils se retrouvaient autour d’un devenir au goût amer, comme si leurs bons sentiments allaient contre leur volonté.

« Ce n’est pas de la colère. A la limite, appelle ça de la haine parce que... pour haïr beaucoup, il faut aimer un peu. Et d’une certaine façon, je te hais. »

Léon longea l’immuable mobilier, l’esquissant de sa main, errant dans la tranchée qu’avaient creusée ses sentiments et son bon sens. Et alors qu’un calme d’apparence lui revenait sous l’illusion d’une déambulation, Octave sentit son souffle s’étouffer d’un à-coup. Il lui fallait bien peu parfois pour lui prêter une excessive vaillance – longue lignée d’actes excessifs. Désespérément et contre tout ce qui fut dit précédemment, il voulut soudain prouver à Léon qu’il avait raison de ne pas le détester, que ce n’était pas qu’un caprice de sa torture. Il savait que son élan solitaire, déterminé, pouvait consumer à rebours tous les instants qu’ils avaient passés dans le doute et la séparation, lorsque l’étudiant renfrogné et inquiet redevenait la baleine tranquille de leurs abysses communes. Mais comment ? C’était un acte miraculeux qui n’existait pas dans l’immédiat. Il ne pouvait pas tout prouver et guérir en un seul murmure, parce que tout paraissait encore illusoire à la lueur vacillante de leur dispute déraisonnable. Son entrain subit la mort prématurée des élans qui ne menaient à rien d’autre que l’absurde, bien qu’il eût gardé en son cœur l’énergie retrouvée. Il voulut soudain être à la hauteur, peut-être parce que le secret été révélé et que Léon était toujours-là, contre son propre entendement, mais toujours là quand même, à lui avouer la cause de son dilemme. Octave avait tout perdu et maintenant pouvait prendre le luxe de tout retrouver, si Léon lui laissait ce temps-là. Il faillit lui dire que ça lui convenait, que cette haine était tout ce dont il rêvait : tout sauf l’indifférence. Si haïr était aimer un peu, il consentait à se haïr – un peu ou beaucoup. Ca lui laissait le temps au moins de prouver que quand tout était fini, il pouvait encore se montrer meilleur.

« Et je te hais parce qu’après avoir réveillé mon désir sans le laisser aboutir, t’as attisé une jalousie dont je ne sais quoi faire. »

Pas un instant il n’y avait songé. Cela l’atteignit avec la fulgurance d’une balle tirée dans une grotte, et il entendit presque l’écho du choc résonner dans la crypte de sa tête. Il avait toujours considéré leurs existences comme deux perpendiculaires à celle d’Heather : elle était leur seul moyen de s’entrecroiser. Pour sa part, aucune envie rivale n’avait eu le temps de l’habiter, tant il avait appris tôt que les intérêts convergeaient en une Heather désintéressée. Il n’avait pas même eu l’occasion de songer que Léon pouvait prêter ses faveurs à quelqu’un d’autre. Qu’en aurait-il éprouvé ? Octave savait seulement qu’il s’était déchiré à craindre que Léon ne veuille plus de lui, puis s’était désespéré de ne pas pouvoir se rattraper assez vite. Oui, il était imparfait, mais il savait aussi être presque tout ce qu’on pouvait espérer de lui. Il voulait faire ça pour Léon, farouchement. Ce-dernier n’avait encore rien dit, mais Octave sentait que même sans le pardon exprimé, l’indulgence lui souriait du bout des lèvres et l’adage de la deuxième chance le graciait d’une ivresse particulièrement impétueuse. Tous ses sens étaient à l’écoute, comme si la phrase d’après pouvait lui souffler une réponse, suggérer ce qu’il avait à faire pour que s’évanouisse le malaise. Mais il lui fallait avouer, conclusion qu’il ne pouvait se résigner à faire sereinement, qu’ils touchaient tous deux un dilemme avec lequel il ne pouvait strictement rien faire. Après tant d’accusations, se retrouver avec une gêne face à laquelle il était impuissant se présentait comme une tâche pénible pour son orgueil. Il était cependant bien possible que les difficultés de leur communication aient pour germe le mal qu’avait l’étudiant à décider si sa peine était aussi précieuse qu’il le croyait. Parfois, l’on s’insurgeait par principe, même si ce qu’on défendait n’avait pas de valeur, pour seule vertu que cela nous avait appartenu. Et brièvement, ils s’étaient effectivement appartenus. Octave baissa les yeux ; Léon disparut derrière une étagère. Voilà quelque chose qui était en dehors de son pouvoir. Il pouvait se faire désirer, détester, mais résoudre un choix moral était hors de sa portée. Il ne pouvait pas forcer Léon à accepter ses envies, ni à les réprimer alors qu’elles existaient. A part lui laisser du temps et du silence, il ne savait pas comment il pouvait l’aider. Du fond des ombres, Léon sauta soudain sur un autre sujet, peut-être suggéré par les livres qu’il effleurait et rangeait pour organiser son esprit. Octave sentit que ce n’était pas un hasard, que leur conversation était trop importante pour se retrouver soudain privée de toute son essence, alors il écouta encore plus attentivement le bavardage banal, y cherchant l’essor d’une signification particulière.

« Tu savais que plus de quatre-vingt-dix pour-cent des gens étaient droitiers ? 
- Non. Mais ça explique pourquoi tout est fait majoritairement pour eux, à droite. »

Ca n’avait aucune importance, mais c’était simplement pour participer, montrer que malgré la banalité du sujet, Octave s’y consacrait avec la même attention que s’ils avaient continué leur dispute. La suite n’était pas plus claire, mais à cause de ce qui avait été dit, il comprit où Léon l’emmenait. Son esprit cartésien voulut s’insurger dans un murmure bougonné que l’analogie était caduque, que certes, les gauchers étaient contrariés parce que la gauche avait longtemps été considérée, depuis les augures romains, comme un mauvais présage, quelque chose de très négatif, de la même façon que l’on percevait l’homosexualité, mais la droiterie était une question d’utilité ! Et puis, personne ne lui proposait, personne ne le forçait, personne ne le jugeait, pas encore. Il demeura silencieux cependant, relevant lentement les yeux vers l’ouvrage que Léon était en train de triturer, voyant du coin de l’œil la mine déconfite du blême visage. Ecrire de la main gauche, ça ne s’apprenait pas, ce n’était pas une question d’utilité, mais de nécessité, un besoin vital qui ne se rangeait dans aucune majorité ni statistique, parce qu’elles n’avaient d’intérêt que dans une perspective scientifique. Alors, quand une plume plaisait, elle ne plaisait pas pour satisfaire un contraire ou un besoin dominant, mais une passion qui n’avait nulle nécessité de s’expliquer tant qu’elle recelait en elle la beauté. Etre droitier ou gaucher, ça engageait justement à tout, sinon Léon ne serait pas là à tergiverser sur une métaphore pour expliquer ses envies de plumes, habitées par des attentes. La plume en question avait d’ailleurs fait un gros pâté sur le papier et la feuille était à jeter… si seulement ils ne décidaient pas tous les deux qu’il s’agissait d’un élan artistique et que l’on pouvait continuer à écrire. Léon abrégea son discours intérieur par le claquement sec de deux pages qui se retrouvent, qui se tournent, et Octave releva les yeux.

« Je suis certain d’être droitier. Mais j’ai failli être gaucher. Le problème réside dans le failli. Ça me hante. Tu me hantes. Je ne sais plus si je suis en colère de t’avoir désiré, ou en colère de te désirer encore... »

Un long frisson le parcourut, décuplé par la main qu’il toucha en récupérant le livre tendu. Il était prêt à culpabiliser pour ça aussi. Provoquer chez l’étudiant un tel croisement de feux le mettait mal à l’aise, mais il fallait se rendre à l’évidence qu’on ne pouvait pas compter sans laisser aucune trace. Ceux qui ne provoquaient rien étaient ceux que l’on oubliait le plus facilement. Octave ne pouvait pas espérer avoir de la valeur et accepter de se faire bouleverser, tout en refusant ce luxe à l’autre sous prétexte qu’il ne voulait pas reconnaitre les changements que sa nature provoquait. Mais ces émois-là étaient rudes parce qu’ils n’étaient pas assurés, neufs, inconnus et incertains. Il n’avait pas envie d’être l’erreur, mais il ne voulait non plus être un regret. Son torse s’éleva sous un long et tremblant soupir alors qu’il observait sans grand intérêt la tranche du livre. Il voulait être méritant, mais sans blesser, ni trop troubler, parce que basculer vers la répulsion ou la fatigue comme l’avait fait Cassidy n’était qu’une question de patience. Léon pouvait accepter maintenant, par faiblesse ou gentillesse, concéder ce qui était convaincant, puis Octave l’observerait se détériorer, s’éloigner, puis disparaître derrière une porte. Lorsque la voix reprit, un tressaillement l’agita, redressa ses épaules et son dos, arqua sa nuque pour affronter de son regard silencieux la désespérance un peu trop jeune pour se tourmenter autant. Il avait escompté s’y attarder par principe quelques secondes, mais demeura figé, incapable de détourner son attention de la trace qu’il avait laissée dans les yeux clairs. Rien en moi ne te laisse indifférent ? Ah bon… ? Je ne suis pas néfaste, mais vivifiant. D’accord. Je veux bien. Je veux bien aussi ne pas être désolé d’être moi. Mais j’aimerai quand même être désolé pour le contretemps, si tu le veux bien. Octave perdait à nouveau sa stature, fondait un peu, alors que Léon effeuillait avec sa franchise toutes les résolutions de distinction. Il voulait à nouveau être excessif, révolté et plein d’espoir, parce que tout, même le dégoût évoqué par la bouche étudiante, lui donnait envie de faire plus, de résoudre ce dilemme douloureux. Lorsque Léon eut finit, achevant sa tirade d’un murmure chavirant, Octave pencha la tête sur le côté et imposa le silence convenu des changements de sujet, puis commenta :

« Tu oublies qu’en réalité, toutes les plumes sont différentes et qu’à chaque fois, tu réapprends un peu à écrire. Certaines vont fuir et faire des tâches sur le papier jusqu’à ce que tu trouves le bon angle, même si elles sont faites pour les droitiers et que tu pensais bien écrire. La question n’est pas de savoir de quelle main tu veux écrire, mais quelle plume tu veux. Si tu la veux vraiment. Si tu la veux, être gaucher ou droitier ne sera même pas une question qui se pose. »

Au fond, tout résidait ici et là. Le voulait-il au point de lui pardonner la peine causée ? Le voulait-il suffisamment pour subir encore à l’avenir cette vision de plus en plus claire qu’il avait du labyrinthe octavien ? Voulait-il entrevoir le Minotaure, l’affronter peut-être un jour ? Est-ce que cette plume lui plaisait assez pour qu’il se déleste de la honte convenue ? Octave amorça un mouvement, si doucement et avec un si long préambule qu’il donna seulement un élan à ses épaules et ses bras – après tout, ils ne s’étaient pas touchés depuis la dernière fois et il ne savait pas si les tensions étaient suffisamment retombées pour qu’il s’aventure à l’intimité. Mais Léon était gourmand de la proximité, même pour l’engueuler, alors il finit par s’avancer avec précaution, gardant fixe son regard au vert allègre. Ses mains se posèrent sur les jeunes hanches, ses pouces épousèrent l’os symétrique de l’aine et d’une légère pression, gardant leurs corps parallèles, il força l’étudiant à reculer un pas après l’autre. Il le regardait dans les yeux, souriait doucement, presque imperceptiblement.

« Tu te souviens, en te réveillant chez moi, tu as pris un livre ? Oscar Wilde, je crois. » Ils reculaient toujours, poussés par les bras souples du bibliothécaire, qui le guidait dans l’obscurité vers une destination inconnue, surprenant dans la physionomie du jeune homme un air qu’il ne lui avait jamais connu. « Je crois que tu avais eu le temps d’arriver à ce passage. Lord Henry conte à Dorian : « Nous sommes punis pour nos refus. Chaque impulsion que nous essayons d’anéantir, germe en nous et nous empoisonne. Le corps pèche d’abord, et se satisfait avec son péché, car l’action est un mode de purification. Rien ne nous reste que le souvenir d’un plaisait ou la volupté d’un regret. Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation est d’y céder. Essayez de lui résister, et votre âme aspire maladivement aux choses qu’elle s’est défendues ; avec, en plus, le désir pour ce que les lois monstrueuses ont fait illégal et monstrueux. » »

Le dos de Léon butta doucement contre une étagère et Octave se saisit de cet élan pour combler la distance. Des siens, il s’allia aux flancs jumeaux et s’assoupit de tout son corps sur le torse de Léon, l’emprisonnant solidement entre bois et chair. Tandis que la pression lui arrachait un souffle pantelant, la chaleur qu’il ressentit bientôt naître entre eux ralentit sa respiration jusqu’à atteindre la cadence de longs soupirs. Il tenta ainsi de ménager les battements de son cœur, mais le sentait quand même s’élancer contre ses côtes comme un oiseau en cage. C’était si différent… et en même temps curieusement inchangé. Cet enlacement lui plaisait toujours autant, si ce n’est plus, à la lumière des récents aveux et quand bien même risquait-il de se faire repousser en définitive, la caresse ne perdait en rien de son exquise douceur. Ses mains remontèrent lentement, longeant la courbe des hanches, les plis des vêtements jusqu’à atteindre le creux de ses reins, où il déploya ses larges paumes. De sa peau, il le sentait respirer, s’émouvoir, vivre. Une légère tension se remarquait dans l’arc nerveux de son dos et dans les soulèvements pantelants de son torse, mais l’étudiant était sagement immobile – trop impressionné ou intimidé pour réagir. Octave avisa ce qui tombait sous la coupe de son regard et qui n’était pas déjà caché par son propre corps. Il voyait encore le bas du buste solide, sentait contre son plexus solaire comme l’autre se soulevait, se déployait sous la peau souple, étroitement serrée contre la sienne. Il ferma un instant les yeux et se laissa submerger par ce mouvement qui l’éloignait vaguement, se collait à sa propre respiration, puis rétrécissait sans jamais que ne cesse leur étreinte. Ici, leurs corps pesaient plus lourd et sa passion semblait décuplée parce qu’il éprouvait tout sans avoir à s’enlacer à la mort. Délicatement, tout lui pesait et le simple fait de se pencher légèrement pour éprouver le corps de Léon les lovait comme deux coquilles d’un même coquillage battu par une vague. La chaleur et la proximité nouaient son ventre, tendaient ses muscles alors qu’il faisait tout pour maîtriser l’ascension imperturbable et fulgurante du désir renaissant indépendamment de sa volonté. Les pans de la chemise recouvraient négligemment les clavicules rondelettes – peut-être son col s’était-il défait dans la bataille, car il lui avait semblé le voir bien fait plus tôt dans la soirée, mais peu importait. Il voyait, sous l’ombre abricotée du tissu, le relief satiné de son torse d’un blanc mate, précieux et rare, souligné par le galbe montant de l’os mystérieux. Du bout des lèvres, Octave souffla dans l’ouverture roussie par la lumière des bougies pour voir le col en osciller nerveusement. Le cou, longue montée où il avait découvert la vie, délicieuse silhouette sinueuse de reliefs... Après, il dut déjà relever la tête, observer d’en bas les yeux confus. Ce n’était pas son but, en fait, loin de là.

« Nous nous accordons à dire que Lord Henry est quelqu’un qui agit sans beaucoup de considération, mais… » Murmura-t-il contre le menton bleui et la peau blême d’avoir si peu connu le repos. « Avant de tergiverser, avant de nous battre encore… succombe. Alors-même que ça s’y prête le moins. » Lui proposa-t-il en articulant précautionneusement chaque mot. « Je voulais poser mes lèvres au creux de ton cou pour te donner le frisson décisif, mais je crois que je préfère que tu plonges tout seul. Succombe maintenant, alors que tout va mal, que tes désirs sont incertains et que tu ne sais quelle voix de ton esprit écouter. Succombe et vois si la honte ou le dégoût te prend à la gorge, si je te hante encore après. Décide-le pour toi maintenant et nous saurons si cela valait la peine de souffrir autant l’un pour l’autre, ou si finalement ça ne veut rien dire. Succombe et tout prendra sens : ton désir se débarrassera peut-être de ta honte et tu en voudras plus, ou ton dégoût se fera roi et tu auras le rire nerveux de ceux qui se seront battus pour pas grand-chose. » Octave tendit son visage vers le haut, garda ses lèvres entrouvertes et ses paupières mi-closes, continuant à chuchoter : «  Penche-toi et tu sauras s’il est nécessaire de souffrir davantage, ou si tu peux partir le cœur léger sans te poser de questions parce que le dilemme fondamental ce sera évanoui tout seul. Vas-y, c’est le moment, tant que tu me hais un peu, tant qu’on est encore galvanisés pour nos entêtements, et que tout nous éloigne. Dans les deux cas, quelque chose te semblera fatalement être une évidence. »

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__ Tu oublies qu’en réalité, toutes les plumes sont différentes et qu’à chaque fois, tu réapprends un peu à écrire. [...] La question n’est pas de savoir de quelle main tu veux écrire, mais quelle plume tu veux. Si tu la veux vraiment. Si tu la veux, être gaucher ou droitier ne sera même pas une question qui se pose.

Dans sa bouche, tout avait l’air si simple, si enveloppé dans la certitude éclatante d’une intégrité d’âme qu’il n’était pas certain de posséder. Bien sûr que dans l’absolu, il y avait de la beauté dans le désintéressement des boites bien étroites qui délimitaient ce qui était la norme et ce qui ne l’était pas. Ces petits cartons avec un titre écrit en caractère gras et qui nous plaçaient tout à chacun sur une étagère, à côté d’autre boîte avec un code de couleur bien précis et parfaitement admis dans la majorité des communautés comme étant la norme. Il y avait des boites bleues et d’autres roses et il convenait de piocher à minima dans la boîte portant une autre teinte que la vôtre. Ça, c’était le basique auquel se rajoutaient les convenances qui s’étalaient en un nuancier de bleu et de rose, accentuant les couleurs selon l’origine sociale et le niveau intellectuel, les coutumes, l’âge et le reste. A chaque petite case chromatique son équivalent dans la teinte opposée, et plus vous suiviez le code couleur, moins vous preniez le risque de voir s’abattre sur vous le poids de tout ceux qui vous entourez, les yeux rivés sur votre poignée de main comme si le poids de leur jugement pouvait vous orienter vers la meilleure boîte. La meilleure boîte pour vous, évidemment, n’est-ce-pas ? Alors il y avait parfois des ratés, parfois des moments de folies que l’on appelait coup de foudre ou stupidité, qui pouvaient vous amener à faire un choix étonnant. Et détonnant. A moins que la stupidité ne soit plutôt de résister à cette envie si socialement dérangeante jusqu'à se priver de l’occasion de la contenter pour satisfaire des gens qui, au final, étaient peut être tout aussi frustrés d’être socialement dans la norme et tout aussi normalement malheureux.  Et il fallait alors accepter de ne plus se soucier de ce code social jamais vraiment mis par écrit mais qui, pourtant, prenait racine dès l’enfance dans les méandres de nos jugements, car l’on grandissait par mimétisme des autres et que la majorité de ces autres étaient d’accord sur le fait qu’il ne fallait pas vraiment changer ce qui était admis. Léon se visualisait très bien sur l’étagère, dans la boîte bleue de sa masculinité aux nuances encore pastel de la jeunesse, et qui ne demandaient qu’à foncer avec l’âge. Et il avait conscience de la présence d’Octave à quelques boites de la sienne, d’un bleu plus soutenu et plus certain. Et il voyait bien ce que les gens pourraient se dire et se chuchoter s’ils voyaient la poigne de ses doigts non pas se diriger vers l’étagère aux coffres roses, mais prendre une direction bien peu convenante. Parce que Léon voulait bien toucher du doigt cette merveilleuse idée selon laquelle il pourrait tout à fait s’éprendre et désirer une âme pour la beauté qu’elle renfermait et la douceur de ce qu’elle prodiguait à sa propre désespérance, seulement il avait l’impression que cette juste preuve de l’intérêt d’un être pour un autre n’avait que difficilement sa place dans le sacro saint jugement qui pesait sur les épaules de tout le monde. Alors bien sûr, on pouvait se targuer d’être assez mature pour ne plus dépendre d'avis extérieur, bien assez certain pour ne pas vivre dans l’expectative de ces regards scrutateurs mais plutôt à même de combler la passion de ses propres désirs. Sauf que Léon doutait d’une telle profondeur d’âme pour réussir à se détacher si totalement du joug moral des autres, ni d’avoir assez confiance en lui pour défendre ses propres choix, avec assez de certitude pour, si ce n’est convaincre ces fameux autres, au moins réussir à se convaincre lui-même que ce désir n’était pas une erreur, et qu’il pouvait donc s’y adonner avec la certitude de faire du bien à sa propre âme et non de continuer à la maltraiter. Parce qu’en ce moment, il avait l’impression de la malmener, à désirer quelque chose dont il n’était pas certain d’en avoir le droit, sans vraiment comprendre qui était à l’origine de cette interdiction, ni qui pourrait avoir le pouvoir suffisant pour lui en ôter la possibilité, si ce n'est lui-même. Avait-il honte de le désirer parce qu’il était convaincu que c’était mal, ou bien parce que les autres trouveraient probablement cela mal ? La nuance faisait la différence tout en étant si brouillée qu’elle délimitait mal la où débutait le jugement des autres et où commencer son introspective intérieure. Ne devait-il pas d’abord apprendre à arbitrer convenablement les méandres de ses pensées avant de demander l'avis d’autrui ? A trop laisser les autres juger pour lui-même, Léon ne savait plus s’il était capable de décider en solitaire.

Mais son corps, lui, semblait dépourvu de tous ces questionnements. Léon ressentit plus qu’il ne vit, happé par l’émeraude d’un regard qui renfermait bien des mondes, les mains qui se tendirent vers lui. Il les accueillit en frissonnant, se demandant même s’il n’avait pas lui même esquisser un mouvement vers Octave pour mieux précipiter le contact. Un peu plus tôt, ses doigts avaient frôlés les siens et le brasier avait recommencé à doucement prendre feu. Il le réalisait maintenant que les larges paumes épousaient ses hanches : ce contact l’enflammait de promesses et de questions tout en, paradoxalement, apaisant le feu de la brûlure du manque. Ils n’avaient rien achevés dans cette piscine et Léon ressentait seulement maintenant la nécessité qu’il éprouvait à de nouveau le sentir proche. Les pouces de ses mains effleurèrent sa chemise, froissant le tissu, épousant le début des os de son bassin jusqu’à exercer une assez grande pression pour qu’il ne recule, poussé par Octave qui reprenait la parole tout en les entraînant il ne savait ou. De toute façon, il avait du mal à se concentrer sur autre chose que sur leur promiscuité, sur la réalisation qu’il s’émouvait de tout cela avec la même force que dans la piscine, si ce n’est un peu plus, comme si à attiser l’attente et la haine tout se retrouvait démultiplié. Ses yeux gris ne quittaient pas les siens, savourant enfin l’éclat qu’il y voyait. Ce n’était plus cette mascarade d’indifférence à son égard, ni un océan de culpabilité ou de douleur. Ils ne semblaient pas non plus habités par tous ces fantômes : Heather, Cassidy, Jane... Non. Il y avait autre chose, qui ressemblait à cette lueur qu’il avait vu quelques jours auparavant. Quelque chose qu’il pensait, peut-être de façon bien candide et narcissique, être uniquement pour lui. Quelque chose de brûlant. D'incandescent.

__ Tu te souviens, en te réveillant chez moi, tu as pris un livre ? Oscar Wilde, je crois, lui remémora-t-il alors qu'ils continuaient à reculer à pas lent.

Léon acquiesça. Un geste simple ne demandant pas une grande concentration. Parce que toute celle qu'il avait était rivée sur le bibliothécaire, sur ses mains qui épousaient son bassin et sur tout ce que son propre corps ressentait à un pareil contact. Oui, il se souvenait du livre, de la somptuosité des mots d'un écrivain qui rendait à la beauté et au désir une véritable ode. Il se souvenait de la profondeur des discours de Lord Henry et de sa délicieuse proposition d'éprouver chaque envie jusqu'à son paroxysme. Il se rappelait Dorian et sa fascination pour tout ce qui était beau, se moquant bien de la décadence et ne cherchant que l'ivresse de goûter à tous les plaisirs qui se présenteraient devant lui, sans avoir à ne subir aucune contrepartie. De cette facilité avec laquelle le jeune homme cédait jusqu'à pouvoir tout ressentir sans rien avoir à se refuser, pourvu qu'il découvre, pourvu qu'il éprouve, pourvu qu'il se délecte de tout puisqu'il n'aurait rien à regretter. Léon déglutit avec difficulté, parce que ce livre qu'il avait choisi par hasard parlait de son dilemme intérieur sans qu'il ne puisse se l'expliquer. Et quand Oscar Wilde parla par la bouche du bibliothécaire qui citait sans avoir à en lire la prose, les phrases fusèrent jusqu'à sa conscience pour venir attiser ce qui ne faisait que s'embraser à l'intérieur. Le portrait de Dorian Gray était sans doute un dérangeant aveu de la nature pleine de désir de la race humaine et de toutes ces tentations contre lesquelles on luttait tous chaque jour, avec un peu plus de force, tout en perdant un peu plus de détermination. Ou un peu plus de soi-même. Car nous n'avions pas la jeunesse éternelle de Dorian, ni sa beauté résistant à tous les aléas du temps. Avec le temps s'effritait le corps, s'effritaient les possibilités car lorsque l'on était peu désirable, ce qui l'était encore ne voulait plus s'offrir à nous. Et cette beauté représentait à la fois son bien le plus précieux et son fardeau, cette clé qui lui permettait de tout ouvrir et ce joyau qu'il cherchait à trouver à la fois partout et nul part, dans les grandes choses comme dans les plus infimes détails. Car il s'agissait aussi de cette beauté. Il s'agissait de cette jeunesse, qui permettait l'expérimentation là où l'âge adulte appelait à la raison. De cet héritage d'Apollon que Dorian semblait incarner, aux traits si androgynes qu'il en devenait presque une statue grecque offerte à la contemplation, semblant pouvoir ouvrir toutes les portes, pourvues que quelque chose derrière attise son intérêt. Parce que Dorian brillait autant qu'il ne brûlait, on l'enviait tout en le détestant, jalousant son plaisir mais craignant son châtiment. Et dans tout ça, un peu de tristesse, quelques gouttes de mélancolie pour tous ces plaisirs que l'on ne connaîtrait pas, que l'on s'interdirait sans oser vraiment les envisager, mais sur lesquels on fantasmerait à s'en détester avec honte de ne pouvoir s'en débarasser. Mais Léon n'eut pas le temps de pousser sa réflexion littéraire plus loin. Ses joues se parèrent de pourpre juste avant qu'Octave ne plaque son dos contre le bois d'une étagère, sans lui faire mal cependant. Sauf que Léon avait l'impression d'être à vif alors que sa peau frémissante lui rappelait du papier de verre. Tout le rendait fébrile : le contact des hanches d'Octave juste contre les siennes, le froissement que firent leurs chemises en se rencontrant, le visage si proche qu'il pouvait en remarquer chaque détail, sa respiration contre la sienne. Celle de l'étudiant dérapa, trébucha, puis repris, irrégulière. Manqua s'arrêter de nouveau lorsque les doigts délaissèrent ses os iliaques pour se frayer un chemin entre le bois et la chaire de son dos. Il ferma quelques secondes les yeux alors que l'emprise se resserrait le long de sa colonne vertébrale. Chacune de ses terminaisons nerveuses étaient ravies de répondre à la caresse par un long frissonnement qu'il ne pouvait pas réprimer. Il était trop occuper à ressentir. Le voile de ses paupières se rouvrit pour fixer le cou d'Octave où Léon voyait naître également le soubresaut d'un frisson, remontèrent en suivant le tracé de la jugulaire sur l'angle carré de la mâchoire, puis vers les lèvres. S'arrêtèrent quelques instant sur leurs commissures, où il se souvenait avoir fini sa course après un long soupire tout contre la bouche du bibliothécaire. Ce moment, il l'avait revu une bonne cinquantaine de fois au sein de son esprit. Quand il y pensait avec raison, il n'arrivait que difficilement à concevoir ce qui avait pu le pousser à être aussi audacieux, sans considération pour que ce geste aurait pu impliquer si le souffle s'était transformé en baiser. Quelle folie l'avait habitée ? Puis, quand il n'y pensait plus mais que le souvenir revenait tout seule à sa propre conscience, il était d'abord frappé par la douceur et la tendresse qu'il avait ressenti à pouvoir au moins se rassasier un peu du péché auquel Octave avait demandé de ne pas céder. Pourquoi lui même avait-il était si sage ? Et quand il se couchait, le soir, en se refusant d'y songer de nouveau, c'était pire. C'était comme si la frustration de chercher à oublier tout ça ne se vengeait en lui renvoyant avec brusquerie tout le désir inassouvi qu'avait laissée cette soirée. Léon s'endormait pétri de frustration sans savoir quoi en penser, puis se réveillait ensuite avec la conviction qu'il trouverait une réponse à cette question en y songeant avec concentration. Sauf que tout recommençait. Désir, résignation, souvenir, douceur, envie, frustration, désir encore. Désir surprenant. Désir entêtant. Désir blessant. Désir toujours. Comme une chanson à la rengaine incessante mais au refrain changeant. Un peu timide, souvent honteux, toujours frustrant et encore plus brûlant. Brûlant, comme les yeux d'Octave qui se fermèrent un instant alors qu'il reprenait haleine. Léon pencha doucement la tête sur le côté, avide de ce que ces quelques secondes en dehors des yeux scrutateurs lui offraient. Cet Octave vulnérable et aux yeux clos, celui qui avaient un peu plus tôt cité Oscar Wilde, lui rappelait celui qu'il avait contemplé avec fascination dans le canapé, le livre tentateur sagement posé sur les genoux et les soupires réguliers du bibliothécaire témoignant du sentiment de calme qu'il avait ressenti, alors que tout chavirait intérieurement. Il se rappelait parfaitement du trouble qu'il l'avait habité à l'exploration visuelle du corps délassé et à sa merci, se souvenait du bouleversement étrange qu'il avait éprouvé, pour lui qui dormait et malgré lui-même, tout comme de ce que cette liberté lui avait permis de réaliser. Il y avait de la délicatesse dans ses traits fins et les pommettes hautes de ses joues, dont les cils fuligineux venaient en caresser la légère rondeur, et puis le front haut barré de quelques mèches bouclées. Cette douceur avait quelque chose de féminin, venant s'assembler sans mal à la robustesse de ses autres traits, de la pomme d’Adam qui se mouvait sur le cou pâle lorsqu'il déglutissait à l'angle carré de sa mâchoire. Et ce nez droit qui offrait à ses traits une symétrie que Léon reconnaissait sans mal comme harmonisant l'intégralité dans une beauté qu'il avait finalement contemplée si souvent et pourtant sans y mettre clairement l'adjectif. Et pourtant, c'était le cas. Il voulu soupirer pour relâcher un peu du trop plein de sensation qui l'assaillaient, mais Octave expira avant lui et son air brûlant vînt chatouiller son épiderme, lui arrachant un nouveau tressaillement. S'il avait conscience de son émoi, le bibliothécaire semblait pianoter dessus comme sur les touches d'un instrument dont il savait que le moindre effleurement pourrait lui fournir la réponse souhaitée. Léon se demanda un instant si les réactions de son jeune corps, diablement émotif sous ses doigts et lui donnant l'impression de réagir avant qu'il n'y réfléchisse, le surprenait ou si en réalité sa prévisibilité ne procurait aucun suspens.

__  Nous nous accordons à dire que Lord Henry est quelqu’un qui agit sans beaucoup de considération, mais, chuchota-t-il, tout proche, très proche, trop proche. L'étudiant le fixait, pendu aux lèvres qui happaient son esprit par leurs mots, troublaient sa vision dans leurs mouvements, embrumaient sa cohérence par leurs souffles caressants et lui volaient sa raison par la distance à la fois trop proche tout en étant bien trop éloignée. Il aurait adoré réfléchir, mais le chaos intérieur ne lui en laissait pas l'occasion. Octave ne lui en laissait pas l'occasion. Il était acculé contre le mur, contre lui, pris en otage par les mots, emprisonnés dans ce corps qui semblaient si bien savoir comment répondre alors que lui se sentaient à la dérive. Avant de tergiverser, avant de nous battre encore… succombe. Alors-même que ça s’y prête le moins. Succomber au désir, se faire vaincre par lui, baisser les armes, cesser de lutter. Léon se figea sous les doigts alors qu'intérieurement, tout remuait pour essayer de faire entendre la voix de la raison, ou la voix suppliant que ne cesse cette douloureuse expectative. Ses épaules se soulevèrent sous l'inspiration plus prononcée qu'il prit, puis il entrouvrit légèrement les lèvres pour expirer, presque conscient que les quelques mètres cubes d'air  les séparant semblaient crépiter sous la tension qu'Octave ne cessait de faire monter, à chacun des mots choisis avec précision, à chacune de ses inflexions doucereuses, chacun des infimes mouvements que la pulpe de ses doigts ne faisaient éprouver à son dos. Il voulut reprendre haleine, mais l'air semblait si lourd, si lourd qu'il eu l'impression qu'il venait à manquer. Je voulais poser mes lèvres au creux de ton cou pour te donner le frisson décisif, mais je crois que je préfère que tu plonges tout seul.

Un pourquoi silencieux frappa à la barrière de sa conscience, mais il dû se rendre à l'évidence qu'il n'était qu'une minuscule question perdue dans un fourmillement d'autre, cherchant à se faire entendre dans un brouhaha que Léon percevait sans réussir à en démêler quoi que ce soit. Mais sa mémoire corporelle, elle, marchait de manière tout à faire remarquable et il ferma les yeux, alors que le souvenir des lèvres du bibliothécaire découvrant tendrement la peau fine de sa gorge faisait de nouveau frémir tout son épiderme. Il se souvenait de la lente caresse survenue juste après son aveux de vouloir l'embrasser, se remémorant sans difficulté le tracé qu'il avait suivi pour finir juste au dessous de son oreille. Cette offrande l'avait ému, tout autant que le corps qui s'était encore raccroché au sien pour ne pas sombrer. Le souffle court, Léon rouvrit ses yeux avec fébrilité alors qu'Octave se lançait dans un plaidoyer du désir digne du Lord Henry qu'il avait décrit comme ayant si peu de considération. Et Léon se sentait si prêt d'être aussi naïf que Dorian et de céder à cette tentation pour réussir, peut-être pas à s'en débarrasser, mais au moins à la comprendre. Parce qu'Octave semblait promettre une délivrance, quel qu'en soit le résultat. Et parce que chacun de ses mots venaient caresser son âme. Et parce que le souffle brûlant continuait de se rependre sur ses lèvres entrouvertes.

Et pourquoi pas, après tout ?

Devait-il se formaliser du fait que le mot "succomber" ne lui semblait ni beau, ni mélioratif. Il n'enrobait rien et ne préservait pas du sentiment que de succomber, c'était aussi perdre un peu, parce que l’on n’aurait pas réussi à résister. Succomber, c'était aussi un synonyme de mourrir. Succomber, c'était déclarer forfait. Succomber, c'était un mot d'urgence prêt à parer à une situation désemparèrent irrésoluble, comme l'on finirait par périr de ses blessures ou abdiquer devant une force bien plus forte que la notre. Succomber, cela avait la sonorité de quelque chose de brutale comme le désir pouvait l'être. Cela pouvait écorcher les oreilles, cela pouvait titiller l'amour propre et cela conversait à merveille avec le sentiment de ne rien contrôler du tout. C'était pour ça que le mot était si fort et qu'il provoquait ce genre de réaction toujours si violente, parce que c'était un renoncement aboutissant à une finalité contre laquelle on avait voulu lutter.

Mais contre quoi luttait-il, au juste ?

Parce c'était un homme ? Et parce qu'il avait conscience de la virilité comme faisant parti de ce qu'il était, même s'il ne l'avait jamais prôné comme devant être abusive dans ses comportements et ses choix. Ce modèle archaïque de l'homme fort et exprimant cette robustesse à travers son corps qui devait se développer pour être puissant et sécurisant, Léon se sentait mine de rien élevé pour le devenir. Cette façon dont, enfant, sa grand-mère avait puni ses larmes en les associant au sexe féminin, l'enjoignant à chasser toute once féminine qu'elle aurait pu lire sur son visage afin qu'il apprenne à devenir un homme même s'il avait toujours été élevé uniquement dans un monde composé de femmes exclusivement. Mais si sa cousine Clémence pouvait s'émouvoir de tout, lui avait toujours eu intérêt à ne pas trop laisser paraître cette sensibilité qui pourtant avait toujours fait partie intégrante de sa personnalité. La sensibilité, c'était peut-être justement le trait de son caractère qui le poussait le plus vers Octave et la chose qu'il remarquait en premier dans le physique du bibliothécaire. Dans sa façon de parler, on le sentait sensible à la beauté du monde, dans sa maison à la décoration délicate il l'avait découvert sensible à la beauté artistique et dans sa façon d'appréhender ceux avec qui il conversait, il le savait sensible à la beauté des autres. Ce qui l'émouvait chez les femmes étaient peut-être la même chose que ce qu'il remarquait également et les courbes masculines n'enlevaient absolument rien à ces petits détails : il y avait de la fragilité camouflée dans la force de caractère, il y avait de la douceur dans les gestes et puis cet esprit fin qu'il possédait. Peut-être que ces caractéristiques étaient plus répandus chez les femmes, ou bien peut-être qu'en chaque homme il y avait une part de féminité, plus ou moins assumée, toujours était-il que Léon savait que c'était ça qui l'attirait. C'était ça qui le fascinait : cette sensibilité, qui lui rappelait la sienne, cette dualité entre force de caractère et extrême finesse de l'esprit, tout ça lui donnait envie. C'était ça, qu'il avait envie de cueillir du bout des lèvres pour s'en rassasier : cette beauté exacerbée par la sensibilité. Il avait toujours considéré Octave comme une contradiction, mais peut-être qu'il était en réalité sa contradiction à lui, ce mélange savant d'androgynisme qui poussait Léon à désirer si ardemment combler la distance.
Alors peut-être parce qu'il craignait le regard des autres ? Qu'adviendrait-il si quelqu'un venait à entrer dans la bibliothèque et surprenait la promiscuité de leurs deux corps, adossés contre le bois et s'enlaçant presque ? Léon savait que sa première réaction serait la honte, la peur que ne se répande dans le château l'idée selon laquelle il était contre-nature, anormal, attiré par les hommes. Il doutait de pouvoir accepter cette généralité, doutait également de pouvoir soutenir les chuchotements qui ne manqueraient pas de fleurir sur son passage dans les couloirs, ni les plaisanteries qui ne manqueraient pas de fuser. Mais il n'y avait personne dans cette bibliothèque, ce soir là. Comme il serait tout à fait seul si avancer le dégoûtait, ou comme il serait seul avec son esprit s'il refusait de céder à cette tentation par prudence pour ensuite ne jamais réussir à ce débarasser de ce fantasme. Si cela ne lui plaisait pas, s'il posait ses lèvres sur Octave et que rien d'autre que la honte ne lui brûlait les joues, et bien il n'aurait à se relever de cette erreur, comme on se relevait d'autres. Le temps lavait la honte, le temps lavait l'esprit. Mais se remettait-on de ces actes manqués ? Ou ceux-ci devaient-il rester toujours à la surface de nos esprits, à la manière de parasites se nourrissant de notre résistance pour continuer à grossir, pour continuer à nous rappeler que ça aurait pu être tellement bien ? Parce que s'il ne faisait rien, s'il n'allait pas au bout de ça, il était presque certain que ce moment le hanterait, à la manière d'une occasion loupée qui avait à elle seule fermé tout un avenir sur lequel il pleurerait peut-être de longs moments. Tout un éventail de possibilité que l'on espérait secrètement voir un jour se rouvrir pour que cette fois, on puisse s'en saisir. Léon savait, sans vraiment réussir à se l'expliquer, qu'il n'y aurait jamais une aussi meilleure occasion. Jamais il ne pourrait être plus à vif que ce soir là, jamais il ne pourrait ressentir avec autant de bouillonnement toutes ces questions qui le tiraillaient et surtout, tout se désir qui palpitait le long de ses veines, enflammant son esprit. Il se sentait encore plus à fleur de peau, à fleur de tout que dans la piscine, alors qu'il était animé par le désir autant que par la honte, par l'attraction autant que par la colère. Jamais il ne s'était senti si peu indifférent à Octave. Au fond, ce dernier avait raison : cela n'était pas le bon moment et rien ne s'y prêtait, alors que la dispute n'était toujours pas réglée, alors que leurs divergences venaient à peine d'exploser, alors qu'ils étaient tous les deux remplis de colères et de culpabilité. Ou bien était-ce justement exactement le bon moment de régler ce détail, ce détail qui était tout et qui en réalité constituait l'origine de toutes leurs discordances. Si on devait toujours attendre le bon moment en justifiant la prudence, alors peut-être n'arrivait-il jamais. A force de vouloir vivre sans risque, en réfléchissant à tout pour se protéger de tout, on en oublier forcément que le temps, lui, ne ralentissait pas. Les minutes, les jours, les semaines et les années défilaient et le temps passait, emportant avec lui la spontanéité d'une action, une spontanéité que l'on perdait à trop vouloir en calculer et en prévenir les conséquences et aboutissements. A peine le temps de soupirer que Léon avait l'impression que cet instant allait s'envoler. L'instant de la spontanéité. L'instant du désir. Lorsque l'envie n'était pas encore un regret, lorsque le plaisir promettait encore tellement, lorsque rien n'avait encore fait des ravages. Que tout restait encore à faire. Face au reste de sa vie, qu'est-ce que représentait finalement ces quelques centimètres le séparant du bibliothécaire ? Cet instant allait-il vraiment se voir face à l'éternité d'une vie ? Valait-il mieux souffrir de la honte d'un souvenir jusqu'à finir par se relever, ou s'imposer une questionnement sans fin et sans réponse de n'avoir pas tenté alors que tout, justement, le tentait avec autant de force ? C'était juste un baiser. Juste un seul, sans doute. Juste un petit pas. Un peu de lui. Un peu d'Octave. Et beaucoup de réponse. C'était sûrement mieux que l'inconnu. C'était forcément mieux que rien. Juste un baiser. Ce n'était qu'un instant parmi  les millions d'instants qui lui restait à vivre et découvrir, mais c'était probablement son instant. L'instant d'Octave. Il préférait frôler le danger, frôler les lèvres juste un instant, quitte à se brûler. Pas juste frôler la vie. Ca, c'était trop triste.
Luttait-il parce qu'il s'agissait d'Octave ? Etait-ce parce que c'était justement lui qu'il résistait ? Cette personnalité complexe, difficile à appréhender et à cerner, dangereuse aussi, imprévisible. Cet homme qui semblait s'éparpiller dans tout un tas de relations, celui qui semblait pouvoir s'émouvoir de tout, sauf de lui-même. Il n'avait pas menti un peu plus tôt : il ne le détestait pas. Non, plus que ça : il l'appréciait, il aimait ce qu'il découvrait au fur et à mesures que ne chutaient les murs qu'il avait érigés au sein de sa personnalité. Certaines découvertes l'effrayaient parfois, d'autres semblaient l'émouvoir jusqu'aux larmes tandis que certains recoins de son âme le faisaient frissonner de tout son être. En réalité, s'il se ressentait cette envie d'embrasser un homme, Octave en exerçait l'entière responsabilité. Ce n'était pas à cause de lui, mais c'était certainement pour lui.  Il ne voulait pas succomber pour succomber, il voulait succomber au bibliothécaire. Evidemment, cela aurait été encore plus facile de franchir le pas si ce dernier n'avait pas renoncé à venir s'attaquer à la peau fine de son cou, sauf qu'au final, Léon comprenait l'équilibre de ce qu'offrait le bibliothécaire. C'était à Léon de choisir puisque c'était lui qui cherchait des réponses, n'est-ce-pas ? Mais plus que des réponses, Léon avait envie de céder pour pouvoir aussi offrir quelque chose à celui qui avait continuellement l'impression de ne rien mériter. Cette distance, il voulait la combler égoïstement pour lui-même et pour ce qu'il allait en comprendre, mais aussi un peu pour lui. Un peu pour Octave. Il ne savait pas trop ce qu'il représentait pour lui, mais quoi qu'il en soit, c'était à deux que Léon souhaitait succomber.

__ Vas-y, c’est le moment, tant que tu me hais un peu, tant qu’on est encore galvanisés pour nos entêtements, et que tout nous éloigne. Dans les deux cas, quelque chose te semblera fatalement être une évidence, soupira-t-il contre sa bouche.  

Une fraction de seconde, il s'attarda dans les yeux verts et les rivages des propres envies d'Octave. Un centième de seconde il écouta leurs respirations erratiques. Un millième de seconde, ses yeux gris s'attardèrent sur les lèvres rouges entrouvertes. Puis il ferma les yeux dans le même élan qu'il se tendit vers Octave, sa lèvre inférieure frôlant la bouche de l'homme dans un long soupire. Le contact brûlant le dérouta. C'était exactement ça : il était dérouté. Il avait conscience de la présence du bibliothécaire contre lui, de sa respiration qu'il goûtait, de son coeur, qu'il sentait battre contre son torse, mais il était presque incapable de saisir avec exactitude ce qu'il ressentait. Si son esprit résistait encore un peu, son corps, lui, n'essayait plus de rejeter le plaisir qu'il éprouvait à cette lente caresse et l'étudiant se sentit aspiré, encore et encore, contre Octave. Ses bras, qu'il avait tenus résolument immobiles le long de son corps, tressaillirent et les doigts de chacune de ses deux mains vinrent saisir les hanches du bibliothécaire avec précipitation, alors que ses lèvres butinaient celles d'Octave de nouveau, arrachant un gémissement frustré à l'adolescent. Il tentait de séparer les deux : son esprit encore alerte, et son corps qui semblait ne plus vraiment être sous contrôle. Son esprit était brumeux, essayant de trouver une réponse à la question qui avait motivé de combler la distance : était-ce agréable ? Ressentait-il autre chose que de la honte ? Est-ce-qu'il avait envie de plus ? Sa conscience semblaient vouloir s'accrocher  à des détails futiles : à la peau juste au dessus de l'arc de cupidon, qu'il éprouvait alors qu'il frôlait de nouveau sa bouche, et qu'il sentait légèrement moins douce que celle des femmes qu'il avait embrassé. A cette odeur plus boisée, à la force des doigts d'Octave qui emprisonnait sa taille, à l'absence de poitrine du buste qu'il sentait se presser contre lui. Tous ses minuscules détails effleurèrent sa pensée, mais il n'arriva pas à y accorder une grande importance. Parce que son corps lui, brûlait : il avait l'impression de ne plus rien contrôler, comme si une volonté extérieure avait pris possession du centre de contrôle chacun de ses muscles, alors que ses doigts tremblants remontaient le long de la taille d'Octave, longeaient les épaules avec fébrilité jusqu'à venir se glisser  autour de son cou, ses pouces longeant l'angle de sa mâchoire pour venir épouser le galbe de ses joues, alors qu'il attirait Octave un peu plus contre lui. C'était comme si une étrange drogue ne lui ôtait toute retenue, alors qu'il inclinait doucement la tête sur le côté, ravissant un nouvel effleurement, un peu plus avide que le précédent, capturant la lèvre supérieure d'Octave entre les siennes. Ses joues étaient en feu et il poussa un nouveau soupire, conscient que la réalité, c'était de sentir son esprit se tordre dans tous les sens en essayant d'ordonner toutes les informations que ses sens envoyaient, alors que son corps, lui, semblait vouloir s'éparpiller un peu plus, pourvu qu'il ne ravisse encore un peu de la promiscuité avec Octave. La réalité, c'était de sentir que le premier effleurement de leurs lèvres n'avait répondu à rien, que le second l'avait enflammé et qu'il y retournait une troisième fois, absolument pas pour satisfaire le besoin de comprendre de sa conscience, mais totalement pour succomber à la litanie de supplice que son corps lui faisait ressentir lorsqu'il tachait de mettre fin au contact. La réalité était survenue trop vite, et il ne contrôlait plus grand chose. Par réflexe, ses doigts s'étaient mis à caresser la nuque d'Octave, juste à la naissance de l'implantation de ses cheveux et Léon saisissait ce qui aurait dû être logique : il aurait dû être plus hésitant, plus timide, il n'aurait jamais dû fondre avec autant de facilité, comme s'il prenait conscience que tout ce qui l'avait empêché d'avancé avant n'avait en réalité tenu à pas grand chose. Il aurait sans doute dû prendre plus le temps de réfléchir avant d'avancer, mais en réalité, il ne s'était absolu pas attendu à ça. La timidité ne s'était installé qu'une minuscule seconde, avant d'être balayée par des vagues de contentement, qui sortaient de ses lèvres par des soupires saccadés alors qu'il revenait une nouvelle fois épouser le contour de la bouche tentatrice. Il avait du mal à respirer, du mal à réfléchir, à relâcher le visage d'Octave pour mettre fin à ce qui aurait juste dû être une expérience lui fournissant une réponse. En lui, Léon sentait que quelque chose tirait dans le sens contraire et voulait prolonger la découverte. Nouveau soupire. Nouveau frôlement de leurs lèvres alors qu'il approfondissait un peu plus la caresse, se décollant du bois de l'étagère pour mieux se rapprocher d'Octave. Il lui était arrivé de se noyer dans des baisers, autrefois, jusqu'à en perdre la raison, mais ceci était différent. Il ne contrôlait plus rien. Des bouts de lui même semblait se casser, s'éparpiller contre la bouche brûlante, se fendre alors qu'il serrait un peu plus Octave contre lui.
Puis, enfin, la conscience qu'il était dangereusement prêt de s'abandonner totalement. Un sursaut de retenue le fit tressaillir et il se recula lentement, à bout de souffle, les lèvres encore brûlantes et entrouvertes, les joues rouges. Il rouvrit les yeux, les écarquillant alors qu'il réalisait ce qu'il venait de faire. Il resta suspendu quelques instants, son torse se soulevant sous les assauts de sa respiration erratique. Ses doigts lâchèrent les joues d'Octave, ses pouces glissant contre sa gorge, effleurant le col de sa chemise entrouverte alors qu'il posait ses mains son buste, exerçant une douce pression pour l'éloigner, un peu. Juste un peu. Il avait besoin d'air pour réfléchir. Il essaya de parler, échoua, reprit une longue inspiration, cherchant le réconfort des yeux émeraudes, puis détourna les yeux sous l'intensité qu'il y lu.

__ Je... souffla-t-il du bout de ses lèvres encore gonflées par le baiser et qu'il sentait presque à vif, toujours brûlantes. Il déglutit, avala sa salive, chercha de nouveau à reprendre une respiration régulière. Ses doigts continuèrent à descendre le long de la chemise d'Octave, suivant le tracé des boutons. Rien n'était à sa place dans son esprit, tout chavirait au profit de ce dont il prenait doucement conscience. Il venait d'embrasser un homme. Tu... tenta-t-il, avant qu'un faible sourire de contrariété n'arque sa bouche. Il secoua la tête, frustré de ne pas réussir à parler, levant légèrement la tête vers le plafond, poussant un autre soupire. Il ferma les yeux, cherchant  un peu de calme. Il trouva l'obscurité et fit une pause sous le voile de ses paupières, jusqu'à ce que son souffle ne retrouve un peu plus de sa régularité. Ce n'était pas parfait, mais c'était mieux que rien. Il baissa de nouveau la tête, rouvrit les yeux. Métal contre émeraude. Son coeur rata un nouveau battement. J'ai besoin de savoir, articula-t-il lentement alors qu'il se reculait avec lenteur de quelques centimètres, son dos s'appuyant de nouveau contre le bois de l'étagère, sa tête se balançant légèrement en arrière pour venir trouver appuie sur la planche. Est-ce que je succombe seul, ou bien est-ce-que tu ressens aussi... continua-t-il, buttant sur les mots, s'agaçant de nouveau, sa langue claquant de frustration. Son incapacité à s'exprimer l'exaspérait. Ses mains se serrèrent quelques secondes contre l'abdomen d'Octave, puis remontèrent vers son visage. Du bout des doigts, il redessina le contour des lèvres encore chaudes du baiser prodigué, appuyant avec la pulpe de ses phalanges contre la chaire rosée qui promettait de le hanter encore longtemps. Le contact était doux, quoi qu'appuyé d'un soupçon d'effervescence. Ca... souffla-t-il, désespérant de trouver un mot, alors qu'il effleurait de nouveau les lèvres, brûlant toujours de désir sans réussir à s'en défaire. Céder à la tentation ne l'avait pas débarrassé d'elle. Il ne voyait, ne sentait et ne respirait plus que tentation. Mais il la voulait partagée, pas juste motivée par la culpabilité d'Octave, ou son envie de l'aider à comprendre. Il voulait de son envie à lui et quelque part, réalisait qu'il avait très envie de le tenter également, comme lui ne s'était pas gêné de le faire. Suis-je le seul à vouloir recommencer ? demanda-t-il dans un chuchotement. C'est presque pire,avoua-t-il en se lamentant presque, se mordant les lèvres. Est-ce que Oscar Wilde à une autre proposition, lorsque céder ne suffit pas à faire disparaître la tentation ? demanda-t-il, son pouce lâchant enfin les lèvres d'Octave pour glisser lentement le long de son cou, éprouvant la peau, cherchant à le faire frissonner.


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MessageSujet: Re: [18 Dec 97] Discordances Lun 3 Sep 2018 - 17:34

Qu’est-ce qui était le plus important ? Léon décidant de concéder à sa demande plus que romanesque, ou Léon se refusant même le droit d’essayer ? Quelle éventualité était la plus révélatrice pour ses désirs ou son dégoût, pour l’évidence de son cœur ? L’insistance du baiser pouvait suffire à rendre indubitable le dégoût, ou la couardise, tout comme le consentement aidait parfois à dissimuler une mollesse de caractère. Octave ne savait même pas ce qu’il préférait, tant ses envies étaient intrinsèquement et froidement liées à son sens de la justesse. Le plus important était que Léon ne se mente pas à lui-même et que par conséquence, il ne lui mente pas non plus. Mais peut-être que s’il essayait de l’embrasser, il verrait de toute façon l’hésitation de celui qui ne voulait pas vraiment, mais s’y forçait pour tenter l’impensable. Ce qu’il voulait importait donc bien peu face à l’éventualité d’avoir ce qui fut longuement redouté puis encensé, pour conclure à une malheureuse maladresse de curiosité. Simplement, il estimait davantage un dégoût franc plutôt qu’un acquiescement incertain. Quelque part cependant, il aurait aimé ne pas avoir à être le témoin et le destinataire de ce choix ; que ce choix fut fait il y a de nombreuses années lorsque d’un regard, un jeune homme aurait déjà su faire manquer un battement au cœur de Léon, lui laissant le loisir de se glisser dans la même faille temporelle. Alors, se tenant en face du bibliothécaire, il se serait contenté de reconnaître le même manquement, sa texture familière et sa saveur jamais contentée de façon satisfaisante, et s’y serait joyeusement jeté avec insouciance. Toutefois, c’était Octave qui aujourd’hui troublait toute son entité, et parce qu’il chérissait suffisamment l’étudiant pour vouloir son bien, il ne pouvait se contenter de négligemment ravir son regard, déconcerter d’un seul sourire insistant tous ses désirs, puis s’en aller avec la certitude de ses charmes. Il ne pouvait s’empêcher d’être prudent, sans consentir pour autant à imiter l’innocence. A l’instar de Léon, qui tergiversait avec ses convenance, Octave savait pertinemment ce qu’il voulait ravir et les raisons qui l’y rendaient si susceptible : Léon lui plaisait ; suffisamment pour qu’il songe à récompenser son corps de son affection, qu’il veuille révéler par la douceur et l’extase brûlante tout ce qu’il aimait en son caractère. Il ne prétendait pas à quelque chose de foncièrement profond et là résidait tout le problème : il ne savait pas exactement ce que Léon allait sacrifier en se confiant. Est-ce que Octave en valait la peine ? Léon allait-il à jamais lui tenir rigueur pour son choix, si jamais leurs chemins se vouaient à la séparation après quelques brefs baisers ? Allait-il le maudire pour avoir éveillé un feu dont il ne connaissait rien, ni même comment l’éteindre ? Octave percevait instinctivement tous ces dangers, sans parvenir à les estampiller d’angoisses concrètes, se contentant d’attendre l’étreinte définitive, se rassasiant de la beauté classique du reflet humide, lisse, pâle, translucide, que laissait la lumière orangée sur la lèvre inférieure du jeune homme, que l’envie hésitante détrempait d’une nappe uniforme, imprégnant de son cuivre jaune la chair replète de son désir. Cet éclat solaire était à la juste hauteur de ses yeux et ce fut vers elle qu’Octave tendit sa bouche renflée, couvant de son regard olivâtre tantôt l’objet de son désir, tantôt les yeux ivres de couleur et d’indécisions. Dans un soupir sifflant, il comprit avec une lucidité de l’ordre des révélations que c’était définitivement ce qu’il voulait. Maintenant, il voulait être le sujet de ce sacrifice. Et peu importait que cela finisse par du vide, un peu de honte et un recul forcé : il voulait de ce baiser comme on voulait être touché par la grâce.

Le lustre de la témérité brilla trop brièvement dans le regard de Léon avant qu’il ne s’élance, et Octave n’eut pas le temps de comprendre qu’il s’agissait d’un gage pour pouvoir convenablement s’y préparer. Il ferma les yeux un instant trop tard. L’attente lui avait semblé si longue et obsédante qu’il eut à peine le réflexe d’ouvrir légèrement la bouche ; seulement pour sentir un bref effleurement tourmenteur. A la trace douloureusement glaciale que son passage laissa sur sa bouche, Octave comprit que cela ne pouvait décemment pas suffire à contenter quoi que ce fût. Une goutte d’eau frustrante à l’orée de sa soif, qui n’était pas parvenue à le désaltérer, seulement à davantage assécher ses lèvres. Pauvre fantôme récalcitrant, dont il ne parvenait pas à se débarrasser ! Léon sembla se rendre compte de cette carence proprement insuffisante, au point où elle éveilla en lui une tension nerveuse qui arqua son corps et lui fit attraper les hanches d’un Octave pantelant et fronçant déjà ses sourcils sous la profonde insatisfaction. Il avait proposé un baiser, pas un accident de voltige ! Aussitôt Léon écarté, qu’il ouvrait brusquement ses paupières pour constater l’éloignement et s’en offusquer, mais l’adolescent vif d’impatience coula à nouveau contre sa bouche. Octave s’en apaisa, son irritation enfin contentée et la conscience aiguë qu’il ne devait rien brusquer le gardèrent sage et mesuré. Cette récompense avait tant tardé qu’il était prêt à dévorer la bouche volage et fuyante, mais il s’épanouissait en fait tout autant sous le plaisir docile de ne rien faire que subir. Penché sans contrainte contre l’étudiant, il goûtait à sa frustration sans lui imposer la sienne, appréciant seulement son doucereux désespoir, tout en le sentant encore bien peu disposé à s’abandonner complètement. Je peux ? qu’il s’emblait lui demander, et Octave y répondait en se laissant un peu plus alanguir contre son corps cambré, Oui, tu peux. Ses baisers ressemblaient à une aventure dans l’eau froide et il éprouvait bien plus leurs souffles concurrents, qui trébuchaient entre deux frottements incomplets, que la chaleur moite et parachevée de leurs bouches. Où était donc passée l’impétueuse jeunesse qui se consumait en baisers poisseux ? On entendait davantage leurs soupirs las dans la bibliothèque que l’écho moite de deux chaires qui s’adorent. Ecran d’hésitante pudibonderie qu’Octave respectait, et qui s’imposait entre leurs deux corps pourtant résolument scellés, les traversant comme des vibrations lointaines de signaux de détresse.

