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[13 décembre 97] Oppressions.

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Serpentard7ème annéePréfet
    Serpentard
    7ème année
    Préfet
AVATAR : Brant Daugherty
MESSAGES : 183

INFOS PERSONNAGE
SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Célibataire.
DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 4 décembre 1980 (Londres)
SANG SANG: mêlé
MessageSujet: [13 décembre 97] Oppressions. Mer 23 Mai 2018 - 23:39



__ On y va.

Si Léon devait résumer l'instant où la bulle de tranquillité avait volé en éclat, c'était par ces mots, prononcés par le bibliothécaire il y avait maintenant sept jours. Etait-il possible qu'il ne se soit passé qu'une semaine ? Allongé dans son lit en ce samedi matin, les yeux cernés de noir de n'avoir encore une fois pas dormi, il fixait le plafond sans vraiment le voir. Ses yeux gris semblaient perdus dans le vague, tout comme l'était son esprit lorsqu'il songeait à la soirée passée auprès d'Octave. Il aurait menti s'il n'osait pas reconnaître qu'il n'avait fait que ressasser tous ces instants, toutes les émotions qui l'avaient ainsi traversées et qui s'amusaient à venir frôler sa conscience, titillant sa raison pour qu'il parvienne à trouver une explication à tout cela. Le vert et argent poussa un soupire léger, étendant ses bras de chaque côté de son lit, paumes ouvertes, ayant complètement abandonné l'idée de fermer de nouveau les yeux. Tout comme l'idée de comprendre ce qu'il s'était déroulé ce soir là. Il se souvenait, pourtant. De la colère, d'abord, de ce flot ravageur qui l'avait animé et possédé et qu'il s'était empressé de déverser sur Holbrey qui, tour à tour, s'était vu accusé de tous les tords. De sa dispute avec Heather, du gouffre qui s'était profilé entre eux, d'Elène et de tout ce qu'il avait été capable de lui mettre sur le dos. Et quand les mots n'avaient pas semblé suffire, quand le bibliothécaire avait appuyé assez fort là où il avait compris pouvoir faire très mal, alors il avait choisi d'utiliser la violence. Exutoire de sa frustration intérieure et de la douleur qu'Holbrey avait fait resurgir. Geste stupide, aussi.  Le visage du Serpentard se chargea de culpabilité un bref instant en songeant à la joue bleuie et à l'oedème qui s'était emparé des lèvres d'Holbrey, jusqu'à ce que son esprit fatigué ne glisse vers l'autre émotion qui avait soufflé toute cette rage. La paix. Il s'était senti apaisé, de ce calme dont on ressent les effets qu'uniquement en constatant que tout à l'intérieur s'était tari. Plus de tempête, plus de vents déchirants ... juste l'accalmie. Oui, Léon se souvenait très bien de ce moment où il avait compris qu'il n'était plus vraiment en colère, ni plus tout a fait seul non plus. L'alcool avait beau avoir choisi cet instant pour se rappeler à sa conscience en embrumant assez bien le reste de la soirée, le vert et argent n'avait pas oublié ce qui avait provoqué le changement. De ce qui avait arrêté le vacarme intérieur jusqu'à le rendre complètement muet. Cette présence. Il n'était pas parti. Ses longs cils vinrent se refermer sur l'océan clair de ses iris, caressant ses joues, alors que sa respiration continuait à un rythme calme. Il avait envie, non plus que ça, il désirait ressentir de nouveau ... ça. Ca. Il n'arrivait pas vraiment à le définir, de toute façon et avait abandonné l'idée tout en acceptant qu'elle ne le réveille pourtant en plein milieu de la nuit. Lui caressant la joue d'Holbrey, lui refusant de fuire, lui faisant demi-tour ... regardant même le bibliothécaire dormir. N'y avait-il pas plus grande faiblesse que celle que l'on montrait au grand jour, lorsqu'un autre se penchait sur nos traits aspirés par Morphée ? N'y avait-il donc pas plus grand intérêt que de vouloir se saisir cette fenêtre ouverte sur l'âme de celui qui était alors si vulnérable ? Il inspira avec lenteur, laissant son esprit revenir quelques jours auparavant, tournant autour de ce sentiment de bien-être sans parvenir à l'attraper. Il s'échappait, lui filant entre les doigts. Il persista encore, s'exhortant au calme, ressassant encore une fois la soirée jusqu'a ces quelques mots. Tu me plais, vraiment. Beaucoup. . Qu'avait-il voulu dire ? Il se souvenait du regard vert incandescent, brûlant, si perçant que Léon avait tant de fois eue l'impression d'être un livre ouvert. De la voix, grave mais non moins douce, de l'intonation, de l'inflexion qu'il avait mis sur chacun de cinq mots. Mais la magie n'opéra pas et avec lenteur, il vînt enrouler ses bras autour de lui même, quémandant un quelconque réconfort. En vain. Cela ne marchait pas. Pourquoi cela ne marchait-il pas ? Il rouvrit les yeux, un éclair de frustration traversant ses traits fatigués alors qu'il se redressait de manière circonspecte et prudente, refusant de ne réveiller ses condisciples.

La bulle avait éclaté. Etait-ce pour cela que tous ces effets semblaient avoir disparus, à l'image du savon  qui retombait en goutelettes fines sur le sol ? Il s'assit avec lenteur au bord du lit, passant ses doigts glacés sur sa nuque jusqu'à venir appuyer à la racine de ses cheveux. Il se sentait épuisé, peinant à se réveiller chaque matin lorsque le sommeil capricieux ne le gagnait que quelques heures avant qu'il ne doive se lever. Chaque nuit, c'était le même combat inlassable contre les pensées oppressantes et les problèmes insolubles qui ne cessaient de remonter à la surface. Et chaque nuit, il essayait de retrouver cet état d'apaisement. Mais plus les jours passaient et plus il en venait à se demander si tout cela c'était vraiment produit. Ses pieds nus rencontrèrent le sol alors qu'il relevait la tête, parcourant le dortoir des yeux tout en jalousant ses camarades endormis, jusqu'à poser son regard sur le mur de pierre froide qui séparait le dortoir des garçons de celui des filles. Derrière, il le savait, dans le lit le plus à l'écart des autres, dormait Heather. Si proche et pourtant si loin. C'était une bonne définition de leur relation en ce moment. Ils ne s'étaient toujours pas adressé la parole. Il n'avait toujours pas réussi à imaginer correctement les excuses qu'il souhaitait formuler à son encontre, ni les explications qu'il lui devait. Ce temps de réflexion avait beau être nécessaire, Léon savait aussi qu'il se contentait avec facilité de ces longs silences, se cachant derrière afin de ne pas avoir à songer aux réponses qu'elle lui donnerait. Devrait-il réitérer les aveux lâchement balancés en pleine dispute ? Ou bien devait-il avouer les avoir brandit en guise de bouclier et ne plus être certain, à présent, de leur bien fondé ? Etait-ce quelque chose que l'on pouvait reprendre ? Voulait-il les rattraper au vol par peur de se voir la réciprocité lui être refusée, ou était-ce la profondeur de ce qu'il avait confié dont il n'était plus certain ? Il secoua la tête, lâchant la cloison des yeux, son regard se posant sur sa valise et sur l'insigne de Préfet qui trônait au dessus de la pile disparate de ses vêtements. Celle-là même qui avait été à l'origine de l'invitation auprès de Rowle afin de partager un cocktail de bienvenue aromatisé au Véritasérum. Et oui, l'humour, dans ce château, cela se cultivait à dose d'ironie et de sadisme. Quoi de mieux que de se montrer exécrable sous l'emprise d'une potion pour se mettre à dos la moitié de l'école, de danser tout proche de vérité que l'on ne voulait surtout pas être forcées de dire à voir haute et de voir tous ces imbéciles ne pas comprendre le danger qu'ils avaient courus. Parce qu'ils étaient en danger. Perpétuellement. Il n'y avait jamais de répits. Il n'y avait plus de bulle, plus de parenthèse, plus de présence. Seul. Il se sentait désespérément seul. Comprimé.  Oppressé. C'était comme si un étau lui broyait de nouveau la cage thoracique, l'empêchant de respirer convenablement, d'emplir ses poumons de suffisament d'air pour oxygéner cet esprit si torturé. Il releva la tête, refusant de voir le barrage de ses iris céder de nouveau au flot de peine qu'il savait garder prisonnier de son être. Avisa la fenêtre un peu plus loin et la rejoignit en quelques pas silencieux, se recroquevillant dans l'alcôve jusqu'à ramener ses jambes contre son torse, déposant sa tête si lourde contre ses genoux, le visage tourné vers l'extérieur et le ciel sans étoile. La lune, immense et majestueuse, trônait en solitaire dans la pénombre et il se laissa engloutir par l'immensité de la nuit. L'immensité de la solitude qu'il ressentait depuis que le bibliothécaire avait sonné le glas. On y va. Le trou béant dans sa poitrine semblait s'être réouvert et l'adolescent l'accueillit comme un membre de la famille que l'on est obligé de côtoyer mais qui, pourtant, nous blesse rien que par sa présence. La douleur sembla le transpercer sur place. Il n'y avait personne, ni ce soir, ni demain matin. Ni aucun des jours de la semaine. Seulement lui. La bulle avait définitivement cessé d'exister. Léon ferma les yeux, étouffant un sanglot silencieux. Il se sentait happé par la douleur, la fatigue, les questions, la peur. Sans pour autant réussir totalement à lâcher prise. Les minutes s'égrenèrent, la respiration se fit plus saccadée. Se calma sans raison, puis s'accéléra sans qu'il ne contrôle quoi que ce soit. Tout semblait douloureux. Le temps fila avec lenteur et il glissa finalement dans une torpeur dont il ne savait plus vraiment l'origine, un mélange de souffrance et de fatigue qui le laissa encore plus éreinté au petit matin.

Et toujours aussi seul.

Ce fut le soleil qui le tira de l'insupportable sommeil. Le dortoir était à présent baigné par la lueur du petit jour, toujours empli des respirations calmes et profondes de ceux qui avaient la chance de dormir. Léon les enviait presque avec une jalousie sauvage. Il se retînt de faire le maximum de bruit de justesse, sachant qu'il aurait été bien puéril de les réveiller parce que lui n'arrivait pas à se reposer. N'empêche. Au moins ne se serait-il pas senti aussi isolé. Il maugréa contre ses muscles endoloris et son corps frigorifié et se contorsionna afin de se remettre debout, récupérant dans sa valise ouverte des sous-vêtements propres ainsi qu'un jean, agrémentant la tenue du premier tee-shirt à manche longue blanc qui lui passait sous la main. Il n'avait pas daigné ranger la moindre chose dans l'armoire à la rentrée et il aurait peut-être dû y voir un signe. Poudlard n'était plus sa maison et il n'avait eu qu'une envie depuis septembre: la fuire. Partir. Loin. La douche brûlante délassa à peine l'adolescent qui se crispa de nouveau lorsque, par pure habitude, il accrocha dans la glace les cicatrices hideuses laissées par la main d'Alecto dans son dos. Elles étaient quatre, grossières, meurtrissant profondément sa chaire et si mal cicatrisées qu'elles laisseraient désormais de profonds sillons violacés sur la peau pâle. Léon détestait l'image qu'elles renvoyaient tout en ayant du mal à ne pas poser sur elles son regard blessé chaque fois qu'il se trouvait devant un miroir. Plus que des blessures, il s'agissait d'un souvenir. De quelque chose qui ferait poser des questions à d'autres et sur quoi il devrait fournir des réponses. Et ces réponses n'étaient d'autres que l'impuissance, la douleur, la peur, l'injustice, la colère et la honte. Il n'était pas certain de vouloir les offrir à qui que ce soit. Il passa sa tête dans l'encolure à col en V de son tee-shirt puis y passa les manches jusqu'à ce que le tissu doux ne recouvre totalement sa peau et ne vienne tomber sur le jean. C'était simple, sans fioriture. Comme tout ce qui constituait sa garde robe. Il n'allait pas en plus se torturer chaque matin sur comment se vêtir. Il avait suffisament à faire avec toutes ses autres préoccupations.

Il avala un rapide petit déjeuner, à peine entouré de quelques élèves aussi matinaux que lui avant de récupérer son sac à bandoulière et de se diriger d'un pas quasiment automatique vers la bibliothèque. S'il l'avait fuit tout au début de l'année pour éviter Holbrey, il se rattrapait de façon plus que correcte depuis le début de la semaine. Et ceci valait pour les deux : la bibliothèque et Octave, dont il recherchait à part presque égale le réconfort sans oser pour autant ne se l'avouer ainsi. Mais c'était chaque jour le même rituel : inlassablement, ses pas le menaient vers ce lieu et il passait le reste de sa journée à réviser ou lire, jetant parfois des regards vers le bibliothécaire qui veillait au calme du sanctuaire silencieux. Et continuellement occupé par d'autres. Léon n'avait jamais réussi à se retrouver seul à seul avec Octave depuis que ce dernier l'avait laissé dans ce couloir, entraînant l'inspecteur loin de lui et lui invitant ainsi une nouvelle retenue, et le lot de souffrance qui n'aurait pas manqué de venir après. Et ensuite ? Il restait des questions sans réponses, des phrases avortées, la bulle avait éclaté trop vite et il craignait presque de s'approcher de celui contre lequel il s'était appuyé toute la soirée, au sens propre comme au figuré. Alors, chaque jour, il revenait là et attendait qu'une opportunité ne se présente. En vain, visiblement. Il s'installa à la même table que celle qu'il avait prit l'habitude d'occuper toute la semaine, sortant ses livres ainsi que plumes et parchemin, se laissant tomber sur la chaise tout en étouffant à grande peine un bâillement derrière sa main. Ainsi qu'un juron en constatant que, quelques tables plus loin, un groupe de Serdaigle avait déjà entrepris de réviser pour les examens précédents les vacances de Noël. Ne pouvaient-ils pas... Réviser ailleurs ? songea-t-il avec mauvaise humeur tout en ouvrant d'un geste brusque son livre de sortilèges. Il déboucha l'encrier avec le même manque de délicatesse et entreprit de débuter son devoir, priant pour que la concentration requise ne l'arrache à ses pensées grincheuses. S'il y avait bien quelque chose capable de le happer avec assez de force pour lui faire oublier le monde extérieur, c'était bien cela. Alors il s'y plongea corps et âme, ne relevant la tête de son parchemin que pour tourner les pages de son livre de cours ou, plus rarement, pour aller fouiller dans les rayons afin de dénicher une information sur une question qui lui résistait. Une barrière s'était dressée dans son esprit, complètement hermétique au monde alentours et il aurait été incapable de dire si la moindre personne avait cherché à entrer en contact avec lui. Il n'était plus vraiment là, comme déconnecté de la réalité et n'émergea qu'en début d'après-midi, lorsqu'il déposa le point final de sa rédaction. La satisfaction le gagna pendant de courtes secondes lorsqu'il relu l'intégrité de son travail - qui était à son humble avis, plus que correct - puis le vide reprit ses droits et la morosité s'empara de nouveau de ses traits. Il leva les yeux de son parchemin, trouvant sans mal le bureau auquel le bibliothécaire était installé. Sursauta presque lorsque les iris verts croisèrent les siens, avant de regarder aux alentours et de constater la présence d'une multitude d'élèves autours d'eux.

Il avait mis du temps à comprendre. A saisir pourquoi il ne se sentait pas le moins du monde mieux lorsqu'il se retrouvait dans la bibliothèque, pourquoi la présence d'Holbrey n'avait sur lui la même emprise calme que celle qu'il avait constaté dans le bar, puis le lendemain matin lorsqu'il s'était réveillé. C'était tous ces gens autours, tous ces élèves qui l'empêchaient d'approcher pour poursuivre cette discussion qui semblait ne pouvoir être tenue qu'entre eux deux, sans oreilles indiscrètes. Cette bulle ne pouvait pas s'étendre s'il y avait des intrus. Et il y avait toujours tellement de monde dans la bibliothèque. Et Léon appréhendait tant de venir frapper à sa porte qu'il se contentait d'attendre une opportunité qui tardait à  se présenter. Sauf qu'aujourd'hui, il étouffait. Littéralement. Métaphoriquement. Dans tous les sens du terme. Il n'allait pas y arriver. Ce fut cela, qu'il aurait voulu qu'Holbrey lise dans le regard qu'ils échangèrent. Ce sentiment d'oppression. Le vide est revenu, semblait dire les grands yeux gris. Léon mit fin à l'échange visuel avant de ne trop s'y perdre, récupérant ses livres et les fourrant dans son sac, jetant un long regard sur les tables autours avant de quitter la bibliothèque pour aller manger. Ou de fuire les lieux en comprenant à quel point parler à Holbrey semblait devenir une réelle obsession. Non, il n'allait pas y arriver. Cette journée lui paraissait, pour il ne savait quelle raison, bien trop insurmontable. Il voulait retrouver cette sensation, ce calme, cette paix. Non, plus que ça. Ce sentiment d'avoir confiance en quelqu'un. C'était ça, qu'il voulait.

Il sauta le déjeuner, se laissant tomber sur le lit sans même prendre la peine de retirer ses chaussures, enfouissant la tête dans son coussin et fermant avec fermeté les yeux. C'était facile de dormir, il suffisait qu'il ne pense à rien. A rien du tout. Qu'il vide son esprit. Il poussa un long soupire avant de se retourner de nouveau, les yeux rivés au plafond, grands ouverts. C'était comme dire à un enfant de ne pas regarder à cet endroit là, cela dessinait une cible clignotante pour le regard espiègle et enfantin. Carrément inutile. Ne pas penser ? Autant enjoigner à toutes les questions de son esprit que c'était jour d'ouverture ! Il passa ses mains sur son visage, frottant ses joues puis ses yeux sans aucune délicatesse, jusqu'à faire danser des points lumineux sur le dessin de ses paupières. Depuis combien de temps n'avait-il pas réellement dormi ? Sans que l'ombre d'un cauchemar ne se profile dans son esprit, sans se réveiller en sursaut d'une chute imaginaire dont pourtant il ressentait l'impact jusqu'aux tréfonds de son âme ? Combien de temps sans avoir parfois les joues baignées de larmes dont il ne se souvenait du sentiment d'angoisse les ayant faites couler, mais pas de la cause ? Depuis combien de temps n'avait-il pas glissé avec délicatesse dans un océan de réconfort, jusqu'à se réveiller repus de soulagement et enfin reposé ? Il souleva sa tête avant de la laisser retomber avec plus d'énergie sur le matelas. Ca débordait. De nouveau. C'était amplifié par le manque de sommeil, mais les digues n'allaient pas tarder à se rompre. Encore. Il sentait l'état pitoyable arriver, celui qui allait faire de lui un être de nouveau acariâtre et sur le fil à longueur de journée. Celui précédent l'implosion, l'explosion. Il voyait le point de rupture se profiler à l'horizon, et cette dernière arrivait à vive allure à sa rencontre. Ce moment où tout allait finir par dire stop. Son corps, son esprit, le calme apparent qu'il essayait de conserver. Tout. Comment était-il sensé régler ses problèmes dans cet état là ? Comment était-il capable de trouver le calme nécessaire pour prendre une chose à la fois si il n'arrivait pas à dormir. N'était-ce pas sensé être un besoin vital ? Comment parler à Heather la tête froide, dans ce contexte désemparant de solitude, sans avoir à l'esprit de vouloir tout réparer, parant au plus urgent afin de se sentir au plus vite en meilleure forme ? Comment ne pas reléguer cette dispute au passé, quitte à arrondir les angles et à ne rien régler pour retrouver le confort de cette amitié ? Comment supporter tout les prochains évènements, tous ces malheurs qui ne manqueraient pas de s'empiler sans lui laisser le temps de reprendre haleine, si même son esprit ne pouvait pas être un refuge ? C'était de ça dont il voulait. Un refuge. Un endroit où il pourrait s'allonger tranquillement, une couverture sur les genoux, un livre dans les mains. En paix. Il avait dormi dans cette maison. Certes, l'alcool avait aidé. Mais pas que, n'est-ce-pas ? Non, il y avait eu autre chose. Bien plus, même.

L'après-midi défila dans la même torpeur que la nuit, l'adolescent alternant avec phase de somnolence et de remises en questions. Jusqu'à ce que le bruit de la masse d'adolescents rentrant du repas du soiree ne le rende réellement alerte et qu'il ne rouvre les yeux, une leur de détermination animant les iris clairs. Les opportunités, cela allait un moment. Il se redressa, ouvrant l'armoire vide lui appartenant et récupérant le manteau qu'Octave lui avait prêté la semaine précédente et dont il avait fait l'affront de ne pas le rendre immédiatement. Il le décrocha du cintre - sa première idée avait été de le jeter avec le même ménagement que ses propres affaires, sauf que le côté maniaque d'Octave avait, il n'aurait su l'expliquer décemment, retenu son geste - et l'attrapa dans sa main avant de remonter à contre courant la foule de Serpentards, s'engouffrant par la porte de la salle commune, son sac de cours passé à la  hâte sur ses épaules. Il avait l'air profondément fatigué, harassé et perdu, mais déterminé, lorsqu'il poussa de nouveau les portes de la bibliothèque pour retrouver sa table favorite. Il y avait encore du monde, ce soir, mais cette fois-ci il était bien décidé à attendre pour aller parler au bibliothécaire. Il n'y aurait sûrement pas d'autres parenthèses, ni d'autres présences réconfortantes. Peut-être même allait-il juste récupérer son bien puis que tout s'arrêterait là. Mais il ne supportait plus de rester comme ça, avec cette plausible solution de paix qui le narguait la nuit mais de laquelle il était incapable de s'approcher  en journée. Il avait été apaisé auprès d'Octave même après avoir tant brassé de rage, il avait réussi à dormir alors que tout avait semblé si noir avant. Et puis il y avait eu tout cet arbre des possibles, tous ces chemins qui avaient semblé si faciles à arpenter, cette voie de remise en question qui avait réussi à balayer tant d'introspection négative. Et cette confiance si vite donnée alors que rien n'aurait pu la laisser présager. Alors peut-être que cela ne voulait rien dire, peut-être que cette bouée n'en était pas une et qu'il se rendrait compte dans quelques heures qu'il était bien seul dans cet océan glacial. Mais il avait envie d'essayer quand même. Parce que là, maintenant, tout de suite, il ne voyait rien d'autre pour respirer de manière plus convenable.

Les heures filèrent jusqu'à ce que les derniers élèves ne daignent mettent fin à leurs révisions intensives. Léon lisait sans vraiment réussir à se concentrer un livre pioché au hasard, tournant de la manière la plus organisée possible les pages sans vraiment y trouver un intérêt, butant parfois plusieurs fois sur une phrase avant de se rendre compte qu'il l'avait déjà lue. Cela aurait pu tout aussi bien être rédigé dans une langue étrangère que cela n'aurait rien changé, à vrai dire. Le calme, le silence - enfin ! - le libéra du grimoire assommant et l'adolescent étira ses bras au dessus de sa tête avant de se lever avec lenteur, récupérant sur le dossier de sa chaise le manteau et se dirigeant  vers le bureau d'Holbrey. Un sentiment d'appréhension lui serrait le ventre, assez pour qu'il ne se détache de l'oppression perpétuelle qu'il ressentait depuis le début de cette journée. Qu'était-on sensé dire à une personne qui avait pris soin de vous en dépit de toute logique ? En dépit de tous les autres, même ? Et puis... qu'en était-il de ce curieux lien qui avait semblé s'établir ? Etait-il dû à la nuit, à l'alcool ... aux confidences partagées ? Existait-il encore aujourd'hui ? Voulait-il que... quelque-chose, existe, d'ailleurs ?

Il voulait respirer. Respirer mieux.

Il approcha de la porte, leva la main pour taper mais stoppa net son geste en entendant des éclats de voix. Féminine, à n'en pas douter. Le timbre d'Holbrey se mêlant à la voix cristalline. Léon recula avec la désagréable impression de tomber mal mais de ne pas vouloir fuire pour autant, terminant sa course dans la pénombre d'une haute étagère qui le dissimulait sans mal à la vue de quiconque. La porte s'ouvrit à la volée sur une silhouette gracile et à la lourde chevelure blonde, dont les traits auraient pu être angéliques si une grimace de rage ne les déformait pas. Cette dernière cracha quelques mots de plus avant de disparaître d'un pas précipité, seul bruit troublant le silence de la bibliothèque à présent vide. La lourde porte en bois claqua et Léon expira avec lenteur, réalisant avoir retenu sa respiration tout du long, reportant son attention sur le bibliothécaire qui venait d'apparaître dans l'encadrement de la porte. Le préfet déglutit avec difficulté, conscient d'avoir surpris un échange qu'il n'aurait pas dû, conscient également que cela n'était peut-être pas le moment pour venir déranger Holbrey. Ses yeux gris le fixèrent pendant de longues secondes, dévalant sur le visage qu'il se souvenait avoir épier avec fascination à plusieurs reprises. Le trouble était toujours là. Il ne savait pas si il en était content ou exaspéré. Mais l'oppression n'avait pas non plus désemplie. Il baissa ses yeux sur le manteau, hésitant entre rester dans la pénombre jusqu'à pouvoir s'échapper ou bien faire un pas en avant. L'étau se resserra lorsqu'il s'imagina retrouver le lit glacial de la salle commune. L'adolescent fit un pas en avant, attirant l'attention du bibliothécaire qui se retourna vers lui. Il leva lentement les yeux, ayant du mal à soutenir le regard vert avant de d'ouvrir la bouche puis de la refermer, toujours aussi perdu. Trop oppressé pour parler, il se contenta de rester immobile. De toute façon, Holbrey allait dire quelque chose, il lui faisait confiance pour ça.

Oui, confiance. C'était bien là le problème... ou la solution.



Dernière édition par Léon Schepper le Ven 29 Juin 2018 - 0:08, édité 3 fois
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SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Pas vraiment seul, mais presque.
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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Mer 30 Mai 2018 - 3:45

On ne pouvait pas toujours expliquer les choses. On n’arrivait pas à trouver les mots, et quand bien même Octave fut volubile tant dans sa phrasée que dans sa pensée, il butait sur le début. Par où s’ébaucher ? Ca semblait si long et étriqué. A commencer les explications, l’on se perdait trop vite dans tous les chemins divergents que proposaient les potentielles digressions. Alors on n’expliquait pas vraiment, on restait assis, véritablement seul, à écouter une dispute prendre vie par l’alliance de frustrations jamais avouées. C’était trop tard maintenant de toute façon et à l’époque, ce n’était pas le moment, c’était trop tôt, ou alors hors de propos. Elle fronçait légèrement ses sourcils en ailes d’oiseau à l’envol et il contemplait sans gratitude, en souffrant, hostilement, de l’heure tardive, de l’éclairage trop tamisé, de la simple et cruelle besogne. Une comparaison, que des heures d’amour caché, ne lui avaient pas inspiré, commençait ici, comparaison qui n’atteignait pas encore leurs deux personnes, mais qui exaltait déjà l’inconscience à fleur de peau qui se faisait respectueusement délaisser pour la dramatique et nécessaire ivresse d’une rupture. Pourtant, par soubresauts aveugles, il connaissait une naissante faim pour ce qui contentait la main, l’oreille et les yeux – les velours, la musique étudiée d’une voix, les parfums, et ne se rapprochait pas, se sentant mieux au contact d’un enivrant superflu, distant, s’esquivant autant qu’il le pouvait des mots durs, de l’injure, mettant des efforts et du temps pour se ressaisir à chaque facilité, si vite provoquée ou tarie par une beauté proverbiale. Deux longues jambes miel, au genou sec et fin, ne se hâtaient pas à sa rencontre ; des yeux bleus, riches de deux ou trois bleus et d’un peu de vert, ne fleurirent nulle part pour désaltérer les siens. La crinière lourde cravacha l’air dans un mouvement d’exaspération ultime et la Grâcieuse s’enlaidit de reproches faciles d’un ton attisé qu’elle destina à un meuble :  

« Tu souffles, tu dis que je suis injuste, puis tu ne réponds rien. Pourquoi tu restes si c’est si difficile ?
- Pendant que tu me tourmentes, au moins tu es là… »

Dit-il sans intonations, avec un écho pour le passé, mais sentant bien qu’aujourd’hui cela était loin de lui suffire, que les silences avaient passablement écorché le vernis de sa patience, tandis qu’il avait la sensation de donner bien plus qu’il n’en recevait en retour. Cassidy se renfrogna sans le regarder, car qu’y avait-il à répondre à quelqu’un qui ne désirait pas vraiment se battre. Bientôt, peut-être, allait-elle déployer un éventail de frustrations, mais pour l’heure elle demeura silencieuse, son extrême jeunesse se lassant vite d’inventer des querelles. L’orgueil allait éventuellement lui rappeler que son amant l’abandonnait un peu trop facilement, rebiquant son caractère farouche d’une dernière ingratitude. « Elle m’attend. Elle calcule le plaisir qu’elle peut espérer de moi. Ce que j’ai obtenu d’elle était à la portée de n’importe quelle autre passante. Mais cette petite-bourgeoise timorée se gourme quand je lui demande des nouvelles des mangemorts, fait des façons pour me parler de ses fréquentations passées, et s’enferme dans un bastion de silence et de pudeur avec l’évocation de notre avenir… Elle n’a appris de moi que le plus facile… le plus facile. Elle apporte ici, dépose et reprend en même temps que son vêtement, chaque fois, ce… cet… » Il se surprit à buter sur le mot « amour » comme une fourmi sur une brindille. Ainsi chargé, il se hâta vers l’étroit et obscur royaume où son orgueil pouvait croire que la plainte était l’aveu de la détresse, et où les quémandeuses de sa sorte buvaient l’illusion de la liberté. A quel moment avait-il perdu sa détresse ? Ainsi que tous les sentiments se diluant dans l’existence avec trouble, celui-ci avait grandi d’abord en tapinois, avant de s’imposer à sa pensée jusqu’à l’obnubiler complètement, mais toujours, demeurant sans réponses. Pourquoi ces silences lancinants ? Ces absences éternelles qu’elle s’empressait de moins en moins à justifier, ces yeux lourds et s’échappant aux siens comme tant de grains de sable. Elle lui avait refusé un aveu, laissant leur quotidien intime prendre le poids des ombres, jusqu’à le corrompre définitivement. « Elle n’a pris de moi que ce qui était facile. »

Bien entendu, pareille conclusion ne pouvait être parfaitement satisfaisante lorsque pour la baigner, il n’y avait que le silence. Malgré les livres lus librement, les coudes dans les oreillers, ou les expériences vécues, rien n’enseignait ni ne préparait suffisamment bien que quelqu’un pouvait périr dans un si ordinaire et pathétique naufrage. Les romans emplissaient cent pages, ou davantage encore, de la préparation à l’amour physique, l’évènement lui-même tenant vingt lignes dans la vraie vie comme sur le papier, et il fallait chercher en vain, dans la mémoire, le livre ou le souvenir où il était écrit qu’on ne se délivrait pas des sentiments et de de la confiance par une seule chute, mais qu’on en chancelait encore, par oscillations profondes et comme sismiques, pendant de longs et interminables instants… Octave était remonté aux racines pour découvrir à quel moment un nœud avait rendu l’arbre aussi tordu. Le jour de leur rencontre peut-être ? N’aurait-il pas dû insister sur ce débat fantoche qu’il avait créé pour la bagatelle de son ennui, et qui avait si bien mis la belle blonde dans l’embarras ? Au moment où il avait accepté de jouer le jeu, d’être son complice et de prendre son corps pour expier sa faute bien plus durement que ce qui fut convenu ? Quand il s’était laissé embrasser la première fois et, sentant le goût de la vengeance, avait décidé de la punir en retour de ses tendres caresses sans sentiments. Rétrospectivement, leur aventure semblait être une succession de bravades incessantes dont il créait et tarissait la flamme, profitant de la reconnaissance pour soutien dont elle n’aurait pas eu besoin. A quel point en fin de compte l’avait-il rendue dépendante de soi en inventant des obstacles à sa liberté dont elle se serait passée… La réflexion avait pris un tour neutre bien plus terrible que l’aveu préliminaire d’écarts anciens que les amants s’étaient pardonnés depuis longtemps. Comment Octave envisageait-il leur avenir concret, au-delà de l’idylle purement théorique et passablement utopique de leur union éternellement secrète ? Reconnaissait-il qu’elle risquait d’être inévitablement brisée, si leur relation devait se poursuivre ? Envisageait-il de vivre dans une dissimulation le jour où elle serait forcée au mariage, ou l’attendrait-elle si son destin la conduisait à Azkaban ? Etait-il résolu à priver Cassidy de son droit légitime à un mariage normale et à la satisfaction normale de ses ambitions ? Aux joies communes de l’existence qu’elle ne trouverait pas entre les bras d’un sang-mêlé, haï par son père, peu dévoué à la société, mais seulement à elle et à elle seule. Cela était-il seulement suffisant…  

Pourtant, malgré la voix de la raison, qui se faisait de plus en plus voie, il se sentait trahi par les préférences de Cassidy et son abandon passif, sans aveu ni explications, lâche dérive d’une relation qu’elle n’avait pas le courage de détruire en reconnaissant son abandon, préférant la voir se détériorer douloureusement. Et quand bien même ce fut pire que tout, elle s’y résignait de grâce tant qu’on ne lui demandait pas d’être la coupable, choisissant être le bourreau silencieux de l’impuissance plutôt que celui à qui toutes les responsabilités incombaient. Sans force à blâmer, ils en étaient réduits à cela : rester debout aux deux extrémités d’une pièce, sans se regarder, attendant que l’heure fasse son office. Octave avait soudoyé un nombre conséquent de représentants de l’ordre établi dans sa vie déréglée, mais ni lui ni Cassidy ne pouvaient acheter une civilisation toute entière, un pays tout entier qui sombrait doucement dans la folie. Mais surtout, lui ne pouvait pas soudoyer sa belle et malheureuse amante, car au-delà de sa loyauté, il n’avait rien de plus avantageux à lui promettre et cela le découragea dans ses revendications. Manifestement, sa modeste présence ne suffisait plus et l’intérêt s’amenuisait, la balance tanguant sans bruits ni fracas vers les avantages d’une liberté superflue dont elle bénéficiait par sa famille, plutôt que les permissions sincères de l’ombre. L’on disait que si l’affection était sincère, il était possible de rendre sa liberté à quelqu’un sans lui imposer les affres de son propre orgueil. Peut-être que dans cet éclat de sagesse, leur destinée avait définitivement bifurqué comme elle le faisait sans doute parfois la nuit, dans un lit inconnu de préférence, aux heures de grand bonheur ou de grand désespoir. Il existait peut-être quelque part d’autres bifurcations, d’autres suites possibles dans l’esprit-rêve, où Octave la suppliait à genoux de lui demeurer fidèle, où il abandonnait tout pour la subtiliser aux yeux du monde et de son passé pesant, toujours dans l’aveuglement, mais l’amour manquait cruellement à de tels sacrifices et pour l’heure, il suffisait. Lorsqu’il l’effleura du regard, elle lui parût coupable et après une longue attente, elle lui répondit enfin d’une petite voix sans teint :

« Je ne peux pas rester ici. Je ne peux plus.
- D’accord. »

Dit-il le plus calmement du monde et sans tenir compte ou même sans s’apercevoir de la grossièreté de ce propos, tant il avait depuis un certain temps su que le désastre était inévitable et surviendrait un jour à l’autre – affaire de temps ou plutôt de programme de la part du destin. Il se tint tranquillement et aussi résigné qu’un marin observant le naufrage de son bateau, mais pour l’heure incapable de se jeter à l’eau et mettre fin à ses souffrances, se contentant de regarder monter le niveau de la mer à ses chevilles. Mais comme le voulait un trait particulier de sa nature, même au temps de sa jeunesse, Octave était enclin à soulager ses accès de frustration et ses déceptions en proférant des formules grandiloquentes et énigmatiques qui faisaient autant de mal qu’un ongle cassé sur du satin – la doublure de l’Enfer.

« Tu vas rejoindre ton culbuteur français ? »


Elle le regarda enfin, l’éclat de la colère dans ses yeux pleins d’eau. Ils n’avaient fait que frôler la surface d’Antoine Lacroix un soir de septembre, mais la seule existence dans leur vie suffisait à justifier une jalousie à laquelle Octave s’abandonnait d’une façon irrévérencieuse et parfaitement grossière. Malgré, ou peut-être à cause de son impuissance, cette perspective-là était pourtant exaspération et torture. La sotte Cassidy venait de nerveusement ramasser ses cheveux en un chignon, ce qui donna à sa nuque un air insolite et vaguement médical. Vaste étendue blanche, cascade du cou dominée par une mousse de petites mèches blondes bouclées à la naissance de sa nuque… Tous ces petits détails rendaient son départ obscène, malpropre, intolérable. Octave n’aurait pas fait son surmâle soucieux et défiant si la jeune femme s’en était allée dans un couvant, mais elle rejoignait une vie où il n’était pas et qui lui fut décrite, tant par la parole de la douce que par ses propres divagations, comme bien meilleure que ce qu’il avait à offrir et c’était douloureux. Douloureux de savoir qu’un Antoine de pacotille allait la combler, elle et son père, elle et les mangemorts par son bon sang, sa belle stature et sa vie « comme-il-faut ». Une vie plus facile… Celle où il ne fallait pas se contenter d’un amant empressé à la promesse de bras réconfortants qu’au fond, elle pouvait trouver au sein n’importe quel croissant masculin un tant soit peu compatissant. S’il pouvait être socialement acceptable, ce n’en était que plus simple et l’absence d’arguments supplémentaires consuma notre petit bibliothécaire qui, l’échine courbée par son incivilité, secouait déjà sa lourde tête en signe de désapprobation, traçant de la pointe du doigt des riens désespérés sur la table du bureau, soupira avec des contractions visibles de la gorge. Cassidy de son côté sembla perdre tout pitié au contraire, ce qui était une colère méritée, et gonflait ses joues et arrondissait ses étroites épaules en queue de paon, s’apprêtant à être méchante derrière ses yeux délicatement plissés :

« Oui, père m’envoie en France les vacances d’hiver et peut-être plus travailler avec Lacroix.
- Alors… on ne peut plus rien pour nous ? Plus d’espoir, n’est-ce pas ?
- Tu es déjà mort, Octavius. »

Il eut le sentiment qu’elle lui faisait payer quelque chose, sa jalousie peut-être, ou une maladresse antérieure. Etait-ce un constat vengeur et sans pitié ou un reproche métaphorisé ? Car en un sens, effectivement, il savait que quelque chose de profondément enfoui était mort en lui, sans qu’il ne parvienne à en identifier la nature exacte. Il lui rendit son regard brûlant, souffrant et coléreux. Des profondeurs vertigineuses du souvenir remonta une douleur qu’il ne comprit pas sur l’instant, mais lui serra le cœur comme s’il venait de perdre une part essentielle de leur intimité de façon définitive et sans retours. La rougeur monta à sa figure pâle, une eau piquante mouilla brièvement ses yeux et il fouilla des dix doigts sa chevelure, se rendit pareil à un furieux qui sortait d’un pugilat, haleta et ragea tout haut, d’une rauque voix enfantine :

« Encore ton père ! Toujours lui.