Consciencieusement, inlassablement, Léon passait et repassait ses lèvres sur leurs jumelles obéissantes, rebroussant et taquinant leur velours brûlant. Octave dut se résoudre à encore plus d’allégeance lorsque des mains remontèrent jusqu’à son visage pour le soumettre à une coupe de doigts étoilés. Il rejeta légèrement sa tête vers l’arrière, ainsi que lui ordonnèrent les paumes sous sa mâchoire, un soupir de fièvre languide accompagnant cette complète abnégation. Il devait encore attendre avant de pouvoir devenir féroce sans effrayer la graine d’hésitation qui gardait Léon à la surface de son être. Baiser amical, conciliant, affamé, mais qui ne s’autorisait pas vraiment le plongeon décisif. Tout cela n’avait pas encore l’ardeur dans laquelle Octave aurait souhaité pouvoir se confondre et s’oublier, mais la tendresse exquise de la bouche étudiante ne manqua pas de lui prodiguer un ébahissement extatique. Il trouvait une saveur délectable dans le contraste entre la caresse de leur idylle prudente et la congestion brutale de ce qui aurait suffi à le satisfaire. Seuls ses doigts, solidement agrippés à son dos, témoignaient d’un manque qu’il ne pouvait manifestement pas combler par cette pression hors de propos, car les caresses de Léon se satisfaisaient d’un jeu éthéré de glissements secs. Enfin, il gagna en audace et osa goûter sa lèvres entière, Octave profitant de la promiscuité offerte pour presser sa bouche définitivement contre celle de Léon, en comblant parfaitement la courbe sinueuse – seule passion manifeste qu’il parvint à patiner entre deux incertitudes sans paraître insistant. Leurs lèvres lui parurent absurdement identiques. Il sentait, à la façon dont se courbait la pulpe de la bouche précieuse contre la sienne, la forme d’oiseau de mer aux longues ailes qu’avait l’arc étudiant. L’inférieure, pleine et maussade, communiquait à son expression ordinaire un semblant de brutalité. Ici, il n’y avait qu’une douce chaleur, un peu tendue alors qu’ils s’opposaient. Mais en réalité, ils ne se touchaient définitivement pas assez. Désespérément, il voulut fondre tout entier et forcer cette plaie qui refusait de s’ouvrir davantage, se complaire au cœur du feu ambré et devenir ivre de fièvre… Plus tard, peut-être. Pour l’instant, s’étouffant de ne pouvoir respirer, il laissait Léon éprouver l’entaille de son désir sans le provoquer, esquissant son enthousiasme en exerçant une infime pression pour mieux joindre leurs bouches – tentative toujours insatisfaisante tant il ne parvenait pas, dans un angle ou l’autre, à contenter son besoin de plénitude furieuse. De toute façon, personne ne s’aventurait à mordre à pleines dents ce dont il ne connaissait ni la texture, ni le goût véritable et si Octave savait déjà qu’il aimait cette saveur, Léon n’osait pour l’instant qu’en tenter le rebord satiné, ignorant peut-être encore que la douceur de contour ne valût pas le cœur fiévreux de la plus tendre des obsessions.

L’étudiant ne voulait pas s’abandonner et c’était compréhensible ; il confirma d’ailleurs son manque de ferveur en rompant brusquement, dans un sursaut nerveux, la chaleur de leur baiser. Octave fronça les sourcils et éprouvant le manque subit, l’absence désagréable de ce qu’il avait commencé à accepter comme une intrusion dont il ne pouvait se passer tant elle le complétait, quoi que pas entièrement, mais suffisamment pour le rendre mécontent de son absence. Alors que la rancœur mielleuse recouvrait ses yeux d’un voile opaque, il se maîtrisa étonnement bien et contrairement à l’étudiant, dont le souffle haletant asséchait ses lèvres devenues âpres à force de se frotter. Octave, quant à lui, avait la respiration étonnement imperceptible. Il regarda seulement la bouche précieuse s’éloigner, constata les joues empourprées et la lueur tout aussi contrariée qu’avait laissé leur baiser abrégé dans les yeux de Léon. Très vite toutefois, il se fit assaillir par un saisissement cru et Octave se fit éconduire doucement mais durement d’une main pressée contre son torse. Il s’humecta les lèvres, lâcha un bref soupir et se figea finalement dans l’attente. Ses mains étaient devenues plus souples et n’exerçaient qu’une pression négligeable dans le dos de l’étudiant. Il se redressa, puis se cambra, rejetant la tête vers l’arrière et laissa au grand explorateur le recul pour découvrir ce qu’il venait de déterrer. Est-ce que ce préambule lui plaisait ? Octave se rendit soudain compte à quel point son entreprise était en vérité stupidement risible : il s’agissait en effet d’une grossière préface, qu’il avait subtilement proposée en s’imaginant que ça suffirait à balayer toute l’étendue compliquée que relevait le sens des convenances. Ou bien n’était-ce tout simplement pas assez pour lui ? Il n’avait pas besoin de regarder par le trou de la serrure, il savait déjà que ces passions pouvaient contenter les plaisirs de son corps et de son esprit. Sa conscience en voulait, en attendait naturellement plus. Finalement, il se reconnaissait une impétuosité un peu brutale qui, après une si longue attente, ne pouvait se contenter d’une douceur qui se retenait par égard pour un frein qu’il n’avait depuis longtemps plus dans son caractère. Octave considéra leurs baisers avec les yeux de l’hésitation pudique de celui qui éventuellement croyait qu’on embrassait la virilité autrement. Et peut-être que ce n’était pas tout à fait faux. Léon lui avait concédé finalement beaucoup de douceur, de respect et d’intimité, tout en lui révélant le nimbe de son désir. Mais quand bien même s’étaient-ils embrassés, il savait que seule une réitération allait être la preuve de sa passion définitive. Par la force d’une vie vécue, Octave domina bien mieux les effluves de frustration exaltée qui se déploya en vague depuis sa bouche, où il sentait du bout de la langue quelques saveurs étrangères se diluer contre son palais. Seule la fébrilité de l’incertitude le gardait insidieusement éveillé et plutôt que de succomber à l’ivresse, il suivait avec une attention particulière toutes les réticences où insatisfactions de l’étudiant. Qu’il vienne… qu’il vienne et qu’il s’abatte une seconde fois, alors sa confusion ne sera plus due à une frustration, mais à un trop plein. Son torse s’appuya légèrement contre la main qui le retenait, insistant sur une distance qu’il ne voulait pas supporter trop longtemps. Encore, j’ai encore soif !

« Je… Tu… »

Bégaya-t-il et Octave avisa le bref sourire nerveux qui avait auréolé la bouche enflée et rouge. Tout n’était définitivement qu’attente ! Ce qui aurait dû être une évidence cherchait maintenant maladroitement ses mots en s’exaspérant. Ces baisers ne l’avaient-ils convaincu de rien, à part de son propre courage insensé ? Lâches, les doigts avaient quitté son torse pour glisser plus bas, comme s’il renonçait à son combat sans être toutefois capable d’abdiquer. Les yeux se fermèrent, s’abstrayant de la réalité, mais Octave n’osa bouger pour n’avoir reçu aucune réponse. Il voulait des mots, il voulait la confirmation que ce fut assez, que la fièvre de sa bouche avait estompé celle de l’étudiant, ou l’avait enflammée davantage. Il réalisa que sa frustration était due à son manque courtois de concours : dès le premier effleurement, Octave avait compris qu’ils étaient peut-être guidés par deux envies semblables, mais leur réalisation dans le monde se faisait encore de façon bien distincte et ne pas brusquer Léon de sa propre pétulance lui demanda une précaution qui réduisit sa connivence jusqu’à la rudimentaire participation, tout en l’attisant horriblement. Foncièrement et par extension, sa faim renouvelée le convainquit de l’inachèvement que représentait ce premier interlude. Sa décision ne pouvait pas s’arrêter à ça, Léon n’avait encore goûté à rien. S’en rendait-il seulement compte ?

« J’ai besoin de savoir. Est-ce que je succombe seul, ou bien est-ce que tu ressens aussi… Ca. »

Sous le défaut de mots, ses doigts étaient venus dessiner le contour de ses lèvres et à la réitération du toucher, Octave sentit à quel point sa bouche était encore maladivement gorgée de désir, comme les deux moitiés d’un fruit mûr et pulpeux. Magie tactile, infinie patience. Pointe des doigts pipant la pesanteur. Son indulgence ne parvenait pas à exprimer le malaise du désir massif, du désir engluant, qui revint en marée haute joliment assombrir le revers de ses yeux, rivés sur la source de sa gravité soudaine. Son imagination convergea, culmina jusqu’à devenir maladive, mais il demeurait immobile à sentir enfler un peu plus la chape de l’intenable envie. C’était donc ça ? N’avait-il pas déjà prouvé à plusieurs reprises qu’il l’eut voulu probablement bien plus que Léon lui-même, dans son inconscience ? Ou la question était-elle finalement plus essentielle et intrinsèque à l’état immédiat des choses ? Les doigts sur sa bouche l’empêchaient de mener à bien sa considération ; il refusait de se faire martyriser davantage et voulait mordre ce corps qui ne savait pas plus parler que toucher. Les yeux voilés par la grisante ivresse, Léon le regardait en ne semblant percevoir de son allure que les infinis détails, ainsi que son désir, qui évoluait d’une tentation à l’autre sans que jamais ne cesse l’impérieuse volupté ! Que devait-il donc ressentir ? Quel était ce « ça » mystérieux ? Qu’est-ce que l’étudiant avait pu découvrir à l’orée de sa bouche et dont Octave semblait dénué ? Dans son hésitation à revenir ou à mettre les bons termes sur ce que Léon ressentait, il pensa trouver une piste, jusqu’à ce que la suite ne vienne brouiller un peu plus les limites de sa compréhension.

« Suis-je le seul à vouloir recommencer ? »

En quel honneur devait-il être le seul à avoir ce privilège ? Octave se trouva soudain trop sage peut-être, voyant dans la brume opaque de son insatiable vigueur l’absence d’une réponse claire qu’il aurait pu manifester autrement qu’en laissant à Léon le loisir de tout découvrir par lui-même. C’était une éventualité, mais l’intuition suivante le paralysa, alors qu’il réalisait l’étudiant bien plus sagace qu’il ne l’aurait cru capable en un tel instant. Se pouvait-il qu’il le pense capable de se sacrifier dans le seul but de découvrir si leur dispute avait lieu d’être ? Ses yeux s’ouvrirent plus que de coutume, sincèrement surpris que de telles considérations ne soient venues restreindre les élans de sa fièvre amoureuse. Le pensait-il si gentil au point d’être purement dénué de tout intérêt ? Il était vrai qu’Octave n’aurait rien osé sans son accord, compte tenu leur passif compliqué, et aurait-il probablement pris sur soi un éventuel refus, comprenant qu’il s’agissait de libertés qu’il avait lui-même imposés pour garantir à Léon un épanouissement sans heurt. Mais il s’était déjà imaginé lui ravir un baiser contre sa volonté, rien que pour satisfaire égoïstement sa propre concupiscence, même si ce fut sans passion ni volonté de la part de l’étudiant. Cependant il l’avait embrassé, passablement frustré par ses frottements superficiels, tout cela sans lui formuler la moindre réponse définitive lui prêtant un quelconque droit sur son corps. L’enchevêtrement complexe de leurs désirs semblait encore plus confus qu’avant leur baiser. Mais enfin ! Octave pensait pouvoir répondre à cette question, à cette accusation de désintéressement dont il aurait fait preuve à l’égard de l’étudiant pour rendre son choix plus aisé. Effectivement, il ne lui en aurait pas tenu rigueur dans le cas contraire, il ne lui aurait pas fait comprendre que les lèvres étaient sacrées par le feu et les sacrifices de l’amour, et qu’il ne fallait pas les contrarier, parce qu’elles attendaient souvent des sacrifices. Après tout, il avait consenti à démystifier ses envies, les rendant simples l’espace d’une exception, avant de leur rendre les lettres de noblesse qui leurs revenaient de droit. Il avait sincèrement aimé ce baiser, tout en comprenant à quel point par son geste de désacralisation, il l’avait rendu moins important, réduisant par la même occasion l’abnégation nécessaire à une pareille gratification. C’était sans doute la raison pour laquelle Léon lui avait semblé timide dans sa faveur - non pas dans sa soif, mais dans son abandon. A raison ou à tort, Octave avait voulu leur échange plus simple et dénué de conséquences comme il pouvait en avoir ; façon de dédramatiser quelque chose dont l’étudiant avait peur et semblait avoir honte : ce n’étaient que des lèvres, ce n’était qu’une envie et pour la première fois, elle pouvait bien être aussi innée que le besoin de respirer. Et en même temps, ce grossier abrégé ne paraissait finalement pas convenir à Léon, qui demandait à ses lèvres davantage de valeur. Si c’était ce qu’il voulait avoir, Octave était prêt à sacrer sa bouche à nouveau, à lui rendre sa sensibilité et son affection vitale, ses envies et son inassouvissement et avec cela, toutes les conséquences – qu’il allait de toute façon taire parce qu’il voulait que tout fut miel et sucre d’orge ce soir pour Léon. Curieusement, l’envie de mordre les doigts inquisiteurs se décupla, comme si son désir ne fut soudain plus que fureur possessive.

« C'est presque pire… Est-ce que Oscar Wilde à une autre proposition, lorsque céder ne suffit pas à faire disparaître la tentation ?

- Non. Mais moi j’en ai une. Tu recommences. »[b]

[b]D
it-il dans un sourire de demi-lune, chassant d’un este négligé et négligeant les doigts étudiants du revers de la main. Même dans son cou, ils lui parurent représenter une contrainte supplémentaire ; après toute cette retenue, il avait besoin de liberté ! Cependant, liberté ne voulait pas dire brutalité et Octave tarda, respectant de façon exaspérante la distance que Léon avait imposé plus tôt. En observant le cou à la pâleur mate, il sentit ses pupilles se dilater, obscurcir son regard, ses lèvres se tuméfier légèrement, s’assécher, du vague sentiment de puissance qui lui montait aux joues et les colorait subtilement, comme si cela le gênait presque, ce qu’il comptait faire. Quelque chose de très bestial fleurissait en lui, soulevant son buste d’une respiration exagérément lente. A force de l’avoir envisagé avec tant de précaution, il lui paraissait soudain difficile d’imposer à Léon ses volontés, qui paraissaient presque vulgaires en comparaison des chastes caresses. Mais une telle beauté ne devait pas rester à l’abri des regards, à jamais pure de toute souillure ; elle voulait qu’on l’observe, qu’on la mesure et la pèse, qu’on la touche et la salisse. Puis, l’innocence non feinte de Léon et sa complète confusion lui prêtèrent des pensées particulièrement salaces en compensation. Mais par esprit de contradiction, et parce que ce qu’il avait à donner patientait déjà depuis longtemps, Octave garda une distance qui cambra sa jolie taille, regardant Léon du fond de son désir avec cette courbure du corps qui suggérait le proche abandon et un inévitable danger, comme s’il fut un serpent charmé. Maintenant que tout semblait autorisé, au moins en vertu de ce que Léon n’avait pas encore découvert, Octave prenait un malin plaisir à rester loin en apparence, nourrissant en lui une ombre d’impatience mesurée. Toutefois, il fallait bien finir par céder et lentement, il délaissa le dos de l’étudiant pour remonter vers son cou. De toute façon, il était déjà acculé contre l’étagère et Octave n’avait qu’à presser légèrement pour sentir les limites de la chair congestionnée. Ses paumes se posèrent dans son cou, vaguement brutales, alors que ses pouces dessinaient le contour carré de sa mâchoire, l’obligeant à garder la tête droite, quand bien même il lui faudrait se hisser sur la pointe des pieds pour l’atteindre. Tandis que les doigts épousant la nuque solide en la gardant assujettie, ses mains serraient son cou d’une étreinte suffisante pour sentir le sang battre au creux de ses paumes. La pression qui glissait contre sa peau l’échaudait passablement et glissant le long du corps étudiant pour atteindre sa bouche rehaussée, Octave la gratifia d’un lent baiser éthéré.

Ses yeux avaient semblé brûlants, mais la concupiscence illustrée s’acheva en une simple pression de lèvres pleines. Il les éprouva, appuya pour constater leur pulpe doucereuse, puis s’éloigna comme il était venu, reprenant ses distances sans lâcher le cou qu’il enserrait dans le carcan de ses griffes. Le baiser resta chaste en comparaison de la sévérité à la limite de la douleur avec laquelle il l’enlaçait. Voir Léon souffrir de son manque l’exaltait méchamment. Il songea même à réitérer ce frottement simple et au plus haut point insatisfaisant, mais il sentait que quelque chose s’accumulait dangereusement dans sa bouche et qu’il lui fallait combler. Octave était redescendu sur ses talons et après voir avisé la rougeur aux joues de l’étudiant et le voile opaque de ses yeux propres, il se hissa à nouveau vers la chair tendre et humide et tout en remontant, il laissa son envie converger dans son regard. L’un de ses pouces bougea, esquissant la courbe du jeune visage jusqu’au menton, sur lequel il exerça une pression ne reconnaissant aucune contestation. Ses propres lèvres s’entrouvrant par mimétisme, tandis qu’il regardait luire les dents blanches que le souffle asséchait et à leur ombre, la langue d’un rouge sombre et pourpre se mouvait dans la lueur disparate tel un monstre marin. Il observa un instant pulser d’une vie cardiale cet antre secret, ne prêtant pas attention au menton qui résistait naturellement, puis conclut qu’il n’avait pas envie de l’embrasser en fait. Il avait plutôt envie de goûter ces lèvres d’une autre façon, d’un coup de langue pour récolter la saveur suave de sa salive, qu’il avait brièvement sentie lors de leur premier baiser. Ce qu’il fit, d’un petit coup de langue sur sa lèvre inférieure, juste pour en apprécier la texture et s’en éloigner, recueillant le goût de la bouche léonienne contre son palais. Il n’avait cure des yeux étudiant, de sa protestation timide ou de la bizarrerie de son envie : il le traitait ainsi que ce fut demandé, en succombant. Proprement, il s’en fichait. Le goût lui plut, mais ce fut trop timide, alors Octave recommença, cette fois d’un bout à l’autre de sa lèvre, et non plus sur son ourlet le plus charnu. Ses sens concédèrent que c’était bon, agréable au point où il pouvait savourer cette plaie plus concrètement. Plein d’une adoration irréductible, jetant un regard sans équivoque à Léon, il l’embrassa finalement, sentant d’abord la tiédeur de ses gencives contre sa langue, puis quelque chose de beaucoup plus brûlant et vivace. Son corps se serra, se comprima et sembla se rétracter vers ce baiser, qui voyait s’ajuster à la perfection deux bouches rouges. Il y dévora, rebroussa, taquina et s’abreuve de la chair tendre et intime, de ce trésor qu’il avait convoité dans son imagination. C’était de ces baiser qui ne laissait pas le loisir de gémir, tant il comblait bien le moindre espace, autorisant à peine la respiration et seulement un halètement sifflant. Son insistance possessive fut telle qu’il dut par la force garder Léon proche en suppliant sa tête de ne pas reculer davantage en l’enlaçant de ses doigts déliés, désirant toujours mieux l’étreindre, avec toujours moins de différences les séparant, explorant maladivement la courbe absolument délicieuse de son arc et la douceur particulière de ses lèvres, qu’il épousait, épuisait, usait. C’était de ça dont il avait rêvé, de cette plénitude qui restreignait ses sens à l’unique union de deux corps, au point où les caresses et autres enlacements perdaient de leur force et de leur sens : aimer cette bouche réticente, apeurée, il n’y avait plus que ça qui comptait.

Octave connaissait sa fougue, sa force destructrice et sa capacité à ne rien remarquer lorsqu’il s’abandonnait pleinement, alors il lui fallut amorcer une rupture, expérimenter la séparation de leurs lèvres fermement scellées, seulement pour se rendre compte à quel point il voulait que jamais ça ne s’arrête. Mais il recula suffisamment pour sentir un froid picoter sa chair à vif, sentant dans sa bouche le goût de l’autre tout autant que son absence. Tout du long, son nez avait frotté contre la joue de Léon et il ressentit une sorte d’irritation à l’air libre, morsure de sa virilité qui repoussait doucement et ponçait sa peau tendre. Là aussi, l’absence, le vide. Son regard chercha celui de Léon, espérant y déceler une autorisation quelconque, mais se rendit compte qu’il n’en avait pas besoin. Il voulait le découvrir contre son gré, dans la surprise et l’impuissance, lui imposant tout sans scrupules jusqu’à la façon dont il devait respirer pour pouvoir survivre à la chaleur enivrante de leur union. A force de rester à la même hauteur, ses pieds finirent par se crisper d’une douleur nerveuse et il dut redescendre pour les soulager, entrainant la nuque de Léon vers le bas et avec lui, son visage, qu’il ne lâchait pas. Il reprit haleine, sentant à quel point ce baiser l’avait essoufflé, se rendant soudain compte de leur étreinte qu’il voulait à nouveau oublier le plus vite parce qu’ici, juste là, entre ses lèvres luisantes et lustrées auxquelles il jetait un regard ponctuel, il y avait quelque chose de plus doux, de plus vrai et sincère que tout ce qu’il pouvait trouver en caressant simplement sa peau. Il se souciait peu de savoir si Léon commençait à éprouver la morsure de la honte ; lui n’en sentait aucune et voulait à tout prix lui communiquer cette liberté exaltée qui ne s’interdisait rien et satisfaisait son propre besoin. Ici, peut-être, l’étudiant avait-il trouvé une réponse plus concluante. Donner le change et le subir étaient deux exercices bien distincts et Octave pensa vaguement qu’en le soumettant, il pouvait provoquer une sorte de déclic : voulait-il s’y perdre ? Il relâcha la pression sur le menton carré, l’abandonna-même pour le laisser vivre de ses propres volontés et rejoignit sa joue, qu’il creusa d’un pouce acariâtre. La glorieuse trinité, le désir insatiable lui imposa un retour tant attendu et au bord d’un désespoir déroutant, il pesa sur le jeune corps pour rendre leur retrouvaille encore plus féroce. Le dernier baiser, parce qu’il lui paraissait clairement être le dernier d’une lignée ayant suffisamment dompté leur énergie, ne se fit pas moindre, ni plus conciliant. Octave fut habité par une fougue possessive des derniers instants, rythmée par le murmure incessant et organique de leurs brefs éloignements, dont l’utilité se limitait seulement à pouvoir mieux revenir, à s’octroyer dans la distance un nouvel élan, une nouvelle découverte. Ce goût, il l’aimait, au-delà même d’une sensation de texture. Alliance d’une chaleur particulière, d’une sorte d’hésitation mal prononcée de la part de Léon, et d’une naïveté douçâtre qui rendait ces baisers singuliers. Il aimait ce surmenage émotionnel qui le rendait fou et cupide dans sa passion, qui le comblait tout en lui faisant toujours désirer plus. Plus de Léon, plus de sa bouche, plus de sa langue, plus de sa saveur, qu’il sentait jusque dans son nez à force de le boire et de s’y frotter. Dans un élan insupportable, il détacha l’une de ses mains et passa son bras entier autour de la nuque étudiant, s’assurant une prise inaltérable sur sa docilité. Il y aurait de quoi avoir peur, mais en plein milieu de sa convoitise fiévreuse demeurait une précaution très attentive. Octave lui faisait peut-être un peu mal en désirant si désespérément l’étreindre ; il ne lui laissait pas le temps de penser, ni de reprendre son souffle correctement, il le dévorait et s’imposait avec toujours plus d’ambition, donnant l’impression qu’il n’y avait pas d’autre choix que la soumission à ses quatre volontés les plus brûlantes, mais en même temps… En même temps, de la sienne, il chérissait la bouche étudiante, flattait ses lèvres avec une vénération languide, s’adaptait à son rythme tout en imposant celui qui convenait à sa torture, désirant Léon avec une ferveur désemparée. Ce qui semblait égoïste était en fait un don ultimement généreux, car Octave désirait cacher tout de sa vulnérabilité dans ces baisers, voulant farouchement s’y perdre tout entier et n’être plus qu’à lui, à lui, à lui…

Ce qu’il s’autorisa à être sa dernière faiblesse révélatrice lui provoqua un long frisson d’agonie. Il fallut reconnaître la fin : non pas définitive, mais la fin de son endurance. Les limites de ce qu’il pouvait décemment offrir sans sembler prétendre à trop venaient d’être atteintes. Alors, Octave l’enlaça étroitement une dernière fois, se fit soudain plus doux et moins exigeant, puis s’éloigna en glissant sur le côté pour abandonner la bouche de Léon sans relâcher son corps. Il serra finalement les lèvres et déglutit toute la joie mêlée, gardant ses yeux résolument clos, respirant laborieusement par le nez, le front posé contre la tempe de l’étudiant. Il s’en éloigna néanmoins sous peu en retrouvant la vue, mais son regard demeura brouillé par tous les bouleversements qu’il avait trouvés en plein milieu de cette plaie rouge si peu mystérieuse qu’était une bouche. Si Léon n’était pas convaincu de quoi que ce fut à son propre sujet, Octave savait néanmoins maintenant à quel point tout cela avait valu sa peine. Suspendu à son cou, il crut bon de chuchoter :

« Je ne regrette ni les difficultés, ni les tergiversations, ni la rancœur. Au contraire, c’est comme si elles avaient donné plus de profondeur à ce que je voulais de toi. Tu peux m’abandonner ici, je m’en fous, tu peux t’en dégoûter, ça m’est égale. S’il y a quelqu’un à qui ça vaut la peine de tout donner, c’est bien à toi. »

Il savait qu’il venait de faire voler en éclat le mythe qu’il avait lui-même construit du baiser sans valeur, sans forme ni fond, juste pour le plaisir. Il n’y avait pas de plaisir à ça : c’était tellement, infiniment plus. Sans comprendre pourquoi, Octave frotta négligemment son nez contre la joue tiède qui s’offrait à lui, sentant un soulagement incongru le gagner, tels les trois petits points suggérés à la fin d’une phrase. La progression lente lui permit de mieux accepter l’éloignement nécessaire. Il avait suffisamment conscience d’avoir atteint une extrémité indicible pour sentir son désir décroître sous une sorte d’appréhension. Si Léon avait osé expérimenter les prémices de l’adoration, à son tour, Octave pensait lui avoir tout donné. Ou en tout cas, lui avoir laissé entrevoir ce que son désir voulait dire et ce que sa passion pouvait exprimer. A chaque fois, il promettait un abandon semblable, une recherche désespérée de la vérité et ce sentiment incomparable d’absolue confiance en l’intimité et l’appartenance de l’autre. Octave finit par reculer son visage pour longuement dévisager l’étudiant, peinant à croire qu’il avait éprouvé une si déroutante profusion d’émotions, et en même temps éperdument reconnaissant que tous ces rares sentiments lui avaient été prodigués par la bonne personne. Evolutif, il ne s’attardait que peu sur les yeux gris de Léon, préférait la pommette ombrée de rouge, l’angle serré de sa mâchoire, ses lèvres satinées à force d’embrassements, la respiration qui faisait palpiter la dentelle de ses narines… Lorsqu’il eut retrouvé sa contenance, ce qui n’advint pas dans l’immédiat, et reconnut avec recul que le débordement dont il avait fait preuve était de ces exceptions auxquelles il aimait s’abandonner à condition d’en exclure la crainte, Octave consentit à doucement libérer ce corps qu’il avait jalousement fait sien. Négligemment, sans paraître se refermer pour autant, il laissa ses bras glisser sur le galbe des épaules étudiantes jusqu’à ce que ses paumes n’épousent le torse large. Il pencha le front, regarda le sol et s’éloigna définitivement et reculant un pas après l’autre, tout en laissant ses mains aussi longtemps que possible en contact avec la chemise froissée par ses soins. Fatalement, son dos finit par toucher l’étagère opposée et il prit appui de ses bras sur le bois de part et d’autre de son corps. Ses yeux se relevèrent vers Léon, lui offrant cette lueur fiévreuse et pétulante d’un vert riche qu’il savait encore garder l’estampe de sa volupté. Puis, il releva le menton, paraissant attendre une appréciation, comme lorsque l’on sortait d’un bon restaurant ou d’une attraction particulièrement éprouvante et qu’après avoir repris ses esprit, on s’accordait à s’extasier ou à critiquer l’expérience.

Alors ? Alors… ? Et maintenant ? Ais-je fais la bonne différence ? Suis-je en fait tout simplement la bonne personne ? Ou n’y en a-t-il finalement pas ? Octave esquissa un mince sourire, qui n’avait aucun rapport avec la certitude qu’il pouvait avoir quant à sa conquête victorieuse. Il savait que par son baiser, sa réponse, il n’avait pas essayé de le séduire, ni de lui imposer ses charmes, seulement sa plus plate sincérité. Il ne pouvait donc rien gagner en soi. Cette distance qui le creusait, lui permit de comprendre qu’il importait peu de ces corps, parce que Léon continuait à lui être désirable, qu’il avait toujours autant envie de l’apprivoiser, de se sentir vulnérable en sa présence, de se faire surprendre par sa sagacité et sa sensibilité, de le voir hésiter longuement, se confondre, puis découvrir quelque chose comme si ce fut fait au premier jour. Il souriait pour cela, parce que rien n’avait changé et que s’il le pouvait, si on l’y autorisait, il était capable de revenir avec la même force et un abandon tout aussi dévoué et égal que ce fut fait à l’instant où il avait décidé de vivre à l’orée des lèvres brûlantes.

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Le souffle court, Léon regardait Octave comme si la réponse à ses questions pouvait s'inscrire sur le front haut, légèrement parsemé de quelques boucles cuivrées. Ses doigts, fébriles, continuaient de suivre le tracé frémissant de la peau pâle de son cou, effleurant l'épiderme et savourant du bout des doigts le frisson qui parcourait sa peau à lui. Ca, c'était une variable dont il prenait doucement conscience et qu'il avait bien du mal à intégrer sans la remettre en question. L'idée selon laquelle il plaisait à Octave. Il avait déjà tellement à faire avec le fait de le désirer à lui. Sauf que les deux informations étaient bien plus étroitement liées, bien trop entrelacées finalement, pour qu'il ne puisse considérer bien l'une sans assimiler totalement l'autre. Il déglutit doucement, s'attardant sur le visage qu'il caressa du regard avant que ses yeux gris ne se posent avec avidité sur les lèvres rouges sur lesquelles il s'était perdu un instant plus tôt. En tout franchise, cela n'avait rien apaisé du tout. Bien au contraire. C'était comme d'avoir rajouté de l'eau sur de l'huile en feu en pensant pouvoir éteindre l'incendie. Ça lui donnait le sentiment qu'il allait exploser, sans réussir correctement à comprendre en quoi consisterait cette perte de contrôle. Son torse se soulevait de manière erratique, frôlant celui d'Octave lorsqu'il inspirait, pour s'éloigner dans la seconde  qui suivait le soupire plaintif de son expiration. Tout était tellement démultiplié à son contact : de leur colère qui semblait disproportionnée à la facilité avec laquelle ils étaient retombés dans la douceur fébrile en passant par l'incertitude qu'il ressentait. Cette sensation était paradoxale : il avait l'impression d'avoir trouvé la réponse à sa question, découvert la bonne route sur laquelle il souhaitait s'engager sans pour autant en éprouver assez de certitude pour réussir à l'emprunter. Ses doigts continuaient de dévaler l'angle de la gorge, contournant la pomme d'Adam dans un tremblement. Il ne faisait qu'effleurer, comme si quelque chose retenait ses gestes et la frustration finissait par lui nouer le ventre. Ca, et l'indécision qui l'habitait, coulant dans ses veines et se rependant dans chacun de ses souffles, jusque dans la façon où il s'était avancé pour ravir un baiser à Octave. Il voulait plus, sans trouver l'impulsion d'arrêter de résister. Quelque chose ceinturait son désir, emprisonnant suffisament son esprit pour qu'il n'arrive pas à se libérer totalement de l'appréhension de prendre une mauvaise courbure, de faire un mauvais choix. Etait-il vraiment totalement prêt à succomber ? Qu'est-ce-qu’il le maintenait encore assez maître de ses mouvements pour ne pas juste continuer à poser ses lèvres brûlantes sur celles du bibliothécaire ? Parce qu'il avait trouvé ca agréable. Très agréable, même. Déroutant, mais fascinant. Et ce n'était pas que la curiosité de recommencer, il avait tout apprécié, du souffle qui s'était mêlé au sien à l'odeur qu'il avait goûtée du bout de ses lèvres hésitantes. Le jeune homme déglutit avec difficulté, relevant les yeux de cette bouche où il voulait de nouveau se fondre, cherchant du regard une raison de trouver assez de courage pour comprendre, à la fois ce qui le poussait à tant vouloir avancer mais aussi ce qui le rendait si maladivement immobile. Cet état fiévreux en devenait douloureux et lorsque le métal de ses yeux se noya une nouvelle fois dans l'émeraude, Léon demanda presque en suppliant à l'adulte de proposer une nouvelle solution à ce qu'il ressentait. Parce que ce premier baiser n'avait fait que mettre à vif une nouvelle couche de désir, encore plus dévorante et brûlante. Le préfet des verts-et-argent avait l'impression de suffoquer, manquant d'air, se torturant sous la pression du corps d'Octave qui continuait à le maintenir contre l'étagère. Il avait fait le premier pas et maintenant, il se sentait complètement figé, brûlant vif sous un brasier dévorant qui ne faisait que gagner en nouvelle salve de désir ardent.

__ Non, répondit Octave immédiatement et Léon eut l'impression que la voix grave s'était chargée d'une nouvelle énergie. Mais moi, si. Tu recommences, proposa-t-il en balayant les doigts qui se mouvaient sur son cou d'un revers de la main.

Les yeux de l'adolescent se brouillèrent d'incertitude alors qu'il entrouvrait de nouveau les lèvres. Avancer encore ? Il n'était pas certain de trouver de nouveau assez de courage pour venir cueillir du bout des lèvres la réponse qu'Octave semblait lui assurer qu'il trouverait sur la chaire tendre de sa bouche. Ce n'était pas l'envie qui manquait, c'était... Sa respiration trébucha lorsqu'il saisit le regard d'Octave et l'éclat de désir qui y enflait jusqu'à voiler légèrement les deux orbes vertes, véritables phares qui semblaient s'animer d'une vie propre. Le regard était si insistant qu'il eut l'impression que l'attraction le clouait littéralement contre l'étagère, alors même que la pression de ses doigts quittait son dos, froissant sa chemise de nouveaux plis alors que le bibliothécaire usait de son corps pour le maintenir toujours fermement plaqué contre l'étagère. Léon fixait Octave, suspendu à chacun de ses gestes et à chacune de ses expirations, qu'il sentait se mêler à son propre souffle alors qu'il réduisait encore un peu plus la distance les séparant. Les paumes de ses mains vinrent le saisir au cou et la pression qu'il y exerça fit palpiter les veines de sa gorge. Il ne pouvait plus bouger la tête sans avoir à forcer pour se libérer. Peut-être aurait-il dû s'inquiéter d'une pareille étreinte, mais il était bien trop absorbé par la lueur de désir qu'il lisait dans les iris verte. Cette façon qu'il avait de poser les yeux sur lui semblait à la fois nouvelle et également connue, comme si l’éclat avait toujours été présent, bien camouflé mais visible, s'il s'été montré plus attentif. Tout ça, c'était tellement nouveau. Embrasser un homme, avoir envie de recommencer, mais également ressentir le désir de quelqu'un d'autre entièrement tourné vers sa personne. Lorsqu'il avait embrassé Heather, la passion avait été fugace pour finir par se révéler être à sens unique. Malia l'avait peut-être désiré, mais c'était avec une pudeur et une naïveté qui ne l'avait jamais réellement ému, ni convaincu. Carlie avait été tendre, mais leur semblant d'histoire s'était achevé avant qu'il n'en découvre plus. Et quand bien même, tout cela était différent de la lueur brûlante que lui offrait Octave alors qu'il épousait son corps pour fondre vers lui. Le jeune homme ferma les yeux par anticipation, frissonnant d'expectative alors qu'il sentait de nouveau les lèvres se presser contre les siennes, avec plus de force que lui n'avait osé le faire. Rosissant sous la chaleur engendrée par le nouveau contact, le Serpentard sentit ses propres lèvres s'ouvrirent par réflexe mais déjà, le bibliothécaire mettait fin au baiser pour s'éloigner avec lenteur. Léon reprit haleine par inspirations saccadées, alors que la pression des mains enserrant son cou rendait sa respiration difficile. Cela ne lui faisait pas mal, mais la force exercée par bibliothécaire réduisait considérablement sa liberté de mouvement. Il aurait sans doute dû s'en offusquer, mais il était beaucoup trop occupé à réaliser que cette sensation lui procurait surtout bien plus de plaisir que de contrariété. Ce qui crevait tout, dépassant les questionnements, un possible honte ou même la peur, c'était le feu qu'il devinait dans chacun des gestes d'Octave. L'intérêt qu'il lui portait était en train de doucement se frayer un chemin dans son esprit, fendillant ce qui lui restait de cette carapace sensée empêcher quiconque de s'approcher trop prêt de ce caractère si sensible qu'il savait être le sien. L'équilibre lui semblait tellement précaire, entre méfiance maladive et envie presque viscérale de compter pour quelqu'un. Il avait toujours préféré reculer avant d'être trop investi, afin de ne laisser personne avoir assez d'emprise sur lui. C'était peu être ce danger là que représentait réellement Octave : celui d'avoir approché assez prêt de sa véritable personnalité pour que Léon ne craigne qu'il le connaisse suffisamment pour réussir à réellement le blesser. Mais si la contre partie, c'était ces longs frissonnements qui parcouraient son propre corps et son ventre se nouant sous le désir de le voir de nouveau approcher, alors cela en valait forcément la peine.

Le pouce du bibliothécaire ripa sur sa joue alors qu'il exerçait une pression sur son menton pour obliger sa mâchoire à conserver sa position entrouverte. Léon sentait clairement son souffle caresser le visage tout proche d'Octave. Il percevait son propre coeur, qui tambourinait contre sa cage thoracique comme s'il pouvait réussir à s'envoler pour quitter sa loge. Mais surtout, il accueillait à chacun de ses mouvements à lui de longs frissons le long de sa colonne vertébrale, longeant ses membres jusqu'à en hérisser le duvet de ses avant bras. La façon dont son propre corps réagissait par anticipation aux prochains contacts entre leurs lèvres fascinait l'adolescent. Cette expectative était à la fois douloureuse et agréable. Douloureuse, parce que Léon souhaitait qu'il approche de nouveau afin de le convaincre, encore, qu'il lui plaisait réellement. Vraiment. Beaucoup. Parce que le jeune homme savait que cette idée ô combien agréable mettrait du temps à s'inscrire de manière indélébile dans son esprit. A chacune de leurs rencontres, Octave avait repassé au marqueur la confirmation de son affection pour l'adolescent et le message s'ancrait de manière de plus en plus convaincante, mais la nature si peu confiante de Léon quémandait la réassurance perpétuelle. Mais il voulait y croire. Parce que tout ce flot de sensation lui procurait un bien être qu'il peinait à reconnaître comme tel, mais que son corps semblait avoir déjà accepté. Chacune de ses terminaisons nerveuses lui soufflait de se tendre de nouveau vers le bibliothécaire. Les cellules de ses lèvres voulaient rencontrer de nouveau leurs jumelles et les mains de Léon, qui retombaient le long de son corps, semblaient s'agiter dans l'espoir de se saisir de nouveau des hanches d'Octave. La seule chose qui l'empêchait de bouger, c'était ce regard vert qui le sondait d'une curiosité maladive et luisait d'une flamme de désir encore plus ardente. Léon frissonna en le voyant de nouveau approcher et le voile de ses paupières se coucha sur ses yeux, comme pour baisser le rideau et procurer un peu plus d'intimité à son âme qui voulait accueillir le nouveau contact dans l'obscurité. Un soupire traversa les lèvres entrouvertes alors que les secondes s'écoulaient sans que les lèvres ne viennent combler la distance et Léon était à deux doigts de rouvrir les yeux pour comprendre ce qui freinait soudain Octave. Peut-être était-il soudain incertain ? Peut-être que finalement cela ne lui plaisait plus ? Qu'il ne lui plaisait plus ? Ou bien était-ce peut-être sa raison qui revenait doucement : le fait que Léon ne soit qu'un adolescent, le fait qu'il soit si ambigüe dans ses émotions. Un sursaut d'angoisse lui tordit les entrailles et il eut l'impression de manquer d'air. En se rendant compte qu'il n'y aurait peut-être pas de nouveau baiser, Léon réalisa d'autant plus à quel point il souhaitait le voir de nouveau approcher. A quel point il avait envie de l'embrasser. Et à quel point il avait envie qu'Octave ne partage ce désir. N'y tenant plus, il ouvrit les yeux, une fraction de seconde, juste le temps de le voir enfin approcher. Mais au lieu de la chaire pulpeuse de sa bouche, ce fut sa langue qui redessina le contour de la lèvre inférieure du jeune homme, une première fois d'abord, arrachant un petit gémissement de surprise à Léon, puis une seconde fois, d'une manière bien plus totale et possessive mais qui surprit bien moins l'adolescent que ne le fit violemment frémir. Son corps se tendit sous le tracé humide qu'Octave laissa sur sa bouche et il inspira à fond son odeur capiteuse, les yeux toujours résolument clos. Se priver de la vue, c’était comme repartir entre chacun des autres sens restant l’énergie que son cerveau aurait mis à traiter l’information visuelle : son ouïe percevait avec bien plus d’acuité les soupires de contentement qui lui échappaient et la respiration saccadée d’Octave ; son odorat capturait sans mal l’odeur musquée qui s’envolait de ses vêtements - peut-être les fragrances d’un parfum ? ; il ressentait distinctement la pression qu’exerçait sa bouche contre la sienne ; et puis le goût aussi, qui se distillait sans sa salive alors qu’il pinçait ses lèvres de nouveau libres, comme pour en savourer mieux la note sucrée qu’Octave y avait déposé. Il se sentait en feu, passablement pétrie de désir mais aussi se consumant sous la timidité qui colorait ses joues d’un rouge de plus en plus soutenu, alors qu’il le sentait de nouveau se coller à lui, capturant cette fois ses lèvres entre les siennes avec autorité. Parce que ce baiser la ne lui laissait aucun autre option que de ressentir. Même réfléchir devenait compliqué, au fur et à mesure que les lèvres se pressaient contre les siennes, tantôt d’une manière presque acharnée qui lui coupait le souffle, puis l’instant d’après avec bien  plus de douceur, cajolant son envie de tendresse. C’était lui qui menait la danse, lui qui imposait un rythme et Léon abandonna complètement l’idée de chercher à prendre le dessus dans l’étreinte, ou d’y résister. Il s’abandonna tout court, d’ailleurs, son corps s’alanguissant un peu plus contre le bois alors même qu’Octave se collait toujours plus à lui, avec une brusquerie qui aurait pu l’effrayer s’il n’avait pas saisi l’éclat plein de désir irradiant des iris émeraude. Les sillons brûlants qui serpentaient sous sa peau gagnaient en puissance et, bientôt, chaque centimètre carré de son visage lui sembla au bord de l’explosion, tant la bouche flattait si bien la sienne dans une démonstration tout a fait convaincante d’une attraction difficilement contrôlable. L’appétit qu’il comprenait dans les gestes le faisait rougir tout autant que soupirer d’aise et lorsque le bibliothécaire lui enjoignit de baisser la nuque pour poursuivre l’échange, Léon suivit le mouvement imposé sans même résister. Le bras d’Octave l’empoigna avec force, son avant bras faisant pression dans son cou mais le jeune homme ne broncha pas, se satisfaisant des tiraillements que l’étreinte possessive imposait à ses vertèbres puisque que la récompense du torse fermement plaqué contre le siens gommait toute trace de douleur. Sa langue continuait de subir avec timidité les assauts de sa jumelle sans qu’il ne cherche à imposer sa cadence, mêlant son souffle au sien. Lorsqu’Octave se recula, Léon peina à reprendre contenance, les lèvres légèrement gonflées par le baiser, d’un rouge sanguin pouvant se confondre à celui de ses joues, qui marquait une nette différence avec la pâleur du reste de son visage et de son cou, d’autant plus accentué par ses cheveux châtains qui tranchait avec l’apparente blancheur qui se dégageait de l’adolescent, dans sa chemise d’albâtre toute froissée. Il soupira plusieurs fois dans l’oreille du bibliothécaire qui avait plaqué son front contre lui . Ses yeux étaient toujours fermés et il inclina doucement la tête pour s’appuyer mieux contre lui, frissonnant sous le froid de la pièce qui se rappelait à lui maintenant que le brasier de leur baiser n’était plus.

Je ne regrette ni les difficultés, ni les tergiversations, ni la rancœur, souffla-t-il contre son oreille avant de s’écarter. Léon gardait les yeux fermés, comme pour garder encore intact la sensation du baiser, dévorant ses paroles comme il s’était laissé un peu plus tôt happer par ses lèvres. Ses mots confirmaient ce que sa bouche avait déjà taché de lui expliquer avec passion, mais Léon savoura tout autant les phrases que le contact bouillant de la chaire. Au contraire, c’est comme si elles avaient donné plus de profondeur à ce que je voulais de toi. Tu peux m’abandonner ici, je m’en fous, tu peux t’en dégoûter, ça m’est égale. S’il y a quelqu’un à qui ça vaut la peine de tout donner, c’est bien à toi, termina-t-il en se décollant de lui. Léon fronça les sourcils de contrariété, soudain privé de la chaleur du corps qui n’avait cessé de se presser contre le siens.
Je ne crois pas que ça te soit si égal que ça, rétorqua l’adolescent en se décollant de l’étagère, comblant d’un pas la distance, ses mains se tendant pour emprisonner les siennes alors que sa joue venait frôler celle d’Octave dans une longue caresse, jusqu’à ce que sa bouche ne se loge sous son oreille. Ne bouge pas, demanda-t-il alors que ses doigts pressaient les siens, caressants le dos de sa main jusqu’à venir empoigner les avants bras qu’il serra dans ses paumes quelques secondes, remontant encore un peu plus jusqu’à venir saisir les épaules dont il pinça légèrement la peau à travers le tissu, entre son index et son pouce. Il prenait son temps, découvrant avec une patience frémissante ce corps qu’il avait senti contre lui et qu’il avait envie de redessiner du bout de ses doigts.  De façon symétrique, il suivit le tracé des clavicules de manière tout aussi appuyé avant que l’une de ses mains ne vienne envelopper le menton, poussant avec douceur dessus pour qu’il tourne la tête, offrant son profil au visage du jeune homme. Je voudrais rectifier quelque chose que j’ai dit, tout à l’heure. C’était motivé par la colère, même si ça ne pardonne rien. Mais surtout, ça n’est pas vrai. Je ne te présenterai pas d’excuse, parce que les excuses c’est la facilité du lâche. Mais... je peux te montrer, murmura t’il contre sa joue, ses lèvres frôlant la peau de porcelaine alors qu’il soufflait un air brûlant contre le visage en biais du bibliothécaire. Ses doigts, qui étaient restés figés sur le col de la chemise couleur ocre d’Octave se mirent en mouvement, desserrant la cravate marron jusqu’à libérer les boutons supérieurs qu’il détacha. Il ne voulait pas se préoccuper de ses tremblements, qui démontraient encore son manque d’assurance en la matière. Il voulait juste... il voulait corriger quelque chose. C’était urgent. Le haut de la chemise céda et s’entrouvrit, révélant cette partie du corps pour laquelle Léon savait être en total fascination. Ses yeux gris se rassasièrent de l’épaule quelque peu dénudée, et il tira un peu plus sur le tissu pour l’exposer d’avantage, s’offrant un trajet entièrement libre, longeant la clavicule  jusqu’au haut de son cou, qu’il observait en contre plongée, sa joue toujours collée contre celle d’Octave.  Il déglutit doucement, avant que ses yeux ne se ferment de nouveau, puis chuchota sans hésiter, pour la première fois depuis qu’il avait repris la parole. Tu ne me dégoutes pas, confessa-t-il en déposant ses lèvres brûlantes à la lisière entre sa joue et son oreille, plongeant ensuite pour suivre le tracé de sa jugulaire, déposant des baisers humides et fiévreux le long de la peau laiteuse, capturant une ou deux fois entre ses dents le fin épiderme, pas assez pour lui faire mal mais suffisamment pour laisser de petites traces rosées de son passage. Ses doigts lâchèrent le menton d’Octave et redescendirent le long de son torse, ou il déploya ses mains quelques instants pour en savourer les courbes, puis redescendirent le long de son abdomen encore recouvert de tissu, où il se permit de nouvelles secondes d’arrêt, s’émerveillant de la façon dont le ventre du bibliothécaire se soulevait au fur et à mesure de ses respirations capricieuses. La bouche de Léon atteignit le bord rondelet de son épaule et il redressa la tête, cherchant du regard l’autorisation de poursuivre mais ne l’attendant finalement pas, reprenant en sens inverse ses caresses frémissantes, goûtant la saveur de sa peau avec la même avidité que dans la piscine. Il poussa plusieurs soupires chargés d’envie, comprenant à quel point le sentiment simple de ressentir du plaisir a le toucher ainsi lui procurait une étonnante sensation de liberté. Il réalisait qu’il ne voulait pas être emprisonné. Ni par sa raison, ni par un quelconque filet qui le retiendrait d'accéder à cet état de bien-être qu'il ressentait lorsque les lèvres d'Octave se posaient sur les siennes, ni à ce qu’il percevait à pouvoir poser ainsi sa bouche sur sa peau à lui. Après tout, ne disait-on pas que l'on accédait pas au ciel sans parfois se brûler un peu les ailes ? Rien n'était vraiment brillant ni vraiment satisfaisant derrière les barrières et les remparts que l'on s'imposait quotidiennement. Parfois, les meilleures routes étaient celles dans lesquelles on s'égarait. Et c'était exactement ça qu'il ressentait en sa compagnie : l'impression de se perdre totalement tout en se retrouvant pourtant, peu à peu. Il poursuivit ses baisers, tantôt caressant et tantôt emprisonnant la chaire tendre entre ses dents, remontant le long de son cou jusqu’à venir chuchoter contre son oreille. Et je n’ai aucune envie de te laisser la. Vraiment aucune je... j’aime ce que je ressens. Avec toi, précisa-t-il en s’appuyant un peu plus contre lui, son nez se frottant au sien alors qu’ils se faisaient de nouveau face. Ses lèvres s’approchèrent avec envie des siennes et il les frôla, juste à peine, malgré la frustration. J’hésite parce que c’est nouveau. Pas parce que c’est toi. C’est le contraire. C’est parce que c’est toi que j’ai envie... de recommencer. De prendre un risque.  

L'esprit du bibliothécaire n'avait eu de cesse de le comprendre, petit à petit, avec minutie et une extrême justesse dans son interprétation des choses. Et maintenant, il avait l'impression que c'était son corps qu'Octave cherchait à découvrir, avec la même curiosité, et ça lui plaisait. Ca lui plaisait même beaucoup. Et c'était pour cette raison qu'il réalisait que cela n'était pas une erreur et qu'il consentait à lâcher un peu plus prise. Il s’approcha de nouveau, avec plus d’assurance cette fois, capturant les lèvres d’Octave avec avidité alors que ses doigts déviaient de son abdomen pour venir saisir ses hanches, augmentant la pression de son corps pour maintenir Octave contre le bois de l’étagère. Il soupira contre ses lèvres, approfondissant le baiser, le bout de sa langue cherchant à rejoindre celle du bibliothécaire. Il l’embrassa plus longtemps qu’il n’avait osé le faire la première fois, mais surtout avec une assurance dédoublée et galvanisée par le sentiment d’attirance réciproque. Il ne voulait pas trop réfléchir aux conséquences ou à ce que d’autres pourraient penser de ce qui naissait entre eux, de ce qui se comprendrait sans mal si quelqu’un entrait dans la bibliothèque et ne surprenait l’échange qui se profilait contre l’une des rangées de livres. Avec envie, il resserra son emprise sur sa taille étroite, serrant entre ses doigts les hanches pour éprouver un contact encore plus proche, alors qu’il continuait à expliquer aux lèvres d’Octave à quel point tout ça ne le dégoûtait pas. Il poursuivit un peu plus que son souffle ne le lui permettait et s’éloigna hors d’haleine bien après avoir franchi les limites. Ses poumons aussi étaient en feu. Il se cambra légèrement, pas suffisamment pour se décoller de son torse mais juste assez pour pouvoir mieux accrocher son regard. Et il s’y perdit une fois de plus.

Parce qu’il n’était pas en train d’embrasser n’importe qui, dans n’importe quelle situation. Juste derrière cette porte, il y avait un château rempli d’étudiants qui se feraient un plaisir de leur énumérer toutes les raisons pour lesquelles ce rapprochement était carrément étrange, voir peut être déplacé. Dans les couloirs, il y avait des mangemorts qui trouveraient sans doute eux aussi ça complètement dérangeant, et une équipe enseignante qui ne pourrait pas faire autrement que de souligner qu’il était tout à fait hors de question qu’un des adultes du château n’ait une relation avec l’un des apprentis sorciers de Poudlard. Et dans le dortoir de la maison des verts et argents, il y avait une jeune femme à qui il avait avoué ses sentiments puis sa colère de la voir fondre dans les bras du même homme contre lequel il s’appuyait à présent. Léon avait conscience de tout ça, de ce monde qui grouillait juste derrière les lourdes portes de la bibliothèque et de tous ces obstacles qui s’accumulaient à l’extérieur. Et il avait également encore parfaitement conscience du tumulte intérieur qui l’habitait et qu’il n’avait pas réglé : à savoir cette attirance toute nouvelle envers la virilité d’un homme, sa fascination difficilement explicable pour le bibliothécaire et l’envie grandissante qu’il ressentait à se laisser aller dans ses bras, contre ses lèvres mais aussi contre sa personne tout entière. En paroles comme en geste, il avait l’impression qu’Octave possédait une connaissance de sa propre personne que l’étudiant n’aurait jamais pensé être possible, surtout en si peu de temps. C’était sûrement sa façon de vouloir comprendre les gens dans leur intégralité, ne se satisfaisant jamais des raccourcis et interprétant avec sagacité tous les petits détails que ses interlocuteurs laissent échapper. Sa façon d’embrasser l’adolescent lui rappelait tous leurs échanges : honnête, inquisiteurs, le laissant à bout de souffle, grignotant un peu plus de sa personnalité et de sa sensibilité jusqu’à vouloir posséder la connaissance de ce qui motivait chacune de ses pensées. Octave était curieux, en phrases comme en caresse et Léon avait déjà concédé à livrer malgré lui des pans entiers de sa vie au bibliothécaire. Non. Pas malgré lui... en réalité, il était heureux que cela soit Octave qui soit parvenu à le comprendre de la sorte. Alors rien ne semblait favorable : ni le lieu, ni les éventuels problèmes et questionnement intérieurs qui ne manqueraient pas de survenir si tout cela venait à ce savoir. Derrière la porte, tout semblait compliqué. Mais la, à l’abris de se regards, Léon réalisait que la réponse était beaucoup plus facile à formuler. La, au milieu des étagères bourrés de livre racontant les histoires et la vie de centaines de milliers de personnes, fictives comme réels, là au milieu d’une multitude de savoir et de connaissance, Léon réalisait que c’était d’une simplicité déconcertante. Ses yeux métalliques sondèrent de longs instants ceux du bibliothécaire alors que l’une de ses mains remontait le long du flanc, se glissant entre leurs torses scellés pour venir se nicher autour du coup, son index se glissant entre les mèches cuivrées des cheveux d’Octave. La, dans cette bibliothèque, il avait envie d’être sincère avec cette pensée qui n’arrêtait pas de frapper à sa conscience et qu’il n’avait jamais considéré comme telle, s’attardant toujours sur toutes les questions et implications compliquées qu’elle soulevait. Mais ici, maintenant, il n’avait plus vraiment envie de s’en préoccuper. Son pouce caressa la joue du bibliothécaire, suivant le galbe de la mâchoire pour venir de nouveau appuyer sur sa lèvre inférieur dont il esquissa le contour avec envie, appuyant suffisamment pour venir frôlait les lèvres  d’Octave pendant la caresse.

__ Je t’apprécies. Vraiment. Beaucoup, confia-t-il dans un souffle, ses doigts continuant de caresser la peau laiteuse. Parce que c’était exactement ça. Ce n’était pas juste du désir mis en gestes par un trop plein d’hormones adolescentes en fusion. Ni même le nouveau caprice du mois. Non c’était une envie, motivée par ce petit quelque chose en plus. Tout le monde avait un point faible. Pour certain, l’alcool pour d’autre, le sexe ou encore l’argent. Le problème des faiblesses, c’était de savoir que ce petit détail pouvait pouvait vous procurer autant de plaisir que de vous briser, vous casser. Mais Léon avait aussi conscience que ce point faible, il ne pouvait décidément pas le mettre hors concours perpétuellement. Parce que c’était aussi ce qui rendait tout toujours plus intense. Les sentiments. Léon savait que c’était son point faible, autant que la raison pour laquelle il appréciait autant embrasser Octave. Il ne s’était jamais vraiment épanouis dans les aventures qu’il avait enchainé à Poudlard, parce qu’il s’était sciemment assuré de ne surtout rien ressentir pour ses conquêtes. Mais la, c’était différent. Un simple désir n’aurait pas réussi à lui faire oublier toutes les barrières qui s’étaient mis entre eux. Le fait que cela soit un homme, son âge, ses multiples omissions concernant Heather et puis tous les problèmes qui ne manqueraient pas d’arriver lorsqu’il y songerait le lendemain. Mais ce fameux point faible, si. La combinaison de l’envie et de ce qu’il savait commencer à ressentir envers Octave. Il combla de nouveau la distance, chuchotant tout contre sa bouche. Tu t’en fiches vraiment ? Du fait que je puisse t’abandonner ? Ou bien ça a de l’importance pour toi... tout ça, continua-t-il, ses doigts coulant de nouveau sur la chemise et dégrafant deux nouveaux boutons, dévoilant un peu plus de cette peau laiteuse dont Léon voulait de nouveau avoir l’occasion d’effleurer. Et c’est ce qu’il fit, au fur et à mesure qu’il déboutonnait l’habit d’une façon paresseusement lente. Il avait l’air calme, mais ne l’était pas car plus il poursuivait, plus il avait dangereusement conscience du point de non retour vers lequel ils tendaient. Tu disais que j’en valais la peine. Et j’ai envie de te croire. Vraiment. Mais ce que j’ai encore plus envie de faire, c’est de te prouver que toi aussi... toi aussi tu vaut tout ça. Toutes ces questions. Tous ces risques.

Le dernier bouton céda enfin et Léon laissa ses mains remonter le long de l’abdomen mis à nu, longeant la ligne imaginaire de son nombril jusqu’à son sternum, caressant du bout des doigts l’épiderme qu’il avait consciemment débarrassé du vêtement. Ses doigts se dirigèrent vers ses épaules et avec lenteur, il fit glisser ses mains le long des clavicules jusqu’à venir épouser la courbe des épaules, se faufilant entre la chemise et la peau pour finir par faire lentement retomber l’étoffe, accompagnant la chute du tissu qu’il faisait tomber le long des bras, puis des avants bras, jusqu’à ce qu’elle rejoigne le sol. Il serra un instant les poignets de l’adulte entre ses mains, ses yeux dévalant sur lui pour se satisfaire du moindre détails qu’il découvrait à la lisière de la peau satiné. Il avait déjà aperçu les courbes de sa silhouette à travers le tissu détrempé, quelques jours auparavant, mais c’était encore plus agréable à regarder sans le voile gênant du tissu. Il se rappelait avoir déjà pu voir les cicatrices de ses avants bras, dont il suivit les lignes sinueuses du bouts des doigts, avec précaution, comme l’on touchait un objet délicat que l’on craignait de briser par tant d’audace. Il souffla doucement, continuant d’éprouver la peau au fur et à mesure qu’il la découvrait du bout de la pulpe curieuse de ses doigts, qui se déplaçaient à présent dans un long frissonnement sur le buste, s’attardant sur les plaies qui jonchaient le grain serré de sa peau. Combien de temps resta-t-il a parcourir ainsi son corps ? De longues minutes sans doute, bien assez pour que sa fascination ne lui souffle qu’à poursuivre sans rien dire cette inspection pourrait être étrange et à la fois bien trop peu de temps pour le satisfaire pleinement. Il soupira d’aise, un léger tressautèrent dans sa respiration témoignant de son trouble encore présent alors qu’il laissait peu à peu s’effondrer toutes les barrières qu’il avait érigé entre eux. La pudeur semblait s’effriter. La peur aussi. Sa colère n’était plus qu’un lointain souvenir, tout d’un coup. Ne restait plus que cette envie, grandissante, légèrement auréolée de cette affection, qu’il espérait réciproque. Mais il voulait espérer. Peut être était il trop naïf, trop vite. Mais il voulait sincèrement croire en ce que proposait et sous-entendait Octave, en geste et en paroles. Il voulait se couler dedans, à corps perdu. Bientôt, il se trouva bien trop loin de lui et fini par glisser ses mains dans le creux de ses reins, épousant la courbe de sa taille alors qu’il réduisait la distance entre eux, posant ses lèvres avec une toute nouvelle avidité sur celles d’Octave qu’il gratifia d’une longue caresse débordante d’envie. Il rouvrit les yeux, le regard brûlant, cherchant les siens, alors qu’il se laissait complètement fondre contre la peau dénudée. Il s’arrêta pourtant à l’orée des lèvres, chuchotant tout contre.

—   Tu me plais, Octave. Pas juste ton corps, mais toi. La passion que tu mets dans chaque chose. Ta façon de tout vouloir comprendre, décortiquer. Ton audace, aussi. Et puis tout le reste, tout ce que tu dissimules. Surtout ce que tu dissimules. L’incapacité maladive que tu as à comprendre que l’on t’apprécie. Ton manque de confiance en toi, malgré ton air si contrôlé. Ton désir d’être apprécié tout en craignant de tout montrer de peur que l’on ne te découvre totalement et qu’on n’aime pas ce que l’on trouve. Et ta façon de me laisser te découvrir, même si parfois ces trouvailles au sein de ta personnalité peuvent être étonnantes. Tu dissimules tellement de chose que ça en est un peu effrayant. Mais quand tu donnes, quand tu me donnes un peu de toi et bien ça ne me dégoûte pas. J’ai envie de plus. Je me sens chanceux, d'un tel intérêt pour moi. Je crois que je voudrais encore plus te connaître et te découvrir. T'as raison, ça en vaut la peine. Tous ce que j'éprouve pour toi, depuis que je t'ai rencontré, ca me semble presque dans l'excès : la haine, la colère, la peur, le désir... Tout ça, ça se mélange et au final, ça m’attire inexorablement. T’as raison, il faut céder à la tentation. Et je crois que ce soir, j’ai envie d’y céder. Totalement. À toi. J’ai envie de te céder tout entier, en espérant aussi découvrir autant de toi que ce que je te laisse lire en moi.


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MessageSujet: Re: [18 Dec 97] Discordances Mar 11 Sep 2018 - 11:58

Ainsi que tout changement ne se distinguant pas par son évidence, la Métamorphose avait l’insidieuse façon de se manifester qu’une fois son achèvement advenu. Bien avant un tel bouleversement cependant, survenait une avide possessivité d’un corps si longuement privé de ce dont il désirait qu’il n’en finît plus de se rassasier, s’abreuvant plus qu’il ne gouttait, simplement pour remplir un vide béant. Octave s’était fait agressif et accorte, incapable de s’arrêter et sentant toujours la morsure çà et là, de son manque. La satiété venait souvent plus tard, trop tard. La bouche de Léon, docilement offerte, lui avait paru insuffisante, tant son envie de glisser entre les épaisseurs de sa soie s’était faite pressante, lui enjoignant que la satisfaction n’était possible qu’au sein de sa chair lustrée, chaude et invariablement délicieuse, quel que fut le sens dans lequel il en rebroussait la surface. S’absorber, disparaître comme un cachet d’aspirine dans une verre d’eau et vivre à l’orée des lèvres où le rouge des gencives se dégradait doucement vers celle de la peau pâle. C’était là le début de tout. De la douceur exquise, puis des parfums musqués, âcres parfois, effluves d’un café trop noir ou d’une masculinité qui se prononçait déjà, même dans les saveurs naturelles du corps. Mais il n’y avait pas assez de Léon, alors il fallait le chercher assidument à la limite de tout ce qui était lui et qui paraissait un tant soit peu receler de sa quintessence précieuse. Fondre. Follement, se rendre compte que leurs deux bouches se confondaient, devenant ce quelque chose qui ne connaissait aucune séparation, qui s’unissait dans l’absolu le plus achevé. Monstre absorbant toutes les obsédantes limites, dissipant ce qui les distinguait jusqu’à ce que dans un assouvissement de peaux épuisées, n’arrivât la sensation vague d’un début de possession fusionnelle. Octave le consuma au point de perdre l’intuition physique de leurs différences ; il ne sût plus très bien dire où commençait la bouche de l’un et finissait celle de l’autre. La tiédeur s’était faite égale, le goût familier, la timidité habituelle, les lèvres pleines. Ils s’étaient embrassés jusqu’à ce qu’Octave n’éprouve plus aucune absence ni dissemblance, que les disparités de la distance ne furent plus, éteintes par l’impression de s’être enfin complètement retrouvé dans l’autre. Etreindre un si grand corps paraissait impossible, il y avait trop de Léon pour ses seules mains, pour ses lèvres butineuses, alors il fallait maladivement esquisser la moindre de ses courbes jusqu’à trouver la substance originelle, l’essence capiteuse, l’esprit. Oui, parmi cette chair cupide et vorace, résidait quelque part un esprit qu’il n’avait pas encore tout à fait trouvé, mais dont il cherchait la trace en dessinant les extrémités de son jeune corps, épousant à chaque fois un peu plus de sa bouche, du satin singulier de son palais et de sa langue, de la commissure étroite de ses lèvres et de leur velours velouté, tendu, d’un rouge cuivre qui sertissait dans une profondeur vertigineuse un rouge encore plus grenat, essence de toute luxure et savoureuse comme deux moitiés de pêches au sirop. Il grondait d’un frisson épidermique de plaisir, surtout lorsqu’en s’éloignant un peu pour explorer le retroussement généreux des lèvres étudiantes, Octave retrouvait dans un choc la beauté chaude et humide la gaieté de l’éclat mouillé de dents larges et les voluptueux trésors du monstre marin, aux effluves tellement plus intenses que la saveur de sa peau. L’impétueux et curieusement timide Léon n’avait en rien fléchi sous le louage, se parant cependant comme toujours d’une timidité qui n’osait revendiquer grand-chose, préférant subir le plaisir avant de le donner. Cette modestie confuse laissa à Octave le loisir non pas d’une bataille, mais d’une conquête, car l’étudiant n’avait pas résisté, seulement doucement miaulé, s’abandonnant à sa rencontre comme les troyens au cheval d’Ulysse. Sa jeunesse ne s’était pas encore éveillée au point d’oser séduire ce qu’il désirait, se contentant du triomphe que l’on lui imposait par la force. Sa nature incertaine aimait à évoluer en terrain apprivoisé. Puis finalement, la possession, si ce n’est entière, parut suffire, étant parvenue à laisser de ces marques qui ne s’effaçaient jamais - celles qui zébraient le corps de l’intérieur, lorsqu’elles touchaient du bout de la chair un peu de l’âme substantielle.

« Je ne crois pas que ça te soit si égal que ça… Ne bouge pas. »

L’ordre eut l’effet d’une hypnose profonde et le tétanisa, annihilant toute tentative de révolte jusqu’à la pensée même. Un long frémissement ondoya sous sa peau lorsque Léon flatta sa joue, se confondit alors que leurs mains se touchèrent, savourant l’éternel recommencement des retrouvailles. Il aimait cela, se quitter pour mieux se retrouver, éprouver le froid pour mieux aimer la tiédeur de l’étreinte, glisser à nouveau ses doigts contre ceux de l’étudiant avec l’impression familière de rentrer chez soi, presser légèrement son visage contre la caresse toujours espérée. Il ferma les yeux, vibrant par anticipation des paumes qui remontaient et reconnaissant l’insidieuse Métamorphose. Les époques favorables à l’immuabilité de la substance s’étaient déjà amusées avec ces piquantes métamorphoses, avec ces prodiges plaisants et saugrenus – une nymphe changée en fontaine, un Dieu en nuage d’or -  et bien qu’Octave se fut toujours imaginé en satyre cornu aux sabots fendus en deux, il ne s’agissait néanmoins pas là de ce genre de métamorphose. Pourtant, le changement de la forme, de la nature et structure était si importante que l’être en étant l’objet n’était plus vraiment reconnaissable. Cependant, bien avant de s’éprouver en surface, l’altération possédait chaque fibre du corps et était vécue à juste titre comme un semblant de libération. Façon de réinventer et de réenchanter son désir, quoi que le terme de Métamorphose ne convînt qu’à moitié, puisqu’il y avait un retour possible. Comme s’il s’agissait d’une bête réfugiée entre ses côtes et à l’intérieur de sa tête, Octave sentait son envie muer, et au lieu de se déployer à l’épreuve des pincements et caresses que subissait sa peau, il palpitait de suavité mielleuse. Son désir avait cessé d’être une contestation à son propre corps et à son esprit, mais choyait d’un revers soyeux là où Léon laissait sa trace. Il tressaillait de tout son être, mais les effleurements étrangers avaient cessé de faire souffrir comme une piqure de moustique dont le prurit ne satisfaisait jamais. Il ne savait exactement comment décrire cette acuité particulière qui advenait lorsque l’avidité se parachevait dans l’autre, mais qu’il ne pouvait pas non plus définir par un sentiment d’assouvissement. Ce qui l’avait aveuglé s’apaisait et ne désirait plus aucune victoire ni possession, se laissant jouir des menus picotements qu’il ressentait sur sa peau souple lorsque Léon la pinçait entre deux doigts à travers le coton pâle, succombant sous une légère faiblesse, sans convenir qu’il s’agissait d’une nouvelle façon de le mener à bout. A cela, il n’y avait pas de fin non plus, aucun accomplissement possible, car se profilait à l’horizon de cette Métamorphose qu’une infinité de brûlures joliment intenses et qui se suffisaient à elles-mêmes, octroyant enfin le droit de goûter à chaque instant ce que son être vivait.

« Je voudrais rectifier quelque chose que j’ai dit, tout à l’heure. C’était motivé par la colère, même si ça ne pardonne rien. Mais surtout, ça n’est pas vrai. Je ne te présenterai pas d’excuse, parce que les excuses c’est la facilité du lâche. Mais... je peux te montrer… »


Chaque geste et impression nourrissait sa concupiscence, tout en se concluant d’elle-même, ainsi que chaque évènement successif pouvait parfaire une journée entière. La tension de son cou était une causalité directe de son menton maîtrisé, et tous deux lui imposaient une contrainte qu’il avait du mal à respecter par simple principe, mais en même temps, Octave ressentait distinctement ces deux touchers, et tous ceux qui allaient suivre, se délectant de la crispation de sa mâchoire en même temps que de l’astreint imposée à son visage, sans qu’aucune des deux ne semblât le torturer d’un désir d’unicité supplémentaire. Dans chaque mouvement, chaque caresse et frôlement, il reconnaissait à présent une plénitude à part entière. La séparation momentanée lui avait possiblement prêté le recul nécessaire pour jouir de chaque attention e façon égale sans avoir l’impression de se faire consumer, ou bien s’était-il simplement épuisé à force de s’aveugler par une passion tenace, si bien qu’il reconnut dans ses plaisirs tranquilles et pourtant fiévreux la véritable flamme. Lorsque Léon entreprit de défaire sa cravate, il ne fut saisi d’aucun empressement qui l’aurait convaincu d’une vitesse d’exécution plus intense que ce que les tremblements juvéniles étaient capables de faire. La patience n’y était curieusement pour rien, car il possédait simplement chaque intention dans sa lenteur, se repaissant de la tension que cela lui prodiguait, de l’insatiabilité prodigieuse et en même temps étrangement complète que chaque geste recelait en lui, comme si tout dessein s’achevait là où il commençait. A ses hésitations, Octave comprit à quel point l’étudiant avait du mal, se demandant vaguement si c’était parce qu’il ne savait pas ce qu’il faisait, ou parce que le nœud gagnait en mystère lorsqu’il n’était pas reflété dans un miroir. Les boutons de sa chemise se défaisaient et la lueur des émeraudes se braqua instinctivement sur la porte de la bibliothèque, tant quelque chose en lui s’alerta stupidement, alors que leur baiser n’avait déjà rien eu de particulièrement conventionnel. Il s’interdisait de ciller, craignant que la porte ne s’ouvre sur leur impudicité tout autant que sa chemise trahissait son torse. Les mains novices le déshabillaient doucement à l’abri de son regard, éveillant dans ses entrailles l’inquiétude naturelle induite par les circonstances, tout en soupirant à mesure qu’un air frais relevait la tiédeur de sa peau. Son ventre se contracta, tandis que Léon frôlait le « sourire » du nombril, mais son intérêt alla entièrement à l’épaule, dont le galbe s’arrondissait sous l’appui que ses bras entretenaient sur l’étagère.

« Tu ne me dégoûtes pas. »

Non, le contraire aurait de toute façon été indécent. Ses yeux se voilèrent légèrement, mais il refusait à cesser son observation fixe, comme si cela pouvait les sauver d’une éventuelle débâcle. Le souffle qui buttait incessamment contre sa peau avait la même saveur que l’anticipation de sa bouche, lointain rappel de la moiteur chaude qui y régnait et se répandait maintenant sur l’angle de son visage, au creux de son cou en un baiser de tendresse. A quel moment exact s’était-il fait si bien acculer ? Tout s’était effectivement paré d’une évidence quasi outrancière à mesure qu’il sentait le désir de Léon le mettre progressivement à nu. Son esprit en avait oublié la colère, là où la passion arrondissait si bien les angles de l’une ou l’autre extrémité. Sa dévotion le flattait, l’application qu’il mettait dans chacune de ses caresses et baisers ne pouvaient être qu’une preuve de son assidue précaution. Malgré sa cuisante défaite, Léon venait maintenant posséder ce qu’il ne connaissait pas encore, mais qui, par la force des choses, lui était devenu familier. Il savait la forme de ce corps bâti par les années, ne le voyait pas vraiment pour la première fois, n’en esquissait pas les reliefs sans savoir quelle courbe allaient épouser ses doigts ; il avait perçu le goût de sa propre bouche, puis celle de l’autre, et finalement leur unisson – Octave se disait d’ailleurs qu’à cet unisson précis avait commencé sa Métamorphose : lorsque leurs deux êtres avaient créé leur propre fragrance, qui n’existait que lorsqu’ils s’embrassaient. Léon concevait donc sa bouche, son corps, ses mains, mais Octave avait tout de même l’intime conviction que l’étudiant n’y comprenait pas grand-chose et éprouvait tout d’un long frémissement émotif. A son empressement, il sut que Léon dévorait encore. L’on pouvait prétendre qu’il n’y avait rien à comprendre et tout à ressentir, tout à dévorer, ce qui était vrai en soi, mais il fallait également posséder une conscience que l’étudiant n’avait pas pour l’heure. Toutefois, il était impossible de nier que Léon possédait déjà le brillant, le génie précoce de l’amour dévoué. La réponse à la première question venait d’être manifestement trouvée, alors que la bouche dionysiaque descendait le long de sa voie lactée en une constellation d’effleurements dévots. Octave fut bientôt libre de tourner la tête, mais n’en fit rien, continuant à hypnotiser à son tour la porte résolument close, alors que son esprit se lovait quelque part entre les lèvres affolantes et leur propos. Quand bien même rien ne le gênait, il manquait de souffle, s’époumonait d’une respiration trop lente et saccadée, enserrée dans le nœud de son ventre qui se soulevait nerveusement, échevelée par la courbe de son épaule qui recevait l’hommage comme un rayon de soleil. Le chemin rebroussé l’émut tout autant, si ce n’est plus, l’éloignement créant une liberté immédiatement reprise et bientôt, Octave ne put à nouveau plus tourner la tête car la même bouche mielleuse susurrait à son oreille, le confinant aux méandres de son désir et de tout ce qu’il éprouvait simultanément lorsque ce visage était aussi proche du sien, pouvant à tout instant créer à nouveau ce parfum unique. Par anticipation, il sentit la chimère de ce goût dans sa bouche.

« Et je n’ai aucune envie de te laisser là. Vraiment aucune je... j’aime ce que je ressens. Avec toi. J’hésite parce que c’est nouveau. Pas parce que c’est toi. C’est le contraire. C’est parce que c’est toi que j’ai envie... de recommencer. De prendre un risque. »

Précieuse louange… son attention s’était détournée de la porte, tandis que Léon cherchait son regard, sentant disparaitre dans un délicieux élan le frisson de fraîcheur qui parcourait sa peau nue, lorsque leurs deux corps s’étreignirent davantage. Au creux de cet aveu, il reçut un baiser plein de moralité doucereuse, la Métamorphose s’y confirmant. Un gémissement sourd avait grondé dans sa gorge, mais avec bien plus de lucidité que lorsqu’il avait possédé dans la hargne, Octave sentit les lèvres frôler les siennes. Elles glissèrent, fébriles, et par ce prélude taquin, il retrouva soudain l’espace d’un instant condensé toute l’intensité de leurs baisers suaves. L’impatience réitéra son emprise et Octave ferma les yeux cette fois, laissant à son toucher le soin de tout éprouver. Le goût revint, semblable et pourtant si différent, comme si chacune de leur rencontre était condamnée au changement, comme si à chaque fois, leurs bouches devaient se réapprivoiser pour s’unir jusqu’à la plénitude idéale. Il avait déjà vaincu une fois et le besoin d’être brutal le délaissa au profit d’une profondeur singulière. Encore plus que lors de sa possession barbare, Octave se soumit proprement aux émois particuliers qu’il décelait, accompagnant l’avidité de Léon avec une ferveur égale, quoi que résolument empreinte d’une tendresse tranquille. La soie des lèvres juvéniles gagnait progressivement en grâce généreuse, lourdes d’un désir charnel qui pesait dans leurs baisers tels des fruits trop murs. Octave savait par la sensation de pression égale, que les siennes devaient avoir une texture semblable, menaçant de se fendiller d’un jus sucré, si seulement il n’y avait pas eu cette souplesse exquise dans la courbe des jumelles, qui leur permettait ces incessants frottements, ces épousailles moelleuses et onctueuses, comme deux vagues qui se rencontraient sans fin. La verve inlassablement caressante galvanisait et tendait la peau fragile, rouge comme une fraise, jusqu’à retrouver cette disposition étonnamment sensuelle où leurs deux bouches se confondaient. Sa Métamorphose lui permit de percevoir, contrairement aux fois précédentes, à quel moment la truculente harmonie se réalisait, sans qu’il ne puisse dire toutefois si son tempérament y avait changé quelque chose. Léon obtenait, tandis que son humeur propre se délectait avec une finesse mirifique du pouvoir absolument céleste que ces baisers avaient en fait sur son corps et son âme. Délicieuse saveur, douce mélodie… Octave se rebiqua un instant, tendit le cou, alla plus loin, à la recherche de ce qu’il n’avait pas encore perçu et retrouva la chaleur d’un endroit où il se sentait infiniment chez soi. Rien ne lui appartenait ici, mais il s’y sentait bien, sur le point de s’y assoupir pour toujours. Parce que l’achèvement suscitait autant de plaisir que le commencement, il se laissa abandonner sans regret, goûtant l’arôme qu’il avait recueilli du bout des lèvres jusqu’aux terminaisons les plus profondes de son corps. Des regards s’échangèrent comme deux lumières d’un même jour, l’une fiévreuse, l’autre languide.

« Je t’apprécies. Vraiment. Beaucoup. »

Octave sourit sous la louange, doucement parce qu’il s’agissait de quelque chose de précieux, reconnaissant le mimétisme et l’espoir de la gifle semblable qu’il avait administrée à l’étudiant par ces simples mots. Mais ici, au creux de leur étreinte, il ne pouvait décemment plus être question de surprise. A mesure que Léon se perdait en caresses éthérées, en baisers et cajoleries oscillant entre possession et étreintes prévenantes, il se disait de plus en plus avec amusement que l’étudiant ne savait pas qu’en faire, de ce corps offert et déjà à moitié nu. Non pas qu’il fut parfaitement innocent de toute intuition licencieuse, ou que son expérience se trouvait si peu au fait de ce qu’il fallait en finalité conquérir, mais Octave avait le sentiment que le sens lui était donné par les circonstances et qu’une fois seul, il allait se demander où tout cela le menait vraiment. Il régnait dans son allure un désordre tout à fait charmant : son envie remontait, descendait, apprivoisait puis appréciait, et repartait, déshabillait un peu, beaucoup, s’ancrait contre ses hanches, se redressait, épousait son visage, le contemplait, découvrait, se rassasiant de ce dont il ne connaissait manifestement pas grand-chose. Il aurait fâcheux de lui nier les plaisirs du corps solitaire, mais tout ce qui s’acquérait par l’adoration lui paraissait étranger ; il savait où naissait son plaisir et son désir, ce qu’il fallait faire pour le réitérer, mais pas par quels moyens il allait pouvoir le garder parfaitement intacte. Porté par la volupté, tout lui était sacrifiable, bien qu’il ne sût pas encore ce qu’il voulait et allait obtenir, de ses tâtonnements indéterminés. S’il cherchait la flamme, Octave la lui donnait par le regard noyé d’une douce folie, par son corps qui se faisait écho au sien, se soumettant à chacune de ses volontés et ne s’opposant finalement en rien, comblant d’une souplesse nonchalante et capricieuse les formes que Léon lui imposait. Il rejetait la tête pour mieux se laisser voir, laissait luire sa bouche du même éclat que le blanc de ses yeux, obligeant ses lourdes paupières en tamiser le reflet. Il l’épousait si telle était son envie, si Léon cherchait à les abstraire de tout obstacle, relevait l’épaule pour se faire caresser, tendait son dos d’un arc lascif pour mieux se faire retenir, jouait des doigts et des paumes pour s’appuyer sur ce qui lui semblait être une main offerte, tandis que Léon explorait, sollicitait son manque cutané sans se douter de ce qu’il pouvait en récolter. Car après tout, à quoi avait-il été confronté ? Aux corps des femmes, des filles, qu’il comprenait encore moins que le sien, dont les mystères lui étaient peut-être encore conséquents. Dans sa tour d’ivoire, pourquoi les avait-il embrassées ? Par convention ? Qu’est-ce qui avait guidé sa main, lorsqu’elle s’était glissée sous la chemise en longeant le ventre jusqu’à la poitrine ? Qu’avait-il obtenu des pantins multiples de ses illusions, que sa froideur avait rendus fantoches ? S’était-il déjà douté de tout ce qu’il aurait pu obtenir avec un peu plus d’application, d’implication ? Savait-il seulement ce qu’il venait d’obtenir et pouvait obtenir encore s’il voyait ce qu’Octave daignait abandonner dans l’étreinte la plus intime de leurs baisers ? Il en doutait. Non pas parce que Léon en était incapable, ou parce qu’il avait été ingrat par le passé, mais bien parce que malgré tout, il ne réalisait pas tout à fait que si on pouvait s’arracher des petits morceaux dans la peine, on pouvait tout autant le faire dans la joie. Se résoudre à porter la pleine responsabilité de ce qu’on l’on provoquait et entrainait comme sacrifice, n’était que le début de tout ce qui allait demander plus tard une infinie précaution et délicatesse. Octave l’en savait capable, mais doutait que sa conscience s’était faite, tant son désir continuait à être chaotique et les réitérations de ses sentiments constante, comme s’il ne comprenait pas que les mots s’offraient parfois moins bien que les gestes.

« Tu t’en fiches vraiment ? Du fait que je puisse t’abandonner ? Ou bien ça a de l’importance pour toi... tout ça.
- Oui, je m’en fous. » gazouilla-t-il contre le bec entrouvert du drôle d’oiseau, s'autorisant à être taquin. « Plus encore maintenant que je sais que tu n’iras nulle part. »

Il sourit de plus belle, ne voyant de près que le rayon flou et gris des yeux étudiants, perdus dans le vague et trop occupés à percevoir les restes de son mystère mal dégrafé. C’était doucereux, ça le faisait rire sans méchanceté. Vraiment, aussi bas ? La jeunesse ne se laissait-elle décidemment pas un peu trop emporter par sa fougue et sa facilité à éprouver toutes ces douceurs ? Octave se mordit la lèvre, bannit sa tête jusqu’à l’étagère et offrit sa gorge à l’étudiant, les doigts serrant le bois grinçant. Un violent frisson l’obligea au soupir lorsqu’il sentit les larges mains remonter son ventre en rebroussant chemin. Tout cela était proprement délicieux, si bien qu’un tremblement enserra sa gorge et ses épaules, se libérant d’un ricanement taquin. Ces risques… quels risques ? Il n’y avait que miel et sucre d’orge dans leur sang. Mais Léon ne s’en satisfaisait pas, oubliant dans son ardeur furieuse que les libertés et commodités de la piscine ne leur excusaient plus rien, et qu’ils étaient bel et bien étriqués entre deux étagères à réinventer la pudeur. Octave ne se rappelait pas la dernière fois qu’il s’était senti aussi dévergondé, mais au fond, il ne s’en inquiétait pas tant l’étudiant lui semblait davantage jouer que prétendre à sa vertu. Ou bien avait-il depuis le début si mal supposé les limites de sa pudibonderie ? Le frisson remonta jusqu’à sa nuque, électrisa son cou et galvanisa d’une chaleur brusque la racine de ses cheveux. Il ferma les yeux, s’humecta les lèvres en tâchant de ne pas respirer trop vite, de calmer les battements de son cœur et la tension de ses muscles. Il n’était en fait qu’un petit polisson ! Un atroce pervers refoulé qui séduisait par ses faiblesses. Obéissant, il lui fallut consentir à lâcher l’étagère contre laquelle il s’agrippait pour que glisse, glisse le tissu cotonneux de sa chemise, se coince au poignet, libérés dans l’immédiat de leurs chaînes duveteuses. Octave ne manqua pas de revenir caler son dos contre le bois solide, cambrant sa jolie taille dans un mouvement d’abandon offert. Ca ne le gênait pas de se faire si outrageusement observer et au lieu de perdre du temps à se gêner, il observait avec un éclat étrange dans les yeux l’intérêt que Léon portait à son corps : petite perle qui risquait de lui filer entres les doigts, mais dont le nacre donnait envie d’y retourner pour éprouver son apparence de goutte figée. Quelques fois, Octave se crispa, sourit en soupirant, déclarant du bout des lèvres que l’attention le chatouillait, mais laissait la courbe de son ventre intacte, tendue comme une lyre, encore plus curieux de Léon que Léon ne l’était de lui. Puis, un baiser, pour conclure l’envie évolutive et protéiforme qui voulait tout étreindre. Le goût, encore, un peu plus riche de sa bouche, rendu opulent par toutes les limitations et congestions de la chair. Son corps se canalisait, paraissait plus masculin dans l’effort, exhalant une odeur plus marquée pour annoncer l’appétit suintant. Sa taille, ses épaules et sa carrure lui parurent d’ailleurs plus larges, comme si l’emphase vers l’âge adulte lui faisait gagner en importance. Mais il continuait à être singulièrement emprunté, pas tout à fait certain au fond de ce qu’il faisait et après avoir été frappé par la force de son musc, Octave découvrit là où la sexualité transformait la jouvence en puissance, rencontrant pourtant cruellement la barrière de l’inexpérience. Non pas celle connue de l’amour physique, mais bien l’inexpérience des faiblesses que prodiguait la générosité dans l’abnégation.

Tu me plais, Octave… qu’il disait. Et puis, que vas-tu faire de mon corps, petit dévergondé qui s’ignore ? Qui cherche ma peau comme une chenille cherche le bout de sa feuille. Allait-il prendre allègrement possession de ce qui s’offrait ? Léon en aurait-il seulement l’audace ? Quitte à reconnaître à mi-chemin qu’il ne savait en fait pas commenter dominer ce qu’il désirait non plus pour son plaisir seul, mais bien parce qu’il y avait derrière ce voile relevé une douceur qu’il aimait toucher, même si à tout instant elle pouvait souffrir de ses caresses ? Savait-il que faire de cette extrême fragilité, qui jamais ne s’avouerait, et qui pourtant donnait ce qu’il y avait de plus intime ? Léon comptait donc l’allonger sur sa couche, ou l’assoir sur l’étagère, dégrafer les derniers remparts de sa réserve et essayer de l’étreindre encore plus follement, alors qu’il avait eu du mal à ne serait-ce que poser sa bouche sur la sienne l’instant d’avant. A la réflexion, Octave ne rechignait pas à se faire aimer par des mains novices, par celles qui savaient prendre, et pas encore à donner convenablement. Léon lui promettait beaucoup de charmantes maladresses, frustrations déçues, impressions de mal s’y prendre là où l’instinct aurait dû le gouverner, ou bien une mignarde ignorance du dessein qu’il poursuivait, contournant finalement les tentations et sacrifices qu’il évoquait comme s’ils n’existaient en fait pas tout à fait. Il allait l’étreindre, l’embrasser, et à travers la nudité complète, être en défaut de ce qu’il voulait vraiment abandonner. Octave savait comment céder sans douleur ce qu’il y avait de plus précieux en lui. Il n’y était pas contraint au fond, et était capable de se renfrogner comme Léon l’avait déjà probablement fait avec toutes ses puellas, en ne satisfaisant que son propre désir uniquement. Mais il avait connu le désespoir et la Métamorphose, il avait connu la vulnérabilité doucereuse et voulait la connaitre encore à l’apogée de sa sensibilité. Mais Léon, qui n’avait pas encore connu l’amour fusionnel, l’abdication, à l’étreinte de son imperfection apeurée, n’allait plus manifester qu’un mutisme effrayé, peut-être excédé, à force de prolonger une hâte qui allait le meurtrir lui-même – par ignorance de ce qu’il fallait prendre, ou au contraire, de ce qu’il fallait donner. Il se révolterait d’une ruade involontaire, mais la crainte de l’abandon maintiendrait son corps offensé et offenseur sans pitié pour toute clémence, lui ordonnant de ne pas se dérober.

« T’as raison, il faut céder à la tentation. Et je crois que ce soir, j’ai envie d’y céder. Totalement. À toi. J’ai envie de te céder tout entier, en espérant aussi découvrir autant de toi que ce que je te laisse lire en moi.  »
La rougeur s’épanouit sur son visage en même temps qu’n sourire fécond et il renonça à son appui pour remonter, longer les bras étudiants de ses paumes, savourant le glissement soyeux de leur peau et la sensation de ses phalanges, qui se soulevaient sur la petite courbe de ses poignets, sur l’angle de ses coudes, la rondeur de ses muscles et enfin, la sinuosité de son cou. Léon n’était qu’excès et Octave le regarda longuement avec tranquillité, sentant à quel point en fait ils se connaissaient mal, au fond, à quel point leurs gestes n’étaient empreints d’aucune confiance, comme s’ils touchaient les ailes d’un papillon.
« En cédant à cette tentation, tu as répondu à ta première question. Mais dis-moi, à quelle question essayes-tu de répondre maintenant ? »

Demanda-t-il ingénument, suggérant que l’acceptation ne devait pas nécessairement se raffermir par la possession, que c’était deux choses différentes auxquelles Léon pouvait consentir séparément. Il le voyait bien aller jusqu’au bout de son idée pour prouver que l’abandon n’était plus une option, que parce qu’il avait conquis l’adulte expérimenté jusqu’au bout, il méritait les grâces éternelles. Lentement, sans même esquisser l’idée d’une impatience quelconque, Octave abandonna le cou du jeune homme, laissa glisser ses mains jusqu’au ventre tressaillant et tira doucement sur un pli de sa chemise pour le libérer de l’emprise du pantalon. Ne s’agissant pas d’un acte captatif, il regardait ses doigts agiles débrailler son apparence avec paresse et sans empressement aucun. Un seul pan lui suffit et dans un soupir contemplatif, il glissa sa main sous la chemise, dans la fente créée, et tendit ses doigts pour esquisser de ses phalanges les rondeurs parallèles des muscles obliques, frémissants sous son toucher, tandis que la paume suivait en comblant d’une large chape la courbe de son flanc. Posséder et se faire posséder… se doutait-il du renoncement nécessaire à cela ? Que tout ce qu’il avait abandonné jusqu’à maintenant était loin de suffire pour véritablement se consacrer ? La chaleur vivifiée par le tissu surprit son épiderme sensible et Octave s’agita à son tour d’un soupir haletant, grelotant presque de cette extrême chaleur, quintessence de tout ce que Léon avait éprouvé jusqu’à maintenant et qui enveloppait sa main d’une aura qui le réchauffa jusqu’à l’os. Il remonta lentement le bas ventre, veillant à ne pas soulever la chemise de sorte à garder cet écrin d’ardeur intacte. Puis surtout pour ne pas le déshabiller. Ses ongles buttèrent finalement contre le large sillon pectoral et Octave y déploya ses doigts, comblant la courbe de son versant torve et brûlant là où la légende disait que battaient les cœurs.

Il respira précautionneusement, se concentra longuement sur la vie qui enflait follement contre sa paume, hypnotisé. Léon semblait avoir un peu oublié que le bibliothécaire s’égrainait au compte-goutte et que l’effort l’avait passablement épuisé, quand bien même il fut fait avec plaisir et délice. Le désir de l’étudiant battait trop fort pour lui, trop vite, pour qu’il parvienne à calquer son souffle sur le sien sans s’étouffer, alors il se réjouit simplement d’une telle ardeur féconde. Le front jusqu’alors penché, Octave le releva subitement pour déposer les pétales de sa bouche détendue sur les lèvres de Léon, l’embrassant tendrement, avec la passion faible qui avait perdu son élan. L’étudiant agile pouvait se plaindre d’un manque  d’obsession, mais il y avait pour compenser quelque chose d’absolument dévoué dans son voluptueux abandon. Octave avait encore suffisamment de désir pour lui faire mal, pour dévorer ses lèvres d’une morsure possessive et répondre à toutes ses attentes, mais il préféra montrer l’attrait peu connu de la jouissance. Son baiser n’était empreint d’aucune fureur ; au lieu de cela, sa bouche épousa sa jumelle avec une confiance fervente, tranquille, comme s’il savait qu’aucun d’eux n’était contraint par la précipitation du temps et des sentiments qui y étaient liés, et que chacun de leur baiser promettait d’être semblable, empli d’une passion constante dont il ne fallait pas perpétuellement rallumer la flamme en soufflant dessus, en frottant et touchant sans cesse. C’était un baiser excessivement simple, parce que convaincu que s’ils ne s’embrassaient pas pendant des jours, des semaines, leurs retrouvailles seraient inchangées et chargées d’une pareille jouissance. Octave touchait son cœur, la main glissée dans un brasier prodige, et l’embrassait comme s’ils s’embrassaient depuis toujours et que tout était restreint pas les aléas, sauf ce fait immuable, définition même de la possession. Lent et doux, il partagea sa quiétude allègre, délicate, prometteuse de mille lendemains, car dénuée de fureur expéditive, qui aimait à brûler avec la rapidité d’une flamme. Il se recula enfin sans l’exalter davantage, laissant seulement la signature de sa tendresse en réitérant la pression plus brièvement une seconde fois. Pas de souffle chaud et pantelant, plus d’appropriation en lui dérobant tout ce qu’il pouvait tant qu’il le pouvait, seulement la certitude que ses lèvres retrouveraient autant de fois qu’elles le voudraient leur goût commun, unique, et qu’il ne changerait jamais, ou en mieux. Après l’illustration grandiloquente de sa souffrance dans la congestion désireuse du corps et de l’âme, Octave proposait à Léon l’enluminure du fleuve tranquille. Ils pouvaient ne plus rien vouloir et juste être bien ensemble. Il n’en était certes pas certain, mais voulait prévenir tous les sacrifices du désespoir. Tous ceux que l’on faisait pour prouver quelque chose d’inutile, ou par peur de perdre. Lentement, il enroula son bras libre autour du cou solide et vint se réfugier en son creux, comme jadis il l’avait fait dans la piscine. Mais cette fois, il ne le tenta nullement par d’injustes effleurements et creusa simplement la place aimée de son nez, y huma le parfum familier, posa sa joue entre son bras et la clavicule replète, lovant son front contre la nuque pour s’abriter de la lumière et ferma les yeux, bercé par les battements réguliers du cœur avide. Un soupir l’enfla, apaisé de trouver en soi un début de confiance. Du fond de son songe, il s’assoupit de suavité et susurra, curieux et conscient de prolonger cette étreinte au-delà de ce soir :

« Qu’est-ce tu fais pour Noël ? Tu rentres ? » De sa joue, il façonna son nid robuste et ajouta négligemment : « Tu n’as qu’à venir avec moi. »

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__ Oui, je m’en fous, répondit-il, souriant. Léon se figea, incertain du ton choisi. Etait-ce de la plaisanterie, ou bien se moquait-il réellement qu'il tourne les talons ? Quelque chose tirailla dans son ventre, comme si le sentiment prenait vie et racine pour démontrer son mécontentement. D'une certaine façon, on aimait vivre dans le regard d'autrui, plus encore que l'on appréciait l'autre, sans doute. On aimait reconnaître sa propre passion dans les yeux de son complice, parce qu'elle avait le pouvoir de tout galvaniser et de nous en communiquer le reflet par effet miroir. Si un éclat de rire pouvait vous faire passer à l'ivresse d'un fou rire, si les larmes d'un autre pouvaient faire jaillir les votre, si le désir de l'un pouvait faire frissonner son complice, alors pourquoi ne pas dire la même chose de l'affection ? L'affection était-elle désintéressée, ou nourrie par la réciprocité ? Alors c'était peut-être ça, qui le gênait : l'idée qu'Octave n'éprouve pas cette peur que tout s'arrête, comme lui la ressentait de manière de plus en plus distincte, preuve qu'il tenait à cet étrange lien, bien plus qu'il n'y laissait paraître. Prendre conscience qu'il craignait de voir tout ça partir en fumée l'effraya un bref instant, comme lorsque l'on réalisait avec un temps de retard que quelque chose prenait soudain beaucoup de place dans notre vie. Il connaissait le bibliothécaire depuis quoi, un pauvre claquement de doigt, à l'échelle de sa vie ? Alors pourquoi ce claquement là devait-il résonner aussi fort ? Plus encore maintenant que je sais que tu n’iras nulle part , railla-t-il ensuite, cette fois définitivement taquin.

Léon sentit le soulagement l'envahir alors que la tension désertait ses muscles. Bon. C'était juste un humour particulier, alors, dont Octave faisait preuve. Le préfet des verts-et-argents s'humecta les lèvres, chassant du mieux qu'il le pouvait le frisson d'angoisse qui s'était propagé le long de son échine, bien malgré-lui. L'avantage, c'était qu'il frémissait tellement sous le contact brûlant de leurs deux épidermes qu'il n'y avait finalement que très peu de chances qu'Octave ne perçoive son trouble. Et c'était sans doute beaucoup mieux, de ne pas laisser transparaître l'émotion qui l'avait habité un peu plus tôt. Il redressa légèrement la tête, collant un sourire d'usage sur ses lèvres alors qu'il inspectait du regard le visage qu'il commençait petit à petit à connaître, sans pour autant être tout à fait certain d'en comprendre encore toutes les nuances. Peut-être qu'Octave se moquait éperdument de le voir partir, ou peut-être que cette réponse ironique appuyait juste comme il le fallait sur le fait qu'il n'avait plus lieu de s'en foutre, puisqu'il avait eu la réponse à sa question et que l'adolescent lui faisait toujours face. Peut-être ne s'en était-il pas moqué et que cette réponse n'était que la maigre confirmation qu'il pouvait lui apporter, parce que la nature d'Octave n'avait pas vocation à s'abaisser et dépendre à voix haute de la présence de qui que ce soit. Le Serpentard baissa légèrement la tête sur le côté, laissant ses yeux gris dévaler sur le visage fin du bibliothécaire alors qu'il le sondait silencieusement, comme s'il était capable de capter ses pensées secrètes s'il observait avec la plus grande attention. C'était peut-être une sensation fugace et insensée, mais Léon était presque certain que quelque soit ce qu'il représentait ou quelque soit ce que quiconque aurait pu incarné dans son coeur, Octave répondrait toujours de manière quasiment inchangée à ce genre d'interrogations. Cela n'était pas un manque de considération, ou même un défaut d'affection, c'était plus une façon qu'il semblait avoir de ne pas laisser à d'autre un trop grand pouvoir sur sa personne. Alors bien sûr, la question n'avait été que la traduction maladroite du manque de confiance de l'adolescent envers toutes les attentions dont il se sentait chanceux mais dont il doutait perpétuellement. Mais l'apparente futilité avec laquelle il avait balayé sa crainte ne faisait que renforcer l'idée qui germait dans l'esprit de Léon, dont toute l'attention était concentrée pour essayer de lire au mieux le monde qui se déroulait derrière les iris émeraude. Le pouvoir des contradictions, c'était qu'une fois que l'on avait saisit que cela en était, alors il suffisait juste de prendre le message et de le retourner pour en comprendre l'exact opposé. Et il y avait des personnes qui, même malgré elles, tournaient toujours leurs émotions en contradictions, usant de miel et de douceur pour déblatérer des paroles encore plus acides et blessantes, ou bien se faisant calmes pour mieux expliquer leur haine, ou tournant en dérision ce qui était au final d'une importance capitale. Camouflage, dissimulation, sourire en coins et un peu de banalité, pour éviter que l'on saisisse l'essentiel d'eux-mêmes. Et puis surtout, il y avait ceux qui érigeaient de véritables carapaces afin de tenir bien fermement les rennes de leurs existences. Ces personnes étaient les spécialistes des " je m'en fou " et des " fais comme tu le veux " ou " ca m'est égale " alors qu'en réalité, bien derrières tous les remparts solidement érigés, c'était un véritable orage intérieur qui se jouait. Parce que les "je m'en fou" voulaient dire que la réponse était des plus importantes, mais que donner un indice sur son propre émoi c'était prendre le risque de ne pas avoir une réponse honnête. Les " fais comme tu veux " étaient, silencieusement, des " agis comme tu le souhaites, mais j'espère que tu songes un peu à moi quand même". Ca n'était pas "égal", cela avait au contraire bien plus d'importance mais encore une fois, témoigner de son intérêt, c'était baisser les armes en premier. Ces personnes là semblaient indifférentes de tout alors qu'intérieurement, elles ne l'étaient de rien. Semblant rire et se moquer avec exagération, pouvoir tout encaisser. Mais lorsque la contrariété dépassait les remparts, s'infiltrant dans les failles, pour venir toucher de plein fouet l'immense sensibilité habilement camouflée à l'intérieur, et visible pour qui savait le voir, les dégâts étaient tellement plus terribles. Parce que comment justifier sa peine intérieure, si l'on se moquait de tout extérieurement ? Comment réussir à pleurer, lorsque le masque était devenu tellement un réflexe que l'on ne pouvait plus le laisser tomber assez longtemps pour panser ses plaies ? Comment parvenir à retenir, lorsque l'on avait mis tant d'amour propre à se faire passer pour indépendant ? Et parce qu'Octave était capable d'ouvrir les portes de ses sentiments comme de les fermer à double tour, Léon saisissait qu'il fallait être méfiant quant à la manière d'interpréter ses paroles, comme ses actions. Ne lui avait-il pas intimer un peu plus tôt de partir alors que maintenant qu'il avait goûté à ses lèvres, Léon était tout à fait à même de croire qu'il avait dès le début largement préféré le voir rester que lui tourner le dos ? Mais il avait fallu que sa colère à lui explose en premier pour que le bibliothécaire ne soit désagréable à son tour, comme il avait fallu qu'il reste pour qu'Octave ne se laisse aller à lui demander de céder à la tentation. Personnalité complexe, qui intériorisait tellement que cela pourrait en être effrayant si l'on ne savait pas décoder, ou si l'on était pas à même de comprendre quand la vérité s'exprimait, et quand la contradiction prenait le dessus, pour satisfaire les apparences. Parfois, Léon songeait que le bibliothécaire était son parfait opposé dans la gestion de leur caractère et de leurs émotions. Parce que le jeune homme, quant-à-lui, avait la sensation de souffrir de la moindre contrariété, de transformer le moindre effleurement en plaie béante et de ressentir tout avec trop de puissance. Il était extérieurement sensible à tout, là ou Octave semblait si peu enclin à laisser ses sentiments et ses émotions, quelques qu'elles soient, colère, rage, tristesse, parler pour lui. Mais ça ne l'empêchait sûrement pas d'avoir une vie intérieure tout aussi torturée qu'il avait l'air de tout pouvoir encaisser. Alors, Léon n'avait pas envie de s'offusquer de cette façon qu'il avait de ne pas sembler se préoccuper du fait qu'il reste, ou du fait qu'il parte, parce qu'au final, ce qui sortait de sa bouche était probablement bien plus calculé pour coller à son masque que ne l'étaient ses gestes. Et le corps d'Octave conversait, ce soir, bien mieux que lui, rassurant plus efficacement les questionnements intérieurs de Léon que les mots n'avaient su le faire. Il avait presque envie de sourire de cette dualité : celui qui demandait la réassurance perpétuelle s'attachant à celui qui était bien avare de la fournir. Mais c'était finalement un bien encore plus précieux qu'Octave offrait : parce que lorsque le réconfort franchissait la barrière de ses lèvres, c'était comme un diamant brut et rare qui savait parfaitement combler toutes les attentes. Tout comme les compliments étaient encore plus agréables venant de ceux qui en faisaient le moins, les paroles d'Octave qui avaient su si bien parler à ses démons intérieurs étaient chargées de beaucoup plus de pouvoir que s'il lui avait répété inlassablement des banalités. Alors, il avait réellement envie d'avoir confiance. En ce qu'il éprouvait, ressentait, et en les réactions d'Octave. Il n'avait peut-être pas besoin que le bibliothécaire ne dise à voix haute qu'il était content qu'il soit resté, content qu'il ait cédé à la tentation alors que lui n'aurait pas osé s'imposer face à un jeune homme aussi incertain qu'il ne l'était. Il pouvait juste avoir confiance en ça : sa peau à lui, qui frissonnait sous ses caresses ; son absence d'opposition lorsqu'il avait laissé ses doigts parcourirent sa peau ; la façon dont ses lèvres s'étaient laissées faire lors du premier effleurement, juste avant de devenir plus exigeantes, brûlantes. Oui, il voulait croire en tout ça, alors même qu'il s'abandonnait un peu plus contre le corps alangui, réduisant la proximité, ses mains se faisant de plus en plus entreprenantes, débarrassant le bibliothécaire de sa chemise en faisant glisser le tissu le long de la peau satinée. Sa propre audace l'effrayait quelque peu, mais les doigts avides semblaient animés par une volonté propre alors que cette nouvelle intimité décuplait ses propres sens. Il explorait l'épiderme mise à nu avec une curiosité non camouflée, suivant avec délectation la courbe de l'abdomen, le galbe des muscles, l'angle saillant de la clavicule. Ses gestes étaient emprunt d'une lenteur contemplative, colorant ses propres joues d'un rouge timide alors même que l'intérêt porté au bibliothécaire se faisait de plus en plus assuré. Les frissons d'Octave, la façon dont son ventre s'éloignait de ses doigts à chaque respiration, les soupires qu'il lâchait rassasièrent ses envies et le poussèrent à poursuivre sa maladive caresse, jusqu'à ce que les minutes s'égrenant ne se rappellent à sa conscience et qu'il achève sa contemplation d'un long baisé fiévreux, témoignant de ce désir qui grandissait avec rapidité, peut-être trop vite pour qu'il ne s'attarde sur la situation, mais avec bien trop de force pour qu'il ne réussisse à le contraindre de ralentir. Sa bouche se lova contre celle du bibliothécaire, quémandant à sa jumelle une attention dévouée alors qu'il approfondissait le baiser, raffermissant sa prise en déployant la paume de ses mains dans le dos du bibliothécaire avant de se reculer avec lenteur, le souffle court. Il chercha au fond des iris émeraude l'accord tacite de poursuivre, sans savoir ce qu'il voulait vraiment poursuivre, d'ailleurs, et n'y trouva qu'une lueur curieuse, auréolée d'un soupçon d'amusement qui conférait à Octave une bien meilleure maîtrise de ses émotions que ne pouvait en témoigner le préfet des verts-et-argents. Alors que ces gestes n'avaient été qu'empressement, bouillonnants de ce désir si naïvement dévoilé à sa conscience, Léon fut surpris de voir que son total renoncement à la pudeur, faisant fi de sa timidité pour se lancer à la poursuite de toujours plus de frémissement, engendrait chez Octave une réaction bien différente. C'était comme si, après avoir travaillé corps et esprit l'adolescent pour lui faire prendre conscience de ses envies, éveillant son désir, l'appelant à succomber, il se satisfaisait du résultat sans vouloir pour autant plus. Finalement, l'adulte était peut-être resté bien plus maître de ses émotions que le jeune homme ne l'aurait cru, flirtant à la limite de l'abandon pour provoquer celui du Serpentard sans pour autant plonger avec lui. Léon se figea quelques instants, presque honteux de son attitude, avec l'impression d'avoir fait une erreur. Mais avant que le sentiment d'avoir été berné ne lui noue le ventre, la poigne douce des mains d'Octave se resserra autour de ses poignets, remontant avec lenteur le long de ses bras pour venir trouver refuge autour de son cou. Léon prit une inspiration, soupira d'aise malgré lui alors que l'apparente tendresse s'érigeait en rempart pour contenir la frustration qu'il sentait émerger de sa conscience. Il fut tenté de fermer les yeux, souhaitant se concentrer sur les discrets battements qu'il sentait pulser sous la pulpe des doigts que l'adulte apposait le long de sa gorge, mais ses paupières refusaient d'obéir alors qu'il sondait les traits du bibliothécaire, cherchant à savoir s'il lui reprochait son audace, cherchant une réassurance supplémentaire à celle que lui procurait déjà l'étreinte cajoleuse. Il était toujours à bout de souffle, le teint rosissant, le regard brûlant et il lui fallu de longues secondes pour reprendre contenance. Octave le couvait du regard avec tranquillité et le jeune homme s'y accrocha pour tâcher de reprendre haleine, alors même que tout dans l'attitude soudain sereine du bibliothécaire semblait être à l'opposition de ce que ressentait l'adolescent. Il avait envie de plus et son regard dévala quelques instants sur la peau mise à nue avant de revenir se noyer dans l'océan vert, cherchant à comprendre pourquoi l'adulte imposait le calme dans les gestes alors même qu'il avait, du bout des lèvres, du bout de sa langue, cherchait à le faire sauter dans l'inconnu terrifiante qu'avait été son désir. Car là, maintenant, tout de suite, alors même qu'il avait arrêté de réfléchir pour ressentir, laissant parler ce désir grandissant, il avait réalisé avoir réellement envie de plus. Envie d'Octave. Mais tout, dans l'attitude, les gestes emplis de tendresse et de calme, tout chez Octave semblait l'appeler à se calmer, reprendre haleine, reprendre consistance, comme si maintenant qu'ils étaient tout proche de franchir une nouvelle limite, le bibliothécaire les faisait reculer. Ses lèvres se pincèrent brièvement de frustration et sans le contact chaud des doigts sur sa peau, Léon aurait été dangereusement prêt de se sentir rejeté. A quoi rimait tout ça ? Il excitait ses sens pour ensuite temporiser l'excès d'audace qui en découlait ? La respiration toujours erratique, Léon fixait l'adulte, attendant la sentence des mots et au fur et à mesure que les secondes défilaient, il se sentait presque coupable d'avoir retirer l'étoffe de tissu, d'avoir si subitement donner libre court à son envie. D'avoir totalement succomber à la tentation, au risque de ne présenter soudain plus aucun attrait pour Octave. L'idée fugace s'imposa, le tétanisant presque alors que la voix s'élevait enfin, raflant l'attention de l'adolescent qui se sentait soudain bien en proie aux doutes.

__ En cédant à cette tentation, tu as répondu à ta première question. Mais dis-moi, à quelle question essayes-tu de répondre maintenant ? demanda-t-il d'un ton égal.
__ Une question ? reprit Léon dans un chuchotement, secouant doucement la tête de droite à gauche alors qu'un petit rire frustré franchissait ses lèvres. Il détourna brièvement les yeux, fixant l'une des chandelles pendant quelques secondes, songeant à l'étrangeté de la situation. C'était comme si toutes leurs interactions étaient entièrement tournées pour et autour de lui, de ce qu'il ressentait, découvrait, expérimentait. Octave parlait de questions, comme si tout ça relevait d'un test ? Il entrevoyait avec appréhension ce dédale complexe dans lequel Octave semblait évoluer, entre ses propres désirs et cette façon de toujours chercher à provoquer chez les autres des déclics, les poussant à aller aux bouts de chacun de leurs ressentiments. Cela avait été le cas pour sa colère, pour ses multiples épisodes de mélancolies et sa tristesse, ses questionnements intérieurs. La frontière semblait parfois si mince entre ce qu'Octave faisait pour subvenir à ses propres besoins et attentes et ce qu'il entreprenait pour les autres, que Léon fut brièvement saisi par le doute. Quelle était la part des envies d'Octave dans tout ça ? Dans les baisers, dans l'abandon, dans les caresses. Gardait-il cette apparente maîtrise parce qu'au final, il n'avait pas réellement succombé, ou bien était-ce plus de la prévenance à son encontre, lui, adolescent perpétuellement incertain ? D'une certaine façon, la question le touchait, et cette façon de vouloir ralentir dénotait sans doute une grande considération de la part du bibliothécaire. L'une de ses mains quitta son domicile dans le creux des reins d'Octave et le jeune homme vînt recouvrir l'une de celles du bibliothécaire, toujours nichée tout contre son cou. Ses doigts se refermèrent tout proche du poignet et il caressa la peau du bout de son pouce, relevant enfin les yeux pour soutenir le regard d'Octave. La frustration aurait pu le rendre agressif pour camoufler l'éventuelle déception qu'il sentait grossir au fond de son être, seulement c'était Octave, et ça changeait pas mal de chose. C'était une personne difficile à comprendre, qui avait peut-être autant de mal à croire en l'affection que lui, si ce n'est plus. Sans cesse en train de se dénigrer, qui avait perdu déjà trop et espérait désormais bien peu. N'avait-il pas démontré son désir dans la piscine, quelques jours plus tôt ? Désir une fois encore suspendu, mais désir quand même ? Il le scruta quelques instants supplémentaires, penchant légèrement la tête sur le côté. Qu'est-ce qui retient tes envies, lorsque tu sembles enfin pouvoir recevoir de l'affection ? Qu'est-ce qui suspend tes baisers alors que tu t'y perds, qu'est-ce qui retient tes caresses alors que tu en frissonnes ? Uniquement parce que c'est moi et que je suis si ambivalent, ou bien est-ce finalement ta peur à toi, qui ressort dans mon manque de confiance à moi et t'alimente en réserve, et dont tu cherches à en saisir l'excuse ? songea-t-il, ses yeux couleurs métalliques toujours rivés dans les siens. Puis, avec simplicité, il répondit dans un souffle. La seule chose à laquelle j'essaye de répondre, c'est mon envie pour toi, confia-t-il, sa joue venant frotter contre leurs mains enlacées alors qu'il inclinait un peu plus la tête.

Il tâchait d'étouffer au mieux le doute, de l'ensevelir sous la confiance qu'il se devait d'avoir envers le bibliothécaire, même si celle-ci se devait encore de grandir pour satisfaire pleinement son besoin de réassurance. Il sentait, à mesure que le calme gonflait dans le silence de la bibliothèque vide, refluer les vagues de désir qui lui avaient procuré tant d'audace. La timidité revenait et, avec elle, la rougeur de son visage qui ne désemplissait pas, forcissant même à mesure qu'il prenait pleinement conscience du corps partiellement dévêtu d'Octave, adossé contre l'étagère et du sien, alangui tout contre lui. De l'une de ses mains, toujours enlacée autour de sa taille. Des lèvres, toujours légèrement gonflées par leur étreinte. Ils formaient un étrange tableau, qui aurait été bien facile à comprendre malgré toutes les incohérences de leur duo étrange. Que se serait-il produit si Octave n'avait pas fait preuve d'un sursaut de calme dans le brasier dans lequel Léon s'était senti à même de se consumer ? Qu'aurait-il advenu de tout cet afflux de sentiments nouveaux si le bibliothécaire n'avait pas freiné ? Et demain, quand il aurait songé à tout ce désir, à toutes ces caresses, tous ces baisers, qu'en aurait-il pensé ? Et d'ailleurs, à la lueur de ce qu'il s'était déjà produit, quels seraient ses potentiels tourments lorsque le jour se lèverait ? S'agirait-il d'avoir désiré un homme et d'avoir manqué aller plus loin que de simples baisers, ou bien justement la frustration d'avoir, une fois encore, était trop sage alors même qu'il avait envie de plus, comme dans l'eau quelques jours avant ? Cette prudence suggérée était d'autant plus difficile à concevoir lorsqu'elle survenait juste après de véritables appels au lâché prise. N'avait-il pas été le premier à se fondre contre lui, dans l'eau azurée de la piscine ? N'avait-il pas dérobé quelques baisers le long de son cou ? Et là, un peu plus tôt, n'avait-il pas demandé de succombé, puis jugé que cela n'était pas suffisant, l'appelant à recommencer une deuxième fois ? Il entrevoyait toutes les raisons pouvant pousser Octave à se comporter ainsi. Après tout, le jeune homme n'avait-il pas évoqué un peu plus tôt son incertitude face à son désir envers le genre masculin ? N'avait-il pas été en colère, un peu plus tôt, alors que maintenant il faisait volte face pour sombrer dans un sentiment tout aussi dévorant que celui de la jalousie ? Et puis, il y avait cette différence d'âge, il y avait ce rapport étudiant et personnel de l'école. Tant de barrières qui justifiaient de freiner. Et tant d'autres qui donnaient envie à Léon de tenter une nouvelle fois d'avancer, faisant fit de ce nouveau calme appartenant, redoublant de passion pour le faire céder puisque, après tout, Octave avait lui aussi semblait désirer plus qu'un simple frôlement de leurs lèvres. Avancer encore et puis lui ravir un autre baiser, puis un second, jusqu'à faire exploser toutes les maudites résolutions qu'il semblait avoir en tête pour juste aller au bout de cette audace sans laquelle il n'aurait jamais osé ne serait-ce qu'approcher la première fois. Et puis ensuite ? Et s'il se trompait sur les attentes d'Octave ? Et si, finalement, ce manque de prudence ternissait tout ? Parce que malgré toute cette frustration, il y avait quelque chose qui angoissait bien plus Léon : la peur que tout ça disparaisse aussi rapidement que cela n'était apparu dans sa vie. Alors, il resta immobile. Parce que cette main, qui glissait à présent le long de son cou, lui offrait déjà beaucoup. Cette promiscuité, cette conversation, cette intimité naissante, il ne pouvait pas s'en moquer. Il se devait aussi de l'accepter et de la savourer à sa juste valeur, aussi impulsif qu'il était, aussi impatient qu'il pouvait également l'être, à vouloir tout et dans on intégralité, tout de suite, comme s'il y avait urgence. Urgence à s'emporter, urgence à détester, à haïr, à se renfrogner. Mais aussi urgence à savourer, urgence à apprécier et à aimer. Urgence de vivre. Mieux valait sans doute savourer ces petits détails, cette tendresse qui ne cessait de le surprendre, plutôt que de chercher à remettre en doute si promptement. Il en avait presque assez, de toujours se contrarier de tout. Alors, il apprécia, ce lent effleurement qui s'arrêta quelque seconde sur son ventre, lui procurant de nouveau frémissement alors que d'un geste d'une infinie lenteur, Octave venait retirer un pan du tissu de sa chemise qu'il avait rentrée dans son jean. Il frissonna lorsque les doigts vinrent chatouiller son épiderme de son abdomen, fermant les yeux alors qu'il traçait une ligne de feu le long de sa peau pâle. Sa respiration trébucha de nouveau alors qu'il remontait toujours, à l'abris de l'écrin de tissu, jusqu'à venir déployer ses doigts le long de son torse, juste au dessus de son coeur. Léon sentait d'ailleurs ce dernier pulser avec force dans la prison de sa cage thoracique, véritable colibri qui semblait vouloir décoller pour aller on ne savait où. Il tâcha de se concentrer pour reprendre contenance, sans succès, alors qu'il sentait sans voir le bibliothécaire se rapprocher de nouveau. Les effluves de son parfum vinrent titiller ses narines, alors que le souffle capiteux se rependait contre son visage. Il entrouvrit les lèvres par réflexe, goûtant à la tendre offrande d'une bouche qui épousait la sienne avec une délicatesse presque nouvelle, sans aucune précipitation mais avec cette langueur et cette lascivité tout aussi agréable que la passion précipitée qu'avaient constitués les autres échanges. C'était différent tout en ayant une saveur connue qu'il appréciait à chaque fois plus que la précédente. Si, un peu plus tôt, le baiser s'était fait brûlant et exigeant, il n'y eut, cette fois, aucune fureur dans l'échange que le bibliothécaire proposait. Baiser tendresse, aux notes sucrées qui se déposaient contre son palais alors qu'il savourait la pression douce des lèvres qui butinaient les siennes, et la caresse lascive de sa langue qui ne cherchait pas à imposer mais offrait juste ce qu'il fallait de douceur, proposant une danse plutôt qu'un combat passionné. Baiser promesse, de n'être pas le dernier et que quelque chose naissait, alors même que les battements de son coeur continuaient de raisonner, rythmant la valse de leurs lèvres. Baiser réconfort, peut-être même sans qu'Octave ne s'en rende compte, qui soignait par anticipation l'éventuelle crainte de s'être trompé et, à mesure que la bouche offrait sa tendresse, que la main contre sa peau réchauffait son âme, Léon sentait la vague apeurée de s'être fourvoyé reculer, ne laissant que quelques petites bulles d'écumes sur les rivages de son éternel manque de confiance. Octave délia doucement leurs lèvres et leurs êtres, se rapprochant bien vite pour prodiguer une dernière pression, baiser refrain du premier et qui se savourait tout autant. Léon garda ses yeux résolument clos, soupirant doucement contre la joue qu'il sentit se blottir contre sa clavicule, passant son bras autour de la taille nue du bibliothécaire pour le serrer contre lui. Il inspira à fond son odeur réalisant que ça, c'était déjà tellement plus que ce qu'il aurait pu songé, imaginé ou pensé recevoir. La frustration perdit encore un peu plus de terrain à mesure que l'espérance, elle, grossissait toujours plus. Il avait envie de croire en tout ça, réellement. Il se sentait bien, en réalité. Un sentiment qu'il n'avait pas éprouvé depuis bien longtemps.