- Arrête, Octavius.
- Il m’a cassé une clavicule ! »

Octave se rendit compte qu’il avait protesté sur un ton trop haut, et faux, de gaminerie. Les yeux bleus, saillants de Cassidy le transpercèrent et il supporta mal un regard qui lui parut net, dévoilé, nettoyé de la bué insolente et protectrice derrière laquelle vivaient, au milieu de l’intimité, les amants pleins de secrets. Les rôles s’inversaient doucement et ce manque de confort dans celui du soupirant tragique exhorta le bibliothécaire au silence réfléchi. Sa propre impuissance l’éblouit, tandis qu’il se réfugiait pitoyablement dans les derniers retranchements pour ressusciter en la douce blondeur un peu de compassion, dont il n’avait au font pas besoin. L’attaque d’Andreas ne l’avait pas embarrassé au point de jouer les martyres, mais Cassidy le regardait maintenant de haut, sans pitié ni amour, comme s’il avait cessé d’exister et cette réalité-là l’effrayait comme on l’était par celle de la mort. Disparaître, c’était mourir un peu. Mais Cassidy le châtia d’un visage contrarié aux sourcils froncés, comme s’il la forçait à considérer un petit détail ennuyeux dont elle se serait bien passée. Puis soudain, elle lui fit face, comme un animal, effrénée, empourprée de courroux. Sa tignasse s’ébouriffa comme le pelage d’un chat irrité et il n’y avait de sa figure plus que la bouche, rouge et sèche, un nez court et élargi par un souffle coléreux, ses deux yeux d’un bleu de flamme :

« Tais-toi, tu te plains, tu parles de peine, toi qui m’as trompée, toi le menteur, le menteur qui m’a délaissée ! Tu n’as ni honte, ni bon sens, ni pitié ! A chaque fois que je te retrouve, c’est pour supporter tes regards absents !
- C’est moi qui suis absent ? Et arrête de crier…
- Non. D’abord nous ne sommes que tous les deux, et puis je veux crier ! Il y a de quoi crier, je pense ? Tu t’offusques de je ne sais quoi alors que c’est toi qui n’es pas là, alors que c’est toi qui ne m’aime plus ! »

Elle se tut et toussa, rouge jusqu’à la naissance de la gorge. Deux petites larmes glissèrent de ses yeux, mais elle était bien loin de la douceur et du silence des larmes. Elle avait raison, il ne l’aimait pas. D’ailleurs, ils se demanda un instant s’il l’avait un jour aimée, pour l’entendre dire ce fatidique et évolutif « plus ». C’est toi qui ne m’aime plus. Ce simple constat le ramena à la stupidité de sa jalousie et Octave se ressaisit de son agacement d’une façon paraissant trop abrupte pour être naturelle et sincère. Cassidy avait été sa belle maîtresse, mais une fois qu’on lui pointa le vide, tous les autres sentiments vindicatifs perdirent de leur sens là où il n’y avait rien d’autre qu’une tiède affection et un insignifiant regret. Il faillit tendre un petit mouchoir à la jeune femme lorsqu’elle s’essuya les joues du revers de la main, mais s’abstint, sentant qu’elle ne désirait pas de sa pitié. Le calme marmoréen qu’il éprouva à nouveau lui-même ne le surprit pas : le ridicule d’un duo larmoyant avec sa maîtresse obstruait opportunément le conduit naturel des émotions. Son silence aggrava les choses et fut fatidique, car du désespoir, Cassidy s’empourpra d’une haine pure. Octave voulu la rassurer au moins sur le début, mais dès que les mots affluaient à sa bouche, qu’ils furent bons ou mauvais, chacun prenait le goût du mensonge éhonté et il demeura muet pour ne pas mentir. Caressant de l’index dans un incessant mouvement de va-et-vient le bord muet mais lisse et réconfortant du bureau d’acajou, il entendit avec horreur le sanglot qui secouait tout le corps de Cassidy, mais ne s’aventura pas à y deviner un déluge de larmes. L’entendre soudain déborder, alors qu’elle avait été bien digne jusqu’alors, l’emplit d’une honte qui garda son regard ailleurs. A quel instant avait-il décidé de leur mentir à tous les deux ? A quel moment fut-elle suffisamment touchante pour qu’il en vienne à se tromper à ce point, tant il était vrai que la sensualité était le meilleur bouillon de culture des erreur fatales. Son cheminement le laissait perplexe et désabusé, incapable de se justifier sur quoi que ce fut, et surtout pas de son impardonnable émotion. Avait-il simplement pris plaisir à voir l’impatience de Cassidy, se laissant troubler par cette impatience, l’imbécile, se permettant, en crétin, de murmurer à son oreille, comme pour prolonger la flamme libre, neuve, abricotée de l’anticipation… ? Il n’était pas douteux qu’en invoquant le prétexte de la liberté pour approcher Cassidy de son lit, Octave avait eu moralement tort. Mais en tant qu’artiste et gentleman, il savait que l’agrégat de mots qui étaient sortis de sa bouche avaient été vulgaires et cruels, et ce n’était que parce que Cassidy n’avait pu admettre qu’il fût l’un ou l’autre qu’elle l’avait cru. Des excuses maintenant ? Pathétique. Pour une fois, il ne sut quoi dire, tant sa propre confusion l’empêchait d’être honnête jusqu’au bout.

Cassidy avait savouré chaque bouchée, chaque gorgée, chaque mot drôle, chaque sanglot, et peut-être qu’Octave s’était émerveillé de l’incarnat velouté de ses joues et de l’azur limpide de ses yeux fardés comme pour une fête, auxquels un diadème de cils épais d’un noir bleuté dont la courbe s’allongeait sur la commissure des paupières ajoutait une oblique arlequine. Elle lui avait été si joliment et désespérément dépendante… avec regret et une soudaine lucidité, il reconnut que son orgueil n’y aurait jamais résisté. Ce fut cela, alors, cet amour présumé. Mais après tout ce qu’il avait appris sur sa mélancolique maîtresse, et au vu de ses propres dispositions maladroites, il ne pouvait maintenant que lui souhaiter d’être non pas celle qui se faisait abandonner, mais qui abandonnait.

« Je pourrai bafouiller quelque chose, mais il m’est impossible de justifier mon cœur ou mon honneur. »

Il entendit un gémissement prolongé, puis un mouvement et il releva ses yeux pour croiser l’étroitesse d’un dos courbé, fuyant. Il allait devoir conserver à jamais l’image compose et atrocement nette d’elle en train de s’éloigner, juste après qu’il l’ait si rudement encouragée à la déchirure. Devant ses yeux, elle allait éternellement se détourner de lui sans qu’il ne voie rien de son visage, et s’en aller encore, et encore, et encore. Cette image, qui avait pénétré en lui par un œil occipital, et qu’il ne pourrait jamais, jamais oublier, consistait en un choix et un mélange d’images disparates et d’expressions d’elle qui avaient fait sentir à Octave la douleur intolérable du remords. Il se savait fautif et l’esprit pratique allait à jamais associer ce regret à ce dos gracile dont il méritait le blâme jusqu’à la dernière once. Leurs querelles d’amant avaient été rares, brèves, mais suffisamment brutales pour former l’indestructible mosaïque. Il y avait eu le jour de leur rencontre, tressé d’une perpétuelle défiance ; puis le dévastateur dîner au restaurant qui les avait vu revivre dans la douleur tels deux soleils ; dans une tentative de garder leur secret intact, il s’était fait ennemi définitif en la récupérant à l’hôpital ; la fête d’Halloween où il y avait dit ces mots horribles… Tout cela se réduisait ce soir à un unique sentiment de culpabilité où chaque tristesse et défaillance n’était que le fruit de son odieux amour-propre. Pire s’en trouvait la conclusion si l’effort avait été fait dans un désir inconscient de contenter le dernier souhait de sa mirifique et absolument morte amoureuse. Revivre, se faire aimer et aimer en retour, mais voilà qu’il avait peut-être détruit quelqu’un dans sa quête aveuglée. Il n’était plus vraiment sûr de quoi que ce fut, maintenant.

Cassidy ouvrit la porte avec force et s’engouffra dans la nuit. La voyant disparaître, Octave la suivit par instinct, comme l’on tenterait de retenir la chimère dissipée d’un rêve en se forçant au sommeil. Il sortit sans grande conviction et d’un pas lent, accompagnant plus que suivant véritablement la folle évasion.

« J’aimerais mieux ne jamais t’avoir rencontré ! »

Assena-t-elle de loin, comme pour clouer définitivement le cercueil d’un passé sur le point d’être révolu. L’invective arrêta brutalement son pas et Octave s’immobilisa, le regard planté dans la pénombre jusqu’à s’en aveugler. Mais tout était noir, suintant et sans espoir. Une lassitude incoercible l’étouffa l’instant d’après, tandis que son esprit réalisait le caractère parfaitement définitif de cette séparation et la sincérité, colérique peut-être, mais largement légitime, des derniers mots prononcés. Il y avait là une contingence humaine qu’il n’allait jamais être en mesure de transcender, quel que fut le réconfort spirituel offert, à savoir que rien n’allait pouvoir faire oublier à Cassidy le stupre infâme et tourmenteur dans lequel il l’avait plongée. Tant qu’on ne lui démontrerait pas, à lui tel qu’il était présentement, avec son cœur vide, sa fatigue et sa moisissure, qu’il fut sans conséquence aucune qu’une jeune fille désespérée ait été torturée par un maniaque indécis, tant qu’on ne pourra prouver cela - et si on le pouvait, alors sa vie n’était qu’une farce – il ne voyait pas de cure pour ses remords. Il se serait mis à pleurer, ivre d’un passé chimérique et absolument faux, si un mouvement dans ses ténèbres n’avait pas avorté l’irrépressible accès lacrymatoire. Il tourna vivement la tête, davantage préoccupé à son donner une apparence suffisamment détachée pour ne rien laisser entendre, plutôt qu’à blâmer l’horrible garnement qui s’était introduit dans la bibliothèque après sa fermeture. Il sut pourtant qu’une trace indélébile demeurait sur son visage, de celles que l’on pouvait effacer à condition d’insuffler suffisamment de conviction en un sentiment d’emprunt, ce qu’il ne put se résigner à faire parfaitement. En se rendant compte, avec un retard flottant, qu’il s’agissait de Léon, il sentit un soulagement sans égal détendre son visage et il ferma les yeux un instant pour savourer le relâchement que sa présence lui permettait, et qu’un autre lui aurait refusé. Il voulut faire l’effort dans la foulée et offrir à l’adolescent ce qu’ils avaient abandonné en cours de route et sans se revoir convenablement, mais son entendement et les vibrations incessantes de son inquiétude restèrent loyaux à l’éclat blond d’une sourde douleur. Octave s’accorda une pause silencieuse, déviant son regard vers la lisière où la lumière des bougies se muait en obscurité et força l’adolescent à attendre son retour.

Après une soirée de mensonges à peine assumés, il ne voulait pas faire semblant une fois de trop et s’abandonna à une contemplation vide, ses yeux lourds et las à l’abri de paupières mi-closes. Tout en lui grelotait doucement, le forçant à une respiration lente puisque laborieuse, tandis qu’il se débarrassait péniblement de son mal comme un serpent de sa vieille peau. Bientôt, dans l’abysse de son impuissance, Octave vit son esprit délaisser le départ de Cassidy au profit de la curieuse présence du jeune homme, dont le regard perçant le renvoya à tant d’autres jetés en tapinois, lorsque trop d’élèves les eurent entourés pour que quiconque l’eut remarqué. Léon l’avait guetté à plus d’une reprise, voulant surprendre quelque chose d’autre peut-être que son simple regard et sa présence n’en devint que plus mystérieuse. Quoi que, le détail du manteau lui revint, détail qu’il avait presque oublié, l’ayant définitivement abandonné entre les mains froides d’un étudiant si prestement frissonnant. Mais voilà qu’il revenait lui rendre son dû, après tant de temps. Octave tourna finalement et définitivement sa tête vers Léon et la pencha sur le côté dans un recueillement observateur. Il y avait quelque chose de défait en la figure du jeune homme et leur duo lui sembla quelque peu triste. Il s’en éveilla d’ailleurs définitivement, surprit par l’expression morose du jeune homme, fronçant quelque peu les sourcils et redressant le menton à l’égard de l’intru, remarquant l’incongruité de la situation qui allait de l’heure tardive, passant par le manteau oublié et l’air meurtri qu’affichait sa bien morne jeunesse. S’approchant de l’étudiant, Octave vint à sa rencontre d’une voix vaguement préoccupée, rendue roque par l’émoi encore coincé au fond de la gorge :

« Qu’est-ce que tu fais là aussi tard, Léon ? » Ses nacres de jade inspectèrent les traits tirés, qu’il voyait bien mieux à cette distance et sous cet angle disgracieux qui l’obligeait à lever la tête : contour noir d’une fatigue tenace, ombres marquant des joues creusées, bouche lâche et ce teint qui bleuissait la lèvre supérieure d’un rasage repoussant déjà. Octave s’avança un peu, contempla les menus détails, puis se recula très légèrement pour constater un sentiment d’exil et de fatigue totale qui n’exigeaient d’autre remède que l’inconscience. Sans quitter du regard le triste naufrage d’une gêne mal tenue, il parla d’une voix insaisissable et lente : « Est-ce que ça va ? »

C’était bien trop d’embarras, bien trop de peine pour un simple manteau, qui avait manifestement non seulement voué sa pensée au silence, mais gardait l’objet supposé de sa quête près du corps sans daigner l’offrir. Le manteau demeurait prisonnier de ses bras indécis, tenu contre son ventre immobile et Octave sonda l’adolescent à revers et avec une traitre insistance que le regard gris ne pouvait fuir en baissant la tête pour n’en dévoiler que le front. Il ne lui restait plus qu’à déployer sa gorge et observer le plafond, mais la gêne vous gardait efficacement les épaules étroites et le cou enfoncé. Les yeux verts s’accrochèrent, définitifs, tant cette présence ne lui semblait être en rien le fruit d’une convenance. Ils ne s’étaient pas revus depuis longtemps. Suffisamment pour que la politesse devienne prétexte à un tout autre dessein ne se destinant pas à l’aveu. Octave soupira, se concentra et oublia parfaitement la sirène qui avait laissé son sillage d’écume amère dans le noir pour faire de Léon l’unique détenteur de sa présence. Il empiéta même sur la confession et s’aventura jusqu’à l’audace facile d’un ton mesuré et attentif, prêt à écouter le souffle et les silences :

« Tu as des soucis ? »

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rita phunk
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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Sam 2 Juin 2018 - 19:13



__ J’aimerais mieux ne jamais t’avoir rencontré ! Cracha-t-elle avec acidité, la rancoeur et la haine qu'elle eut mise dans la tonalité de ses mots déformant les traits si graciles.

A l’abri de la lourde étagère dissimulant son voyeurisme improvisé et involontaire, Léon se figea, retenant presque sa respiration de peur d'attirer l'attention sur sa propre personne. De son humble avis ? Il était de trop. Vraiment de trop. La porte de la bibliothèque claqua juste après avoir avalé la silhouette féminine, le son des talons claquant sur le pavé du vieux château résonnant encore quelques instants avant que le silence pesant ne vienne cueillir les deux infortunés. Camouflé dans la pénombre, le vert et argent avait pourtant l'impression de voir comme en plein jour. A la lumière des bougies tamisant l'immense salle emplie de livres, le visage du bibliothécaire luisait d'une pâleur que, même à cette distance, l'adolescent percevait. Il aurait dû partir. Si être témoin de cette altercation était une intrusion, rester à en contempler les effets dévastateurs étaient encore plus critiquable. L'adolescent se sentait en position précaire, le manteau toujours serré contre lui, malmené par les options se profilant auprès de sa conscience. Partir ? Attendre qu'Octave ne tourne les talons et ne disparaisse dans son bureau, emportant ses traits fatigués par une douleur palpable même depuis sa cachette. Ne pas se montrer, quitter les lieux et puis retourner dans le dortoir glacial, dans l'ambiance toute aussi réfrigérée, contempler le plafond en espérant pouvant y être aspirer à défaut de dormir. Lutter pour respirer, jusqu'à ce que le manque d'oxygène imaginaire ne finisse par brouiller assez sa conscience pour le faire glisser dans cette torpeur qui s'apparentait à sa seule forme de sommeil en ce moment. Ou bien rester. Faire un pas dans la lumière, se dévoiler au bibliothécaire, non seulement sa présence mais également l'éclair de douleur qui savait se trouver au fond de ses yeux gris sans joie. Essayer d'insuffler un peu d'air au savon pour recréer une bulle. Etait-ce le bon moment ? Octave était-il prêt à tolérer la présence de l'adolescent exaspérant qu'il savait être ? Etait-ce vraiment important d'attendre qu'il le soit, de toute manière ? L'avait-il été le soir de son anniversaire, en de bonnes conditions ? N'avait-il pas eu cette sensation qu'Octave resterait ? Alors quoi, était-ce uniquement lorsqu'Octave le souhaiterait ou bien était-ce une sorte de promesse silencieuse, indépendante des circonstances et de l'état dans lequel il se trouvait ?  Léon pencha la tête sur le côté, touché par la détresse qui courbait la bouche du bibliothécaire dans une supplique douloureuse qui lui rappelait sans grand effort de concentration une autre image. Celle de l'homme endormi et en proie à un Morphée qui semblait le torturer assez pour rendre son visage si tendu pendant ses songes. Ou bien était-ce des cauchemars ? Et donc ? Etait-ce une raison suffisante pour rester dissimulé alors qu'une force qu'il ne comprenait pas le poussait à faire un pas en avant ? La douleur d'Octave était-elle une excuse pour repousser cette altercation ? Le vert-et-argent secoua la tête. Il avait vu l'Holbrey de la photographie, non ? Cette intrusion dans son passé n'était-elle pas plus forte que celle dans cette bibliothèque, au final ? Il ne ferait pas demi-tour. Il le savait, son regard dévalant sur Octave depuis quelques secondes alors que ce dernier fixait toujours la porte close par laquelle s'était enfuie la jeune femme. Espérait-il la voir revenir ? Léon pinça les lèvres, incertain, alors que l'étau continuait à broyer sa cage thoracique. Non. Il ne ferait pas demi-tour, il avait déjà eu assez de difficulté à arriver jusqu'ici. Assez de mal à comprendre qu'un lien ténu et inexplicable semblait le pousser à venir rôder auprès du bibliothécaire. S'il faisait demi-tour, combien de temps avant qu'il ne retrouve assez de courage pour revenir ? Assez de lâché prise pour oser demander de l'aide, ou bien assez de douleur plus précisément ? Non. Non, il ne ferait pas demi-tour. Et avant de changer d'avis, avant que son esprit colérique et si prompt à tournoyer autour de mauvaises raison ne lui fournisse de nouvelles excuses pour lutter contre cette étrange besoin, il fit un pas en avant, révélant sa présence à l'unique autre occupant de la salle.

Les yeux verts se vrillèrent dans les siens avec rapidité, tétanisant l'adolescent sur place. Non pas parce que Léon craignait que l'adulte ne lise en lui comme dans un livre ouvert. Non, ce fut sa douleur à lui qui télescopa l'adolescent jusqu'à l'immobiliser. Le masque semblait être bien en place pourtant, lorsqu'il tourna la tête, dans son costume parfaitement taillé et avec cette expression toute faite sur le visage. Sauf que. Oui, sauf que. Il y avait cette fêlure dans les yeux qui lacérait l'illusion au point de la rendre caduque. Le vert et argent inspira doucement, s'attendant à la voir disparaître du fond des iris de son interlocuteur mais ce ne fut pas le cas. Au contraire ... le masque tomba, d'un seul coup, comme si quelqu'un l'avait arraché. Ou plutôt comme si Octave avait décidé d'arrêter de le maintenir. L'oppression sembla emplir, dédoublée et jumelée à la détresse perceptiblement lisible sur les traits du bibliothécaire, qui détourna la tête pour laisser les phares verts se braquer sur d'autres points d'intérêt. Fuyait-il son regard ? L'adolescent se crispa, serrant plus étroitement le manteau de l'adulte contre lui alors que ce dernier fixait sans vraiment regarder les différentes rangées de la bibliothèque, silencieusement et sans lui accorder le moindre intérêt. Pourtant, cela ne sonnait pas comme une fuite, curieusement. Parce que, paradoxalement, Octave avait décidé de laisser ses sentiments transgresser ses expressions pourtant si contrôlées à l'accoutumé, et qui semblaient si mélancoliques en cet instant précis que Léon eut l'impression qu'ils ne supporteraient pas la douleur de l'autre. Il était venu chercher une bulle de sérénité, pas un gouffre sans fin dans lequel plonger à deux. Fallait-il qu'il fasse demi-tour, feignant la pudeur pour échapper à une douleur qu'il n'était pas sûr de vouloir entendre ni contempler ? Lâche, songea-t-il. Cela aurait été lâche. Surtout qu'il n'en avait aucune envie. Il laissa le silence pesant les envelopper, sans oser faire le même mouvement, respectant la volonté d'Octave à expier son ressentiment - parce que cela ressemblait à ça, une lente digestion de paroles bien trop dures à entendre - par une respiration lente et posée. Alors, Léon attendait. Ses yeux s'attardèrent quelques instants de plus sur le visage endolori par la dispute qu'il avait surpris, les iris gris capturant à la dérobée le plissement des yeux verts qui témoignait d'un stress perceptible, la petite ride au milieu du front marquant la tension difficilement évacuable, puis la pomme d’Adam tendue qui s'agitait lorsque l'homme déglutissait avec difficulté. S'il avait pu s'adonner à sa contemplation de l'Octave défait de la photo sans parcimonie, contempler le vrai à quelques mètres avec la même curiosité aurait été déplacé. Le préfet détourna lentement les yeux, se murant dans le silence et l'immobilisme. Il refusait de partir, tout comme d'ouvrir la bouche. L'oppression semblait l'avoir emmuré dans le mutisme. Les minutes s'égrenèrent dans le silence lourd et l'adolescent eut presque envie de fermer les yeux jusqu'à se laisser emporter par la fatigue qui ne demandait qu'une seule chose : qu'il ne cesse de lutter. Sauf qu'il s'y refusait, s'attelant à fixer avec minutie les longues rangées de grimoires poussiéreux, attendant que l'adulte ne daigne prendre la parole parce qu'il se sentait incapable, quant à lui, de débuter la moindre conversation. Ni le moindre mouvement. Il se sentait en suspend. C’était exactement ça. Contempler sa vie en équilibre sur le fil du temps. L’impression était vertigineuse.

Ce fut la sensation d'être épié qui le tira de sa torpeur et ramena de façon magnétique ses yeux dans ceux, à présent scrutateur, d'Holbrey. L’impression d’être un livre ouvert fut tout aussi forte que lors de leur dernière rencontre, alors que l’adulte penchait la tête sur le côté comme si cette attitude lui permettait de mieux lire sur ses traits l’explication de sa venue à une heure aussi tardive. Une vague de panique afflua dans sa conscience, balayant les raisons de sa présence en ses lieux au profit d’autres préoccupations qui l’avaient maintes fois tenu éveillé durant les jours précédents. Octave avait eu cette capacité à faire resurgir en lui tous les problèmes de sa bien fade existence et à présent, de nouveau face à celui qui avait su à la fois provoquer les aveux et si bien les écouter, Léon se sentait en danger. Pas de manière physique, évidemment. C’était plus l’impression de voir ce quasi inconnu mieux interpréter chacune des confidences sur les pans de sa vie. C’était ce qu’il avait su remuer la dernière fois. C’était tout ce qui n’allait pas non plus ce soir là et qu il avait laissé aux portes de sa conscience durant chacune des journées, même si les pensées perfides l’avaient si bien rattrapé et tenu en éveil les nuits. Il se sentait si faible et vulnérable en cet instant qu’il était soudain empli de doutes. Était-ce une bonne idée de venir le visage chargée de peine rendre visite à celui qui semblait savoir les interpréter ? Léon se mordit les lèvres, frissonnant à mesure qu’il sentait le regard curieux d’Octave analyser chacun de ses traits. Il détourna les yeux au moment où Octave prit la parole, comme si soudainement mis à nu il souhaitait conserver un peu de pudeur. C’était stupide. N’était-il pas venu ici pour mieux respirer ? Alors pourquoi fermer la porte à la douleur qu’il sentait déborder de toute sa personne ? Léon se serait giflé de tant d’incohérence. Il voulait être ici. Alors pourquoi fuir les yeux émeraudes?

__ Qu’est-ce que tu fais là aussi tard, Léon ? questionna avec légitimité le bibliothécaire.

Léon fixait ses chaussures, comme si elle démontrait d’un intérêt tout particulier à cet instant précis. Oui. Que faisait-il ici ? Il déplaça le poids de son propre corps d’une jambe à l’autre, mal à l’aise, non pas par la question mais par l’impossibilité qu’il rencontrait pour y répondre. C’était confus, cela enlaçait son esprit à la manière de tentacules peu agréables et cela le malmener sans aucune logique, broyant sa raison au profit d’émotions qu’il n’arrivait pas à comprendre. Il souffla de manière imperceptible, ouvrant la bouche pour expirer un peu d’air avant de fermer avec une rage contenue ses lèvres pâles. Il n’allait pas réussir. A exprimer ce qu’il faisait ici. Tard n’était pas la question. Que faisait-il avec lui aurait été plus juste. Plus compliqué aussi. Moins détourné. Ses yeux clairs se posèrent sur les chaussures parfaitement cirées de l’homme avant de remonter avec lenteur sur les jambes, cherchant à gagner du temps sans pour autant être certain de ne parvenir à quoi que ce soit. S’arrêtèrent quelques instants sur la chemise cintrée, les manches retroussées avant de remonter jusqu’à la mâchoire carrée de l’homme dont il suivit le contour avant de venir enfin rencontrer les yeux verts. Je ne sais pas, aurait-il eu envie de dire. Ni ce que je fais ici, ni pourquoi je n’ai pas envie de partir. Ni ce que je suis venu chercher, ni ce qui a poussé mes pas ici. J’étouffe. J’avais l’impression que venir ici ça serait récupérer un peu d’oxygène. Je suis fatiguée. Mais le sommeil ne vient pas. Ce n’est pas Heather. Ce n’est pas Donia. Ce ne sont pas les Carrow. C’est la peur de tout cela qui tient le repos en duel et chaque nuit, je perds le combat. Et juste aux côtés de la peur, il y a la colère. Je ne sais même pas contre qui ... je crois que c’est contre moi. Je suis en colère d’avoir peur. C’est ça qui m’a empêché de venir. Et c’est ça qui me pousse ici. Ce n’est pas logique, n’est-ce-pas ?

__ Je suis venu te rendre ton manteau, balbutia-t-il maladroitement en tendant presque à contre cœur l’habit a son propriétaire.

Il tressaillit lorsque le tissu quitta la pulpe de ses doigts. Et maintenant ? D’une certaine façon, garder la veste avait été une preuve de cette soirée. Également une raison pour trouver Octave seul à seul. Et maintenant, donc ? Maintenant qu’il avait accompli ce qu’il avait donné comme excuse à sa présence, que devait-il faire ? Pourquoi avait-il tendu à Octave la seule chose qui justifiait sa présence ici ! Peut-être parce que cela avait semblé bien plus facile que d’expliquer plus en détail ce qu’il était venu chercher. Oui. C’était une raison beaucoup plus sensée et logique que celle de vouloir quémander une nouvelle bulle. Il n’avait rien à faire ici. Ni dans cette bibliothèque alors que le couvre feu était depuis longtemps passé et lui faisait courir une nouvelle retenue. Ni auprès d’Holbrey qui n’en avait probablement rien à faire de lui alors qu’il venait visiblement de subir ce qui s’apparentait à une rupture. C’était du moins ce que l’adolescent avait su comprendre des mots échangés. Ce qu’il avait cru saisir dans la voix fatiguée, dans les yeux décharnés et dans le regard vide que l’adulte avait longtemps accordé à la porte. De ces yeux qui semblaient attendre qu’elle ne se ré-ouvre, de tout le corps tendu qui avait semblait vouloir rattraper la silhouette blonde. Non, il n’avait rien à faire là. Cela dit, il ne se sentait à sa place nulle part dans ce château alors ici ou ailleurs, quelle différence ? Personne n’avait vraiment envie de sa présence et lui ne recherchait pas non plus celle des autres. Pourquoi vouloir à tout prix que cela change ? C’était peut être l’espoir, ce foutu espoir qui n’arrêtait pas de vous faire miroiter des choses bien plus enviables que votre quotidien terne. Sauf que ce qui avait semblait être si inébranlable dans le bar la semaine précédente semblait s’effriter. Plus aucune logique ne tenait la barque à flot et rien ne prouvait avec rationalisme en quoi Octave aurait pu en avoir quelque chose à faire de lui. N’était-il pas mieux de tourner les talons avec ce sentiment chimérique que l’espace d’une soirée il y avait eu quelqu’un, plutôt que de chercher à provoquer de nouveau cette certitude au risque de la voir voler en éclat ? C’était peut être plus sûr. Partir. Maintenant. Pas de nouvelle parenthèse, pas d’oxygène en plus mais au moins le souvenir resterait intact. L’adolescent voulu prendre congés, mais la voix roque lui ôta la possibilité de couper court trop vite.

Est-ce que ça va ? demanda-t-il et Léon sentit immédiatement sa gorge se serrer sous le coup de la question.

Avez vous déjà ressenti cela ? Avoir l’impression de tout  tenir à bout de bras. Vous vous levez le matin la boule au ventre et les yeux cernés d’avoir arpenter le labyrinthe de votre vie, semé des embûches que, parfois, vous mêmes vous placez la. Chacun de vos gestes semble automatique et vous maintenez l’ordre au sein de chacune de vos cellules. Chacun de vos mouvements est celui que les autres attendent de vous, chacun vous demande une concentration disproportionnée pour donner le change. Vous habiller, avaler quelque chose. Sourire sans en avoir envie. Sortir au lieu de vous enfouir de nouveau sous les couettes confortables de votre malheur, celles qui sont si dures à quitter car réconfortantes. Tout comme l’est parfois la tristesse : plus aisée de se complaire dedans en se sentant accabler que de tout prendre à bras le corps. Vous avez l’impression de réussir à donner le change et vous vivez votre journée par procuration de cette personne qui n’est pas vous mais qui pourtant tient le rôle de votre vie. Pourtant à chaque fois que vous rencontrez votre reflet, vous voyez bien les fissures. Certaines sont fines, comme ce teint pâle que vous essayait de camoufler par une tenue colorée. Mais certaines semblent être des gouffres si grand que vous vous demandez comment les autres ne le voient pas. Comme cette commissure de lèvre qui tressaille à chaque fois que vous prenez la parole. Ou cette lueur dans les yeux qui semblent appeler à l’aide. Vous voulez savoir ? Personne n’est dupe. Même quand vous répondez « Je vais bien, merci » à chaque personne qui demande cela par politesse. La politesse, ça ne vous motive pas à abaisser le masque. Alors vous le maintenez en place, vous gratifiez votre interlocuteur d’un joli sourire avant d’atténuer vos propos par la seule explication que vous voulez bien fournir en retour. Celle qui satisfera très bien la plupart des gens. Nous vivons dans un monde de convenance. On vous demande comment vous allez par politesse, entre deux rendez-vous, et vous n’avez pas envie de monopoliser le temps. Ni d’expliquer vraiment pourquoi « non, pas vraiment ». Parce que vous savez qu’en face, la question n’était pas motivée par l’envie d’écouter. Alors, comme dit un peu avant, vous nuancez, histoire de rendre la chose plus crédible. D’expliquer cette apparence qui ne trompe personne « Je suis fatigué, c’est tout ». Et vous savez quoi ? En face, elle sait très bien que vous mentez. Elle a fait la même chose un peu plus tôt, quand quelqu’un lui a demandé comment ça allait. Mais l’explication, elle saute dessus. La majorité des personnes saute dessus.  C’est plus simple. Sauf que parfois, vous rencontrez une autre personne qui vous pose la même question. Ce sont les mêmes mots, rien n’a changé mis à part que vous sentez peut être un réel intérêt. Que vous sentez que la personne a le temps, qu’elle va savoir écouter. Peut être même que vous arrivez à cette conclusion sans même vous en rendre compte, d’ailleurs. Mais à cet instant précis, ce « ça va » vous semble peser lourd. Très lourd. C’est comme si le poids de tous les mensonges illusoires que vous avez fourni à longueur de journée ne tombe d’un coup sur vos épaules déjà endolories par tous les autres poids que vous portez. Comme si la douleur d’avoir vu tout le monde croire à votre « je vais bien » vous rattrapait d’un seul coup et que le vase débordait. Les yeux de Léon se voilèrent presque instantanément alors qu’il relevait de nouveau la tête vers le bibliothécaire. Il ne sentait pas la force d’établir un nouveau mensonge, de dresser un nouveau mur d’illusion. De toute façon tout le monde voyait bien que cela n’allait pas, il n’était pas stupide. Léon soupira de malaise, les mots buttant toujours sans qu’il n’arrive à leur donner assez de cohérence pour en faire autre chose qu’un charabia sans aucune logique.

__ Tu as des soucis ? continua-t-il à s'enquérir, buttant visiblement contre l'adolescent mutique.

Octave fit un pas vers l'adolescent qui se tendit, ses yeux fuyants toujours se faisant accaparer par l'adulte qui mit toute sa patience à les empêcher de dérober de nouveau. Léon fronça les sourcils devant tant d'insistance mais sa colère sonnait tellement fausse qu'il doutait qu'elle ne puisse faire reculer l'adulte. Se sentait-il acculé et obliger de répondre ? D'une certaine façon, non. Il était toujours temps de tenter un "Oui, ca va. Je suis juste fatigué" et de regarder ce que le bibliothécaire en ferait. Peut-être ferait-il parti de ceux qui se satisfaisaient avec convenance d'une telle réponse. Et alors ... serait-il content de s'être de nouveau subtiliser la question ? Ou bien déçu de voir Holbrey faire comme tous les autres ? Enfin, les autres ... ce n'était pas comme si un foule de personne se bousculait pour s'enquérir de son bien être. La liste avait même sacrément diminué, en grande partie par sa faute même s'il s'était senti poussé par une volonté autre que la sienne à plusieurs reprises. Charles commençait à s'agacer du caractère buté qu'était le sien, Heather et lui n'avaient toujours pas trouvé la force ni le temps de communiquer, il n'avait toujours pas reçu une seule lettre de la part de Donia - mais n'avait pas non plus décroché sa plume pour lui écrire, cela dit. Peut-être s'était-elle lassée d'être la seule à noircir des parchemins. Quant aux autres ... le petit spectacle auquel il s'était adonné lors de la réunion entre Préfets avait fait le tour du château. Jamais l'insigne ne lui avait parut aussi lourde. Jamais il n'avait été la cible d'autant de regards dépréciateurs. Et curieusement, cette fois, il se sentait touché par tant de haine. Peut-être que l'impression d'oppression venait de là. Peut importe où il se trouvait et qui il regardait, il ne se sentait jamais en sécurité. Ni réellement en confiance. Ouvrir la bouche semblait être de plus en plus dangereux. Même les regards devaient se faire fuyants. Sauf que les yeux verts ne lui laissaient aucune issue, aucune façon de se détourner. C'était peut-être ça qu'il était venu rechercher. Les traits de l'adolescent se détendirent imperceptiblement, ses épaules se relâchant doucement alors qu'il prenait conscience qu'il n'était pas obligé de mentir, ni d'inventer quoi que ce soit ici. Il avait déjà confié à Holbrey beaucoup, de son ressentis face à Heather ou Donia jusqu'à son sentiment d'impuissance face aux mangemorts. Il n'avait rien caché, même pas son sale caractère, ni sa morgue, ni sa sensibilité. Alors quoi qu'il ne dise ou n'avoue, il n'avait pas la sensation qu'Holbrey serait déçu ou bien étonné. Etait-ce cela, finalement, la confiance ?

__ Non, ça ne va pas, souffla Léon dans un murmure, les yeux toujours rivés dans ceux d'Octave. Le dire à voix haute ne lui apporta aucun soulagement, si ce n'est peut-être la sensation d'enfin ne pas mentir, ni à soi-même ni à quelqu'un d'autre. Ou peut-être même mieux : d'avoir à répondre à cette question que personne ne lui avait posé depuis un bon bout de temps. Je ne sais pas ce que je fais ici, mais je sais ce que je ne fais pas dans le dortoir. J'étouffe, je crois. Dans la salle commune, il y a Heather à qui je n'ai toujours pas parlé et qui semble m'échapper encore plus. Je sais que c'est ma faute. La voix se brisa, alors qu'il déglutissait avec difficulté, les yeux toujours dans ceux d'Octave. Dans les couloirs, il y a des Préfets qui rodent. Ceux-là même que je me suis mis à dos en intégralité sous l'emprise du Véritasérum de Rowle. Cette même potion qui m'a fait avoué des choses que j'aurais préféré garder pour moi. Il hoquetait presque, à présent. Dans leurs bureaux, il y a des mangemorts. Les Carrow .... Rowle. Je crois que j'ai attiré l'attention des mauvaises personnes ... termina-t-il dans un murmure craintif.