__ Qu'est-ce-que tu fais pour Noël ? Tu rentres ? interrogea Octave, surprenant l'étudiant qui rouvrit les yeux, devenant presque fébrile lorsqu'il rouvrit la bouche pour rajouter. Tu n'as qu'à venir avec moi.

Il resta immobile et silencieux quelques secondes, le visage interdit alors qu'une multitude de questionnement se bataillaient le droit de s'exprimer les premiers. Cela avait sans doute l'air anodin, mais la question ne cessait de faire écho dans sa tête. Octave lui offrait une perspective, celle d'inscrire ce début de relation dans le temps. Cette temporalité, Léon ne l'avait pas envisagé à un seul moment, appréhendant chacune de ses rencontres et altercations avec Octave comme un enchaînement de parenthèses, comme suivant sa route mais ne se trouvant par sur la voie même de son existence mais tout proche, à l'écart de la route toute tracée, dont il suffisait de prendre une légère courbure pour venir le retrouver. Passer Noël avec le bibliothécaire ? Léon s'autorisa quelques secondes de réflexion, vite parasitées par un flot de sensations se disputant sa raison. Il en avait envie , même plus que ça, il ressentait l'étrange sensation d'être, pour la première fois depuis très longtemps, heureux d'être invité à faire quelques chose de cette maudite fête qu'il n'avait jamais eu très envie de célébrer. Un sourire mutin traversa ses lèvres alors qu'il se reculait légèrement, une lueur d'ironie au fond des iris.

__ Octave, le nomma-t-il avec une certaine dureté dans la voix, ses doigts se dérobant de son dos pour venir suivre l'épiderme sensible des ses flancs qu'il parcourut avec légèreté, espérant lui attirer quelques frissons. Octave, se radoucit-il, un sourire étirant encore plus la commissure de ses lèvres alors qu'il remontait toujours, quittant ses hanches pour poser la paume de sa main contre le coeur d'Octave, à son tour. Il s'amusait du miroir de la situation, poussant le vice jusqu'à reproduire la formulation, sachant pertinemment qu'il ne gênerait jamais Octave par sa question comme lui l'avait si habilement troublé par la sienne, quelques jours plus tôt, mais se plaisant à l'exercice, cherchant surtout à camoufler l'émotion qu'une telle proposition, en apparence anodine, provoquait chez lui. Il se sentait touché, d'être invité. C'était probablement la première invitation de la sorte. Alors, il esquiva pour gagner de précieuses secondes, sur le même ton qu'avait usé le bibliothécaire quelques jours avant, en haut de se plongeoir, changeant juste à peine la formulation pour coller au contexte actuel. Octave...est-ce-que tu es en train de me filer un rancard ? souffla-t-il d'un ton espiègle, cherchant à tourner en presque dérision ce qui, au final, revêtait d'une grande importance pour lui. Il avait toujours appréhendé les fêtes de fin d'années, que cela soit à cause de l'absence déchirante de Donia ou de sa présence, contrainte et forcée, ce qui avait toujours été  pire. Noël était par définition une fête de famille, et Léon trouvait ironique de mettre à l'honneur une famille dans laquelle il ne se sentait aucune appartenance. A Poudlard, cela aurait pu être l'occasion d'enfin profiter de l'effervescence et du concert bouillonnant de joie qui emplissait, chaque année, les couloirs à mesure que la vieille école se parait de sapins et autres décorations sensées rendre chaleureux un évènement qui ne pouvait l'être que si votre coeur daignait vouloir s'y prêter. Rien, je reste ici. Personne ne m’attend, dehors, ou du moins personne avec qui j'aurais envie de fêter ça, répondit-il enfin, le sérieux retrouvé gommant les dernières traces d'ironie dans sa voix. Je n'aime pas spécialement Noël, en réalité, crût-il bon de préciser, avant de tempérer avec plus de douceur et d'enjouement. Ou peut-être que je n'ai jamais vraiment fêté Noël, sans doute. Je veux dire, c'est sensé être festif, être avec des personnes que l'on apprécie... Il haussa les épaules, puis secoua la tête d'une façon résignée. Non, je ne fais rien. Mais je serais ravi. De venir avec toi. Et, parce qu'il ne voulait pas d'une confusion possible, il rajouta avec plus d'assurance. Pas juste pour une autre parenthèse, un autre échappatoire. En réalité, j'ai beau avoir évoqué l'envie de partir, à chaque fois, je crois que ce qui m'anime, c'est toi et pas juste de quitter cette prison. C'est toi, la parenthèse. Poudlard ou ailleurs, en réalité, ça n'a finalement pas une grande importance. Alors oui... d'accord. Pour venir avec toi. Ou rester ici, avec toi. Il se détacha un peu plus du bibliothécaire puis se baissa quelques secondes, rattrapant le tissu tombé à terre et le lui tendant. Je peux rester, d'ailleurs ? Ce soir ? osa-t-il demander avec hésitation, avant de reprendre de façon précipitée. Dormir. Juste dormir, affirma-t-il, sans supplique dans la voix mais avec un réel intérêt. Il ne voulait pas retrouver les draps froids du dortoir, mais cela n'était pas l'essentiel de sa motivation. Ni même l'idée d'affronter une nouvelle insomnie, ni la peur de la solitude. Il voulait rester parce qu'il n'avait aucune envie de mettre plus de distance entre le bibliothécaire et lui, ce soir là. Il savait que le lendemain serait différent, tout comme la lueur du jour risquait d'apporter de nouvelles complications à ce prologue qui débordait déjà de complexité. Etait-ce un caprice de vouloir prolonger un peu l'alcôve de tendresse qui s'était crée, juste après la colère et la haine qui l'avait épuisé durant les jours précédents ? Il rapprocha un peu plus l'étoffe de l'adulte, comme pour appuyer qu'il avait compris et saisit l'invitation à ralentir et à ne rien précipiter. Ce n'était pas ce qui motivait sa demande. Et puis si je me réveille encore le premier, je n'aurais qu'à faire comme la dernière fois et prendre un livre dans ta bibliothèque , ajouta-t-il en faisant référence à cette nuit dans la maison du bibliothécaire. Cette fois là, il avait presque failli s'échapper alors que, quelques jours plus tard, il craignait de ne pas pouvoir rester. De ce rappel somme toute innocent, Léon avait l'impression d'inscrire cette soirée de façon plus définitive dans sa ligne temporelle. Car il y avait eu des avants, des gestes, des paroles échangées et il semblait pouvoir y avoir un après, chargé d'embuches, mais un après quand même.

Il s'avança, collant ses lèvres une fraction de seconde contre les siennes avant de s'éloigner, faisant un pas en arrière jusqu'à rejoindre l'étagère contre laquelle il s'adossa. Ses yeux lâchèrent le bibliothécaire pour suivre les rayons de livres dans lesquels il perdit son regard en attendant la réponse d'Octave, les secondes s'écoulant à la lueur des quelques bougies. Son regard parcourut la pièce et s'arrêta quelques instants sur la porte de la bibliothèque, résolument close et qui, heureusement, ne s'était ouverte sur personne. Mais en même temps, qui aurait pu avoir l'idée de venir en ces lieux par une heure aussi tardive ? Son ventre se serra soudain et ses joues perdirent de leurs couleurs, alors qu'il comptait mentalement dans sa tête. Il déglutit doucement, ravalant son angoisse du mieux qu'il le pouvait puis se détacha de l'étagère, s'éloignant de quelques pas pour faire dos au bibliothécaire, cherchant à mettre hors de portée son visage, qu'il savait être un vrai livre ouvert. Ce n'était pas de la colère, qu'il aurait pu y lire, mais sans doute le reflet du doute qui resurgissait avec force et venait gommer le peu de félicité qu'il avait éprouvé à l'entente de cette proposition, qu'il avait crue uniquement tourner vers lui. Plusieurs respirations saccadées lui furent nécessaires avant qu'il n'ose ouvrir la bouche, espérant ne pas sentir sa voix vaciller.

__ J'imagine que ta proposition de partir ne concerne que le jour de Noël, jeudi prochain, et non pas les quelques jours de vacances qui suivent ? Tu es pris, ensuite, je crois, souffla-t-il du bout des lèvres, maudissant le sursaut de tristesse qu'il entendit dans sa propre voix. Vendredi prochain, il me semble, termina-t-il.

Car c'était ce qu'il avait entendu à travers la porte, n'est-ce-pas ? A vendredi. Pas à demain, comme elle aurait pu le dire s'il s'était agi de se rencontrer le lendemain. Il s'appuya légèrement contre l'étagère, offrant son dos à Octave, se tendant involontairement alors qu'il se sentait de nouveau en proie à ce désespérant monstre qui s'agitait dans ses entrailles, grignotant le peu de confiance qu'il réussissait à mettre en quelqu'un. Il doutait, perpétuellement.

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DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 10 Août 1964
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MessageSujet: Re: [18 Dec 97] Discordances Ven 28 Sep 2018 - 1:35

Il sentait la différence de ce microcosme qui s’enfermait entre l’esquisse fluide, aux lèvres acérées, de son profil et le galbe de l’encolure mirifique. Entre la piscine et ici, il y avait tout un monde d’outrecuidance assidue, profonde, qui l’empêchait de prétendre à l’impuissance et à la perdition. Entre la piscine et ici, il y avait son désir et sa réalité ; conscience que montrer à un adolescent ce qu’était le flirt et la faiblesse n’engageaient en rien ses propres sentiments et faiblesses. Ses prétentions lui paraissaient maintenant désincarnées, parce que s’accrocher au cou étudiant ne lui avait demandé aucun effort ni éveillé nulle crainte dans la démonstration de ce qu’il fallait faire pour charmer. Ca n’avait été qu’une imitation fantoche de ce qui aurait dû se passer, et de ce qui se passait à présent entre les mystères persistants de leurs deux corps. Peut-être se targuait-il d’une leçon à donner pour n’être que l’exécuteur d’une émotion qui n’était pas la sienne, entretenant la confusion entre ce qu’il voulait et ce qu’il démontrait, tels la toile de baisers tissés dans le cou humide pour pardonner son manque de volonté. Les expressions étaient multiples et ne semblaient jamais lui appartenir entièrement, se mêlant assidument entre deux dénouements qui se cachaient l’un derrière l’autre, entre la bouche exemplaire d’avidité furieuse, puis empreinte d’une tranquillité distante et confiante, dévoilant tour à tour ce qu’il en était lorsqu’il ne devait pas y avoir de lendemain et lorsqu’ils étaient multiples, et à quel moment la finitude se muait en éternité, achevant l’empressement d’une complétude jamais satisfaite, dont Léon brûlait infiniment. Pourquoi obliger une jouvence en constante évolution et épanouissement à s’arquer dans l’angle du temps ? Alors même que Léon paraissait enfin se délester dans leur intimité particulièrement incongrue de ce qui le mettait perpétuellement en colère. Elan d’inconscient égoïsme, noyé dans ce qu’il croyait être le mieux pour l’étudiant, là où lui-même avait trop vite succombé aux plaisirs superficiels sans en comprendre la valeur. Sans les regretter, il s’était longuement dit que son appréhension de ces choses avait été en conséquence trop simple, pas assez précieuse, et qu’il aurait pu éprouver sa jeunesse d’une toute autre façon, précautionneuse. Son corps avait longuement été une offrande d’un naturel désarmant et facile, ne reconnaissant que ce qui se donnait rapidement au risque de se faire oublier, comme si la valeur qu’on pouvait lui prêter était comme une étoile filante, non pas durable et s’intensifiant dans le temps mais aussi fugace qu’une étincelle, dont il fallait absolument saisir l’instant le plus fulgurant pour espérer en tirer le meilleur prix. Raisonnement stupide qui l’avait fatigué et décharné. Mais au fond, pour des conclusions lui étant évidentes, il savait qu’après, il pouvait ne plus rien y avoir. Au fond, ce n’était pas grave – opinion d’un fataliste forcené, résigné. Mais ce n’était pas une complète aberration de croire qu’il n’y avait aucun intérêt à repousser l’inévitable. La friction des corps ne faisait pas naître l’amour – elle donnait seulement des enfants, parfois, eux alors bel et bien sans amour – et si Léon ne trouvait plus de bonnes raisons pour rester après que tout fut donné maintenant, il n’y avait pas de raison à ce qu’il en trouve plus tard. Parfois, l’on finissait effectivement par aimer selon la force de l’habitude, c’était du moins ce qu’il était commun de croire dans les mariages d’inconnus. Mais Octave était convaincu qu’il n’y avait dans l’amour de l’habitude que l’usure d’une solitude. Alors, aujourd’hui ou demain, quelle différence ? Pourquoi devait-il y avoir soudain plus demain qu’aujourd’hui et en vertu de quoi ?

La différence était dans la tiédeur, toujours à couvert d’une illustration quelconque, qui émanait par effluves et réchauffait ses paupières closes, entre les relents du musc amer et de sa propre volupté. Ici, là, dans les ténèbres satinées et à l’abri du regard scrutateur, Octave usait d’une douceur enviée et jalousée lorsqu’elle s’apprivoisait enfin sans avoir besoin de prétextes. Léon ne le savait pas encore, parce que tout était soigneusement courbé pour épouser son humeur et ses besoins, mais en dépit de la poursuite désœuvrée d’une vérité nébuleuse, Octave avait trouvé ce qui en lui se dispensait de justifications. Il reposait au creux de ce cou parce que les yeux ne lui avaient jamais inspiré aucune confiance, chez personne, et il préférait se fier au corps qui le soutenait, qui acceptait le poids de son repos et qui lui demeurait infiniment tendre. La fureur de vivre s’épuisait souvent lorsqu’il sentait ne plus avoir d’autres mystères à offrir. Quelque part, il avait l’impression que leur lien, cette attraction insensée de la part de Léon, ne subsistait que tant qu’il avait encore des interdits à lui soumettre. Il avait enlacé sa chair, puis embrassé, sans jamais pouvoir la posséder – un manquement qu’il ne comprenait pas parfaitement mais éprouvait probablement de toutes les fibres de son désir. Octave avait horriblement pleuré, un peu trop tard d’ailleurs, lorsqu’il s’était rendu compte que Jane avait probablement percé son dernier mystère, qu’elle avait entièrement compris son caractère évolutif sans qu’il n’ait eu à s’expliquer, au point d’agir avec une prévenance qui lui était longuement demeurée invisible. Si tout avait été possédé et qu’il n’y avait plus rien à découvrir, comment pouvait-on espérer entretenir la flamme, surtout celle qui se nourrissait de ce dont elle ne connaissait pas ? Il retenait soigneusement la dernière échancrure, qui n’avait fatalement aucun mystère pour lui, tout en étant cet écrin précieux qui recelait à peu près toutes les vérités à son sujet. Extase de l’amour, ultime faiblesse. Toute la banalité flagrante de son désir s’y révélaient, l’usure de sa peau et de son esprit engourdi par la pardonnable cécité du plaisir montant. L’ombre de sa valeur périssable le poursuivait à travers chaque intérêt mis en lumière, qui étaient parfois multiples, parfois uniques, mais toujours clairement définissable – c’était du moins ce qu’il s’imaginait. Savamment, il refusait ce qui en lui semblait être désirable, du moins suffisamment pour garder l’intérêt intacte, quel qu’il fut. Ce soin de la convoitise lui donnait la permission potentiellement éphémère de reposer sa tête et être à la merci de tout, tel un général dans le camp ennemi qu’on ne pouvait capturer en vertu d’un pourparlers amical. Il s’allongeait allègrement sur le Lion en lui promettant de la viande – confiance qui ne tenait qu’à ce qu’il promettait.

C’était réduire les expectations à de biens moins nobles prétentions, mais c’était une impulsion primitive qui lui faisait jalousement garder ce qu’on voulait le plus de de sa part pour l’ériger en but à atteindre par le biais de la patience. En ce temps, il pouvait, doucement, user de cette patience pour humer chaque effluve de ce corps qui le désirait ardemment, suffisamment pour consentir à ne pas le toucher davantage. Il existait une ivresse du respect, dont le souffle allongeait le temps et autorisait l’alanguissement égoïste d’une nature qui aimait à sentir la retenue frustrée et s’y épanouissait comme sous une louange précieuse. C’était juste là, ici, contre le velouté opalin de la peau souple, et non pas dans le gris des yeux avides ni entre ses mains curieuses, qu’Octave éprouvait véritablement le sursis de tendresse qui ne lui était nullement assuré plus tard, mais dont il bénéficiait maintenant pour des raisons proprement mystérieuses, peut-être cupides, peut-être affectueuses… Dans le doute, il préférait immobiliser le temps, en savourer la longueur et se lover dans un cocon où le désir se mêlait à la prévenance pour n’être qu’une quintessence de bienveillance suave et appliquée. C’était une tricherie, une tromperie, une distillation artificielle de ce qui aurait pu advenir seul, mais il savait trouver l’instant exacte entre la réserve et l’envie pour en extraire l’essence vitale à son amour-propre. Il aurait été malhonnête de prétendre mépriser en cette seule vertu la joie concupiscente, mais avec Léon, pour l’heure, il n’avait que faire des finalités d’un plaisir charnel et se complaisait davantage de cette longue phase maladroite de caresses inachevées, comme si derrière, une rupture l’attendait, ou un extrême poncif qui ne survivrait pas à sa propre banalité tragique. Les instants les plus paisibles furent ressentis lorsqu’il avait reposé entre les bras de Jane, certain que son esprit était encore un mystère, que ce qu’il y avait de désirable en lui était avéré, tout comme ce qui était détestable, soigneusement caché. Fumisterie grotesque, parce qu’il savait cette condition pertinemment fausse, mais par l’adage de l’habitude, Octave cultivait volontairement ce fragment éphémère où tout était encore à lui. Il aimait que Léon le veuille, et que ce qu’il veuille lui demeure interdit, mais qu’il continue à le vouloir un instant de trop : ce même instant où Octave était désiré malgré tout.

« Octave. »
Il bougea légèrement le front, attendit la suite, sans se soucier d’abord du ton de la voix, qu’il associait mal avec la ferveur lascive qu’il éprouvait tendrement. Puis, la main de Léon remontait, le touchait encore, malgré la dureté de son prénom. Ce prénom qui soudain parût être un mensonge, là où Cassidy s’était obstiné à l’appeler autrement pour le réconcilier avec ce qu’il n’aimait pas.
« Octave. »
Il sentit son cou sourire, quelque chose se tendre sous sa peau d’un rayon oblique jusqu’à sa bouche. La jeune main remontait toujours pour finalement former le triangle des battements contre ses côtes. Le sourire de son visage insinuait la moquerie dans l’écho. Octave ne la comprenait pas, ou préférait ne pas la comprendre pour ne pas donner l’impression de se reprocher quoi que ce fut, et demeura donc immobile, fronçant un peu les sourcils en attendant la formule de ces invocations répétitives.
« Octave...est-ce-que tu es en train de me filer un rancard ? »

Il reconnut le mordant et le trille, sourit faiblement sans rouvrir les yeux mais se refusa à rougir de ce qui ne lui était même pas passé par la tête. Un rencard sous entendait une liberté qui ne leur était au fond pas offert pour de multiples raisons. La prudence plus que la honte guidait son instinct, alors qu’il associait un rencard au fait de tenir une main entre la sienne sur une nappe où trônaient deux tasses de café vides – achèvement d’un repas tamisé. L’âge, le genre, les convenances se remettaient en place, distinguant peut-être pour toujours ces parenthèses de leurs vies réelles. Les rencards leurs étaient interdits, ici, là-bas, surtout ici, puis probablement encore plus là-bas. Au sein de leur tandem Léon allait, pour encore de nombreuses années, être privé de l’approbation publique, de la bénédiction générale, de la jalousie de son bonheur et de la béatitude voyeuriste que l’on éprouvait en s’enlaçant devant une masse anonyme, dénuée de joies qui lui étaient interdites parce que seul lui possédait ce don de la prospérité épanouie. Pas de rencards, ou que dans les ombres. Octave sut que ce n’était pas le moment pour affronter son regard : malgré tous ses talents d’acteur, prétendre au bonheur lorsqu’on le ressentait encore était une tâche ardue, même si c’était pour dissimuler l’once d’un regret. Ca ne lui était pas passé par la tête, car comme le disaient les dramaturges, leur stupéfiant tandem ne pouvait pâlir que des rayons de la lune. Il ne pouvait se permettre de souffrir pour l’instant d’une quelconque gloire. Peut-être que cela convenait à Léon pour le moment dans la mesure de ce qu’il voulait dissimuler, mais plus tard, lorsqu’il lui faudrait affirmer ses choix, qu’en serait-il ? Octave balaya ces considérations en redressant paresseusement la tête, songeant à la réponse qu’il voulait donner. C’était une plaisanterie… alors il regarda l’étudiant avec un sourire en coin, rejetant légèrement la tête en arrière, devinant en écho que ce qui faisait sourire Léon maintenant avec tant d’espièglerie était en fait tout autant capable de le faire pleurer.

« Si par rencard tu entends un rendez-vous et non pas un renseignement confidentiel, je suppose que oui, je te donne un rendez-vous. »

Dit-il le plus naturellement du monde, défiant l’étudiant d’en rire, de se moquer de ses propres désirs. Mais au lieu de cela, sagement, Léon répondit avec un sérieux égal à sa proposition. Et curieusement, en l’entendant dire qu’il ne faisait rien, Octave songea que ce n’était pas la réponse qu’il aurait voulu entendre. A cet âge de tendresse et d’inconstance, il l’aurait préféré occupé, noyé dans les préparatifs familiaux, par les voyages incessants chez les grands-parents, les cousins et les oncles, toujours plus éloignés, parfois ennuyeux, mais présents envers et contre tout dans la tradition de Noël. Hypocrite, un peu, avec les disputes habituelles, mais toujours joyeux. Il l’aurait souhaité au moins entouré d’une poignée d’amis appréciables, ou d’un seul ami sincère, avec qui il n’aurait pas eu à détester la neige. Octave baissa les yeux, se reconnaissant vaguement dans les questionnements et incertitudes, lorsque la définition même de Noël semblait brouillée. Léon n’avait-il jamais passé les fêtes chez des amis ? Le choc était souvent double, presque croissant : tout commençait par la sensation persistante de ne pas être exactement comme les autres, ou au contraire, de se rendre de plus en plus amer à penser que chez les autres, c’était pareil : d’un conformisme morose et impersonnel. Puis, avec l’indépendance, l’on découvrait que la famille était en fait complètement caduque et que Noël y était une fête formelle de bien-pensance. Mais après avoir rejeté la faute sur les autres, on réalisait que cette famille difonctionnelle avait fini par nous rendre nous aussi complètement taré, corrompant à jamais la moindre capacité à percevoir une quelconque valeur positive en cette période de l’année. L’enjouement d’autrui paraissait être un véritable mystère jusqu’au jour où l’inévitable invitation tombait à contempler le bonheur d’autrui par un judas, tourmentant soit par la jalousie, soit par l’incompréhension, se soldant inévitablement par une impasse émotionnelle. Pourquoi chez les autres c’était ainsi, et chez moi, comme ça ? Mais surtout pourquoi, même en troquant mon potpourri contre un bouquet neuf, je continue à faner ? Ne suis-je pas destiné à la métamorphose ? Le regard du bibliothécaire avait eu le temps de se voiler, gagnant en gravité attentive. Léon, pourquoi as-tu le temps de passer les fêtes avec un vieux taré, plutôt qu’avec ta famille et tes amis ? Rentre, rentre, je ne suis pas ta famille, ni ton ami… pas encore.

« Non, je ne fais rien. Mais je serais ravi. De venir avec toi… »

Il avait beau avoir accusé Octave de proposer un rencard, c’était maintenant lui qui en définissait le mieux les distinctions. Le bibliothécaire se laissa aller contre le bois, abandonnant le cœur étudiant pour venir empoigner l’étagère à la hauteur de ses hanches et contempla les explications d’un œil bienveillant, quoi que légèrement amusé. En vérité, il importait effectivement peu qu’ils furent à Poudlard où ailleurs, parce que leur seul véritable refuge était l’ombre. Mais tant qu’elle était la leur et qu’ils s’y sentaient bien… Octave sourit doucement, soulagé quelque part que leur tendresse fiévreuse ait si joliment mué vers leurs discussions habituelles, maladroites et taquines, marquées par la curiosité de la découverte. Les sentiments sincères n’étaient-ils pas ceux dont on pouvait s’abstraire, les laissant se distiller dans chaque élan du cœur comme le sang à travers le corps, sans avoir à en récolter la quintessence pour pouvoir l’apprécier à sa juste valeur ? Léon n’avait pas tant demandé si c’était un rencard que désiré que ce fut le cas ; élégamment, sans en prononcer le nom, il esquissait les limites de cette proposition à une intimité qu’il semblait espérer égale et même meilleure que tout ce qu’ils avaient éprouvé jusqu’à maintenant et qu’il voulait éprouver davantage…

« Je peux rester, d’ailleurs ? Ce soir ? »
Demanda-t-il en tendant la chemise tombée, la voix imperceptiblement chevrotante, conscient qu’il fut de quémander une alternative à ce qu’il n’avait pas eu.
« Dormir. Juste dormir. »

S’empressa-t-il de rectifier avec une sorte d’insistance dans la voix. Octave le dévisagea, puis récupéra sa chemise avec le mouvement lent de la réflexion. Quelque chose le gênait, au point de priver son habituelle estocade de son once taquine. Une tension indéfinissable tira son visage, saillant les pommettes de ses joues tout en froissant l’arcade de son nez. Il ne comprenait pas exactement où était son embarras, s’il était induit par la colère froide du Rowle, dont il avait auréolé la soirée de Noël et qui ne manquerait pas de renforcer la vigilance nocturne, ou par le simple fait que Léon était préfet et donc fatalement plus exigé. Heather, Leslie… surtout Cassidy, personne ne les aurait cherchés, sauf circonstance exceptionnelle. Mais Léon était comme un concierge dont les responsabilités le guettaient même en plein milieu de la nuit, à l’abri de n’importe quelle ombre – responsabilité dont il était le seul dépositaire sans aucun droit à la dérogation. Octave pouvait encore revendiquer son intimité, son droit à ne pas dormir au château ou dans son lit si ça lui chantait, mais un élève absent du dortoir alors qu’il était sous la responsabilité de l’école représentait une raison valable pour fouiller chaque faille de chaque pierre. Pour aucun élève n’avait-il eu l’esprit parfaitement tranquille, mais les disponibilités de Léon, puis l’intervention du Mangemort avaient fait naître en son intuition la suspicion d’une quelconque tragédie. Etre simplement hors de son lit, comme ce fut le cas lors de leurs escapades précédentes, et être dans le lit de quelqu’un d’autre, d’un employé de l’école qui plus est, étaient deux choses radicalement différentes, la seconde option étant difficilement explicable. Les contrariétés avaient toujours existé entre eux, mais elles n’avaient eu aucun rapport direct avec le monde les entourant et ne furent que des obstacles strictement personnels, là où le monde venait s’immiscer en précautions redoublées dans leur moindre désir de confort. Mais avant qu’il n’ait pu exprimer son embarras, les lèvres tièdes et pleines s’emparèrent des siens, fermant un instant ses yeux. Puis, Léon s’éloigna, comme si chaque décision importante se devait d’être prise sans l’inconvénient d’une quelconque influence. Tandis que l’étudiant se consacrait entièrement à une contemplation désœuvrée, Octave le scrutait, ne parvenant pas à donner son accord, sans comprendre pourquoi. Se sentait-il menacé par l’intuition de quelque chose de sérieux ? Là où Cassidy avait bénéficié de son affection, elle avait également possédé sa pleine liberté de mouvements. Il s’était senti responsable de ses sentiments sans exactement en venir à craindre pour les rendez-vous qu’ils s’étaient donnés dans les différents coins du château, ni pour les taquineries un brin bruyantes auxquelles ils s’étaient abandonnés derrière des statues. Son tort n’avait alors jamais été autre que de prétendre à la contrariété d’un père qu’il ne craignait pas, le blâme social n’allant pas au-delà de leur différence d’âge, voir même plus vers le rôle de Cassidy auprès des Mangemorts. Mais avec Léon… la réprobation était entière, sur tous les aspects possibles et imaginables, en plus d’être totalement sienne du point de vue légal, moral et social. Plus encore comprenait-il tous les engagements à la perspective de pouvoir se faire dégager d’une façon aussi barbare qu’un renvoi, et peut-être même pire. Une collègue, oui, ça se défendait avec panache, mais un… adolescent était le genre de limite qui ne permettait aucune excuse. Avant qu’il n’ait pu amorcer une réponse, Octave vit l’étudiant lui faire mystérieusement dos avec la tension nécessaire pour exclure l’oisiveté flâneuse.

« J'imagine que ta proposition de partir ne concerne que le jour de Noël, jeudi prochain, et non pas les quelques jours de vacances qui suivent ? Tu es pris, ensuite, je crois. Vendredi prochain, il me semble. »

Léon ne lui tournait pas simplement le dos, il avait l’attitude de ceux qui cachaient quelque chose. Quelque chose qu’il croyait ne pas pouvoir s’illustrer dans son dos et qui devait uniquement sentir émerger sur les traits sensibles de son visage ou dans le creux de ses mains. Un leurre sous-estimé : la roideur de ses omoplates parlait tout autant que l’étroitesse soudain de ses épaules. Allure faussement nonchalante, définitivement troublée par l’ondoiement de sa voix. Octave enfila sa chemise et s’occupa à la reboutonner. C’était une froideur qui demandait un peu de patience. Puis surtout parce qu’il n’avait pas l’intention de s’envoler en réconfort précipité pour tarir ce que ce dos contrit pouvait bien cacher. Octave avait certes dramatisé, omis, sans trouver le temps correct, de s’excuser convenablement et sans l’illusion de la tragédie. Mais il avait posé une question formelle, à laquelle ils avaient tous les deux répondu avec passion, sans s’avouer de vive voix qu’ils s’étaient embrassés par envie, et non pour prouver quoi que ce fut. Léon avait lui-même suggéré que ce qui lui avait importé n’avait rien avoir avec la vanité de la vertu, mais tout avec ses désirs. Il n’avait répondu qu’à son désir. Alors pourquoi maintenant revenir à des considérations qu’il avait balayées en consentant à l’accepter ? Que Léon n’ait pas fait les choses dans l’ordre, ça ne l’étonnait pas, il ne lui en tenait pas rigueur, mais Octave avait pensé que le baiser répété, réitéré et usé, était une forme de pardon, et non une énième parenthèse. Les jalousies du passé n’empêchaient pas celle du futur, apparemment, surtout lorsque tout était laissé à l’imagination. Dissiper cette imagination florissante ou lui laisser libre court ? Hum, Octave n’était pas si cruel. Suffisamment pour le laisser macérer cependant. Il ramassa sa cravate oubliée, l’enroula lentement sur elle-même à la façon d’un ruban et la laissa sur une étagère proche. Il aurait peut-être dû rester nu pour ruiner de ses charmes discutables – ou au moins avec ses cicatrices – la prompte jalousie. Il se tâta à répondre avec simplicité et en substance par un oui désinvolte, dans le but de provoquer une quelconque explosion colérique, si simple à tourner en dérision, mais s’avisa que c’était un peu trop malveillant. Il soupira avec légèreté, couva le long corps boudeur d’une bienveillance mielleuse, amusée. Le long cou de l’innocent trompé, tout doré et velouté par les lumières des bougies, inspira à Octave une tendresse apitoyée et désamorça ses ardeurs. Il n’aimait pas la jalousie, les revendications : la confiance était facile lorsqu’on était seul à en bénéficier. Alors Léon pouvait réitérer indéfiniment sa confiance autant qu’il le voulait, elle ne valait rien si elle échouait à la première suspicion. Octave laissa à l’étudiant sa tanière, ne tenta pas de l’affronter, ni de chercher son regard pour mieux lui révéler la vérité, et répondit simplement à l’écran de son dos :

« Je n’y ai pas songé à vrai dire, mais probablement, oui. A partir de vendredi prochain je suis pris quasiment jusqu’au nouvel an. Je ne comptais pas rester au château pendant les vacances. »

Il se tut un instant, sentant une petite jubilation perverse à ne pas répondre en substance agiter son espièglerie. Après tout, les questions vagues méritaient leurs réponses insuffisantes. Il savait ce à quoi Léon faisait référence, avait parfaitement compris l’insinuation, mais se refusait à rendre ces chemins faciles, surtout lorsqu’ils étaient infondés. C’était stupide. Il répugnait déjà à voir sa mère, à rendre ses hommages aux vieilles tantes, à déposer son ficus réglementaire sur la tombe de sa grand-mère en compagnie d’érudits émérites. Puis Manu, Eve, Elena peut-être. Petite partie de Poker qui aurait su trouver pour Léon son lot de moqueries tantôt trop brutales pour sa sensibilité, tantôt trop finaudes pour sa naïveté. Octave lui enroulerait alors les vingt-sept ans qu’il faisait largement et l’emmènerait se faire jalouser par un Manu toujours envieux de ce qui ne lui appartenait pas. Que des endroits où l’étudiant n’avait pas vraiment sa place – place qu’il ne chercherait de toute façon probablement pas.

« Mais si tu veux, je me porte malade pour toi. » Dit-il avec un sourire en demi-lune dans la voix, non pas celui qui se moquait, mais celui qui tentait, toujours aussi désinvolte dans ce qu’il comprenait, narguant le dos tourné. La prévoyance glissait dans son ton un leste particulier, néanmoins enrayé par l’audace qui auréolait sa proposition d’un sérieux formel. Il s’amusait de savoir Léon si promptement jaloux, mais faire ce sacrifice ne le gênait absolument pas. Si bien qu’il contourna enfin l’adolescent en respectant la distance qui lui avait été imposée, chercha son regard du sien et réaffirma avec une malice simpliste : « Si tu veux, je vais nulle part. »

L’extinction de la flamme fugitive avait suffisamment transformé l’humeur de Léon pour l’empresser à dire quelque chose. S’il avait une exigence à exprimer, il fallait le faire maintenant. Non pas parce qu’un autre instant aurait été trop tard et qu’à peine la porte claquée, Octave saurait trouver un baume plus jeune encore pour ses lèvres, mais parce qu’à ne rien revendiquer maintenant, Léon allait laisser un leste qui ne lui plaisait manifestement pas. Mais Octave n’allait pas culpabiliser avant l’heure. Heather. Il avait failli avoir le toupet de proposer à ne plus jamais lui adresser la parole, justement pour voir Léon se raviser, mais son nom n’avait pas été mentionné, alors pourquoi se préoccuper d’une accusation qui n’était nourrie par rien d’autre que la suspicion ? Quel genre de fantasme était donc né dans sa tête courbée ? Un lit ? Le même dans lequel il voulait dormir un peu plus tard ? Il sourit de plus belle et ajouta :

« Cela dit, ma proposition concernait en fait mercredi aussi. La veille de Noël, tu sais… ? Mais tu peux venir avec moi vendredi si ça te dit. » Selon ce que le magma de son imagination avait su faire germer dans son esprit, soit quelque chose de proprement horrible allait à jamais aveugler la rétine de sa fantaisie, soit un calme embarrassé en prendrait le relais. Octave s’approcha doucement sans chercher à le regarder, puis croisa les bras et ne put empêcher un tiraillement légèrement contrarié de saisir son visage. « Tu peux dormir ici, ça me ferait plaisir. Mais Léon, il faut que tu saches... » il lui imposa soudain le vert rayonnant de ses yeux, tranchant et grave. « Tu es parti trop tôt. Andreas Rowle a surpris la fête de Noël et a brûlé le sapin. Personne n’a été blessé, je crois, mais il a bien fait comprendre sa déception au corps professoral. Les Mangemorts sont revenus au château et je doute que la désobéissance collective demeure un secret très longtemps. » Du bout des doigts, par reflexe, il esquissa les contours de son menton en démêlant la barbe cuivrée – l’un des nombreux tics inconsistants de sa menue angoisse. « Pendant les vacances, le château sera quasiment vide de toute façon, mais ce soir en particulier, je doute que le lit vide d’un préfet se solde par de la négligence. En particulier si on vient à te retrouver dans ma chambre. C’est quelque chose que je ne saurai pas expliquer. »

Le couperet, inévitable, était tombé. Il rappelait d’une certaine façon qu’il ne pouvait, ne devait pas y avoir d’obstacles entre eux deux, seulement entre eux et les autres. Les frustrations, déjà, s’accumulaient, tout comme les inconvénients. Octave sentit la supplique arquer ses sourcils, alors qu’il jetait un regard empli d’une triste tendresse à l’étudiant. Il savait trouver le plus infini rayon de soleil et s’en réchauffer, mais il plaignait la sensibilité mal disciplinée de Léon, qui ne manquerait pas d’y voir un jour le signe décisif de l’invraisemblance. Octave se savait incapable de lui tenir rigueur pour un avenir qui se serait avéré insatisfaisant, insuffisant dans le bonheur espéré en comparaison de tous les inconvénients, mais il ne voulait simplement pas le voir souffrir pour ces contrariétés qui pour lui, ne ternissaient jamais en rien le goût d’un baiser dérobé. Il voulait le voir épanoui, même dans l’ombre, ce qui était naïf pour un cœur qui cherchait la bénédiction de sa joie dans chaque regard. Les lèvres du bibliothécaire soucieux se pincèrent, tandis qu’il ne parvenait pas à concevoir un compromis suffisamment agréable pour contenter la frustration de se voir refuser aussi facilement une pareille banalité. Le plus dur était de rendre le désespoir attrayant, sans aucun goût de rafiot rafistolé. Octave releva habillement le front, offrit à Léon le vert sombre de ses yeux pétillants et sourit d’un air joueur. Il pouvait se contenter de tout, même d’un grenier rempli de caisses hérissées de clous et d’éclis, mais la nature opulente et romanesque de Léon ne saurait s’en satisfaire parfaitement et il ne voulait pas le décevoir…

« Mais on peut tous les deux se hisser dans une tour déserte, prétendre une ronde nocturne s’il le faut, échapper à la surveillance des Mangemorts schizophrènes, excusant notre absence en n’étant nulle part où il le faudrait… On glisserait alors nos pieds dans une fourrure, on prendrait un thé ou un café fumant et on regarderait par la fenêtre la pluie tomber jusqu’à ce que tu t’assoupisses sur mes genoux. Je t’observerai alors dans ton sommeil, je veillerai sur toi et sur tes rêves jusqu’au réveil… »

Le sommeil était un luxe. Ce soir en tout cas, le repos était compromis. C’était peut-être stupide, là où Octave n’avait été troublé par aucune inquiétude tant de nuits avant celle-ci, mais son instinct, quoi qu’irrationnel et capricieux, lui était une amie fidèle qu’il tendait à écouter. Il lui semblait plus certain de se dissimuler dans un recoin où on ne les chercherait qu’en dernier recours, plutôt que les lits dans lesquels ils étaient censés dormir. Il voyait néanmoins avec une clarté ennuyeuse à quel point aucune des deux possibilités n’était en vérité arrangeante. En quel honneur d’ailleurs avait-il pensé que l’emmener dans une piscine en pleine nuit, loin de l’école, avait pu être une bonne idée ? C’était comme s’il sentait son quota de chance diminuer drastiquement. Octave ferma brièvement les yeux, frustré de ne pouvoir trouver le compromis idéal, puis s’en excusa :

« C’est n’importe quoi, je suis désolé. J’ai juste pas envie qu’il nous soit impossible de nous revoir pour… des raisons bien moins accommodantes que nos propres mésententes. Pourtant, ça ou rien, ça semble être du gâchis et je… » Il se tut soudain, précautionneux dans son ton, grave et un peu fatigué, puis baissa la tête sur ses bras croisés d’une façon étrange, un peu en biais, ce qui permettait de voir la paupière lourde de son œil couver le rouge de son œil luisant. « Tout ça, ce rencard, cette nuit, ces risques, cette fièvre, ca n’aura effectivement aucun sens... » bredouilla-t-il du bout des lèvres, n’osant pas encore affronter l’étudiant, alors qu’il allait enfin poser la question essentielle, dénuée du pathos dont il l’avait gonflée la première fois. Après tout ce qu’il y avait eu entre eux, après cette vertigineuse courbure dans le temps, sa requête se présentait de façon particulièrement simple, voir simpliste. « Il faut que je sache est-ce que tu as juste répondu à tes questions… ou est-ce que tu m’as aussi pardonné ? »

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MessageSujet: Re: [18 Dec 97] Discordances Mer 3 Oct 2018 - 18:44



__ Je n'y ai pas songé à vrai dire, mais probablement, oui, rétorqua l'adulte à un Léon lui tournant toujours résolument le dos, les yeux fixant sans vraiment voir les tranches colorées des livres de l'étagère. Il pinça les lèvres, mais resta silencieux. On aurait dit qu'Octave se moquait d'apporter une réponse claire à la question qu'il avait formulée, faisant preuve d'une bonne dose de mauvaise foi en ne reconnaissant même pas que sa question était loin de témoigner de la franchise qu'il attendait pourtant du bibliothécaire.A partir de vendredi prochain, poursuivit-il d'une voix égale, comme s'il était inconscient du soudain trouble qui s'était emparé du préfet des verts-et-argents, je suis pris quasiment jusqu'au nouvel an. Je ne comptais pas rester au château pendant les vacances.

Léon hocha la tête comme pour acquiescer réception de l'information, serrant un peu plus les dents. Sans se l'expliquer, il n'accueillait pas cette nouvelle avec indifférence. C'était même carrément l'opposé, alors même qu'il sentait sa cage thoracique se serrer brièvement, comme si apprendre qu'Octave désertait le château l'angoissait. Il savait que c'était irrationnel et surtout précipité, mais ces dernières semaines s'étaient vu rythmées par différentes entrevues avec le bibliothécaire, lesquelles l'avaient à au moins deux reprises apaisé. Il ne se sentait aucunement dépendant, mais savoir qu'il ne pourrait pas venir frapper à sa porte lorsque le quotidien du château se montrerait trop compliqué à supporter dans la solitude du dortoir, apportait la privation d'un luxe qu'il ne s'était pas senti posséder jusqu'au moment où il promettait de lui filer entre les mains. Il étouffa un soupire de contrariété mais se mura obstinément dans le silence, ses pensées accusant le coup d'une absence qu'il n'avait pas envisagée tout en continuant leurs salves, discrètes, empreintes d'une jalousie en songeant au rendez-vous dont il avait surpris l'organisation, à travers, la porte, un peu plus tôt. Mais avait-il quelque chose à opposer à la relation que ce dernier entretenait avec Heather, alors que lui-même avait consenti un peu plus tôt à de nombreux baisers, sans même prendre en considération l'éventualité de trahir également sa meilleure amie ? Après tout, il n'avait pas plus de droits sur le bibliothécaire qu'Heather n'en avait, et c'était bien facilement laisser aller à reprocher à la jeune femme sa nuit avec Octave, alors que... Ne faisait-il pas la même chose, désormais, alors même qu'il avait entendu la confession de leur aventure de sa bouche à elle, ainsi que de leurs prochains rendez-vous dont il avait surpris l'arrangement ? Il avait bon dos, tiens, dans sa colère, alors même qu'Heather n'aurait jamais pu envisager un quelconque lien entre son meilleur ami et le bibliothécaire. Mais lui, lui il était au courant et cela ne l'avait à aucun moment empêché de succomber. Une fois, puis une autre, et encore. Et encore. Il frissonna, pris soudain d'un malaise. Il voulu ouvrir la bouche pour confier ses pensées, mais il ne savait pas par où commencer, entre l'appréhension inexplicable que provoquait l'énonciation de cette absence, la jalousie déplacée qu'il ressentait et le trouble que lui conférait soudain cet sorte de triangle qui n'en était, sûrement, même pas un.

__ Mais si tu veux, je me porte malade pour toi , reprenait Octave, toujours dans son dos.

Un petit sourire tordit les lèvres closes de l'adolescent. Se moquait-il de lui, et de la jalousie qu'il n'avait sans doute eu aucun mal à identifier dans la petite pique que Léon lui avait envoyé en ramenant le sujet "Heather" sur le tapis ? Ou bien était-ce une réelle preuve de son intérêt envers lui et du fait qu'Octave avait su lire sans mal dans la courbure de son dos, le renfrognement de ses épaules, le trouble qu'il éprouvait ? Quand bien même, qu'était-il sensé rétorquer à cela ? Il se sentait comme un enfant pris en faute dans l'aveu de son caprice, et qui, tout en se rendant compte que cela en était un, était tenté de vouloir accepter l'offre parce qu'à elle seule, elle convenait parfaitement à sa satisfaction personnelle. La réalité était qu'il aurait adoré juste laisser ses envies converser, voir Octave renoncer à ses projets d'une manière tout à fait égoïste pour se consacrer à cet étrange lien qui naissait entre eux et auquel Léon sentait qu'il s'accrochait un peu trop vite. Si, en plus, il se portait malade pour sa future rencontre avec la vipère, alors c'était encore mieux. Ce rendez-vous ne l'enchantait pas et il aurait été bien compliqué de jouer la carte de l'indifférence concernant la relation entre le bibliothécaire et la jeune femme. Il avait le curieux pressentiment qu'il aurait l'air ridicule à feindre se moquer éperdument qu'ils se voient. Mais, pouvait-il garder sa dignité en demandant à Octave un tel renoncement ? Surtout qu'il ne savait pas très bien comment prendre tout ça : était-il sérieux, ou bien s'amusait-il de ce soudain accès de jalousie que Léon tentait tant bien que mal - et plus mal que bien, d'ailleurs - de camoufler en soustrayant son visage accaparé par l'émotion aux yeux verts scrutateurs ? S'il se tournait et lui faisait face, Octave saurait. Il en était sur, il réussirait à lire sur la crispation de son visage tout ce que Léon souhaitait conserver pour lui-même : la douleur qu'il ressentait encore face à sa relation avec Heather, et le propre trouble encore présent de sa dispute avec la jeune femme, et puis tout le flot d'incertitudes auréolées de craintes que l'imbriquement de leurs trois personnes engendrait.

__ Si tu veux, je ne vais nulle part, proposa Octave.

Léon ne savait toujours pas comment interpréter ces propositions, qui semblaient tomber du ciel pour répondre à la fois à son envie de se voir choisi, lui, plutôt qu'un quelconque projet, mais également à son besoin de réassurance. Cela semblait presque trop beau, mais Octave avait formulé sa proposition d'une telle façon à ce que cela ne soit pas lui qui fasse le choix, mais bien l'adolescent qui lui demande de le faire. Si tu veux . Oui, il voulait. Mais ne se sentait absolument pas le droit de revendiquer quoi que ce soit. Certes, ils venaient d'échanger plusieurs baisers et de partager une promiscuité qui conférait à leur étrange lien une toute nouvelle dimension, plus intime. Mais cela ne donnait aucun privilège à Léon pour qu'il se sente octroyé de la possibilité de demander à Octave de rester. Et il justifierait ça comment, de toute manière ? On ne demandait pas à quelqu'un de sacrifier ses projets uniquement parce que sa propre solitude, on aurait aimé la partager à deux. Ou bien pour essayer de mettre des artifices devant la vraie question, qui était celle de la peur perpétuelle de l'abandon, qui ne pouvait pas lui servir continuellement d'excuse pour exiger de ses fréquentations une exclusivité, que lui savait préférer, mais dont il ne connaissait pas la position d'Octave. Que cette étrange relation soit parsemée de multitudes d'embûches pouvant le faire manquer de confiance, ça, c'était une évidence à laquelle Léon se devrait de songer avec intérêt, jusqu'à convenir de si il voulait ou non prendre ce risque. Non, en fait, il y avait déjà songé en avançant vers lui, un peu plus tôt. Puis en renouvelant ses approches, pour se fondre contre sa peau, ses lèvres, son odeur, le goût de leurs baisers. Il savait, désormais, que ce risque, il voulait le courir. Seulement, cela ne suffisait pas à gommer toutes les mauvaises habitudes de son caractère, qu'il savait complexe et trop passionné pour réussir à faire illusion lorsqu'il se trouvait peiné ou vexé par quelque chose, tout comme en proie au doute lorsqu'il songeait à Heather et à la place centrale qu'elle tenait, peut-être malgré elle, au sein de tout ça. Bien sûr qu'il aurait préféré qu'Octave reste, mais pouvait-il demandé qu'il le fasse ? Vouloir et pouvoir, cela n'avait jamais eu la même définition. Il ne se sentait pas muni d'arguments pouvant justifier une telle demande, même si Octave semblait proposer. C'était un peu comme lorsque quelqu'un vous demandez, la main tendu vers le dernier toast, si cela dérangeait qu'il le prenne. La convenance voulait que l'on ne réponde : non, Vas-y, régale toi. Et bien là, c'était pareille : Léon se sentait dans l'obligation de répondre que non, bien sûr, cela ne le dérangeait pas qu'il parte. Quand à l'allusion concernant Heather, devait-il vraiment formuler à voix haute que ça le gênait, de partager un corps et des lèvres avec Heather ? Et puis, il ne s'agissait pas de n'importe qui, n'est-ce-pas ? C'était elle, et elle avait encore beaucoup d'importance dans sa propre vie. Et puis, elle incarnait à la fois tout ce que lui n'était pas pour le bibliothécaire, et tout ce que le bibliothécaire n'était pas pour lui-même : c'était une femme. Le bon genre, en règle avec les convenances. Pour Octave comme pour lui, Heather semblait incarner un choix beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus logique et acceptable. Et Léon découvrit une toute nouvelle forme de jalousie car il ne pouvait pas rivaliser avec ce qu'il n'était pas et avec ce qu'Heather pouvait sans doute apporter de plus au bibliothécaire. D'ailleurs, que prévoyaient-ils tous les deux ce fameux vendredi prochain ? L'esprit de Léon divagua sans mal vers la chambre et il sentit son ventre se serrer alors que son imagination comblait sans mal les non-dits et qu'il entrevoyait très bien une suite à ce qu'Heather lui avait déjà décrit comme étant " juste du bon temps, sans sentiments". Ils ne jouaient pas au bavboule, n'est-ce-pas ? Et puis, s'il avait eu la description d'Heather, il ne savait même pas ce qu'Octave pensait de sa relation avec la jeune femme. Et ça ne le regardait pas, n'est-ce-pas ? Si ? D'ailleurs, avant de se préoccuper de ça, quel était le sens de tout ça entre eux deux, tout d'abord : considérait-il qu'avec lui, c'était aussi " juste du bon temps, sans sentiments ?". Si tu veux, je ne vais nulle part.  Etait-il en train de lui proposer d'annuler ce qu'il avait prévu à l'extérieur du château, ou bien carrément de ne pas honorer le rendez-vous avec Heather s'il en formulait la demande ? L'idée fusa dans son esprit, trop rapidement pour qu'il ne s'empêche d'espérer que cela soit vrai, mais pas assez lentement pour qu'il ne puisse se laisser gonfler par l'espoir. Il se fourvoyait sûrement. Non ?

__ Cela dit ma proposition concernait en fait mercredi aussi. La veille de Noël, tu sais...? rectifia Octave à un Léon toujours aussi muet mais qui ne cessait de se tendre sous le poids de ses réflexions intérieures. Mais tu peux venir avec moi vendredi, si ça te dit.
__Vendredi ? répéta-t-il, trop surpris pour réussir à maintenir ses lèvres closes. Se rendant compte d'être sorti de son apparente torpeur, il se renfrogna quelques instants alors que ses joues se coloraient de rouge avec violence. Il lui proposait de venir à son rendez-vous avec Heather ? C'était soit une brillante façon de lui faire comprendre qu'il avait imaginé à tord quelque chose et qu'il devait à présent en ressentir la honte mordante, soit carrément déplacé. Son esprit, possédant décidément plus d'humour que sa conscience en pleine réflexion, s'amusa à l'ajouter au tableau d'une Heather et d'un Octave passablement échevelés, qu'il ne cessait d'imaginer lorsqu'il songeait à leur prochain rendez-vous. Maudissant ses pensées, il inspira un peu d'air, se trouvant soudain ridiculement mené en bateau par Octave qui semblait finalement se jouer de la jalousie qu'il avait devinée, et cela avec délectation. Il fut tenté de se vexer encore plus, mais il commençait à trop bien connaître l'apparente désinvolture dont faisait preuve le bibliothécaire pour ignorer que les mots, toujours choisis avec soins, n'étaient jamais des accidents. La tournure choisie non plus, aussi Léon se sentit acculé entre l'obligation d'avouer sa jalousie en s'offusquant d'une telle proposition, ou bien accepter de se coucher , comme au Poker, afin de dissimuler avec honte qu'il avait attribué un caractère sexuel à son prochain rendez-vous avec la jeune Serpentard. S'était-il imaginé cela à tord ? Un sourire franchit ses lèvres une fraction de seconde, juste pour reconnaître qu'il s'était une nouvelle fois fait manipulé dans leur joute verbale et qu'il n'en ressortirait pas totalement vainqueur, avant de disparaître, aussi éphémère que la brise légère d'un vent capricieux sur une étendue brûlante. Non, tu vas devoir aller honorer Heather sans moi, soupira-t-il avant de se rendre compte avec horreur de son erreur. Le rendez-vous, je veux dire, s'embrouilla-t-il, rougissant de plus belle. Oh, au diable, Octave Holbrey ! Il marqua un temps de pause, essayant de reprendre contenance devant ce lapsus plus que révélateur, puis arrivant à la conclusion qu'il ne parviendrait pas à retrouver sa dignité en un temps résolument aussi court, repris d'une voix rendue encore tremblante par sa maladresse, chargée d'un soupçon de supplique. Oublies-ça, veux-tu ? plaida-t-il en baissant la tête, sans grand espoir. Il était prêt à parier qu'Octave allait se rassasier de cette nouvelle preuve de jalousie, encore plus flagrante que s'il l'avait avoué clairement à voix haute.

Il redressa la tête en le sentant se rapprocher de lui. Le cocon dans lequel il s'était senti à l'abris du regard malicieux et qui lisait si bien en lui vola en éclat alors qu'en s'adossant contre l'étagère, Octave rétablissait le contact visuel entre eux. Les joues toujours en feu, Léon consentit à soutenir son regard, songeant que de toute façon il ne s'était dérobé à rien en lui tournant le dos. Car il avait le pressentiment que le bibliothécaire n'avait pas besoin de le détailler avec beaucoup d'attention pour saisir ses troubles, et qu'il avait respecté de devoir parler à un dos, ostentatoirement peu expressif, que parce qu'il n'avait jamais privé son esprit vif de comprendre les nuances de l'adolescent boudeur. S'il ne les avait pas lu au fond de ses yeux métalliques, peut-être avait-il trouvé la réponse dans la tension de ses bras, l'angle de ses épaules rondes ou les tendons de son cou. Peu importait, mais Léon était persuadé qu'il n'avait rien réussi à dissimuler à Octave : ni sa jalousie, ni son malaise de savoir qu'il ne resterait pas à Poudlard, et encore moins la honte ressentie lors de son lapsus. La seule chose qu'il avait préservée, c'était l'illusion de croire pouvoir cacher quoi que ce soit, illusion qui se révélait à présent caduque. Le vert et argent accrocha son regard, retrouvant un semblant de contenance en se raccrochant au visage dénué de toute colère d'Octave, qui ne semblait pas s'offusquer plus que ça de son accès de jalousie. Les yeux anthracites glissèrent sur la silhouette, s'attardant sur l'étoffe de tissu qui avait repris du service et camouflait à présent la peau laiteuse sur laquelle Léon avait tant apprécié en éprouver le grain du bout de ses doigts. Un sursaut de contrariété agita la commissure de ses lèvres alors qu'il s'adossait également dos contre l'étagère, juste à côté du bibliothécaire. Il avait lui même tendu la chemise, certes, mais de la revoir ainsi reboutonnée sonnait le glas de la fin de cette nouvelle parenthèse et un reste de frustration se dissipa sur sa langue, laissant quelques notes amères. Cela faisait deux fois, qu'Octave le tentait pour ensuite lui demander de freiner et d'attendre. S'il avait déjà conclu à une marque de prévenance à son égard, cela n'empêchait pas l'adolescent de se sentir une nouvelle fois éconduit. Son esprit, toujours parasité par la jalousie, vagabonda quelques instants du côté de chez Heather et il se demanda si Octave s'était laissé si promptement avoir par les courbes féminines n'ayant fait qu'une bouchée de ses principes - et il connaissait assez Heather pour la savoir persévérante - ou s'il avait fait preuve de la même retenue avec la jeune femme. Puis, décidant que leurs histoires n'avaient probablement pas grand chose à voir l'une avec l'autre, il tâcha de ne pas se sentir éconduit alors que d'autres pouvaient jouir - mauvais jeu de mot, encore, ce qui démontrait avec brio qu'il ferait bien mieux de ne plus du tout ouvrir la bouche ! - d'un prochain rendez-vous, vendredi soir. Il s'attarda quelque seconde sur le col de la chemise, qui n'était pas parfaitement en place et dévoilait toujours l'albâtre de sa peau et pendant de brèves secondes, frissonna de nouveau au souvenir de ses lèvres parcourant le tracé délicat de sa gorge. Un petit soupire las lui échappa tandis qu'il refreinait l'envie de tendre la main pour redessiner une nouvelle fois le contour de son visage. Il avait l'impression que tout ça était irréel et que plus le temps s'écoulait, plus tout ce qu'ils avaient partagé se trouvaient flouté, comme à travers un épais brouillard dont il ne savait plus très bien ce qui était réel, et ce qu'il avait imaginé. C'était comme de sentir que tout cette félicité qu'il avait ressenti, en cessant de lutter pour découvrir que tout l'excès de colère et de malaise qu'il avait éprouvé pour Octave n'avait en fait toujours été que la dissimulation d'un désir, que cette révélation pouvait disparaître, comme d'un claquement de doigt, si cette interlude prenait soudain fin. Et il avait beau savoir que c'était bien malvenu que de remettre en question ce qu'ils avaient partagé, Léon se savait prompt, une fois de retour dans le calme et le froid de son dortoir, qu'il rejoignait chaque jour en le trouvant toujours de plus en plus morose et inhospitalier, à reconsidérer tout ce qu'ils avaient vécus et à se demander ce qui persisterait, plus tard. Il n'avait pas l'habitude de conjuguer l'affection le concernant sur du long terme, comme s'il se tenait sur l'équilibre précaire d'une corde et savait qu'il finirait par tomber, ignorant juste combien de temps il réussirait à éviter l'attraction inévitable de la gravité. Alors, il continua de détailler les traits d'Octave, dans une sorte d'avidité de graver dans sa mémoire tous ces petits détails qui rappelaient le désir qu'ils avaient, un peu plus tôt, partagé, et dont il sentait déjà la pudeur revenir doucement s'immiscer entre eux : la chemise qui n'était pas encore parfaitement rentrée dans le pantalon, l'absence de cravate, la chevelure cuivrée qui n'était plus impeccablement bien peignée, les lèvres rouges et pleines dont le renflement témoignait encore des frottements de leurs deux bouches, la teinte encore rosée des joues qui s'étaient réchauffées sous leurs caresses. Pourquoi n'arrivait-il pas à avoir simplement confiance ? Il savait, au plus profond de lui même, que cela n'avait rien à voir avec Octave mais tout avec lui. Il ne croyait pas en les autres. Et il ne s'était sûrement pas choisi le sujet le plus simple à cerner, ni la relation la plus simple à entretenir. Car cela n'était que les prémices, et tout semblait déjà si compliqué. Léon détourna légèrement le regard, songeant qu'il aurait aimé poursuivre cette discussion allongé dans le confort sécurisant de la chambre d'Octave, à l'abris de la porte de la bibliothèque qui pouvait s'ouvrir à n'importe quel moment pour venir faire voler en éclat la bulle que Léon savait ô combien fragile. Il ne voulait pas grand chose de plus que l'insouciance de converser le reste de la nuit, d'apprendre à plus connaître cette personnalité fascinante dont il ne pensait avoir percé que les premières couches, mais dont il voulait par dessus tout poursuivre l'inspection. Du bout des lèvres ou juste en parole, les deux lui convenait. Plus il passait du temps avec Octave et plus ce qu'il découvrait lui laissait la satisfaction d'en savoir plus et l'éternel sentiment de ne connaître pourtant pas encore assez de lui. Il en devenait assoiffé, de cette connaissance. S'humectant les lèvres, il reporta son attention sur le bibliothécaire, s'attardant sur son dos droit et sur sa posture toujours très protocolaire et qui lui conférait une allure lui permettant de gagner quelques centimètres. Et remarqua à quels points tous ces petits détails : sa façon de se tenir, son air concentré lorsqu'il prenait le temps de réfléchir aux mots à employer, sa façon de pencher la tête, le sourire narquois qui étirait la commissure de ses lèvres lorsqu'il trouvait de quoi rebondir, le velouté de sa voix qu'il savait rendre flexible pour mieux la faire ondoyer à sa guise ou se faire plus implacable... Tout ça lui plaisait. Même sans qu'il ne fut découvert, même sans qu'il ne soit dénudé. Au final, Octave l'attirait, qu'il parle ou se taise, qu'il fasse tout pour le tenter ou se contente, comme là, de discuter sans arrières pensées. C'était cette multitude de petits détails qu'il voulait graver à l'encre indélébile, jusqu'à en être persuadé. Et encore plus que ça, c'était des petites attentions d'Octave à son encontre dont il voulait se convaincre pour que le doute, le maudit doute, ne puisse pas l'assaillir à chaque fois qu'il devrait quitter cette bulle que, consciencieusement, ils remettaient en place à chacune de leur rencontre. Il voulait s'allonger à côté, continuant à parler, puis s'endormir avec cette certitude qu'il y avait bien un attachement mutuel qui se construisait entre eux, puis surtout se réveiller toujours ancrée dans cette vérité. Il voulait se charger de cette confiance, comme l'on regonflait les batteries afin de ne pas se retrouver à court une fois qu'il ne serait plus dans le champ d'attraction du bibliothécaire. Il voulait rester, pour apprendre à avoir confiance, pour que l'affection se répète, pour qu'il en soit totalement certain? Ca avait été trop court, chez Octave comme dans la piscine, et il refusait ce soir de repartir avec ce goût sucré sur les lèvres, mais un gouffre encore bien trop grand dans son coeur. C'était comme avoir goûtée du un plat délicieux, mais devoir partir pour finalement se rendre compte que l'on avait pas su identifié par cette seule expérience tous les ingrédients, et de craindre de ne jamais réussir à parfaire le tableau. Il voulait rester au moins jusqu'au lendemain, juste pour graver un peu plus de cette affection dans son être si peu enclin à y croire. Il ne voulait pas partir maintenant, au risque qu'Octave ne se rende compte à quel point l'adolescent qui l'était était incertain, à quel point il avait besoin de réassurance. Non, il voulait lui ravir un peu plus de temps, pour avoir un peu plus confiance, un peu moins peur, afin qu'Octave ne le retrouve pas, la semaine suivante, tout aussi hésitant et sur la réserve qu'il ne s'était montré à chaque rencontre. Alors, silencieux, le jeune homme espérait qu'Octave accepte de le laisser entrer, cette nuit, avec lui, quand bien même il ne comprendrait pas l'importance que cela avait pour Léon. Plus que ça, il voulait que le bibliothécaire souhaite par dessus tout le voir resterC, pour qu'il se sente aussi désiré que lui même avait l'impression d'avouer vouloir encore plus d'Octave. Alors quand le bibliothécaire ouvrit de nouveau la bouche, Léon eu l'impression de tomber en apnée, son attention toute tournée vers la réponse qu'il fournirait à sa demande. Ne me met pas dehors, je t'en prie... songea-t-il dans la prison de son esprit, seule entité infranchissable de sa personne si ses pensées ne s'inscrivaient pas sur les traits de son visage.

__ Tu peux dormir ici, ça me ferait plaisir. Mais Léon, il faut que tu saches, commença Octave et l'adolescent se referma instantanément, détournant de nouveau le regard pour que l'océan de frustration ne soit pas aussi visible qu'il savait l'être, pour peu que le bibliothécaire ne sonde le métal de ses yeux.

Mais. Il y avait de ces phrases que l'on savait doucereuses et volontairement rassurantes que pour prévenir du couperet tranchant qui ne manquerait pas de suivre. Tu me plaît, ce n'est pas la question. Mais... Ou encore. Oh ce dîner s'annonçait formidable, toi qui cuisines si bien ! Mais... . Mais. Toujours et encore cette sorte de crème que l'on passait avant d'annoncer la sentence. Mais je ne cherche personne pour le moment. Mais nous sommes déjà pris, ce soir là. Ou, comme dans ce cas si précis : Tu ne peux pas rester ici, Léon. Il faut que tu retournes dormir dans ton dortoir . Le jeune homme déglutit amèrement, noyant sa déception et sa rancoeur en posant ses yeux sur tout, plutôt que sur le bibliothécaire. Il comprenait les arguments qui semblaient s'enchainer avec une logique parfaite, entendait les perspectives dangereuses que pourraient provoquer son absence de la salle commune des Serpentard. La part sage et raisonnée de son esprit ne faisait qu'acquiescer des faits et ne voulait qu'obéir docilement. Et cela aurait été tellement plus facile de se résigner docilement à l'impossibilité d'un tel caprice - puisque cela en été un, n'est-ce-pas ? - plutôt que de s'obstiner douloureusement à ne pas vouloir entendre que le bon choix aurait été de remercier la chance inouïe que leurs multiples soirées n'aient pas menées au drame, pour vite rejoindre les murs du dortoir où il aurait déjà du se trouver. Déversant sa frustration en fusillant de ses iris l'une des rangées de livre, l'adolescent n'offrait qu'une petite partie de son profil à la vue d'Octave, gardant résolument la tête tournée  de l'autre côté. Il ne voulait pas que le bibliothécaire ne se rende compte à quel point la part capricieuse de son caractère était déjà prompt à bouillir de se voir refuser une soirée sous couvert de la raison, alors même que rien d'autre que la sagesse n'aurait pu, pour une fois, empêcher de longues heures de discussion que le jeune homme avait imaginé enfin calmes et dénuées de conflit. Il n'en voulait pas à l'homme mais il éprouvait soudain de la colère face à tout ce qui pouvait les contraindre à mettre un terme à cette parenthèse, et tout ce qui ne manquerait pas de rendre compliqué voir impossible les prochaines. Un éclair de frustration crispa ses traits, juste avant qu'un voile de tristesse n'assombrisse son visage et il baissa la tête, fixant obstinément ses pieds, ravalant sa déception du mieux qu'il le pouvait. Tout semblait brusquement à l'opposé de ce qu'il avait ressenti quelques instants plus tôt : le soulagement de découvrir que ce flot de sentiments n'était en fait que du désir, le plaisir d'y succomber, le soulagement de  réaliser que c'était partagé, la douceur d'une étreinte. Si les premiers baisers avaient été timides, les premières étreintes emplies de questions et d'hésitations, la dernière empreinte de leur passion lui avait laissé la sensation doucereuse d'avoir compris et de réaliser, finalement, un acte bien simple, bien loin d'une quelconque torture intérieure. Il avait embrassé la première fois ces lèvres rouges avec pleins d'incertitude, et les avait lâché en ayant trouvé des réponses et surtout, l'envie de recommencer. Fallait-il que dans la même soirée, ce qu'il avait découvert soit tout d'un coup interdit puis relégué à une nouvelle attente ? Il pinça la bouche, faisant pâlir les lèvres encore rosées. Tout ça le frustrait. Tout ça venait rappeler ce qui se déroulait derrière les portes en chênes massif : les mangemorts qui réinvestissaient le château et auxquels il se sentait asservi par l'insigne, la même foutue breloque faisant de lui le préfet des Serpentard et non pas un visage parmi tant d'autres pouvant disparaître sans trop attirer l'attention. Rowle, qui avait mis feu le sapin mais pourrait tout bonnement brûler n'importe qui vivant avec la même émotion. C'est à dire aucune, puisque ce vieux sénile ne savait composer qu'avec le champ lexical de l'intimidation et de la colère. Bien sûr qu'Octave avait raison. Bien sûr que cela n'était pas prudent. Mais ça lui rappelait le gouffre qui les séparait : le bibliothécaire était un adulte pouvant occuper ses soirées à son aise, lui n'était qu'un adolescent docile qui ne disposait pas encore du droit de choisir. Rien, dehors, ni personne, n'approuverait ce qui s'était déroulé un peu plus tôt, dans le frôlement de leurs peaux avides et la curiosité de leurs bouches, savourant l'autre pour la première fois. Il écouta Octave proposer avec absurdité un lot de consolation en haut d'une des tours, fermant tristement les yeux en se rendant compte qu'aussi ridicule que paraissait la proposition, il aurait préféré ça plutôt que tout simplement partir, avec le reste de ses doutes et son sac à dos lourd de sa frustration, rejoindre son dortoir. C'était ça qu'il voulait, s'endormir au beau milieu d'une conversation, profitant juste de la promiscuité de quelqu'un qui aurait du plaisir à profiter de sa compagnie. Ce n'était pas grand chose, pas de baisers, pas de caresses, pas forcément autre chose que rester dans la même pièce, parler jusqu'à ce que les baillements fassent office de ponctuation à chacune de leurs phrases, et que le voile de ses paupières ne vienne avec douceur conclure l'une de leurs tirades. Ils s'endormiraient dans le bruit répétitif de la respiration de l'autre et puis se réveillerait avec la même insouciance. Etait-ce si compliqué, ce qu'il voulait ? Oui, visiblement. Trop compliqué pour cette prison de pierre, pour ses bourreaux de mangemorts, puis pour tous ceux qui ne manqueraient pas de juger, professeurs comme élèves. Tout était compliqué. Il soupira, acquiesçant lorsqu'Octave mentionna de lui même que sa proposition était absurde. Ca l'était. Mais il l'aurait accepté sans rechigner. Il ne voulait pas partir. Mais avait bien compris qu'il le devait. Nouveau pinçement des lèvres, suivi d'un frisson qui agita son corps de plusieurs soubresauts. Il avait froid, pas seulement de la température glaciale qui se rappelait brusquement. Non, il avait froid partout, y compris dans son coeur, devant toute la complexité de tout ça. Ses mains lâchèrent le bois de l'étagère et il malmena de ses doigts tremblants les pans de sa chemise, qui pendaient négligemment sur son pantalon, les froissant quelques instants. Incapable de contenir sa morosité en restant immobile, il entreprit ensuite de rabattre les manches, relevées jusqu'alors, du tissu sur ses avants bras, se disputant quelques instants avec les boutons permettant de refermer les manchettes. Quand il eut fini avec son avant bras droit, il s'attela au gauche, toujours aussi muet, avec une lenteur uniquement troublée par la frénésie de ses doigts. Il se sentit alourdi par le poids des mots d'Octave qui ramenait tout ça dans la réalité de leur situation. Il avait raison, bien sûr, mais Léon n'avait pas prévu ce brusque retour à la réalité. Il aurait voulu rêver, planer encore un peu dans leur bulle de félicité.

__Pourtant ça ou rien, ça semble être du gâchis et je... continua Octave avant de s'interrompre subitement, sa voix se figeant avec ce qu'il fallait d'incertitude dans le ton pour que Léon ne se retourne vers lui. Le bibliothécaire semblait toujours maître de ses mots et de ses émotions. Qu'il laisse la fin de sa phrase en suspend, mourir dans l'air froid de la pièce, était un fait assez inhabituel pour que Léon ne puisse s'empêcher de poser de nouveau sur lui ses yeux anthracites. L'homme se tenait dans une posture singulière, tête baissée, comme se dérobant. Léon se tût, ne voulant pas interrompre sa réflexion. Tout ça, ce rencard, cette nuit, ces risques, cette fièvre, ça n'aura effectivement aucun sens... poursuivit-il dans son labeur. Léon blêmit. Il attendant la suite, se demandant si toutes les difficultés nommées par Octave précédemment ne l'avaient pas tout bonnement convaincu que c'était une mauvais idée de continuer à se voir. Ses mains tremblèrent de nouveau et l'un des muscles de sa joue fut pris d'un tic nerveux. Pourtant, il se garda de poser la moindre question, attendant la suite des désillusions. Comment tout pouvait-il s'assombrir aussi vite alors même que cela avait été si tendrement limpide, quelques minutes plus tôt ? Il faut que je sache est-ce que tu as juste répondu à tes questions... ou est-ce que tu m'as aussi pardonné ? demanda-t-il.

Léon se figea, le regard toujours posé sur la silhouette qui avait bredouillé les quelques mots. Oh. Il ne s'était pas attendu à cette question. Il le fixa de longues minutes, conscient du trouble qui habitait le bibliothécaire. Sa question le toucha, dans ce qu'elle avait d'honnêteté, et dans sa simplicité. Et parce qu'elle traduisait sans mal l'appréhension de n'être pas totalement excusé, aussi. Ou parce qu'elle soulevait la notion de culpabilité, puisque pour être pardonné encore fallait-il qu'il y ait faute, évidemment. Et parce que cela révélait une angoisse que Léon n'avait pas cru être ressentie par Octave, et puisqu'il saisissait l'importance que ses propres mots pourraient avoir, Léon se laissa le soin de bien peser chacune de ses phrases. Il se redressa, délaissant l'appuie de bois que lui conférait l'étagère depuis de longues minutes et fit quelques pas en avant, offrant son dos comme unique visuel. Il se gratta la gorge, plusieurs fois, le regard perdu dans le vague. Pourtant, il n'y avait pas grande matière à réfléchir, c'était ce genre de question où l'on ressentait viscéralement soit l'envie de rassurer l'autre, soit celui d'attiser encore plus sa culpabilité. Il n'était pas question d'amoindrir  la colère qu'il avait ressenti à ce qu'il identifiait encore comme une trahison, cependant, c'était loin d'être le sentiment qui perdurait à présent, dans son esprit comme dans son coeur. Quelques instants filèrent, s'évanouissant dans le temps alors que Léon cherchait toujours ses mots. Mais à trop attendre, il réalisa faire monter une inquiétude potentielle et il ne voulait pas laisser cette émotion se rependre chez le bibliothécaire. Alors, il entama sa réponse avec la lenteur que conférait le soin d'être parfaitement compris.

__ Il y a trois jours, quand Heather m'a conté votre histoire j'ai eu l'impression que tu t'étais joué de moi, me faisant miroiter une tendresse que tu avais déjà offerte, et pas à n'importe qui. J'avais fauté, en parlant de Miss Rowle, et ça m'avait rongé mais toi, tu avais déjà ta panoplie de traitre avec Heather et je te trouvais presque lâche à avoir vogué sur ma culpabilité alors que tu savais m'avoir au moins fait tout autant de mal. Sauf que je l'ignorais. Et que tu n'avais rien dit. Je me sentais trahi, pensant à tord que ce qui m'avait blessé c'était que tu ais su mes sentiments pour elle sans que cela ne t'ait en rien arrêté. Ca a figé mon âme, fissuré la confiance que j'avais cru avoir en toi. Je me disais quelle importance pouvais-je avoir pour toi, si tu ne ressentais aucun remord à être l'artisan de ce que je craignais le plus tout en continuant à renforcer notre promiscuité. Quel pouvait-être le sens de nos rapprochements, s'ils naissaient dans des non-dits et des omissions, promesses de conflits, alors même que je pensais que c'était les prémices d'une franche confiance, murmura-t-il avec prudence, marquant une pause, prenant une respiration, puisant dans l'air frais un peu de la légèreté qui manquait ses mots. Mais la question n'était pas anodine, alors sa réponse ne pouvait pas l'être plus. Il poursuivit, faisant toujours dos à Octave. Hier encore, songer à toi ne provoquait que de l'amertume se rajoutant à la colère que j'éprouvais de m'être si joliment trompé. Je me sentais perdu, comme tourbillonnant dans toute cette ambiguïté que je n'arrivais pas à démêler. Avais-tu menti, alors, lorsque tu m'avais dit vouloir m'embrasser ? M'étais-je trompé, lorsque j'avais frissonné sous la caresse de ta bouche sur mon cou ? J'avais honte, honte de m'être fait berné aussi facilement, déçu, aussi, d'avoir cru en tes mots, en ton affection, en ce baiser auquel j'avais espéré avoir enfin droit. Mais ce qui était plus facile, c'était de me consumer dans la jalousie de n'être pas choisi d'Heather. C'était plus facile d'être jaloux de ça, plutôt que jaloux de ne pas être à sa place à elle. J'avais fondé des espoirs en nos confidences l'un à l'autre, j'avais l'impression que tu avais bafoué tout ça en omettant ce détail. Dans mon esprit, tu tuais mon amour pour elle avant même qu'il n'ait existé, sans comprendre pourquoi je ressentais ça, souffla-t-il dans un murmure, avant de se retourner pour continuer, face à Octave, ses yeux accrochant les siens. Il n'avait aucune colère dans sa voix, plus l'aveu tranquille, comme si expliquer ses pensées était la meilleure façon pour qu'Octave comprenne. Il ne voulait pas cacher ce qu'il avait ressenti car cela aurait été malhonnête, mais préférait être chronologique pour exprimer la maturation de sa pensée. Tout à l'heure encore, c'est la colère qui a parlé en premier, mais je crois qu'elle n'était pas orienté de la bonne manière. Ce qui me rendait triste, c'était plus l'omission que le fait en lui même. Ce qui me peinait, ce n'était pas tant qu'elle ait choisi un autre, mais plus que ce que j'avais cru entrevoir dans tes yeux à toi et pour moi n'ait été qu'une plaisanterie. Ce qui me terrifiait, au final, tout autant que j'étais en colère, c'était que tu m'ais menti. Non pas pour Heather mais pour tout le reste. Je ne comprenais pas l'intérêt de m'avoir offert de la tendresse, de l'affection pour qu'après, il n'y ait plus rien, murmura-t-il en faisant un pas vers lui. Je t'en voulais d'avoir menti en donnant l'air d'avoir envie d'être avec moi, confia-t-il. Alors, non, continua le jeune homme un peu plus fort. Non, maintenant, je ne t'en veux plus. Ce n'est pas une question de pardon, en fait, parce que tu n'as finalement rien à te faire excuser. Parce que tu n'as pas menti, dans la piscine. Je n'avais rien à pardonner, juste beaucoup à comprendre. Et je n'ai pas envie de gaspiller le peu de temps que l'on à l'air d'avoir le droit de passer ensemble à t'en vouloir pour avoir omis un détail qui, si tu l'avais précisé, m'aurait peut-être fait fuire avant d'avoir succomber. Je ne dis pas que tu as eu raison, parce que ça t'appartient de savoir si tu aurais dû ou pas agir autrement. Seulement, je n'ai pas envie de courir après une rancoeur qui me laissera essoufflé et seul, plutôt que reconnaître que sans ce non-dit, on n'en serait peut-être pas là, dit-il en en écartant légèrement les bras. Ma colère me fait faire le vide autour de moi, continuellement. Et je n'ai aucune envie de te repousser. Alors non. Je préfère croire que tu es sincère aujourd'hui, comme tu l'as été la dernière fois. Je préfère regretter d'avoir fait confiance plutôt que de rester sur le bord de la route à regarder de potentiels bonheur circuler sans jamais oser en suivre un, pour ensuite réaliser que le sentier est vide et que je suis désormais bien seul. Non, je ne t'en veux pas, conclut-t-il avec tout autant de simplicité que la question avait été posé.

Il s'adossa contre l'étagère, en face de lui, poursuivant l'échange visuel sans essayer d'en dissoudre l'intensité. Il cherchait toujours ses mots avec lenteur, comme pour grignoter encore quelques instants avant que l'implacable logique d'Octave ne réactive les rouages de la sagesse et qu'il ne faille se montrer conciliant. Les secondes s'égrenèrent, devenant des minutes avant qu'il ne pousse un long soupire de résignation, témoignant de sa contrariété plus que de son acceptation. Il lorgna quelques instants le cou du bibliothécaire, sa langue claquant contre son palais alors qu'il entrevoyait déjà la fin de la parenthèse la plus difficile à quitter depuis qu'il avait fait sa connaissance. Il ne voulait pas partir. Lâchement, il préférait laisser à Octave le soin de se montrer adulte plutôt que d'accéder à cette noble capacité qu'avaient les grandes personnes à faire le contraire de leur désir, pour satisfaire la raison plus que l'envie, même si le résultat était aussi agréable qu'une écharde dans un pied que l'on posait sur le sol à chaque pas.

__ Rowle a peut-être inhalé assez de fumée et de suie pour être en pleine suffocation dans son lit. Les Carrow se sont peut-être trop soulés après avoir vu leur reflet dans une des vitres des trois balais à Pré-au-Lard qu'ils seront bien trop malades pour patrouiller dans les couloirs, ironisa-t-il, un léger sourire flottant sur ses lèvres déjà pâles de devoir retourner à sa salle commune. Dans mon dortoir, Crabbe et Goyle n'ont pas à eux seuls assez de neurones pour se rendre compte de mon absence, même si on leur montrait mon lit de vide. Quand aux autres, ils sont beaucoup trop occuper à essayer de dormir sans entendre les ronflements de ces deux imbéciles pour se soucier de l'absence du Serpentard le plus asocial de leur dortoir, Malefoy mis à part, souffla-t-il, sans grande conviction. Il savait parler pour rien dire. Mon absence passerait inaperçue. Et puis quoi, au pire on me cherche pour emmener encore tout un troupeau d'élève en torturer d'autres moins chanceux, ou bien se faire torturer pour quelques graffitis, tortures que l'on soignera mal pour que l'on n'oublies pas la leçon. Crois-moi, si on me cherche en pleine nuit, c'est tout à mon intérêt qu'on ne me trouve pas, murmura-t-il, cette fois totalement morose, avant de tendre les mains, ravivant les poignées d'Octave. Il exerça une pression dessus, se décollant de l'étagère pour se rapprocher, caressant du bout des doigts sa peau, glissant un doigt sous le tissu de la chemise.Laisses-moi rester, insista-t-il. Ce soir, tout semble facile, ici. Avec toi. Je suis expert pour m'inventer un monde d'incertitude lorsque je désespère de trouver le sommeil, et je n'ai pas envie de douter de ce que j'ai ressenti ce soir. Laisse moi rester, pour que lorsque je parte demain matin, cette fois ci soit différente des autres, argumenta-t-il en serrant de nouveau les poignets d'Octave entre ses mains. C'est dangereux, ici comme ca l'était à la piscine, où chez Gustav, ou comme ça le sera quand je devrais soit quitter l'école pour la semaine pour te rejoindre à l'extérieur pour Noël, soit rester ici pour les vacances et ne pas me présenter aux festivités à l'école pour m'échapper pour te retrouver. Dans les deux cas, ça sera suspect, parce que soit je partirais pendant les vacances pour la première fois, soit je ne serais pas là au repas de Noël et introuvable, puisque je serais avec toi.C'est dangereux partout, mais ce soir, ça a l'air facile. Laisse-moi rester, demanda-t-il de nouveau, posant son front contre le sien, les yeux résolument clos alors qu'il soufflait, presque dans un chuchotement. Je n'ai pas envie de dormir seul, et je fais trop de cauchemars pour réussir à rêver que je suis avec toi.



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MessageSujet: Re: [18 Dec 97] Discordances Sam 6 Oct 2018 - 23:47

Il le voyait goûter les pépins âcres de la pomme mordue à pleines dents, et dont le sucre se perdait et s’imprégnait maintenant de l’acrimonie désagréable, irritant tant sa bouche que son esprit d’une fissure qui n’avait aucune solution. Instinctivement, il se détournait, alors que le fait même de cacher son visage en dévoilait bien plus que tout ce que ses traits pouvaient souffrir. Yeux actifs, sautant telles deux pierres grises sur la surface d’une réalité rédhibitoire, refusant de regarder ce qui ramenait sa jeunesse libérée à l’ennuyeuse raison contrariée. Encore suffisamment déterminé pour ne pas se laisser amadouer par la tentation, l’impardonnable émotion, Octave couvait l’étudiant d’un regard compatissant, mais dur, blessé par toutes les aisances auxquelles il renonçait à cause de convenances qui paraissaient n’être que des bêtises à la lumière de leur évident désir, et contre lesquelles Léon ne pouvait s’empêcher de se résigner dignement. Discrètement, sans en avoir le droit légitime, il endurait la privation en serrant les dents, sachant que leur tandem infirme ne pouvait avancer avec les deux béquilles cassées. Plus Léon s’exaspérait en silence, plus Octave soulevait le bouclier de sa logique inébranlable, rebutant presque à voir la jeunesse si sentimentale. Mais l’infinie patience le gratifiait d’une nature qui aimait la mesure en toute chose et il s’autorisa pour seule conciliation un soupir imperceptible. Son visage, figé dans une expression indéchiffrable, se refermait pour mieux lutter contre la contrariété en se bardant de bon sens, là où Léon tentait d’accepter l’inévitable condition dont aucun d’eux ne pouvait s’abstraire. Contrairement à lui, Octave n’avait jamais vraiment perdu la notion de ce que Léon semblait oublier avec ferveur à chacune de leur rencontre. Ses multiples fuites répétées à l’extérieur du château étaient les syndromes du soin qu’il mettait à ne surtout pas évoquer les pénibles certitudes du château, qui ne s’appliquaient finalement pas tant à lui qu’à Léon, seul tributaire d’une responsabilité de subsistance. Quelque part, cette extrême virulence prêtait à Octave une résistance particulière, comme s’il se sentait obligé de compenser l’infatigable pétulance adolescente par une droiture encore plus rigide. A voir son opposé, il réussissait à mieux comprendre son propre répertoire. Non pas qu’il fut facile d’être stoïque là où il aurait voulu faire fi de ce qui retenait sa main, mais comprendre à quel point Léon manquait de retenue en comparaison lui attestait ses bonnes dispositions, quoi qu’un peu sévères. Mais il fallait bien peser un peu plus lourd pour faire pencher la balance de ses propres sentiments. Murmurer à l’extrémité opposée suffisamment pour que leurs deux attitudes se compensent au lieu de se disputer, trouvant le compromis entre une émotivité mal contenue et une exigeante rigidité. Pourtant, être le plus sage était loin de l’enchanter, surtout avec quelqu’un comme Léon, qui éveillait aisément en lui toute son inconséquence. Toutefois, la continuité demandait les sacrifices qu’un plaisir immédiat négligeait, et quitte à choisir, Octave préférait éprouver tout ça comme une récompense, plutôt que de se résigner à s’éveiller une première et dernière fois irrémédiable. Il préférait souffrir un peu, payer la contrepartie de leur plaisir et vivre leur désir dans la mesure, plutôt que de s’épanouir une seule et unique fois décisive sans lendemain. Il savait que leur manque de patience allait se payer en jours, en semaines à s’apprécier avec la même fureur ; il était trop vieux pour s’imaginer que la passion inconséquente était la preuve de l’existence dans sa quintessence. La vie n’était pas qu’une succession d’opportunités qu’il fallait consumer en s’y abandonnant sans prudence ; espérer s’en contenter était espérer la superficialité de jours sans substance, aussi oubliable que ce que l’on faisait sans prendre de risques. The most precious gift you can give is your time.

Octave avait négligé à quel point les yeux de Léon lui avaient épargné d’efforts, et s’en rendit compte que lorsque l’adolescent se retourna vers lui, la brûlure de son emportement encore dans le regard, éclipsant à tel point sa rigidité qu’il se sentit presque honteux d’être si dénué de toutes passions insensées. Il aurait voulu être révolté, horrifié par leurs carcans. Cela le conforta à son tour et détourna son propre visage avec un empressement embarrassé. Il était aisé de s’oublier, surtout lorsqu’il y avait quelque chose à oublier au profit de pensées plus agréables. Mais encore une persistante fois, aucune souffrance, aucun sacrifice ne valait la peine d’être offert si l’un ou l’autre fut fait pour alimenter un ressentiment plus tenace qu’espéré. Bien qu’il se laissât souvent aller à l’exagération, il n’aimait pas le pathos rédhibitoire. Ses émois empruntaient à la tragédie, comme ce fut le cas plus tôt, lorsqu’il n’y avait rien à perdre et que quitte à se faire reconduire, autant le faire avec l’éclat du sublime. L’outrance allait à ceux qui ne craignait rien et Octave n’avait nourri aucun espoir de rémission. Mais à présent qu’ils s’étaient aimés, il évitait les éclats de voix dramatiques et les épithètes d’épicier au profit d’un calme incompréhensible. L’estompe de la honte baissait son front, mais l’espoir du pardon le forçait à la réserve patiente. En cela, la conversation prenait un tour neutre bien plus terrible que l’aveu préliminaire d’écarts anciens ; elle le confrontait dans toute la splendeur de sa raison lucide aux conséquences de ce qu’il avait craint. Une peu de folie furieuse aurait été préférable probablement, pour accepter avec fougue ce que Léon préparait dans le silence ; silence qui était un petit abîme creusé à mesure que le regard s’y enfonçait. Il savait bien que dans cette absence prolongée, l’honneur de la précaution lui était fait, que la vérité saurait trouver son aboutissement, quand bien même il lui fut désagréable – quoi que, la vérité pouvait-elle vraiment être mauvaise ? En soi, il n’avait rien à craindre. Son orgueil, peut-être, jusqu’à devenir passablement négligeable. En réalité, n’avait-on justement pas tout à perdre en se comportant de façon démesurée ? L’honneur, la justesse, la rectitude, l’intégrité… La seule chose qu’Octave pouvait maintenant craindre était le mensonge, mais quelque chose dans la lenteur de l’exécution lui suggérait l’absolu sérieux avec lequel Léon abordait sa question. Au-delà de cela, dans la vérité, il n’y avait que la délivrance, parfois momentanément douloureuse, mais toujours salutaire. Quelque part, Octave voulait la rancune, la colère. Non pas celle qui avait mariné durant des jours entiers dans la solitude, mais celle, bien plus sincère et vindicative, qui persistait même après la tendresse, et qui pouvait n’être conjurée par rien d’autre que les efforts et le temps. Il avait le sentiment de mériter ce recul nécessaire, une sorte de punition, qui n’était peut-être que le reflet de la culpabilité qu’il aurait dû ressentir, mais n’éprouvait pas. La jeunesse et la vieillesse ne se devaient rien pourtant. Il n’avait pas à prétendre à la pudeur parce qu’il n’avait pas su être assez sage, tout comme rien n’obligeait Léon à lui en vouloir davantage, malgré et contre tout. Il savait cependant que l’affection n’aidait en rien la trahison, amoureuse des preuves du temps.

« Il y a trois jours, quand Heather m'a conté votre histoire j'ai eu l'impression que tu t'étais joué de moi, me faisant miroiter une tendresse que tu avais déjà offerte, et pas à n'importe qui. »

Un récit aussi long que son aigreur n’était pas quelque chose qu’Octave avait escompté, mais s’y plia avec une appréhension silencieuse, comme les condamnés qui écoutaient leur procès dans la plus parfaite soumission. Seule l’habitude audacieuse finit par relever son regard au calme aussi exaspérant que marmoréen. Pas qu’il eut particulièrement voulu ou apprécié regarder ses vices en face, mais on lui avait inculqué qu’il fallait affronter l’adversité sans la craindre, et puis surtout qu’il fallait tout renier avec grandeur, alors Octave releva le front, sans l’éclat d’affront dans le regard. Il tâcha simplement d’écouter, car le récit, mené au rudimentaire passé, ne demandait plus son intervention et ne faisait que ressusciter des émotions à l’impulsivité révolue. Ce temps révolu, la certitude tenace que tout avait été mal interprété, lui donnait envie de réfuter la moindre incompréhension. A chaque soupir et souffle, l’impulsion exaspérant d’interrompre et de rétablir sa vérité serrait ses lèvres et gardait ses yeux intensément fixes. Mais ce n’était depuis longtemps plus son histoire. C’était celle que Léon avait vécu dans le palais intime de sa pensée, retranché entre les méandres de ses souvenirs qui ne trouvaient nulle réponse dans la réalité, ni dans les attitudes de ceux qu’il trouvait coupables. La réalité cruelle, contée crument, ne lui appartenait pas. Elle lui avait appartenu au moment où il avait décidé de tenir sa promesse, de laisser la brûlure de sa bouche marquer le satin de son cou, nourrissant sa fragile tendresse d’une façon horriblement déloyale, cultivant ses émotions jusqu’à rendre sa confiance nécessaire. Il n’y avait au fond peut-être qu’une discordance sur les mots, car c’était toujours une seule expression qu’il voulait corriger, sans avoir à redire sur le sens dans son absolu. Tout butait finalement dans la vérité, qui ne parvenait pas à s’épanouir sur les racines du mensonge. La drogue concupiscente avait cessé d’agir ; ses effets secondaires n’étaient que peu agréables, à la fatigue physique s’ajoutait une certaine indigence de la pensée, comme si tout couleur se fut retiré de l’esprit, et que leurs deux corps s’étaient totalement refroidis tels deux cadavres. Enveloppé dans une torpeur concentrée, Octave observait les mots de Léon sans grande surprise, quoi qu’un peu confus dans leur succession, mais avec la certitude de retrouver un discours qu’il avait déjà inventé dans sa tête à l’occasion de ses divagations multiples. Il appréhendait presque ce récit comme une parenthèse, car la conversation fatidique avait déjà eu lieu dans sa tête, et cette forme polie et tranquille n’en était qu’une des nombreuses déclinaisons. Seulement, la réalité advenait toujours avec un peu plus de douleur que convenu et Octave dut desserrer légèrement ses bras en les sentant étouffer ses côtes. La tension du corps trahissait l’apparent abandon de son visage, consciencieusement ancré dans une attention réservée. Sa passivité n’était en fait qu’une incapacité à se projeter dans l’avenir. Léon ne lui narrait que déception et rancœur, et il avait du mal à y trouver un quelconque réconfort, tout en comprenant que la sincérité était ce qu’il avait escompté, quand bien même aurait-il fallu que la sentence soit un délai supplémentaire dans la colère. Il n’osait même pas hocher de la tête, ne souhaitant pas vraiment être le complice de ce qu’il savait pourtant vrai. Il ne trouvait pas matière tangible pour s’émouvoir et continuait à fixer Léon sans discontinuer, baissant seulement les paupières à quelques infinies reprises, mais le vide peuplé d’illustrations imaginaires ramenait son attention aux lèvres pâles, balbutiantes de l’étudiant. Une absence assez longue, non sans rappeler la « panne » du comédien avec qui on était en scène, ravit l’attention du bibliothécaire, qui se complut vaguement dans une désertion partielle. Cette confusion, se disait-il tout bas, cette horrible confusion ne pouvait-elle pas au fond n’être que le fruit d’une incertitude plus profondément enfouie que ce qui fut imaginée ? Sa responsabilité ne semblait tenir qu’à bien peu là où régnait l’obscurité qui ne savait même pas ce qu’elle désirait. Si Léon s’en était tenu à sa première loyauté, les choses auraient été probablement plus simples. Plus dramatiques pour la droiture du bibliothécaire, qui gagnait en préférence dans les yeux de l’étudiant qu’en vertu de leurs sentiments, du charme qui avait su les combler et les ravir à leurs vies éparses.

« Dans mon esprit, tu tuais mon amour pour elle avant même qu'il n'ait existé, sans comprendre pourquoi je ressentais ça. »

Octave baissa sa tête pour de bon, se confrontant cette fois à sa seule vérité, celle qu’il avait tenue inébranlable selon ses propres critères. Au sein de l’enchevêtrement complexe de ses accomplissements, c’était bien la seule chose qu’il avait dérobée sans que cela ne lui ait un seul instant appartenu. Les passions de Léon n’avaient pas eu pour vocation de le désirer, il n’y avait à aucun moment été contraint ; en tout cas pas à céder à quoi que ce fut, ni dans la piscine, ni maintenant. Heather ne lui avait pas non plus appartenu, quels que furent ses sentiments à son égard, elle avait été la maîtresse de leur désillusion en définitive. A lui, sa seule possession avait été infime, se retranchant à ce petit bout de réalité imaginaire qui pourtant, avait dû tout représenter pour Léon. D’ailleurs, Octave sentait que ce dernier le confrontait de sa lumière âcre, l’appel à l’implication se faisant toujours dans les instants les plus décisifs, relatifs à la justesse attendue peut-être. Il répondit vaguement à son insistance, frôla son regard du sien, puis s’évada ailleurs, quelque part dans le vide de sa pensée. Il lui avait effectivement volé un bien précieux, et Léon avait beau le considérer avec délicatesse, Octave s’y dérobait avec une détermination nerveuse. Heather avait éconduit son amour, elle le lui avait certifié et cette vérité avait beau être impitoyable pour tout ce que l’étudiant avait pu nourrir comme espoirs d’efflorescence, ce pur sentiment était quelque chose qu’Octave n’avait pas eu à sa disposition. Décevoir Léon dans son amour pour Heather ne lui avait pas appartenu. Lui dévoiler l’incomplétude de son cœur avec autant de cruauté non plus. Mais il ne pouvait s’empêcher d’éprouver le remord, plutôt que le regret, sentiment qui le confortait en ce qu’Heather lui avait apporté, mais affadissait considérablement les intentions qu’il avait portés à Léon, quand bien même l’un n’empêchait pas l’autre.

« Ce qui me rendait triste, c'était plus l'omission que le fait en lui-même. Ce qui me peinait, ce n'était pas tant qu'elle ait choisi un autre, mais plus que ce que j'avais cru entrevoir dans tes yeux à toi et pour moi n'ait été qu'une plaisanterie. »

Son extrême sensibilité, ou son illusion, lui parurent si brusques et fulgurantes de facilité que ses sourcils à l’effilement démoniaque se froncèrent brusquement. Ce feu tranquille était irrépressible : un spectre solaire fou, une palette lumineuse… Octave fut pris par l’envie impétueuse de ne pas le résigner à ces sentiments, lui interdire l’abandon de ce qu’il avait nourri de si précieux, que l’un n’avait pas besoin de la mort de l’autre pour exister de sa vie propre. Son pardon n’avait pas à dépendre des troubles qu’avaient fait naître Heather en son cœur ; l’un pouvait grandir, tout en laissant l’antichambre de son amour balbutier de pours les charmes profonds d’une autre. Il ne voulait pas qu’ils s’excluent. Plus qu’avant encore, les confidences entretenaient la sensation d’avoir volé un intervalle à la jeunesse de Léon. Saut inconscient dans sa mesure qui déréglait le papier à musique et lui faisait manquer tout un refrain. Il devait aimer, il devait souffrir d’amour, au lieu de l’oublier pour craindre une autre main flatteuse. Octave se sentit en colère contre cette rupture brutale dans la continuité naturelle de son existence. Sa vie propre avait été vécue brusquement, ponctuée par d’assourdissants silences. Cela l’avait rendu amoureux de l’Espace et de ses possibilités : la vitesse lisse, le sifflement de son sabre, la gloire aquiline de la vélocité domptée ; mais il était surtout sensuellement amoureux du Temps. Son étoffe et son étendue, la chute de ses plis, l’impalpabilité même de sa gaze grisâtre, la fraîcheur de son continuum. Là, quelque part entre deux battements, il y avait la vie véritable, que l’on extrayait de son tendre creux. Il ne devait rien y manquer pour que le sens de la succession ne se sente complètement dépassé, ni rencontrer de superpositions confuses sous peine de résulter en un brouillard sans issue. Les manquements dissolvaient le temps, les excès ne lui laissaient pas de place. Au fond, Octave lui avait ravi ce Temps, cette possibilité de goûter pleinement tant à ses sentiments qu’à sa déception ; au lieu de cela il le confrontait à un enchevêtrement ou les commencements et achèvements se confondaient en sentiments incompréhensibles. Il avait l’impression de leur substituer une conclusion correcte, provoquant dans la mêlée un choix impossible, que Léon ne parvenait pas à faire : à qui dédier ses sentiments ? A qui dédier la douleur, le temps et l’amour, puis la déception, et son quart de folie. Les ombres se superposaient à tel point que Léon avait douté de leur sincérité commune, des sentiments qui les avaient liés, tout comme ceux qui le retenaient encore à Heather, preuve d’une médiocre composition. Deux mélodies qui jouaient en même temps, se divergeaient puis se mêlaient dans une cacophonie méconnaissable au coeur.  

« Non, maintenant, je ne t'en veux plus. Ce n'est pas une question de pardon, en fait, parce que tu n'as finalement rien à te faire excuser. Parce que tu n'as pas menti, dans la piscine. Je n'avais rien à pardonner, juste beaucoup à comprendre. »

Cela ne pouvait décemment être aussi simple. Octave refusait quelque part de n’être coupable de rien, et attendait par conséquent une punition quelconque, qu’elle eut pour but d’écorcher son honneur ou sa patience. Sa méfiance se traduisit par une outrecuidance naturelle, redressant son dos du peu qu’il s’eut affaissé dans la réflexion, abaissant ses épaules jusqu’à éprouver ce maintien altier du cou qui fut son ressort d’enfance. Mais Léon sut parler autant à sa lucidité qu’à ses sentiments, en évoquant ce Temps précieux qui n’était pas à perdre, ni à gaspiller en d’épuisantes corrosions. Peut-être n’avait-il pas pleinement fait ses adieux à la rancune, ou accepté ce qu’Octave pouvait être, mais il était possédé par suffisamment d’espérance pour désirer avancer. Pour tourner la page, ou s’aveugler… Pour puiser ce que ce mensonge lui avait apporté de bon, plutôt que de reconnaître qu’il n’avait potentiellement pas eu lieu d’exister tout court. Octave releva lentement son regard vers celui qui semblait non pas faire le choix de la générosité, mais celui du désespoir. Il se délestait de son naturel pour ne plus être seul, abandonnait la rancune là où elle aurait normalement poussé, dans l’espoir que l’absence de mauvaises herbes rende son jardin plus joli. Mais qu’est-ce qui était vraiment une mauvaise herbe, et comme les distinguer des fleurs grâcieuses ? Ce pardon, allait-il le rendre malheureux le jour où la résurrection éphémère et anecdotique d’un fantôme ne l’emplisse de haine pour les bras qui l’entouraient ? Et la rose gardée se transformerait soudain en mauvaise herbe, alors que la racine piétinée révèlerait ses pétales morts. Ce jouvenceau était beaucoup trop généreux, ou trop bête. Cette énervante simplicité, trop évidente pour son sens de la droiture, tarit pourtant toutes ses réticences, alors qu’il se confrontait à la tout aussi simple vérité que quand bien même il devait y avoir un pardon, son indulgence passerait fatalement par les ruisseaux du temps. Devant un entendement aussi clair, Octave n’avait plus rien à avouer et tout à prouver : faire oublier le souvenir de son désaveu, ou bien l’intégrer entièrement à la pensée bienveillante qui l’avait entretenu dans sa détermination lorsqu’il avait couché avec Heather ; celle-là même qui eut poussé quelques jours plus tard son corps contre les jeunes bras avides de tendresse. L’action de grâce n’avait finalement rien avoir avec le désir de se racheter, et Léon pouvait lui avouer son oubli avec toute la sincérité dont il disposait que cela ne put suffire à satisfaire le rudimentaire désir qu’avait Octave de rattraper la faute qu’il pensait avoir commise. L’erreur du doute, de l’ambiguïté… le fait qu’on ait pu questionner ses intentions fut son égarement fondamental. Sinon, tout aurait été aussi clair que le désir de Léon pour l’aisance d’une explication simple. Octave se perdit encore un peu dans l’observation distante de l’étudiant, peu enclin à accepter sa parfaite absence de chaines, qu’il considérait être une disposition de caractère bien trop indulgente à son égard, mais ne dit rien lorsque Léon lui avoua ses dernières conclusions. Du moins, il ne semblait pas en souffrir, ni extraire ses certitudes comme du minerai précieux d’une roche robuste, à coup de pioche. Il n’avait pas non plus parlé en mordant l’air à pleines dents, mais en l’embrassant presque de sa tranquillité bienveillante. Octave peinait à comprendre, à croire, que dans le feu de la passion, Léon ait trouvé son petit éden de sûreté inébranlable. Alors il soufflait, pénible, en chien de chasse, serrait les dents et jetait à la jeunesse des considérations légèrement circonspectes. Quelque part, la rancune leur aurait donné un répit que le pardon ignorait. Mais l’abnégation leur donnait le droit de s’abandonner à tous les dangers d’une affection qui avouait être prête à tout braver, même le doute et la jalousie dans l’espoir de ne surtout pas se faire séparer. Le silence les accompagna dans leurs tergiversations muettes, Léon attendant le courage de vivre ses espoirs, alors qu’Octave usait de lucidité pour fermer ce qui les avait maintenus si longuement cloués à d’éphémères effleurements. Il haussa les sourcils, défit ses bras étroitement noués et passa une main aux doigts déliés entre les boucles de ses cheveux.

C’est là que Léon entama sa maladroite négociation, arrachant un ricanement spontané au bibliothécaire, qui comprit dès les premières insinuations où ce raisonnement tentait de les emmener : directement dans son lit. La malice revint chatoyer l’eau sombre de ses yeux, tandis qu’il ponctuait les arguments étudiants par des « hum, ah oui ? » espiègles. Pas la peine de relever les irrégularités, il y en avait à chaque conclusion, et elles n’avaient pas tant pour vocation de convaincre sa lucidité que d’éveiller ses passions ; ou sa pitié. Léon prétendait ne pas savoir flirter, mais c’était exactement ce qu’il était en train de faire : il tentait de faire vicieusement appel à ses plus basses faiblesses en lui faisant miroiter… qu’est-ce qu’il lui faisait miroiter exactement, d’ailleurs ? Oh oui, que sa popularité et son magnifique caractère indifférenciait son absence, qu’on ne l’attendait nulle part, où que si on l’y attendait, il valait mieux qu’il n’y fut pas, et que donc, il pouvait abandonner ses froids quartiers pour rejoindre quelques draps chauds à la senteur de liberté. Dans sa bouche empoisonnée, les plus horribles suffoquaient de leurs centres et les craints se faisaient résumer à leur stupidité. Le pire s’avérait cependant pas tant d’être au centre des plus brûlants intérêts au sein d’un dortoir, mais de se trouver là où on attendait qu’il fut. Logique facile aux raccourcis prompts, auxquels Octave adressa un sourire particulièrement narquois en dévoilant la pointe marquée de ses canines. C’était qu’il cherchait presque la larme, le petit ! Dédramatiser le drame, tel était leur seule échappatoire de toute façon et Octave, ourlé de son sourire malicieux, n’oubliait pas les cicatrices du dos soyeux sur lequel il se souvenait avoir admiré une constellation de goûtes azurées. C’était un risque bien réel pourtant et Léon avait beau jouer la carte de la sécurité, Octave continuait à avoir conscience que le danger réel résidait dans la dérogation des habitudes. Léon voulait se sentir en sécurité là où il se sentait bien, alors que la sécurité-même rimait avec sa solitude absolue. Sentant son manque de conviction ou l’extrême légèreté avec laquelle Octave écoutait l’argumentation, Léon anéantit la facétie langoureuse en étreignant ses poignets dans leur première caresse tout à fait honnête. Un violent frisson le saisit, mélange de plaisant étonnement et d’appréhension. La suave manipulation ne pouvait être parfaitement douce, mais il se surprit à ferme les yeux et à retenir un battement de trop sa respiration – suffisamment pour s’essouffler. Ou peut-être était-ce la seule aura de son corps si proche qui l’écrasait d’espérances ? Il devina cependant ce que Léon voulait et redressa impétueusement le menton, affronta son regard avec une lueur de défi dans le sien. Volonté qui faillit brusquement lorsqu’il sentit les doigts flatteurs glisser dans la fente chaude de sa manche serrée. Octave haleta faiblement, sentant ses résolutions se dissiper de ce discret mais absolument suave gage de tendresse. La fraîcheur des phalanges traçant négligemment leur sillon ardent sur sa peau l’émut bien plus que si Léon l’avait embrassé à pleine bouche. Nerveuse et timide était la supplique, absolument charmante et sollicitée avec tant de délicatesse alors qu’Octave lui aurait de toute façon tout concédé par culpabilité, ou simple faiblesse.

« Laisse-moi rester. »

Il lui en voulait horriblement. Il lui en voulait de ne pas être sage, de choyer son corps et ses sentiments en espérant le voir faiblir dans sa détermination lucide. Il le détestait d’être aussi convaincant dans sa détresse après avoir si mal argumenté en faveur de leur tranquillité d’âme. C’était parce qu’il n’y avait rien à défendre et que leur présence ici, en plein milieu de la nuit était déjà une extrême folie. Mais entre ces mains jointes et ces baisers intenses, il y avait encore l’illusion de l’instant périssable, qui avait le pouvoir de s’éteindre comme une bougie soufflée par une porte brusquement ouverte. Octave pouvait encore poser sa main sur la poitrine de Léon et le repousser, prétendant en quelques centimètres que leur intimité redevait une simple bibliothèque. Sa chambre en revanche, était à elle seule une marque de confiance, et y repousser Léon pour prétendre que rien ne s’y déroulait n’avait aucun intérêt. En ultime recours, l’étudiant lui rappela les défauts de son caractère, et la promptitude avec laquelle ses émotions tenaient leurs conclusions hâtives, bâclées, et toujours désagréables, condamnant presque Octave à ne plus jamais lui lâcher la main et à habiter ses songes pour toujours, sans quoi le mauvais rêve tisserait sa toile d’incertitudes. Il crut relativiser en évoquant leurs disparitions à venir, inévitables, mais Octave s’en horrifia au contraire. Tout cela n’était vraiment pas raisonnable et la certitude de bafouer la responsabilité qu’avait l’école sur la vie de son jeune et naïf éphèbe l’effraya comme une limite à ne surtout pas franchir. La seule réponse qu’il trouva pour justifier son trouble fut que c’était infiniment sérieux. Non pas que les lois et coutumes lui eurent été absolument inconnues jusqu’à maintenant, mais contrairement aux éphémères faiblesses qui l’avaient poussé à glisser sa curiosité plus loin que nécessaire, ses intentions envers Léon n’avaient étrangement pas pour dessein de faire demi-tour. Ce qui l’effrayait au fond, c’était que si advenait le moment de devoir tout renier pour leur bien commun, Octave n’était pas sûr de le vouloir ou même d’en être capable sans remords. Cependant, le temps était tout sauf ce triptyque populaire : un passé qui n’existait plus, le point sans durée du présent et un « pas encore » qu’il fallait craindre ou espérer sans qu’il n’arrive peut-être jamais. Non, il n’y avait que deux volets. Si nous envisagions un troisième volet de l’espoir satisfait : le prévu, le prédestiné, le pouvoir de prévision, de pronostic parfait, nous appliquions toujours notre esprit au présent. Le futur n’était qu’un charlatan à la cour de Chronos et se dissipait au toucher du fatidique Présent, auquel son esprit conférait durée et, par conséquent, réalité. Léon inclina donc la tête, chassant les amertumes de l’avenir, murmurant encore quelques soyeuses et romanesques inepties qui convainquirent Octave que sur son absolue et dévouée folie. Inconscient, capricieux, revêche ! Et merveilleux, incendiaire de flammes démentes, plein de désirs sans entraves, flux terrible et céleste, inouï, prêt à consumer son corps et à enlacer son âme. Possédé par une audace toute passionnelle, Octave redressa le menton et embrassa la bouche barbare du bout des lèvres. La saveur douceâtre beigna ses sens et faiblement, il gémit, caressant avec une paresse négligée, lente et délectable les ourlets étudiants. Passant et repassant longuement ses lèvres sur celles de Léon, il rebroussa leur rouge carmin, taquina leur soie humide et brûlante, s’éloignant puis revenant avec l’ambition de les laisser sans le souffle, sans le moindre frisson glacé d’air opaque, apposant non pas le goût des adieux, mais celui de l’apaisement. Ses mains restèrent immobiles le long de ses hanches, comme prisonnières des bracelets suppliants, ce qui lui donna l’air d’un condamné arrachant une dernière haleine humaine à l’âge charitable ayant daigné l’aimer. Pourtant, ses sourcils, arqués dans l’émotion lancinante d’un profond baiser, qu’ils pouvaient presque considérer comme étant le premier et qui pour cause, fut tendre et indolent, réinventant la découverte ; ses sourcils donc, se froncèrent et Octave s’éloigna, la tête engourdie et la bouche enflée. Il considéra Léon sans pitié, avec une dureté étrange, sérieuse mais non pas tout à fait sévère. D’un mouvement souple du poignet, il se défit de ses entraves, glissant entre le grand corps étudiant et l’étagère pour s’en libérer. Sans un regard, il marcha vers la porte de la bibliothèque, s’éloignant dans des ténèbres qui l’avalèrent comme un puits sans fond.

« Tu as raison, c’est dangereux. » Gronda sa voix d’outre-tombe, pourtant tranquille, soulignant l’évidence. « Ce qu’on fait est dangereux. On peut soudoyer de petits fonctionnaires corrompus et la morale ambiguë pour rétablir l’ordre imposé, mais aucune de nous deux ne peut acheter une civilisation toute entière. » Dit-il par prévenance. « Il y a des endroits où la vie est moins déréglée, où les exigences sont moins contraignantes et où il importe peu de ce que tu fais, tant que ça ne nuit pas à l’intégrité de quiconque. Mais ce château n’est manifestement pas cet endroit. Ce pays ne l’est pas non plus. » Conclut-il sans amertume, empreint de fatalisme. Ses pas continuaient à résonner dans l’ombre toujours un peu plus noire de la bibliothèque. « Ce soir, tout est facile parce que tout le monde dort et qu’il n’y a personne pour nous pointer du doigt. Ici, comme à la piscine. Ou même chez Gustav. Pour l’instant, en présence de témoins, on a surtout eu l’air de deux potes qui faisaient la bringue tard le soir. » Un silence ponctua son relativisme, puis il reprit, plus bas encore pour pas que l’écho de sa voix ne fasse vibrer quelques oreilles infortunées dans les couloirs : « Mais c’est dangereux partout. Parce que tu as dix-sept ans et que j’en ai trente-trois. » Encore, sa voix parût trébucher sur ce qu’il avait déjà pensé, mais jamais dit. « Parce que l’école est responsable de toi et que sa vocation n’est certainement pas celle de te dévergonder. Pas de cette façon en tout cas. Parce que tes parents sont encore responsables de toi et qu’à eux deux réunis ils ont tous les droits sur toi, tout autant que moi je n’en ai strictement aucune, ni toi n’en ait sur moi. C’est un coup à se faire traiter de traitre, criminel et dégénéré. Et franchement, ça craint tellement que ça me donne envie de me cogner la tête contre les murs d’avoir pris autant de risques exagérés pour si peu. Parce qu’il faut avouer, ni la piscine, ni le bar n’étaient très utiles en comparaison de la torture qu’on aurait pu subir si quelqu’un s’était rendu compte de ton absence ou de la mienne. Le genre de torture qui nous aurait fait regretter de nous être rencontrés. »

En parlant, sa voix était involontairement devenue plus dure et serrée dans la gorge, comme si elle fut noyée par un souvenir vivace. Dans un décor devenu presque gris et à peine illuminé par les bougies tant elles furent éloignées, Octave posa sa main sur la poignée de la grande porte massive, l’ouvrit lentement, laissa un souffle d’air froid rentrer en apportant sa grêle de petits bruits nocturnes ; s’étant assuré que rien ne les guettait et que tout était éteint et silencieux, il referma la lourde anse de laiton dans un cliquetis aussi sourd que possible. Puis, il sortit sa baguette, logée dans la poche contre sa hanche, et leva les deux bras à hauteur des épaules avant de murmurer des incantations latines, dont l’onde miroitante illumina faiblement l’entrée et se déposa comme un voile d’une blancheur translucide sur toute l’étendue du bois, s’y absorbant complètement. La baguette pointa ensuite sur la serrure, et Octave réitéra d’autres envoûtements. Ce n’était que pour leur laisser du temps ; le temps de fuir et de se cacher, de dissimuler les traces outrancières, prétendre à quelque chose d’autres. Il ne servait à rien de se leurrer en pensant qu’Octave était le genre de personne à refuser ce qu’il désirait sous prétexte que le posséder était difficile. Mais l’humour que Léon avait insufflé dans tous les aléas qui les attendaient, lui rappela à quel point les sacrifices et les pertes risquaient d’être grandes s’ils ne faisaient pas attention. Encore plus qu’avec Cassidy, ou quiconque. Il craignait l’instant ou le sentiment de responsabilité viendrait se mêler à son affection, le rendant incapable de prétendre l’indifférence avec suffisamment de conviction. Les filaments argentés disparurent avec les dernières invocations de son sortilège et avec eux, la lointaine lumière qui esquissait la silhouette du bibliothécaire d’une maigre aura cristalline. Ce-dernier fit demi-tour, et tandis que la lumière abricotée se mettait à auréoler son visage de dégradés roussâtres, Octave reprit durement parole.