Rowle. Ce vieillard sénile n'allait pas manquer d'interpréter ce qu'il avait dû confier sous l'emprise de la potion de vérité et à cause de cette maudite Rowell. Face aux mangemorts . Pourquoi diable avait-il dit cela ? Ne surtout pas s'engager dans cette guerre n'avait-il pas été sa plus grande ambition depuis le début de l'année ? Sauf que ... sauf que le Véritasérum vous faisait révéler des choses que même vous, vous ne soupçonniez pas, n'est-ce pas ? L'étau sembla se resserrer de nouveau, manquant de lui faire rater une respiration tellement la sensation était désagréable. C'était comme si son ventre se tordait d'appréhension, comme si son esprit s'emplissait de tous les scénarios qu'il n'avait fait que voir se dérouler en boucle devant ses yeux grands ouverts, chacune nuit. Rowle allait-il le surveiller, désormais ?  C'était-il désigné comme résistant alors même qu'il ne faisait parti d'aucun micro-groupuscule pro-Potter ? Le vieux Mangemort venait de rejoindre la tête de liste de ses peurs. Le vert-et-argent inspira avec difficulté avant de secouer doucement la tête, revenant malgré tout retrouver le regard d'Octave qui n'avait cessé de le fixer jusque là. Il n'avait toujours pas vraiment répondu à la question du bibliothécaire sauf que c'était trop compliqué d'exprimer cela à voix haute. Que faisait-il là ? La réponse la plus simple à fournir aurait été que ce qui le poussait à venir dans la bibliothèque, c'était Octave. Sauf que ce drôle de sentiment, ce drôle de besoin de venir de nouveau se confier à l'adulte était bien trop difficile à appréhender et à comprendre qu'il doutait de réussir à convenablement l'exprimer à haute voix. Par un chemin détourné, c'était mieux. J'ai des problèmes, et je suis venu chercher la solution ici était peut-être la meilleure réponse qu'il aurait pu fournir. Ou bien suis-je venu chercher du réconfort ? J'en sais rien. Soudain, quelque chose lui noua le ventre. Quelque chose qu'il avait sous les yeux depuis de longues minutes, auquel il s'était intéressé et qu'il avait même sondé avec avidité et une pointe de douleur partagée. Octave n'avait pas l'air d'en mener bien large non plus. Et peut-être que lui ne voyait aucun réconfort à partager ce trouble avec un adolescent de dix-sept ans.

__ Je tombe mal, n'est-ce-pas ? demanda-t-il en désignant la porte des yeux sans oser avouer qu'il avait saisi bien plus que la dernière phrase lancée par la jeune femme blonde lorsqu'elle était sortie du bureau du bibliothécaire. La voix mourût dans une pointe d'appréhension. Celle de se voir se faire congédier alors même qu'il avait mis tant de temps à oser revenir. C'est juste que ... je ne savais pas où aller. Ni qui aller voir.

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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Mer 6 Juin 2018 - 15:33

Lui, pour qui soigneusement entretenir ses secrets était comme une seconde nature, ne s’émut pas d’un seul nerf lorsqu’un témoin surprit l’un de ses plus douloureux et charnel péché qu’eut jusqu’alors abrité ce château. Preuve en était de l’anéantissement absolument catégorique et sans retour de leur relation, si même son instinct se refusait en premier lieu à protéger une intimité si durement acquise et maintenant si facilement cédée. Facile… ce fut prompt en tout cas, comme tout ce qui se vouait à la destruction. Trouver le courage pour lâcher prise était un exercice laborieux, tandis que se délester d’un poids ne prenait qu’un instant, cruel parce que trop court. Non, l’impulsion spontanée du bibliothécaire s’était précipitée dans la dissimulation de ses propres sentiments, protégeant, non pas tant l’éclat de sa rupture que son humeur chancelante et singulièrement fragile, dont il refusait de manifester la gloire morose aussi obscènement. Si leur intimité n’existait plus, la sienne en revanche quémandait une caressante précaution, mais surtout la protection d’yeux indiscrets, ce qu’il fit presque adroitement jusqu’à se rendre compte qu’il s’agissait de celui qui avait déjà perçu que l’on pouvait enfoncer dans sa chair un couteau jusqu’à sa garde. En tout cas, n’en avait-il pas véritablement éprouvé le besoin, ou ne s’en était-il pas parfaitement senti capable. Cette relation perdue, il ne voyait guère le besoin de protéger quelque chose dont le seul danger était sa propre existence. Si le père Rowle voulait le détester, il n’avait pas besoin de sa fille pour légitimer son sentiment et allait trouver remplacement bien vite. Octave n’était certes pas enclin à propager l’écho dans tous les coins que la parfaite sang-pur avait entretenu une liaison avec le plus imparfait des bibliothécaires, mais il savait que Léon n’allait pas en faire grand-chose, de cette exclusivité. Peut-être allait-il profiter un jour de cet instant dans un élan de vengeance, mais aurait été bien plus périlleuse une insinuation à sa faiblesse de caractère et son sentimentalisme, qu’à son affaire sommairement banale avec une collègue de travail. Les paysans qui couchaient avec les princesses, c’était une histoire qui ne s’inventait pas et même son Mangemort de père allait s’en contenter, pour peu qu’il n’y ait pas d’amour, ou qu’il fut révolu - ce qui était le cas. Sa propre mère s’était très bien accommodée de la mort de Jane au final, tentant quelques termes élogieux à son égard pour adoucir le cœur pétrifié de son fils, sans succès, car elle faisait mine de pleurer une morte qu’elle n’avait jamais chéri en temps de vie. Non, Léon avait bien pire à découvrir et des menaces bien plus pénibles à lui imposer qu’une archaïque maîtresse l’ayant congédié avec dédain.

La tête lourde et les épaules basses de l’Apollon avaient bien d’autres choses à souffrir de toute façon, que les tribulations d’un bibliothécaire dont il savait si peu que porter un peu de son fardeau par curiosité paraissait mal envisageable. Il se courbait, le jouvenceau, tel un Amour sur le corps sans vie de sa Psychée, juste avant qu’il ne l’eut vivifiée par un baiser, lorsque le désespoir était encore maître. Qu’il fût étrange et surréaliste de voir un beau corps si bien choyé par la nature se faire emporter par le décharnement précoce, alors que des muscles par encore consumés perçaient une peau lâche et fatiguée avec la même saille que des os. Dédaigneux de toute conversation, les joues ombragées, le teint livide et ses sept cercles de l’Enfer autour des yeux. L’éclat nuageux ne promettait aucun orage, seulement l’étincelle double de deux larmes engourdies et pénibles. Il tendait le manteau sans volonté et comme un bien précieux, dont il ne désirait pas se défaire, son absence dénudant traitement le ventre mou et le privant d’une excuse convenable. Maintenant ses mains étaient vides et il se retrouvait telle une justice sans sa balance, dépouillé et vaguement hors de propos. Son agonie, celle-là même qui rabaissait les paupières aux longs cils et retranchait l’ombre d’yeux tristes derrière une dense pudeur, n’avait rien d’une fatigue physique, mais celle, aussi mystérieuse que délicate, de l’esprit. Octave connaissait bien ce front penché qui, du haut de sa taille, ne cachait que de façon bien insatisfaisante pour la pudeur un visage conquis. C'était la honte. La gêne détournait maladroitement son regard dans la contemplation du vide, mais cet élan courbé du corps trahissait une honte de sa propre tristesse. Contempler sa misérable existence dans l’absolue solitude nourrissait déjà bien les mauvais sentiments, mais se présenter aux yeux de celui qui pouvait vous juger exacerbait prodigieusement la flétrissure. La légitimité de sa propre souffrance soudain se dérobait, autant dans son existence simple que dans la manifestation qu’elle pouvait avoir en ce monde. La lenteur avec laquelle Léon avait répondu, malgré la présence salvatrice du manteau entre ses bras, dénonça le prétexte qui n’avait pas voulu être ce qu’il était, préférant se dissimuler derrière une banale et courtoise attention. Mais la nuit était la Mère des secrets et Léon avait pour l’heure l’apparence de l’anonyme quémandant la confession aveugle. Cependant, même ici, à l’abri de la lumière et de la foule, des regards indiscrets et des questions inutiles d’une sollicitude superficielle, l’adolescent persistait dans sa retenue hésitante. D’abord la peur, puis dans la solitude, la honte de soi. A quel point de non-retour Léon s’était-il réduit pour se présenter ici avec pour seule excuse, un vieux manteau ?

Pourtant il s’agissait bien de son jardin, de sa honte et de son secret, qu’Octave observa silencieusement de loin sans s’y aventurer. Si la dernière fois Léon l’avait rendu coupable de tous ses maux, obligeant l’inlassable bibliothécaire à se défendre, ce soir il n’y avait qu’une incertitude muette qui pouvait préférer l’oubli. Quand bien même cet abandon n’aurait en rien été bénéfique, c’était un choix contre lequel Octave ne pouvait pas se permettre d’aller. L’insolence avait mérité son prix en effronterie et maintenant la réserve timide réclamait son droit à l’estime. Droit qui pouvait se traduire comme de l’indifférence après la fougue, mais ce soir, il n’avait pas vraiment la force de lutter contre l’indicible, sentant que ses élans contrôlés allaient bien vite se faire remplacer par la frustration et la colère qui, profondément, l’habitaient. C’était une tapisserie qui jetait son glas morose sur tout ce qui pouvait la faire grandir, corrompant facilement et fallacieusement toute bonne intention. Et même si la tentation était grande de trouver une potentielle excuse à son manque de retenue, Octave n’avait aucune envie d’être cette personne-là, qui profitait du premier venu pour déverser une bile qui ne lui était pas due. Qu’il aurait été simple de se frustrer contre ce silence tâtonnant et timide, d’exalter sa propre haine pour exhorter Léon à la parole précipitée… Mais tous deux méritaient bien mieux que cet opportunisme, alors Octave demeura résolument prudent, dissociant la présence de l’étudiant des ressentiments qu’il cultivait contre une autre, mais surtout contre soi. Si elle avait bien eu raison sur un point, c’était qu’il ne l’aimait plus. Plus. L’avait-il un jour aimée ? L’idée d’un mensonge perpétré sur leurs deux vies par son inconscience l’anéantissait. Quelle que fut la raison de son éloignement, Cassidy n’avait pas eu à subir pareille fausseté. Mais il était trop tard maintenant et Octave pouvait seulement se consoler de ne pas avoir eu le temps de la torturer davantage.

Il n’eut d’autre choix que de rester immobile, attendant que l’adolescent veuille bien prendre une décision, le bravant par le geste et l’allure au courage, se persuadant que Léon finirait par se ressaisir ou au contraire, s’effondrer. Il paraissait à vif, blessé et endolori par l’existence-même comme si ses nerfs et son sang étaient dénudés, souffrant de la moindre brise. Déjà la dernière fois, Octave s’était douté d’une semblable hypersensibilité, à maintes reprises prouvée par une grossière et effervescente audace, mais aujourd’hui l’adversaire n’était plus un inconnu et y avait-il peut-être du plaisir à venir ici avec la certitude que quel que fut le mensonge ou l’illusion, elle finirait invariablement par se faire confondre. Puis Octave n’était pas dupe : les préfets n’avaient pas une réputation facile à tenir. Ce n’était pas le type de popularité que l’on pouvait envier lorsqu’il y avait un doute sur les intentions. Quand bien même Léon se serait refusé à jouer un quelconque rôle, sa place-même glissait le doute, comme les privilèges innés avaient pris le pas sur l’appréciation personnelle et impartiale de la bourgeoisie française. Dame guillotine en avait coupé des têtes, lorsque le peuple avait décidé d’éradiquer tous ceux qui touchaient de près ou de loin à l’ombre du monarque. Il n’y avait pas de gloire, que de la crainte et du dédain sans une once de respect. Léon pouvait toujours tenter de transformer cette responsabilité si ce n’était en fierté, au moins en quelque chose qui ne blesserai ni son honneur, ni sa dignité, mais il n’avait pour l’heure eu que bien peu de temps pour y songer et la tâche restait encore bien lourde. L’adolescent lutta encore un peu contre sa propre réserve, hésitant sur ses faiblesses ou la confiance qu’il voulait bien accorder au bibliothécaire, puis finalement, dans un étouffement, il se fissura sans bruits ni éclats. Sa voix terne atteignit Octave avec un toucher de feuille morte.

« Non, ça ne va pas. »

Sans se dérober au regard de l’étudiant, soudain insistant et pesant le poids de son lourd propos, le bibliothécaire changea de position, s’ancrant mieux dans le sol, comme prêt à en accepter davantage. La dernière fois, ils s’étaient accordés à trancher les nombreuses têtes du monstre, démêlant le fil d’une vie jusqu’à le réduire à son plus franc apparat, forçant Léon à revenir la poitrine lourde et le cœur trempé avec la certitude que la compréhension n’allégeait en rien les sentiments. Parfois, elle les rendait même plus poignants. Mais au moins il ne semblait plus souffrir de l’égarement où son esprit souffrait d’yeux qui ne percevaient pas l’horizon. Maintenant, il n’y avait plus que le constat terne d’une réalité sans aucune joie, que des contraintes et l’oppression, partout. Octave observa la tête de pénitent, les sourcils arqués en tendre console de harpe et cette voix qui s’étouffait, mourait d’un morcèlement imposé par l’angoisse. Etait étrange la façon dont les sentiments, substance purement fictive, se traduisaient en douleur constante dans tout le corps, à la façon d’une maladie. Il y avait bien des émois dont l’excès pouvait paralyser, rendre inapte à quoi que ce fut, jusqu’à prendre par la main et, comme toute maladie que l’on ne parvenait pas à guérir, mener à la mort. Un esprit qui se suicidait, n’était-ce pas semblable à un point au corps qui se dégrade à force de souffrir ? La démesure vous faisait payer son existence prolongée et improbable dans un monde qui aimait l’équilibre. C’était peut-être une analogie mal adaptée, mais Octave croyait foncièrement qu’il ne pouvait pas exister une force qui ne sache trouver son opposition égale et comme au théâtre, il y avait toujours, pour exacerber la vertu, un Diable pour faire face au Dieu. Le Lord de Ténèbres n’était pas éternel, tout comme cette infinie tristesse.

Lorsque Léon parla du vieux, de ce même vieux qui avait engendré la fille qu’il avait désiré, Octave baissa les yeux en passant une langue nerveuse sur ses lèvres et esquissa un sourire quelque peu crispé, faux dans son intention mais suffisamment amusé. C’était ironique, mais son épaule lui fit brièvement mal, un peu comme les jours d’orage, lorsque l’atmosphère se faisait pesante. Suite à sa chute, on lui avait guéri sa fracture en ce qu’il lui avait fallu de temps pour boire la potion, mais la première imperfection de la fissure originelle demeurait indemne, se rappelant à lui comme un fantôme. Il était trop fier pour s’avouer vaincu devant un tel personnage et encore moins sous de pareilles bassesses ; il se savait plus résistant que ça et cette douleur n’était que le rappel du prix à payer pour son orgueil. Mais Léon n’avait pas eu ce motif, ni cette ambition. Cependant, le Rowle se vengeait par possessivité, tandis que l’école était un terrain d’assouvissement facile. Pour lui, l’amant de sa fille était une affaire personnelle. Poudlard rentrait dans l’ordre des choses. Sachant que son rictus pouvait être mal interprété, Octave garda la tête basse comme quelqu’un qui se réjouissait de quelque chose lui étant propre. Léon avait peut-être réveillé l’intérêt, mais son cas n’était pas irréversible pour l’instant. Pour quelqu’un qui avait honte de sa seule présence chétive et muette, l’étudiant avait dû regretter cette session imposée de vérités désordonnées, soustraites par la violence. Son jeune âge au moins l’avait préservé des secrets funestes et nuisibles, lui laissant des aveux pénibles mais banaux. Rowle s’en était très probablement contenté, lui qui vivait principalement à travers le pouvoir exercé. Octave compatissait, mais ne pouvait se défaire d’un sentiment fataliste de soulagement… Après tout, Cassidy l’avait quitté et il était libre de ne plus avoir peur car ni pour l’un, ni pour l’autre, les menaces du mangemort ne représentaient plus un argument.

« Je tombe mal, n’est-ce-pas ? »

Relevant le voile brumeux de la pensée, il suivit le regard perdu de l’étudiant sans comprendre tout de suite de quoi il s’agissait, comme un âne que l’on conduirait à sa mangeoire. Voyant la porte, un claquement lui revint, accompagné d’un éventail doré de rayons solaires. Il eut envie de rire, mais sût que possiblement, la nervosité s’en retrouverait décuplée et aboutirait à une faible hystérie peu maîtrisée. Or, il ne pouvait et ne voulait pas se le permettre. Octave savait que ces instants de confusion ne duraient pas et se résorbaient comme une poignée de sable si on la serrait suffisamment. Il fallait donc se reprendre avant de chuter. S’adonner au désespoir, même fugace, n’était pas un luxe dont il désirait profiter. Il se connaissait, une culpabilité en suivre une autre, une idée bouleverserait la précédente et il ne parviendrait pas à sortir de cette succession infinie d’effondrements. Mais la tentation était proche, à tel point que ce sentiment de maîtrise était sur le point de se rompre sans autre raison qu’un vigoureux débordement interne, menaçant de le projeter à terre convulsé de sanglots pour déverser des rivières de larmes sur sa vie plus que misérable, s’avouant à moitié qu’il ne s’agissait pas tant de sa vie que de lui-même. Il n’en voulait pas, de ces intarissables ondes. Puis, il avait parfaitement conscience aussi que ces brusques mugissements, secouant le corps et empêchant l’air de pénétrer dans ses narines, n’étaient que les supplices que son amour-propre et son égocentrisme lui laissaient entrevoir en de rares moments d’abandon toujours fatalement tardifs, lorsque tout était déjà perdu.

« C'est juste que ... je ne savais pas où aller. »
Octave tourna finalement vers l’étudiant un visage doucement mélancolique, nimbé de cette poésie que l’on savait trouver dans la tristesse. Un sourire paisible pourtant ornait résolument ses lèvres et seules ses paupières lourdes évoquaient plus qu’elles ne traduisaient un sort pénible.
« Mais si, tu sais. » Dit-il avec un velouté dans la voix qui allait aux mystérieux artistes. Il resta ainsi quelques instants, un halo de douceur parant ses traits, puis s’exclama soudain avec empressement et une certitude enjouée : « Okay, on y va ! »

Sans ménagement, il fourra le manteau tardivement rendu dans les mains de l’étudiant et l’enjoignit d’un mouvement impatient des bras de s’habiller, puis disparut dans ses propres appartements. Un instant plus, il revenait ! lui-même vêtu d’un manteau Chesterfield en laine et cachemire noire, les boutons encore défaits et le col relevé comme s’il eut subi une bourrasque violente. Il prit néanmoins le temps de s’arrêter, saisit sa baguette et intima aux manches trop courtes de l’étudiant à cacher convenablement le blanc de ses poignets, faisant subir un traitement proportionnel aux pans du manteau. La dernière fois, ce ne fut que pour un seul chemin, une seule chaleur, mais quitte à le porter une deuxième fois, autant le faire comme-il-faut. Puis, il n’allait pas subir à ses côtés quelqu’un de gauchement habillé. Ses yeux vifs toisèrent Léon des pieds jusqu’à la tête, s’en contentèrent avec une satisfaction frivole et il hocha de la tête en signe d’approbation accompagné d’un claquement de langue. Adressant un regard tentateur à l’étudiant tel le couturier ayant fini une œuvre magistrale qu’il n’était pas, Octave ordonna :

« Je fuis et tu me suis. »

Un sourire étincelant plus tard et il s’élançait déjà en voilier noir poussé par le vent de son désir vers la porte de la bibliothèque. Pour rajouter de l’empressement à l’élan donné, les bougies s’éteignaient sur son passage, menaçant d’abandonner l’étudiant aux tristes ténèbres s’il hésitait et ne pressait pas le pas. Sans regarder par-dessus son épaule, Octave s’évada de son antre sans un bruit ; la porte se referma dans son dos et se verrouilla sous un mouvement souple de poignet. Dans le couloir vide, il prit de la vitesse jusqu’à rendre les battements de son cœur dignes d’un métronome et son souffle soutenu. Tenir le rythme, ne surtout pas courir pour ne pas donner un élan inutile aux émotions, mais garder ce pas de course constant qui ne donnait aucun repos à la pensée et drainait toute l’énergie nécessaire à la sensibilité vers les jambes. Il n’avait pas vraiment besoin d’un tel exercice, la conscience même de son but l’angoissait en fait davantage, mais Léon allait quant à lui être gracieusement beaucoup trop dans l’empressement pour se laisser submerger. Alors, Octave s’assura de toujours le distancier un peu pour lui donner un but à pourchasser, longeant adroitement les murs et se dissimulant silencieusement dans les ombres pour demeurer aveugle aux témoins éventuels, mais il n’en fut aucun. La connaissance de la destination lui prêtait l’énergie et l’assurance du mouvement, tandis que Léon allait inévitablement ramper derrière, un brin effrayé, mais fidèlement attaché à son guide, trop engagé dans le mouvement pour penser à s’arrêter et pas assez volontaire pour refuser par principe. Octave avait de toute façon ressenti le besoin de se dépenser et cette brusquerie mystérieuse avait au moins le mérite de parasiter la pensée avec des questions bien plus immédiates que celles que Léon ruminait depuis longtemps. L’alerte allait remettre les choses en perspective pendant au moins un temps, soulageant les ressassements qui accaparaient un esprit gardé immobile. Néanmoins, pour ne pas perdre son étudiant pour des soupçons d’inconscience, Octave veilla à la prudence dans sa rapidité, inspectant les couloirs à chaque croisement, tendant l’oreille pour débusquer les bruits de pas tout en faisant velours les siens, et gardant sur son visage la marque de la préoccupation tendue. Le chemin précaire qui les menait vers l’extérieur après le couvre-feu empêchait la conversation : lacune qu’Octave gardait soigneusement riche en rebondissements instinctifs qu’éveillaient les craquements et sifflements du château. En pure théorie, ils n’avaient pas eu besoin de se cacher de la sorte, la présence du bibliothécaire et une excuse toute trouvée auraient garantis à Léon un voyage facile et tranquille, mais ainsi était l’adage du spectacle qui demandait à exciter l’imaginaire avec un rien. Et pas de toute que dans sa situation précaire, l’étudiant n’allait pas se rendre compte qu’il était inutile de fuir aussi vite. De plus, cette alerte exaltait le sentiment de délivrance proche.

Lorsque ce fut au tour des grandes portes de se refermer sans bruit, Octave adressa un fugace sourire à l’étudiant, traduisant une fois de plus son assurance dans ce qu’il faisait. Puis, il se laissa trottiner sur la pente richement herbée du parc, les mains dans les poches et le dos droit, en direction de la barrière la plus proche les empêchant de transplaner. Ici, il valait cependant mieux être véritablement plus rapide avec les détraqueurs qui rodaient et Octave maintint sa course sans fléchir, veillant néanmoins à toujours entendre les bruits de pas d’un Léon probablement de plus en plus dubitatif dans son dos. Par chance, et parce qu’ils avaient dévalé le verger ouvert à vitesse respectable et rapide, ils n’eurent pas le temps de sentir le froid méphitique des détraqueurs les transir. Une fois parvenu à la lisière de la forêt, le bibliothécaire laissa son élan se tarir doucement, se remettant à marcher d’un pas néanmoins encore plus vigoureux qu’au château, passablement échaudé et enthousiasmé. Peu de gens aimaient à quitter le château en usant de la forêt interdite, mais cette voie-là avait en cet instant un bon nombre d’avantages. De l’autre côté du château, le territoire protégé s’étendait bien plus vastement pour recouvrir une bonne partie de la pleine, du terrain de Quidditch et du lac. Les détraqueurs se regroupaient bien plus intensément dans la direction de Pré-au-Lard et bien que ce fût la première option de vitesse, sa popularité renvoyait Octave au second chemin. Fort heureusement, le chemin en question était relativement dégagé, mais les arbres étroits et leur cime à la large coupe couvraient si bien le sol que les détraqueurs s’y aventuraient bien moins. Quand bien même il n’avait pas grand-chose à commenter concernant les préoccupations de Léon pour le moment, maintenant que la vigueur avait agréablement dissipé sa fougue, il sentit devoir néanmoins le rassurer sur son indiscrétion et tandis qu’ils se rapprochaient de ce qu’il savait être la limite du territoire, Octave commenta par-dessus son épaule :

« Tu n’es pas mal tombé. Tu es en fait tombé juste à la fin, avec le rideau. Et après le spectacle il vaut toujours mieux avoir quelqu’un avec qui applaudir, n’est-ce pas ? »

Octave se retourna en posant la question et s’arrêta faisant face à l’étudiant, une expression entendue sur le visage. Il n’y avait eu aucun malaise bien parce qu’il s’était agi de Léon, quelqu’un qu’il commençait à connaître sans trop s’en méfier. Les hasards existaient et même s’il était resté pour écouter, la gêne et l’embarras qui s’en étaient suivis laissaient à supposer davantage une curiosité mal maîtrisée qu’une mauvaise intention volontaire. Octave sourit légèrement, pencha la tête sur le côté dans la contemplation passive, peu enclin à une quelconque rancune dans ces cas de figure. Oui, il valait mieux avoir quelqu’un qui regarder après la tempête, tant qu’il ne fut pas un ennemi et devant qui le silence pouvait s’avérer confortant. Léon lui avait permis de ne pas s’oublier en soi, de ne pas se laisser chuter à l’intérieur du puits béant qu’avaient transpercé dans sa poitrine les derniers mots lancés par Cassidy. Certains lui auraient suggéré de se laisser découdre, subir sans retenue le déluge et espérer un renouveau sous les cendres, mais Octave n’en voulait pas. Il serait sorti de toute façon à la recherche d’une compagnie superficielle, lui permettant de s’absorber dans les convenances et les faux-semblants le temps de prendre le recul nécessaire pour ne pas transformer en drame inutile ce qui était de toute façon terminé. Il se retenait, mais sans regrets ni pression, pour soi-même et non pour préserver la pudeur de l’adolescent. Si tenue il y avait, elle n’avait donc rien de déplaisant et était davantage due à son caractère qu’à la présence de Léon. Faisant un pas, Octave saisit son fidèle poursuiveur par la manche et, sous les lueurs d’une lune perçant péniblement à travers les branches de sapin, ils transplanèrent.

Les clapotis ne leur parvinrent pas tout de suite aux oreilles, mais l’odeur de chlore leur brûla néanmoins les narines sans discernement et dans l’immédiat. En second lieu vint la chaleur, étouffante par rapport au froid subi l’instant d’avant, et la brusquerie de ce changement électrisa la peau, l’irradiant d’une douleur agréable. La lumière était tamisée, d’un beau dégradé bleuté qui dansait en lueurs chatoyantes et vives sur toutes les surfaces de la grande salle, leur source ondoyante projetée par les lampes du bassin. La réverbération de l’eau azurée hypnotisaient toujours autant par la valse pommelée des éclats scintillants et Octave leva les yeux au plafond avec le sentiment d’être un poisson au fond de l’océan, en train de contempler la cale d’un bateau. La mer lui manquait. Il fit quelques pas en direction de l’infiniment longue piscine en retirant son manteau, qu’il déposa avec une négligence étudiée sur un banc de plastique blanc. Il leur avait fait gagner du temps, transplanant directement dans la piscine du comté voisin, qui avait jadis connu un temps de gloire en accueillant les entrainements de l’équipe olympique, ce qui lui avait valu quelques respectables infrastructures – démodées depuis. Il aurait pu agrémenter l’aventure par une leçon de crochetage moldue de la serrure facile de la porte d’entrée avec une carte de crédit – qu’il maîtrisait hélas mal -, mais l’étape était véritablement inutile. Défaisant paresseusement ses boutons de manchette, Octave balaya l’étendue quasiment immobile de la surface tantôt turquin, tantôt pervenche de l’eau, humant une généreuse goulée de cet air agréablement acide. Le silence était troublé par le bruissement régulier de l’évacuation constante d’eau et le bibliothécaire s’en retrouva immédiatement apaisé. S’évader à la piscine seul en période de chagrin était s’assurer au moins une pseudo tentative de noyade, mais puisque Léon était là…

« Tu sais pourquoi j’aime les piscines ? » Demanda-t-il en retirant ses chaussures sans se pencher, comme un enfant impatient, mais sans la hâte qui allait avec. « C’est mieux de se baigner à la mer de toute façon, mais la mer, l’océan, c’est la surpuissante et implacable nature, immense et insaisissable ! Si t’es pas en état, tu finis vite par te faire oppresser et te sentir désagréablement petit. Mais une piscine… » Octave s’approcha de l’étudiant et lui tira le manteau d’un doigt crochu, qu’il débarrassa encore plus négligemment sur le dossier d’une chaise pliable. Passant un bras taquin autour des larges et hautes épaules, il guida lentement Léon vers le bord de l’eau, désireux d’illustrer son propos de plus près. Gardant sa main lovée sur la rondelette épaule du jouvenceau dans une semi-étreinte doucereuse, il continua son récit : « Une piscine, il n’y a aucun mystère ni profondeur, de la clarté partout, seulement l’eau qui t’enlace et te soutient comme une Mère. Elle te rend sourd et aveugle et sans forces, mais pour ne pas te noyer, il faut arrêter de lutter et se laisser faire. »

Sur ces mots, il exerça une légère mais décisive pression dans le dos de l’étudiant, traitre comme un Diable, et ne lui laissant aucune chance de se raccrocher, l’envoya entre les bras de Poséidon. Il était temps que l’enfant goûte à la joie silencieuse et complète de s’allonger sur le flot pour souffler son mal et ne plus sentir le poids de son propre corps. S’il l’avait bien écouté, il connaîtrait bientôt la béate gratitude de l’apesanteur, qui, incapable de libérer le cœur, en soulageait la souffrance par un abandon salutaire.

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rita phunk
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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Ven 8 Juin 2018 - 1:05



La solitude peut être un bien précieux pour qui sait la cultiver et l'apprécier, du moment qu'elle est désirée ou savamment recherchée. Mais ce sentiment d'abandon auquel le coeur de l'adolescent se sentait obligé de faire face, cette impression sournoise et insidieuse qu'il y avait pas grand monde, voir personne dans ce château, à qui il pouvait confier sa peine jusqu'à ce que même l'expression à voix haute de ses problèmes ne vienne tarir le flots de ressentiments, cette solitude là, était profondément désagréable. Pire, le préfet des vert-et-argent sentait presque ses terminaisons nerveuses s'agiter douloureusement, comme mises à mal par ce flot d'émotion qui enflait, comprimait, oppressait tout sur son passage. Il ne ressentait aucun apaisement dans ses réflexions solitaires où il se trouvait bien incapable d'amener seul des solutions. Et le discours plaintif qui tournait en boucle dans son esprit ne semblait souffrir d'aucune opposition, se gorgeant d'un peu plus de dramatique à mesure qu'il se répétait la même rengaine. Il y avait probablement de l'absurde dans ses craintes, de l'insensé dans ses peurs mais il se sentait aveuglé par sa propre mélancolie et aurait bien aimé avoir une oreille à laquelle se confier, un esprit critique contre lequel la lame de sa culpabilité pourrait s'effriter. Parce que prendre le temps de formuler à voix haute une pensée et une douleur qui n'était parfois que fugacement et trop intensément ressenties, faire cet effort de mettre en mots et en phrases toute cette peine contribuait parfois à en pointer les manquements et les failles. Mais sans autre personne que sa propre âme, le combat paraissait sans fin. A la manière d'une piste d'athlétisme en forme de boucle sur laquelle il courrait jusqu'à l'épuisement sans jamais en atteindre une ligne d'arrivée, remarquant qu'il foulait un sol déjà maintes fois parcouru, sans comprendre que les empreintes de pas dans lesquelles il glissait ses propres pieds étaient en fait les siennes. Cette semaine n'avait été qu'un perpétuel recommencement, la fatigue s'accumulant autour de ses yeux étant la seule véritable marque du temps qui avait passé. C'était ça, qu'il avait voulu dire à Octave en formulant sa complainte contre la solitude. Qu'il ne savait pas quoi faire pour enrayer la machine, pour que le disque ne s'arrête de tourner en boucle sur la même chanson. Il fallait que la mélodie change, parce que celle-ci finissait par ressembler à une symphonie jouée en faisant crisser des ongles sur un tableau de craie. C'était insupportable.

__ Mais si, tu sais, rétorqua le bibliothécaire avec une douceur bienveillante qui toucha l'adolescent perdu dans son propre désarroi.

Un pâle sourire animait les traits de l'homme, de ces sourires fatigués que l'on réservait à un être apprécié à la fin d'une rude journée. Pas de ces sourires contagieux et emplis de joies, mais de ceux qui demandaient peut-être plus d'efforts car ils ne voulaient pas transfigurer une réalité. Octave ne semblait avoir aucune raison de sourire après la scène à laquelle Léon venait d'assister et cela n'était pas non plus un mensonge. Non, c'était une marque d'attention très honnête. C'était un sourire qui accusait la fragilité de l'instant, la précarité de leur deux situations mais qui voulait insuffler à l'autre la sensation qu'il était enfin arrivé au bon endroit. Léon aurait aimé ouvrir la bouche pour le remercier mais la marque d'attention, si elle avait insufflé un peu d'air dans les poumons contrariés par tant d'angoisse, n’était pas encore en mesure de lui permettre de parler de nouveau. C'était un équilibre encore fragile, à la frontière entre l'envie encore tenace de vite partir avant que la digue de ses émotions ne lâche et ne se déverse et celle de rester pour voir si l'adulte encaisserait les ravages que les pensées adolescentes s'évertuaient à transformer en flots dévastateurs. La précarité de la situation ne lui permettait rien d'autre que le silence, même si la certitude d'avoir fait le bon choix en venant chercher de l'air là où il aurait, il y a encore quelque semaine, penser mourir asphyxié sous la colère et le ressentiment. C'était étrange, la manière dont une personne pouvait finalement se révéler être bienveillante et digne de confiance alors même que vous ne l'auriez jamais imaginé. Peut-être aurait-il donc dû acquiescer ? Signifier à Octave que oui, il avait su venir jusqu'ici et que cette confiance là, même s'il ne savait pas encore se l'expliquer, l'avait convaincu jusqu'à l'absurde, peut-être, qu'il respirerait mieux ici ? Cela aurait peut-être été plus juste, sauf qu'il se sentait complètement aphone et doutait que ses cordes vocales, oppressées dans sa gorge serrée par l'émotion, ne souhaitait faire un effort pour qu'il ne tienne une conversation. Sa tirade lui avait déjà beaucoup coûté, comme cet appel à l'aide. Parce que cela en était un et Léon le savait. Octave allait-il l'attraper au vol ou bien le laisser rejoindre le ciel, comme la multitude de tous ses ballons de détresses que des centaines d'individus laissaient s'envoler mais dont personne n'osait rattraper la ficelle ? Il n'était pas venu rendre un manteau. C'était le manteau, l'excuse. Le prétexte. Le ballon. Que chacun choisisse le mot qu'il conviendrait, c'était la même idée. Il voulait mieux respirer.

__ Okay, on y va, sembla conclure l'adulte en l'observant.

L'adolescent attrapa le manteau que le bibliothécaire lui jeta presque dans les mains tout en le regardant disparaître dans son bureau. Pourquoi acquiesçait-t-il en formulant son accord à voix haute, comme s'il avait demandé à aller quelque part ? Le jeune homme s'accorda quelques secondes de réflexion alors que l'idée lui tirait un sourire totalement intériorisé et qui ne transparu aucunement sur son visage. Si. Il avait demandé à fuire, peut-être pas à voix haute mais chacune de ces cellules, depuis le début de la journée, l'exhortait à trouver une issue. Il lui avait fallu du courage pour venir la trouver au milieu des étagères emplis de manuscrits, mais il fallait croire qu'il était lui même un livre ouvert dans lequel Octave avait su lire si bien le chapitre en cours de son existence. Celui sur lequel il était inscrit, visiblement en lettres capitales, qu'il avait encore une fois envie de quitter le château. Qu'Octave accède si vite à ce besoin viscéral de fuite, de nouvelle bulle, fut presque un soulagement pour l'adolescent redevenu mutique. Il enfila le manteau avec des gestes maladroits, tirant de nouveau sur les manches mais le vêtement était toujours aussi petit. L'avoir gardé dans sa propre armoire durant presque une semaine ne l'avait pas ajusté à sa taille, lui qui dominait l'adulte de presque une bonne tête même si, courbé sous le poids de sa conscience, il avait l'impression de mesurer beaucoup moins qu'Holbrey. Ce dernier sortait d'ailleurs, encore dans un nouvel apparat que l'adolescent de plus en plus observateur n'était pas certain d'avoir déjà vu. L'homme le toisa des pieds à la tête comme l'on inspectait une marchandise avant d'en prendre possession - examen attentif dont il se serait vexé il y avait de cela une semaine, mais qui ne le gêna même pas ce soir là - avant de corriger d'un geste habile du poignet l'ajustement du manteau. Les manches prirent quelques centimètres et le jeune homme cru sentir le tissu s'ajuster en longueur et au niveau de ses épaules. Il se moquait bien de l'apparence qu'il pouvait avoir mais ce n'était visiblement pas le cas de son interlocuteur dont la moue prit une nuance satisfaite lorsque son oeuvre fut accomplie. Toujours cette grande importance concernant le paraître, que Léon avait déjà crû saisir chez le bibliothécaire et que ce dernier ne cessait de confirmer par ses gestes et attention. Mais il ne se moquait plus de cette attitude dans le contrôle, tant il avait pu apercevoir - à présent à plusieurs reprise - l'Octave passablement échevelé qui se cachait sous ce masque si bien contrôlé. Et parce que, d'une manière bien étrange et pas très compréhensible, il prit également cela comme une petite marque d'affection à son encontre. Ce n'était pas grand chose, mais c'était dans les petits gestes quotidiens que l'on apercevait parfois les plus grandes marques d'intérêt. Il n'y avait pas besoin de grands discours, de grands actes, juste quelques petits instants, de ceux que l'on pouvait compter sur les doigts de la main mais qui réchauffaient instantanément le coeur. Une incitation à faire attention à soi, une injonction à avaler un morceau, une veste tendue à celui qui frissonne. Où un habit ajusté à la bonne taille. Non, ce n'était pas grande chose. Et Octave le justifiait probablement autrement. Mais la marque d'attention tira un léger sourire à l'adolescent au visage figé, alors même que les traits de l'adulte se gorgeait d'une malice que Léon n'était pas sûr de comprendre.