« Alors, que ce soit une succession de plaisirs, d’orgueils, d’intenses déchirures, d’adorations irrépressibles, soit. Que ce soit des désacralisations mesquines, des enthousiasmes, des instants paisibles et douçâtres ou les flammes ardentes de la passion, conflagrations sauvages des désirs, fureurs intenses et anéantissements, soit. Ce sera tout ce qu’on voudra, mais jamais ce ne sera un jeu. » Acheva-t-il, les yeux plantés comme deux flèches dans ceux de Léon, vibrant d’un vert intense et cruel. Il dévia néanmoins de sa trajectoire et alla récupérer sa cravate roulée en ruban. « Tu ne me connais pas, c’est clair ? Je suis ton prof. Atypique peut-être, mais trop prof quand même, alors tu me considères comme tout le reste du personnel de cette école. Si un jour on te demande de me faire du mal, ne pense pas à moi et fais-le. Si quelqu’un te pose des questions, tu nies. Je n’existe pas dans ta vie. Pas plus qu’un bibliothécaire n’existe dans celle de son étudiant. Et surtout, tu fais ce que je te dis. S’il faut courir, tu cours, s’il faut faire semblant d’être mort, tu le fais, si je te dis de me détester, tu me déteste. » Il s’arrêta, soupira en dénouant le ruban de soie entre ses doigts agiles. « Un jour, tu me diras des choses horribles, tu en feras même, peut-être. Mais j’aurais confiance en toi et il faudra qu’il en soit de même pour toi lorsque mon tour viendra. J’aimerai te dire que ça n’adviendra jamais, mais il est probable qu’un jour il nous faille nous faire du mal pour nous épargner bien pire. » Octave soupira encore, se frottant négligemment un œil et regardant toujours les entremêlements de sa cravate. Il n’avait pas suffisamment prévenu Cassidy en son temps. En cela, Léon et elle étaient semblables : ils ne faisaient que peu confiance aux autres et c’était bien là que leurs espoirs se rompaient. Avoir une double-vie avec quelqu’un n’était pas la même chose que de la vivre seul, puisqu’il y avait non plus deux visages, mais quatre : ceux qu’ils allaient tous deux présenter aux autres, puis les leurs. Le monde pouvait se déchirer à la frontière de leur intimité que tout devait y demeurer inchangé, sûr et certain. C’était la seule façon de rendre cela possible et supportable : être complice et avoir confiance. Octave s’approcha enfin de Léon, passa sa cravate autour de son cou et tira de chaque côté comme s’il eut voulu se hisser, mais n’en fit rien et pesa en poids robuste sur la nuque qu’il tentait, le ruban enroulé autour de ses mains à les en faire pâlir. Il regarda l’étudiant dans les yeux, sourit narquoisement et demanda :

« Tu sais qu’on va brûler tous les deux ? On va brûler en enfer. » Ses bras relâchèrent la pression, mais il garda la cravate et la noua même autour du cou de Léon sans élégance, d’un nœud barbare et froissé. Puis, il en tira l’extrémité dans sa direction, lui intimant de le suivre vers une autre pénombre dont il connaissait si bien les recoins qu’il n’avait nul besoin de lumière. A tel point d’ailleurs qu’il avança à reculons, enroulant la nouvelle corde entre ses doigts et jetant à l’étudiant un long regard indéchiffrable. « Viens, c’est par là… » Dit-il, avant que l’ombre d’une étagère ne les recouvre et que d’un petit mouvement de baguette magique, toutes les bougies ne s’éteignent, les plongeant dans la nuit profonde. « Laisse-toi faire. »

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Il avait frémit. Octave. Lorsque les mains de l'adolescent s'était refermées sur ses poignets fins pour argumenter sa plaidoirie maladroite. N'étaient maladroits que les mots, sans doute, car l'honnêteté de la caresse des doigts fins se glissant sous l'étoffe de la chemise avaient rabattus ses paupières sur les iris émeraude. Le détail alerta l'étudiant, qui continua sa tendre office avec une attention toute particulière. Il oubliait tout ça tout aussi vite qu'il savourait de le redécouvrir. Cette capacité qu'il semblait à présent posséder d'arracher des frissons à Octave. C'était trop nouveau pour que l'effleurement de la peau fine de ses avants bras n'ait été calculé par Léon, mais il s'attacha à ce détail, essayant de capter du bout de la pulpe de ses phalanges le moindre tressaillement parcourant la peau laiteuse de l'adulte. Ca le fascinait, qu'il réagisse comme ça à un simple toucher. Le préfet des verts-et-argent continua à argumenter, jouant plus sur les sentiments que sur la logique. Il en avait conscience tout en doutant que cela fonctionne. Quoi que. Il parcouru de nouveau l'arc de l'articulation de la main et remarqua que le bibliothécaire, les yeux toujours clos, loupait une respiration. Un sourire traversa ses lèvres pâles. Pas un sourire de satisfaction de voir que ce chantage de tendresse fonctionnait, car il n'avait pas débuté cette étreinte dans un but calculateur. Non, c'était plutôt le franc sourire, presque émerveillé quoi que trop timide pour s'épanouir complètement, de constater que du bout des doigts, il pouvait troubler assez Octave pour qu'il n'occulte son sens de la vue afin de mieux se concentrer sur ce qui étreignait ses poignets. Appréciait-il la caresse, presque timide mais sincère ? Léon en était convaincu, à présent, tandis qu'il posait son front contre le sien, continuant son discours pour espérer avoir le droit de rester encore un peu plus. Parce qu'il voulait plus : plus de contact, plus de frémissement, plus de dialogues, plus de son odeur, plus de ses yeux le regardant ou se fermant sous une caresse. Plus de temps. Laisse-moi rester, supplia-t-il de nouveau dans le confort de son esprit. La rengaine se répétait si fort que le jeune homme se demandait si le refrain intérieur n'était pas assez puissant pour être capté par Octave. La demande semblait se faufiler par ses iris métalliques pour venir se ficher sur les paupières fermées du bibliothécaires, comme si ces simples mots pouvaient franchir les yeux clos pour atteindre sa conscience. Laisse-moi rester, pensa-t-il de nouveau, son pouce traçant une ligne de feu sur la peau d'albâtre d'Octave et Léon songea que si l'incendie pouvait continuer sa route, il l'espérait remonter les veines sinueuses des bras du bibliothécaire pour rejoindre son cerveau afin de transmettre le message qu'il essayait, par tous ses sens, de lui transmettre. En paroles, en pensées, comme en geste. Laisse-moi rester songea-t-il de nouveau alors que le souffle chaud du bibliothécaire se rapprochait de son visage. Il ferma les yeux une demi-seconde avant de comprendre ce que cette amorce signifiait. Des lèvres chaudes, toutes aussi brûlantes que son désir de rester, vinrent cueillir les siennes et Léon s'y confondit dans un soupire, raffermissant sa prise autour des avant-bras du bibliothécaire. C'était doux, comme une brise matinale s'apposant sur les pétales de sa bouche et Léon mouvait doucement ses lèvres autour de celles du bibliothécaire. Cela avait quelque chose de différent. C'était avide sans être motivé par l'urgence et l'impatient adolescent se laissa entraîner sans imposer une autre cadence que celle, pleine de langueur, qu'Octave proposait. Sa bouche lâcha la sienne, un centième de seconde avant de revenir s'y fondre et Léon, happé par la tendre chaire qui frôlait la sienne dans un souffle brûlant, manqua louper le gémissement qui s'échappa d'Octave. Ce son le toucha, sans qu'il ne puisse vraiment expliquer pourquoi. Peut-être était-ce par que ce baiser, bien plus que les autres, semblait être motivé uniquement par la volonté d'Octave, et non pas par une quelconque explication qu'il aurait voulu lui fournir ? Le vert-et-argent s'aventura en avant, offrant un peu plus de ses lèvres à celles qui, dans une répétition de frôlement, semblaient vouloir goûter encore plus. C'était ça. Les trois premiers baisers du bibliothécaire avaient été un appel à succomber complètement, une succession de tentation et d'offrande pour l'aider à comprendre à quel point il en avait envie. Léon poussa un soupire, capturant la lèvre inférieure du bibliothécaire entre les siennes. Le quatrième baiser, lui, avait été pour lui expliquer qu'il fallait aussi être patient et que rien ne servait de se précipiter. Il avait été long et empreint de douceur, là où les précédents avaient été possessifs et fiévreux. Octave le gratifia d'un dernier effleurement qui arracha à son tour un nouveau soupire à l'étudiant. Oui, c'était ça. Ce baiser , initié par le bibliothécaire, semblait être pour la première fois uniquement motivé par son envie à lui. Sans autre arrière pensée. Répondait-il à l'étreinte des ses poignets ? Sans doute. Mais ce baiser émouvait Léon comme s'il s'était agis du premier. Lorsqu'Octave s'éloigna, l'adolescent humecta ses lèvres encore chaudes pour en garder un peu plus longtemps la saveur. Il rouvrit les yeux au moment ou le bibliothécaire se délestait de ses chaînes fictives et se figea sous l'apparent sérieux qui emplissait ses traits. Comment pouvait-il passer d'un tel abandon languide à l'orée de leurs bouches pour ensuite retrouver son implacable allure intransigeante en une fraction de seconde ? Il semblait être complètement décidé. Mais quelle descision avait-il pris ? L'adolescent fronça les sourcils, incertain. Laisse-moi rester, avait-il eu l'impression de susurrer dans chacun de ses souffles sur les lèvres d'Octave, dans chacun des rencontres de leurs bouches, dans chacun des soupires lui ayant échappés. N'avait-il pas entendu ? S'en moquait-il ? Son coeur trébucha, sembla soudain peser une tonne et Léon n'aurait pas été surpris de le sentir glisser dans son abdomen, comprimant tout sur son passage jusqu'à l'étouffement. Un sentiment d'angoisse le saisissait. Il ne voulait pas partir. Mais Octave, lui, se faufilait déjà entre le corps massif de l'adolescent et le bois de l'étagère. Trop décontenancé pour réagir, Léon se retrouva soudain pantelant et faisant face à une simple bibliothèque. Le bibliothécaire, lui, était déjà loin. Léon se mordit les lèvres, faisant un pas en arrière, se dévissant presque le cou pour suivre du regard la silhouette d'Octave qui s'enfonçait dans la nuit. Il partait trop vite. Léon frissonna. Soudain, il faisait froid. Comme il ferait froid dans la solitude de la salle commune des verts-et-argents. Peut-être avait-il mal compris, et que ce baiser avait voulu dire "Non, tu ne restes pas" ? Le Serpentard baissa la tête, déjà morose. Quand la voix d'Octave s'éleva, Léon semblait déjà au trente sixième dessous dans l'ascenseur de ses émotions, intimement convaincu de devoir à présent trainer les pieds jusqu'au dortoir des verts-et-argent pour s'y morfondre jusqu'à il ne savait quelle nouvelle parenthèse. Et dans l'enfer de ses insomnies, combien de temps lui faudrait-il pour douter de tout ça ? Des lèvres chaudes, des baisers brulants, des caresses fiévreuses, des promesses brillantes comme des étoiles filantes mais s'évanouissant trop vite dans son esprit torturé ? Combien de temps avant qu'il n'ait l'impression d'étouffer, encore ?

__ Tu as raison, c'est dangereux, commenta Octave en continuant à s'éloigner, la faible lueur des bougies ne suffisant plus à Léon pour distinguer de manière convenable les contours à présent flous de sa silhouette. Plus la distance entre eux grandissait et plus le jeune homme prenait conscience de l'immensité de la pièce et de leur ridicule taille en comparaison, tout comme de la fragilité de ce qui les liait lui apparaissait à présent comme un fil délicat pouvant se rompre à tout moment. A défaut de pouvoir poursuivre l'homme, Léon ne lâchait pas des yeux celui qui continuait à énumérer tous les problèmes qui ne manqueraient pas de se dresser entre eux. Et soudain, il fut question de la terre entière à soudoyer. L'adolescent avait l'impression de s'engluer dans une chape de plomb qui rendait lourd, lourd son corps. La moindre de ses pensées pesait une tonne. Ce n'était qu'abondance de problèmes et pénurie de solutions qui se déversaient de la bouche du bibliothécaire, alors que tout n'avait été que tendresse et légèreté un peu plus tôt. Il eut l'impression de s'enfoncer dans le sol, le corps rendu immobile par les lourdes entraves des contrariétés qui ne manqueraient pas de les enchaîner à la raison et au bon sens pour les empêcher de profiter avec légèreté d'une joie que Léon avait eu l'impression de caresser du bout des doigts sur sa peau laiteuse, de goûter du bout des lèvres sur sa bouche ourlée et de savourer dans leurs souffles mêlés. Un instant, Léon songea qu'il aurait préféré qu'Octave se taise plutôt que ne perdure la logique imparable qui listait sans filtre la dangerosité d'un tel rapprochement. Mais c'était trop tard parce que la vérité ne se ménageait pas et que, de toute façon, Octave n'avait pas eu vocation, en ouvrant la bouche, d'épargner quoi que ce soit. Alors, il le dit à voix haute. Qu'ils étaient deux hommes et que la virilité que supposait leur genre n'admettait pas, en société, leur liaison. Et comme si la difficulté n'avait pas semblée déjà infranchissable, le bibliothécaire ne s'arrêta pas en si bon chemin. Tant que cela restait dans l'obscurité de leurs pensées, Léon avait eu l'impression que c'était comme un problème lointain. Mais une fois formulée, plus question de faire comme s'il n'existait pas, n'est-ce-pas ? Mais c'est dangereux partout. Parce que tu as dix-sept ans et moi trente-trois.

Et les y voilà. Dans le mile. Déjà qu'ils avaient eu du mal à rassembler, ce qui chez l'autre, animait leur désir, voilà que déjà venait la place de cette traitre vérité. Pourquoi avait-il fallu qu'il le dise à voix haute ? Léon baissa les yeux, se murant dans un silence si profond qu'il se demanda un instant s'il réussirait à faire repartir les rouages nécessaires pour retrouver l'usage de la parole. Il avait envie de lui crier de se taire, de ne surtout pas continuer à dire à quel point tout cela était dangereux et que continue leur déraisonnable interlude. Demain, demain ils n'auraient qu'à parler de tout cela. Demain, lorsqu'il aurait eu le temps d'imprimer dans chacun des sillons de sa pensée à quel point il avait envie de les prendre, ses risques ! Demain, lorsqu'il ferait jour et qu'il serait tant de reprendre le cours de sa vie d'étudiant et songer à tout ce que cette nuit lui avait appris sur lui même et sur la définition du mot désir, qu'il avait jusqu'alors étriqué à un seul genre et découvrait à présent qu'il pouvait l'étendre à l'autre. Demain, lorsqu'il serait absolument convaincu que rien n'était le fruit de son imagination et qu'il pourrait alors songer sans craindre à toutes ses contrariétés puisqu'il serait certain qu'il y aurait des lendemains. Là, il voulait consolider tout ça, pas voir déjà toutes les fissures du mur les séparant de l'extérieur et qui ne manqueraient pas de grossir, jusqu'à ce qu'il ne menace de s'effondrer et que ne se dévoile la vérité de leurs relations à d'autres. Il ne voulait pas déjà voir les failles, alors qu'il n'avait pas découvert tout ce qu'il y avait de beau. Ses yeux gris fixaient sans voir le sol de pierre froide et durant un bref instant, il eut l'impression que les dalles poreuses l'appelaient, allaient l'engloutirent et l'emmurer vivant dans le ciment des complications qu'au loin, Octave ne cessait de formuler à voix haute. Et c'était autant de morceaux d'étoiles qui semblaient se briser à être formulés ainsi tout haut. Impossible, maintenant, de juste profiter sans réfléchir, de juste éprouver sans songer, de juste ressentir puisqu'il fallait contempler l'univers parsemé d'une multitude d'étoiles, dont chacune représentait un obstacle à rester ensemble. Oh, comme ces étoiles avaient parus si loin et inatteignables, comme l'on ne se préoccupait pas de ce qui était à des années lumières même si cela constituait un point lumineux dans notre ciel. Mais maintenant qu'Octave venait de les redéfinir en comètes qui ne manqueraient pas de venir les percuter, Léon les voyait, tous ces petits points lumineux, symboles de toutes les contrariétés qui s'abattraient bientôt sur eux parce que la gravité, elle, était inévitable. Et le ciel qui avait paru s'illuminer, étincelait à présent par la multitude de problèmes qui convergeaient vers eux et dans la pénombre de la bibliothèque, Léon se sentait à présent aveuglé par les météorites qui allaient percuter sous peu leur bulle. Il se mordit les lèvres, déglutit avec difficulté, perdant le peu de couleur que le baiser lui avait insufflé. S'il ne s'enfonçait pas physiquement dans le sol, il en eu pourtant l'impression concrète. Ses bras, ses jambes, la moindre parcelle de muscle ou de tendon se solidifiait pour ne laisser de lui qu'une statue rigide, rendue lourde par le poids de la bienséance, de la raison, du politiquement correct. Un adulte n'avait aucun intérêt à poursuivre une relation avec un adolescent. Sa peau devenait-elle aussi pâle que celles des statues parsemant les musées ? Il allait ressembler à ça, s'il persistait dans son immobilisme affable. Et un adulte ne prenait pas le risque de se voir mis en doute, viré, ou torturé, pour un adolescent, n'est-ce-pas ? D'ailleurs, ses poumons manquaient d'air. Mais il n'avait plus vraiment besoin de respirer, vu qu'il se figeait, n'est-ce-pas ? La voix d'Octave lui paraissait tellement loin, à présent. Ou peut-être ne voulait-il plus l'entendre détruire avec minutie le mur d'aveuglement qu'il avait sciemment construit pour pouvoir s'adonner au désir et à l'envie tout en oubliant le monde extérieur ? Tais toi, Octave, laisse moi ne pas voir, suppliait-il intérieurement. Mais c'était trop tard. Du fond de la bibliothèque, Octave persistait à vouloir fracasser les barricades pour lui livrer crûment ce qui les attendait dehors. Il aurait dû partir, sagement. Il serait dans son dortoir à présent, et  non pas là, à écouter que tout cela semblait voué à l'échec. Cela ne semblait être qu'une succession de danger et de désolation que promettait Octave. Puérilement, Léon voulu lever ses mains pour venir se boucher les oreilles.

__ [...] Et franchement, ça craint tellement que ça me donne envie de me cogner la tête contre les murs d'avoir pris autant de risques exagérés pour si peu,[...] assena-t-il d'une voix rendue d'autant plus froide qu'elle raisonnait avec gravité dans l'immense bibliothèque au plafond haut.

Si peu. Il regrettait donc, déjà ? Léon releva la tête, le regard éteint. Si peu. Lui, il avait trouvé au contraire, que cela était beaucoup. Oh, bien sûr il entendait très bien toutes les raisons aseptisées que livraient Octave :  le risque de torture, la douleur à leur en faire regretter de s'être un jour rencontrés. Dans tout ce déversement d'arguments implacables, Léon n'avait rien à y opposer puisque tout n'était que vérité crue. Ils filaient droit vers une impasse, avec au bout un mur de brique tellement solide que le wagon allait s'y écraser, d'un bloc, réduisant en miette les deux seuls occupants qui avaient osé monté dedans. C'est bon, il avait saisi. Ils étaient monté dans le train chez Elène et à chacune de leurs rencontres, Gustav, la piscine, ici, la locomotive avait gagné en puissance et filait, encore plus vite, toujours plus vite, vers le terminus. Mais il restait une station, ils pouvaient descendre maintenant tous les deux et puis se quitter sur le quai de cette gare atypique qu'était cette bibliothèque. D'ailleurs, Octave se dirigeait à présent vers la porte. Pour l'ouvrir, n'est-ce-pas ?  Pour que Léon descende du train avant que cela ne soit trop tard. Le jeune homme fixait la pénombre, posant ses yeux résolument tristes vers la silhouette en mouvement dont il distinguait à présent difficilement les traits. Serait-ce comme ça qu'il se rappellerait de tout cela, demain ? Comme d'une aventure aux contours flous, impalpables, difficilement identifiables ? Léon se désolait déjà lorsqu'il ressentit le courant d'air se faufiler par la lourde porte de bois qu'avait entrouverte Octave, au loin. Combien de secondes avant qu'il ne lui demande de partir, à présent ? Léon retînt son souffle. S'il le disait, il avait la sensation que tout volerait en éclat, s'éparpillant dans tellement d'horizon différentes qu'il serait bien difficile de rassembler tous les morceaux. Si Octave se résignait aussi vite, quel pouvoir avait-il pour le convaincre que tout ça valait le coup ? Quels arguments pouvaient-ils avancer pour contre carrer la différence d'âge, la similitude de genre et les dangers tout autour ? Il n'avait rien de tangible à lui proposer, parce que c'était trop tôt pour opposer la folie des sensations et sentiments à la pesante et précautionneuse logique les enjoignant à tout arrêter, maintenant. Ne le dis pas, répétait-il inlassablement dans ses pensées, encore et encore. Ne me dis pas de partir après un discours si pessimiste.

Il le regardait sans vraiment le voir, à cette distance. Espérant son regard métallique au creux de ses iris émeraude, mais il n'en était pas sûr. Imaginant ses traits plus que ne les distinguant, esquissant les rides d'un front se contractant sous la tristesse qu'il imaginait partagée par Octave, sans en être certain. L'adolescent contemplait l'adulte, se sentant encore plus enfant qu'il ne l'avait jamais été, s'il lui demandait de partir et que lui obéissait sans rien dire, comme pris en faute. Le jeune homme si prompt à tout le temps parler était mutique, tandis que la voix d'Octave s'éteignait enfin. La porte entrouverte laissait toujours passer l'air glacial. Léon attendait. Il ne partirait pas de lui même. Il n'en avait pas envie. Et Octave se tut, pour un temps. Il voulu ouvrir la bouche mais au même instant, la lourde porte se referma dans un cliquetis qui raisonna dans l'immensité de la pièce, se faufilant jusqu'à Léon qui, à mesure qu'il comprenait qu'Octave condamnait les lieux, eu l'impression que les verrous de sa prison intérieure sautaient, un à un. Le bibliothécaire murmurait des incantations que Léon ne percevait que très mal, mais cela n'avait aucune importance parce qu'il sentait très bien l'air s'engouffrer de nouveau dans ses poumons. Un souffle se faufila entre les étagères alors que la lourde porte miroitait de filaments gris et Léon sentit les cheveux de sa nuque s'hérisser sous la caresse de la magie qui se rependait dans les lieux à mesure que les sortilèges les enfermait un peu plus du monde extérieur. Mais peu importait le froid, parce qu'il avait l'impression de se réchauffer de l'intérieur tandis qu'il comprenait ce que ces murmures signifiaient : il restait. Ses yeux retrouvèrent un éclat métallique plus intense alors qu'il regardait à présent le bibliothécaire se tourner. Peut-être était-ce son imagination, mais il lui semblait voir plus distinctement Octave alors que tout avait semblé bien flous, quelques instants plus tôt. Ou bien le voile sombre qui s'était abattu sur ses yeux se dissolvait à présent qu'une chaleur toute nouvelle parcourait ses bras et ses jambes, à mesure que l'adolescent sentait refouler l'abattement qui s'était emparé de sa personne un peu plus tôt. Il inspira à plein poumon, bougeant doucement ses doigts qui firent sentir leur mécontentement à tant de frustration en fourmillant intensément à mesure que le sang circulait enfin dignement. Il s'était tellement contracté sous l'attente de la sentence que ses muscles se rappelaient à présent à sa conscience, en même temps. A vrai dire, il s'en moquait, tous ses sens tendus vers le bibliothécaire qui après avoir fini ses enchantements, faisait à présent le chemin inverse pour venir le rejoindre. Il semblait ponctué chacun de ses pas de l'énonciation d'un sentiment et Léon l'écouta aborder le plaisir et l'orgueil avec ce même mutisme qui l'habitait depuis de longues minutes, à la différence que cette fois ci, le silence se chargeait d'espoir. Il restait, ce soir. Léon sentit ses joues s'empourprer légèrement à l'énonciation brûlante de ce désir dont Octave semblait énumérer les différentes étapes, se perdit un instant entre les flammes ardentes et les fureurs intenses, mais se moqua totalement d'avoir l'air soudain timide. Il rougissait et il s'en foutait, parce qu'enfin il ne ressentait plus cette froide désolation qui l'avait habité un peu plus tôt. Il préférait rougir de honte, d'appréhension, d'envie, de frustration inachevées et de désir brûlants plutôt que de se murer dans le pâle immobilisme ressenti un peu plus tôt. Octave approchait, et Léon se sentit respirer un peu mieux que lorsqu'il le distinguait à peine au fond de la pièce.

__ Ce sera tout ce qu'on voudra, mais jamais cela ne sera un jeu, déclara Octave, achevant la règle - parce qu'il était en train de lui énoncer des conditions, n'est-ce-pas ? - en braquant les deux phares lumineux de ses yeux vers Léon.
__ D'accord, souffla l'adolescent d'une voix rendue rauque car s'éveillant doucement des torpeurs dans lequel il l'avait sentie tomber. Il regarda Octave récupérer sa cravate, suivant la silhouette de son regard, croisant les bras derrière son dos et s'adossant à l'étagère.
__ Tu ne me connais pas c'est clair ? poursuivit Octave et Léon pencha la tête sur le côté, les lèvres closes, réfléchissant un instant avant d'hocher la tête. Il n'y avait pas songé, à vrai dire, à toutes ces mises en gardes qui poursuivaient leur cheminement, s'échappant des lèvres du bibliothécaire pour venir titiller l'esprit de l'adolescent, l'amenant à considérer d'une lueur nouvelle les deux faces qu'il allait falloir présenter, l'une dehors, puis l'autre ici, dans l'intimité confinée de leurs deux seules personnes. Comprenant que l'une n'adviendrait pas sans l'autre, il acquiesça avec précipitation, hochant la tête lorsqu'Octave semblait attendre son approbation. Ne disait-on pas que pour vivre heureux, il fallait vivre cachés? C'était injuste, cela promettait beaucoup de complications et de souffrance mais pour l'heure, Léon voyait surtout qu'il n'aurait pas le droit à l'une des faces sans accepter l'autre. Nouvel hochement de tête. D'accord, il ne penserait pas à lui s'il devait le blesser. Il trouvait que l'idée était à vomir, blêmit, mais hocha malgré tout la tête. D'accord, il ne serait que le bibliothécaire étrange et au mauvais caractère de Poudlard s'il devait en être ainsi pour qu'une fois seuls, il soit cette personnalité fascinante dont il n'avait pas envie de se détacher. D'accord, il prendrait la fuite. Il tiqua, puis hocha de nouveau sa tête brune. D'accord, il le détesterait.
__ J'ai compris,chuchota-t-il en faisant un pas vers Octave, ses yeux suivant du regard les doigts fins qui déroulaient le tissu soyeux de la cravate. C'était un fait qu'il avait remarqué à de nombreuses reprises, la délicatesse des mains d'Octave et la façon qu'il avait de bouger son poignet, avec lenteur, dans un roulement de l'articulation que l'on pouvait presque qualifier de gracieux. A vrai dire, tout dans le maintien et la gestuelle d'Octave évoquait le contrôle mais en aucun cas la rigidité sévère d'un militaire. C'était beaucoup plus délicat que ça. Il se mouvait avec calme, comme un danseur le ferait dans son quotidien, parasité par la grâce qu'il devait mettre sur scène à un tel point que cela finissait par transparaître dans chacun des mouvements. C'était ce genre de posture que lui évoquait Octave, dont la voix le tira de sa rêverie pour venir de nouveau l'ancrer dans les mises en garde.
__ Un jour, tu me diras des choses horribles [...] mais j'aurais confiance en toi et il faudra qu'il en soit de même pour toi [...] continua-t-il dans un soupire, alors que Léon faisait un nouveau pas vers lui. Octave venait-il de parfaire son manuel de la vie double, ou y avait-il songé bien en amont, pour eux deux ou bien pour d'autres aventures ? Léon contempla le visage qui semblait fatigué, presque las, s'attarda sur la légère tension qui étirait son front et fut tenté de lever le bras pour venir poser son pouce dessus afin de la faire disparaître. Il écoutait Octave avec un sérieux sans faille, s'accaparant les règles énoncées et les mémorisant sans mal, avec la force de l'habitude des étudiants prêt à engloutir tout un tas de théorèmes préfabriquées. Il sentait l'importance de tout ça, comprenait à quel point le bibliothécaire semblait y avoir réfléchit. Cela n'était pas des paroles en l'air, cela était même d'une importance capitale pour lui, ou peut-être devait il commencer à conjuguer au pluriel. Pour eux ? Léon sentait qu'il était en train de lui dire tout ça comme l'on tendait un contrat qui ne demandait pas d'objection mais juste de parapher en bas de chacune des feuilles, pour apposer ensuite un signature qu'il ne lui serait plus possible de reprendre, sous prétexte de les exposer tous les deux à un danger bien grand trop grand pour y songer maintenant. Il contempla l'adulte de longues secondes, s'attardant sur la crispation de ses épaules, la tension de ses lèvres qui se recourbaient par la force du sérieux de la discussion. Octave semblait sur le fil, lui tendant le dernier rempart et Léon avait l'impression qu'il devait dire quelque chose pour que la tension ne cesse, pour qu'Octave puisse enfin se sentir libre d'avoir sermonner l'étudiant, d'avoir clarifié la situation. Et après, quand il aurait signé en bas du règlement ? Octave cesserait-il d'être aussi pessimiste, aussi prudent, prévoyant, avançant de plusieurs pas vers lui pour reculer de presque autant de distance, comme cela avait été le cas dans la piscine puis ici ? Le regard gris le sonda de longues minutes, conscient qu'il allait promettre quelque chose d'essentiel, et que le recul ne serait que difficilement possible ensuite. Octave promettait beaucoup de souffrance, se rependant sans mal sur les complications, parlant à outrance de ces dangers mais se montrant bien avare de ce qu'ils récolteraient pour en accepter les sacrifices. Il mordit sa langue et un bref instant, ses sens lui rappelèrent le souffle brûlant qui avait cueilli le sien, un peu plus tôt, et la douceur de la bouche carmin qui avaient redessiné le contour de ses propres lèvres et qui, d'effleurement en effleurement, avait en réalité déjà promis bien des choses.
__ D'accord, répéta de nouveau Léon, alors même qu'Octave semblait en avoir fini ses mises en gardes. L'éclat de ses yeux changea et Léon crû y voir la fièvre revenir de nouveau, alors que son cou se faisait à présent enlacer par la cravate qu'il avait regardé se faire malmenée un peu plus tôt. S'il fut surpris, la lumière tamisée des bougies camoufla habilement le rouge de ses joues et le préfet des verts-et-argents se laissa faire alors que le bibliothécaire pesait de son poids sur les pans tendus du tissu. C'était peut-être étrange, ce soudain accès de domination mais Léon fut étonné de s'en moquer, éperdument. Il fixait toujours le bibliothécaire, pendu à ses lèvres alors même qu'il le sentait perdre de sa retenue pour venir se noyer dans un océan que Léon trouva soudain bien plus palpable qu'il ne l'avait peut-être jamais été. Etait-ce du désir, qui miroitait au fond des iris verts ? Etait-ce la vraie nature d'Octave, qui ressortait encore dans ce geste qui demandait soumission, comme un peu plus tôt, lorsqu'il avait passé sa langue sur le contour des lèvres adolescentes ? Le souffle de Léon rata une respiration et se fit court, mais il ne détourna pas les yeux.
__ Tu sais qu'on va brûler tous les deux ? On va brûler en enfer, sourit-il en relâchant la pression qu'il imposait au cou de Léon. Le jeune homme n'en ressentit pourtant aucun soulagement, tellement l'intensité des émeraudes que le bibliothécaire posait sur lui le transcendait. C'était au delà d'un bout de tissu. Ses yeux se chargèrent d'une nouvelle vague métallique alors qu'Octave nouait la cravate de façon grossière et il avança d'un pas mécanique, encore plus happé par la prestance du bibliothécaire l'entrainant dans l'obscurité de la bibliothèque que par le tissu de la cravate qui l'obligeait physiquement à suivre le mouvement. Un pas après l'autre, il s'enfoncèrent dans l'obscurité, jolie métaphore de tout ce qui renfermait l'inconnu et vers lequel Octave semblait vouloir l'attirer. Lorsque les lumières s'éteignirent, la silhouette du bibliothécaire disparue et le seul lien tangible le maintenant à l'homme semblait noué autour de son cou. Pourtant, Léon sentait le regard toujours brûlant ainsi que la ferveur qui animait ses propres iris, comme si les bougies les éclairaient toujours. Il devinait sans voir son sourire, qui continuait de s'épanouir sur le visage du bibliothécaire et se demanda si lui réussissait à imaginer ses yeux se levant au ciel à le voir si satisfait de mener la danse. La vérité était qu'il aimait ce côté narquois, bien plus que le sérieux dramatique qui avait habité le bibliothécaire un peu plus tôt. Non, en réalité, l'ensemble lui plaisait, et c'était bien cet ensemble qu'il daignait suivre dans le noir complet de la bibliothèque. "Laisse-toi faire," ordonna la voix dans l'obscurité, et Léon se mordit les lèvres, un sursaut d'appréhension le faisant frissonner à mesure que son imagination rôdait vers la chambre du bibliothécaire. Se laisser faire ? Il avait l'impression de ne faire que ça, depuis le début, se laisser aller à la découverte, laisser ses sens prendre le dessus et surtout, surtout, laisser Octave lui expliquer les réponses à ses questions, surtout les plus enfouies et les plus informulées. Il avait répondu à son désir avant même que Léon n'ait conscience d'en éprouver pour lui. L'avait-il deviné et éveillé, ou bien Octave avait-il réussi à le créer de toute pièce jusqu'à ce que Léon n'ait l'impression de s'y consumer ? Cependant, il restait une question à laquelle le bibliothécaire n'avait que faiblement répondu : comment faire disparaître la tentation ? Il l'avait crée, entretenue, refoulée, mais un jour, Octave devrait bien y répondre. Cette certitude en tête, l'adolescent sentit qu'ils franchissaient une porte et bientôt, une lumière roussit et douce brisa la pénombre.

Léon chercha quelques secondes l'origine de cette lumière, avant de réaliser que sur le sol en pierre poreuse était jonché de bougies, éparpillées de façon aléatoires, de tailles différentes au gré de leur multiples stades de consumation. La cire gouttait lentement de certaines, jonchant le sol de petit cercle d'un blanc crémeux et les yeux de l'étudiant parcouru les cierges sans chercher à les compter, car il y en avait trop pour qu'il ne le puisse d'un seul regard circulaire. La pièce était grande, ou peut-être était-ce l'impression donnée par le haut plafond aux voûtes gothiques qui rejoignaient une colonne faite de la même pierre calcaire, trônant au centre de la pièce. Une alcôve, sur la gauche, mansardant la pièce de façon arrondie, renfermait l'une des uniques fenêtre de la pièce, derrière laquelle Léon ne contemplait que l'obscurité parfaite de la nuit sans lune qui régnait en maître à l'extérieur. La lumière chaleureuse des appartements contrastait sans mal avec la pénombre que le jeune homme quitta des yeux, lesquels s'accrochèrent un bref instant sur l'âtre de la cheminée aux dimensions toutes aussi imposantes que ne l'était l'immensité de la pièce, et dans laquelle crépitaient les bûches d'un feu sûrement préparé par les Elfes de maisons. Il s'attarda quelques instants sur les flammes, attiré par leur intensité comme l'était la plupart des personnes, puis laissa sa curiosité couler vers les draps blanc qui attiraient irrémédiablement l'oeil, de par leur éclat immaculé, dans la pièce aux notes tamisées. Léon se sentit rougir alors qu'il regardait le seul lit de la pièce, enseveli sous une montagne de coussins d'allures et de consistances différentes, rendant la simplicité de l'armature bien peu importante face au confort douillet que promettait le matelas, dont la couverture épaisse venait lécher le sol à quelques mètres du feu. L'adolescent se mordit les lèvres puis détourna son attention de l'objet principal de la chambre pour découvrir, sur sa gauche, les branches sinueuses d'un arbres auxquelles quelques enchantements artistiques avait ordonné de former une bibliothèque, dont il lut quelques titres et reconnus des auteurs familiers à Octave, pour avoir déjà vu la plupart des ses livres personnels. Celle ci semblait tout droit sortie du tronc d'une forêt, telle qu'elle, prouesse de la nature et Léon ne pu que noter le bon goût de la personne qui avait choisi un tel mobilier. Il reconnaissait sans mal le style de la maison d'Octave, que l'ambiance d'abbaye de Poudlard rendait un peu plus magique que les murs blancs de sa demeure, mais quand bien même, il y avait de la délicatesse dans l'agencement des lieux, jusque dans le choix des tableaux sans vie qui habillaient les murs. Il effleura du regard certains, s'arrêtant sur les signatures des peintres, se demandant s'il s'agissait d'artistes moldus et si les mangemorts auraient été ravis de constater que dans cette pièce, trônait Oscar Wilde juste à côté d'un certain Turner. Puis réalisa à quel point Octave détonnait dans ce château, de part sa culture qui ne semblait pas se limiter aux frontières du monde de la sorcellerie mais qui avait plutôt vocation à se rassasier de l'art, quelque que fut la race de celui ayant décidé de le faire partager. C'était une forme d'engagement, qu'il devait assumé en disant que c'était peu, mais que Léon considérait finalement avec respect. C'était une résistance muette mais tout à fait intègre, d'aimer un tableau pour ce qu'il était, et non pas de laisser le choix à une quelconque idéologie que de l'aimer ou non parce qu'il était sorcier, ou ne l'était pas. Il gratifia le tableau d'une lente observation, comme happé par les couleurs flamboyantes de ce coucher de soleil, ou le cramoisi du ciel se confondait avec la tumulte d'une mer déchaînée, malmenant un bateau en pleine tourmente. Il le fixa de longues secondes. Il n'y connaissait pas grand chose, à l'art, mais cela ne l'empêchait aucunement d'en apprécier la beauté. Il détourna les yeux, effleura un instant la porte entrouverte semblant menée à une pièce aux multiples reflets azurés que Léon identifia comme étant la salle de bain, mais dont il ne pouvait, d'ici, pas détailler plus.

Le toucher aérien des doigts d'Octave le tira de sa contemplation et il reporta son attention sur le bibliothécaire, lequel dénouait à présent les liens qu'il avait lui même crées autour du cou étudiant. Un sourire en coin flottait sur ses lèvres pourpres alors qu'il le débarrassait de la cravate, et Léon ne retînt que difficilement de secouer la tête en signe d'exaspération. Il avait l'air réjouit de son petit tour de domination, et Léon en aurait également ri s'il n'était pas à présent obnubilé par le reste de la soirée se profilant devant eux. Et maintenant ? Que pouvaient-ils bien faire du temps précieux qu'ils avaient gracieusement arrachés à coup de supplication, pour l'un, et de sortilèges et mises en garde, pour l'autre ? Léon le suivit des yeux alors qu'il s'éloignait de lui, le laissant au centre de l'immense pièce des ses appartements, dont il referma la porte dans un cliquetis d'un mouvement lent du poignée, avant de déposer sa baguette magique sur la table de salon aux ornements simples, sa beauté rendue possible par le noble bois choisi comme matériel pour sa création. Le jeune préfet suivi la démarche aérienne d'Octave qui rejoignait son lit, son regard coulant de ses épaules rondes à la cambrure de ses reins et il se sentit rougir tandis que l'homme se rapprochait du matelas. Ses pensées lui soufflaient des idées de moins en moins explicites, lesquelles devaient sans mal s'inscrire sur son visage. C'est du moins la certitude qui gagna Léon lorsque qu'Octave, ramassant une bouteille de Whisky trônant sous la couverture et l'ayant dissimulée jusque là, se rapprocha de lui pour la déposer à côté de sa baguette magique, laissant un sourire fendre ses lèvres à la vue de la mine de l'étudiant. Il s'esclaffa avec malice, ce qui eut pour effet de renfrogner l'adolescent, dont le regard faisait sans cesse la navette entre Octave et le lit. Ce dernier suivit sans mal son manège et, inclinant la tête sur le côté, lui lança, un soupçon de rire dans sa voix.

__ Il n'a pas de chambre d'ami ici, c'est le seul lit de cet appartement, crû-t-il bon de préciser, haussant les épaules comme si le sujet s'avérait banal. Léon devait au moins lui reconnaître avec reconnaissance la dédramatisation de la situation par l'ironie, ainsi que la porte ouverte qu'il lui laissait s'il voulait faire demi tour, lorsqu'il ajouta avec un peu plus de sérieux, et beaucoup moins de doux sarcasme. Tu veux toujours rester ? , demanda-t-il, à quelques pas de lui, légèrement adossé à la table du salon dans son éternelle attitude nonchalante, mais jamais avachie.

Léon le fixa intensément, laissant le rouge empourprait encore plus ses joues en réalisant que non seulement Octave comprenait son trouble, mais qu'en plus il l'acceptait comme si cela avait été une évidence. Il secoua la tête pour réaffirmer son envie de rester, faisant quelques pas vers la cheminée, dépassant Octave pour aller rejoindre l'âtre dans lequel se consumait un brasier tout aussi intense qu'il n'avait l'impression de ressentir dans tout son corps. En passant tout proche du bibliothécaire, la paume de sa main se posa un bref instant contre l'abdomen d'Octave, traçant une ligne horizontale d'un flanc à l'autre, avant de venir saisir de nouveau sa main, dont il enlaça les doigts avant de le tirer avec lui. Juste un peu. Assez pour qu'il ne fasse face à la cheminée et ne sente la présence d'Octave, dans son dos. Il lâcha sa main, et son bras tomba le long de son flanc. Il prit une inspiration, cherchant ses mots, trouvant plus facile de parler en lui tournant le dos que d'affronter le regard plein de malice d'un homme qui savait ce qu'il voulait, mais elle-même. Et Léon avait l'une de ces fameuses découvertes à lui faire part. Les iris plongés dans le crépitement des buches, faisant miroiter ses yeux jusqu'à leur rendre leur couleur d'un bleu délavé, il soupira un bref instant avant de se lancer.

__ Tout à l'heure, tu as parlé de tout ce que l'on ne serait pas l'un pour l'autre une fois à l'extérieur et de l'image qu'il faudrait renvoyer. Celle d'un bibliothécaire trentenaire et d'un adolescent en septième année, ayant des rapports cordiaux mais sans plus, n'ayant aucune importance l'un pour l'autre. Et t'as raison, c'est exactement ça que nous sommes dehors, débuta-t-il d'une voix égale, juste avant que celle-ci ne s'enrobe d'un peu plus de certitude. Réchauffé jusqu'à la moelle par le feu de la cheminée, il se retourna pour faire face au bibliothécaire, réduisant la distance entre eux jusqu'à venir de nouveau saisir ses poignets. C'était comme ça qu'il l'avait attrapé, dans la piscine, en lui demandant de ne pas partir. Comme ça aussi qu'il lui avait demandé de rester, un peu plus tôt. Ses doigts retrouvèrent le chemin familier de la peau, se glissant une nouvelle fois dans la fente des manches de sa chemise, traçant de nouveau sillon en caressant la peau fine et qu'il savait sensible de cette zone là. A l'extérieur. C'est ce que tu as dis, souffla-t-il en étreignant avec plus de force le début de ses avants bras, avant que ses doigts ne quittent leur refuge pour venir remonter, par dessus l'étoffe de la chemise, avec une lenteur toute exagérée, le long de chacun de ses bras. Mais là, nous ne sommes pas dehors. Je ne suis pas ton étudiant, et tu n'es pas mon professeur. Je ne te dois pas obéissance, et tu n'es pas en charge de ma sécurité, de mon éducation ou de je ne sais quelle valeur dont tu te sens redevable envers moi. Ici, tu es juste Octave et moi je suis juste Léon. Tes principes moraux, tu les gardes pour dehors parce que si même ici, je reste sous ton autorité alors le rapport est bien inégal, continua-t-il dans un chuchotement. Ses doigts gagnèrent le col de sa chemise et s'éparpillèrent autour de son cou, ses larges paumes tenant en leur sein la gorge d'Octave. Il remonta avec douceur, ses pouces effleurant les joues de son visage alors que le reste de ses doigts se perdaient un instant dans les boucles discrètes de ses cheveux. Il tînt son visage un instant de cette façon, puis le libéra, l'une de ses mains glissant le long de son torse alors que la seconde esquissait les contours de son visage. Ca aussi, il l'avait fait à de nombreuses reprises, avec timidité. Mais cette fois ci, sa délicatesse ne fut que douceur alors qu'il suivait l'angle droit de sa mâchoire jusqu'à l'une de ses pommettes haute, suivant le tracé de l'os orbital, caressant l'arrête du nez alors qu'il descendait à la verticale, passant par l'arc de cupidon pour venir effleurer sa bouche de son index, dont il emporta dans son élan un peu de sa lèvre inférieure, la pulpe de ses doigts caressant un bref instant l'émail de ses dents. Le doigt continua à descendre, suivant la courbe du menton, jusqu'à venir rejoindre la main jumelle, au niveau du premier bouton du col de sa chemise. Tout à l'heure, tu as promis un lot de souffrance, de difficultés, d'obstacles qui m'ont terrifié, si je dois être honnête. Alors maintenant, j'aimerais que l'on parle de toutes ces raisons pour lesquelles on prend, chacun de nous, la mauvaise décision qui va, selon toi, nous faire brûler en enfer, murmura-t-il, ses yeux limpides toujours rivés dans les siens. Ses doigts se glissèrent avec lenteur le long du col, pianotèrent un instant autour du premier bouton qu'il défit avec langueur. Il se fit violence pour contenir le discret tremblement de ses phalanges, parce qu'il savait à quel point c'était cette incertitude qui pouvait tout faire voler en éclat. Mais il n'était pas incertain de le vouloir, il appréhendait juste la nouveauté de la situation. Les pans de la chemises s'écartèrent lorsqu'il s'attacha au deuxième bouton. Le troisième, pas plus que le quatrième, ne lui imposa la moindre résistance. A la lueur des flammes de la cheminée, la peau laiteuse semblait encore plus blanche qu'elle ne lui avait jamais paru. Un violent frisson le traversa alors qu'à mesure qu'il défaisait les attaches de l'étoffe, ses doigts frôlaient se torse qu'il déshabillait pour la deuxième fois de la soirée. Et ça me va, ce soir, de brûler, soupira-t-il près de son oreille alors qu'il glissait ses mains par dessous le tissus, caressant les épaules larges à pleine mains alors que la chemise glissait quelque peu, dénudant son cou et sa clavicule, assez pour que le souffle chaud de Léon n'y soit attiré et qu'il ne dépose ses lèvres sur le tracé de sa jugulaire avec une infinie lenteur. Ses lèvres se pressèrent autour de la peau fine durant de longues secondes, puis il s'éloigna de quelques centimètres pour venir butiner de la même manière une autre parcelle de son épiderme. Il gémit doucement, goûtant du bout des lèvres l'odeur qu'il percevait dans le creux chaud, juste en dessous de son oreille. Ses mains lâchèrent ses épaules, redescendirent le long de son torse, caressèrent son ventre avant de se glisser de part et d'autre des flancs. Il se pencha quelque peu, serrant le corps contre le sien, plaquant sa joue contre la sienne, murmurant juste en dessous de l'oreille, tout bas. Ils étaient seuls, mais même si la chambre avait été peuplée, le ton était ettoufé que seul lui aurait pu l'entendre. Qu'est-ce qui te retiens ? susurra-t-il. Puis, il s'écarta légèrement, choyant de ses yeux bleus le vert des siens alors que ses mains délaissaient son corps pour venir titiller le col de sa propre chemise. Sans la lâcher des yeux, Léon défit le premier bouton, puis un second, puis un troisième. Lentement. C'est mon âge ? Mais à l'abris des regards comme dehors, je resterai toujours plus jeune que toi, rétorqua-t-il alors que sa chemise s'entrouvrait un peu plus. Un autre bouton sauta. Puis il s'attaqua à un cinquième, toujours sans le lâcher un seul moment du regard. La chaleur de la cheminée conféraient à leur deux peau une leur abricotée, et Léon ne savait plus s'il rougissait de son audace où de la chaleur que le feu de bois transmettait à leurs deux corps. C'est le fait que tu sois un homme et que tu ais peur que je regrette ? souffla-t-il en venant à bout du dernier bouton. C'est toi, qui me plaît. Alors à moins que tu ne veuilles que j'aille chercher cette expérience là ailleurs, tu devras faire sans cette certitude que jusqu'au bout, je ne regrettais rien, affirma-t-il, réduisant la distance entre eux. Il s'approcha, juste à l'orée de ses lèvres, leur peau qu'il avait lui même dénudées entrant en contact alors qu'il se collait à lui. C'est parce que c'est trop tôt ? demanda-t-il contre ses lèvres, les effleurant au passage. Ca ne sera jamais le bon moment. Je ne serais jamais sûr. Dehors, ça sera toujours comme ça et ici, tu trouveras toujours une bonne raison de dire non. Je crois que je serais toujours incertain, toujours rougissant, toujours timide, jamais certain de mes gestes et tout aussi maladroit. Je ne fais par ça par précipitation, de peur de ne plus en avoir l'occasion, mais parce que j'en ai envie et que j'en suis sur. Et je crois que si l'occasion ne se représente plus, je regretterai amèrement de pas avoir au moins essayé de te convaincre, lui dit-il, terminant sa phrase en frôlant de nouveau ses lèvres, les tentant, mais se reculant sans offrir un baiser plus approfondi. Ou bien est-ce parce que toi, tu n'en as pas envie ? demanda-t-il. Dans ce cas là, et si tu as une bonne raison, dis-le. Dis-le moi maintenant, soupira-t-il sur les lèvres, qu'il caressa de nouveau. Dis-moi que c'est parce que je te donne pas envie, et j'arrête. Il ponctua sa phrase d'un baiser plus appuyé, ses lèvres roulant sur les siennes, taquinant la chaire rosée, l'emprisonnant puis la relâchant plusieurs fois, cherchant à le privé du moindre souffle tout comme lui-même se sentait soudain sans haleine. Tu as dis... tu as dit que cela serait tout ce que l'on voudrait..., rappela-t-il, ses mains remontant le long de son torse nu pour venir de nouveau saison son visage de part et d'autre. Il le fixa intensément, de longues secondes, jusqu'à retrouver assez de souffle pour murmurer le reste avec certitude. Et ce que je veux, moi, ce soir, c'est toi.

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MessageSujet: Re: [18 Dec 97] Discordances Ven 12 Oct 2018 - 13:51

Avec la lumière, c’était comme si un halo entier de sa pensée s’était éteint et dans l’obscurité, les aurores boréales de ses jugements, dissimulés par le parfum enivrant de ses obsessions, réapparurent par contraste. Son sourire narquois se tarit au profit d’yeux aveugles, sondant le noir absolu d’un doigt à en crever l’épaisseur démesurée. Autant rechignait-il à user de ce qualificatif, emphatique de leur défaut majeur, autant plus qu’avant s’était-il surprit à voir dans le grand jeune homme un adolescent maladroit. Tête baissée, épaules rentrées, soumis à l’autorité que représentait pour sa jeunesse mal disciplinée la raison morose. Plus contrarié qu’effrayé, plus triste que conscient. Avec quelle lueur étrange dans les yeux avait-il écouté ses mises en garde… Il lui semblait avoir discerné beaucoup de réticence, puis une sorte de fatalisme, de ceux que l’on laissait glisser en soi sans concrètement comprendre à quoi on se livrait exactement. Octave craignait qu’il n’ait pas tout à fait compris. Il ne s’était en fait pas vraiment attendu à ce que Léon accepte les contraintes de leur duo précoce en pleine connaissance de cause. La déception était presque bienvenue pour souligner leur vraisemblance, mais il était bien facile d’acquiescer en s’imaginant ne pas être vraiment concerné. Un jour, maintenant ou plus tard, cette nuit même, l’encre allait se diluer dans la quiétude de son esprit jusqu’à ce que la méfiance ne devienne une seconde nature. Mais la confiance de Léon, tranquillisée par quelques caresses, ne connaissait pas encore la souffrance de l’horreur transie qui avait déjà écarté les vertèbres adultes, emplissant son souffle d’une angoisse aussi épaisse qu’un dense liquide. L’interdit était loin d’être sujet inconnu dans son répertoire de perpétuelles dissimulations, au-delà-même du souvenir enfantin aux prohibitions aussi diverses que multiples ; le principe continuait à être le même : échapper aux regards d’autrui. Exercice difficile pour ceux qui vivaient exclusivement au travers des yeux étrangers, ou qui ne savaient pas qui ils étaient à tel point que prétendre être quelqu’un d’autre devenait aliénant. Constriction forcée d’une irréductible nature : après en avoir souffert, Octave y était retourné, satisfait d’une vie où tout tenait qu’à ce que les autres ne savaient pas de lui. Contrecoups probables d’une période débraillée où il lui avait semblé n’être qu’une carcasse débitée en morceaux sur un étalage de marchandise ; le moindre abat, même le moins noble, était vendu. Surtout le moins noble. Dans l’interdit, il retrouvait un sentiment de possession, sans aucun rapport avec la révolte muette mais démonstrative que lui avait imputé sa très vénérée mère. Le silence le préservait de la manipulation et plutôt que de vivre dans la crainte, Octave usait des interdits comme d’une énième réaffirmation à sa personnalité décousue. La contrainte lui rappelait la liberté d’esprit dont il jouissait. Non pas qu’il eut été incessamment possédé par la nécessité de confronter ses idéaux à l’astreinte, mais plutôt que de l’asservir, elle nourrissait en lui la certitude d’un contrôle qu’il possédait sur soi et sur sa vie en toutes circonstances. Cependant, la souffrance, bien réelle et loin d’être amoindrie par le courage, persistait dans l’incapacité à aspirer au calme, mais surtout à la légitimité. C’était son habitude, son cruel usage ; il était une plante sans eau et de très peu de soleil, et voir les autres mourir de soif ou d’inanition l’emplissait de remords. Observer Cassidy s’épanouir, puis dépérir d’un défaut de manœuvre, alors qu’il s’y était presque plu, ou en tout cas satisfait du peu qu’ils avaient réussi à entretenir, lui avait lentement brisé le cœur. Elle avait souffert et de cette souffrance, elle n’avait tiré qu’un désir de renoncement. Il lui avait été plus simple de se faire conforter pour ce qu’elle faisait de bien contre son gré, plutôt que de la gloire aveugle de leur liberté silencieuse. La clavicule cassée n’avait rappelé à Octave que sa certitude de ne pas céder sur ce qui le rendait vivant. Ici cependant, la dépendance n’était pas celle d’un parent tyrannique, mais bel et bien celui de l’âge fécond et chaotique – la vie ne naissait-elle pas justement du magma cellulaire ? – qui entretenait Léon dans étant de bouleversement constant et timide. Qu’avait-il exactement écouté ? Et qu’en avait-il compris ?

Fut un temps où il pouvait souffrir son mal en auditoire intermittent, parce qu’il y avait toujours un mal à souffrir, et dont on ne pouvait pas parler pour des questions d’estime personnelle. Il souffrait pour sa famille, son statut, puis pour Heather : nul secret ne croupissait en sa douleur, et la seule honte qui aurait pu sceller sa bouche était celle de ses propres erreurs. Mais comme disaient les démunis, ne pas pouvoir et ne pas vouloir étaient deux choses différentes. Qu’en serait-il de sa patience, si confrontée à la fougue, elle ne saurait subir non pas la réserve, mais l’interdit le plus absolu ? La solitude la plus impérieuse allait étreindre son corps lorsque, dans l’exclusion de ses choix, Léon ne trouvait personne à qui parler de ses troubles nouveaux. Personne pour accepter, personne pour comprendre, et toujours le danger rôdant autour de sa bouche hasardeuse, si prompte à dégainer son fusil de tristesse. La confession s’était bien tenue lorsque la haine et la rancœur avaient jeté son mépris sur Heather, éternelle amie. Détester son confesseur savait faire mariner son mal sans débordements. Mais une fois troublé par Octave lui-même, et sans le courage de lui demander un mot, sur qui allait-il bien pouvoir jeter son dévolu, une fois conscient que sa langue n’était non pas liée par ses propres sentiments, mais par la punition que lui infligeait la vie pour ses choix. Au lever du jour, éveillé par la honte ou l’incertitude des premières fois, le lit lui paraissant froid comme la mort, oserait-il seulement se retourner vers le meurtrier de sa confiance et lui demander des comptes ? Dans le désordre des draps, ou dans un ruisseau de honte, allait-il enterrer le malaise indicible pour quiconque, et surtout pas pour le dos inconscient, seul bouclier contre les flèches vertes et omniscientes des égarements étourdis. Ne pas pouvoir et ne pas vouloir…

Octave guida sa corde soyeuse comme l’on tirait sur le fil d’Ariane, voguant d’un « D’accord » entendu et répété aux autres « J’ai compris » de sa mémoire. Il n’avait répondu qu’à ce qui lui avait fait plaisir. Qu’à l’obéissance, ainsi pervertie, qui aurait à exécuter leur vertigineux tandem, qu’au transcendant secret abrité par leurs mensonges, qu’à la part de contrainte qu’il allait devoir accepter pour à nouveau daigner pouvoir toucher le vieux corps de ces désirs. Ainsi retenu par la corde, Léon le suivait aveuglément, espérant ne pas avoir à marcher sur des couteaux avant d’atteindre à nouveau le plaisir. Il acceptait, sans conscience, jusqu’au jour où un tisonnier planté en travers de ses joues comme la bride d’un cheval ne lui fasse prendre une autre direction. Octave appréhendait horriblement, péniblement, la nuit noire semblant déposer son velours sur le présent et le passé de ses yeux, ne lui laissant subitement plus que son imagination fertile, habituée à cultiver ses monstres les plus colorés dans la pénombre. Léon, Léon, à quoi donc dis-tu « D’accord » ? A la confiance, peut-être ; à cette corde qui reliait son cou de mule au bras gouverneur pour traverser sans encombre ce qui lui était inconnu. Octave avait beau l’avoir prévenu, insistant sur les sacrifices ne serait-ce que d’un batifolage léger, il lui semblait ne pas avoir fait suffisamment comprendre au cou docile à quel point cette obscurité risquait d’être en fait éternelle, et que ses jambes finiraient par trébucher sur le tesson de la volupté dont il s’abreuvait, quand bien même la main d’Octave n’eut pas lâché un seul instant la bribe de confiance les reliant. Pourtant, la métaphore n’était entière que s’il avouait n’avoir aucune idée de l’endroit où il les emmenait, car il ne pouvait promettre à l’étudiant aucune douceur, aucune tranquillité, ni assurance. Cassidy n’avait été libre qu’entre ses bras et telle fut sa récompense d’une vie menée sous la contrainte. Mais Léon était libre, lui, et des caresses adultes, il n’attendait désespérément qu’un peu de sincérité. Il ne pouvait en vérité lui assurer aucun soulagement sous la coupe de ses mains, qu’elles furent tendres ou langoureuses : la douceur aussi recelait son lot d’ignominies. La passion était comme une personnalité unique, elle pouvait être lâche et confuse, cruelle et manipulatrice, puis désespérée jusqu’à l’éclatement, complaisante et dévolue, et tourmenter, tourmenter toujours plus de jalousie et de ses propres vices jusqu’à la déchirure. La passion était conquérante, parfois égoïstement, et il lui fallait toujours plus d’ardeur pour brûler de son propre mouvement. Dans cette chambre, cette petite chambre où il l’emmenait, allégorie de leur secret, allait se déchaîner bientôt la force d’une étoile et le silence y serait aussi étourdissant qu’un tonnerre. Mais il fallait se laisser faire… fatalement, il fallait se laisser faire par la vie pour la vivre dignement. Laisse-toi faire Léon, je connais cette souffrance mieux que toi pour savoir qu’en décidant de t’engager sur ce chemin, elle te sera un jour inévitable. Laisse-toi faire, et peut-être que comme moi, tu t’épanouiras vertigineusement dans ta douleur, parce qu’elle sera alors pour quelqu’un d’autre que toi-même.

Octave tendit la main et trouva à l’aveugle la poignée de la porte et pointant sa baguette dessus, exécuta un sortilège sans le moindre bruit, excepté celui du loquet cédant à la magie et faisant pivoter sur le gond grinçant le bois robuste. Ils entrèrent et se retournant, le bibliothécaire fit un large geste de la main pour allumer les bougies. Son sourire n’avait pas vraiment disparu, comme ne s’effaçaient pas les idées confuses et prédominantes, mais il dut quand même regagner en fougue et malice transparente. Léon, heureusement, se réhabituait à la lumière pour voir de son guide autre chose qu’une silhouette floue. Puis, il fut bien trop pris par sa découverte pour lui accorder la moindre attention et comme l’âne regardant le doigt, Octave contempla l’étudiant doucement s’illuminer, ayant l’impression de bel et bien regarder la lune. Lui, connaissait sa chambre et son allure, et la seule nouveauté pour sa curiosité était l’adolescent pétulant, dont il couva chaque geste et regard avec une attention particulière, jetée en tapinois. Le sol, puis le plafond ; son cou s’offrit, roula puis cercla la pièce. La fenêtre, la cheminée, dont les flammes dansèrent sur son regard, tels des incendies dans l’eau grise de ses yeux, qui perdirent aussitôt de leur enfer lorsque les draps blancs s’y étendirent. Ses joues rougirent et par réflexe, Octave accentua son sourire d’une douceur attendrie. Le trouble était celui de l’imagination, qui cherchait à combler naturellement les creux et le vide, tout comme elle se gorgeait de ses espérances en inventant les absences d’un lit pour se rapprocher de l’intimité rêvée. Entre ces draps-là pourtant il ne se passait rien de plus qu’entre ceux de l’étudiant, mais il continuait à rougir de quelque chose que son esprit lui chuchotait. Le songe fut si tenace que Léon se mordit la lèvre, plongeant le bibliothécaire contemplatif dans une béatitude concentrée. Ne savait-il donc pas que l’on pouvait faire l’amour contre une étagère, et qu’un matelas n’était pas plus un mystère que ne l’était une chaise, ou une étagère… Il en décrocha enfin son regard, contentant le reste de la distance, son regard encore plus attentif qu’avant, probablement pour se soustraire aux images résiduelles ; regard bientôt conquis par d’autres flammes, toujours aussi évocatrices. Avant que ses flammes ne le rattrapent lui, Octave détourna les yeux et dénoua lentement sa cravate, libérant ses doigts puis finalement le cou de l’étudiant, ramenant en cela l’attention sur soi. Il souriait parce qu’il savait que Léon le regardait, continuant à rougir d’un jeu qu’il ne comprenait pas encore et d’un lit qu’il ne savait pas comment combler. Pour sa peine, Octave ne lui laissa rien et s’éloigna sans le regarder davantage. Il se débarrassa de sa baguette sur la table ronde, déposa la cravate froissée et passablement torturée à côté, puis se souvint subitement de ce qui n’était pas à sa place en constatant le vide à côté de la carafe d’eau et des verres. Un claquement de langue retentit, et avec la nonchalance que l’on donnait à ce qui ne devait pas avoir d’importance, Octave alla soulever le nuage de la couette au bord du lit et récupéra la bouteille de whisky. Une angoisse constate et le manque de sommeil avaient tendu sa main vers l’écumoire de ses priorités. Il y songea vaguement en ramenant l’ambre sur son convenable perchoir, à quel point c’était du gâchis, à quel point au fond ça s’apparentait à prendre une potion forçant au sommeil, dont il rechignait à user pour des caduques principes de lucidité. Comme si la lucidité ne souffrait pas de l’alcool ? Au fond, non. L’alcool le désinhibait, mais le gardait curieusement toujours aussi timide et sagace que s’il n’avait rien bu. Les souvenirs en revanche, ils perdaient en contrastes, ce qui expliquait pourquoi il avait si assidument bu toute son adolescence.

« Il n'a pas de chambre d'ami ici, c'est le seul lit de cet appartement. » Précisa-t-il l’évidence-même. Il souriait toujours, mais ce n’était pas pour se moquer véritablement, car une appréhension muette le retenait de tout miel. S’il savait le jeune âge trépignant, il en connaissait aussi les fausses audaces et craignait à ce que, une fois la porte fermée, Léon ne prenne cette limite métaphorique comme un point réel de non-retour. D’abord échaudé par son audace, une fois devant le fait sur le point d’être accompli cependant, le courage flétrissait parfois devant l’inconnu. Mais l’orgueil masculin retenait ces considérations pour garder la face à tout prix et l’on finissait dans une spirale de négations se superposant les unes aux autres. Alors Octave acheva d’ouvrir la porte, traitant l’affaire comme une question de confort et non de volonté : « Tu veux toujours rester ? »

Léon le dévisagea intensément, rougissant encore plus que son attention accentuée ne soit pas passée inaperçue. Pourtant, ce ne fut pas tant son insistance qui interrompit Octave, que son embarras, sa honte, sa gêne, se révélant d’un rouge intimidé. Mais l’étudiant, malgré sa brève confusion, secoua sa tête de petit bélier et comme pour réaffirmer son intention, il s’éloigna de la porte pour rejoindre la cheminée. Au passage, pas encore assez téméraire pour s’aventurer dans cette catachrèse seul, Léon traça de sa paume une ligne sur le ventre du bibliothécaire, puis l’emmena avec soi. Docile, Octave obéit sans la moindre résistance, laissant à son guide le loisir de la découverte, mais une fois le symbole donné, il s’arrêta en prenant soin à lui faire dos. Octave regarda ses épaules soupirer et sa main lâcher la sienne, conscient qu’une vérité quelconque venait d’être perçue et demandait à être dite. Vérité qui, encore une fois, ne pouvait souffrir de sa lucidité ou de sa perpétuelle tendance à défier le courage. L’idée avait pris son temps pour murir et effectivement, c’était le genre de revendication qui était plus facile à jeter dans le vide en espérant que quelqu’un la rattrape plutôt que de la déclamer comme un ordre tant il fut fondé et légitime. Quelque chose toutefois avait redonné courage à Léon, comme si ne pas le dire en face risquait de faire perdre en importance à sa sollicitation et avant qu’il n’ait pu tout à fait comprendre où l’étudiant voulait en venir, Octave retrouva ses poignets à nouveau emprisonnés et deux orbes argentées lui demandant une grâce essentielle. Dès que les doigts glissèrent dans la fente proprement magique entre le tissus et la peau de sa main, il sut dans un frisson incontrôlé qu’il voulait l’amadouer. Le vicieux petit cornu. Il aurait pu reculer par reflexe, mais se retint et tanqua ses flèches brûlantes dans la supplique chuchotée. Ce ne furent que des prémices, car Léon abandonna bien vite ses manœuvres subtiles pour une négociation plus explicite, dont Octave fut tenté de se débarrasser pour ne louper aucune parole, mais la convergence des mots et la lenteur de l’ascension lui suggérèrent que les deux étaient étroitement liés. Alors, serrant les lèvres un bref instant et soupirant d’une aise exaspérée d’être agréable, il écouta son corps tout autant que les explications.

« Mais là, nous ne sommes pas dehors. Je ne suis pas ton étudiant, et tu n'es pas mon professeur. Je ne te dois pas obéissance, et tu n'es pas en charge de ma sécurité, de mon éducation ou de je ne sais quelle valeur dont tu te sens redevable envers moi. Ici, tu es juste Octave et moi je suis juste Léon. »

Octave releva un sourcil dubitatif, l’air presque mécontent d’une lecture si latérale de ses propos. Vraiment ? Ils n’étaient effectivement plus étudiants, ni professeur, non, ils étaient bien plus que cela ! Et en cette seule vertu, il n’était pas simplement contraint par son caractère à se sentir redevable, il voulait l’être. Il voulait, il était en charge de sa sécurité, de son éducation et de toute autre valeur susceptible de se faire soustraire par son sens du devoir. Il ne voulait pas, justement, que Léon soit dans son cœur comme l’étaient ceux dont on pouvait supporter la liberté. Les principes moraux existaient non pas parce qu’ils étaient professeur et étudiant, mais parce qu’ils se targuaient de valoir bien plus. Comment réduire dignement à de rapports cordiaux cette irrépressible alerte qu’il avait ressentie à chaque fois qu’il avait vu ou entendu Léon pleurer ? A chaque fois qu’il le voyait troublé ou confus, indécis et effrayé, Octave ne pouvait penser qu’à ce qu’il devait faire ou induire pour que l’espoir paisible revienne. Sans cela, il n’aurait pas tant sacrifié le confort du jeune homme au profit de ce qu’il croyait être son épanouissement. Sinon, il l’aurait bêtement coincé contre une étagère, aurait effectivement fait fi de toute la moralité qui aurait pu arrêter sa main en plein jour, et se serait contenté de le posséder à sa guise jusqu’à ce qu’il n’éprouve l’indifférence de l’assouvissement, après quoi il serait aisé de reprendre son rôle en reboutonnant sa chemise. La responsabilité, elle n’était pas toujours formelle, et pouvait être profondément émotionnelle. Pourtant, malgré l’avalanche d’objections qui pétrifièrent sa bouche, Octave resta muet et relativement inchangé. Il comprenait, malgré toutes les réfutations sentimentales qu’il pouvait éprouver, que Léon se contentait maladroitement de demander son droit à l’erreur. Ses doigts suppliaient la peau de son cou et dans un tiède calice, il l’obligea à relever légèrement le menton. Octave le regarda, indéchiffrable, immobile, plaider sa cause déjà gagnée. Le rapport est bien inégale. Quand bien même ces prédécesseurs l’avaient contrarié, la vague notion d’inégalité l’avait contraint au plus intime silence. C’était son droit qu’il pouvait non seulement demander, mais dont il devait bénéficier. Octave avait à son tour le droit d’y être opposé ; mais il n’avait en revanche aucune droit de lui prédire à un avenir et de tout mettre en œuvre pour qu’il n’advienne pas. Lorsque Léon finit par tenir son visage entre ses paumes, Octave en profita pour brièvement clore ses paupières, se déchargeant dans ce geste las d’une tension qu’il n’aimait pas éprouver. Il lui fallait pourtant se résoudre définitivement au consentement qu’il n’avait pas le droit de priver Léon de ses erreurs. Ou de ses potentielles réussites. Les doigts, échos éternels de la parole, continuaient à choyer les traits de son visage pour y apposer leur parfaite souveraineté. Il respira plus vite, mais ce fut sa seule agitation, toujours docile. Les yeux fermés, une tension résiduelle dans les tempes, Octave laissa les boutons se défaire et écarta même légèrement les bras pour faciliter la tâche. Léon tremblait, était lent et hésitant, tantôt intentionnellement, tantôt à cause de son inexpérience maladroite, mais le bibliothécaire ne dit rien et aucun geste, même implicite, ne vint s’y opposer. La raison pour laquelle il acceptait la souffrance et les difficultés était la même pour laquelle Léon le blâmait et le trouvait injuste : son cœur suppliait la prudence pour préserver celui qu’il ne voulait pas voir malheureux. Mais il semblait cependant qu’ils commençaient doucement à frôler cette limite qui renversait la tendance et transformait ces chemins pavés de bonnes intentions en enfer. A la fin, il jeta un regard passif vers le bas lorsque les pans s’écartèrent. Son cœur battait démesurément, mais il ne parvenait pas encore complètement à se résoudre à l’inconséquence, alors qu’il avait si longtemps veillé sur Léon, ce qui gardait son corps vaguement amorphe, ému par tant de petits tressaillements involontaires qui soulevaient sa chair et réchauffaient sa peau nue, saccadée de ricochets frémissants aussi constants dans leur diffusion que de l’eau. Sa résistance le garda cependant engourdi : il savait que s’il se laissait faire sans penser à rien, Léon n’aurait aucun mal à le convaincre de quoi que ce fut. Le gémissement de béatitude étudiante le fit imperceptiblement grimacer, comme un énième trou béant dans sa résistance.

« Qu'est-ce qui te retiens ? »

Léon le confronta, mais Octave ne sut quoi y répondre et lui offrir seulement la lueur humide de sa bouche entrouverte, ainsi que son regard renfrogné, toujours aussi indéchiffrable, aussi plein de désir que de réticence. Ce qui était sûr, c’était que strictement rien ne semblait retenir Léon de se déshabiller sans l’aide de personne. Un indice de ce qu’il aurait certainement voulu, mais qu’Octave s’obstinait à reproduire dans l’autre sens. Il avait raison de profiter de son jeune âge, qui conférait à son corps et à son esprit une souplesse à toute épreuve. Octave y songea, tandis que Léon continuait à déboutonner les mystères de ses vêtements selon son propre gré. Il aurait disposé d’un argument de plus, si seulement sa propre jeunesse n’avait pas été cet imbroglio dévergondé et sans morale qu’il fut. Sa témérité et inconscience n’avaient alors rien craint, et encore moins les restrictions, qu’il avait bravées au risque de s’attirer quelques foudres. Mais il lui avait alors semblé que l’opportunisme de l’existence était le seul service qu’il pouvait rendre à son enfance perdue et rigide. Tout faire, tout tenter, mourir un peu au passage, mais vivre encore plus après. Et puis, n’avait-il pas lui-même prétendu aux services grâcieux de sa belle et tendre Pénélope ? Une vingtaine de plus et beaucoup d’instants heureux. Elle lui avait fait confiance, là où tant d’autres n’en avaient juste eu rien à foutre ; là était peut-être la différence dans ses souvenirs où malgré l’intime sentiment de désinvolture, les extrêmes ne lui avaient apporté rien d’autre qu’un peu plus d’expérience et beaucoup de morosité. Mais Léon continuait à se déshabiller et Octave comprenait de plus en plus que c’était une démesure qui n’avait rien d’inconsidéré. Sans se l’avouer, il en avait peur. Pour Léon, puis pour lui-même et ce qu’il avait à y perdre.

« C'est toi, qui me plaît. Alors à moins que tu ne veuilles que j'aille chercher cette expérience-là ailleurs, tu devras faire sans cette certitude que jusqu'au bout, je ne regrettais rien. »

Octave fronça les sourcils, acceptant mal que l’étudiant lui impose une proximité après de telles paroles. Ce n’était pas ce qu’il avait voulu dire, mais Léon devait bien le savoir, s’il osait tant outrer ses mots pour lui faire comprendre que son manque de maîtrise allait être un problème jusqu’à ce que quelqu’un daigne y remédier. Bien surpris serait-il d’apprendre qu’au fond de sa méchante et égoïste pensée, Octave l’aurait préféré déjà prédisposé à tous ces interludes, lui évitant la responsabilité de savoir correctement présenter les choses pour ne pas les pervertir dans l’une ou l’autre direction. Cependant, il n’était pas un employeur pour renvoyer l’inexpérience faire une formation chez d’autres avant de revenir. Puis, Léon collait déjà son torse nu contre le sien, mettant toujours un pied sur la limite pour la faire régresser progressivement. Caresse après caresse, il mettait Octave au défi de trouver un argument contre sa liberté, puis une objection à ses propres désirs, qu’il avait de toute façon manifestés à plus d’une reprise, et ce explicitement. Il était effectivement trop tôt. Ou trop tard. Dix-sept ans, c’était trop tôt pour se faire enfermer dans la boîte des contraintes et de l’âge. Comme trente-trois ans, c’était trop tard pour prétendre voler la jeunesse dont on l’avait privé. Mais Léon était irrémédiablement libre et manifestement plein de bon sens, quoi que la mauvaise foi adulte lui ait déjà trouvé toute une tripotée de réfutations. Conscient que les effleurements en tout genre avaient pour but imprudent de soudoyer sa raison en cajolant son cœur, Octave resta muet et réfléchi, hermétiquement clos par l’indolence de son corps, mais en même temps étrangement réceptif. Au-delà de tous les frissons qu’il ne contrôlait pas, sa bouche s’entrouvrait, son dos se cambrait et tout son être s’offrait passivement au chantage. Les gestes accompagnaient cependant si bien les paroles qu’il ne parvenait pas à s’abandonner ni à l’un, ni à l’autre, tant tout cela ressemblait à une mise en scène peu honnête pour l’obliger à céder. Il n’y rechignait pas, cela ressemblait trop à ses propres méthodes, mais il était trop conscient de l’escroquerie, même si elle était sincère. Particulièrement lorsqu’en égratignant sa bouche, en touchant de sa peau soyeuse la sienne, Léon le provoquait à la négation en espérant que ce fut impossible à faire. Espérant qu’une raison, supérieure à toutes les motifs immuables et superflus, n’existait tout simplement pas. Il supposait tout, l’inaltérable et le futile, et même le manque d’envie, parce qu’il savait pertinemment que c’était faux, sans s’essayer à supposer qu’Octave avait simplement la trouille, ou qu’il avait changé d’avis, parce que c’aurait été des circonstances auxquelles il n’aurait aucun raisonnement à imposer.

« Tu as dit... tu as dit que cela serait tout ce que l'on voudrait... Et ce que je veux, moi, ce soir, c'est toi. »


Dit-il après un baiser dévorant à en couper le souffle. S’il ne répondit pas tout à fait, Octave se retrouva néanmoins haletant et Léon choisit cet instant de faiblesse pour questionner encore une fois son visage. Il n’y avait rien sur ses traits qu’une espèce de concupiscence acariâtre. Le reflet du sinistre envahissait encore les joues de l’étudiant. Octave n’avait que rarement vu un homme, aussi blanc et transparent de peau, ni personne au monde en fait, pêche ou porcelaine, rougir aussi souvent et substantiellement. Cette disposition l’étonnait comme une infirmité bien plus inconvenante qu’aucun des actes qui pouvaient la produire. Quelle ne fut donc pas son indignation lorsqu’Octave se sentit rougir à son tour. Voici donc la fameuse franchise. Il tâcha de retrouver sa respiration normale et ce faisant, il passa ses mains entre les poignets joints qui retenaient son visage et tira légèrement dessus pour s’en dégager. Cette proximité étouffait sa pensée, ou même la moindre de ses intentions, alors il recula d’un pas, comme ceux qui semblaient prendre de l’élan avant de sauter. Son regard sombre jaugea l’étudiant de toute sa hauteur. Il l’avait déjà observé tant de fois, se disant toujours les mêmes choses contradictoires, entre son charme insoupçonné et les défauts que pouvait représenter son jeune âge, puis l’éternelle précipitation, habillement suivie par un retranchement effrayé. Mais quoi qu’il en fût, Octave ne pouvait pas nier ni son propre désir, ni la liberté égalitaire que lui revendiquait Léon. Il ne pouvait pas non plus nier qu’il avait peur, et que cette liberté devait, pour se réaliser, substituer un peu de ce qu’il s’évertuait à protéger coûte que coûte : sa propre intégrité. Lui offrir ce qu’ils désiraient tous les deux étaient impossible sans prendre les risques qui menaçaient de véritablement les blesser, alors Octave souffla et dans un geste d’une lenteur réfléchie, il se débarrassa finalement de sa chemise, confrontant l’étudiant de son regard aux sourcils froncés. Il ferma brièvement les yeux, détendit ses épaules, puis se rapprocha à nouveau avec une hésitation palpable, peu enclin à céder ce qu’il comptait abandonner par souci d’égalité. Les femmes se laissaient rarement aller à la domination, elles se contentaient parfois de leur seule soie pour provoquer ce qu’elles désiraient, mais Léon ne se laissait pas faire en cet ordre et voulait deviner plus que ce qui lui était naturellement accessible. Alors, Octave pris ses mains entre les siennes et apposa ses larges paumes sur ses flancs nus, invitant ses doigts à épouser toute la longueur de ses muscles obliques. Leur auréole était si grande qu’il frissonna de se sentir si bien étreint.

« Remonte très lentement le long du grand dorsal et laisse tes mains se rencontrent entre mes omoplates… vas-y. » Lui ordonna-t-il d’une voix égale, tandis que ses propres bras se laissaient choir de part et d’autre avec indolence, évitant seulement d’être une entrave. Lorsque l’obéissance advint et qu’il sentit les phalanges épouser tour à tour les courbes de son dos, Octave se cambra légèrement, puis somma du même ton protocolaire qui cachait si bien le grand frisson : « Maintenant, suis l’échine jusqu’à l’orée des cheveux, glisses-y tes doigts… » Il exhala péniblement, renversa légèrement la tête et ferma les yeux, tandis que l’épiderme affamé de sa nuque chantait la louange attendue. « Attrape-moi par les cheveux et force-moi à t’offrir ma gorge. » susurra-t-il avec cette lueur de défi dans le regard qui ne doutait d’aucun mot prononcé. Cela pouvait paraître formaliste, dénué de toute spontanéité, mais telle était cette égalité, solennelle pour l’heure et dominatrice. Les doigts glacés ruisselèrent entre les mèches cuivrées et Octave s’humecta les lèvres en éprouvant une volupté familière, espérant que la violence de l’enthousiasme étudiant lui fasse craquer quelques vertèbres. Mais l’exaltation de l’élève connaissait mal le corps et les envies latentes de celui qui lui demandait après tant de douceurs une violence induite, et sa main s’emmêla avec hésitation dans ses épis cuivreux pour déployer son cou avec la douceur d’un éventail. Octave dut accentuer l’angle pour avoir ce qu’il voulait, pointant son menton vers le plafond. Il sentait qu’un seul mouvement de sa tête ferait lâcher à la main hésitante la poigne de son pouvoir, alors il garda son front renversé, lovant autant qu’il le pouvait sa nuque contre les doigts serrés pour leur apprendre que la seule limite à cette torsion était la souplesse de ses os. Mais l’effort lui demanda une certaine concentration et pour ne pas perdre l’équilibre dans son abandon, ses mains remontèrent lentement pour prendre doucement appui sur les épaules de Léon. Déglutir devenait impossible et parler demandait un effort considérable ; les contraintes économisèrent ses mots ainsi que leur force : « Embrasse… du menton… aussi bas que tu peux. » Chuchota-t-il avec difficulté, fermant les yeux et attendant patiemment la soumission. La sienne, ou celle de Léon… peu aisé à dire, tandis qu’il subissait ce qu’il commandait. La legilimancie avait beau exister, personne n’était encore apte de lire les pensées spontanément et cet étrange exercice lui disposait un avenir où, sans qu’il n’ait à dire quoi que ce fut, Léon saurait deviner ses noires ambitions d’un seul coup d’œil. Méticuleusement, avec l’application d’un maître particulièrement diligent, Octave ne lui proposait rien d’autre que les armes capables de le mettre à genoux. Probablement littéralement. Pour l’instant, Léon allait souffler sur sa peau fragile et comparer ses cicatrices, craignant d’en apposer d’autres, sans se douter que certains plaisirs s’obtenaient au mieux dans la contrainte. Octave était parfaitement conscient de son ambivalence, qui ne semblait fonctionner qu’à ses propres extrémités, la cravate nouée en quolibet autour du cou étudiant en était un témoin amer. L’égalité n’existait qu’à condition de sa soumission. Attendant la longue caresse, Octave sentit d’anticipation toute son échine trembler, les muscles de son dos se tordre presque de douleur. Lorsqu’enfin la bouche gourmande traça son sillon vertigineux, la respiration lui manqua, puis reprit dans un laborieux soupir suspendu après une seule inspiration. Ses doigts s’accrochèrent aux robustes épaules avec plus de vigueur, tandis que tout en lui gémissait sous la tension. La bouche atteignant enfin le creux de son cou, Octave rabattit d’un mouvement lourd son visage contre la joue de Léon, la respiration déjà haletante, mais encore trop imperceptiblement pour soulever son cœur. Certains trouvaient du réconfort dans la douceur. C’était son cas, comme le fut son étreinte volubile dans la piscine. Mais sa nature nourrissait un autre plaisir dans la force assujettie. Il avait besoin d’être forcé à la faiblesse, aux soupirs pantelants qui n’osaient se manifester lorsqu’une ténacité impitoyable contraignait tout son être à la résistance, quand bien même eut-il voulu céder tout ce qu’il possédait comme témérité.

« Tu connais l’expression « se tordre les mains » ? » demanda-t-il à voix basse contre l’oreille de Léon, tâchant de reprendre le peu de souffle qu’il avait perdu, sans toutefois vouloir perdre la lascivité engourdie qui le possédait doucement. Suivant l’angles des bras lovés contre la naissance de sa nuque, Octave les ramena à ses reins et, mettant ses propres mains dans son dos, il vint les emmêler à ceux de l’étudiant. « Prends mes poignets, et tors les. » Ordonna-t-il avec plus de vigueur. Il aurait pu prendre la tête de Léon sur son épaule, le cajoler un peu, l’inviter à creuser son nid contre son cou, puis le laisser s’y endormir. Mais quelque chose dans l’ambition de l’étudiant lui dit que cela n’aurait jamais suffi à satisfaire sa convoitise. Leur nouvelle discipline était peut-être étrange et bien peu rassurante, mais c’était sa vérité. Il aurait voulu que Léon le connaisse suffisamment bien pour lui accorder de lui-même cette violence, mais ils étaient deux étrangers et si Octave savait à peu près comment combler la concupiscence timide et malmenée, Léon ne savait pas encore le soumettre à ses désirs, ni comment l’avoir entre ses bras, épuisé mais absolument comblé. Un éclat illumina les yeux du bibliothécaire lorsqu’il se recula pour regarder son jeune maître en devenir, les mains toujours tissées dans le dos. « Regarde mes clavicules. Prends mes mains et serre-les, déforme-les jusqu’à ce que mes clavicules soient tendues vers le bas. C’est la limite. » Le plus grand délice de toutes ces manœuvres était que Léon se retrouvait obligé de se pencher légèrement vers l’avant, d’épouser son corps complètement même si tel n’en fut pas le but. C’était peut-être ce qui lui plaisait le plus : lorsqu’on n’essayait pas simplement de l’étreindre, mais d’atteindre quelque chose qui était derrière lui à tel point que l’enlacement devenait inconscient et de ce fait, encore plus accompli. « Puis… Embrasse-moi fort. Comme si la pression de tes lèvres devait être égale à celle de tes mains. Si tu veux m’embrasser plus fort, serre plus fort. » Dit-il avec une langueur suave dans la voix. Il espérait que Léon y trouve son compte, que la dynamique n’éveille en lui quelques désirs inavoués de possessivité. Il se souvint, avec quelle violence il avait subtilisé une Heather en état d’ébriété par simple jalousie. Comment il avait saisi son étroit poignet pour la ramener à lui, avec violence. C’était ce qu’Octave voulait. L’émotion de Léon avait toujours été rude et son affection tendre ; qu’en était-il de ses désirs ? L’obéissant élève corda de ses doigts agiles les poignets de son tout aussi obéissant professeur. Octave esquissa alors un mince sourire et bien avant que Léon n’ait eu le temps d’exécuter les instructions, il alla avidement chercher de son propre élan le baiser désiré. Cette ardeur dans la soumission était une forme de réassurance qui garantissait à Léon la justesse de ses gestes ; et même, qu’il pouvait se permettre davantage. Lorsqu’Octave pencha la tête, ses épaules se tendirent, éprouvant bientôt la limite de leur propre souplesse, mais il s’évertua à les torde lui-même jusqu’à l’inconfort pour atteindre la bouche de Léon, qu’il embrassa de ses lèvres gourmandes. Son ventre glissa contre celui de l’étudiant, alors qu’il se redressait légèrement, frémissant et se contractant d’une respiration saccadée pleine de plaisir. Ce n’était pas vrai. Rien de tout cela n’était vrai. Maintenant ou plus tard, cette brutalité était consentie et parce qu’elle était consentie, Octave s’en délectait d’un soupir à l’autre, éprouvant avec toujours plus d’envie les tensions et douleurs de son corps, parce qu’elles étaient imposées par quelqu’un à qui il avait légué ce droit sur lui. Le baiser, bref, mais aussi intense et profond que l’élan avec lequel Octave l’avait scellé, s’acheva par une morsure. En guise d’au revoir, il tourmenta la lèvre inférieure, large et pleine, entre ses dents, mêlant douceur et âpreté tel un beau diable. Aucun sang ne coula cependant ; il n’était pas cruel ni cannibale à ce point. Haletant et palpitant, Octave savoura les puissants tremblements qui semblaient soulever toute sa peau, voilant son regard d’une délicieuse et opaque extase. Les bras toujours tordus, n’en démordant pas, il se frotta insidieusement contre le corps de Léon en respirant à pleine bouche et raidissant son ventre dans l’ivresse du plaisir, cambrant son dos pour moins éprouver la douleur de ses épaules, lui dévoilant en quoi la contrainte pouvait être vicieusement enivrante.  

Sa requête définitive cependant avait tant le pouvoir de parachever toutes ces concupiscences amoureuses que de définitivement intimider Léon. Il souffla, puis ses doigts jusqu’alors déliés, vinrent caresser ceux de l’étudiant pour lui sommer de le lâcher. Libéré, il fit rouler ses épaules pour les détendre puis, prenant les jeunes mains entre les siennes, Octave les amena à sa gorge. Son regard se planta dans les yeux argentés, conscient que s’il y avait des moments pour détournes les yeux, celui-là ne devait pas en faire partie, quand bien-même eut-il voulu les fermer. C’était une question de confiance que de ne pas rompre le lien et tout en le fixant presque sans ciller, Octave ramena les larges paumes contre sa gorge, les enveloppa des siennes et disposa les deux pouces de part et d’autre de son cou, juste sous la mâchoire. Il trouvait aux femmes trop peu de force et d’ambition naturelle pour ses curieux intérêts, mais Léon avait la force nécessaire et un grand désir d’appartenance pour soi. Traumatisme et honte ? Ne voulait-il donc pas faire ses propres erreurs… Ne voulait-il donc pas le posséder entièrement ?

« Appuie. Doucement d’abord. Tu vas très vite sentir mon cœur battre contre tes doigts. Je veux que tu appuies dessus. Je te dirai quand t’arrêter. » Souffla-t-il, alors qu’une respiration déjà laborieuse soulevait ses épaules et saccadait sa parole d’une ponctuation approximative. Dans le silence, il attendit une forme d’acquiescement, puis superposa ses propres pouces à ceux de l’étudiant et appuya. Bientôt, il se mit à souffler par de brèves saccades, l’affolement et la chaleur soudaine lui donnant déjà du mal à se contenir. Lui-même sentait son sang battre dans ses oreilles à mesure que les phalanges s’enfonçaient dans sa chair, dont les muscles opposaient une robuste résistance, mais il continuait à appuyer jusqu’à sentir un picotement familier sur son front. C’était la sensation la plus exaltante, la plus puissante, la plus mystérieuse qu’il eût jamais éprouvée. Rien dans les sordides véneries de sa jeunesse usée n’eût pu lui faire pressentir cette ivresse bestiale et absolument sensuelle. L’image de Léon flottait devant son attention amoindrie, tandis qu’il se consacrait entièrement au pouvoir que ses mains avaient sur toutes les émotions de son corps. Et bientôt, ce fut tout son être qui chavira dans une confusion de voluptueux vertige. Le fol abandon ! La torpeur de son expression se fit bientôt visible, le plaisir de la privation se mêlant à celui d’être complètement à la merci de l’étudiant. Sa respiration s’arrêta progressivement, tandis qu’il se concentrait sur le croissant délire de son esprit privé de sang. Son regard, couvant toujours le visage de Léon, s’obscurcit dans l’enivrement scabreux des sens, tandis qu’il sentait son cœur bondir et sa pensée se libérer entre la douce étreinte des mains autour de son cou. Sa bouche s’assécha, mais il continua à appuyer sur les phalanges récalcitrantes jusqu’à ce que sa tête se mit à tourner. De plus en plus. Son visage s’empreint d’une rougeur constante, encore douce et diffuse, mais marquée par l’accent de ses pommettes. Le peu de sang battait contre les doigts et vibrait dans sa tête entière. Ses yeux se retrempèrent finalement d’une fine lueur humide et jugeant que s’en était assez pour l’endurance de Léon, il relâcha brusquement la pression sur sa gorge. L’air siffla brutalement entre ses dents et Octave se mit à respirer comme un noyé. Passablement étourdis, il déglutit et ferma les yeux, ce qui le grisa davantage encore et à bout de souffle, épuisé et brièvement affaibli par les privations mêlées aux douceurs du corps, il se laissa glisser contre Léon, l’étreignant cette fois avec une tendresse particulière. Le vertige transforma son ivresse en volupté, et l’extase de l’étourdissement le rendit frissonnant et fragile. Le manque. Le but de cette soumission était le manque. Le manque faisait disparaître le superflu et ne laissait que ce qui était essentiel ou primitif. Même hors d’haleine, sa boucha chercha tout de suite à chérir la peau du jeune homme, qu’Octave choya avec l’égarement maladroit des aveugles. Il ne sembla plus savoir quoi chercher, ni où apposer sa signature, embrassant paresseusement tout ce qui portait l’odeur de l’étudiant.  

« Je suis désolé. » chuchota-t-il, prenant à peine conscience que sa torpeur éperdue avait pu effrayer Léon. Les mollets chancelants, il se rattrapa à son cou, savourant béatement tout ce que moult cordages et autres ceintures n’avaient pu lui offrir correctement. C’était Léon. Il n’était pas vraiment capable de clairement l’expliquer, mais c’était Léon. La privation avait pour don de le dépouiller des aliénations inutiles, des divagations que l’esprit créait en compensation à ce qu’il ne pouvait encore accepter. Mais là, tremblant, étourdi et perdu, les seules choses qu’il éprouvait était son cœur follement combatif et la certitude que Léon était partout, le soutenant dans sa torpeur. Dans la faiblesse, il n’y avait que lui, lui et son corps, son corps autour du sien, le soutenant de toute sa force. Retrouvant progressivement son calme, l’ignominie et l’ambiguïté de sa conduite le rattrapèrent. Les baisers s’estompèrent jusqu’à complètement disparaître. Octave redressa mollement la tête et jeta un regard confus à l’étudiant, des larmes émues perlant ses cils entremêlés. « C’est comme ça que je me sens bien. » Conclut-il simplement, ne cherchant pas à mentir ou à travestir la réalité par une quelconque vérité absolue et inébranlable. Encore essoufflé, sentant les marques vibrer agréablement dans son cou, irradiant tout son corps d’une chaleur réconfortante, Octave observa confusément le visage de Léon sans comprendre encore à quel point il avait compris, ou pas du tout. Il savait seulement, il sentait que les doutes avaient disparus, s’étaient envolés avait l’air de ses poumons, tout autant que son outrecuidance, ne laissant dans son souffle qu’une seule présence : la seule qui importait. La seule qui lui importait à présent, et qui n’avait plus rien avoir avec une quelconque vertu ou son orgueil. « C’est comme ça que je me sens bien. » Répéta-t-il rêveusement, confirmant son étreinte, sa soudaine et absolue légèreté, s’agrippant davantage aux épaules qui voulaient bien le porter dans sa faiblesse, ne cherchant cependant pas encore à l’embrasser, ne pouvant s’y résoudre alors que ces étrangers rapports en dégoûtaient plus d’un. La douceur qu’il appliqua à son étreinte et à tous les émois de son corps s’appliquèrent toutefois à compenser la brutalité, prouvant que les deux n’étaient pas impossibles. Il voulait montrer aussi, sans l’ombre d’une honte, à quel point son corps s’abandonnait, tout autant que son esprit aux yeux noyés dans la brume du plaisir.

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MessageSujet: Re: [18 Dec 97] Discordances Lun 15 Oct 2018 - 18:31




Etait-il en train de gagner ? Léon en doutait, alors qu'il lâchait les lèvres qu'il venait de malmener entre les siennes en guise de plaidoirie. Oui, il en doutait. Fortement. Ses mains avaient beau effleurer la moindre parcelle de peau qu'il s'était appliqué à mettre à nu, les frissons imperceptibles n'étaient pas une promesse suffisante pour rassurer l'étudiant. Un petit V se forma à l'angle de ses sourcils lorsqu'il les fronça. Octave était un vrai mystère à lui tout seul et Léon aurait reconnu sans protester qu'il ne savait pas encore correctement tout interpréter. Cela n'était pas manquer d'envie de le persuader, cependant, car ses doigts joueurs avait à présent délaissé sa peau à lui pour essayer de lui offrir un autre argumentaire, se délestant lentement de sa propre chemise, comme si cette vision là pourrait convaincre le bibliothécaire. Mais le convaincre de quoi ? L'idée se fraya un chemin dans son esprit encore confus et Léon aurait rajouté une nouvelle nuance de pourpre à ses joues déjà cramoisies si cela avait été permis, mais son épiderme n'avait pas une telle palette pour se parer. Il le voulait. C'était simple, trois petits mots tout à fait compréhensibles et qui pourtant renfermaient à eux seuls tout un éventail de possible et d'inconnu. Il le voulait, mais pourquoi d'une telle façon ? Etait-ce la peur de ne pas tout lui prendre maintenant, parce qu'il avait semblé dans les dispositions de lui offrir beaucoup - avec sa cravate, le message n'avait-il pas été explicite ? - alors que Léon, lui, craignait par dessus tout que cela disparaisse aussi rapidement que cela avait semblé arriver ? Le jeune homme pencha la tête, suivant de ses yeux gris les halètements discrets du bibliothécaire, trop légers pour que l'étudiant ne remarque pas qu'il avait échoué à provoquer ce qui, en toute honnêteté, l'aurait bien arrangé. Il avait cherché à ce que l'adulte s'abandonne, parce que cela lui avait semblé être un bon compromis entre ce qu'il se sentait l'audace de faire de lui même, puis ce qu'il espérait qu'Octave prendrait ensuite en main. Mais cela ne fonctionnait pas, peut-être parce que cela ne marchait tout simplement pas comme ça, voilà tout. Il se sentait presque stupide, à présent, planté devant lui, les deux pans de sa chemise dévoilant le blanc laiteux de sa peau et sachant pertinemment qu'à présent, il ne savait absolument plus comment continuer. Il se mordit les lèvres, soudain honteux d'avoir essayé de provoquer quelque chose qu'Octave lui avait déjà sommé de ralentir, un peu plus tôt. Ca devait le faire rire, tiens, toute cette précipitation empreinte de maladresse mais qui, invariablement, échouait. Parce qu'à plus le regarder, Léon découvrait peu à peu qu'au lieu de l'abandon qu'il avait cherché à inscrire sur ses traits, le bibliothécaire avait plus l'air dubitatif que sur le point d'enfin se laisser aller. Dubitatif. Il avait l'air dubitatif. Un brin troublé à la rigueur, mais dubitatif. Léon se renfrogna. Ainsi, était-ce la seule chose que tant de tendresse et de caresses provoquaient chez lui ? Pourquoi fallait-il toujours qu'il réfléchisse, sans doute pour eux deux, en toute circonstance ? Le contrôle, sans doute. Octave aimait tout contrôler, être certain de ce qu'il entreprenait, prendre un minimum de risque dans ses actions pour être certain de réussir à toucher son but. Il y avait peu de place pour la surprise, pour l'imprévisible. Le mettre en danger demandait d'ailleurs une grande adresse, d'une part parce qu'il avait une étonnante capacité à tout retourner à son avantage, d'autres part parce qu'il excellait pour ne pas paraître troubler. Ce qui ne voulait pas dire qu'il ne l'était pas. Léon pencha la tête, ses yeux dévalant sur lui à la recherche de ces petites marques qui transcendaient toujours le masque qu'il mettait en place. L'étudiant avait su déceler la faille et le gouffre de sa tristesse, à de nombreuses reprises, peut-être parce qu'Octave avait bien voulu le lui laisser voir. Mais Léon préférait se convaincre qu'il avait aussi su les rechercher, ces craquelures et ces fêlures. S'il pouvait voir quand il était maussade sans le dire, pouvait-il remarquer également quand il éprouvait du désir ? L'océan métallique s'arrêta une fraction de seconde sur la respiration un peu trop saccadée, sur les joues qui s'étaient voilées à leur tour d'une délicate teinte rosée, dévalèrent sur l'angle de sa mâchoire pour capter le discret battement d'une veine qui pulsait, remontèrent en direction de ses yeux. Deux fenêtres où il aurait pu se perdre, mais il tacha de les sonder sans s'y noyer. Dubitatif, oui c'était sûr. Mais il y avait autre chose, qui se diluait dans le vert si particulier de ses iris. Il l'avait déjà dit à de nombreuses reprises : il y avait tout un monde dans les yeux du bibliothécaire. Le petit monde d'Octave Holbrey, si bien caché à la vue de tous. Léon brûlait de le connaître. Qu'y avait-il derrière tout ça ? A quoi songeait-il ? Ce petit éclat, là, que représentait-il ? De la douceur ? De la bienveillance ? Oui, ça, il en était presque sûr. Mais il aurait beaucoup donné, pour réussir à lire dans ses pensées. Parce qu'à le voir comme ça, tout emprunt à sa réflexion intérieure, le jeune homme ne parvenait pas à s'empêcher de vouloir mettre des phrases et des inflexions sur chacune des expressions qui traversaient son visage. Ce soupire qu'il avait senti caresser son ouïe un peu plus tôt, était-ce parce qu'il avait réagi sous ses doigts ou bien était-ce juste la marque de l'exaspération de le voir insister de nouveau ? Etait-ce la traduction d'un désir ou bien la marque d'une hésitation ? Et ce long regard à présent, qui semblait le jauger avec une extrême attention, était-ce de l'intérêt ou bien se demandait-il s'il avait vraiment envie de se lancer dans ce quelque chose avec un étudiant ? D'ailleurs, toutes ces mises en garde qui l'avait poussé à vouloir profiter de suite plutôt que juste consentir à payer le prix de ce qui semblait n'être que souffrance, peut-être Octave les reconsidérait-il en se disant que rien ne justifiait pareil risque ? Son ventre se serra, de même que son coeur. Il aurait aimé plus de réassurance. Oui, encore plus. Plus de tendresse, plus de mots cajoleurs et encore une preuve que rien de tout ça n'était que le fruit de son imagination si capricieuse. Mais avec Octave, Léon sentait qu'il fallait savoir lire entre les lignes pour réussir à déchiffrer ce qu'il se gardait de dire, et ce qui dans les silences s'exprimait parfois bien mieux que dans ses longs discours. L'avare de déclarations contre l'avide de tendresse. La contradiction était effrayante. Octave avait raison : ils allaient tous les deux brûler, de tant de différences comportementales cherchant pourtant un équilibre. Cela promettait beaucoup d'incompréhensions, de doutes, de tensions, de malentendus.  Léon soupira. De se rendre compte que rien ne lui donnait envie de reculer. Il le voulait, sans savoir comment s'y prendre pour le convaincre. Il ne voulait pas le convaincre, d'ailleurs. Cela ne se prêtait pas à négociation. Il voulait qu'Octave le veuille également. Nouveau soupire. Puis, la surprise. Il écarquilla légèrement les yeux en le voyant se déposséder de l'étoffe de sa chemise, suivant le glissement du tissu jusqu'à ce que ce dernier ne tombe sur le sol de pierre. Il ne comprenait pas, soudain. Il y avait eu trop de réflexion pour que cela lui paraisse être juste motivé par du désir. Trop de secondes s'étaient écoulées pour que cela paraisse spontané. Il se figea dans le même élan que sa respiration se muait en apnée. Ses yeux remontèrent avec lenteur, s'attardant sur le corps qui s'offrait et le contemplant sans réussir à s'en satisfaire pleinement. Sa surprise s'accentua lorsqu'Octave lui saisit les mains et elles lui parurent inanimées, alors qu'il laissait le bibliothécaire les déposer le longs de ses flancs. Un frisson l'accapara, malgré lui, et il déploya ses doigts le long de la peau fraîche d'Octave, avec avidité, malgré lui. Encore. Il ne contrôlait rien ce soir. La situation était en train de lui échapper, parce que lui était tout à fait prêt à s'abandonner contre le corps de l'adulte sans réfléchir.  

__ Remonte très lentement le long du grand dorsal et laisse tes mains se rencontrer entre mes omoplates… parla Octave, comme l'on récitait une recette de cuisine. Avec banalité. Léon pencha la tête, incertain. Vas-y, lui ordonna-t-il ensuite, impérieux, comme si la demande ne pouvait souffrir d'aucune opposition.

Ses mains tressaillirent de façon imperceptible et il marqua un temps d'hésitation, l'eau grise se troublant un bref instant avant de céder. Pour sa défense, sa volonté ne tenait pas à grand chose. Il avait envie de le toucher. Se l'avouer ne l'étonnait même pas. Il commençait à accepter cette folle envie qu'il ressentait à vouloir éprouver sa peau, comme si avoir la possibilité de l'étreindre pouvait l'assurer de l'affection qu'il lui portait. Et de ça, il voulait s'en rassasier jusqu'à ce que cette notion soit si profondément enfouie en lui qu'il ne pourrait plus en douter. La tête toujours légèrement inclinée, l'adolescent suivit docilement le trajet imposé, la paume de ses mains roulant le long des muscles de son dos dans un trajet oblique, dont le point de mire était constitué par la jonction entre les deux omoplates. Le trajet fut lent, alors qu'il laissait l'intégralité de ses mains caresser la peau, longeant les flancs, s'épanouissant dans le creux de ses reins. Cela n'était pas un effleurement, cette fois. L'ordre avait évoqué un trajet précis et Léon s'y appliqua, et lorsque ses deux mains se rejoignirent, il nota le long frisson qui avait accompagné sa lente, très lente ascension. Quelque chose s'éveilla doucement dans son ventre, alors qu'il penchait un peu plus sa tête sur le côté, fixant Octave avec un nouvel élan de curiosité. Il brûlait de parler, mais fût pris de cours par un nouvel ordre. Il déglutit, lentement, déployant avec obéissance ses doigts, qui remontèrent en pressant la peau fine. La naissance du cuir chevelu d'Octave sembla se hérisser alors qu'il venait en chatouiller sa nuque. Et sa main remonta, remonta, se frayant un chemin à travers les boucles cuivrées, traçant cinq sillons à travers les cheveux fins, déliant ses doigts. Là !  Juste là, maintenant. Il le sentit d'une façon beaucoup plus prononcée : le long frémissement que ce contact provoqua chez Octave et qui lui vola une respiration. Tel un miroir, l'étudiant se sentit lui même manquer d'air et son coeur s'emballa, chacun de ses battements tapant contre ses oreilles. Et alors même que son regard brûlant faisait la navette entre les yeux d'Octave, chargés de mystère et sa bouche, pleine de tentation, Léon faillit louper sa nouvelle demande. Les soudaines réactions d'Octave à son touché le déroutaient. Totalement. [...] Attrape-moi par les cheveux et force-moi à t’offrir ma gorge, chuchota-t-il et Léon se mordit les lèvres sous l'inflexion qu'il y mit.

Il l'avait murmuré, mais Léon sentait ses mots résonner comme s'il les avait planté droit dans son esprit. C'était brûlant. Et cette demande, cette façon de susurrer l'ordre, tout ça irradiait par son étrangeté. Il aurait sans doute dû en être plus étonné qu'autre chose, mais son ventre se serra à nouveau et une idée se faufila, gagna en intensité. Au diable que ça soit étrange, il fallait qu'il sache. Ce long frissonnement, pouvait-il le provoquer de nouveau ? Avait-il ce pouvoir au bout des doigts ? Avec un sursaut d'hésitation, que l'envie ne parvînt pas à gommer totalement, il tira avec douceur la tête du bibliothécaire vers le bas. Se rendait-il compte de la propre fascination qu'il ressentait pour cette zone particulière ? Ses yeux brillèrent en dévalant sur la courbe de sa gorge, accrochant un bref instant la pomme d'Adam, puis le tracé de la jugulaire, se perdant sur le relief de la clavicule, lequel s'accentua d'autant plus alors qu'Octave ployait un peu plus la tête. Sa bouche s'assécha et ses yeux semblèrent incapables de choisir quoi fixer. Le discret battement d'une veine. Sa bouche. Ses yeux. A quoi ressemblaient les siens, d'ailleurs ? Léon se demanda si son incendie intérieur ne miroitait pas au fond de ses iris et si le métal n'était pas soudain entré en fusion. Lèvres. Pomme d’Adam. Clavicule. Lèvres, encore. Le sursaut de sa jugulaire. Un soupire fendit l'air, et l'étudiant mit quelques secondes à comprendre qu'il en était à l'origine, complètement pris au dépourvu de l'étreinte soudaine de ses épaules, que le bibliothécaire serrait à présent, comme pour ne pas perdre l'équilibre. C'était une bonne idée, parce que Léon sentait que lui, par contre, perdait pied. Totalement. Il faillit manquer la suite, d'ailleurs, mais de toute façon, il n'avait pas besoin de plus d'injonction pour faire ce qu'Octave le priait d'exécuter. Ca, il y aurait très bien songé tout seul. Inconscient du discret gémissement qui lui échappa, Léon pressa sa bouche à l'orée de son menton. Il ne savait plus très bien ce qui gouvernait, à cet instant : la demande d'Octave ou bien sa propre envie, alors qu'il ponctuait son trajet de petites auréoles rouges à mesure qu'il gardait prisonnière plus que nécessaire la peau si fine, juste au creux de ses lèvres gourmandes. Juste quelques secondes supplémentaires, à chaque fois. Il cajola l'épiderme avec minutie, mordant légèrement, puis embrassant avec plus de douceur exactement au même endroit, comme pour effacer du bout des ses lèvres l'affront de la blessure. Mais il recommençait, pourtant. Plusieurs fois, la pointe de sa langue vînt goûter la saveur musquée de sa peau, qui semblait s'enflammer à mesure qu'il descendait jusqu'au creux de son cou, soupirant son contentement. Plus que l'odeur que le bibliothécaire dégageait, plus que la sensation du grain de sa peau glissant sur la muqueuse de sa bouche ou entre l'émail de ses dents, se furent les soupires qu'Octave lâchait malgré lui qui procuraient à l'étudiant de tout aussi soupirants souffles de contentement. Les preuves du plaisir du bibliothécaire semblaient exalter ses sens et il comprenait seulement maintenant à quel point c'était beaucoup plus intense que ses précédentes caresses maladroites. Beaucoup, beaucoup plus intense. C'était ces soupires , c'était la brûlure de ces souffles , c'étaient la force avec laquelle ses doigts à lui semblaient agripper ses épaules. Et surtout, c'était l'impression que tout ça lui échappait sans qu'il n'y appose ou impose la moindre marque de contrôle. Ca lui échappait. A Octave. Les doigts de l'adolescent raffermirent un peu plus leur emprise autour des mèches de ses cheveux alors qu'il atteignait la chute de sa gorge, qu'il gratifia d'une longue pression, happant sa peau entre ses lèvres, puis s'immobilisant et la lâcha à contre coeur lorsque la joue du bibliothécaire se plaqua contre la sienne.

__ Tu connais l’expression « se tordre les mains » ? s'enquerra-t-il. Oui, eût-il envie de répondre, alors que la partie la plus avisée de son esprit troublé semblait se moquer de tant de naïveté. Non, il ne connaissait sûrement pas l'expression telle qu'Octave allait la lui suggérer. Mais son coeur battait déjà à cent à l'heure. Les mains d'Octave déliaient déjà les bras qui étaient lentement retombés pour reposer contre sa nuque, les emprisonnant de sa poigne pour les placer contre la chute de ses reins. Il frémissait déjà avant, alors frôler la courbe de son dos, ça ne l'aida absolument pas. Ses doigts tremblaient, et il se demanda si Octave s'en apercevait en entrelaçant leurs mains. De toute façon, il ne contrôlait plus tout ça, tout comme il se trouvait incapable de répondre. Question rhétorique, parce qu'Octave lui livrait une carte à suivre depuis le début, et que si celle ci menait à ces violents frissons, alors Léon préférait qu'il indique lui même le chemin. Au fond, c'était ce qu'il cherchait depuis le début : qu'il s'abandonne. Etrange que pour réussir, il ne faille qu'Octave ordonne. Pourtant, si les mots exigeaient, Octave lui, indiquait juste la voie à suivre. Il y avait de la passivité chez lui malgré le ton impérieux. Tout ça, c'était complexe tout en étant simple. Il en voulait encore. De ces longs soupires, de ce corps qui répondait sous ses doigts. Prends mes poignets, et tors les, lâcha-t-il, obligeant. L'étudiant arqua un sourcil plein de considération. Pardon ? Longer le dos, se perdre dans ses cheveux d'accord mais... mais pourquoi diable voudrait-il...Regarde mes clavicules, ordonna-t-il. D'accord. Il voyait. La finesse des os, à quel point ça semblait fragile parce que malgré son âge plus tendre, Léon sentait plus qu'il ne l'aurait souhaité à quel point il était plus grand, à quel point ses propres mains enserraient sans mal les siennes. Oui, il voyait les clavicules. Et non, il ne...Prends mes mains et serre-les, déforme-les jusqu’à ce que mes clavicules soient tendues vers le bas. C’est la limite, continuait-il, se reculant d'un pas. Léon serrait toujours ses poignets, fixait toujours les os, et il vit l'ébauche de ce que lui demandait l'homme. Les épaules se déformèrent vers l'arrière, tendant les muscles, mettant déjà en tension les tendons et leur souplesse. Son regard remonta vers le bibliothécaire, rivant ses yeux gris dans les siens avec la ferme intention de refuser. Il se heurta à cette lueur pleine de désir et se sentit immédiatement flancher. S'il le faisait, s'il faisait ce truc étrange... Octave allait-il de nouveau s'abandonner comme un peu plus tôt ? L'adolescent déglutit, sa raison vacilla au profit de la fascination qu'exerçait sur lui le désir d'Octave. Pour lui. Il se sentait dangereusement près de céder, en fait. Vraiment très, très près. Ses doigts se resserrèrent doucement autour des poignets puis lorgnèrent vers les clavicules. Non. Non. C'était trop étrange.  Puis… Embrasse-moi fort, continua-t-il. Et Léon se sentit soudain dépourvu de la moindre capacité de réfléchir, alors que ses yeux voyageaient immédiatement vers la récompense promise, comme l'aurait été deux aimants vers un puit de gravité. C'était ça, il n'arrivait pas à lutter. L'arc de cupidon s'agita au dessus de la lèvre supérieure alors qu'Octave continuait à édicter les règles du jeu. Tout cela ressemblait à du théâtre, en fait, n'est-ce-pas ? Léon aurait voulu chercher la confirmation dans le jade des iris de l'adulte, mais il n'arrivait pas à dévier. C'était à cause du son de sa voix, aussi. Léon s'humecta les lèvres. Et puis, c'était la cheminée, la chaleur qu'elle dégageait dans son dos lui donnait l'impression de se consumer. Il faisait trop chaud. Il n'arrivait pas à réfléchir. Les lèvres tentatrices s'agitèrent, encore, et ses doigts se refermèrent cette fois de manière plus ferme autour de ses poignets. D'ailleurs, il lui sembla déjà exercer une légère pression. Il n'avait aucune résolution, en fait. C'était ça. Strictement aucune. Ou si résolution il y avait, elle s'évaporait sous la danse hypnotique de sa bouche qui se mouvait pour parler. Et les mots prononcés étaient tout aussi ravageurs que le reste. Léon comprit qu'il avait perdu. Ou gagné. Peu importait. Il s'en foutait complètement. Comme si la pression de tes lèvres devait être égale à celle de tes mains. Si tu veux m’embrasser plus fort, serre plus fort, termina-t-il, le velours de sa voix anéantissant la maigre réserve qu'il subsistait encore.

Il arqua les poignets avant même de songer à refuser, marquant un imperceptible sursaut d'hésitation en constatant que l'anatomie, n'ayant aucune surprise, donnait déjà un étrangle angle à ses épaules tendues vers l'arrière. Pour sa défense, Léon aurait voulu pouvoir soumettre au jugement qu'il allait arrêter de faire ça. Vraiment, il était sur le point suspendre cette étreinte folle.  Et puis la bouche d'Octave se jeta sur la sienne et il perdit toute envie de lâcher ces foutus poignet. La vérité ? Il lui sembla même serrer un peu plus fort. Il ne voulait pas lui faire mal, mais se montra presque brusque, emporté par la fièvre. Parce que soit Octave c'était retenu durant leurs premiers baisers, soit quelque chose dans cette position galvanisait le bibliothécaire. Ou les deux. Etait-ce vraiment important, tant qu'il voulait bien continuer ? Embrasser Octave, c'était quelque chose de réellement différent de tout ce que Léon avait pu connaître juste là et peu importait que l'expérience soit finalement bien maigre parce qu'il aurait pu embrasser des dizaines d'autres que le jeune homme aurait été tout aussi intimement convaincu que cela n'aurait pas égalé ce qu'il ressentait à présent. Oh, bien sûr, on aurait pu avancer l'idée que c'était parce qu'il s'agissait d'un homme mais au fond, cela n'avait strictement rien à voir. Non, embrasser Octave c'était différent parce que là, maintenant, tout de suite, alors que ses lèvres passaient et repassaient contre les siennes, aspirant parfois sa lèvre et la malmenant entre ses dents, Léon était certain qu'il embrassait tout son être. Du bout de sa langue, l'étudiant avait l'impression qu'Octave cherchait à savourer bien plus que le goût de leur baiser, comme s'il avait voulu diluer un peu de lui même et surtout ne passer à côté de rien de ce que l'adolescent pouvait lui offrir. Parce que le baiser le laissait à bout de souffle, et que pourtant Léon sentait qu'il aurait pu se continuer en apnée, juste parce que les soupires que l'adulte lâchait contre ses lèvres semblaient pouvoir lui redonner haleine pour continuer encore quelques secondes de plus. Non, c'était différent, parce qu'il ne se contentait pas de juste presser sa bouche contre la sienne, mais qu'il cherchait à l'apprivoiser, à dompter tout en se montrant doux et brusque à la fois. Parce qu'il prenait beaucoup, mais offrait encore plus, laissant à l'adolescent un peu de terrain lorsqu'il le sentait acculé, pour mieux le lui reprendre dans l'assaut d'un nouveau soupire. Le coeur de l'étudiant sembla vouloir s'envoler et sa tête lui tourna presque, alors que leur peau entrait en contact. Il s'embrasait. Littéralement. Il continuait à forcer contre les poignets, mais il ne savait plus si c'était pour y imposer sa volonté ou pour se retenir de perdre pied. Jamais on ne l'avait embrassé comme ça. Léon repensa un bref instant à son timide baiser un peu plus tôt, à ses effleurements maladroits le long de ses lèvres, hésitants. Comme en réponse, ses doigts raffermirent leur emprise autour des mains du bibliothécaire et il lui sembla les tirer encore plus en arrière, forçant le bibliothécaire à se tendre pour poursuivre le baiser. Léon souffla contre la bouche brûlante. Octave le mordit, mais le préfet ne s'offusqua que lorsqu'il se recula, mettant un terme au baiser. La morsure du froid, qui accueillit ses lèvres lors de la séparation, lui semblait beaucoup plus intenses que les dents du bibliothécaire croquant la chaire et sa langue claqua contre son palais pour exprimer sa contrariété. Il ne se rendit compte de la position désagréable d'Octave que lorsque ses doigts vinrent épouser le creux de sa main avec douceur, lui intimant de le lâcher. Léon obtempéra, presque à contre coeur.  Il avait aimé ce baiser, voulait recommencer. Mais il était curieux, curieux de ce qu'Octave abandonnait, curieux de ce qu'il livrait. Ses mains retrouvèrent les siennes, s'y enroulèrent comme des serpents, alors que deux phares verts se braquaient de nouveau dans ses iris. Il sembla le jauger, puis sans le lâcher une seule seconde du regard, positionna avec lenteur leurs doigts entrelacés tout contre sa gorge.

Cette fois, Léon se figea. Une alerte clignotait et même au travers de son esprit confus, saturé par le désir, voilé par les caresses et par l'envie, l'étudiant percevait le cri d'alerte que sa conscience lui envoyait. La pulpe de ses doigts se crispa contre la peau si fine de sa gorge et il tressaillit sous la chaleur des mains qui couvraient les siennes, comme pour l'empêcher de les retirer. Les yeux rivés dans les siens, il secoua doucement la tête en signe de négation, bien avant que le bibliothécaire n'ouvre la bouche pour parler. " Appuie. Doucement d’abord," commença t'il à ordonner. Non. Il n'appuierait pas. C'était hors de question. Mais qu'est-ce-qu'il lui passait par la tête, au juste ? "Tu vas très vite sentir mon cœur battre contre tes doigts," persista-t-il alors que les joues de l'adolescent se vidaient consciencieusement de chacune des différentes nuances de pourpres qui s'y était superposées. "Je veux que tu appuies dessus. Je te dirai quand t’arrêter," somma-t-il. Mais Léon ne bougea pas, les yeux résolument plantés dans les siens. Il ne bougea pas et ne bougerait pas la moindre de ses phalanges. Il sondait le bibliothécaire, cherchant au fond de ses yeux la réponse à cette folie. Il y pénétra avec une étonnante facilité, comme si chacune des barrières qu'il avait pu ériger pour l'empécher de le voir vraiment venait subitement de s'abattre. Il lui sembla plonger dans un gouffre et il y découvrit des émotions qu'il n'avait jamais vu auparavant : de la perdition et au fond, un sursaut de peur, comme une crainte muette gravée à même la rétine. Ses pouces vinrent se superposer au dessus des siens. Léon sentit tout son corps faire violence pour lui sommer de reculer, de refuser. Mais quelque chose, au fond de lui, était intimement convaincu qu'il n'avait pas le droit de reculer. Viscéralement. C'était comme si des dizaine et des dizaine de câbles d'acier s'envolaient de l'océan émeraude pour venir se ficher dans sa chaire, se plantant profondément au sein de son âme pour lui intimer de ne surtout pas se détourner. C'était une démonstration. Presque une supplication. Pourquoi avait-il l'impression qu'Octave se mettait tout d'un coup à nu et que cela n'avait rien à voir avec le moindre vêtement ? Tout ça, c'était quelque chose qu'il était en train d'essayer de lui expliquer. De lui montrer. Tout ça, cela ne lui appartenait pas : c'était à lui. Il n'avait pas grand chose à dire. Le jeune homme entrouvrit légèrement les lèvres, gardant ses soupires tremblants pour lui alors même que le bibliothécaire exerçait de lui même la pression. De toute façon, il n'aurait pas réussi et se contenter d'être le spectateur immobile le poussait déjà à la limite de ce qu'il se sentait prêt à tolérer sans se révolter. Son corps se tendit et tout son visage se renfrogna, se crispant soudainement jusqu'à rendre à ses lèvres, encore gorgées du baiser précédent, leur pâleur d'origine, puis un peu plus loin dans le teint maladif, elles virèrent pour se faire exsangues. Il sentait pulser le coeur du bibliothécaire, sa percussion se rependant sur ses phalanges à un rythme de plus en plus emballé. Léon eut envie de grimacer, de retirer ses mains, mais la détermination qu'il voyait dans ses yeux à lui était beaucoup trop visible pour qu'il ne puisse pas y prêter attention, puis considération. Il ravala son désaccord, se murant dans l'immobilisme. Ca ne lui plaisait pas, cette sensation de tout simplement être en train de le priver d'oxygène, ni la confirmation qu'il avait de ce manque alors même que les yeux d'Octave se voilaient sous la contrainte de l'asphyxie. Pourquoi participait-il à tout ça, déjà ? Léon se mordit violemment les lèvres, presque jusqu'au sang alors même que la respiration du bibliothécaire se faisait remarquer par son absolue absence. Une vague de terreur le submergea. Il se sentait soudain terrifié. Il pouvait arrêter ça à tout moment, pourtant : le bibliothécaire se privait de ses forces à chaque nouvelle pression autour de sa gorge. Léon savait qu'il lui conférait l'entière domination, pourtant il semblait subir tout autant. L'air lui manquait, à lui aussi. Mais il obéit à sa première pensée et ne bougea pas la moindre phalange. Parce qu'encore une fois, malgré tout le pouvoir qu'Octave semblait lui donner, ça, ça ne lui appartenait pas. Pourtant, c'était ses propres paumes qui encerclaient son cou, ses propres pouces qui s'enfonçaient dans la peau à l'agonie, ses propres yeux qui constataient la soudaine ivresse que tout ce que cette mise en scène provoquait chez Octave. Quelque chose lui murmura qu'il devrait se montrer ouvert d'esprit pour comprendre ça. Mais bordel, ça c'était trop ! Il savait que c'était un procédé qui décuplait les sens, que cette valse avec la notion de mort imminente et la libération d'endorphine en résultant saturaient l'esprit d'une contradictoire sensation de plaisir. Ca apaisait pour camoufler un danger, parce que l'esprit aimait à s'épargnait ce qui était trop douloureux. Et c'était exactement l'impression qu'il avait, à le regarder se priver de l'air vital jusqu'à la limite du supportable : Octave recherchait le délice dans la douleur, mentant à ses sens pour chercher la tromperie, peut-être parce qu'il était tout à fait à même d'accepter la souffrance, et peu le plaisir. Il voulait confondre les deux jusqu'à l'extase. Léon mordit ses lèvres plus fort. Stop, stop. Il semblait pourtant s'apaiser, mais la seule chose que Léon voyait, c'était un écorché vif travestissant la réalité pour camoufler ses blessures. Stop. Stop. Stop. C'était assez. Le regard de Léon s'accrochait à son visage avec frénésie : les yeux voilés, la bouche se tordant sous le manque d'oxygène, la pâleur, l'emballement du coeur qui lui, au moins, se révoltait. On aurait dit un colibri, battant la chamade aussi vite que les ailes de l'oiseau, pour s'envoler. Partir loin. C'était ça, Octave partait. Il partait même très loin. Pourquoi avait-il consenti à ça ? Stop. Stop. Stop. Pourtant il voyait bien que le plaisir semblait remporter le combat sur la douleur, peignant sur ses traits une satisfaction à laquelle la première impression de Léon aurait pu se méprendre. Sauf que c'était faux, il confondait tout. Et la seule chose que Léon voyait et ressentait, c'était sa détresse. Et elle lui provoquait la même chose que ce que le bibliothécaire s'infligeait de lui même. Elle lui coupait le souffle. Sa détresse était en train de l'étrangler. Il fallait qu'il arrête, parce que bientôt, lui aussi allait mourrir d'asphyxie. Stop. Stop. Il sentait que ce regard allait le hanter. Stop. Stop. Stop. Stop.

Puis, la pression s'arrêta, brusquement. Subitement. Enfin. Léon expira bruyamment. Il sentit ses doigts libres de se desserrer de la gorge. Ses phalanges avaient laissé des traces violacées autour de son cou, qui lui arrachèrent une grimace et il détourna les yeux, remontant avec lenteur le long de la peau endolorie pour affronter son regard. Ce qu'il y lu le désarçonna, alors que l'homme tachait de reprendre haleine, le souffle laborieux, les yeux humides, le corps vacillant. Tout ça, c'était des artifices. On aurait dit un noyé et c'était ce qu'il était : cet homme se noyait, perpétuellement. Il fallait se sentir vraiment toujours à la limite de l'apnée pour se sentir heureux de l'acceuillir comme un vieille amie jusqu'à s'en sentir bercé jusqu'au plaisir extrême. Léon ne savait pas ce que son propre visage exprimait, parce que tout se mélangeait et tout en lui hurlait tout en s'engluant de ne pouvoir s'exprimer convenablement : une profonde surprise, de la colère, de la mélancolie, de la peur. Ou tout ça à la fois, parce que le bibliothécaire sembla s'attarder de longues secondes pour chercher à identifier son émoi. Si le jeune homme ne tremblait pas, c'était juste parce qu'il s'était tant fait violence pour ne pas refuser ce qu'Octave avait demandé, que son corps ne daignait pas encore lui obéir, ne serait-ce que pour exprimer son ressentiment intérieur. Il avait peur. M*rde. Il était terrifié, oui !