__ Je fuis et tu me suis, proposa-t-il sur un ton qui ne supposait presque aucune contradiction. Et de toute façon, Léon n'en avait aucune à opposer.

Cela ressemblait à une tentation. Et le principe des tentations n'était-il pas de courir après ? La fuite dont Octave proposait de prendre la tête ressemblait à s'y méprendre à sa porte de sortie et c'était exactement ce que l'adolescent était venu chercher, n'est-ce-pas ? Alors lorsque qu'il s'élança dans un pas précipité pour sortir de la bibliothèque, Léon se lança à sa poursuite avec cette sorte d'urgence que provoquait la peur de voir une solution se dérober alors même qu'elle venait de se dessiner dans son esprit. Il ne voulait pas d'une ébauche esquissée, aussi accéléra-t-il le pas pour se maintenir dans l'ombre du bibliothécaire qui s'appliquait à raser les murs, précautionneux de ne pas attirer de mauvaise rencontre. Léon lui collait au basque en tâchant de se faire le moins du monde distancé, presque essoufflé par cette course qui lui demandait un effort alors même qu'il se sentait toujours aussi oppressé. Ses poumons semblaient râler de ce que l'angoisse leur grignotait comme capacité à s'étendre, comblant avec difficulté l'augmentation de sa cadence respiratoire. Mais le jeune homme n'avait aucune envie de se laisser distancer, aussi ne lâchait-il pas des yeux le dos de l'homme, prenant garde à ne pas se faire distancer. Octave fuyait-il réellement pour lui-même, ou bien était-ce juste une autre marque d'attention ? L'adolescent aurait été bien incapable de répondre à cette question, déjà parce qu'une grande partie de son esprit était concentrée sur leur fuite ainsi que sur d'éventuels bruits annonçant une rencontre impromptue à l'angle d'un nouveau couloir, mais aussi parce qu'il n'avait pas encore décidé de l'importance de la scène qu'il avait surpris un peu plus tôt et qui le mettait encore maintenant, dans une situations pour le moins malaisante. Il avait la sensation d'avoir été le témoin impromptu d'une représentation qui n'avait jamais eu vocation de se voir attribuée un public, d'avoir ensuite contempler une issue aux allures définitives et qui laissait supposer une histoire plus longue dont il n'aurait même pas dû savoir le titre. Cependant, un flot de question avait surgi dans son esprit et s'il n'y accordait pas encore une grande importance, certains liens se tissaient avec langueur et certitude, surtout depuis qu'il avait réussi à mettre un nom de famille sur celle qui avait claqué la porte de la bibliothèque dans un fracas laissant présager qu'elle refermait également quelque chose de plus définitif. Rowle. Cela ne pouvait-pas être une coïncidence, n'est-ce-pas ?

Les portes du château se refermèrent sur eux et Léon resserra les pans du manteau contre lui, un geste qui n'était pas sans lui rappeler qu'il l'avait déjà effectué la semaine passée. Si Octave avait ralenti l'allure, il distançait toujours l'adolescent qui tâtonnait à présent contre la poche arrière de son jean afin de vérifier la présence de sa baguette magique. Le parc de Poudlard était perpétuellement baigné par un  brouillard qui n'avait pas comme unique raison d'être le froid du mois de Décembre. L'oppression qu'il ressentait semblait s'être intensifiée et Léon savait sans mal que l'abattement et la morosité qu'il ressentait puisaient leur source en les Détraqueurs, créatures fantasmatiques mais pourtant bien réelles qui arpentaient le parc. Pour le défendre, soit disant. Ou bien pour terminer la ressemblance entre Poudlard et Azkaban, comme s'il y avait encore un besoin de préciser à ceux qui ne l'avaient pas compris que l'école était devenu une prison. Physique, bien sûr, mais également celle de l'esprit et de l'âme. C'était bien la fonction de ces êtres malveillants, non ? Transformer les barreaux de la célèbre prison sorcière en des chaînes encore plus épaisses qui alourdissaient tellement votre pensée que vous ne songiez qu'à vous recroqueviller sur vous-même. L'adolescent jeta un regard angoissé autour de lui, peu rassuré par la présence de sa baguette ni par celle de l'adulte qui cheminait devant lui. Heather n'avait-elle pas parlé d'une rencontre désagréable entre Holbrey, elle et une de ces créatures ? N'avait-il pas vu les ravages de cela lorsqu'il les avait surpris cette fameuse nuit ? Quoi qu'en fut le sourire enjoué du bibliothécaire, Léon doutait presque de sa capacité à créer un Patronus s'ils venaient à faire une mauvaise rencontre ce soir là. Quand à lui même ... était-il vraiment nécessaire de préciser qu'il n'y arriverait pas ? A son plus grand désarroi, l'adulte abandonna le sentier qui descendait vers Pré-au-Lard pour prendre la direction de la forêt interdite. Le regard gris se perdit quelques instants entres les arbres à la haute cîmes et qui semblaient étouffer la fôret, comme si les épais feuillages sombres refusaient catégoriquement que la moindre lueur de la lune ne vienne caresser leurs épaisses racines. Un nouveau frisson hérissa les poils de la nuque de l'adolescent, peu désireux d'entrer dans la forêt interdite. Seulement, Octave n'avait-il pas promis une fuite ? L'adolescent marqua un moment d'hésitation à la lisière des bois inhospitalités, une fraction de seconde à peine cependant. Tout serait mieux que ce château, de toute manière. Et puis ... Octave ne lui voulait pas de mal. C'était de ça dont il avait fallu qu'il se persuade également avant d'oser venir le voir de nouveau. Confiance . N'était-ce pas la raison pour laquelle il recherchait la présence d'Octave ?  Si, bien sûr. ll y avait de cela, c'était évident. L'adolescent reprit sa marche, enfin, sa course, ses yeux faisant la navette entre le sol parsemé d'obstacles et nécessitant son attention, et le bibliothécaire, qui semblait avoir ralenti lui aussi l'allure sur ce terrain accidentée. Sa voix perça d'ailleurs le silence pour la première fois depuis de longue minute, volant jusqu'à Léon sans aucun mal dans le silence étouffant de la fôret.

__ Tu n’es pas mal tombé, lança-t-il, faisant écho au malaise exprimé par l'adolescent voyeur malgré lui. Tu es en fait tombé juste à la fin, avec le rideau. Et après le spectacle il vaut toujours mieux avoir quelqu’un avec qui applaudir, n’est-ce pas ? , demanda-t-il de façon rhétorique en s'arrêtant abruptement, faisant face à l'adolescent qui se retrouva tout d'un coup confrontés aux iris émeraudes si perçants.
__ Ca dépend, il y a des représentations privées qui n'ont pas à souffrir de spectateurs inoportuns, rétorqua-t-il du tac au tac, avant de reprendre dans un souffle plus modéré. Si j'avais su que tu n'étais pas seul, je n'aurais pas forcé cette rencontre ce soir là.

Il haussa les épaules en signe d'excuses, remerciant en réalité la providence de la torpeur qui l'avait fait manquer l'arrivée de la jeune femme. Parce qu'il serait parti, sans doute. Et que ce qui semblait être une nouvelle parenthèse se dessinant n'aurait finalement jamais vu le jour et que l'adolescent se sentait suffisament à bout ce soir là pour que son ventre ne se sert à l'idée d'avoir eu potentiellement une nouvelle soirée de solitude à endurer seul. Je fuis et tu me suis. Peut-être qu'Octave lui aussi trouvait son compte dans tout cela, finalement ? L'adolescent soutînt le regard contemplateur de l'adulte, comme si ce dernier cherchait à saisir l'intensité du mal être de son jeune condisciple, la tête légèrement penchée sur le côté. Le jeune homme  au coeur si serré se laissa faire, ayant abandonné l'idée de cacher quoi que ce soit alors qu'il était venu quémander une aide qu'il n'aurait jamais pensé avoir à formuler un jour. Il était plutôt révolu, le temps d'avoir honte de toute cette faiblesse qu'il laissait transparaître devant Octave. Lorsque ce dernier le saisit par la manche pour les arracher au château, Léon se surpris à brièvement vouloir lui retourner autant d'attention. Tourné vers sa propre oppression, il n'était cependant pas dupe à cette fuite si facilement accordé, à cette enthousiasme contrastant trop fortement avec l'abandon qu'il avait vu lorsque la porte avait engloutit la petite silhouette blonde. Non, Octave ne fuyait pas juste pour lui. Il transplana, emportant l'adolescent loin du lieu de la tourmente et se soustrayant également à ce qui semblait l'oppresser lui-même. Non, Léon venait de comprendre ne pas être la seule âme brisée en cette soirée bien terne. L'oppression du transplanage libéra l'adolescent à l'exact moment où il prenait conscience d'avoir enfin quitté le vieux château. Il rouvrit les yeux avec une curiosité toute nouvelle, se demandant dans quel lieu le bibliothécaire avait choisi de les entraîner. Il se surprit en constatant qu'il ne s'était pas posé une seule fois la question depuis leur sortie de la bibliothèque, comme si finalement cela avait bien peu d'importance. Cela dénotait-il d'une confiance plus importante qu'il ne l'aurait crû en Holbrey ? Ou bien était-ce plutôt la preuve qu'il avait un tellement urgent besoin d'évasion qu'il se moquait pas mal de la destination tant qu'il quittait la prison devenue si insupportable ?

Ils étaient dans une pièce aux dimensions disproportionnées et à l'air presque étouffant, chargé d'une odeur de javel qui n'avait absolument rien de naturel mais qui convenait parfaitement pour un tel lieu. Il s'agissait d'une piscine large d'au moins cinquante mètres, baignée par la faible lueur des lampes de veille qui luisaient au plafond. Léon regarda autour de lui, accrochant du regard les grandes portes fenêtres qui laissaient entrer la lueur nacrée de la lune et conféraiten à l'endroit un statut peu commun. Qui pouvait se targuer d'avoir souvent été dans une piscine municipale en plein milieu de la nuit ? Le lieu semblait être déconnecté du temps,  à l'image d'un parc pour enfant vide de tout éclat de rire, bien que cela n'avait rien d'angoissant. C'était juste calme. Curieusement, rien n'aurait ressembler plus à une bulle hors du temps que cette piscine à la chaleur étouffante, immense et pourtant à l'allure intimiste ainsi nimbée par une luminosité tamisée.  

__ Tu sais pourquoi j’aime les piscines ? demanda Octave, brisant le silence des lieux sans pour autant dénaturer la sensation de calme se dégageant de l'endroit, alors que l'adolescent le quittait de nouveau des yeux pour laisser ces derniers parcourir la surface immobile du bassin, frissonnant par le contraste trop rapide de la chaleur qui tranchait avec le froid glacial du mois de décembre et cette sensation de peau à vif et comme du papier de verre qu'il détestait et ressentait en permanence depuis trop longtemps. C’est mieux de se baigner à la mer de toute façon, mais la mer, l’océan, c’est la surpuissante et implacable nature, immense et insaisissable ! continua-t-il alors que le jeune préfet persistait à fixer l'immensité bleue et incongrue qui se profilait devant eux. Il aurait pu s'étonner du lieu choisi, du choix aquatique alors que, justement, lui avait tant de mal à respirer. Une petite parcelle de son esprit s'accorda à donner entièrement raison à Octave. Oui, la mer était immensité, de cette grandeur qui vous fait vous sentir tellement infime que cela remet en perspective vos problèmes soudain aussi insignifiants que vous. Ces problèmes qui n'empêcheraient aucune marée de poursuivre le rythme imposé par la lune. Le jeune homme n'avait que très peu vu l'océan, mais il en gardait un souvenir transcendant. Il y avait ce côté majestueux, cette douceur lorsque l'écume caressait le sable et cette violence lorsqu'un peu plus tôt, la vague s'était brisée avec fracas. Le bruit aussi, cette mélodie perpétuellement en conflit avec le son du vent, si bien que l'on ne savait plus qui dominait qui. Cet écho redondant sur lequel l'on finissait presque tous, sans s'en rendre compte, pas calquer sa respiration. Parce que c'était un chant qui finissait toujours pas toucher l'âme. Si t’es pas en état, tu finis vite par te faire oppresser et te sentir désagréablement petit. Mais une piscine… Ou bien par avaler votre âme. L'adolescent aurait voulu plus se pencher sur cette comparaison, s'attarder sur le mot d'oppression qu'Octave venait également d'employer. Le spasme resurgit, broyant son coeur et il manqua de louper une respiration. Les doigts d'Octave le ramenèrent à la raison alors qu'il le délestait du manteau prêté, le toucher aérien le caressant de nouveau alors que l'homme empoignait avec légèreté son épaule, le guidant vers le bord de l'eau. Léon frissonna, ses yeux se perdant dans l'eau limpide. Connaissez vous l'appel du vide ? Une piscine, il n’y a aucun mystère ni profondeur, de la clarté partout, seulement l’eau qui t’enlace et te soutient comme une Mère. Elle te rend sourd et aveugle et sans forces, mais pour ne pas te noyer, il faut arrêter de lutter et se laisser faire. La main caressante se fit plus intransigeante et Léon tomba.

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Et la chute sembla durer si longtemps, peut-être parce que sa symbolique était bien trop facile à accorder à ses sentiments et que ces derniers étaient bien trop nombreux pour qu'une fraction de seconde ne suffise. La gravité fit très bien son oeuvre et Léon se sentit happé par tout ce qu'elle représentait : il tombait. De fatigue d'abord, aussi aucune résistance ne fut imposée à la poigne de l'adulte, peut-être par manque de réflexe, ou bien parce que finalement, se laisser malmener par quelque chose de physiquement impossible à contrarier était en parfaite symbiose avec son ressenti intérieur. Ce n'était pas l'impulsion fournie par Octave qui lui donnait l'impression d'être attiré par le fond de la piscine, mais plus l'accumulation de tout le ressentiment qui lui enserrait la poitrine. Il tombait et ne battait pas des bras pour essayer de retenir la chute. Il glissait vers la surface de l'eau tout comme il avait la sensation de tourbillonner dans son propre esprit, dans sa propre confusion, ses doutes et ses peurs, sans aucun repère auquel se raccrocher, sans même peut-être tendre les mains pour essayer de s'harnacher à quoi que ce soit. Sa passivité aurait dû l'effrayer, mais il fendit la surface sans même qu'un cris de surprise ne franchisse ses lèvres closes. L'eau était tiède, agréable, alourdissant ses vêtements tandis que de petites bulles commençaient à sortir de ses narines et de sa bouche légèrement entrouverte. L'eau ralentissait sa descente vers le fond de la piscine, ainsi le temps sembla se figer alors même que le liquide engloutissait tout. Les sons de la nuit semblèrent bien plus distants si bien que l'immensité du silence l'enveloppa. La luminosité déjà faible des néons avait peut-être disparue, mais Léon n'en su rien puisqu'il avait fermé les yeux depuis déjà quelques secondes. Le chlore agressa ses narines mais ne le dérangea pas, alors qu'il expirait tout l'air de ses poumons et que l'oxygène précieux s'empressait de gagner la surface. Les bulles étaient légères. Lui, non, dans tous les sens du terme. Sa conscience ne voulait pas remonter. Alors, il continuait à tomber. Continuait à couler. Tout semblait le déserter : de l'air qui s'empressait de quitter le thorax jusqu'à toutes ces idées néfastes qui se bousculaient à sa tête. Il n'y avait plus assez de place dans son esprit,  à présent concentré à maintenir les fonctions vitales que l'apnée exigeait. Le jeune préfet senti le contact du fond de la piscine se presser contre son corps et il se retourna, le visage offert vers ce qu'il savait être la surface, expulsant dans un souffle les dernières traces d'air de ses poumons afin de se maintenir au sol. D'une certaine manière, songea-t-il, il venait effectivement de toucher le fond.

Le calme le saisit, dans un premier temps. Tout n'était que silence, rien ne venait plus déranger sa conscience. Aucun clapotis dans une quelconque salle de bain ne venait agresser ses tympans, aucune respiration d'endormi ne lui rappelait que lui ne s'adonnait pas à Morphée. Pas de lumière agressive ne cherchant à lui faire ouvrir des paupières si difficilement fermées. Juste l'immensité de l'eau, qui caressait son corps et faisait flotter ses vêtements autour de lui. Juste l'étreinte liquide. Et la solitude qui, cette fois, semblait tout apaiser. Parce qu'il avait du se délester de tout pour vraiment toucher le liner de la piscine, pour reposer au fond sans que personne ne le dérange. Heather était resté à la surface, Donia également, les Carrow, l'insigne, la guerre ... tout était parti avec les petites bulles d'oxygène et dans ce calme parfait la seule oppression qu'il restait était celle de sa poitrine Cela commençait à être réellement douloureux, à mesure  que sa cage thoracique quémandait un nouveau souffle pour gonfler les poumons. Pleins d'auteurs s'accordaient à dire que l'âme se trouvait dans le souffle, aussi la gardait-on jalousement lorsque l'on se retrouvait en apnée, ou bien était-ce plutôt la sensation de l'avoir perdue qui consistait à se sentir privé de tout, privé de quelque chose d'essentiel ? Se sentait-on opprimé par le manque de souffle parce qu'il s'agissait du manque de son âme ? La pression augmentait mais le calme persistait. Saviez-vous que l'on ne pouvait pas juste arrêter de respirer, comme ça, sans contrainte ? Peut-être était-ce une sécurité de l'esprit, peut-être que si la respiration avait dû être motivée par la volonté des individus, alors cela aurait été trop dangereux. Trop facile de simplement arrêter. Tout le monde pourtant, sait retenir sa respiration, n'est-ce-pas ? Certaines pratiques visent même à se pousser jusqu'aux dernières limites afin de vivre le sentiment grisant des poumons qui se remplissent de nouveau. Mais il est strictement impossible de s'arrêter. Votre organisme reprend ses droits, vous perdez connaissance et alors vous rentrez dans une respiration automatique qui vous fera vite vous rendre à l'évidence : vous continuez à vivre. C'est pour cela que les noyés ont de l'air dans les poumons : l'organisme a essayer de reprendre haleine. Les yeux de l'adolescent s'ouvrir alors que la brûlure de sa poitrine s'intensifiait, fixant la surface et juste au dessus de lui, la silhouette de l'adulte qui se profilait, tressautant à cause des remous que sa chute avait engendrés. Ses poumons crièrent une dernière fois leur agonie, mais ce fut son esprit qui prit la commande de ses gestes une fraction de seconde avant. Il regroupa ses membres et donna une impulsion contre le sol, se laissant remonter à mesure qu'il prenait conscience qu'il n'avait absolument aucune envie de rester allongé tout en bas. Si le calme l'avait apaisé un moment, le sentiment de solitude aussi, l'oppression, elle, n'avait pas semblée plus agréable. Certes, c'était un effet physique mais au delà de cette simple constatation, il avait besoin d'air. Pas juste d'oxygène. D'air. D'une bouffée d'air frais, de quelque chose de nouveau également. C'était ça qu'il était venu chercher en s'acharnant à attendre pour croiser Octave dans cette bibliothèque. Touché le fond, ça, il en avait été capable. Dans cette piscine, d'accord, mais un peu plus tôt également dans son lit. Ou lorsqu'il avait sauté de nombreux repas. Non, il n'était pas venu pour sombrer, il était venu pour respirer. Son visage creva la surface alors que l'adolescent laisser l'apesanteur faire flotter son corps qui semblait à présent bien plus léger. Flotter s'avérait, contre toute attente, bien plus facile que de couler dans l'eau. L'avait vous déjà remarqué ? Il faut se concentrer pour rejoindre le fond d'une piscine, s'exhorter à vider vos poumons, lutter cette fois contre le principe d’Archimède qui vous pousse à rejoindre la surface alors que c'est la gravité qui vous a fait chuter dans l'eau. Il faut également lutter contre l'envie de respirer pour rester immergé. Alors que flotter comme le faisait à présent le préfet des verts-et-argent, qui après quelques goulées d'air empressées s'évertuait maintenant à une respiration plus calme, flotter à la surface de l'eau demandait un total abandon. Il fallait même ne penser à rien, puisque l'eau se chargeait de tout soutenir.

Léon prit une nouvelle goulée d'oxygène, savourant sa respiration calme, le soulagement de ses poumons qui ne semblaient plus s'offusquer d'un quelconque empressement, ses muscles se détendant alors qu'il ne pensait plus à rien pour se contenter de flotter. L'air environnant était étouffant et réchauffa encore plus l'adolescent, ses joues se colorant enfin d'une teinte rosée pour abandonner leur teinte cadavérique des derniers jours. Il pinça ses lèvres humides entre elle doucement, sans leur imposer la moindre contrariété, sans les mordre ni les tordre en une mimique agacée, ou douloureuse. Les yeux pâles, qui semblaient s'accorder avec la couleur de la piscine faiblement illuminée par des lumières disposées sur les parois, fixaient le plafond, mais cette fois, il n'avait aucune envie de se faire happer par ce dernier. Il flottait déjà. Un sourire fendit ses lèvres, titillant la commissures jusqu'à venir illuminer de manière presque imperceptible son visage. Certains muscles semblaient se réveiller et ne permettaient qu'un timide mouvement. Mais ce n'était pas très important. Ses paumes s'ouvrirent alors qu'il refermait de nouveau les yeux, savourant la sensation de ses poumons s'emplissant d'air et se vidant. Savourant le sentiment d'oppression qui semblait s'être dilué dans l'eau.

__ Merci, souffla-t-il avec une étonnante sincérité, les yeux toujours clos mais sa voix grave portant sans mal dans la pièce au haut plafond qui fit résonner sans mal l'écho de ses propos.

II n'ajouta rien d'autre, savourant quelques instants supplémentaires cette sensation de légèreté qui le maintenait au dessus de la surface, de manière physique mais aussi métaphorique. Le silence enveloppait sa conscience, le clapotis de l'évacuation de l'eau étant la seule source de bruit qui parvenait à ses oreilles. Un calme salvateur au milieu d'une solitude qui n'en était pas vraiment une. L'adolescent se remit en mouvement, cessant de flotter à la dérive dans la piscine et nagea quelques brasses pour se rapprocher du bord où se trouver le bibliothécaire. En toute honnêteté ? Celui-ci détonné, dans son costume à la coupe si parfaite, les manches de sa chemise relevée sur les avants bras, les pieds nus, le bas de son pantalon légèrement retroussé afin, sans doute, de ne pas l'abimé au contact de l'eau chlorée. Octave ne semblait pas franchement à sa place dans cette piscine municipale qui semblait avoir déjà bien trop vieillie, même si elle pouvait remercier la lumière douçâtre qui camouflait les imperfections du lieu. Léon se rapprocha, quelque peu entravé par les vêtements alourdis par le poids de l'eau et limitant ses mouvements, relevant la tête à la dérobée pour fixer en contre plongée le bibliothécaire qui avait bien voulu concevoir à la fuite et qui se tenait toujours debout au bord de l'immense bassin. Il posa ses mains contre le rebord afin de se maintenir à flot, n'ayant pas pieds avec les quelques deux mètre cinquante de profondeur, comme annoncé par le petit écriteau placardé contre l'un des bords de la piscine. Il passa sa main dans ses cheveux, dégageant son visage de quelques mèches brunes qui s'étaient éparpillées sur son front avant de fixer le bibliothécaire, du moins autant que sa position le lui permettait.  

__ Je crois que je comprend mieux pourquoi tu aimes ce genre de lieu, murmura-t-il sans trop forcer la voix, soucieux de conserver la quiétude salvatrice du lieux. Couler. Nager. Flotter. Ici, aucune force de la nature ne pousse à choisir l'une ou l'autre de ses actions. Je crois que j'avais besoin des trois et dans un ordre bien précis. C'est étrange mais au fond ... au fond de l'eau, un court instant, j'ai eu l'impression de beaucoup mieux respirer qu'à la surface. Il détourna ses yeux clairs quelques secondes avant de revenir sur le visage d'Holbrey, soucieux d'expliquer ce qu'il ressentait tout en étant animé une certaine forme de pudeur face à ce qu'il avait éprouvé en se laissant chuter vers le fond. Vivre en apnée, perpétuellement, c'est impossible. Mais sans retrouver des bulles d'oxygène comme ce soir ... je n'ai pas l'impression que je réussirais à supporter ce foutu château. Il s'accorda quelque instant avant de rajouter, la voix plus inquisitrice. Et toi ... tu respires bien ? demanda l'adolescent avec un réel intérêt. Il ne parlait pas que de la capacité à gonfler ses poumons. Il parlait plus de l'instant que le bibliothécaire avait appelé le final, le tombé de rideau. De ce masque qu'il n'avait pas remis en place lorsqu'il s'était aperçu avoir eu un témoin. Il parlait de cette fuite à laquelle Octave avait si bien consenti à adhérer. Si promptement donné vie.

Puis, de façon déloyale, profitant de sa question, sa main droite vînt avec lenteur, pour ne pas troubler la surface à présent immobile de l'eau, cueillir sa baguette magique et dans un mouvement doux du poignet, freiné par l'eau mais n'empêchant aucunement sa réalisation, il lança un sortilège informulé qu'Octave ne pouvait pas deviné, sa baguette ainsi dissimulée sous son corps. L'enlacement vînt cueillir le bibliothécaire au niveau de la taille et l'adolescent manqua avaler la tasse lorsque, poussé par la force imaginaire des liens matérialisés derrières lui et l'entraînant vers la piscine, Octave vînt également rejoindre la baignade nocturne. Un franc sourire traversa les lèvres de l'adolescent à la vision du bibliothécaire engloutit par l'eau de façon aussi peu élégante, se demandant laquelle serait la première de ses préoccupations. Son costume hors de prix ? L'allure débraillée qu'il ne manquerait pas d'avoir en sortant de l'eau ? Ou bien la sensation d'avoir été trahi par une action tout à fait puérile - que lui même avait initié, il fallait l'admettre. L'adolescent profita qu'Octave ne soit happé sous la surface pour se hisser à la force de ses poignets sur le rebords, pivotant au dernier moment pour s'assoir. Il retira ses chaussures ainsi que ses chaussettes, envoyant les tennis gorgés d'eau un peu plus loin. Il laissa ses jambes pendrent sous la surface, assis près du bord, étalant ses bras dans son dos et s'appuyant sur la paume de ses mains, contemplant la surface en attendant que le bibliothécaire n'émerge. Quand ce fut le cas, il s'empressa de reprendre la parole.

__ Disons que nous sommes quittes ? tenta-t-il de négocier, un sourire taquin sur les lèvres.

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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Sam 9 Juin 2018 - 15:38

Il s’était laissé tomber sans résister, sans spasmes salutaires ni surprise aucune, comme quelqu’un qui n’avait plus la force de vivre, mais pas non plus celle de mourir, et se laissait aller aux aléas du destin avec fatalisme. Octave ne l’avait certes pas poussé sous les roues d’un train en approche, mais ce complet abandon avait quelque chose de l’absence résignée. Une mollesse l’avait accueillie entre les deux omoplates, larges plateaux décharnés et aigus, suivant le mouvement de sa main traitresse sans opposer une quelconque contestation à cette valse dans le vide, donnant au bibliothécaire la fugace impression de pousser un corps sans vie. Une semblable sensation lui avait déjà été prêtée par les déambulations de sa grand-mère qui, perdue dans les méandres de sa folie, errait telle un fantôme translucide mais lourd entre le mobilier de leur grande maison. Il fallait alors la prendre par le poignet et exercer une délicate pression à la base de sa nuque pour guider l’enveloppe charnelle en un lieu où son âme absente ne lui ferait pas défaut. La comparaison le troubla, tant il s’en retrouva certain que Léon était prêt et résigné à subir une contrainte de plus sans rechigner, quelle qu’elle fut. L’oppression faisait de petits miracles sur un esprit, jusqu’à l’altérer d’une façon parfaitement morbide, allant de l’obéissance aveugle à l’indolence attendant la mort. Il voulut le secouer, mais l’adolescent fendait déjà l’eau et deux vagues se renflèrent pour l’accueillir, puis il disparut. Ou plutôt, il coula tragiquement avec un joli sens du détail, sa figure se faisant de plus en plus confuse à mesure que l’aberration optique défigurait son corps en une sombre masse noire. Le roulement de l’eau, lisse, se propagea sous la chute et claqua faiblement comme un linge mouillé contre les rebords au fur et à mesure d’une petite vague exténuée. Quelque part, à voir cette ombre couler aussi sûrement, Octave hésita à plonger, craignant l’inconscience ou le mauvais geste qui aurait éveillé une envie funeste, mais se retint. Il serra les lèvres, croisa les bras et marcha lentement le long du bord qui clapotait doucement, un œil fixé sur le fond trouble. Il n’aurait pas pensé que Léon suivrait si bien sa métaphore, aussi littéralement et surtout pas après une odieuse trahison plantée figurativement dans le dos. Il l’aurait préféré enjoué et combatif, vexé, puis reconcilié avec la blague en bon enfant. Non, l’étudiant était étalé au fond, comme mort de ce coup bas. Son esprit s’emplit d’un sentiment funeste, tandis qu’il regardait du haut de sa saillie un défunt au fond de son tombeau. Les preuves de sa respiration fendaient la surface inerte, mais Octave ne se défaisait de l’agitation qui le rendait coupable de tout autre chose.

La blague venait de paisiblement se traduire en réalité brute. Sur tous les plans, il lui avait été déloyal et maintenant il luttait au mérite contre son frisson en serrant les dents. « Il a coulé à pic » pensa-t-il avec une sorte de crainte, qu’il chercha à rassurer en évitant de brouiller la limite de son remord avec la réalité du jeune et inconscient adolescent. Il avait fait une promesse à Heather de ne rien évoquer avant qu’elle ne l’eût fut fait, et ce serment l’empêchait de lâchement soulager son soudain et jusque lors latent besoin d’être châtié. Il avait également fait une promesse à Léon pourtant… Elle fut certes tacite, mais ce n’était en rien une excuse pour prétendre que ce qui n’avait jamais été dit et seulement suggéré n’existait pas. C’était cruel. Mais puisqu’il avait si pitoyablement failli à demeurer fidèle au premier, Octave se devait impérativement de faire preuve du dévouement invoqué par l’autre. Il sentit son visage se creuser et ses paupières s’alourdir. Il ne se doutait de rien, l’aveugle, il y avait de quoi se réjouir… Mais en même temps, Octave souffrait de cette sérénité inexorable et infaillible dans la confiance, et exigeait au fond de lui-même que Léon fût tremblant comme une feuille, consterné d’une trahison qu’il aurait dû sentir errer comme un de ces orages hésitants qui tournaient, l’été, autour des pleines. Quelle horreur ! Etait-il donc de ceux qui, peinés par leurs propres manquements, se mettaient à mépriser les us quotidiens, conversations, plaisirs et autres banalités pour pallier à l’absence de représailles ? Avec mésestime personnelle, il se contenta d’une crispation pénible et se força à la détente. Léon lui avait soufflé son amour pour sa belle et exquise amie, aveu qu’il s’était empressé de bafouer à peine quelques jours plus tard. Il savait ce qu’il avait conquis pour Heather ce soir-là, mais qu’avait-il conquis pour lui ? Le droit de souffrir de n’avoir pas pu tenir la balance en équilibre ? Foutaises. Le mal de l’un ne compensait pas l’insouciance passagère de l’autre. Et les deux ne s’excusaient pas entre eux non plus. Ce qui était sûr, c’était qu’il n’avait certainement pas gagné le droit de défaillir et de culpabiliser sa faiblesse en silence devant un enfant innocent et dupe. Une faiblesse suspecte… Il fallait sagement attendre le courroux et quand bien même il connaissait ses raisons propres, Octave éprouvait le commun chagrin du remord parce qu’il savait que Léon ne le pardonnerait pas. Mais avant, raisonnablement, son devoir était de conquérir son regard, entretenir le sourire intérieur, éviter la confiance mystérieusement blessée par un geste ou un mot inapproprié, tout en ayant la répugnante impression de l’étreindre pour mieux le blesser.

Bien avant qu’il n’ait eu le temps de se trouver pathétique, Octave vit enfin l’ombre bouger dans les profondeurs et croître avec rapidité avant d’atteindre la surface, où il accueillit enfin la vie à plein poumons. Avec une confusion apaisée, le bibliothécaire retrouva sur le visage du jeune noyé une clarté abondante, qui n’était peut-être qu’une autre illusion réverbérée par la luminosité azurée de la piscine. Les brèves privations du corps s’avéraient parfois salvatrices, comme lorsque l’incident d’une chute ratée ou une corde rompue nous faisaient soudain suffisamment redouter la mort. Léon avait décidé de revenir et c’était tout ce qui importait de cette errance dont il avait décidé de renaitre, en gratitude de quoi la vie l’honorait de couleurs nouvelles. Octave, quant à lui, le gratifia d’un léger sourire en coin à la douceur sibylline. L’étudiant avait maîtrisé l’élément et dompté son corps en définissant les angoisses qui lui étaient propres, réapprenant à respirer, à user de son énergie confortablement, se permettant de dominer ce qui le contraignait, de s’y laisser aller sans crainte de se perdre.

« Merci. »

Un pincement dans la poitrine, là où parfois se logeaient les sentiments. Ah ! il fallait vite abandonner tout cela, cesser de s’aplatir face à ses torts et leurs conséquences, reprendre son orgueil naturel et cette assurance apprise, plutôt que de se faire trop complaisant et gêné pour un rien. Ce qui le tuait doucement, c’était cette sincère simplicité.

« Tu me remercies de t’avoir poussé dans l’eau ? »


Ironisa-t-il, ayant dramatiquement et inutilement failli lâcher un proverbial « Tu me remercies pour ma traîtrise ? ». Mais cela été bien trop shakespearien et à n’en point douter, l’adolescent le lui aurait rappelé plus tard au moment propice. Léon s’approcha en crocodile et Octave eut la vague sensation d’être Ulysse en train de quémander son passage à Tiresias dans les enfers, ou en marin suffisamment curieux pour se faire happer par une sirène. Il craignit qu’à le voir de si près, le jeune homme se rendrait compte d’une trace sur son visage, ce qui bien souvent n’était qu’une impression mensongère induite par la conscience d’avoir failli lorsqu’on pensait son corps vibrer contre son gré d’un tumulte lointain, captif d’une chaire niant son angoisse. Pour parer à l’éventualité, Octave fit ce que tous les dissimulateurs faisaient : il puisa sa bienveillance ailleurs, substituant un malheur par une joie sans en inventer une nouvelle. Il revint à l’instant présent et regarda le visage timidement souriant avec une renonciation complète, s’absorbant dans la délicate et non moins exquise félicité retrouvée par Léon, oubliant ce qui le tracassait. Son propre visage se révéla alors tendrement, marqué par une légère crispation navrante, que l’on pouvait prêter à une timide sollicitude. Son sourire, un peu triste et noué au début, fleurit d’une seule éclosion et s’irradia finalement jusqu’à ses yeux qui brillèrent d’un éclat vert impérial, mêlant à ses rayons quelques nuances de malachite. Octave le vit s’adoucir et rendit à son plaisir et tranquillité nouvelle le ravissement qui leur était dû. D’une main légère, l’adolescent ordonna sa chevelure aux mèches égales et ce fut non plus un mort qui fut offert à la vue du bibliothécaire, mais la gloire d’un jour naissant en plein milieu de la nuit.

« Je crois que je comprends mieux pourquoi tu aimes ce genre de lieu…
- Ah oui ? »

S’enquit Octave sans mystère, mais avec une curiosité pour les mots qu’allait employer l’étudiant pour faire vivre cette expérience de son propre envol. Et plus il parlait, plus Octave souriait doucement. Ses tribulations n’avaient eu qu’un intérêt formel car l’affection qu’il pouvait porter à un endroit où à un autre importait peu au fond ; sa seule préoccupation était de savoir ce que Léon en découvrir par lui-même. Comment allait-il s’approprier cette expérience ? Avec philosophie pour le moment, et filant même la métaphore pour donner un autre sens à sa propre vie, complexe structure aux infinies dimensions. Octave prit appui sur sa jambe droite, chaloupant légèrement les hanches et écouta dans cette allure de repos languissant la façon dont l’étudiant avait accueilli l’eau en réceptacle. Léon félicitait l’absence de contrainte là où son milieu n’avait fait que ce qui lui était propre en repoussant ou acceptant, selon son désir, la présence de son corps. Peut-être inconsciemment ou qu’à moitié, mais l’étudiant semblait lentement saisir par analogie que cet état de désintéressement de l’eau, qui ne répondait qu’à ses lois propres sans se soucier du reste, ne dépendait que de son bon vouloir. Souffler jusqu’à n’avoir plus rien qui le retienne à la surface, ou bien remonter et consentir à se maintenir en haut. Ce qui l’entourait dépendait de lui dans la même mesure, peut-être pas selon les mêmes exigences, mais toujours dans cette perspective de prépondérance. Pour le moment en tout cas. Mais même si les choses venaient à s’empirer d’une façon ou d’une autre, il fallait s’adapter pour soumettre son environnement, ce qui était une sorte de paradoxe perpétuel : perdre pour gagner.  

« Et toi ... tu respires bien ? »
Octave releva légèrement la tête, aspira quelques goulées régulières tout en observant la pièce et ses longs souffles lui brûlèrent les narines, lui troublant l’esprit par une chaleur pesante. Ou peut-être était-ce tout à fait autre chose qui lui tourna la tête, faisant remonter en sa conscience ce qui était péniblement dissimulé, telles des vapeurs d’un alcool froid.
« Il fait un peu lourd quand même. »
Commenta-t-il sans préciser son sujet, s’il fut métaphorique ou littéral, tandis que ses yeux voguaient toujours sur les reliefs de la grande salle.

Ce qu’Octave n’avait pas précisé, c’était que son attrait pour ces bassins d’eau douce et parfaitement désinfectée se faisait à la seule condition d’une solitude absolue. Parce que ses instincts étaient admirablement souverains et son esprit bien moins assujetti par son humeur, il eut un bref mais décisif moment de panique lorsqu’il sentit un lien invisible l’étreindre à la taille pour le précipiter, tout habillé et sans aucune délicatesse, dans l’eau stérilisée. Notre jeune ami qui, de nature, était exceptionnellement délicat et promptement dégoûté lorsqu’il s’agissait de ses loisirs, n’avait en réalité jamais eu aucune envie de partager quelques mètres cubes de célestino javellisé avec des étrangers. En ces termes-là, il était tout ce qu’il y avait de moins japonais et ne se rappelait jamais sans un frémissement de dégoût la piscine fermée de l’école privée dont il fut laconiquement l’élève invisible : les nez morveux, les poitrines boutonneuses, les contacts accidentels avec l’odieuse chair étrangère, la bulle suspecte, éclatant comme une petite bombe pour délivrer son fumet de méthane et surtout, surtout, l’infâme scélérat, calme triomphateur, qui, plongé dans l’eau jusqu’au cou, urinait secrètement. Il s’était toujours tenu éloigné des éclaboussures possibles de ses confrères, s’ébrouant dans leur lavasse, jusqu’à atteindre l’âge béni où effeuiller un corps hâlé et l’étendre sur les dalles d’une piscine pour un bain de soleil tout en relief musclé, pouvait s’avérer être un argument considérable. Il avait habillement joué des formes, faisant la moue et laissant les boucles décolorées par le soleil ardent embellir son beau visage, pas tout fait adulte ni enfantin, suffisamment masculin pour faire oublier l’adolescent, mais délicat au point de provoquer encore l’extatique instinct maternel qui, au frisson de l’appétit sexuel devenait touchant. Dans sa longue histoire donc, la piscine avait été un terrain de jeu charnel s’étalant sur tout son spectre, allant du dégoût au profit pur, et ce fut donc avec une espèce de panique contrôlée que le bibliothécaire trompé chuta dans l’eau claire, sans grâce aucune et avec tout l’élan maladroit de l’embarras, esquissant un dernier mouvement pour contrebalancer l’appel invisible en se penchant vers l’arrière. Le reflexe lui fit néanmoins fermer les yeux et prendre une brève inspiration avant que l’étreinte des flots ne l’engloutisse dans le tourbillon de ce qui lui sembla être Charybde.

L’alerte instinctive d’être non pas malencontreusement tombé, mais tiré de force le poussa à chercher délivrance pour s’assurer que rien ne l’entrainerait plus bas et aussitôt submergé, Octave donna une brasse puissante pour remonter à la surface. Prenant une inutile mais sécurisante bouffée, il resta là, immobile et la bouche dans l’eau, bougeant à peine le corps et fixant l’adolescent à présent assis sur le bord du bassin d’un regard perçant, à l’abri d’un front penché et sachant parfaitement que la luminosité diffuse de l’eau prêtait aux rayons colorés de ses iris un frisson chatoyant de teintes nouvelles. Ses vêtements se mirent à peser lourd, du poids agréable d’une seconde étreinte et qui s’accaparaient son corps tel un bouquet d’algues capricieuses. Lorsque Léon prétendit à cette tortue marine leur présente équité, Octave plissa légèrement les yeux, fronça ses délicats sourcils ailés, puis se laissa aller à son tour non pas au fond, mais à la surface. Donnant une impulsion pleine de paresse, il s’allongea sur le dos, assourdi par la pression dans ses oreilles et sentit ses tempes bourdonner d’une onde comprimée. Mais la clarté revint bientôt, une fois que l’air s’en fut équilibré, et de tout son corps il perçut les sons, qui le bercèrent en remous vibrants tels les mouvements oisifs de son bocal. Rien n’échappait à son ouïe affinée, même pas les sifflements involontaires de sa propre respiration. Il ressentait avec une sensibilité accrue et tout semblait émettre un son distinct, comme si on l’eut émis juste à côté de son oreille. Même le poids, ordinaire et quotidien, de ses jambes le tirant doucement vers le bas pour flotter comme un bouchon ne lui échappait pas et ce délice d’unicité était divinement troublant. Ecartant légèrement les bras en ange peu convaincu, Octave battait mollement des jambes pour garder son allure de planche. J’aimerais mieux ne jamais t’avoir rencontré. Sa mémoire n’en était cependant pas moins impitoyable et quand bien même son cou et ses bras étaient envahis par une torpeur croissante, sa tête s’alourdissait et que sa perception du monde gagnait en acuité. Comme il commençait à perdre trace de lui-même et à se dissoudre lentement dans le liquide qui lui faisait perdre ses forces, Octave se fit assaillir par de brèves remembrances qui, ayant outrepassé les limites d’un corps qui ne se serrait plus, gagnaient sa pensée avec bien plus de fulgurance. Il soupira, les yeux dans le vague et dans les oreilles, un étrange bruit de carillon au loin – hallucinations de coquille vide. Il ne s’agissait pas de voir repasser en des éclairs répétitifs et douloureux toute son existence, comme on le craignait dans le mort : un parfum d’alcool fort se noua à une lueur de blé et demeura décomposée parmi les pivoines d’un ruisseau inanalysable. Pendant qu’il nageait paresseusement en rond, Octave vit – ou ressentit… ces notions-là perdaient de leur clairvoyance alors que les sons se propageaient dans ses os -, dans un cercle de fugitive panique et de miséricordieux engourdissement quelques images sans suite. Il lui fallut reconnaitre, depuis les méandres de ses propres eaux noires veinées d’amère écume dédaléenne, qu’il n’était pas suffisamment en paix avec lui-même pour s’abandonner.

Au moins il se rendit agréablement compte dans cette apesanteur lunaire que son mal n’était pas si étreignant que ça, qu’il ne pesait pas aussi péniblement sur ses épaules qu’il avait cru l’avoir ressenti ; il n’y avait que son cœur qui demeurait lourd. Une entrave interne l’empêchait de souffrir dans toute sa quintessence de l’abandon rowlesque et comprimait ses émotions sans leur laisser d’échappatoire pour mieux les distiller et l’empoisonner sur des jours, des semaines, des mois… Sa vie récente était un fiasco sentimental relatif qui se réduisait lentement mais sûrement à des abandons successifs et mérités. Léon était là, confiant et plein d’une gratitude timide, seulement le temps de découvrir la supercherie. Il aurait bien accusé l’enfance désemparée de lui imposer par son incurable tristesse des responsabilités léguées par l’âge plus avancé, mais c’aurait été trop facile et son intégrité n’avait pas à dépendre de ceux qu’il décidait de fréquenter. Octave se redressa, rejoignit lentement une pente où ses pieds toucheraient le sol et se débarrassa d’abord de son gilet de costume, puis de sa chemise, dont il abandonna les torchons gorgés d’eau au bord de la piscine. Il bougeait déjà mieux ! Peu enclin encore à se réduire en de curieuses contorsions, il sacrifia l’idée de retirer son pantalon et ses chaussettes. Laissant ses bras flotter à la surface, il eut un vague sourire de béatitude complète, qui envahissait si bien l’âme même dans le chagrin, simplement parce que la vie était belle et simple et délicieuse. Malgré les quelques ressassements, la culpabilité, le souvenir paralysant d’un baiser offert en juste cause jadis, mais en tromperie maintenant, l’évasion maladroite et les mots durs, Octave n’était plus un adolescent. Il ne l’avait jamais vraiment été d’ailleurs. Le malaise et le tourment d’une dette ne le condamnaient pas à souffrir de tout. Peut-être cela aurait été-t-il plus salvateur pour son remord, d’ailleurs, mais se tuer ne servait rien. Déployant le cou et gardant son menton haut dans une sorte de courbure mélancolique, le bibliothécaire toisa l’adolescent, la rondeur de ses épaules et de ses bras beignés par les reflets azurés comme les parois d’une grotte.

« Tu ne peux pas attendre des bulles d’oxygène pour respirer Léon. Un jour, il n’y en aura plus et que feras-tu alors ? Tu te noieras dans un sanglot ? »

Octave sentait le délicat et sensible attachement que l’adolescent s’était mis à lui vouer en guise de gratitude. Il avait perçu le repos gagné, la tranquillité conquise aux côtés de celui qui refusait de s’abandonner au désespoir, les petites exceptions aimables et autres plaisirs superficiels que son caractère par moment magnanime pouvait offrir. L’affection était encore fugace et fragile, déjà condamnée à périr de ce même caractère clément, mais tragiquement réciproque et pleine d’une patience éveillée par l’expectative. Si Octave savait cela voué à une mort amère dont il était le seul coupable, Léon en revanche devait encore y songer comme à une promesse indéfiniment invocable. Il fallait donc le préparer à l’éventualité d’une prochaine déception, qu’il allait devoir combattre et y survivre en sacrifiant aussi peu de son âme qu’il le pouvait. Son cœur était joliment tendre, encore un peu errant, mais résolument généreux lorsqu’il éprouvait la confiance et que rien ne l’empêchait d’être bienveillant par cruauté. Sa nature avait le sens du sacrifice, comme celle de la souffrance désordonnée et cette alliance fatale entre la peine facile et bonté courageuse et libre risquait de l’amener au désespoir le plus complet. S’il avait été en bons termes avec Heather – éventualité qu’il espérait s’accomplir à l’avenir -, son fardeau quotidien aurait été bien plus aisé à supporter, mais Léon en était réduit à désirer la compagnie d’un bibliothécaire qui n’était pour l’instant en rien un ami, une connaissance ponctuelle tout au plus, lui ayant d’ailleurs déjà prouvé être capable d’actes répréhensibles et cruels. Et parce que cela allait se confirmer sous peu de la bouche de son amoureuse, Octave ne pouvait pas être l’auditeur de tous ses espoirs. Il n’était pas la bonne personne. Plus maintenant. A tout prix, ne pas laisser Léon s’enfoncer suffisamment profondément dans le ressentiment d’une énième trahison, sinon son monde se réduirait à un chaos ingérable et sans fin tel qu’en essayant d’arranger l’un de ses soucis, les autres allaient le surprendre à revers. Ne pas sacrifier sa stabilité au nom d’une infidélité dont il n’était en rien fautif : trouver une responsabilité, même si celle-ci ne lui convenait pas vraiment, se réconcilier avec Heather, trouver des amis, rétablir et fortifier le lien avec sa mère, sa famille… ne pas abandonner le but qu’il s’était fixé simplement parce que les conseils qu’il avait décidé de suivre avaient été proférés par quelqu’un qui l’aura blessé. Ne pas vivre une vie amère… Ne pas succomber à la tentation de se résigner.

« Ta vie n’est pas ici, elle est là-bas. » Dit-il en embrayant sur un court silence. « Cependant, ça demande de la force de vivre, ça c’est certain. N’aie pas honte de ce que tu as dit sous l’emprise du Veritaserum : c’était ta vérité. Quand bien même elle était désagréable, écoute-là au lieu de la nier ou de laisser les autres t’accabler. Si elle ne te plaît pas à toi-même, prêtes-y encore plus d’attention. » Recycler le mauvais en utile. Un tour de magie qu’il exécutait peut-être à outrance… Octave avait néanmoins conté sur le ton de la conversation, comme s’ils avaient parlé de quelqu’un d’autre, un hypothétique ami sur qui il n’était pas nécessaire d’user son sentimentalisme. « Tu sais, c’est toujours la peine inutile qui nous anéantit vraiment. Par exemple, quelqu’un dans ta famille est atteint d’une maladie incurable. Ca pue. Mais ce n’est pas comme si tu pouvais te dire « si seulement on avait fait ci, ou ça, différemment, ce ne serait pas arrivé. ». En revanche, quand quelqu’un te maltraite ou que tu maltraite en retour avec malveillance, c’est là que tu te demandes « Vraiment ? Est-ce que c’est vraiment nécessaire tout ça, cette addition supplémentaire aux misères de l’existence ? ». C’est ce qui désarme. C’est la souffrance aux innombrables solutions potentielles que personne n’a le courage ou l’envie de mettre en œuvre. » Le ton professoral lui allait bien, lui qui n’avait jamais enseigné, même sir une chaire lui avait été promise par son grand-père à l’université de Manchester. « Admettons, tu as fait des erreurs. Suffisamment involontaires pour ne pas te sentir maître de ton destin, mais assez pour culpabiliser. La situation a empiré. Mais imagine à quel point tout pourrait aller bien mieux si tu y mettais ton énergie ? »

Octave eut un sourire malicieux, baissa son front et ouvrit ses yeux en grand, qu’un sourcil arqué rendait interrogateurs. Puis, après une pause qui dura le temps de sa mise en scène, il devint un instant songeur et dévia son regard vers ses jambes, ondulant sous les tranquilles oscillations de l’eau. Démystifier tout ça, et vite. Réduire au vide sa propre présence, rappeler l’importance de ceux qui l’attendaient encore, ramener l’étudiant sur le chemin qu’il avait décidé de combattre, au lieu d’encourager ces déviances ponctuelles dans des univers qui n’existaient que parce que tous deux consentaient d’y croire. Cet enchantement ne devait pas dépendre d’Octave, il ne le devait plus. Léon allait cultiver son propre feu ardent, indépendant et libre, suffisamment brûlant pour être capable de réchauffer sa propre âme et même celle des autres. Il ne lui restait peut-être plus qu’un soir pour transmettre la vivace exaltation, le bouillonnement et l’envie de vivre envers et contre tout, resuscitant sans cesse avec la frénésie de la passion.  

« Ta vie est là-bas, Léon. Pas dans cette bulle que tu t’invente. Parce qu’au fond… que fait-on de plus que simplement partir, puis revenir ? Rien ne change que les murs qui nous entourent. Et ça, ça n’a pas vraiment d’importance. Comme cette piscine dont l’eau te permet de mieux respirer. Il y a une grande baignoire dans la salle des préfets, je crois que tu le sais… Les lieux que nous visitons son désintéressés de nos histoires. » Il se tut, réfléchit et prononça précautionneusement : « Je serai là… mais tu n’as pas besoin de moi pour ça. Tu n’as besoin de personne pour ça. Pour te plonger et respirer mieux, tout comme tu n’as besoin de personne pour couler ou flotter. » Puis, après un silence entendu, il rajouta avec une sorte de précipitation : « J’aime notre escapade, bien évidemment. Nos escapades… Mais viens plonger plutôt, au lieu de rester au bord, qui sait quand on reviendra. »

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rita phunk
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SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Dim 10 Juin 2018 - 22:36



A peine avait-il fendu la surface qu'il remontait, comme si l'attrait de l'abysse l'avait trop effrayé pour qu'il ne s'y laisse happer, ou alors était-ce de flotter qui lui donnait autant d'énergie ? Le regard émeraude chercha le sien alors que seul le visage du bibliothécaire flottait au dessus de l'eau et Léon lui offrit le bleu si pâle de ses yeux sans venir briser la quiétude du lieu.  L'échange fut silencieux, l'adolescent restant assis sur le bord, trempé mais apaisé, respirant beaucoup mieux, les joues colorées de rose, observant en contre bas le bibliothécaire qui fini par se laisser basculer en arrière, véritable planche humaine offrant son visage au plafond. Le regard de l'adolescent coula avec délicatesse sur la silhouette abandonnée et à la dérive, la curiosité inattendue mêlée à la fascination reprenant ses droits, poussant le jeune homme à détailler l'adulte qui semblait bien fragile dans l'immensité de la piscine. Avait-il lui même semblé si chétif ? Probablement. Il parcouru le corps plus fin qu'il ne l'aurait cru, ainsi noyé dans les vêtements que l'eau avait assez gorgés d'eau pour  distendre. Les bras semblaient flous, ainsi caressés par le tissu de la chemise qui ondulait doucement sous les vaguelettes que la chute avait provoquées, rendant les poignets plus fins qu'il ne l'aurait cru alors que les doigts se déliaient, offrant la paume de ses mains vers le plafond, comme s'il attendait une sorte de bénédiction qui tardait trop à arriver. Il y avait quelque chose d'étrange à cet homme en costume à trois pièces qui était doucement attiré vers le centre du bassin et s'éloignait du bord, ses cheveux d'ordinaires disciplinés s'étalant en un halo dont les rayons lunaires argentés n'arrivaient pas à gommer les lueurs cuivrées. Le jeune préfet dû légèrement tourner la tête pour suivre le mouvement, s'attardant quelques instants sur le cou ainsi déployé et dont la blancheur de la peau tranchait à peine avec le col de sa chemise déboutonnée, preuve d'une pâleur qui, si elle n'était pas maladive, lui donnait un air plus innocent qu'il ne l'aurait cru. Il y avait beaucoup de contraste dans cette allure s'abandonnant aux caprices de l'eau silencieuse mais qui, pourtant, battait encore imperceptiblement des pieds et des jambes pour ne pas sombrer. Il n'arrive pas à flotter, nota Léon avec une mélancolie qui n'était pas la sienne, lui qui aimait justement la capacité de son corps à juste obéir aux principes de l'apesenteur, cet exercice n'ayant demandé rien de moins qu'un total abandon. Qu'est-ce qui attirait donc le bibliothécaire vers le fond avec assez de force pour qu'il ne doive donner le change en appliquant un peu de force ?  Les minutes semblèrent défiler, uniquement ponctuées par le clapotis de la bonde d'évacuation de l'eau, tapissant la chaleur étouffante de la pièce d'une ambiance presque hypnotique, comme rythmée par le bruit répétitif d'un son redondant qui, s'il n'avait rien de désagréable, étirait la nuit sans qu'il n'y ait de prise sur le temps. Léon aurait été incapable de dire si Octave était dans l'eau depuis plusieurs minutes ou à peine quelques secondes. Et cela n'avait strictement aucune importance.

Entendait-il les sons de son propre coeur, lui aussi, ainsi à demi-immergé dans l'eau ? Ce tampon entre la réalité de la pièce et la profondeur du bassin, cet entre-deux sur lequel Octave flottait, l'adolescent ne souhaitait pas le perturber, aussi l'observait-il dans une attitude presque religieuse, respirant de manière posée tout en observant le thorax du bibliothécaire se soulever à un rythme régulier. Il continuait à imposer quelques battements, perturbant doucement la surface de l'eau, faisant presque corps avec le liquide tout en refusant de totalement s'y abandonner, preuve étant qu'il ne lâchait pas vraiment prise mais voulait se donner l'illusion de s'alléger d'un poids, profitant de l'apesanteur tout en la forçant malgré tout. L'adolescent pencha légèrement la tête sur le côté, expirant lentement une goulée d'air par la bouche tout en savourant la sensation de plénitude qu'il ressentait. Octave n'était pourtant pas vraiment là, sûrement en prise avec ce fond abyssale auquel il ne voulait pas céder, et cette apesanteur dont il n'arrivait pas vraiment à profiter, mais pourtant, Léon se sentait apaisé à le regarder ainsi dériver, conscient et reconnaissant de la confiance que cette vision sans filtre demandait et à laquelle Octave ne se dérobait pas. Sentait-il son regard sur sa personne où bien était-il totalement concentré à sa tâche ? En tout cas ne cherchait-il pas à se soustraire aux yeux gris scrutateurs. Comme dans la bibliothèque, lorsqu'il avait cessé de vouloir remettre le masque. Le jeune homme reprit une nouvelle respiration, le sentiment d'accalmie détendant de nouveau chacune des fibres de son corps jusqu'à ce qu'il n'étouffe un bâillement, se sentant presque capable de laisser Morphée se glisser aux portes de sa conscience. Ici, dans cette immense salle au haut plafond, dans cette chaleur étouffante, dans ce lieu silencieux et qui conférait une touche de solitude, il respirait mieux et se sentait beaucoup moins seul. La combinaison des deux lui donnait presque envie d'arrêter de crocheter ses poignets contre la mosaïque de la piscine, de se laisser doucement retomber en arrière, de poser sa tête sur le sol humide et de fermer ses paupières lourdes. Oui, il se serait presque laissé aller à s'endormir, observant quelques instants les lueurs azurées de la piscine qui se reflétaient sans doute sur le plafond blanc, écoutant le silence tout en étant conscience d'une présence pas si lointaine. Cette bulle paraissait encore plus agréable que la précédente et la sérénité qui en découlait semblait pouvoir lui offrir le miracle d'une nuit sans rêve qu'il n'avait même plus espéré pouvoir atteindre.

Mais Octave se redressa, tirant Léon de sa rêverie alors qu'il le suivait toujours des yeux, regardant ce dernier ôter les vêtements devenus bien moins bien ajustés qu'il ne devait en avoir l'habitude. Ou bien espérait-il s'alléger de quelque chose ? C'était stupide, il n'était pas alourdie par ces vêtements mais par son esprit et c'était cela qui l'empêchait de s'abandonner suffisament pour qu'Archimède de l'accueille dans ses bras. C'était paradoxale : il l'avait enjoint à se laisser porter par l'eau mais était complètement incapable, lui même, de le faire. La chemise rejoignit le gilet et la lumière tamisée de la pièce fut suffisante pour que les yeux de Léon ne soient attirés par ce qu'elle avait jusqu'alors si bien camoufler. Et puis cela jurait tellement avec cette pâleur. Il n'aurait pas su les compter, mais plusieurs cicatrices barraient son abdomen, dont l'une semblait avoir été assez profonde pour venir titiller l'un de ses reins. D'autres parsemaient le torse de ridules, plus ou moins profondes et plus ou moins bien cicatrisées, témoignant d'une vie tumultueuse dont Léon savait ne pas connaître grand chose. Voir presque rien. Certaines étaient-elle des vestiges de son séjour en prison ? Il n'eut pas beaucoup plus le loisir d'inventer à chaque plaie une histoire, l'adulte se glissant dans l'eau jusqu'aux épaules dont le tracé arrondi dépassait à peine de l'eau, ses cheveux bouclant légèrement encadrant son visage qu'il tournait à présent de nouveau vers lui. Ainsi débarrassé de ses parures, Octave ne perdait pas grande chose. Il gagnait même en simplicité, paraissant plus jeune que derrière cette allure si sophistiquée. L'adolescent restait silencieux, regardant l'adulte en contre plongée tout en savourant l'étrangeté de la situation. Il était prêt à écouter Octave, mais écouter le silence lui convenait également. Ce calme avait quelque chose de délicieux. Si Léon avait su qu'il volerait si vite en éclat, il se serait précipité avec urgence vers l'adulte pour poser ses doigts contre sa bouche, lui intimant le silence. Mais avec des si ...

__  Tu ne peux pas attendre des bulles d’oxygène pour respirer Léon, philosopha Octave alors que les sourcils de l'adolescent se fronçaient en signe de surprise. Ploc. C'était le bruit de la sérénité qui avait volé en éclat. Ainsi, alors que lui-même venait de se réconcilier un doux instant avec l'optimisme de voir sa situation prendre une courbure bien plus enviable l'espace d'une soirée, voilà que le bibliothécaire se chargeait de le lester du poids d'une réalité qui, à coup sûr, le clouerait au sol alors qu'il venait justement d'essayer de s'alléger pour mieux découvrir les joies de l'apesanteur ? Léon riva ses yeux clairs dans ceux tout aussi chatoyant de l'adulte, dubitativement silencieux, mais le timide sourire jusque alors flanqué sur son visage fatigué n'était déjà plus qu'un souvenir. Un jour, il n’y en aura plus et que feras-tu alors ? Tu te noieras dans un sanglot ? interrogea t'il Léon qui, interdit, se contentait de regarder fixement le nouveau synonyme du défaitisme qu'était devenue le bibliothécaire.

Finalement, il avait beau avoir choisi de flotter à peine eut-il crever la surface, peut-être n'était-il pas celui des deux qui avait le plus réussi à lâché prise une fois dans le bassin. Léon le gratifia d'un haussement d'épaule, quelque peu circonspect par ce brusque revirement de situation qui semblait dangereusement prêt d'annihiler la sensation de bien-être que l'eau chaude avait déposé sur sa peau, jusqu'à ce qu'elle ne s'infiltre en lui jusqu'à lui prêter la douce caresse d'un réconfort qu'il attendait depuis longtemps. Il poussa un bref et douloureux soupire, détournant les yeux vers la baie vitrée par laquelle les rayons de la lune venaient nimber la piscine de reflets argentés. Soudain, la chaleur se faisait plus étouffante, l'eau moins chaude, la situation moins agréable. Ses pieds ballotaient faiblement dans l'eau, la matière de son jean lui collant à la peau tandis que le tee-shirt blanc, alourdi et devenu trop grand, commençait à doucement sécher, preuve que chaque chose avait un fin et un contraire. Sérénité contre nouvelle confrontation ? Etait-ce vraiment le moment ?  Il n'avait eu aucune envie de se lancer dans un débat métaphorique, lui qui pourtant n'avait de cesse de vouloir tout comprendre et de ne jamais vraiment profiter d'aucun moment de répit, remettant perpétuellement tout en cause jusqu'à ce que les minutes ne lui ravivent bien trop vite une accalmie dont il regrettait ensuite de ne pas avoir bénéficié. Mais Octave semblait vouloir venir percer la bulle bien plus vite qu'il ne l'aurait lui-même souhaité. Il se perdit quelques secondes dans la contemplation de la nuit noire à l'air si calme, ainsi observée à la dérobée d'un lieu qui avait tout d'une parenthèse: inattendue, silencieuse, confortable, sécurisante. Oui, avait. Léon n'était plus si sûr de ressentir tout cela. Preuve en était de la précarité de son abandon, de la fragilité de son apaisement. L'oppression attendait, tapis dans l'ombre, un moyen de revenir. Sa cage thoracique se serra un bref instant, comme si ses poumons souhaitent témoigner de ce qu'ils avaient ressentis un peu plus tôt lorsqu'il avait décidé de sombrer. Et Léon savait, voyait, avec une étrange netteté, qu'il ne faudrait pas grand chose de plus pour qu'il ne recommence. Aussi, lorsqu'il tourna la tête avec lenteur vers l'adulte, un bref éclair de déception animait ses iris, se diluant dans un autre sentiment que Léon identifiait sans mal comme de la combattivité. Il était hors de question qu'il ne laisse Octave le ceinturer de plomb alors même qu'il était venu chercher plus de légèreté. Il se redressa légèrement sans cesser de capturer du regard l'adulte qui semblait, à cette distance, beaucoup moins fragile que lorsqu'il ne l'avait contemplé en contre-plongée avant de lui imposer une baignade forcée. Comme quoi, tout n'était au final qu'une question de perspective. La dispute qu'il avait saisi à la dérobée et contre son gré, un peu plus tôt, avait-elle alourdie d'une telle manière l'esprit du bibliothécaire pour que ce dernier ne décide en l'espace de quelques instants de lui offrir une parenthèse tout en se targuant bien vite de l'exception commise, comme si Léon devait se préparer à entendre qu'elle se refermerait avec la rapidité à laquelle elle s'était esquissée et qu'il ne fallait pas compter trop dessus ? Sur quoi ne devait-il pas compter : la bulle d'oxygène ou bien celui qui avait insufflé un peu d'air pour la créer ? Que remettait-il en cause, allant jusqu'à dire qu'il finirait par se noyer dans ses propres sanglots ? Et puis ce ton implacable qui ne semblait pouvoir souffrir d'aucune opposition : un jour, il n'y en aura plus. Qu'en savait-il, au juste ? Il était devin, à présent, ou juste soudainement défaitiste ?

__ Tu recommences, murmura Léon d'une voix atone, dénuée de colère mais ne s'embarrassant d'aucune douceur non plus. Tu donnes, puis tu reprends. Tu offres une issue et puis tu fermes aussitôt la porte, comme si la laisser entrouverte trop longtemps risquait d'être dangereux. Pour qui ? Pour toi ou pour moi ? Si j'ai l'impression d'être au fond et de respirer de bulle d'oxygène en bulle d'oxygène, qu'est-ce-que cela peut te faire ? demanda-t-il avant de se pincer les lèvres, goûtant à la saveur chlorée de l'eau qui parsemait encore son visage en une multitude de goutelettes.C'est quoi le problème : que je me noies dans cette piscine emplie de mes sanglots ou que je me serve d'un oxygène qui n'est peut-être pas le mien pour remonter ? Ou alors c'est les deux ? Si je sombre seul il faut que je remonte seul, parce que l'on ne peut compter que sur soi-même? Il marqua une pause, secouant doucement la tête alors que quelques mèches folles barraient de nouveau son front. Un jour, il n'y en aura plus ? Qu'en sais-tu ?  Tu as le compte détaillé, ou bien tu parles en connaissance de cause ? Je te trouve bien défaitiste, pour quelqu'un qui a décidé de flotter à peine tombé dans l'eau, mais qui n'a pas réussi sans battre un peu des jambes ou des pieds pour ne pas sombrer. Moi j'ai coulé puis je suis remonté, mais toi tu n'as fait aucun des deux correctement, t'as combattu l'un tout en essayant de faire l'autre. Il n'y avait aucune méchanceté dans les mots prononcés, juste l'éclair fugace et douloureux d'une déception. L'adolescent ne comprenait pas le ton catégorique de l'adulte, ni pourquoi il en venait à ce genre de mises en garde. J'ai besoin de cette bulle, alors ne lui retire pas tout son air alors que je respire tout juste à nouveau.

Oui, qu'en savait-il ? Léon détourna de nouveau son regard qu'il savait à présent redevenu orageux. Pourquoi était-il aussi déçu du ton choisi par l'adulte ? N'avait-il pas jusqu'alors essayé de l'aider, souvent en chamboulant tout et en exagérant tout à outrance ? Y'avait-il un message derrière ce soudain retournement de situation, ou était-ce l'écho de cette fissure qu'il apercevait de plus en plus fréquemment sur les traits du bibliothécaire ? Peut-être était-elle en train de s'agrandir, assez pour grignoter tout sur son passage et qu'il ne se sente dans l'obligation de prévenir que les bulles auraient une fin ? Etait-ce la fêlure d'Octave qui venait fendiller l'accalmie ?  Ou alors était-ce la sienne, de bulle, qui avait éclaté ce soir lorsque la fille Rowle avait claqué la porte de la bibliothécaire avec ce caractère définitif ? Léon revint lentement sur Octave, dont les épaules dénudées sortaient à peine de l'eau, le menton de l'adulte caressant à peine la surface de l'eau alors que les lumières tamisées rendaient sa peau encore plus pâles et son teint presque blafard. Finalement, il n'était peut-être pas le plus à bout de souffle des deux. Parce que, lorsque que l'on se penchait plus derrière le personnage si contrôlé, si l'on creusait un peu plus derrière la personnalité aussi sereine et derrière cette manie d'avoir toujours réponse à tout ... on tombait sur un gouffre. De solitude. Léon n'avait pas été certain de sa nature, mais il commençait à le percevoir avec de plus en plus de netteté et à en croire les brides de paroles qu'il avait saisi un peu plus tôt, il allait être encore plus seul après ce soir là. Cela n'avait peut-être pas toujours été le cas, effectivement : il y avait eu son étoile filante, cette femme à la peau parsemée de taches de rousseur et à la lourde chevelure rousse, celle qui avait redonné le sourire et qui avait également donné vie à toutes ces photos où Octave avait paru entouré, celles qui avait tant fascinées Léon lorsqu'il avait eut tout le loisir de laisser son regard se poser dessus, en toute impunité. Mais cette parenthèse là semblait s'être refermée, de la manière la plus définitive qu'il soit. Léon revoyait la maison, chargée de souvenir, à la décoration soignée. Mais désespérément vide. Cela faisait deux bulles en moins pour le bibliothécaire. Cette femme. La fille Rowle. Combien d'autres en avait-il épuisées ? Peut-être que c'était cela, finalement. Pour une fois, Octave avait peut-être commis la faute de parler pour Léon tout en formulant une pensée qui était surtout destinée à lui même. Ou à eux deux ? Toujours était-il que ce soir là, malgré les apparences, Léon n'était plus sûr d'être le plus écorché des deux.

__ Ta vie n’est pas ici, elle est là-bas, reprit le bibliothécaire alors que Léon vrillait de nouveau son regard dans le sien.

Décidément, ce dernier avait vraiment envie de faire voler la bulle en éclat, n'est-ce-pas ? Pourquoi ne le laissait-il pas profiter de l'air, lui qui venait tout juste de reprendre haleine ? Pourquoi ce besoin urgent de démystifier tout et de vite le confronter à la réalité ? L'adolescent se mordit la langue, luttant pour ne pas rétorquer tout de suite son offuscation à se voir marteler une chose dont il avait parfaitement conscience mais qui lui gâchait à présent tout le plaisir de s'y soustraire pendant quelques heures. Léon le regardait, tous les muscles de son corps se tendant sous la blessure d'une telle conversation dont il se sentait plus acculée par les mots que réellement participatif. Octave cherchait à le dédouaner du Véritasérum et il aurait pu se plonger avec facilité vers la porte de sortie qu'il lui fournissait si cela n'avait pas ressemblé à des phrases toutes faites martelées pour essayer de soulager sa conscience. Qui aimait se faire entendre dire à voix haute et devant témoins des choses que, soi-même, on n'avait finalement que très peu soupçonné ? Parlait-il en connaissance de cause, avait-il entendu parler des aveux qu'il avait conférés devant Rowle ou bien se contentait-il d'apaiser une douleur sans en connaître l'origine, ni la profondeur ? Lui qui aimait creuser les détails cherchait-il a réconforter sans savoir plus en quoi il était impliqué, témoignant de la nécessité d'aider sans trop s'impliquer, comme de la bulle offerte et dont les paroie étaient si vite mises à mal ? L'adolescent se sentait presque éconduit, accueillant les conseils comme si ceux-ci ne lui étaient pas destinés. Octave ne manifestait aucune curiosité, juste essuyait-il le doute que l'adolescent avait fait transpirer un peu plus tôt sans chercher à ne comprendre quoi que ce soit. Alors, cela glissa sur l'adolescent, comme tout ce qui était général mais ne souffrait d'aucune réelle attention. C'était comme si Octave parlait à un autre et ce genre de ton faussement intéressé et impersonnel touchait rarement sa cible.  Et le voilà qui illustrait ensuite la peine et l'impossibilité par un autre exemple qui n'avait non seulement aucun rapport avec lui, mais qui en plus était de ces généralités que l'on ne pouvait contredire tant elles étaient usées et dites par tout ceux qui, exempt d'une qualification de psychologue, cherchait en toute phrase bien trouvée un proverbe à la vie. On aurait dit qu'il débitait des âneries apprises par coeur à une assemblée. Ce que Léon avait crû, cette sorte de lien et de dualité, Octave semblait n'en avoir plus rien à faire. Il lui parlait comme l'on discourait devant une foule, telle un spécialiste présentant son exposé. Aucune de ses phrases ne le touchait, aucune ne caressait les doutes personnels qu'il avait confié à l'adulte et c'était comme si ce dernier désirait garder une distance en usant d'exemples et de situations n'impliquant ni le préfet, ni lui-même. Léon le regardait sans comprendre, le laissant terminer sa tirade aussi impersonnelle que le devenait cette conversation. Il n'y avait plus rien d'intime, même dans cette piscine, même dans cette situation irréelle, même avec cet Octave qui semblait s'être mis à nu en se débarrassant de son costume haut en couleur. Tu parles. Il aurait très bien pu s'adresser à un autre que la conversation aurait eu quand même un sens. Cette dépersonnalisation et cette distance l’agacèrent prodigieusement. La déception se lisait-elle sur les traits de l'adolescent ? Probablement, tant elle grossissait en son âme et son coeur.

__ Mais imagine à quel point tout pourrait aller bien mieux si tu y mettais ton énergie ? termina Octave alors que Léon s'affalait un peu plus sur ses poignets, la mine tirée par le poids de la colère sourde qui grignotait doucement toute trace de fatigue.  

Il ne lui répondit pas, se contentant d'un long regard chargé d'incompréhension. C'était quoi, un séminaire sur la façon d'aller mieux ? Il allait vendre un livre à la fin, peut-être des cassettes audios à écouter avec des phrases impersonnelles et sensées ? Un proverbe par jour et regardez que la vie est belle ? Aucun des mots ne lui faisait du bien. Il aurait pu s'adresser à n'importe qui, autrement dit, il ne s'adressait à personne. Alors, il était hors de question de répondre à cela. On ne parle pas aux phrases toutes faites parce que, justement, elles ne sont pas faites pour avoir de contradiction. Cela n'était pas une discussion, c'était juste ... un ramassis de banalités.