__ Je suis désolé murmura en réponse le bibliothécaire en vacillant vers lui. Le bras de Léon s'enroula mécaniquement autour de sa taille alors qu'Octave se creusait une place de son visage pour atteindre le creux de son cou. Le corps qu'il étreignit lui sembla brûlant, sans doute parce que lui avait l'impression de s'être congelé sur place. Un premier baiser réchauffa doucement son épiderme et Léon eut l'impression de s'éveiller lentement de ce songe étranger auquel il avait participé, malgré lui. Il bougea légèrement, décoinça son bras d'entre leur deux corps liés et vint l'enrouler en mimétisme au premier, ses mains se joignant au creux de ses reins alors qu'il reprenait lui aussi doucement sa respiration. Sa peau s'éveilla à son contact et puis tous ses sens semblèrent peu à peu retrouver du service. Les flammes de la cheminée léchèrent de nouveau de leur aura son dos, et sa joue se reposa contre les cheveux d'Octave. Il inspira son odeur, eut l'impression qu'elle se diluait sur son palais et sa langue alors qu'il respirait profondément par la bouche, soufflant lentement dans les mèches cuivrées. Bon sang. Se rendait-il compte que tout ça était complètement fou ? Octave bougea sur son épaule, mais Léon raffermit sa prise par réflexe. Non. Il ne voulait pas qu'il s'éloigne. Juste quelque seconde de plus, il le serra contre lui avec un peu plus de force qu'il ne l'avait fait jusqu'à là, puis délassa ses muscles pour le laisser redresser la tête. Sa joue quitta à regret le haut du crâne d'Octave et il riva ses yeux dans les siens, pour y découvrir de petites perles qu'il devinait salées. Une nouvelle vague d'émotion sembla le traverser, et il déglutit avec difficulté. Stop. Tout allait déborder, sinon. C’est comme ça que je me sens bien, lâcha Octave avec simplicité. Léon le regarda longuement et avec une intensité qu'il savait être sans doute à la limite de l'impolitesse, mais il n'arrivait pas à détourner les yeux. Quelque chose était en train de mourrir en son âme, ou bien était-ce tout à faire le contraire, quelque chose remuait jusqu'à vouloir atteindre la surface. Il redressa la tête, sans le lâcher une seule seconde, ni des yeux ni de ses bras, perdu dans sa réflexion, pendu à ce visage qui exprimait la joie là où il y aurait dû y avoir de la douleur, enchaîné à cette nouvelle contradiction qu'il percevait. Octave réagissait à la tendresse comme un animal trop blessé par des caresses qui s'étaient avérées par le passé sûrement trompeuses : avec méfiance et crainte, cherchant le piège, ne pouvant s'y abandonner pleinement. Mais la violence avait toujours dû lui semblait vraie, au cours de sa vie, parce qu'il avait en elle une confiance presque aveugle: à la violence, il pouvait s'y consacrer pleinement, s'y abandonner totalement. Dans la douceur, il cherchait le mensonge, parce que l'on pouvait tout à fait se faire étreindre et tromper en même temps. Mais dans la douleur, ses sens ne pouvaient pas mentir n'est-ce-pas ? La douleur devait être sa vérité inébranlable et en elle, il y trouvait la place nécessaire pour s'abandonner et s'y complaire. Léon déglutit. Tout ça lui donnait envie de pleurer. C’est comme ça que je me sens bien, répéta-t-il.

Et Léon ne le contredit pas, parce qu'au fond, il savait que c'était sa vérité à lui. Ca avait beau le révolter et le bouleverser intérieurement, il aurait reconnu sans l'ombre d'une hésitation que c'était pourtant un aveu emprunt de plus d'honnêteté que tout ce qu'il lui avait jusqu'alors livré. Et il devinait également la difficulté qu'avait dû demander une telle confession. Parce que là devant lui, Léon savait qu'il commençait à toucher le coeur de toute cette carapace qu'il avait entreprit, petit à petit, de lui retirer. Et bien plus qu'en tirant sur ses cheveux, un peu plus tôt, ou en lui tordant les poignets, ou en sentant ses pouces autour de sa gorge, bien au delà de tout ça, Léon sentit que c'était ce regard vert, qu'il posait maintenant sur lui et qui attendait, qui lui donnait le complet pouvoir. Il ne l'avait pas recherché, mais il le lisait parfaitement au fond des iris, dans la respiration encore difficile d'Octave. Ce pouvoir, il l'entendait presque dans les battements encore bien trop rapides du muscle cardiaque du bibliothécaire. C'était silencieux pourtant, mais Léon le percevait aussi fort que s'il l'avait formulé de bout de ses lèvres à présent closes, pour le chuchoter ou bien pour le lui crier. Le pouvoir sur Octave, c'était ce qu'il allait répondre à cette question que le bibliothécaire ne posait pas à voix haute. Et pourtant, c'était tout comme. Peux-tu m'accepter comme ça ? semblait-il dire, encore et encore dans le calme absolu de la chambre. Rien de tout cela n'était un jeu : Léon percevait l'importance de sa réponse et comprenait à quel point ses mots à lui, bien qu'ils soit bien plus jeunes, pouvaient compter pour l'adulte. C'était peut-être ça, l'égalité : avoir conscience que l'on pouvait profondément blesser l'autre. Alors les mains du jeune homme se firent plus insistantes et l'une d'elle remonta avec fermeté le long la peau nue de son dos, roulant sur les vertèbre jusqu'à se déployer dans sa nuque, s'étalant contre sa tête, le ramenant vers lui jusqu'à sentir le nez du bibliothécaire se frotter contre sa clavicule. De son autre bras, il enserra sa taille dans une étreinte qu'il voulait la plus enveloppante possible, pressant son torse contre le sien jusqu'à avoir l'impression de ne plus savoir ou son épiderme s'arrêtait, et où le sien commençait. Sa tête se reposa contre la sienne et il bu son odeur d'une très longue inspiration, s'enroulant presque autour de sa silhouette, comme s'il pouvait éponger toute la détresse par cette simple étreinte. Ce qu'il voulait qu'Octave comprenne sans mot, c'était que malgré la peur, il n'avait pas l'intention de partir en courant, ni de se retourner. C'était peut-être inconfortable, mais Léon refusa de relâcher la pression. C'était comme s'il comprenait pourquoi il avait envie de rester, soudain. Comme si découvrir cette part de noirceur résolvait tout. Parce que bien qu'il en soit déboussolé, rien ne le rebutait chez Octave. Absolument rien. Ses mains se desserrent, à peine, juste pour venir converger afin d'attraper le visage qui reposait contre son épaule. De part et d'autres de ses joues, ses mains l'enveloppèrent, ses pouces s'enfonçant un peu jusqu'à sentir la saillie de l'os orbital, au dessus des pommettes, ses doigts agrippant son crâne à pleine main alors qu'il lui renversait la tête en arrière pour pouvoir plonger un regard insistant dans ses yeux.

__ Tu ne me dégoutes pas, jugea-t-il bon de mettre au clair, marquant une pause alors qu'il se rapprochait de lui, ployant un peu plus sa gorge pour maintenir son visage juste en dessous du sien. Mais ne me force pas à te faire du mal, du moins pas si ça dépasse mes limites. C'était la dernière fois que je te laissais franchir cette frontière, souffla-t-il avec assurance, son souffle chaud se déposant sur les lèvres du bibliothécaire. Il relâcha son emprise, sans le libérer pour autant, ses mains glissants pour venir rejoindre sa nuque, empoignant les épaules rondes pour en suivre le contour avant de tracer deux lignes de feu le long de ses bras, jusqu'aux poignets, qu'il contourna pour venir saisir ses hanches. Ses mains s'agrippèrent plus que ne caressèrent et il savait que s'il avait regardé de plus près, il aurait pu voir ses ongles laisser de petits sillons sur sa peau laiteuse. Tu es tellement contradictoire que cela en est effrayant. Un instant, tu essais de m'étrangler avec ta cravate, lança-t-il en faisant un pas en avant, poussant sur son abdomen pour le faire reculer d'un pas, comblant immédiatement la distance pour ne pas se laisser distancer, premièrement, et puis surtout pour combler son désir de proximité, par dessus tout. Ses pouces descendirent vers le bas, effleurant la naissance de son pantalon alors qu'il glissait ses doigts dans les encoches prévues pour la ceinture, prenant appuie sur ses os iliaque alors qu'il le faisait reculer de nouveau. Pas un seul instant il ne l'avait lâché des yeux. Et la minute d'après tu me demandes de t'étrangler. Mais je crois que ta vérité, c'était plus celle là... continua-t-il, comme s'il pensait à voix haute.

Nouveau pas en arrière, alors que les mollets d'Octave butait enfin contre le matelas du lit vers lequel il l'avait emmené. Il libéra le bassin de ses mains, attrapant ses poignets comme il l'avait déjà fait, comme si cela devenait une habitude dans sa façon d'initier quelque chose. Sauf que ce fut différent. Cela n'était plus une caresse timide. Il emprisonna les avants bras dans chacune de ses mains, les maintenant le long du corps d'Octave et cette fois ci, força suffisament pour qu'il ne puisse pas bouger. Il le regarda, encore, toujours. Longuement. Quelque chose se réveillait en lui, c'était une certitude. Parce qu'Octave était beaucoup de chose à la fois : un adulte beaucoup plus vieux, un bibliothécaire, un ancien il ne savait quoi aux habitudes louches, une personnalité complexe qui pouvait basculer dans la violence envers un adolescent dans un bar miteux en plein milieux de la nuit, qui pouvait fermer les yeux et torturer des adolescents sous ordre Mangemort sans montrer la moindre faiblesse, excessif dans ses contrôles, abusif dans ces demandes, impérieux. Et en même temps, il était tellement blessé par la vie que cela semblait être un miracle qu'il ne soit pas complètement dérangé. Léon pencha la tête sur le côté, son regard se radoucissant alors qu'un sourire discret courbait ses lèvres. Sa passion pour la littérature, pour les tableaux moldus, son goût pour tout ces arts qui semblaient l'émouvoir probablement jusqu'à lui couper le souffle. Le piano dans sa maison. Jane, leurs anciennes vies ensemble, toutes ces photos, toute cette légèreté. Sa sensibilité dans la piscine, le gouffre dans ses yeux, la justesse dans ses mots, sa façon de ne pas comprendre l'affection des autres, sa réserve. Octave Holbrey, cet homme qui était en train de prendre tant de place dans ses pensées que cela en était effrayant, qui semblait toujours savoir où aller mais qui en fait, semblait être en fait complètement perdu et n'avait nul refuge où se rendre. Un sursaut de tendresse agita Léon. Toute sa panique et son désespoir, habilement camouflé en une nette attirance à rechercher à ce qu'on le blesse pour ressentir du plaisir. C'était carrément tordu, en fait. D'avoir converti son fardeau en délices.

__ Penche ta tête sur le côté, demanda le jeune homme avec une intense concentration alors qu'il avançait vers sa gorge, son regard s'attardant sur les empreintes toujours violettes que ses propres doigts avaient laissé sur sa gorge.

Oui, tout ça était tordu. Logique et tordu à la fois. Comme Octave. N'empêche qu'il était à présent là, à moitié nu devant un homme qui avait presque le double de son âge, ses mains maintenant fermement les siennes contre son corps, attendant qu'Octave n'obéisse à sa demande. Ce qu'il fit. Et c'est comme ça que le Serpentard se retrouva à capturer de nouveau la peau de sa gorge entre ses lèvres, à l'exact endroit où l'un des bleus contrastait déjà sur l'opale de sa gorge. Il emprisonna le petit bout de chaire, le malmena quelques instants du bout des dents avant de l'aspirer, le pinçant entre la langue et son palais, sirotant la saveur de sa peau. Il voulait une marque ? Très bien, mais pas celle de ses doigts. Alors il persista, n'arrêtant son entreprise que lorsqu'il fut certain d'avoir troquer l'empreinte dérangeante par une autre, qui lui plaisait beaucoup plus. C'était même carrément insensé, sauf qu'il savait avoir perdu toute envie de reculer depuis longtemps. En fait, ça avait sûrement commencé lorsqu'il l'avait malmené alors qu'il était incapable de bouger, stupéfixié dans le parc. Ou bien quand il avait provoqué de si vives émotions, le contrariant pour mieux le rassurer ensuite. Octave, le provocateur. La pointe de sa langue laissa son empreinte humide sur le cercle qui s'épanouissait à présent, juste en dessous du menton. C'était tout sauf discret, mais tant pis. Il n'aurait qu'à mettre un col roulé. Ou faire disparaître ça d'un coup de baguette. Octave, celui qui contrôlait tout. Ses doigts maintinrent leur emprises alors qu'il convergeait de l'autre côté de sa gorge jusqu'à l'empreinte de son second pouce, qu'il s'attela à faire disparaître avec la même langueur, aspirant la peau dans la barrière de ses lèvres. Octave, qui confondait tout, parce qu'il n'avait confiance en rien. Octave, qui réveillait en lui des envies insoupçonnées. Octave, qu'il découvrait chaque jour moitié plus que la veille, et dont il avait pourtant l'impression d'ignorer pourtant encore tellement. Sa bouche se décolla de son cou et il se recula, libérant enfin ses mains pour que les siennes puissent venir élire domicile contre le torse du bibliothécaire. Cette fois, il le contemplait plus qu'il ne le regardait. Son visage masculin, mais dont certains traits lui semblaient si délicats, ses cils où s'accrochaient encore l'émotion qui l'avait habitée, ses joues parfaitement rasée mais qui n'avaient rien de la douceur de la peau d'une femme, sans que cela ne le dérange finalement nullement. Sa bouche, ourlée, désirable et à portée de la sienne. L'espace d'un instant, le masque sembla être totalement tombé. Octave ne lui a jamais semblé aussi fragile qu'en cette instant. Quand bien même il aimait la violence, cela signifiait juste qu'il avait manqué de tendresse dans sa vie, où qu'elle n'avait jamais su le rassurer suffisament bien.

__ Il y a une part sombre en toi, chuchota-t-il à l'orée de ses lèvres alors qu'il se rapprochait, sa voix se faisant aussi douce que la caresse d'une plume. Je crois que tu acceptes la violence comme une amie en qui tu as confiance et qui ne t'a jamais surpris, comme si tu pensais la mériter. Tu la travesties en plaisir parce que c'est plus facile que d'avouer que tu ne penses pas mériter la moindre marque de tendresse, proposa-t-il, ses dents se refermant autour de la lèvre supérieure d'Octave, qu'il engloba un instant avant de le mordre durant une brève seconde. Qu'est ce que la tendresse t'a infligé pour que tu ne saches pas l'apprécier ? A quel moment t'a t'elle déçue au point de t'en méfier autant ? Au point que dans le désir, elle ne te fasse jamais te sentir réellement bien... de quels tords l'accuses-tu ? souffla-t-il au creux de son oreille, son bras droit s'enroulant autour de sa taille alors qu'il les faisait basculer vers le lit jusqu'à ce que le dos d'Octave ne repose sur la lourde couette qui recouvrait le matelas. Il l'accompagna dans sa chute, son bras gauche tendu juste à de son oreille alors qu'il s'allongeait tout contre lui. Ca le fascinait tout autant que ça l'effrayait. Cette part sombre dont il ignorait la grandeur mais qu'Octave avait décidé de lui montrer. Mais qui faisait partie de lui, trop pour qu'il ne comprenne pas l'importance que cela pouvait prendre, mais pas assez pour le rebuter. Il voulait bien accepter un peu de sa noirceur, s'il réussissait aussi à l'emmener vers la lumière à d'autres instants. Cela n'était pas incompatible. Ferme les yeux, demanda l'adolescent, écrasant ses lèvres contre les siennes, l'embrassant avec une passion nouvelle. Cette fois, il ne lui laissa pas beaucoup de marge de manoeuvre, sa langue imposant son propre rythme, refusant de lui céder du terrain. Quand le souffle lui manqua, il se fit soudainement plus doux, jusqu'à ce que ses lèvres ne se pressent avec tendresse contre les siennes. Aussi légères que possible, comme un effleurement. Puis il embrassa son menton avec la même douceur, se fraya un chemin le long de sa nuque, déposant ses lèvres sur les deux marques dont il était à l'origine, comme pour en apaiser le picotement. Avec lenteur, ponctuant son avancée de multitudes de baisers plein de langueur, il descendit en suivant la ligne imaginaire séparant son torse en deux moitiés égales, jusqu'à ce que ses lèvres n'embrassent son ventre blanc, qui se soulevait au fur et mesure de ses respiration. Alors, il se redressa, libérant Octave du poids de son corps pour s'allonger en travers du lit, à la perpendiculaire, son dos offert au ciel. Il posa sa joue contre l'abdomen du bibliothécaire, son profil tourné vers son visage. Sa main chercha la sienne et, après l'avoir serrée un bref instant, il s'en saisit pour que la large paume d'Octave ne reposa sur sa joue. Un long soupire s'échappa de ses lèvres et il ferma lentement les yeux à son tour. Tu ne m'effraies pas, murmura-t-il. Il était certain que malgré tout, Octave avait entendu. Mais ce soir, il faut que je te le dises. Moi... moi c'est comme ça, que je me sens bien,rajouta-t-il dans un souffle. Tu veux bien... passer tes doigts sur ma joue ? Doucement. Fis toi à ma respiration. Si elle devient lente, c'est parce ça me rassure. Si elle est trop régulière, c'est que je me suis endormi. C'est la limite, termina-t-il, mimant les instructions qu'il lui avait dicté un peu plus tôt, sans rien imposer pourtant dans la voix. Si Octave voulait avoir mal pour se sentir mieux, c'était la tendresse qui savait parler à Léon. Tout était trop précaire, ce soir, et ils étaient trop en équilibre, chacun de leur côté, pour attendre parfaitement le milieu de balance. Léon ne ressentait plus l'urgence de brûler les étapes, soudainement. Sa main abandonna celle d'Octave et il lova son visage au mieux entre la peau de son ventre et la chaleur des doigts qui encadraient tout son profil. Il posa sa main nouvellement libre près de son visage, caressant du dos de ses doigts le tracé de ses hanches, presque distrait. C'est la limite, répéta-t-il dans un chuchotement. Et pourtant, il sentait qu'il se serait bien dormi, comme ça, tellement ses muscles semblaient se délier après tant d'émotions de fatigue et de nouveauté.


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MessageSujet: Re: [18 Dec 97] Discordances Mer 17 Oct 2018 - 20:04

Impossible de dire à quel moment les frissons de plaisir s’étaient mués en pure terreur. Pourtant, il avait été sur le point de basculer dans les affres de l’authentique félicité, savourant l’apesanteur divine qui précédait toutes les chutes, où l’on pouvait encore croire qu’il s’agissait d’un envol. Léon lui avait si bien répondu et si joliment étreint ! Il avait même fini par avoir l’un de ces incontestables sursaut improvisé, que seule la passion ardente pouvait souffler à l’oreille de l’âge inexpérimenté et hagard à bien des égards. Ce renoncement, il l’avait aimé, parce qu’il avait été entièrement sien et qu’il lui avait semblé alors n’appartenir qu’à Léon. La douleur dans ses poignets lui rappelait à quel point la possessivité juvénile l’avait voulu et désiré, consentant même à lui faire mal. N’était-ce donc pas le zénith du flamboyant désir ? Surtout pour quelqu’un d’aussi réservé que Léon qui soudain, lui liait les mains pour mieux l’embrasser et redoublait d’égoïsme barbare alors que ce qu’il possédait ne semblait toujours pas lui suffire. Aveuglé par la concupiscence de tendres lèvres, il avait été prêt à, comme disait l’expression, lui tordre les mains, à faire souffrir son corps pour le contraindre à ses désirs. C’était cela, cette tendre dualité qui portait la fièvre à son paroxysme : mélange de puérilité tendre et langoureuse avec une sorte de brutalité fantasmagorique, qui n’avait d’effet que parce que Octave y consentait et cherchait volontairement la flamme qui allait l’étreindre, l’étreindre et encore l’étreindre jusqu’à lui casser les os, disloquer tous ses membres et ne laisser de lui que l’ombre de ses incommensurables passions et de la folie qu’il aurait su provoquer. Il voulait être maintenu, puis malmené, rossé comme il se le fallait par quelques plaisirs cupides, mus par une telle ambition de possession que son seul ressort serait la soumission. Et plus il s’était évertué à presser sa bouche, plus Léon avait pris soin à écarteler ses bras, puisant dans ce lien pour attiser toute son énergie et sa volonté à les garder unis. L’étudiant avait semblé saisir ce sentiment au fond très peu subtil qui aimait à imposer des obstacles et à voir un corps se déchirer d’une faim, créée par les faveurs et les violences d’une même personne. C’était déjà un peu mourir d’amour. Souffrir de n’être qu’à un souffle, un seul geste de la délivrance, cruellement tamisée au compte-goutte. Ne rien pouvoir étreindre, ne rien pouvoir embrasser, ou en tout cas pas autant qu’on le voudrait, se décomposer, ne plus être soi, mais appartenir à l’autre et à sa volonté, à tel point que la moindre caresse ne provoque une brûlure encore plus douloureuse que l’absence, mais ô combien réconfortante. Il avait aimé cela. Devoir se battre et protester pour l’embrasser, exalter sa propre résistance au point d’oublier les inconvénients de la contrainte. L’accorte finitude attisait sa précipitation, car l’instant d’après Léon pouvait décider de ne plus lui laisser cette liberté, et tordrait ses bras jusqu’à le priver de toute souplesse. Soumis et sage, il attendrait alors la permission d’à nouveau pouvoir goûter, éprouver la forme charnue et gorgée comme un fruit mûr de la bouche immature. Il peinait à se l’expliquer, mais la violence l’attirait dans sa capacité à déposséder de tout, bien mieux qu’une longue caresse. Les caresses, elles vous offraient quelque chose, tandis que la violence dépouillait sans le moindre scrupule et toute bienveillance n’était que rare magnanimité, offerte comme une récompense à la patience. Octave ne voulait pas de don, il voulait une récompense. Un prix à ce qu’il méritait pour doucement désespérer de ce qu’on ne lui offrait pas. Et cette pression, aussi minime fut-elle, qui l’avait maintenu éloigné des lèvres étudiantes, fut comme tant de raisons de se battre et d’insister encore jusqu’au comble de ce à quoi son corps condescendait. Son esprit, lui, aurait accepté encore plus de douleur et d’exigences si en définitive la rétribution était une bouche désireuse et désirée, offerte pour ses multiples sacrifices. Ce n’était probablement qu’une longue continuité de tares, qui avaient su pincer la corde la plus secrète et la plus sensible de son corps immonde pour en faire un instrument de supplice contenté. Son cœur battait encore à se rompre lorsque, d’un clin d’œil fugace, il lui fut donné de voir l’éclat de la peur, trop ancrée et réfléchie pour n’être que l’ombre d’un bref étonnement étourdi dans le regard torve de l’étudiant, et Octave sut de la moindre fibre de tout son être que la récompense avait été donnée dans le regret.

La peur s’était déjà glissée dans sa pensée alors que ses yeux s’étaient voilés de larmes factices ; larmoiement d’yeux secs, à travers le miroitement flou desquels il avait vu une grimace de dureté se tendre en épais filet de pêcher sur le visage de Léon. Mais quelque chose dans son cerveau engourdi avait manqué d’y réagir, se délectant de sa propre mort imminente. Le soulagement de sa délivrance fut si puissant, qu’il en oublia les convenances rudimentaires. Les confusions grisantes de sa plaisante torture ne lui avaient laissé qu’un souvenir diffus, mais étrangement perçant, du regard que lui avait jeté Léon, comme un couteau fendant une toile en soie transparente. Il n’était pas certain. Il voulait juste se rassasier au hasard de ses divagations, emplir ses poumons du parfum léonien pour qu’il soit son seul oxygène. L’excuse, venue en avance justifier son besoin, n’avait été que l’un des préludes à l’horrible conscience de ce qu’il avait fait. Comme il avait commencé à perdre tout trace de lui-même, celle-ci revient et engourdit son esprit, envahissant tout son corps d’une torpeur – et non pas « peur » - croissante. Chaque gifle de ses souvenirs, progressivement retrouvés, faisait remonter dans sa bouche le goût écœurant du malaise, qu’il n’éprouvait pas encore pleinement, mais en attendait la proche éclosion. Curieusement, l’étreinte que lui accorda Léon fut décisive, car emplie d’une pression excessivement tendre, qui semblait essayer de rattraper un manquement, ou tentait de combler par une générosité exaltée mais sérieuse une longue absence. Plus que jamais, dans le creux de son cou, Octave ressentit l’impact solide de la honte et la mobilité de la zone de confort qu’il venait tout juste de quitter. Léon avait enflé comme une vague pour l’accueillir sans une seule éclaboussure. Cette fin parfaite, où il réalisa ne plus jamais avoir envie de revoir cette frayeur soucieuse dans les yeux gris, fut gâtée par le geste instinctif qui le ramena immédiatement à la surface, alors qu’il s’était résolu un peu plus tôt à s’abandonner dans le sein de l’onde à la torpeur du narcotique soi-même créé, si jamais il aurait fallu en venir à cette extrémité. Mais Léon l’avait étreint trop fort pour que sa conscience ne puisse s’en contenter comme d’une autre récompense, comme d’une étreinte que l’on réserve aux grands sportifs après leur éreintant exercice. Ce cerclage avait tout du serpent de la pitié. Trop insistant, trop marqué par l’éveil d’une soudaine révélation. A la surface, et malgré son assurance, il ne trouva aucun réconfort. L’immense torpeur, enivrant encore son corps, lui donnait pourtant cet air béat des imbéciles, heureux d’une feuille battue par le vent. Le sourire s’imprima sur son visage comme de l’encre, laissant les fondations s’effondrer. A quel moment s’était-il véritablement senti pris par l’inéluctable et viscérale panique ? Juste après que la masse noire de ce qui les enveloppait se fut éloignée puissamment dans un triomphe impitoyable ? Au moment où, peut-être, il répéta son plaisir. Si celui-ci avait sonné comme une excuse la première fois, il ne relevait maintenant plus que d’une malheureuse explication fournie pour justifier l’immondice. Cependant, il sut exactement à quel instant son impardonnable outrecuidance se fut parée de tout son sens le plus désarmant. Pour une deuxième fois, plus appliquée, Léon accueillit sa nuque dans la coupe de sa main et ramena son front contre sa ronde épaule. Son geste fut empreint d’une telle tendresse, quelle ne put être que l’élan du réconfort et son ambition était si forte qu’elle blessa Octave sans le vouloir. Les bras l’enserrèrent si fermement qu’il crut sentir quelque chose tenter de se recoller à l’intérieur, mais échoua de peu. En réponse, il s’accrocha au cou de Léon, les yeux perdus dans le vague et le sourire toujours imprimé sur son visage, mais complètement désincarné, comme s’il ne fut qu’une torsion horrible et naturelle de sa bouche. Léon sembla y trouver son comble, le forçant à subir sa plus dévouée douceur. Les vertèbres de son cou, savamment pliées, lui firent mal d’une douleur dont Octave voulut prestement se débarrasser. Elle n’avait rien d’agréable, elle tentait de réconcilier deux parts irrévocablement incomplètes de sa nature et il se rendit compte à quel point il aurait été plus simple d’avoir en guise de réponse un baiser ou une gifle ; tout, sauf cette désespérée tendresse.

Les frissons se muèrent lentement en tremblements imperceptibles d’absolu effroi. D’un baiser ou d’une gifle, il aurait su mener le jeu, réinventer les règles, puis s’en satisfaire comme Léon voulait bien l’entendre, mais il avait tout prévu, excepté ce regret odieusement compréhensif pour la faille de son existence qui semblait avoir révélé un travers incompréhensible. Ce regard, puis maintenant ces bras… Octave grelotta doucement. Il ne comprit que bien plus tard cependant ce qui le tétanisa si parfaitement entre les bras de l’étudiant, et qui le laissait pour l’heure haletant et pétrifié, désireux de se défaire des liens qu’il avait lui-même créés. Seule une escalade de violence, ou un renoncement auraient pu être acceptables et rien, absolument rien n’autorisait ce poncif muet d’indulgence. Octave lui avait livré sa vérité comme une part inextricable de sa personnalité, profonde et indéracinable, et non pas comme un défaut à choyer pour le comprendre. Cette douceur était intolérable pour son orgueil, et plus encore, intolérable pour sa raison, qui savait déjà l’origine de la silencieuse détresse. Il sentit la colère renfler, attendit qu’elle le gonfle d’indignation. Comment osait-il essayer de le réconforter, essayer de l’adoucir vis-à-vis de ce qu’il était et désirait ? Qu’est-ce qui lui avait donné le droit de considérer cette flétrissure comme une faiblesse dont il fallait l’aider à se relever ? Pour quelle impardonnable raison le prenait-il maintenant dans ses bras, après avoir participé à son manque ? En quel honneur Léon l’éloignait-il de ce qu’il était ? Pourquoi lui faisait-il à lui aussi tourner le dos à la brutalité tant désirée ? Octave se sentait bien pourtant, le corps disloqué et la bouche en feu, la gorge serrée et la tête vide, bien mieux parfois que lorsqu’on l’étreignait pour le réconforter par la si prosaïque douceur. Mais l’intarissable panique tarit les minces soubresauts de sa révolte jusqu’à le gagner avec bien plus de constance et d’impératif que n’importe quel frémissement de colère. Il ne comprenait pas ce qui l’effrayait à ce point. Il ne comprenait pas ce qui le rendait si pantelant et torve ; si c’était l’affection beaucoup trop démonstrative de Léon qui le gênait et exaltait ses frayeurs ou si c’était l’impression de cuisant échec qui lui faisait perdre pied. Echec de quoi d’ailleurs ? Léon l’enlaçait affectueusement, il essayait de les sortir tous les deux du petit enfer passionnel auquel Octave avait mis le feu. Dans les méandres de son infime confusion, il savait que l’adolescent avait eu peur et l’avait serré dans ses bras pour retrouver la consolation de leurs douceurs partagées. L’affection n’avait pas à être aussi désespérée, tout comme elle n’avait pas vocation à être le reflet d’un malaise aussi cuisant que pesant. Lorsque les mains cessèrent leur entrave douloureuse et vinrent couver son visage, Octave comprit furieusement qu’il n’était pas prêt à revoir l’éclat de l’acier. Il ferma les yeux, les rouvrit, baissa ses paupières, puis tressaillit violemment.

« Tu ne me dégoutes pas… Mais ne me force pas à te faire du mal, du moins pas si ça dépasse mes limites. C'était la dernière fois que je te laissais franchir cette frontière. »

Il se sentit brutalement étouffer, sans que ça n’ait aucun rapport avec l’angle rabattu de sa nuque qui gémissait vaguement. Ses yeux courraient et ne s’arrêtaient sur rien, tandis qu’il s’était simplement arrêté de respirer. La proximité lui était soudain devenue insupportable, c’était quelque chose qu’il n’avait pas envie d’écouter. La colère inexplicable s’était effacée au profit d’un sentiment d’alerte presque viscéral, passablement exagéré par les mains de Léon qui contraignaient son visage à l’immobilité et surtout, à l’attention. Octave le regarda brièvement, seulement pour mieux fuir vers les grandes ombres fantomatiques et dansantes du plafond. Il n’y avait rien dans ces yeux qu’il voulut découvrir pour l’instant et tout son corps se lamentait d’un mal déconcertant et éreintant. Mais lorsque Léon le libéra, Octave se rendit compte être en fait incapable du moindre mouvement, comme si avec son dernier souffle, c’était toute sa volonté qui s’était échappée. Il respira par saccades et baissa les yeux vers ce qu’il croyait être les mains de l’étudiant, sentant de plus en plus l’envie de s’en débarrasser tendre tout son être. Il crut d’abord reconnaître le dégoût mêlé à la crainte qui l’avaient jadis possédé lorsque, après une claque vigoureuse, l’on était venu pétrir sa joue d’une complaisance factice, mais la vérité n’y résidait pas. Il n’avait pas peur de Léon ; d’ailleurs ce qui le terrifiait n’avait rien avoir avec la tendresse, ni ses nombreuses contradictions. Il s’en voulut presque d’être autant sur la défensive, mais n’eut pas le temps d’y songer tant Léon le prenait de court et le gardait proche de soi, sans la moindre occasion pour réfléchir. Malgré toute sa partielle catalepsie, il obéit de grâce aux mains qui le poussèrent vers l’arrière, tandis qu’il observait dans un mélange de confusion béate le bouche de l’étudiant parler. Il avait chaud, puis froid, et son humeur n’avait de cesse de se jeter d’une extrémité à une autre, entre extase erratique et frayeur viscérale. Cette persistante et inexplicable aliénation l’angoissait davantage encore dans sa constance, et l’épuisait jusqu’à le rendre complètement soumis. Son esprit en avait oublié les reliefs de sa chambre et à plus d’une reprise, il manqua de trébucher, se prenant les pieds dans les plis de deux tapis se superposant, ou entre les ourlets du drap trainant négligemment au sol. A ce délire graduel s’ajouta un mince picotement de plaisir lorsque Léon, glissant ses doigts dans les passants de son pantalon, en profitait pour ponctuellement se serrer contre sa peau nue tout en le repoussant. Octave observa tel un spectre son corps et sa pensée se perdre entre des troubles inextricables. La terreur avait beau le consumer, il continuait à ne pouvoir nier la grâce trouble, le charme élusif et changeant, insidieux, bouleversant même, qui distinguait Léon de ses congénères qui, tragiquement soumis aux processus superficiels du monde dimensionnel, ne pouvaient approcher cette île du temps suspendu, cet ilot inconnu où Octave se sentait affreusement démuni. Au détour de ce plaisir aussi invariable que réconfortant, il crût saisir l’origine de son trouble, mais elle lui échappa de peu, encore, laissant à son corps fatigué le loisir de forger le fer de ses muscles pétrifiés.

Lorsque Léon saisit ses poignets, il lui jeta un brusque regard, à l’orée d’une soumission bien plus profonde et éperdue que l’illusoire contrôle auquel il lui avait fait quelques allusions. La poigne fut si sévère qu’elle avorta provisoirement le plasma de sa pensée et Octave ne put que déglutir péniblement, laissant ses bras raidis et à la fois indolents aux aléas des caprices de l’étudiant. Il était cependant certain, malgré l’agitation dont il était sujet, à peu de choses près, que son visage n’esquissait pas la moindre insinuation au chaos qui régnait sur son existence immédiate, illustrant le très habituel air de défi qui le protégeait de toute suspicion. Où avait-il eu la tête, se demanda-t-il nerveusement dans un soubresaut de miraculeuse conscience. Il décela dans sa propre question un début de brève réponse à sa tourmente et cela sembla l’apaiser au point de lui permettre une observation bien plus fixe du visage étudiant que ce à quoi il s’était senti capable jusqu’alors. Léon lui parût plein d’une fougue déterminée, comme si la peur récemment éprouvée lui avait fourni quelques révélations, là où Octave se trouvait absolument perdu. L’inverse pourtant aurait dû se produire : c’était un sujet dont il connaissait tous les mystères, et pourtant, doucement et à sa façon, c’était Léon qui maintenant le guidait. Il le regarda encore plus attentivement sourire, puis ordonner tel un petit maître. Il obéit lentement, fit ce qui fut dit, penchant la tête sur le côté, les yeux à nouveau perdus dans le vague. Il n’eut même pas à l’esprit de grimacer lorsque Léon irrita l’épiderme marquée de sa gorge d’une nouvelle attention, les moindres de ses réflexes s’étant effacés au profit d’une indolence paresseuse et terrorisée. Il y comprenait si peu que l’effroi devint progressivement comme une seconde nature, un état si inné des choses qu’il n’y prêta pas plus grande attention que si ce fut les effets d’un quelconque poison prit volontairement. Léon tentait d’effacer quelque chose ; Octave reconnaissait bien là la succion nécessaire pour une tout autre rougeur. Son esprit tenta de s’y abandonner, comme à une preuve de tendresse, mais n’y parvint pas, restant en retrait et contemplant les quelques instants précédents, lorsqu’il avait mis à exécution l’idée saugrenue d’initier un adolescent à des jeux qui n’étaient pas de son ressort. Il ne comprenait pas bien ce qu’il avait essayé de prouver, ni ce que Léon essayait de prouver à présent, en créant de nouvelles marques. Sa tête bascula docilement lorsque les dents attaquèrent l’autre creux veiné dans un concert de tiraillements humides et de morsures doucereuses. Il était si odieusement tendre et possessif. Octave le sentait avec les battements de son cœur à quel point ses poignets étaient étreints. Avait-il en fait si peur d’avoir corrompu quelque chose dans l’âme de Léon ? Perversion dont il se protégeait inconsciemment en tentant de donner un autre sens à ce qui, à défaut de pouvoir se faire effacer de sa mémoire, ne pouvait disparaître de sa peau ? Il ne pouvait nier, après tous ces regards confus et apeurés, que Léon faisait preuve d’une belle prestance et d’une incommensurable bienveillance à son égard. A cette pensée, quelque chose se révolta brusquement en son ventre. Il poussa le vice à son comble, ferma les yeux et tout en luttant contre l’extrême tension, se concentra sur la langue qui lapais son cou. Trépignant, palpitant, Léon glissait sur sa peau avec une volupté égale à la violence subie, son cœur magnanime tentant de soigner ce qu’il apparentait à une blessure plus grave. Ses sourcils s’arquèrent, soudain désespérés par une si belle grâce. Il était d’une gentillesse rare, d’une patience qui se révélait là où on l’attendait le moins et pourtant, exactement quand elle était nécessaire. A peine se fut-il vaguement abandonné à ce début de confiance qu’un monstre gronda dans ses entrailles et ne fit de son ventre qu’un bloc de fer fondu. Léon déjà se reculait et posait une patte de velours sur son torse, lui jetant un regard particulièrement long et contemplatif. Octave baissa la tête et releva les yeux, éprouvant avec difficulté l’attention un peu trop insistante que l’étudiant lui portait, ayant du mal à retenir la fissure qui menaçait de le déchirer bien mieux que n’importe quel bras tordu dans son dos.

« Il y a une part sombre en toi. Je crois que tu acceptes la violence comme une amie en qui tu as confiance et qui ne t'a jamais surpris, comme si tu pensais la mériter. Tu la travesties en plaisir parce que c'est plus facile que d'avouer que tu ne penses pas mériter la moindre marque de tendresse… »

Violemment, il rougit ; ou perdit toutes ses couleurs, il ne savait plus très bien, ne distinguait plus les vagues de chaleur ou de froid glacial qui hérissaient ponctuellement sa nuque. Le baiser, la morsure, le chavira et lui fit tourner la tête. Bon sang, de quoi avait-il si peur ? De desceller en Léon l’ombre d’une hésitation ? Une étreinte, un baiser pour mieux étouffer ses propres angoisses, ce regard de crainte qu’il lui avait lancé après l’avoir étranglé à pleine paume ? Il savait que Léon n’était pas un bon menteur, que son émotion était comme une vérité absolue et chaque caresse risquait d’être tant la preuve que l’infirmation de son attachement. A chaque fois qu’Octave l’avait vu se rapprocher, il avait craint d’y découvrir le frémissement imperceptible de la honte ou de la gêne, sans aucun lien avec quoi que ce fut d’autre que sa présence à lui. Alors, les explications de sa tare, il n’avait aucune envie de les écouter et souffrait de chaque mot comme s’il fut définitif, attendant le prochain avec angoisse. Tout faisait mal, et rien ne soulageait, même pas son indulgente et séraphique compréhension. Tu aurais dû prendre ma gorge, se dit-il fébrilement, et la serrer encore plus fort une deuxième fois ! Mais Léon parlait, le désœuvrait complètement un peu plus à chaque fin de phrase et continuait à lui prêter une querelle avec la tendresse. Ne pouvait-on donc pas simplement se complaire dans l’impuissance volontaire ? Fallait-il nécessairement être en froid avec le thé pour préférer le café ? Mais Octave ne trouva rien à retorquer car l’air lui semblait être aussi lourd et dense que de l’eau, noyant sa gorge d’un liquide où ces cordes ne pouvaient pas vibrer. Il jeta un regard penaud à l’étudiant, s’en voulant de ne pas pouvoir le confronter, ni de se blottir contre lui comme il l’aurait voulu, avec l’absolue certitude d’être… D’être quoi, en fait ? Léon l’enlaça, l’allongea sur le lit et Octave s’y sentit choir comme la lourde ancre d’un énorme paquebot s’enfonçant dans la nuit noire d’une mer sombre. Il s’en voulut encore plus de ne pas être réceptif à ce que Léon s’évertuait à lui prouver. Pas qu’il ne l’eut pas compris ou pleinement accepté, mais une limite invisible et solide comme un fond de bouteille l’empêchait de s’y abandonner. Il l’embrassait pour ne plus lui faire du mal ; cette douleur l’avait effrayé et il ne voulait plus s’y confronter, préférant seulement le désirer. Seulement ? C’était déjà tant. Plus que ce qu’Octave aurait pu espérer. Son cœur se serra, ralentit sensiblement, artificiellement. Il faisait l’exacte contraire de tout ce que ces inconnus anonymes ne lui avaient pas accordé : ce dont il avait besoin. Léon, instinctivement, plutôt que de consentir à sa demande aveugle, se trouva suffisamment honteux de ce qui lui était demandé pour ne pas accepter de trahir son âme généreuse. Il l’embrassait, le caressait et le dominait avec un respect pour son indigence que bien peu avaient su manifester. Plutôt que de s’y abandonner pour voir briller dans les yeux de l’autre un peu de cette brûlante et irréductible passion à n’importe quel prix, il préférait considérer la voie de ses exigences les plus intimes. Léon le voulait, le croyait digne d’autre chose que la superficielle concupiscence, qui libérait son poison dans les cerveaux engourdis. Il lui souhaitait plus d’application dans le plaisir, plus de renoncement. La peur pourtant ne partait pas. Ni avec le tendre baiser, ni avec les caresses qui s’en suivirent. Pire, Octave éprouva un mal-être à mesure que l’étudiant dévala son torse, entretenant avec de plus en plus de mal l’apparence d’une respiration maîtrisée. Lui non plus, ne saurait mentir très longtemps à présent. Il fut si concentré à conserver un semblant de prestance – dont il ne comprenait pas le sens non plus et le vivait comme un réflexe inné – qu’il manqua quelques bribes du temps immédiat et frissonna lorsque le regard planté vers le plafond, il sentit Léon prendre soudain sa main, ne se souvenant plus à quel instant ils s’étaient retrouvé ainsi allongés.

« Tu ne m'effraies pas. Mais ce soir, il faut que je te le dise. Moi... moi c'est comme ça, que je me sens bien. Tu veux bien... passer tes doigts sur ma joue ?... »


Puis il répéta presque mot pour mot ce qu’Octave lui avait ordonné plus tôt. La main de ce-dernier fit quelques mouvements hagards sur la joue étudiante, mais s’arrêta au bout de seulement un ou deux frottements. Il ne sut si c’était la copie conforme du phrasé, susurré sur un ton bien plus suave, qui fissura la brèche nécessaire, mais son cœur se dilata soudain avec une tellement violence qu’il faillit être asphyxié pour de bon. Sa respiration s’arrêta tant il ne put se résoudre à bouger ses poumons-mêmes car il comprit soudain que la tension qui faisait vibrer son corps n’étaient que des tremblements répétitifs qu’il tentait tant bien que mal de contrôler. La raideur de ses muscles était telle que chaque mouvement en était douloureux ; comme pris dans un long spasme jusqu’alors inconscient, ses membres se mirent soudain à gémir. Une fraction de seconde plus tard, le destin se mit en branle, déversant tout ce qu’il avait dissimulé à son propre regard dans une violente convulsion de l’âme. Un soudain et tout à fait inattendu sanglot secoua tout son corps. Malgré une force de volonté proprement athlétique, l’ironie que lui inspiraient ses propres débordements d’émotion excessifs et son mépris pour les chiffes pleurnichantes, Octave se comprit proprement incapable d’arrêter cette irrépressible accès du cœur. Il retira brusquement sa main du visage de Léon et avant qu’un autre sanglot ne déforme son visage brûlant – ou absolument vide de tout sang -, il replia ses coudes au-dessus de sa tête et cacha sa honte derrière ses avant-bras croisés sur ses yeux. L’incoercible accès atteignit à cet instant-même un degré quasi épileptique, avec un brusque mugissement qui lui secoua le corps et d’intarissables ondes qui empêchèrent l’air de pénétrer ses poumons. Aucune larme n’eut l’idée de couleur et pourtant, il continuait à être convulsé de sanglots secs et effrayants, comme si à n’en plus pouvoir, tout son être s’était contracté pour se libérer de l’horrible contorsion de son âme. Son dos se cambra, tandis que son ventre continuait à convulser d’une respiration laborieuse et de tous les efforts dont il fallait faire preuve pour ne pas simplement se disloquer. Ce qui tordit encore plus ses membres fut sa désespérée tentative de dissimuler tout cela derrière ses bras noués sur son visage et que toutes les forces tendaient vers le bras, vers l’abandon. La blessure continuait à s’épancher, invariablement, sans qu’aucune de ses tentatives ne parvienne à la refermer, comme si les bords en étaient devenus subitement trop courts pour contenir quoi que ce fut. Dans un geste souple dicté par la précipitation, Octave se redressa brusquement pour soulager les soubresauts de plus en plus violents de sa poitrine, esquivant habilement la tête de Léon pour ne pas lui faire mal. Il couvrit habillement son visage des deux mains et continua un temps qui lui parut interminable à haleter de sanglots involontaires et déments. Sa paranoïa lui donna l’illusion que quelque chose lui frôlait le bas du dos et que ce fut simplement le pli du drap ou les phalanges avancées de Léon, Octave se cambra violemment, ne réfléchit pas et gronda brusquement entre deux hoquets :

« Je vais mourir si tu me touches. »

La sensation ne disparut pas… ou bien était-ce son fantôme qui brûlait sa peau à présent ? Il n’avait pas la force, se sentait incapable de devoir considérer autre chose que son propre corps grelotant de fièvre. De surcroit, il ne parvenait pas à reprendre son souffle, tandis que cette brève menace avait fait redoubler sa plainte sèche. Il avait eu horriblement peur pour Léon, peur de ce qu’il en penserait, mais il avait surtout dérisoirement sous-estimé sa sincérité, même lorsqu’elle ne le concernait pas. Certains fuyaient, bien peu d’ailleurs, mais la plupart d’entre ceux qu’avait connu sa jeunesse adolescente s’en étaient accommodés avec un égotisme barbare qui ne songeait pas tant à ce dont ce corps pouvait bien avoir besoin, mais ce qu’il avait à offrir, et si choyer son propre égo devait passer par quelques sauvageries, qu’il en fut ainsi. Ils acceptaient sans comprendre, ni même chercher dans les gestes démonstratifs ce que ces doigts serrés autour d’une corde l’étranglant pouvaient avoir à révéler. Voilà, Léon avait eu le choix de partir, ou de jouer le jeu. Le jeu. Cette démonstration de force n’avait été qu’un jeu, comme cela l’avait toujours été, quand bien même la vérité s’y dévoilait un peu. Il aurait même plus facilement accepté son abdication face aux dérives des désirs, et ses armes posées à ses pieds pour ne plus avoir à en faire usage. Mais dès lors que Léon l’avait pris dans ses bras pour s’assurer de leur commune constance et de l’infinie douceur qu’ils nourrissaient l’un envers l’autre, Octave fut habité par une authentique terreur. Les uses et coutumes l’avaient perdu momentanément dans la contradiction d’une bagatelle provoquant son soudain déchirement. Mais il comprenait maintenant que cette peur extatique et paralysante n’avait été que la pathétique et impitoyable conscience qu’en s’offrant ainsi aux yeux nuageux, sans le souffle et grisé par le plaisir de la possession, il lui avait laissé un béant exorde à ce qu’il y avait de plus intime et enfoui en lui. Par sa tendresse, Léon n’avait pas donné crédit à ses prétentions, ni à ses illusions, quand bien même furent-elles le reflet d’une vérité. La douleur avait toujours été présente d’une façon ou d’une autre, et donc souvent reléguée aux aléas d’un destin qui imposait de donner bien plus que ce qui était reçu en retour. Parce que sa belle nature était si prompte à l’écorchure, les affres de Léon avaient bénéficié de son plus insistant sérieux, sans jamais songer qu’en retour, l’étudiant puisse considérer ses blessures avec tout autant d’application, alors même qu’Octave n’y accordait qu’un regard résigné et ironique. Plus que jamais, il avait eu peur de ce que Léon avait décidé de voir en lui, quel sens il avait donné à son geste, et quelle vérité il y avait lu. La terreur l’avait saisi à l’instant même où il avait compris être à la complète merci de son opinion et de son jugement. Si Léon avait accepté son illusion comme le reflet d’un plaisir vaguement déviant, Octave ne se serait pas senti en danger, seulement amusé ou contrit que l’étudiant ne se prête pas à l’exercice par manque d’envie ou d’expérience. Mais Léon avait descellé en cette asphyxie absolument banale quelque chose qui n’avait aucun rapport avec ses propres desseins, mais tout avec ceux d’Octave. En cela, il l’avait mis à genoux, puis fait trembler de tout son être d’être trop nu. Par son regard cru et sa tendre étreinte, tentative de résoudre en lui ce qui le poussait naturellement à l’éternelle bravade et aux concours de compétences, Léon l’avait déshabillé de sa peau et laissé les milliers regards de l’existence agresser son être mis à vif.

Octave pressa d’une main tremblante ses doigts contre ses paupières closes et les écrasa jusqu’à n’en voir qu’un kaléidoscope multicolore. Un énième sanglot le secoua, brutal comme une quinte de toux et tout aussi rêche, exalté par sa pensée qui faisait perdre pied à tout ce qu’il avait tenté de maîtriser sans savoir de quoi il s’agissait. Il avait essayé d’être discret et de faire le moins de bruits possibles, mais quelques spasmes étaient parvenus à lui arracher un hoquet guttural et incontrôlé. Ce n’était que de la lâcheté. Un cauchemar où chaque geste que Léon faisait était si proche de son âme qu’il craignait à tout instant de périr d’une trop plein d’émotions. Il l’avait craint pour son pouvoir, et tout le mal qu’il pouvait en faire, et toutes les choses misérables qu’il pouvait découvrir en réfléchissant un peu, et toutes les conclusions qu’il pouvait en tirer, et toute la souffrance qu’il pouvait causer à son cœur qui s’était soudain vu perdre tous ses blindages. En une fraction de seconde, sont entité entière s’était transformée, avait changé de structure pour n’être qu’une feuille de papier à cigarette, menaçant de se consumer au moindre mouvement un peu trop brusque, à chaque frottement insistant. L’illusion avait été cruellement retournée contre lui et dans sa tentative de livrer quelque chose de caduque et d’effrayant, il n’était parvenu qu’à se retrouver sans la moindre défense. Il aurait mieux subi une claque, qui aurait fait appel à son sang-froid, qu’à la libératrice compréhension. Il en voulait à Léon d’avoir cherché plus loin que ce qu’il avait voulu montrer, d’avoir tiré des conclusions beaucoup trop intimes pour la petite démonstration de force à laquelle ils s’étaient livrés. Il aurait dû rester à la surface, ne constater que sa propre crainte et ses limites dans la douleur qu’il était prêt à affliger, ou accepter à tirer profit de ce qui faisait insidieusement vibrer le bibliothécaire. Léon l’aurait brutalisé et Octave ne s’en serait senti que plus fort et libéré. Mais l’étudiant avait choisi de voir ce qu’il y avait à compenser, à tel point que le personnage élusif et visqueux du bibliothécaire sembla lui échapper, pour plonger dans des eaux qu’il préférait sonder seul tant elles étaient noires et profondes. Il avait déguisé tout ce qui pouvait l’être afin de n’incommoder personne, et avait fini par maladroitement exhiber de sa nature ce qui était encore en vie. Jane était morte, Cassidy était partie, sa mère n’était plus la sienne, mais celle d’un adolescent trop docile, ses dépravations sexuelles n’avaient rien d’un mystère pour quiconque s’attachait à les trouver ; il pouvait en parler de tout cela, de tout, sauf de ce qui était encore vivant. Son rapport à la douleur et à ce qu’il avait vécu était une pierre angulaire

La tension avait fini par s’estomper, diluant sa perception du temps, aussi Octave ne fut-il pas capable de dire combien de temps s’était écoulé entre son premier sanglot et le dernier. Beaucoup, ou peu… Se connaissant, il était tenté de dire peu, car sa nature souffrait bien mal les exagérations et avait du tout mettre en œuvre pour recoudre ce qui avait été décousu. Néanmoins, dans le tourbillon cataclysmique de son aliénation, il n’avait rien su distinguer jusqu’au dernier moment où il sentit subitement son corps se détendre, et la seule chose qui secouait son dos ne fut plus que sa respiration haletante. Quand bien même son trouble n’avait pas perdu en ampleur, son corps commençait à sévèrement abdiquer et la tension le délaissait progressivement, à chaque secousse qui soulevait ses membres de spasmes nerveux. Il avait atteint une catharsis qui l’abandonna sans aucune force, et ce fut des yeux où une fatigue froide le disputait à de larmes tout aussi froides qu’il tourna en biais vers Léon, observant en tapinois les détails de son anatomie assise d’un regard fuyant. Il n’avait pas pleuré, mais plus il avait tenté d’essuyer l’humidité constante de ses yeux, plus la lame était revenue couvrir son regard d’une brume épaisse, sans jamais déborder. Il ne vit donc de l’étudiant qu’un relief flou. Il avait la sensation de devoir expliquer quelque chose, mais rien ne lui venait, à part le deuil à venir de ses multiples résistances et les louanges qu’il pouvait porter à l’incroyable sensibilité adolescente. Il tendit sa main, s’allongea presque en travers du lit et vint quérir celle de Léon. Il se pencha et embrassa tour à tour les phalanges précieuses. Tout en lui était de la même essence exaspérante et inébranlable. Octave maîtrisa son souffle, appliqua sa bouche doucement sur les doigts lisses, et en soigna chaque parcelle, les embrassant comme s’ils étaient tant de joyaux à polir. Il remonta et épousa la rondeur des jointures, éprouvant à quel point le creux venait si bien combler la forme de ses lèvres moites, puis continua sur le dos de sa main à choyer son seul trésor ; le trésor de ses songes. Il découvrit ses mains – et oublions ces histoires d’ongles rongés. Le pathétique du carpe, la grâce des phalanges exigeant des redditions agenouillées, qu’Octave leur offrait prestement, des regards embrouillés de larmes débordantes, des supplices d’adoration irréductibles. Il lui tâta le poignet comme si ce fut la tige d’une fleur et caressa, fou pacifique, les stries parallèles du duvet délicat qui ombrait l’avant-bras de son sauvageon. Puis il s’en retourna aux régions métacarpiennes : vos doigts, je vous prie.

Léon avait sur le dos de la main gauche une petite tache brune qui marquait également sa dextre. Il retourna sa paume vers le haut et plongea son visage d’aumônier en son sein pour en goûter le sel et l’extrême douceur moelleuse. Le désir de baiser ses mains devint la plus tendre des obsessions, tant Octave avait l’impression de rendre hommage à la tendresse avec laquelle il y avait accueilli son cœur. Soudain impétueux, il se redressa, tira sur les manches et le col pour débarrasser l’étudiant de son habit de coton. Au risque de devenir redondant, il longea ensuite son poignet, contourna l’angle plus vaste et bien moins délicat de son coude. Un hoquet le surprit, mais bien moindre que ceux qu’il avait éprouvés jusqu’alors, lui faisant poursuivre son doux voyage sans plus de considérations. Se penchant toujours davantage, il atteignit son épaule, longea le pli de l’aisselle jusqu’à la clavicule, déposant ses lèvres papillonnantes au gré de son envie, sans jamais le lâcher de sa pulpe gonflée par son accès de folie et de désir doucement retrouvé. Il ne pouvait pas, ou ne voulait pas parler, craignant encore que sa voix ne soit qu’un trémolo émouvant et pathétique, mais voulait absolument lui exprimer toute la gratitude soudaine qui l’avait envahi à mesure que la peur s’était fait exorciser de son corps en de multiples spasmes involontaires. Octave huma l’odeur délicieuse, sentit sa vie s’embraser. Dangereusement près du visage de Léon, il l’esquiva néanmoins, ne comptant pas s’y attarder et préférant aimer son corps encore un peu. Il substitua l’autre main, embrassa l’opale de sa peau suave avec douceur et une lenteur presque paresseuse. Il n’avait, lui semblait-il, plus vraiment à se préoccuper de l’ampleur ni de la raison de ses ambitions et se permit d’être outrageusement démonstratif dans les attentions engourdies qu’il prodigua aux mains sacrées. L’opacité de sa conscience n’était percée que par la certitude qu’il n’avait à l’égard de Léon qu’une infinie délicatesse qu’il fallait absolument la répandre sur tout son être avant le moindre malentendu. Ce n’était pas lui qui l’avait rendu triste, ce n’était pas lui qui l’avait fait sangloter. Il poursuivit le sinueux lustre laiteux de son bras, s’arrêta autour de la rondelette épaule, puis remonta son visage aux yeux baissés pour ne voir de l’expression étudiante que ses genoux repliés. Les interminables convulsions, ses tentatives de les retenir, tout avait du passablement défigurer son visage ; il le sentait vaguement gonflé, tavelé de rougeurs disgracieusement et les yeux injectés de sang à force de les avoir crevés. Octave soupira, sévère, puis releva lentement ses yeux vers le visage du très patient et très gentil jeune homme. Force était de constater qu’il n’avait plus vraiment peur de ce que Léon pouvait y lire, alors il le fixa simplement, sans apparats ni tentatives de paraître plus fort qu’il ne l’était. Son expression, que la fatigue émotionnelle avait marqué de sa flamme, était cependant dénuée de tristesse et revêtait la neutralité de ces instants suspendus entre deux révélations. Il observa soigneusement ce qu’il aimait : l’angle du sourcil, l’aspect replet et soyeux de sa paupière, le long battement de ses cils fuligineux, son nez droit et fin, ses narines siclées comme de la dentelle, sa bouche ourlée de tous ses vertiges, rouge et désirable, puis consentit qu’il ne connût Léon que très mal. Il n’avait fait que caresser la surface de ses nombreux chatoiements, découvrait à peine la générosité de son cœur, qui l’effraya semblait-il bien plus que n’importe lequel de ses accès de colère. Précautionneusement, il releva sa main, puis caressa la joue creuse du bout des doigts, comme ce fut demandé plus tôt. Son pouce en dessina le contour, puis ses phalanges s’y délièrent dans un mouvement répétitif et hagard. Le tandem glissa vers les cheveux et caressa la naissance de ses boucles noires puis, soudain timide, il cessa de soigner son précieux trésor et commenta d’une voix un peu trop monotone pour ses élucubrations :

« Je vais t’enlever tes chaussures. » Et c’est ce qu’il fit, lentement, relevant la jambe de l’étudiant sur ses genoux pour atteindre tour à tour les lacets de ses souliers. Deux claquements plus tard, les chaussures étaient par terre et Octave s’évertuait par opportunisme à caresser le mollet fuselé entre le froncement récalcitrant de son pantalon étroit. Il ne faisait pas comme si rien ne s’était passé, mais il n’en disait rien. Il savait que si question il devait y avoir, Léon la poserait, et quand bien même n’en fut-il pas capable, sa sensibilité était suffisamment sagace pour entendre l’essentiel. La main glissée contre le mollet de Léon, il retira rêveusement ses propres chaussures par une simple pression successive des talons, sans bouger davantage, ni se pencher. « Je ne peux pas répondre à tes questions, Léon. » Crut-il bon de préciser, seul témoignage de ce qui venait de se produire. C’était des questions qui avaient nourri son brusque soubresaut irrationnel, et qui donc n’avaient pas encore été résolues par sa propre compréhension. « Je ne sais pas. » Ses doigts atteignirent le genou, mais il ne put aller plus loin et se ravisa, revint sur ses pas et libéra sa main. « Mais je te promets, plus jamais je ne te forcerai à quoi que ce soit. » Un soupir de chien de chasse ponctua sa dernière pensée, non pas contrarié ni fatigué, mais résiduel de sa tension. « Je m’en voudrai beaucoup de t’avoir contrarié et je m’excuse. » Ceci fut dit sans égard pour sa brève éruption, mais pour tout ce qui était survenu en amont. « Je ne pensais pas que tu prendrais ça aussi… sérieusement. » Octave pesa le mot, sembla s’en contenter et l’y laissa. Le dos rond, couvant les jambes de l’étudiant sur ses genoux, il soupira à quelques reprises par à-coups pour libérer ce qu’il restait de son énergie, puis demanda en lançant un long regard à Léon : « Tu t’endormiras mieux si je te caresse les cheveux ? »

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[18 Dec 97] Discordances

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