__ Ta vie est là-bas, Léon. Pas dans cette bulle que tu t’inventes, reprit-il avant d'accuser les murs de n'être que des murs. Léon écoutait avec attention mais sans se faire traverser par aucune de ces princeps. Cette distance commençait à l'exaspérer. Pire, elle remettait tout en question. Ou était Heather, Donia, les Carrow, l'insigne, tous ces détails qu'il avait apporté et qui avait donné à leurs conversations cette touche de personnalisation qui suffisait à se sentir réellement écouté ? Où était la bulle de toute façon. Que je m'invente, eut-il envie de rétorquer mais au lieux de cela, les lèvres restèrent collées entre elle, scellées par le ressentiment et la déception.  Les lieux que nous visitons sont désintéressés de nos histoires, conclut-il et cette dernière phrase eut le don de le faire vrombir. Qu'il se place devant une glace et qu'il redise ça, lui qui vivait avec son fantôme dans sa maison et retournait dans le bar qui avait accueilli son désespoir, ce lieu qui avait dû avoir une importance pour qu'il y retourne, n'est-ce-pas ? Mais il s'entendait ? Les monuments, n'étaient-ce que des pierres ou bien y avait-il une âme dans ces lieux ? Poudlard n'était il qu'un château ? Et sa maison d'enfance que des murs, ou lui rappelait-elle des souvenir quand il y retournait ? Cela suffisait, d'adapter ses propos pour faire passer un message. Et quel message, d'ailleurs ? Léon commençait à comprendre là où l'adulte l'emmenait, où plutôt là où le chemin semblait s'arrêter. Et il n'était pas certain de vouloir entendre la suite. Je serai là… mais tu n’as pas besoin de moi pour ça. Tu n’as besoin de personne pour ça. Pour plonger et respirer mieux, tout comme tu n’as besoin de personne pour couler ou flotter. asséna-t-il et Léon sentit son ventre se serrer. Dans le mille. C'était comme dans le bar, au final. Qu'avait-il tenté dans la dernière fois ? Ah, oui. Je t’oublie si tu veux. Je suis très bon à prétendre que les gens n’existent pas. Mais cela n'avait pas marché, alors il tentait l'autre versant, à présent, c'est ça ? Je reste mais tu n'as pas besoin de moi. C'était quoi, exactement, son problème relationnel ? Il n'aimait pas qu'on le déteste, mais pas non plus que l'on l'apprécie ? Et puis cette façon de toujours prêter des intentions aux autres, de faire comme s'il n'était qu'une présence dont on pouvait ensuite choisir ce que l'on pouvait en faire. Il pouvait partir si vous le lui ordonniez, et puis rester également mais dans tous les cas, il fallait que vous compreniez que c'était complètement désintéressé, n'est-ce-pas ?  C'était comme si lui n'avait aucune volonté et se contentait d'être une peluche que l'on amenait et que l'on pouvait délaissé aux besoins, que l'on pouvait garder contre soi pour avoir du réconfort mais qui au final n'avait pas d'autre utilité que la croyance que vous mettiez en sa capacité de vous apaiser. Léon secoua la tête d'un air presque dédaigneux, agacé  par l'attitude du bibliothécaire qu'il ne comprenait pas. Ce dernier sembla soudain se radoucir, terminant de désarçonner l'adolescent. J’aime notre escapade, bien évidemment. Nos escapades… Mais viens plonger plutôt, au lieu de rester au bord, qui sait quand on reviendra. On aurait dit un hypocrite critiquant un travail puis félicitant ensuite pour l'investissement. Tout cela est inutile Léon mais vient profiter. Cette bulle n'existe pas mais plonge avec moi parce que j'ai bien effrité sa paroie et elle va voler en éclat. Qui sait quand on reviendra parce que je viens de dédouaner tout l'intérêt. Et tu n'as pas besoin de moi. Ou bien n'avait-il pas, lui, besoin d'un adolescent capricieux ? Les deux ?
__ Je préfère rester là, rétorqua durement l'adolescent, sortant les jambes de l'eau et se relevant, toisant l'adulte de toute sa hauteur, un profond air meurtri sur le visage. Il détourna les yeux avant de se montrer encore plus expressif, rejoignant les bancs en plastique sur lequel l'adulte avait déposé un peu plus tôt le manteau. Tournant le dos à Octave.

Il souffla, longuement, luttant pour que son corps ne s'agite de soubresaut avant de porter la main à son jean, retirant ce dernier qui était bien trop lourd à présent qu'il était debout et il étendit ce dernier sur le banc avant de porter la main à son tee-shirt, qu'il souleva de quelques centimètres, jusqu'à ce que la pulpe de ses doigts n'effleure une des cicatrices honteuse barrant son dos. Il soupira, laissa tomber mollement le tissu avant de secouer la tête et d'abandonner l'idée de le retirer. Refusant de se retourner, il avisa un des plongeoirs surplombant à quelques mètres de là, la piscine, et le rejoignit, grimpant à l'échelle puis s'allongeant de tout son long sur celui ci, la tête juste au bord du vide, les bras retombant sur son ventre. La planche tangua lentement sous son poids avant de se stabiliser et l'adolescent resta là, surplombant la piscine mais ôtant toute capacité à être vu d'en bas, les yeux rivés au plafond, perchés quelques mètres, il le savait et le sentait, au dessus du bibliothécaire. Il soupira à plusieurs reprises, contemplant les halos de lumière qui reflétaient les ondulations de l'eau au plafond. Lui-même avait du mal à réellement comprendre le malaise qui venait de s'emparer de lui, aussi s'accorda-t-il plusieurs minutes, s'attardant sur le contact rugueux du plongeoir sous ses jambes nues, relevant les manches du tee shirt encore humide jusqu'à libérer la peau de ses avants bras, avant de poser son poignet extérieur contre son front, comme pour soulager sa pensée. Ou l'ordonner. Il ne comprenait pas cette soudaine prise de distance, ou bien alors s'était-il fourvoyé sur ce qu'il avait pensé avoir ressenti dans le bar ? Octave avait démontré un certain intérêt, une curiosité jamais déplacée mais bien présente, un désir de vouloir l'aider et une réassurance qui avait su toucher sa cible. N'avait-il pas promis qu'il n'était pas seul ? N'avait-il pas sous entendu un peu plus tôt qu'il avait su "où aller" ? Alors pourquoi à présent tout remettre en cause, essayer de lui faire comprendre qu'il n'avait pas besoin de cette présence - sa présence - alors même que de l'avoir rejoint dans la bibliothèque pour parler de cette oppression prouvait que si, justement ? C'était quoi, tout ce discours sur apprendre seul à respirer, sur le fait qu'il n'y aurait un jour plus de bulle, que les parenthèses n'étaient que des prétextes et qu'il pouvait les recréer lui même ailleurs et visiblement sans lui, ou cette phrase à double sens sur laquelle il avait terminé tous ces propos " qui sait quand on reviendra". On aurait dit que cela rimait avec un au revoir. Et ça, Léon ne le comprenait pas.

Ce qu'il pouvait comprendre, en revanche, c'était ce mal-être qu'il avait cru encore apercevoir dans la bibliothèque ou lorsque l'adulte s'était mis à dériver, un peu plus tôt. Il n'était pas meurtri que dans sa chaire, les plaies physiques étaient peut-être moins nombreuses que celles de son esprit. Alors c'était peut-être ça, la clé, il ne s'attachait réellement à personne et ainsi, il pouvait continuer à avancer envers et contre tous? Reculait-il quand il sentait l'attachement venir ? Ou se contentait-il d'attendre que l'autre soit déçu pour sauter sur l'occasion ? La fille d'Andréas avait semblé bien malheureuse, à parler de cet amour déchu et Octave, lui, avait accepté la situation sans chercher à la retenir. Comme une fatalité. C'était ça, ça avait eu l'air de glisser presque sur lui et il était resté les bras ballants lorsqu'elle avait tourné les talons. Parce qu'il avait entendu bien plus que ce qu'il n'avait laissé croire au bibliothécaire, un peu plus tôt, trop honteux pour réellement imposer de spectateur à ce qui avait été une rupture sentimentale. "Je ne peux pas rester ici. Je ne peux plus" avait-elle dit. "D'accord". Comment avait-il pu être tout simplement ... d'accord ? On aurait dit quelqu'un s'attendant tellement à être abandonné que se l'entendre dire, cela avait soudain tout confirmé. Pas besoin de lutter contre quelque chose dont il était persuadé, après tout ? Il aurait peut-être pû la retenir, songea-Léon tout en se sentant bien incapable de juger une situation dont il ne savait rien. Mais n'empêche ... cette passivité ... peut-être ne se rendait-il pas compte qu'il ne semblait jamais s'accrocher à rien ? Ou bien était-il si intimement convaincu qu'il ne comptait pas réellement qu'il ne faisait rien pour se défendre ? Ou alors tout pour éloigner ? Car pendant toute cette soirée lors de son anniversaire, Octave s'était contenté de se présenter en soutient, un soutient auquel Léon avait fini par croire mais ... mais à présent qu'il était revenu pour demander une nouvelle parenthèse, le soutient semblait beaucoup plus bancale. Comme s'il était à usage unique, où bien qu'il pouvait supporter tous les poids du monde mais surtout pas de se sentir utile. Etait-ce ça ? Octave avait-il en horreur de se sentir important ? Etait-ce pour cela qu'il se dédouanait si vite de tout remerciement ? "Tu me remercies de t'avoir poussé dans l'eau ?" avait-il demandé, complètement hors sujet mais sachant pertinemment de quoi l'adolescent se sentait redevable, ça, Léon en était convaincu. Mais Octave refusait les remerciements parce qu'il ne pensait pas les mériter, sans doute. Reculer vite quand l'implication semblait trop forte. Sauf que ... non. Il y avait eu ces quelques mots, lorsque Léon lui avait sommé de prendre la porte, exaspéré. Ne s'était-il pas accroché, à cet instant précis ? Tu me plais, vraiment. Beaucoup. C'était peut-être la seule et unique fois, dans toute leur conversation, qu'Octave avait parlé de ce que lui pensait ou ressentait. Et c'était bien pour ça que l'adolescent avait été marqué par ces quelques mots, d'ailleurs. En suspend au dessus du vide, Léon refusa de se laisser faire de la sorte. L'équilibre du plongeoir était précaire et l'obligeait à l'immobilité, aussi ne pouvait-il pas être vindicatif, ni en geste, ni en colère. Alors il souffla, d'une voix égale, perçant le silence de la piscine avec facilité, les yeux toujours rivés au plafond, forçant une respiration calme et égale. Il avait l'impression de jouer avec le vide, alors être réellement perché à plusieurs mètre au dessus de la piscine était une excellente façon de représenter son état d'esprit.

__ Je ne vais pas faire ça, commença-t-il en fermant les yeux, attentif au clapotis de l'eau et aux battements de son coeur qu'il était capable de sentir sous la paume de ses mains. Cela avait quelque chose d'apaisant. Je ne vais pas venir te rejoindre alors que tu as détruit la bulle que tu venais d'offrir et que tu essayes de me convaincre que je n'ai besoin de personne, sous entendant que personne, c'est toi. Il faut que tu arrêtes de faire ça : donner, reprendre, tourner autour du pot, y revenir quand cela t'arrange, ôter à tes interlocuteurs tout ce qu'ils pourraient ressentir pour toi : de la haine, de la gratitude, de l'appréciation. Arrête de tout vouloir prévenir. C'était agréable, ici, avant que tu ne débutes tes mises en garde ... on pouvait pas juste ... respirer, un instant ? Je venais juste de remonter, Octave. C'était vraiment urgent ? Sa voix mourût dans sa gorge et il lui fallut quelques instants pour que cette dernière ne se desserre de nouveau, assez pour refaire passer de l'air, d'abord, puis pour que ses cordes vocales ne puisse reprendre du service. Ma vie n'est ni ici, ni là bas. Elle est à l'exact endroit où je me trouve. Ce que je vis dans une parenthèse n'a pas moins d'importance parce que cela en est une et ce qui arrive dans mon quotidien n'est pas plus important parce qu'il semble être la norme. Un jour, il n'y aura plus de bulle. Tu parles pour moi ? Pour toi ? De quel droit tu te permets de dire ça ? La voix continuait à être dénuée de reproches, plus curieuse qu'accusatrice, plus désireuse de comprendre qu'éteinte. Il va falloir que tu assumes les choses que tu dis, celle que tu fais, et ce que cela provoque chez les personnes. Tu ne peux pas me demander de choisir si je dois t'oublier chez Gustav, puis rester alors que je te pousse dehors pour ensuite revendiquer que tout cela, toute cette confiance qui est en train de naître, est caduc. Tu ne peux pas offrir une parenthèse et puis expliquer qu'elles ne servent à rien, puis me dire ensuite que tu les aimes. Tout en disant que tu ne sais pas quand il y en aura d'autre, juste après avoir dit qu'un jour il n'y en aurait plus aucune. Tu donnes, tu reprends. C'est un jeu ? Ca ... ne m'amuse pas. Il était toujours complètement immobile, se demandant même si Octave l'entendait. Peut-être était-il parti ? Ou bien écoutait-il, toujours immergé dans l'eau, à quelques mètres en dessous de lui ? Peu importait, il n'avait pas l'intention de s'arrêter de parler. Tu dis que tu seras là après avoir assuré qu'un jour il n'y aurait pas plus de parenthèse. Drôle de façon de rassurer, drôle de façon de s'impliquer, aussi. Moins tu t'impliques, mieux c'est ? C'est vrai que c'est pratique : si l'on repousses les gens quand ils commencent à nous apprécier, ils ne risquent pas partir en disant qu'ils auraient préféré ne jamais nous rencontrer, souffla-t-il. Ca, c'était déloyale, et il le savait. Mais il n'y avait pas que cela, qui était déloyale. Pourquoi j'ai l'impression que tu es en train de dire que c'est la dernière bulle et qu'il faut en profiter ? Si c'est ça que tu voulais dire, soit clair. Ne passes pas par des chemins détournés, par cette éloge de la solitude et du fameux "on ne se débrouille mieux que par soi-même", par cette promesse d'être là mais tout dédouanant la réelle importance d'une présence, vu que je peux tout faire tout seul : couler, remonter. Il laissa le temps s'étirer avant de souffler plus bas. C'est faux. Personne ne se débrouille mieux tout seul.

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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Lun 11 Juin 2018 - 23:12

Il avait senti sur la tête brune les imperceptibles changements, ceux dont Léon lui-même n’avait pas eu tout de suite conscience, et qui venaient en fugace bourrasque avant la grosse vague. De délicates tensions sur un visage d’albâtre, annonciatrices de grands bouleversements. Il ne savait quoi en penser et craignit par avance de n’avoir pas fait preuve d’une grande délicatesse ni subtilité dans ses insinuations, sans reproches pourtant. Mais à mesure qu’il parlait, tentant de rendre le destin aussi simple que possible, Léon perdait en couleur comme une fleur privée de son soleil et son visage se creusa à nouveau en un douloureux fossé d’incompréhension méfiante. Une violence passagère parût dans ses yeux et Octave eut un moment d’hésitation, mais prenant cet air dubitatif pour un scepticisme peu engagé, il continua son propos avec déjà la certitude de devoir débattre et protéger son opinion. Mais l’issue de sa mise en garde le surprit autant qu’elle l’accabla, sans qu’il n’en comprenne tout de suite la raison au-delà de la simple vexation à de nouveau devoir faire des efforts. Il ne s’était pourtant pas préparé à l’ampleur de la déception qu’il perçut dans le regard quelque peu égaré. Un hoquet invisible s’était glissé dans sa voix entre deux mots, ponctuant son récit d’une petite pause peu naturelle, mais la certitude de faire ce qu’il devait l’encouragea à poursuivre jusqu’au bout. Erreur fatale ? Il n’avait pas pensé la situation aussi grave, ni ses mots aussi lourds, s’exposant à des représailles qu’il n’aurait pas pu prévoir d’un visage aussi tendrement paisible. A la fin, il n’eut pas simplement l’impression d’avoir contrarié l’étudiant, mais d’avoir tué quelque chose avec lenteur dans son regard, comme l’on étouffait un bûcher à coup de sable. Bientôt, la première estocade, ne critiquant pas tant son approche ou les concepts usés que son propre caractère, fut la cible unique, comme s’il n’avait rien dit et simplement boudé pour mériter pareille remontrance. Le ton était dur, intransigeant et déjà dénué de la convenance qu’il aurait pu espérer d’une pareille situation. L’adolescent se faisait sévère et crument inapprochable, comme si le bibliothécaire avait cessé de l’intéresser tout bonnement et qu’il ne donnait aucun crédit à son propos, le traduisant comme un long et interminable reproche. Octave se découragea presque devant l’insolence grossière. Son esprit trébucha maladroitement et avec incertitude, empli par la sensation d’être un étudiant en plein oral, recevant le regard indéchiffrablement dur d’un professeur dont l’humeur variable était bien connue. D’abord confus, Octave tenta d’arrondir les angler, repartant sur le chemin habituel des métaphores ailées et des théories sans corps. Il comprit cependant bien vite qu’il parlait une langue différente ce soir, intelligible et acceptée que par sa propre oreille. Léon se renfrognait, devenait maussade et il croyait percevoir sur son visage l’ombre d’une amertume définitive, sans savoir en quoi il la méritait exactement encore. Il voulait que l’adolescent puisse respirer de lui-même, ainsi que l’adage voulait que l’on préfère apprendre à l’homme la pêche, plutôt qu’à lui donner le poisson ; sans succès, ni compréhension. Léon lui était devenu hermétique et aussi inatteignable que Cassidy l’avait été. Ses mots furent d’un seul regard dépossédés de leur valeur et de leur essence-même. Il sentit le goût de l'impuissance dans sa bouche, fatal et tapissant ses entrailles d'une absence parfaite de saveurs. Tout était torve.

« Je préfère rester là. »

Ah. Non seulement ne demeura-t-il pas docilement immobile, mais en plus se redressait-il pour signifier physiquement l’éloignement tant dans la parole que dans le corps avec son vis-à-vis, posant sur l’adulte diminué le rayon d’un regard sans vie. Puis il rejoignit le banc, se débarrassa avec hésitation de son haillon inférieure – preuve qu’il ne partait pas vraiment – et s’éloigna. Octave suivit le geste avec une répugnance exagérée, car il souffrait, hors de raison, des gens lui tournant aussi démonstrativement le dos. Il attendait néanmoins, patient, la suite d'un triomphe qui était bel et bien celui de Léon, mais incomplet dans sa fuite sans mots, tandis qu'il rejoignait démonstrativement les cieux, là où Octave ne pouvait ni le voir, ni l'atteindre. A quoi bon ce spectacle ? Pour spécifier qu'il quittait volontairement la bulle, outré et blessé ? Le sens du détail agrémentait ce drame d'une sorte de mélancolie suspecte, qui présageait un long et laborieux commentaire pour accompagner les grands gestes muets. Habitué à sentir la rancœur tapie dans l'ombre, il ne quitta pas l'adolescent du regard un instant et même lorsque ce dernier disparut sur la planche, Octave contempla un corps qu'il devinait long en contre-plongée. Malgré les sentiments latents et ceux qu’il dissimulait dans son esprit fermé, le bibliothécaire se sentait étrangement en sécurité et absolument pas soucieux de ce que l'adolescent allait finir par dire, tant il fut par le geste et le regard prêt à se défendre et Octave commençait à connaitre ses défenses. Il y avait jusqu'alors relativement bien résisté et ne craignait pas une seconde offense. Bien sûr, au restaurant Léon n'aurait jamais pu partir aussi loin et l'hôpital l'avait tout bonnement paralysé, mais la piscine lui offrait un large terrain à ses caprices, autant pour se cacher que pour illustrer son mécontentement par un long éloignement démonstratif. Octave demeura immobile, la tête relevée vers le perchoir du corbeau, attendant que de sa hauteur la guillotine ne tombe sur son cou. La suite néanmoins, le paralysa pour de bon. Il avait imaginé un caprice, mais reçut une accusation terriblement personnelle en retour, et il se sentit en voyageur de train, observant le paysage défilant derrière la fenêtre un instant trop tard pour pouvoir en saisir l'ampleur, comprenant un peu trop tardivement ce qu'il venait de contempler, la bouche ouverte et l'esprit vide de toute réflexion. Il écoutait, démuni, curieusement incapable de se défendre, ni même de comprendre complètement ce dont on l'accusait, perdu dans ce flot de paroles cruelles. Il s’était préparé à ce que ses paroles ne reçoivent pas l’entente cordiale, mais à ce point… ?

« C'est vrai que c'est pratique : si l'on repousse les gens quand ils commencent à nous apprécier, ils ne risquent pas de partir en disant qu'ils auraient préféré ne jamais nous rencontrer. »

Octave cligna des yeux à plusieurs reprises comme si on lui eut soufflé sur les paupières. Puis, tel un glissement de terrain, la fureur pénétra les traits du bibliothécaire et en exagéra les courbes, gravant les ombres de ses sourcils lentement noués à la racine et l’arc dédaigneux de la bouche aux lèvres gonflées. Léon avait continué à parler, mais son attention était demeurée figée. Son propre mutisme l’écrasait et sa colère amenuisait ses sens, l’obligeant à déployer une attention harassante pour écouter l’étudiant, alors même qu’une bête noire le dévorait de l’intérieur. Son hébètement et sa dureté brutale étaient si évidents que si Léon lui avait adressé un regard, son flot se serait arrêté court, mais il se cachait sur son plongeoir sans affronter les tremblements qu’il provoquait sur un visage mortifié. Petite enflure… crut-il s’entendre souffler, mais sa bouche aux lèvres entrouvertes et crispées étaient bien trop paralysées pour ne serait-ce qu’esquisser les reliefs d’une phrase pareille. Il était en colère, mais surtout terriblement blessé. Si l’histoire lui avait été livrée volontairement, la douleur aurait été moins grande puisque donnée par une arme qu’Octave aurait lui-même offerte, mais Léon usait de ce qui ne lui appartenait que par hasard et sans autorisation. Il avait eu l’honneur de surprendre une vie cachée et intime au point de le rendre coupable du hasard ; tout ça pour en profiter et retourner la faveur le plus lâchement du monde. A quoi bon les excuses, si c’était pour tailler des outrages grandiloquents avec ses erreurs ? Octave ressemblait dans son aigreur de plus en plus à un enfant, dont la bouche se disloquait monstrueusement dans un hurlement sourd et sans bruits, fantôme relevant ses lèvres et faisant luire bestialement la blancheur luisante de ses dents. Il sentait l’horreur remonter depuis son cœur à son visage mais n’y pouvait rien, continuant à fixer le plongeoir d’un regard haineux, comme s’il pouvait, par la force de son esprit, l’obliger à se briser. Sa main trembla, il sentit le besoin impérieux de frapper et détruire celui qui venait d’anéantir par le pouvoir d’un seul caprice ses longs efforts à retenir l’horrible et inadmissible sanglot, auquel il venait de mêler son propre ressentiment. L’odieux, odieux, absolument ignoble étudiant ! Ses narines blanches battaient nerveusement, sa respiration essayant de se discipliner sans grand succès. Il n’était que fureur et rage muette, paralysée, impuissante. Oui, frapper et faire chuter le parfait enfoiré de son haut perchoir, le couler et l’étouffer, mais le chemin était trop long pour sa colère qui quémandait l’immédiateté. Son esprit se tourna vers la baguette, restée dans la poche du manteau, et parce que les deux exécuteurs de sa frénésie étaient trop éloignés pour se satisfaire, Octave resta sans un geste, incapable d’exorciser son énergie incendiaire.

Il baissa finalement les yeux, les sentant s’assécher impitoyablement pour verser une involontaire larme traitresse, exaltée par le chlore et le sang qui pulsait jusque dans sa cornée. Sa colère devint froide lorsqu’il comprit se sentir trahi. Quelle ironie. Il remonta son regard avec lenteur vers le plongeoir, la bouche esquissant toujours cet étrange et hideuse contorsion des lèvres, mais les yeux lourds et comme fondants et pleins de désespoir, suppliant un peu de considération au lieu de cette cruauté nue et décisive. Une preuve, alors que tout n’était pas encore définitivement perdu par sa faute, en tout cas pas dans les apparences, que Léon n’avait pas profité d’une faiblesse à peine découverte pour le faire souffrir. Mais plus rien ne provenait du plongeoir et en baissant à nouveau les yeux, Octave se sentit vaguement violenté et cette profanation dans le royaume intime de sa sensibilité exacerbée le laissa hébété, incertain de quoi que ce fut, même de l’eau qui l’entourait. La fureur cherchait encore l’éclatement et pour la contenir, soudain, il plongea sans bruit et disparut de la surface. Il nagea jusqu’à l’échelle et s’y tint pour ne pas remonter, désireux de rester le plus longtemps possible dans l’étreinte de ces abysses artificielles. D’une main, il pressa ses paupières jusqu’à y voir danser un caléidoscope psychédélique et en rouvrant les yeux, tout lui sembla gagner en contrastes. Sa conscience ne se sentait pas très confortablement installée dans cette colère et tendait à s’en échapper, mais l’émotivité spontanée la retenait prisonnière de mille tortures, entre culpabilité et rancœur. Lui, qui se sentait froissé d’une petite trahison, au fond sans grande importance ? Ce n’était pas légitime. Il n’en avait pas le droit. Pourtant, l’impression d’avoir été dégradé et avili ne le quittait pas, éveillant son amour-propre, à son tour si bien diminué par la certitude d’avoir mérité cette inconstance. Léon se vengeait de ses propres blessures, avant même de connaître celle qui allait venir ; pouvait-il lui en tenir rigueur alors que lui-même cédait doucement à une affectivité s’effeuillant de toute lucidité ? Blessé, il était blessé et c’était tout ce qu’il savait avec certitude à ce moment-là. Léon avait profité d’une faille dans le hasard, dans le temps et l’espace, dans la vie, dans sa sensibilité pour décocher une flèche à son cœur sanguinolent. Octave se savait réservé, cachotier, pudique et suffisamment insensible en apparence pour donner la belle illusion d’une sécheresse naturelle, mais était-ce une raison ? L’adolescent n’aurait pas esquissé une tentative pareille aussi sûrement s’il n’avait été à moitié certain d’atteindre son but… Pouvait-il vraiment s’excuser d’ignorer la douleur du bibliothécaire pour frapper si bien ? Ce qui lui avait fait mal au fond, ce n’était pas le rappel maladroit au fait que Cassidy était partie en le maudissant, c’était le simple fait qu’il ait agi en connaissance de cause. Au fond de l’eau, oppressé, incapable de respirer et malheureux, il maudissait sa blessure, puis cet enfant insolent et inconscient.

Parce que sa colère évoluait en chambre close et stérile, n’émouvant que les traits de son visage expressif dans les extrémités de son spectre sensible, Octave émergea de l’eau sans une vagues et quand bien même le souffle lui manquait après cette longue absence éreintée, son corps était si pétrifié qu’il entretint sa respiration sans peine, étouffant par la même occasion de cet exercice en régularité. L’envie de partir le gagna : abandonner Léon sans davantage de considération et dans le silence le plus complet, mais l’effroyable et intraitable culpabilité le forçait à chérir l’adolescent ingrat malgré sa propre meurtrissure. Petit monstre de caprices, insolent et horriblement égoïste. Octave jura dans un murmure pour le plaisir, même s’il avait tort, laissant le flot de sa pensée vindicative creuser le petit ruisseau d’une rancœur si difficile à tarir. Profiteur indiscipliné, sans gêne et ramenant toujours tout à soi ! Souffrant son soûl pour la moindre ingratitude, mais incapable de voir au-delà ! Ou bien au contraire capable, mais s’en contrefoutant complètement dans les instants où sa propre petite douleur prévalait ! Sans honneur, sans manière, sans délicatesse… Pourquoi est-ce qu’il l’aimait bien au juste ? Ah oui, pour cette flamme éternelle, l’espoir insatiable et le cœur ouvert. Octave couvrit son front froid avec sa paume et désespéra. Dans son discours, tout n’avait tenu que sur cette impudente et malheureuse phrase. Car du reste, sans considérer son ignorance, Léon n’avait pas tort et n’aurait eu à subir aucun blâme s’il n’y avait pas eu cette ultime bassesse. Et plus il y songeait, plus il comprenait que l’adolescent ne pouvait pas être aussi perspicace à son sujet tout en ignorant innocemment ce qui était capable de lui faire mal. Comment une telle délicatesse et compréhension pouvaient se retourner aussi facilement contre lui ? A cause de la traitrise intime, il était incapable de considérer la critique et buttait contre son offense, le regard pénible maintenant perdu dans les vagues et la bouche toujours incapable de formuler le moindre mot. A dire vrai, il ne savait plus où aller ni quoi faire. Après tout, en un sens la dispute lui allait bien. Une autre n’allait pas tarder de toute façon et essayer de maintenir quoi que ce fût à flot paraissait être une énergie inutilement employée. Il ne lui restait alors qu’à supporter le malaise, inviter l’adolescent à partir, puis attendre le véritable courroux qu’il subirait les yeux baissés et sans se défendre. Curieusement cependant, se laisser faire par une injustice ne lui plaisait pas. Il voulait bien subir la disgrâce, mais qui si elle était méritée, or il ne trouvait pas avoir fait preuve de tant de maladresse au point de nécessiter un pareil recadrage. Il ne savait quoi faire : s’énerver pour de bon et faiblir un peu plus en manifestant à quel point il était en fait fragile et indécis, ou bien se renfermer davantage en hérisson pour dévoiler au monde les pointes acérées de son indifférence cynique. D’une indécision triste, son menton trembla légèrement, puis sa lèvre supérieure en arc de chasse. C’était bas et il se sentait sale.

Il avait les vices ingrats d’une jeunesse barbelée, était un peu froid dans son noir, son blanc, son émail. Il n’avait eu de vivant, d’humain, que sa mélancolie d’œuvre parfaite. Après l’avoir taillé elle-même, à sa mesure, ses mérites de crapule et son charme d’orphelin finirent par effrayer sa mère. Il tenait sans grand mal les affronts inconnus, mais souffrait aisément du mal qu’une confiance bafouée pouvait causer. Parce que les plus grandes douleurs avaient été engendrées par sa propre génitrice, qu’il avait aimée et chérie comme un poète adorant sa muse, sa nature s’était faite excessivement méticuleuse quant aux gens dont il acceptait de prendre la responsabilité : à qui faire subir son caractère dans toute sa monstrueuse splendeur. Il se savait excessif, manipulateur parfois jusqu’à l’inconscience, insolent et prêt au sacrifice pour tarir ses tentations et les flammes de son désir, brutal dans ses convictions et intarissable. Lui, qui pouvait avoir ce qu’il voulait parce qu’il savait comment faire souffrir, à quel moment devait-il donc s’arrêter avant de détruire l’autre ? A quel moment devait-il lâcher prise avant que sa propre nature ne corrompe celle de ceux qu’il appréciait ? Cassidy en avait tant souffert… jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à préférer le courroux d’un père qu’elle haïssait plutôt que la caresse d’un amant trop envahissant. Il savait où avait été sa faute, du moins pensait le savoir, tout comme il avait conscience de ses faiblesses au point de les prévenir toutes avant qu’il ne soit trop tard. Mais Léon, il n’en désirait pas. Lui, se rebiquait de sa précaution, ce qui n’était pas bien étonnant au vu de sa témérité perpétuelle. Il n’avait pas la patience pour, et Octave fut tenté de le congédier pour de bon, le brouiller jusqu’aux larmes en se dévoilant comme le pire des personnages, qui aimait puis s’exilait au gré de ses passions volages, se faisant diable aisé à haïr, aisé à quitter. Il savait le faire et savait comment y parvenir, à ça ! Il savait aussi que partir dans la colère était plus simple que dans l’incompréhension. Que Léon gagnerait davantage à se faire trahir par un homme détesté que par celui qui avait su soudoyer ses espoirs. Mais il y avait quelque chose de terriblement laid dans ce scénario et de tout aussi injuste que ce que l’adolescent lui avait fait subir.

Avec une énergie nouvelle, Octave se rapprocha du bord de la piscine et récupéra sa chemise, qu’il déploya sous l’eau pour mieux la mettre. Il n’était plus en confiance au point de se pointer torse nu devant l’étudiant et quand bien même elle fut blanche et passablement transparente, c’était toujours ça de pris. Le bouclier de coton et de conscience se mit à suinter de lourds ruisseaux lorsqu’il sortit de la piscine et même s’il l’avait ardemment voulu, il n’aurait pu camoufler les bruits humides de ses pas et les frottements trempés des vêtements pour espérer une approche furtive. Tant pis, il se contenta des claquements détrempés de ses pieds sur le carrelage, qui dénotaient un rythme régulier et sans hésitation. Avec la même énergie, si bien retrempée dans sa colère, il escalada habilement l’escalier du plongeoir jusqu’à se planter devant Léon, à l‘autre extrémité de la planche souple. Il ne savait d’où lui était venue une pareille audace pour ce qui concernait un aspect aussi intime de son existence, car à ce sujet il n’y avait pas non plus de longues épopées gravées dans sa mémoire : séries d’images tissées fil à fil dans ses neurones aussi fidèlement que la tapisserie de Bayeux. Non, il n’avait que quelques clichés, quelques bandes sonores, des couleurs vives et beaucoup de larmes. Il n’avait jamais tenté de toute façon de se souvenir des parties de son être qui lui étaient inaccessibles. Il laissait dans la neige ses fragments qui l’avaient abandonné, savourant l’absence de lucidité dans ces éclats purement émotifs. Peut-être était-ce d’ailleurs le secret de sa mémoire ? Une perpétuelle lucidité, de laquelle manquaient de rares instants d’infidélités émotives et confuses, ne reposant plus que sur des sensations disparates de grandes joies ou d’infinie douleur. Il s’apprêtait pourtant bel et bien à laisser parler sa propre blessure, ce qui fendit son visage d’une impétuosité mal maîtrisée, prêtant à son allure un curieux air sauvage. Il souffla, la mâchoire serrée et prêt à se défendre avec toute la passion que les accusations avaient éveillée en lui. La frénésie houleuse et saccadée fit ressortir sa voix bien plus heurtée que ce qu’il aurait souhaité, faisant remonter un nœud à sa gorge.

« Tu crois que je n’assume pas ? Pourquoi tu crois qu’elle est partie, hein ? » Chuchota-t-il d’une voix rendue sourde par la colère, qui renaissait en remous de vagues indisciplinées. « Tu crois que ça a été facile de la laisser s’en aller comme ça peut-être ? Tu ne sais pas pourquoi elle est partie et crois-moi, tu n’as vraiment pas envie de le savoir. Tu crois que je n’ai rien sacrifié à la voir s’éloigner en me détestant, en me méprisant, sans rien faire ? Elle est partie pour les bonnes raisons, ou en tout cas des raisons qui sont les siennes, et tu voudrais que je la retienne peut-être, parce que c’est ça être responsable ? La retenir pour qu’elle continue de souffrir pour quelque chose que personne ne peut changer ? C’est ça, le jeu ? Rester immobile et mourir d’impuissance ? Ou donner puis reprendre ? Qu’est-ce que je t’ai repris exactement Léon, dis-moi ? Tu es libre de sentir ce que tu veux quoi que j’en dise, à ce que je sache ? » Ne pouvant plus attaquer, Octave tourna la tête, assailli par une tension dans la nuque qui lui noua la gorge et garda ses yeux douloureux grand ouverts. Il avait du mal à respirer et à parler, sentant seulement un serrement pénible dans tout son corps qui essayait de se recroqueviller. « Tu crois vraiment qu’on peut tout donner puis tout reprendre, comme ça, avec la facilité d’un petit rien ? Qu’on peut se contraindre à l’inertie en décidant de ne plus rien éprouver ? Lorsqu’on donne tout, il n’y a plus rien à reprendre, rien ! »

Il écarta les bras d’un air démuni et défait, puis les abattit impuissants sur ses flancs. Eventuellement, il pensait avoir suffisamment donné de soi lors de leur dernière rencontre pour éviter ce genre de reproches, mais manifestement son engagement se mesurait autant à sa présence qu’aux mots, aussi précautionneux furent-ils, qu’il employait au risque de se faire traiter d’opportuniste insensible à la moindre faiblesse. Octave enragea encore plus, se noyant dans l’injustice du moment, maudissant de voir Léon lui tenir rigueur aussi vite pour soi, puis pour une situation dont il ne connaissait rien. Savait-il seulement ce que ça coûtait d’employer toutes ses forces et espérances au point de renier sa sécurité et son caractère pour demeurer dévoué à quelqu’un malgré les difficultés, puis la voir partir avec pour seul souvenir un profond dédain ?

« C’est comme ça que tu me voies ? En banquier qui monnaie ses sentiments ? Quel monstre penses-tu que je suis donc pour me croire aussi cruel ? Pour t’imaginer que je m’en fous de te retrouver désespéré en plein milieu de la nuit à ma porte ? Qu’est-ce que cela peut me faire ? Tu plaisantes j’espère ? »

Octave fit les cent pas sur le béton du plongeoir, passant une main dans ses cheveux en essayant d’ordonner ses mots, qui se battaient en joute pour être les premiers à sortir dans un imbroglio incompréhensible d’émotions fiévreuses et désordonnées. Il ne savait même plus quoi dire et se mura dans le silence en se rendant compte qu’il culpabilisait l’adolescent plus qu’il ne se défendait. Son visage changea, prenant l’expression de la douleur contrariée et il se détourna. Octave détestait se défendre sur les sentiments plutôt que sur la logique car c’était une opinion qui n’engageait que lui et l’avait plus d’une fois desservi dans sa jeunesse. Les émotions ne justifiaient rien. Pas dans son univers en tout cas. Il se redressa avec lenteur, considérant la situation et sa colère sous un angle plus impersonnel. Léon avait eu raison de se sentir rejeté, après tout il lui avait effectivement promis un refuge pour subtilement se défaire de son engagement en prétextant une fin proche. Peut-être avait-il raison de le considérer en lâche aimant les voies faciles : n’avait-il pas déjà saccagé en secret l’existence-même de cette bulle ? N’avait-il pas déshonoré sa confiance en s’abandonnant à un souffle chaud ? Ses épaules se baissèrent, tandis qu’il faisait dos à l’étudiant, ne laissant à sa vue que le relief de son visage aux pommettes marquées et à la joue creuse. Il ne craignait pas d’avoir mal, ni de souffrir, mais ne se pardonnait pas lorsqu’il sentait les autres succomber aux manquements de son caractère. Oui, il pouvait tout subir, à condition que personne n’ait à le subir lui dans ses nombreuses imperfections. Cet exercice présentait l’inconvénient de justement faire dépend un autre de ses sentiments, ce qui se présentait comme une aberration. Cette réalisation le refroidit soudain, avec le souvenir de mille remontrances du passé dans son allure étrangement détendue, mais comme diminuée. « Octavius, tu crois m’amadouer ou me convaincre avec tes miaulements ? Conduits toi comme un homme bon sang ! Je suis une si mauvaise mère que ça ? ». Mais non, maman, non. Bien sûr que non. Octave tressaillit sous l’accusation du passé, proférée par une voix basse et brûlée, la voix de la soif et de la cruauté, de la nuit sèche, de la neige froide.

Il tenta l’approche froide et sur ses traits, le masque le plus beau, le plus immobile. Une sérénité désapprobatrice reposait sur son front, sur ses paupières que la trentaine bistrait, sur sa bouche qu’il prenait garde de close sans contractions, doucement, comme dans le sommeil. Sa tête à la nuque souple se balança à la manière d’un serpent charmeur, tandis qu’il déployait son cou et essaya de poser un sourire tranquille sur son visage, sans succès. Sa longue patience était à bout, menaçant d’atteindre cette douce folie à laquelle il lui arrivait de s’abandonner sans personne à blesser. Dans son incertitude et incapacité à faire prendre le dessus à l’une ou l’autre motivation, son visage devint comme brisé, l’expression de ses traits témoignant d’émotions confuses qu’il ne pouvait récuser, sans se rendre compte qu’il dirigeait vers l’étudiant un regard mendiant. Puis, il contempla le vide et éprouva les contractions musculaires de l’homme voulant sauter de haut et n’osait. Il s’excita et pensa à Cassidy, partie, puis à Léon qui lui en voulait et le torturait doucement, mais il cessa, honteux, car il savait bien qu’il n’avait pas besoin d’exaltation pour se savoir vaincu. Finalement, il parla avec la lassitude de celui qui savait ses mots sans importance, mais les disait quand même pour leur donner la forme de la réalité :

« Tu crois que je ne sacrifie rien en prenant le risque de te voir me détester à chaque mot, chaque phrase, chaque regard, sous réserve que mes propos sont durs à entendre ? Je pourrais être tendre et doux et complaisant dans la souffrance, mais je préfère te dire ce que je crains et ce que je pense. Je ne te reprends rien, je t’en donne encore plus, Léon… »

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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Mar 12 Juin 2018 - 23:29



Il termina sa tirade dans un souffle, avant de refermer ses lèvres, le regard fixé au plafond qui ondulait lentement sous les reflets de l'eau azurée. Ainsi au dessus de la piscine, il avait l'impression d'être suspendu dans le vide, à peine soutenu par la planche rugueuse du plongeoir qu'il sentait sous son corps. Enrobé par le silence oppressant, qui seul s'étira lorsque l'écho de sa voix s'estompa. Léon s'exhortait à la respiration la plus calme possible, comme s'il pouvait forcer l'apaisement à se déverser dans ses veines alors même qu'il sentait son coeur tambouriner avec force contre sa cage thoracique, laquelle semblait bien peu encline à se soulever à un rythme régulier, comme si son corps avait déjà conscience que la bulle avait éclatée, que les coups portés avaient été bien trop décisifs pour que cette parenthèse hors du temps ne continue. C'était trop tôt, il n'avait pas fait assez de réserve. Pire, tout s'était consumé dans ses dernières paroles, tout venait de s'évaporer lorsque, à voix haute, il avait compris le caractère définitif des paroles d'Octave. Un jour, il n'y aurait plus de... ça. De cette situation étrange où ils se retrouvaient tous les deux en dehors de Poudlard. Pourquoi songer à cette fin lui serrait-il la gorge si désagréablement ? On aurait dit un sanglot étouffé, motivé par la déception et l'envie de s'offusquer avant même de se voir congédier. Et puis, il n'y avait pas que cela. Tout semblait revenir avec force et l'élan pris semblait bien grand, aussi l'adolescent luttait pour maintenir un visage impassible et serein, inspirant avec force quelques goulées de l'air encore apaisé qui flottait dans la pièce. Mais la chaleur moite et étouffante ne lui fût d'aucun réconfort. Il soupira dans l'immensité muette, dont il prenait encore plus conscience à cette hauteur. Il ne comprenait pas la tournure prise par les évènements et craignait encore plus l'issue de ce tête à tête, appréhendant tout autant la réponse du bibliothécaire qui tardait à venir que l'absence totale de réaction.

Il tendit l'oreille, son bras se délogeant de son front pour revenir se poser sur son ventre noué, poussant à l'extrême son ouïe pour essayer de percevoir ce qu'il se passait quelques mètres en dessous de lui. Mais il n'entendait rien d'autre que le clapotis régulier de l'eau caressant les parois de la piscine et sa propre respiration, bien trop erratique pour être silencieuse. Etait-il parti ? Un frisson d'appréhension le traversa et il lutta difficilement contre l'envie de se redresser pour regarder vers le bas. Mais il craignait trop de ne voir le bassin vide. Octave avait-il choisi de prendre la porte, celle qu'il lui avait déjà proposé de franchir dans le bar ? Avait il choisi de l'abandonner là, s'était-il lassé lui aussi ? Il se mordit les lèvres, retenant à grande peine la vague de solitude qui ravageait déjà son être, ressassant tous ceux qui avaient déserté les lieux sans un bruit, le laissant seul avec sa culpabilité et sa rancoeur. Rata une respiration. Il revît le dos fin, caressé par le rideau abondant d'une chevelure aux notes sucrées ondulant sous les mouvements précipités, la porte se refermant. Il avait été honnête avec elle, trop peut-être, et elle l'avait laissé là sans lui laisser la possibilité de s'expliquer plus. Elle avait choisi la fuite. Octave s'échappait-il également ? Les mains enserrèrent son tee-shirt dont il broya le coton entre ses doigts fins, froissant le tissu à présent sec comme s'il s'était agi d'un moyen d'évacuer la frustration et l'abandon qu'il percevait à présent avec netteté. Octave était parti. Depuis combien de temps était-il là haut ? Aurait-il perçu le bruit d'un transplanage à cette distance ? Il cligna plusieurs fois des paupières, s'énervant des gouttes qui descendaient de ses cheveux gorgés d'eau avant de réaliser que le goût salé qu'il percevait sur ses lèvres n'avait plus rien de chloré. Il ne chercha même pas à lutter, laissant les sillons humides tracer leurs routes sur le visage impassible, cessant de martyriser son vêtement, gardant les yeux grands ouverts alors qu'il sentait maintenant les larmes glisser dans son cou. Il était parti. Pourquoi était-il déçu ? Etonné ? Avait-il vraiment crû qu'il resterait ? Tout le monde partait un jour, non ? Il y'avait pas d'exception. Effectivement, plus de bulle non plus. Au moins l'adulte pourrait-il se targuer d'avoir eu raison ? Il ne voyait presque plus le plafond, à présent, la vue brouillée par des sanglots qui mourraient à ses lèvres avant d'avoir pu raisonner dans la pièce. Qu'il était fatigué de cette semaine, de tous ces regards en coin, de cette peur après les aveux forcés sous le véritasérum et puis de cet ascenseur émotif. Couler, remonter, sombrer de nouveau ... était-ce de plus en plus difficile de remonter, ou bien était-ce juste parce qu'il était épuisé ? Fatigué de se supporter lui même, terriblement énervé de ce caractère si prompt à se vexer par ce qui, peut-être, n'avait pas eu lieu d'être. Mais c'était comme chez Gustav, il avait senti dans l'air et la tournure des mots du bibliothécaire la fin d'une route qu'il n'avait pas eu envie de quitter. Alors, il avait refusé de plonger dans le bassin pour profiter plus à même de ce qui aurait pu perdurer, ne trouvant rien d'autre que la déception et la colère en guise de prémices à ce qui ressembler trop à la fin de ... quelque chose ?. Il aurait pu fermer les yeux et juste respirer, mais non, il avait fallu qu'il prenne la parole et ne porte lui même l'estocade finale afin qu'Octave ne soit pas le seul responsable de cet abandon. Au moins, au moins, en étant désagréable avec lui avait-il justifié, d'une certaine façon, la fin de cette bulle. Au moins, il lui restait la culpabilité. Parce que sinon, si c'était la dernière fois alors que rien, absolument rien, ne semblait justifier un départ, alors cela ne serait-il pas encore plus douloureux ? Il aurait bien continué ses lamentations intérieures si un son troublant le calme oppressant ne l'avait pas tiré de sa transe. Les pas claquaient sur le sol avec la précipitation énervée de celui qui était trop empressé pour s'embarrasser du silence. Léon se sentait en apnée, hésitant entre le soulagement de réaliser que le bibliothécaire était toujours là et l'appréhension de sentir, déjà, le courroux brûlant de deux phares verts braqués sur sa silhouette. La planche tangua légèrement sous le poids d'un deuxième corps et Léon se redressa avec lenteur, s'asseyant à califourchon sur la planche du plongeoir, levant avec lenteur la tête vers le bibliothécaire qui lui faisait face. La première accusation ne lui laissa aucune chance de s'en sortir indemne.

__ Tu crois que je n’assume pas ? Pourquoi tu crois qu’elle est partie, hein ? , s'étouffa-t-il presque de douleur avant d'enchaîner, figeant l'adolescent sur place.

Il y avait tant de souffrance dans la vision qu'offrait l'homme que Léon n'osait même plus respirer. Il ne s'était pas attendu à cela, n'aurait jamais pu se douter que ses mots feraient céder le barrage si solide des émotions que le bibliothécaire s'était habilement gardé de lui montrer. La détresse qui ponctuait chaque mot, dans un souffle presque douloureux, l'immobilisait avec bien plus de force que n'importe quel lien noué autour de ses mains. Les yeux gris, rendus presque opalescents, dévalaient sur son interlocuteur avec une surprise qui se peignait sans mal sur les traits tirés de son propre visage. Jamais, jamais il n'aurait pensé pouvoir provoquer autant de rage sur le visage si serein d'Octave, jamais il n'aurait pensé ses accusations aussi acérées pour toucher leurs cibles, du moins pas assez profondément pour que le désespoir ne suinte de partout. Le bibliothécaire semblait défait, de sa chemise trempée qu'il avait remise et qui dégoulinait tellement d'eau qu'il n'avait même pas dû l'essorer, à son pantalon de costume qui tombait si bas, sans les chaussures, que l'homme marchait presque dessus. Et ce visage, ce visage qui semblait torturé à l'extrême et dont la faute semblait toute identifiée. Etait-ce lui qui était à l'origine de cette apparence décharnée ? L'adolescent eut l'impression que sa gorge s'asséchait avec la même efficacité qu'une flaque timide dans un désert sans ombre, alors que la surprise se peignait sur son visage, écarquillant légèrement les yeux tandis que les battements de son coeur s’affolaient. Il y avait quelque chose de presque terrifiant devant cette vision sans filtre, sans contrôle : avait-il blessé Octave ? Le souffle lui revînt et les poumons s'empressèrent de se gonfler avant de relâcher l'air. Sa douleur était si perceptible que l'adolescent avait presque l'impression qu'en tendant les doigts, il pourrait sentir l'air s'épaissir des reproches que l'homme lui balançait à présent au visage. L'avait-il cherché ? Probablement, ou du moins ses maladresses l'avaient conduit là. Seulement, jamais il n'avait eu l'impression de pouvoir blesser l'adulte : ses insultes n'avaient fait que provoquer des rebuffades encore plus salées, ses accusations avaient toujours été soigneusement démontées et n'avaient jamais atteints leurs cibles et quant à ses potentiels attaques personnelles, Octave n'avait jamais semblé réellement touché. Ni par ses mots, ni par ses coups, ni par cette caresse dont son esprit embrumé se souvenait pourtant très bien. Alors, qu'est-ce-qui était différent ce soir ? Sur quelle corde avait-il trop appuyée pour réussir à faire jouer cette partition si dramatique ? Le jeune préfet offrait un visage surpris à l'adulte accusateur, ses jambes flottant dans le vide alors qu'il posait les mains sur la planche rugueuse du plongeoir, veillant à ne pas bouger pour ne pas chuter du perchoir. Ces reproches, Octave les lui adressait avec tant de douleur que fuire de cette façon, Léon se le refusait. Au lieu de cela, il laissa les flèches acérées le transpercer alors que le monstre de culpabilité se réveillait, prêt à étancher sa soif. Et de la nourriture, il en avait en abondance. Et alors qu'Octave tournait autour de sa douleur, martelant chacune de ses phrases d'un point d'interrogation qui ne demandait aucune réponse, Léon eut l'impression que ses joues perdaient toute parcelle de couleur. Soufflé par les mots, il devenait livide, ainsi acculé par Octave qui rivait sur lui un regard si douloureux que Léon ne pouvait en décrocher, comme honteux de se défier de cette rage dont il semblait être l'unique responsable. Par merlin, qu'il avait été stupide. Octave parlait de la fille de Rowle et c'était là que résidait la différence. Qu'avait-il vraiment vu, dans la bibliothèque, un peu plus tôt ? Ou plutôt, qu'avait-il mal saisi ? Etait-ce la fin d'une simple aventure ou bien y avait-il eu quelque chose de bien plus profond entre eux deux, d'assez intense et passionnel pour que la jeune femme préfère ne jamais avoir rencontré l'adulte. Pour que repenser avec douleur qu'elle perdait un bien qui serait trop dur à se remémorer lui fasse plutôt préférer l'oubli, tout simplement ? Le coeur de l'adolescent se serra un peu plus, conscient qu'il venait de jeter de manière tout à fait déloyale un peu plus tôt la même phrase qui avait laissé le bibliothécaire si défait qu'il s'était contenté de regarder la porte se refermer sur la silhouette blonde. Il voulu ouvrir la bouche pour lui répondre mais son corps lui refusa le moindre mouvement, comme si son affront si brutal était un tord déjà assez grand pour qu'en plus, il n'y rajoute l'impolitesse de lui couper la parole. Il voulu baisser honteusement les yeux, répondre que non, il n'y avait rien de facile à regarder l'autre partir sans rien dire, rien de plus difficile que de se dire que la personne à laquelle l'on tenait irait mieux avec le réconfort d'un autre, respirerait bien mieux sans nous. Elle est partie pour de bonnes raisons, semblait-il dire. Y'avait-il vraiment de bonne raison pour fuire, ou bien juste des justifications pour dire que le mur était trop haut pour être franchi, les efforts trop nombreux à faire ? Qu'accusait-il dans ces propos : ce qui avait dû être leur couple, le monde les entourant ou bien ... lui-même ? Il y avait tant de culpabilité non dîtes dans ces questions auxquelles Léon n'aurait su quoi répondre car ne sachant rien d'eux deux, que le jeune préfet se sentait désemparé. Avait-il accusé le bibliothécaire de quelque chose ? Lui avait-il reproché le départ de la femme, même de manière détournée ? Ou bien toutes ces questions étaient-elles l'exutoire de rancoeur si contenues que sa flèche décrochée dans le dos avait libéré d'un seul mouvement ? Contre qui était-il vraiment en colère : l'adolescent orgueilleux, Rowle, ou bien lui-même ?

__ Qu’est-ce que je t’ai repris exactement Léon, dis-moi ? Tu es libre de sentir ce que tu veux quoi que j’en dise, à ce que je sache ? demanda-t-il avant de détourner la tête, libérant quelques instant l'adolescent qui en profita pour reprendre haleine. Désarçonné. Il se sentait à la fois vide de toute répartie et rempli d'une culpabilité qu'il n'arrivait même pas à libérer. Il n'était pas en colère contre l'adulte, mais contre lui-même et sa propre bêtise. Contre cette vision fugace qu'il avait entre-aperçue dans la bibliothèque : n'avait-il pas vu les épaules affaissées, le regard voilé, la fissure grandissante ? Comment avait-il pu laisser l'adulte le convaincre aussi facilement qu'il allait mieux après quelques secondes à contempler les livres, comment avait-il pu juste croire qu'il était le seul des deux pour qui sortir du château représentait une bouffée d'oxygène ? Quel égoïsme. Il profita d'être libéré du joug accusateur pour essuyer ses joues, son regard horrifié toujours fixé sur la silhouette haletante de l'adulte qui étouffait à l'autre bout de la planche. Comment avait-il pû être aussi peu observateur ? C'était impossible : cette douleur là, qu'il voyait en face, il n'avait pas pû la louper ? Jamais Octave n'aurait réussi à si bien la lui dissimuler. Non, il avait juste était trop aveuglé par ses propres problèmes personnels pour saisir ce qu'il avait, en plus, déjà contemplé lors de leur dernière rencontre.  Et alors qu'Octave parlait d'abandon et de se donner entièrement, Léon se demanda une nouvelle fois à qui ces paroles s'adressaient. Parlait-il de ce que lui, adolescent égoïste et narcissique, n'avait pas eu la précaution de considérer comme étant un don, où de ce que Rowle venait de rejeter en lui tournant le dos ? A qui avait-il tout donné ? Sûrement pas à lui. Non, il parlait d'elle. Et encore une fois, Léon l'avait accusé de reprendre quelque chose dont il avait sûrement fait offrande à cette femme qui avait décrété ne plus en vouloir. L'abandon de soi, dans sa totalité, avait quelque chose de terrifiant et, c'était ça, que Léon voyait dans les traits fatigués et tordus de l'adulte. Le désespoir de celui qui avait tout donné et à qui il ne restait plus rien. Et il l'avait poignardé dans le dos, alors qu'il était déjà à terre, en visant exactement à l'endroit où Rowle avait déjà plongé un premier poignard. La vague de culpabilité lui fit louper une nouvelle respiration alors qu'Octave reprenait sa litanie de questions, sans lui laisser aucune chance de répondre et Léon accueille la nouvelle salve avec l'immobilité de celui sachant qu'il n'arrêtera pas une tempête de cette ampleur. Et il méritait de se faire malmener par les évènements enragés, de toute manière. Il n'était pas le seul fautif de tant de malheur, mais il était celui qui avait porté le coup final. Et comme chaque final, celui ci promettait de valoir le détour. Lorsqu’on donne tout, il n’y a plus rien à reprendre, rien ! asséna-t-il en levant les bras, à la manière d'un ange déchu qui symbolisait des ailes qu'il n'avait plus, juste avant de laisser retomber mollement ses membres de chaque côté de son corps. Léon tressaillit, le frisson dévalant sur sa nuque alors que le visage de l'adulte se tordait sous une nouvelle colère dont Léon doutait de réussir à se sortir de cette situation. Chaque vague de reproche semblait gagner en intensité, chaque rafale plus forte que la précédente et derrière la tempête, ces deux perles d'émeraude qui s'embrasaient et  semblaient promettre de le brûler sur place. C’est comme ça que tu me voies ? En banquier qui monnaie ses sentiments ? Quel monstre penses-tu que je suis donc pour me croire aussi cruel ? Pour t’imaginer que je m’en fous de te retrouver désespéré en plein milieu de la nuit à ma porte ? Qu’est-ce que cela peut me faire ? Tu plaisantes j’espère ?

Aïe, pensa-t-il intérieurement, continuant à soutenir le regard d'Octave, non pas par brimade mais parce qu'il était tout à fait incapable de détourner les yeux malgré toute l'accusation qu'il percevait, toute cette colère dont il n'était à présent que l'unique destinataire. Monstre. Avait-il dit cela ? Pourquoi prenait-il constamment ce courant là, ne perçevant que les mots qu'il lui réservait du côté qui lui était le plus défavorable ? L'avait-il traité d'insensible à un moment donné ? L'avait-il accusé de réfuter ses sentiments ? N'avait-il pas, justement, affirmé le contraire ? Qu'il ne se laisser que difficilement approché, qu'il n'assumait pas non pas ses propres sentiments, mais ceux que lui provoquait chez les autres ? L'avait-il accusé d'échanger ses sentiments contre profit ? Non. Il avait peut-être été maladroit dans ses propos, mais si le bibliothécaire avait saisi cela, c'était uniquement parce que cela devait faire écho à ses propres sentiments. Par tous les fondateurs, était-il si critique envers lui pour saisir des reproches là où il n'y avait rien d'autre qu'une incitation à laisser les autres l'approcher ? N'était-il finalement à l'aise que lorsque les autres lui tournaient le dos, parce que lui-même ne comprenait pas ce que l'on faisait avec lui ? En sa compagnie ? Attendait-il toujours cela, des autres : un moment où il trouverait quelque chose pour partir ? Attendait-il cette confirmation qu'ils n'avaient aucune raison de rester, avec l'abattement de celui ayant déjà vu d'autres partir pour de "bonnes raisons". Mais quelles "bonnes raisons", Octave ? En quoi y'a t-il de bonnes raisons de partir ? C'est ça que tu veux entendre : que j'ai de bonnes raisons de fuir ? voulu-t-il demander, ses yeux gris fixant avec intensité celui qui, maintenant, détournait les yeux et descendait de la planche pour venir faire les cents pas sur la plateforme du plongeoir. Il avait l'impression que la seule chose qu'Octave souhaitait pour pouvoir transplaner, c'était la confirmation qu'il ne le voyait que comme quelqu'un qui méritait que l'on parte sans se retourner. Comme Rowle ? Peut-être même comme cette autre femme, la rouquine ? Se sentait-il responsable de ces départs, pensait-il ne mériter que l'abandon mais pas la présence ? J'aurais préféré ne pas te rencontrer avait-il sonné comme tout ce que tu as donné, offert, Octave, cela m'a trop fait de mal pour que je puisse rester ?.

Léon était toujours immobile, mutique, à présent qu'Octave se détournait du regard scrutateur. Il souffla avec lenteur, laissant un peu d'air entrer dans ses poumons comprimés par une douleur qui était beaucoup trop palpable pour ne pas charger l'air de plomb et l'opprimer de la même manière que semblait l'être Octave. L'ais-je réellement accusé de tout cela ? se demanda-il de nouveau, caressant du regard l'homme qui essayait de se soustraire, alors qu'il l'avait cloué sur place sans lui laisser aucune possibilité de fuite. Le silence enfla, lourd, étouffant, alors que le bibliothécaire semblait essayer de reprendre une attitude plus légère. Arrête eut-il envie de souffler alors qu'il revenait à la charge, un masque tordu sur le visage et qui ne dupait personne. C'était presque pire, cette contradiction vivante qui se peignait sur ses traits et qui semblait non seulement incapable de camoufler la douleur, mais qui en plus en accentuait chacune des imperfections. Comme l'on voyait mieux une lumière dans l'obscurité. C'était ça : dans ce masque ridicule de faux semblant, qui ne collait pas et semblait déplacé, c'était comme si la souffrance et le désespoir irradiaient avec plus de force qu'un peu plus tôt.

__ Tu crois que je ne sacrifie rien en prenant le risque de te voir me détester à chaque mot, chaque phrase, chaque regard, sous réserve que mes propos sont durs à entendre ?, reprit-il avec la lassitude de celui qui trouvait cela évident alors que Léon le pensait bien aveugle sur sa propre condition. Ne voyait-il pas que ce dont il avait peur, ce n'était pas de sa haine mais de l'affection que les autres pouvaient lui porter ? Et puis ... le risque ? Prenait-il un risque ? Cela voulait-il dire qu'il espérait quelque chose de ce semblant de relation dont il avait si justement cherché à prévenir, un peu plus tôt, que la fin semblait proche ? C'était à ne presque rien comprendre. Je pourrais être tendre et doux et complaisant dans la souffrance, mais je préfère te dire ce que je crains et ce que je pense. Je ne te reprends rien, je t’en donne encore plus, Léon… termina-t-il dans un souffle.

Mais tu n'as rien dit du tout, justement, ou du moins rien de compréhensible. Ni lorsque tu es resté dans le bar, ni quand tu as voulu que je comprenne que t'allais partir et que ça serait la dernière parenthèse, eut-il envie de rétorquer, toujours immobile à l'autre bout du plongeoir, en équilibre et suspendu au dessus du vide, comme si ce dernier symbolisait le gouffre que l'adolescent sentait distinctement. Le sien, celui de l'adulte en face. Tout semblait précaire, comme l'équilibre. Je ne sais pas lire entre tes lignes, ni dans tes silences. Et j'ai l'impression que c'est dans l'absence de mot que finalement, il y aurait le plus à écouter, songea-t-il, interdit, clignant plusieurs fois des yeux avant de commencer à se mouvoir, se redressant avec une infini délicatesse pour ne pas faire trop bouger le plongeoir. Ce dernier était réglé à un poids bien plus léger que le sien, tanguant et se tordant alors qu'il se tenait enfin debout à l'extrémité, aussi ses gestes se devaient d'être précautionneux s'il ne voulait pas perdre pieds. De chaque côté, le vide et puis en face, se tenant sur le sol bétonné, Octave. Décharné, triste, semblant à bout et dangereusement prêt de sombrer. Léon fit un pas précautionneux sur la surface rugueuse, commençant à avancer.

__ Non, souffla-t-il avec précaution, faisant un nouveau pas timide alors que la planche tanguée dangereusement, comme pour lui rappeler qu'il fallait avancer avec douceur, dans cette conversation comme au dessus du vide. Léon n'avait aucune envie de tomber, ni de laisser tomber, d'ailleurs. Je n'ai jamais dit que tu étais cruel, ni que tu étais un monstre. T'ais-je déjà accusé d'en être un, ce soir ? Je ne crois pas. Mais peut-être que c'est ce que toi, tu penses ? T'as l'air tellement capable de t'ensevelir sous un monticule de défaut que tu n'as pas besoin de mon aide pour sombrer. Tu fais ça très bien tout seul, continua-t-il en faisant un nouveau pas en avant, les yeux cherchant ceux d'Octave et bien décidé à ne pas lui laisser l'opportunité de détourner le regard. Et puis s'il prêtait trop d'attention à tout ce qui pouvait mettre fin à son équilibre, dans cette conversation dangereuse comme sur cette planche, il n'allait pas y arriver. Fixer l'objectif, c'était plus simple. Il abandonna l'idée de parler de ce que ressentais ou non le bibliothécaire, se contentant de parler pour lui-même.Je ne te déteste pas à chaque mot que tu prononces, même les plus durs, souffla-t-il en écartant soudain les bras, manquant de tomber mais reprenant son équilibre, secouant la tête et reprenant son avancé avec plus de lenteur. Enfin, la pointe de son pied rejoignit une zone moins risquée, à savoir le milieu du plongeoir et enfin, elle s'arrêta de trembler. Mais à l’opposé, des simples lois de la physique, il eu cependant l'impression de prendre plus de risque dans ses propos. C'est le contraire, je crois murmura-t-il, gratifiant l'adulte d'un long regard. Il avait dépassé plus de la moitié de la planche et avançait à présent avec beaucoup plus de facilité, mais gardant une allure lente, trop occupé à choisir ses mots pour ne se précipiter également dans ses gestes.J'ai toujours été captivé par ces personnes qui semblent si bien tout contrôler dans leur vie mais qui, au final, renferment quelque chose de si fragile à l'intérieur. C'est le contraste qui m'intrigue et toi t'en es rempli. Tu ne rentres dans aucune case et ca m'intrigue. Je n'arrive pas à me faire d'idée précise et quand j'essaie, je me trompe. Lorsque je recommence, je trébuche. Quand je pense avoir compris, tu me montres le contraire et quand, enfin, je songe avoir touché quelque chose, tu réagis à l'opposé de ce que j’imaginais souffla-t-il. Quand je  te fuis, tu apparais partout. Quand je te frappe par surprise, tu t'y attendais presque et en plus, tu acceptes. Quand je te demande de partir, toi, tu dis que je te plais. Et quand je te fais confiance, tu me demandes d'arrêter et d'apprendre à être seul, dit-il en atteignant la fin du plongeoir, à présent à quelques mètres du bibliothécaire. Cette inconstance, cette imprévisibilité, elle m'interpelle et me terrifie. T'as l'air stable et perdu à la fois, plein d'assurance mais doutant de tout, dès que cela te concerne. Tu n'es ni réellement cruel, ni entièrement compatissant. Je n'arrive pas à choisir si tu es dangereux ou inoffensif. Je n'arrive pas à savoir si tu débordes de confiance en toi ou bien si tu te noies dans les reproches perpétuels que tu t'imposes. Que penses-tu ? Que ressens-tu ? demanda-t-il en haussant les épaules avec incertitude. Je crois que ce qui me retient encore plus, c'est que je n'en ai strictement aucune idée. Je ne comprends ni ce que tu fais ici, ni pourquoi moi, je n'ai absolument pas envie de partir. Il marqua une pause, puis repris avec plus de simplicité et une étonnante franchise. En réalité, tu me fascines.

Il avait avoué les derniers mots comme l'on murmurait une confidence à l'oreille, dans un souffle à peine perceptible mais, bercé par le silence, la confession fila droit vers sa cible. L'adolescent détourna les yeux avec pudeur, les joues se colorant de rose alors même qu'il trouvait le qualificatif choisi comme parfaitement adapté. Oui, il s'agissait de fascination. Devant une personnalité dont il recherchait sans comprendre pourquoi la présence et dont il buvait la plupart des paroles, celles qui savaient le toucher avec assez de justesse pour faire prendre à sa vie des courbures auxquelles il n'aurait jamais songé. Il y avait toute cette part de mystère qu'il entretenait, cette sorte de sagesse que l'expérience seule ne pouvait conférer, la dureté de ces propos mêlées à une sensibilité assez exacerbée pour qu'entre deux exemples objectifs, il ne parvienne à réassurer l'interlocuteur de peurs que, parfois, il était peut-être le seul à entrevoir. Cette violence aussi lorsqu’à défaut de phrases sensées, il poussait le vice jusqu'à l'absurde afin de faire réagir, quitte à s'attirer les foudres d'un adolescent à qui il ne devait absolument rien. Cette rudesse dans les propos se faisait parfois envelopper de métaphores dénotant d'une poésie et d'une émotivité que Léon n'aurait, à leur première rencontre, jamais soupçonnée. Cette dualité, cette complexité laissait le goût d'un mystère qui persistait à vouloir garder jalousement ses secrets et lorsque, parfois, l'adulte en avait laissé percer quelques uns, Léon avait été bien étonné de ce que ses yeux avides de comprendre avait pu découvrir. De l'Octave dépravé et malheureux de Gustav à celui insouciant et respirant la vie de la femme rousse, Léon était allé de surprise en surprise pour finalement découvrir cette perpétuelle contradiction qui avait eu la constance de ... rester ? Alors vite, il fallait qu'il rattrape ce qu'il avait contribué à détruire parce que l'adolescent n'était pas prêt à voir l'objet de sa fascination partir. Mais, le problème, avec les excuses c'est qu'elles impliquaient une sorte de facilité désagréablement acceptable. Cela sous-entendait de ne pas réfléchir puis d'ensuite demander à l'autre d'avoir assez de compassion pour accepter la maladresse, alors que le faux pas avait déjà créé une douleur que le pardon n'effacera pas et à un moment donné, il fallait saisir que les plaies ne se pansaient pas à coup d'excuses. Quoi que. Et si l'on appliquait vite une compression et que l'on stoppait l'hémorragie ?  Il descendit du plongeoir, expirant avant de plonger de nouveau ses yeux dans le regard désincarné de l'adulte, où la douleur était encore si palpable que les mots de Léon moururent avec rapidité. Il n'en resta plus grand chose lorsqu'il les laissa voguer jusqu'à l'adulte.

__ Je ne voulais pas te blesser, souffla-t-il en tirant sur les pans de son tee-shirt, plus pour occupé ses mains qu'autre chose. Il se sentait misérable et déméritant. Octave n'était-il pas resté ? N'était-il pas venu ici alors qu'il aurait pu tout simplement transplané ? Je suis désolé, poursuivit-il, sa voix se brisant alors qu'il luttait de nouveau pour ne pas détourné son regard honteusement coupable. Il fit un pas de plus, faisant enfin réellement face à l'adulte, sur le sol bétonné et détrempée par toute cette eau qui gouttait encore en perles translucides de la chemise d'Octave. Tu pars quelque part ? demanda-t-il en désignant le tissu que le bibliothécaire avait cru bon de renfiler avant de monter, probablement prêt à quitter les lieux une fois sa rage déversée ? Le ventre de l'adolescent se serra de nouveau, avant qu'il ne reprenne la parole, laissant sa peur parler pour lui sans même ne moduler quoi que ce soit. Restes, demanda-t-il avec une lueur d'hésitation dans la voix, avec le défaitisme de celui qui avait compris que, pour une raison qu'il ignorait, cela ressemblait effectivement à une dernière parenthèse. Je sais que cette colère, je n'en suis pas le seul destinataire, même si je suis fautif d'avoir frappé en dernier alors que tu étais déjà à terre. Mais ... ne pars pas comme ça. T'es trempé, t'es alourdi par cette chemise que t'as remise et qui goutte péniblement sur le sol, parce qu'elle te colle à la peau avec tout ce que tu te reproches. Je crois que ce n'est pas de mes réponses, dont tu aurais eu besoin, mais des siennes. Je crois que ce n'est pas de moi, à qui tu voudrais dire que tu as tout donné et qu'il n'y a plus rien à reprendre. Ces vérités que tu as dis jusqu'à prendre le risque d'être haïs, c'était pour elle plus que pour moi, n'est-ce-pas ? Je crois que je ne suis pas entièrement le destinataire de tout ça ... Mais c'est moi qui suis là, et je n'ai pas l'intention de partir. Il vrilla de nouveau ses yeux, se faisant plus insistant afin d'être certain qu'Octave ne comprenne. Reste. Pas pour moi. Pour toi. Tu as eu assez d'une porte claquée, ce soir. Restes. Parles si tu veux, ne dis rien si tu m'en juges indigne, mais ne vas pas rejoindre la solitude d'une bibliothèque complètement vide.


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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Mer 13 Juin 2018 - 23:37

Il avait eu l’impression qu’un petit trou avait été fait dans son crâne, suffisamment grand pour que tout s’en déverse dans un filet émotif continu et constant. Un peu comme pour les suicidés, ceux qui se tuaient avec des balles en tungstène, ou chemisées, quelque chose de robuste et rapide pour pallier à l’inertie et qui laissaient une entrée bien nette. Il arrivait parfois que la vélocité parvienne à cautériser la plaie, mais la plupart du temps le sang se mettait à couler, même à gicler si le trou était vraiment étroit et l’afflux sanguin important. Octave sentait ce surgissement brûlant jaillir de sa tête avec les battements en tambour de son cœur. Il y avait quelque chose de terriblement semblable dans ses excès avec la destruction volontaire, à l’exception près qu’il pouvait éprouver la honte et l’humiliation d’avoir cédé. Il avait, après tout, cherché une attitude favorable en s’exaltant inutilement de paroles ignares, ce qui avait déjà collé le canon à son oreille. Sa conscience avait commencé à s’engourdir de cette position et il avait inconsciemment su que s’il ne se hâtait pas, sa retenue se mettrait à fourmiller et lui refuserait l’obéissance. Octave s’était donc hâté, poussant quelques plaintes étouffées de geindre à l’ouvrage, profitant des lacunes momentanées et aveuglées de ses scrupules, et il ne connut bientôt plus rien à l’existence au-delà d’un effort de l’index sur une petite saillie d’acier fileté. Sur son être alors dissimulé, la colère avait entamé sa vie propre et savamment occultée pour s’épanouir en plein jour d’une pudeur qui n’avait plus prise sur quoi que ce fut. Mais si les joies s’épuisaient lentement, le malheur fatiguait et ne durait que peu, brûlant avec la force d’un artifice éblouissant, si bien qu’Octave n’eut même pas le temps de saisir la propension de sa rage. Il s’éveilla plus tard, confus et hébété, parfaitement conscient du cri horrible que venait de livrer son intimité refoulée, s’exorcisant de la secousse comme l’on quittait un rêve dont chaque parole demeurait impitoyablement gravée dans la mémoire. Il n’avait eu en rien conscience de la profondeur enfouie du mal, découvrant le prix lourd de sa réserve, qui le gardait étranger de lui-même, barbare de sa propre souffrance, qu’il aurait certainement mieux maîtrisée s’il y avait davantage prêté attention. Mais pour l’heure il avait l’impression que quelque chose qu’il n’aurait jamais dû sortir et qui l’effrayait avait explosé entre ses mains, repeignant son apparence d’une rancœur qui ne se destinait pas à la lumière du jour. Ce fut donc avec une lueur d’effroi qu’il considéra le petit trou dans sa tête, pas encore tout à fait tari, mais suffisamment pour leur épargner une seconde effervescence, alors que son cœur continuait à battre sans sève à exalter et ses veines lui parurent vidées de toute substance vivante. Pire encore était la considération horrifiée de Léon, qui l’avait tout du long contemplé avec une sorte de crainte hiératique et au bord du prompt dégoût, comme s’il avait senti les éclaboussures intimes sur son visage et observait maintenant le corps dépecé par la colère. Oui, il y avait définitivement le sentiment ingrat et visqueux d’un morcèlement intérieur inapproprié, obscène, salissant. Octave bâtit légèrement en retraite, reculant sur l’étroit plongeoir, effrayé par sa propre rage.

Ils se retrouvèrent tous les deux à observer une engeance désincarnée et qui n’appartenait plus ni à l’un, ni à l’autre, petit cadavre vindicatif qui gisait sans vie, essoufflé. Octave savait avoir donné vie à une graine pénible qu’il s’évertuait à dissimuler, mais qui s’était conjurée en un instant propice et avait dévoilé ce qu’il y avait de plus désordonné, pugnace et malheureux en son cœur de façon si impérative qu’il sentait cette chimère inadmissible comme s’il s’était littéralement déshabillé devant l’étudiant pour exhiber involontairement ce que personne ne voulait ni voir, ni subir, ni expérimenter. C’était trop tôt, trop chirurgical aussi, puis simplement obscène, comme tout ce qui se heurtait à l’écran de la contenance convenue. Octave se savait capable d’exprimer les choses autrement, avec plus de patience et de compréhension, mais sur l’instant le miroir avait décidé de lui renvoyer un reflet décuplé par la brisure. Il se sentait trahi, mais cette fois par son propre esprit, qui avait si bien nourri et abrité pareille monstruosité, sans qu’il n’en eut rien compris, ni perçu. Dans quel recoin sombre de sa personne une hargne pareille avait-elle bien pu pousser ? Ou bien tout cela avait-il était le résultat d’engouements artificiels, son émoi étant pareil à la cime d’une vague se renflant sans cesse et incapable de trouver contre quoi se briser. Peut-être n’y avait-il pas de colère au fond… Il se savait en tout cas ne pas en avoir éprouvé envers Cassidy lorsqu’elle s’en était allée. Comment aurait-il pu de toute façon, et par quel droit ? Non, le sujet avait beau être étranger, la rage avait bien existé, mais envers nul autre quel l’inconscient adolescent, qu’il l’avait privé de sa petite parcelle de misère, de sa légitimité à ressentir la peine en prétextant l’avoir compris insensible de la même façon qu’il l’avait été avec lui l’instant plus tôt. Voilà donc la preuve du contraire ! Quoi que maladroitement exprimée. Le départ de Cassidy lui avait laissé le doux réconfort que tout ne fut pas vain, qu’il avait bel et bien éprouvé une belle passion, de celles qui vous laissaient reconnaissant et sans regret, même si profondément troublé. Il n’aurait pas songé à ce qu’on puisse lui refuser un droit advenu si naturellement dans la douleur. Deux soirs où Léon prétendait être curieux pour gagner Octave… sans vraiment faire de la place à Octave. Mais voilà que sans invitation ni autorisation, il pratiquait soudain la vivisection. Soudain, il y avait trop de lui dans cette pièce, dans sa voix, sa pensée, en lui, entre eux. Et il ne s’agissait pas d’une récompense, ni de la part la plus joliment exaltée de son caractère, nature fleurissante et joyeuse qui s’épanouissait et brillait comme miel au soleil. Au lieu de cela, de cette bête simplicité, ils avaient hérité de ce qu’il y avait de plus désagréable et inconnu, de ce qui véritablement méritait le refus.  

Quand bien même il s’était senti entièrement désolidarisé de ses mots et ses gestes, ne reconnaissant pas sa pensée, Octave eut l’impulsion fugace de fuir pour éviter de regarder en face le reflet de ce que sa colère avait provoqué sur le visage de Léon. Au-delà de tout ressentiment ou protestation, il craignait à ce que l’adolescent ne trouve même pas la force de le blâmer, trop mis à mal et embarrassé pour le spectacle qu’il lui fut donné de voir.  L’incertitude le maintenait néanmoins cloué, entre l’indifférence proche et la curiosité de savoir quels fruits sont coup d’éclat avait fait mûrir ? Mais toute nature avait tendance à s’inverser et Léon quitta son immobilité pour, dans la négation, se mettre en mouvement. Il se redressa lentement, en équilibre précaire sur la planche qui tremblait, mais Octave eut l’impression que la précaution dans l’attitude lui était partiellement destinée, comme s’il se mouvait entre les décombres de sa fureur, craignant peut-être que la corde ne se rompe à nouveau. Cependant, il était trop tard pour cela et le bibliothécaire avait définitivement enfanté du monstre d’indécence et cette grossesse vénéneuse avait laissé un vide de fatigue. Pour les autres, toujours et en tout temps, mais pour soi, il ne savait pas se battre lorsqu’il s’agissait de ses jugements purement subjectifs. Probablement parce qu’il ne s’aimait pas assez. Il pouvait largement être cynique en revanche.

« Je n'ai jamais dit que tu étais cruel, ni que tu étais un monstre. T'ai-je déjà accusé d'en être un, ce soir ? Je ne crois pas. Mais peut-être que c'est ce que toi, tu penses ? »


Oh mon doux, ne joue pas sur les mots : une promesse n’a pas besoin d’être formulée pour en être une, sinon quoi on n’aurait à se défendre que de ce que l’on dit et non plus vraiment de ce que l’on donne à voir, or le monde n’est pas peuplé d’aveugles pour l’instant. Et il n’est pas non plus fait d’une seule dimension ou d’un singulier degré. Mais tu m’as sommé de m’arrêter, alors que je tournais lentement les pages de mon livre, parce que l’histoire ne convenait pas à ton goût ni à ta tranquillité, tu m’as accusé de ne pas m’impliquer et donc de ne souffrir de rien, jamais. Et au fond qui, à part les monstres d’insensibilité, peuvent se targuer de ne rien éprouver à l’égard de quoi que ce fut ? Mon beau, tu n’as été ni délicat, ni compatissant, ce qui aurait pu me laisser croire à de la compassion pour une âme aussi creuse que la mienne. Mon tendre, tu as eu du dédain pour mon vide, quand bien même reconnais-tu maintenant qu’il s’agissait éventuellement d’un manque de confiance. Mais pour quelqu’un qui ressent tout trop fort, tu m’as accusé du pire : ne rien endurer du tout. Aurais-je décemment pu t’entretenir ce long soir désespéré et colérique, si je n’avais eu aucune considération ? Tu m’as accusé de l’impossible, du monstrueux : m’impliquer, puis t’éconduire dans le flegme le plus plat ? Comment cela peut-il être humainement possible, à moins que l’on soit démuni de son propre cœur. Mon chatoyant, tu m’as nié tout entier, comme l’on ignore un argument qui ne nous convient pas.

Octave, bien entendu, n’était pas dupe de son orgueil protéiforme, ni de son manque de combativité à son propre égard, souvent prompt à l’abandon précipité, mais il avait pour nature d’écouter consciencieusement les mots et tentait de ne pas placer dans la bouche des autres des inventions lui étant confortables, tout comme il n’aimait pas lorsqu’on en faisait autant avec les jugements qui étaient siens. Il avait certes exagéré, fait emphase selon son talent, mais il savait aussi qu’il n’aurait pas été capable de s’infliger une pareille blessure lui-même. L’intention était louable, mais le jeune garçon en équilibre manquait de distinction dans ses paroles, même si tout son corps exprimait la précaution dans sa lente approche. Octave s’était assagi, les yeux encore hagards de ce qu’il avait fait naître, ne croyant pas cela tout à fait possible, ni légitime. Il se tenait voûté, la lèvre lâche, rassemblant ses forces contre l’assaut du vide qu’il sentait monter et qui serrait sa gorge, gonflait ses pupilles, et il ne se risqua pas à parler par peur des mots que son esprit mystérieux était capable de produire. Il ne se faisait pas encore confiance et la conscience du léger trémor qui secouait ses mains lui suffisait pour ne pas tenter davantage. Pour éviter la perte de sa propre incarnation, il écoutait néanmoins très attentivement l’adolescent et guettait ses pas, lui-même semblable à un animal incapable de fuir car hypnotisé par cette approche emplie de prudence, peinant par sa minutie à éveiller son instinct.  

« Je ne te déteste pas à chaque mot que tu prononces, même les plus durs. »


Octave sentit une tension dans tout le corps lorsqu’il vit l’étudiant vaciller sur son précaire perchoir, mais l’instant fut si bref qu’il n’eut le temps d’exécuter aucun mouvement, Léon reprenant déjà sa stature encore plus mesurée. Ce début de chute était étrange, comme si les mots prononcés avaient failli précipiter son corps dans le vide. Avait-il usé d’une énergie qu’il n’avait pas en sa possession pour essayer de mentir ? Le bibliothécaire esquissa encore un mouvement de recul, alors que le pied blanc et large rejoignait la surface dure. Il aurait aimé continuer à le voir entretenir son équilibre tout en parlant… cela lui avait donné l’impression sécurisante de l’effort minimal où les fioritures n’avaient pas de place ni de temps. Peut-être que l’étudiant en eut conscience quelque part, car il prit le temps de réfléchir avant de parler, son corps ayant cessé de frissonner. Lentement, Octave avait relevé sa tête soumise, craignant un peu moins déjà le coup punitif pour sa négligence ou la parole résolument dure. L’effroi dans ce regard orageux n’était-il dû qu’à l’angoisse de le faire encore saigner ? A contrecourant de ce qui fut prétendu, Léon le captivait doucement par quelques compliments maladroits mais sincères, ce qui, tout en relevant ses paupières lasses, lui prêta le sentiment d’être traité comme ces personnes dont on craignait la réaction. Eléments ingérables que l’on découvrait devoir brièvement soigner pour ne plus en souffrir. Essayait-il d’apaiser sa colère pour ne plus avoir à l’éprouver ? Si ce fut vrai, Octave ne le blâmait pas. Au-delà du mystère ou de l’éloge, il crut écouter la description d’une curieuse personnalité qu’il était impossible d’appréhender : idéale qualification pour quelqu’un exerçant son métier. Celui qu’il avait avant. L’impénétrable monolithe. Pourtant, Léon ne relevait rien qu’il n’aurait pu justifier et pour lui, l’énigme n’existait pas car l’inconséquence ne lui était pas naturelle. L’étudiant avait cependant le raccourci parfois facile et dans sa bouche, il paraissait effectivement incompréhensible. A croire qu’il avait failli, dans ses longs discours, par sa pensée laborieuse, à exprimer clairement ses intentions, quoi qu’il dût reconnaitre cultiver une part d’inattendu.

« Je crois que ce qui me retient encore plus, c'est que je n'en ai strictement aucune idée. Je ne comprends ni ce que tu fais ici, ni pourquoi moi, je n'ai absolument pas envie de partir. En réalité, tu me fascines. »

Octave releva le front cette fois, prenant quelque part en pitié cette âme généreuse en tout, sauf avec soi. Ne lui avait-il pas spécifié pourtant les raisons de sa constance ? Peut-être que non, en y songeant. Il lui avait affirmé quelques encouragements flatteurs, mais sans véritablement impliquer son opinion personnelle, ou plutôt son intérêt, car à chaque fois ses compliments avaient visé à satisfaire des aspects qui n’avaient pas véritablement rapport à lui. Il n’avait pas vraiment osé s’imposer à dire vrai, dans son engagement surtout, craignant que son opinion subjective n’ait aucune importance face aux affres de la vie, ce qui était peut-être vrai. Octave évoluait selon des concepts universels, génériques, non pas nécessairement faux, mais au moins proverbiaux ; cela lui évitait les désagréments des attaques que l’on pouvait faire à son caractère pour discréditer son avis, ce qui n’était pas vraiment possible s’il ne le défendait pas comme étant tout à fait le sien. Léon avait été gourmand de ses enseignements, enthousiaste même, sans vraiment lui laisser la place pour être autre chose qu’un précepteur, si bien que quasiment toutes le détails découvertes à son sujet le furent au travers d’objets désincarnés et immobiles, mais pas vraiment par sa propre bouche. Octave, incapable d’esquisser son sourire habituel, eut le désir de poser sa main sur la tête brune, mais la hauteur le découragea du geste, alors qu’il avait de la peine à serrer les mains. Il était encore consterné par lui-même, vide d’arguments, un peu méfiant, mais sentait la tendresse sous la naïveté maladroite et son visage disloqué sembla plus ouvert. Le calme, précaire, avait fini par le posséder dans les détails et bien qu’il ne fut pas encore totalement maître de soi, ni de son univers détruit, Octave apprécia l’effort qui le berçait, sentant la caresse précieuse sur sa douleur, tout en maudissant ce réconfort salutaire donné après le coup de bâton. Fallait-il toujours que la souffrance soit à la hauteur de l’allégresse ? Il finit par savourer pourtant ce jeune homme mauvais, sous les assauts d’une sourde culpabilité et d’un plaisir renflant, cultivant ce brûlant sentiment d’apaisement qui le choyait non pas tant par la parole, mais par les efforts qui y furent mis. Les joues rougies, le regard qui s’enfuyait, la respiration abrupte… tout cela amena une douceur suave à ses traits. Ses yeux s’asséchèrent pourtant et il releva à peine un doigt pour écarter un cheveu noir, comme une fêlure fine barrant le marbre de son front. La haine était exempte de son propos, tout comme la méfiance et Octave éprouva l’étrange envie de s’effondrer, alors que la force de l’orgueil l’avait maintenu debout devant son accusateur. Mais s’en était fini, de cette lutte, et il pouvait s’avouer vaincu.

« Je ne voulais pas te blesser. Je suis désolé. »

Dans un mouvement excessivement lent, le bibliothécaire amena sa paume à son visage et couvrit de honte ses yeux aux paupières closes. La voix chevrotante faisait écho dans son être tout entier et ses doigts déjà frissonnants se mirent à trembler pour de bon. Il n’avait jamais su que faire des excuses et aujourd’hui particulièrement, pour une sombre raison incompréhensible, il regrettait de les avoir provoqués.

« Tu pars quelque part ?
- Non. » Fut-il seulement capable de répondre à la blague dans un murmure atone.
« Restes. »
Ca non plus, ce n’était pas juste. Pourquoi souffrait-il comme ça à nouveau, à couvert d’une main froide ? Son visage ne broncha pas, tandis qu’une vague de frisson monotone remontait tout son corps et ravivait la moindre parcelle de son épiderme d’une hypersensibilité éreintante.
« Moi aussi je suis désolé, moi non plus je ne voulais pas te blesser… »

Se mit-il à chuchoter en boucle du bout des lèvres sans que l’étudiant ne l’entende, tant son intonation était basse et sans volonté, car bientôt le son de la jeune voix haut perchée recouvrit sa litanie aphone. Non, ce n’était pas juste lorsque celui qui vous acceptait enfin ne le faisait que par ignorance d’une trahison. Il le malmenait si bien cet enfant ! et tout ça pour lui faire gentiment subir un caractère corrompu de toute façon. C’était injuste que tout se soit organisé dans cet ordre précis, où il ne se sentait pas en droit de souffrir ou de reprocher alors même qu’il en avait désespérément besoin. Besoin de ces excuses, de ce pardon, de cette colère et rage, de l’abandon, de la désespérance, puis de la petite victoire affectueuse qui lui réchauffait le cœur. La fascination lui faisait du bien, sans orgueil ni amour-propre, simplement parce qu’il savait l’adolescent attentif. Il l’écouta d’ailleurs à travers le brouillard de son murmure incessant, qui devait résonner bien mieux dans sa tête qu’aux oreille de Léon. Son attention et précaution le firent encore un peu souffrir car comme tout martyr sentant le remord, Octave usait et exploitait sa douleur comme un métal précieux. Il l’écoutait donc, un peu impatient, et perplexe car il cherchait, à cet instant même, les tisons et les épines éparpillées de son grand chagrin, et n’arrivait pas à les rassembler. L’extrême prudence du jeune Amour et l’énergie qu’il mettait à le soigner amoindrirent les tremblements de ses membres et Octave libéra finalement sa vue, puis releva lentement sa tête des enfants dédaignés qui cherchaient, dans le pire risque, une chance de souffrir un peu plus, jusqu’à la récompense. Son expression n’avait pas tant changé, à part que qu’il avait cessé de se battre et l’on ne percevait plus la torsion douloureuse de sa nature lutant. Puis finalement, alors que Léon arrivait à son compte, Octave se laissa abattre par les dernières paroles et se recroquevilla à même le sol, les genoux en dessous du menton, tenant en équilibre sur ses deux pieds posés à plat. Il descendit lentement, comme quelqu’un subissant un malaise et cherchant appui pour ne pas chuter de trop haut, et sentit ironiquement un mal de tête insoupçonné le soulager. Ses mains aux doigts déliés passèrent dans ses cheveux humides, puis retrouvèrent sa nuque pour tenir en équilibre. Octave cherchait en cette allure curieuse une énergie nouvelle, celle dont il avait besoin pour reprendre son combat, mais surtout pour consentir, là où il voyait ni ne sentait plus Léon respirer, à leur accorder cette nuit sans que l’ombre de son remord n’en cisaille les petites joies. Il ne souffrait plus particulièrement d’ailleurs, preuve que sa soif s’était étanchée, mais il éprouvait ce sentiment d’exil et de fatigue qui exigeait pour seul remède la réconciliation. De loin, il percevait l’erreur et l’impression de la voir se rapprocher le força à se relever promptement, comme s’il avait observé une carte gravée dans la dalle en béton et que celle-ci lui avait dévoilé le chemin à prendre. Il se redressa donc, fit face à Léon et posa doucement ses deux mains ouvertes sur son torse, là où les deux vallons épousaient les creux de ses paumes comme un moule et son modèle.

« Non, c’est toi. » Dit-il d’une voix mesurée, bien que s’étouffant à la gorge. « Elle est partie. » Le prénom ne venait pas, ne s’accaparait plus sa langue et cette décision était curieusement facile, tant cette fille avait été depuis un moment reléguée dans un coin de sa mémoire et de son intérêt, n’y recueillant plus que la compassion d’un étranger. « Elle fait partie du passé et n’a plus rien à m’apprendre. Si elle avait voulu s’expliquer, elle me l’aurait dit mais de force, je n’en tirerai rien et je n’ai pas besoin de ça. Non Léon, il s’agit de toi. » Sa bouche osa enfin un sourire las, tendre dans sa petite douleur malingre, car ses paroles étaient vraies pour lui et il sentait le doux plaisir de la liberté où rien d’autre ne venait s’y mêler. Il regardait ses doigts, dont il usait non pas comme de boucliers, mais comme d’une étreinte dont on profitait pour saisir le cœur, la respiration et les silences. « Son souvenir à peut-être décuplé l’indignation, mais c’était contre toi que j’étais en colère. En colère et triste que tu m’accuses d’hypocrisie alors que je faisais mon possible pour tenir ma promesse : être là. Ce qui veut dire te préparer à tout. Tu m’as nié cette intention. Tu as nié mon droit à l’hésitation ou à la faiblesse. » Ses doigts vibrèrent sous le souvenir que ses mots ravivaient, mais il parla sans rancœur ni réprobation, avec le ton de l’explication. « Tu as nié mon droit à m’attacher à toi, comme si tout n’était que calcul ou moquerie. Ce n’est pas vrai. C’est toi, Léon. Tu comprends ? C’est toi, effectivement, qui es là. C’est pour toi que j’ai de l’attention, sans dessein ni crainte de ce que tu pourrais dire, seulement celle que tu ne m’en laisse pas la place. » Lentement, il releva les yeux sans être certain de vouloir affronter l’autre regard, mais sa propre franchise lui prêta la force nécessaire et il trouva en haut de son ascension un gris qui l’éblouit bien plus que prévu pour la seule raison de sa réserve, qui à elle seule rendait sa voix d’un velouté tiède. Pourtant, il sentit son sourire s’accentuer doucement au point d’envahir par sa lueur invisible et délicate quelques autres traits de son être et ses propres yeux gagnèrent en éclat timide mais franc. « C’est pour ça que tu t’es renfrogné, hein ? Tu croyais que je voulais m’éclipser ou que je te dédaignais ? Ce serait vraiment cruel de ma part, non ? De t’offrir une échappatoire juste pour mieux t’y laisser suffoquer ; insensible, alors qu’Elle venait à peine de prétendre vouloir nier ma propre existence. Je suis navré si tu as cru qu’il s’agissait de mon intention. Sois sûr que si ce soir j’ai craint quelque chose ce soir, ce n’est pas contre toi, mais avec toi. » Il secoua légèrement de la tête en ayant un soupir et sentit son souffle trembler dans sa voix, et il tremblait aussi. Octave apaisa le poids de ses paupières et les abaissa sur ses yeux lourds, observant à nouveau ses doigts… « Ma colère était pour toi, mais le reste aussi. Tout le reste. Alors tu vois, si je viens, si je reste, ce n’est pas parce que j’aime les bars miteux et les piscines. C’est parce que je me sens bien avec toi. Et je me serai bien senti avec toi au château aussi. Tu comprends ? »

Lentement, Octave se réconciliait aussi avec lui-même, quand bien même Léon trouverait encore des choses à redire au sujet de ses aveux. Il était effectivement bien, comme il avait été bien avec Cassidy, lorsqu’elle l’avait aimé à la mesure de sa première haine. Mais manifestement quelque chose s’était brisé à ce sujet, sans qu’il ne parvienne à déterminer quoi exactement, songeant qu’il s’agissait peut-être des lassitudes éventuelles de certaines passions, auxquelles on ne pouvait rien faire. Bien que ce fut hors de propos, Octave eut un léger rire de gorge et éloigna lentement ses mains, mais fut saisi d’une crise de dénuement physique, d’une horreur de l’air frais et des doigts vides et revint un instant à ce torse de jeune homme bien trop grand pour lui. Il écouta, penché sur ce corps comme s’il attendait quelque chose, espérant qu’un sentiment viendrait les apaiser tous les deux dans ce toucher. Mais il ne pouvait pas rester silencieux et immobile éternellement, ou cherchant quoi dire juste pour se trouver une excuse et garder cet insensé contact. Toute chose avait une fin et avant que ça ne devienne gênant pour l’un ou pour l’autre, il baissa finalement ses bras et jeta un regard à Léon, encore marqué par la fatigue et la fureur d’ombres noires, mais déjà beaucoup plus familier.

« Il n’empêche qu’il n’y a pas de piscine à Poudlard. Alors je te conseille quand même d’en profiter. »

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rita phunk
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Il avait reculé. C’était un pas quasiment imperceptible, sans doute, mais le jeune homme était trop fin observateur pour que son esprit vif ne s’accroche quelques secondes à ce détail. C’était troublant, que cette force tranquille et à l’air apte à tout endurer ne se dérobe sous les mots d’un simple adolescent et l’espace d’un instant, Léon ressenti avec force qu’il se fourvoyait sur toute la ligne. Encore. Il était, lui, capable de faire reculer sous ses mots le solide bibliothécaire qui n’avait même pas esquivé son coup de poing. Et alors qu’il continuait à expliquer avec une infinie douceur à l’adulte à quel point il était désolé, un coin de son esprit était entièrement captivé par ce mouvement de recul qui ne pouvait signifier qu’un pouvoir que Léon n’avait jamais cru posséder. Il pouvait faire du mal à l’adulte. Et ce détail, plus que tout le reste peut-être, le troubla suffisamment pour qu’il n’éprouve avec une honte décuplée toute la méchanceté dont il avait fait preuve un peu plus tôt. Et alors qu’il exigeait d’une façon presque déloyale à Octave de rester, Léon ressentit pour la première fois une réelle angoisse à ce qu’il n’accède pas à sa demande, ainsi que la quasi certitude qu’il aurait tout à fait mérité de se faire planter là. Déjà en proie à sa culpabilité dévorante et grandissante, le jeune préfet ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux de surprise lorsque l’adulte se laissa lentement abattre, au sens figuré comme propre, se recroquevillant sur lui même, comme si la solitude qu’il avait évoqué en parlant de la bibliothèque désormais vide venait de l’engloutir tout entier. De toute sa hauteur, Léon pouvait contempler la chute de son interlocuteur et c’est avec un sentiment de profond malaise qui lui serrait le ventre qu'il ne pouvait détourner les yeux de pareille désolation. La peine semblait encore plus palpable car elle avait momentanément eut assez d’emprise sur le bibliothécaire pour le mettre à terre. Léon perdit le peu de couleur qui restait sur son visage déjà exsangue et sans réfléchir posa un pied devant, s’approchant de la silhouette tremblotante qui n’avait plus rien de glorieux mais dont la peine était si dévorante et la culpabilité ressentie si grande que Léon ne le trouvait en rien pathétique. Il stoppa son geste en prenant conscience qu’Octave ne ressentait sûrement aucune envie de le voir approcher. Et puis pour faire quoi, de toute façon ? C’était de sa faute, si le bibliothécaire perdait pied. Pas sûr que Léon soit le mieux placé pour remettre d’aplomb celui qu’il avait, en une phrase, fait chuter. Il déglutit sa salive avec grande difficulté, ses yeux gris dévalant sur Octave dont il ne voyait que le sommet du crâne, baigné de boucles cuivrées. Les doigts de l’adolescent s’étaient figés à quelques centimètres de l’adulte et il resta là un instant, se demandant tout autant ce que cette main tendue au dessus d’Octave signifiait, ce qu’elle pouvait avoir comme intérêt pour l’homme défait ainsi que la raison qui l’empêchait de franchir la distance le séparant de lui. Finalement, en proie à l’incertitude d’un réconfort qu’il ne se sentait pas capable de donner couplé à la culpabilité grandissante, il referma doucement les doigts alors que son bras retombait mollement contre son propre corps. Il aurait aimé parler. Mais pour dire quoi ? Demander pardon, avec toute la perversion que cela engendrait ? Vouloir être pardonné c’était juste le pansement de notre propre conscience. Cela ne lavait pas la peine, juste les maux de l’esprit belliqueux qui avait causé le tord. Alors, pourquoi donc ? Quoi dire quand on avait été si prompt à faire du mal, si rapide à trouver la bonne formulation, à viser juste ? Et surtout, surtout, quoi dire devant une émotion d’une telle ampleur, si grande que Léon se sentait coupable au delà même du raisonnable. Etait-ce entièrement sa faute ou bien était-il juste le dernier à en récolter la douleur semée consciencieusement dans le jardin d’Octave ? Les mains se serrèrent doucement puis se détendirent avec nervosité alors qu’il prenait conscience qu’il était en apnée, attendant qu’Octave ne sorte de sa torpeur maladive pour recommencer à respirer convenablement. Il était désemparé par la blessure qui semblait suinter du bibliothécaire, terrorisé d’être à l’origine de cet accablement et tétanisé de ne savoir quoi faire. Lorsque l’adulte daigna se relever, Léon avait l’air si maladif qu’il peina à reprendre contenance, autant qu’à aspirer une gorgée d’air alors que sa respiration reprenait de manière erratique. Cependant, alors qu'il se sentait dangereusement près de craquer sous l'assaut de son ressenti empli d'une culpabilité toujours de plus en plus grandissante, le contact innatendu des mains d'Octave, paume contre torse, l'étonnèrent avec suffisament de douceur pour le figer, pendu qu'il était désormais aux lèvres du bibliothécaire, lui qui serrait à présent les siennes de peur de les voir céder sous un monticule d'excuses. Minable. Il se sentait minable.

__ Non, c’est toi, contredit Octave avec calme avant de rajouter dans un souffle qui n’avait de profond que la douleur que Léon perçu. Elle est partie.

Il n’avait nul besoin qu’Octave ne précise plus envers qui ces mots étaient destinés et l’adolescent retint avec ce qu’il fallait de pudeur ses mains de se lever pour se poser sur celles du bibliothécaire, dans un sursaut de compassion. La douleur de l’adulte était plus poignante que Léon n’aurait pu l’imaginer et c’est avec une honte difficilement supportable qu’il regardait à présent le visage défait du bibliothécaire. Partie. L’usage même de ce mot, à la place de quitter, prenait tout son sens et il baissa honteusement les yeux vers les doigts de l’homme, posés sur son torse et dont le tissu fin de son tee shirt ne parvenait pas à atténuer le contact. Il le sentait fébrile, encore agité par les soubresauts de celle qui n’avait probablement pas quitté uniquement la bibliothèque ce soir la, mais peut-être également tout un avenir que l’homme avait construit pour elle. C’était peut-être cela, qu’elle avait désiré préférer jusqu’à l’oubli même de l’existence : une possibilité. La fille d’Andréa Rowle avait peut-être, l’espace d’un instant, entrevu une voie différente de celle qui semblait toute tracée pour elle. Et il ne fallait pas être doté d’une intelligence hors norme pour deviner qui avait en sa possession le crayon qui dessinait l’avenir de la jeune femme. Mais elle était « partie ». C’était les mêmes mots que l’on utilisait lorsque quelqu’un terminait sa vie dans un souffle. Partie. Il y avait quelque chose de définitif, quelque chose qui sonnait le glas et qui achevait un chapitre qui devait avoir, à l’égal de la douleur qui transfigurait le visage d’Octave, un lot de passion tout aussi brûlant. L’adolescent releva les yeux avec lenteur, le visage tendu sous la culpabilité d’avoir usé des mots de celle qui avait tant fait de mal, de les avoir balancer avec assez de désinvolture et d’acidité pour blesser sans doute encore plus. Le bibliothécaire avait raison. C’était lui. Le dernier coup, ce soir, était le sien. Il aurait voulu détourner de nouveau le regard, mais se refusa à une telle lâcheté, s’abreuvent de la douleur du bibliothécaire avec une difficulté nécessaire, le souffle court. Seules les mains, posées avec délicatesse sur lui, l’empêchaient de se confondre en excuse et l’apaisaient assez pour que la crainte que sa faute n’ait brisé définitivement « quelque chose » ne le hâte à demander encore lâchement un pardon qu’il était trop tôt pour mériter. Il écoutait, s’exhortant à une respiration la plus calme possible, sentant son torse se soulever sous les doigts du bibliothécaire. Notant que, si lui avait fuit avec obstination, symbole de son impertinente esquive alors même qu’il n’avait pas eu de raison de s’offusquer, Octave ne l’avait pas laissé partir. Remarquant également que si le bibliothécaire avait semblé reculer, ensuite, lorsqu’il avait décidé de le rejoindre avec lenteur, sur l’équilibre précaire de la planche, il était désormais plus proche qu’ils ne l’avaient été de la soirée. Et le jeune homme avait encore plus conscience de la précarité de tout ceci, bien décidé à ne pas lui donner plus de raison de partir.  Alors il se taisait, les bras le long du corps, captant les tremblements qui quittaient les doigts de l’homme en même temps que sa respiration a lui se faisait plus posée, plus calme. Le contact entre les paumes de l’adulte et sa propre personne engendrait une promiscuité qui rassurait l’adolescent si prompt à se sentir abandonné, et même si Léon trouvait bien injuste que ce soit encore lui qui bénéficie d’une attention réconfortante, il en savourait néanmoins la chaleur avec un apaisement se disputant sa culpabilité. Les paroles d’Octave le touchaient avec ce qu’il fallait de délicatesse pour ne pas le brusquer, mais ce qu’il fallait néanmoins de vérité pour le troubler au moins autant qu’il n’aurait dû se sentir coupable. Il nota l’effort du bibliothécaire dans le choix de sa prose, mais ne pu atténuer le sentiment désagréable d’avoir été un insupportable enfant égoïste et capricieux, de se forger une place dans son esprit. Parfois, lorsque l’interlocuteur y voyait aussi clair dans votre comportement, il n’y avait rien de mieux à faire que garder le silence honteux de celui qui n’a rien à désapprouver. Car Léon était d’accord avec l’analyse que livrait Octave, enrobée de la retenue de celui qui ne voulait pas blessé mais qui savait néanmoins toucher juste. Lorsque les yeux émeraude se relevèrent pour croiser son regard, l’adolescent eut toutes les peines du monde à ne pas fermer le voile de ses paupières.

Chaque phrase semblait faire écho aux peurs informulées qui avaient justifiées sa fuite. Au delà de la stupéfaction de comprendre qu’encore une fois, Octave avait su lire ses craintes avec plus de compréhension que lui même, Léon ressentait à quel point il s’était montré irrationnel. Ce qu’il avait craint, il n’avait en fait eut de cesse de le provoquer alors qu’au contraire, il avait été bien aveugle à comprendre une attention qu’il souhaitait pourtant recevoir et cela, de manière tout à fait incompréhensible. Le gouffre de solitude était-il si désireux de se trouver combler qu’il avait placé tant d’espoir en cette relation de confiance, ou bien était-ce plus profond ? Avait-il eut peur qu’Octave ne confirme l’adage selon lequel tout le monde finissait par partir un jour, ou bien était-ce juste de cette fin préméditée dont il avait eu si peur ? De quoi avait il été si terrifié au point de prévenir un abandon qui n’avait même pas été certain ? De l’universalité de sa solitude, ou bien de la perte de ce que le bibliothécaire lui avait offert et dont il avait appris à apprécier la présence en si peu de temps ? Ou bien était ce l’affection elle-même qui avait été trop rapide pour acquérir une confiance solide, s’étant muté en un début de relation bancale en laquelle Léon avait eu si peu confiance qu’il avait sauté sur l’opportunité de la lui voir reprise par le bibliothécaire. Oui, il s’était hâté de tout refuser en bloc : l’attention qu’Octave prêtait, son aide mais aussi, paradoxalement, son départ. Il ne faisait que ça : s’offusquer et ne rien accepter. En soi, il était le propre bâtisseur de sa solitude et pierre par pierre, il édifiait solidement un mur de mauvaise foi et de répliques acerbes pour tenir à distance ou faire fuir tout le monde. Plus que tout, il se sentait soudain ridicule. Qu’Octave soit encore là tenait, finalement, à si peu qu’il écoutait avec une réelle attention les aveux du bibliothécaire, se sentant comme un enfant craintif que l’adulte n’avait de cesse de rassurer, patiemment, de ses peurs infondées, passant outre ses effusions colériques et ses phrases assassines avec la constance de celui qui voulait réellement l’aider. Léon doutait mériter une telle attention, surtout de la part de celui qu’il avait malmené sans aucun ménagement pour sa propre peine.

__ Ma colère était pour toi, mais le reste aussi [...] C’est parce que je me sens bien avec toi. Et je me serai bien senti avec toi au château aussi. Tu comprends ? acheva-t-il sous le regard scrutateur de l'adolescent qui avait presque plus de mal à croire en l'appréciation d'Octave à son encontre qu'à la culpabilité dont dernier venait de l'incomber, bien qu'en cherchant à le dédouaner de toute rancoeur. Il savait qu'Octave était franc sans être injuste, qu'il méritait la faute que, de toute façon, il ne niait même plus. Mais l'affection, ça, c'était une autre histoire. Les mains de l'homme se retirèrent une fraction de seconde et l'adolescent ressenti avec un pincement de coeur le geste prendre fin, seul réelle preuve tangible que son esprit voulait bien accepter de la promiscuité d'Octave. Oui, les gestes d'attention étaient plus compréhensibles que les mots, car parlant un langage universel, sans doute.Les doigts d'Octave effleurèrent de nouveau le tissu et Léon lui fut reconnaissant de l'accalmie qu'ils provoquèrent, en savourant les brèves secondes. Car Octave reculait à présent d'un pas prudent en l'enjoignant à profiter de la piscine, mettant fin au lien établi. Mais, déjà, les mains pâles de l'adolescent se refermaient avec empressement autour des avant-bras enserrés par les manches trempées de la chemise, empêchant une fuite qui, s'il la comprenait improbable, était toutefois encore crainte avec trop de force. La poigne était plus délicate que captive, mais néanmoins suffisante pour trahir la peur que l'adolescent ne camoufla pas en reprenant la parole.
__ Pas totalement, non, murmura-t-il dans un souffle, débordant d'une honnêteté qui transgressait le rationnel. Certaines peurs étaient trop viscérales pour être soufflées par quelques mots, aussi beaux soient-ils. La logique affrontait l'inconscience et les arguments pouvaient être irréprochables que le croquemitaine grignotait toujours l'esprit, trahissant les doutes enracinés depuis trop longtemps. Les yeux gris fuyaient ceux du bibliothécaire, s'attardant sur ses doigts enlaçant les avants bras, s'y accrochant sans force, mais avec une tendre détermination que les mots avaient du mal à retranscrire. Un sourire franchit les lèvres hésitantes, trahissant la précarité de ce qui avait tant de mal à constituer des phrases intelligibles. Renonçant à formater réellement sa pensée, il la livra comme si sa bouche se déliait et se faisait le porte-parole de son esprit, sans filtre ni retenu. J'ai toujours cru qu'être celui qui tourne le dos en premier, c'était plus facile que d'être celui qui regarde l'autre partir. Je me suis toujours dit que si l'autre semblait vouloir ouvrir la porte, il fallait lui donner la bonne clé pour qu'il parte au plus vite parce que, le pire, c'était ces adieux et ces disputes sur le seuil, sur le perron d'une relation qui avait l'air solide mais qui au final disparaîtrait lorsque la porte claquerait. Sauf que je me trompe. Ce qui importe, ce n'est pas que tu partes, ce soir ou demain, mais bien que tu sois là, aujourd'hui. Il se tut quelques instants, la pulpe de ses doigts glissant sans précipitation sur les avants bras qu'il se refusait à encore lâcher, mais dont il libérait peu à peu l'emprise, le toucher se faisant presque aérien. J'aurais dû comprendre, j'imagine ? Ce ne sont pas tes mots ou tes gestes qui manquent de conviction, c'est moi qui suis complètement hermétique à ce genre d'attachement. Laisser quelqu'un entrer c'est prendre le risque de le voir partir. Et si je ne laisse rien commencer, aucune chance que cela se termine, affirma-t-il avec hésitation, les yeux toujours rivés sur ses doigts glissant sur le tissus détrempé de la chemise jusqu'à ce qu'ils ne rejoignent l'encolure en coton qui tombait sur les poignets d'Octave. Je ne te reprochais pas de ne rien ressentir, parce que j'étais incapable de comprendre que tu pouvais m'apprécier. Attends, laisses moi finir avant de dire que c'est trop facile, d'ainsi se dédouaner d'une culpabilité toute méritée. Je ne cherche pas à m'en débarrasser, je sais que j'ai été déloyal et terriblement, maladroit. Le pardon n'est pas une éponge qui peut tout effacer et je me garderai bien de chercher à justifier l'injustifiable. Par contre certaines maladresses demandent à ce que je précise, souffla-t-il avec précipitation, fuyant toujours le regard, son pouce ripant sur la manche avant d'effleurer la peau fine des poignets de l'adulte. Quand je dis que tu donnes, puis que tu reprends, je ne parle pas de tes actions. Je ne parle pas d'une tendresse que tu récupères en te faisant violent, ni d'un réconfort que tu t'empresses de transformer en douleur, ou d'une confiance que tu bafoues. Absolument pas. Je parle de ce que tu livres de toi : de l'empathie, de la constance, de l'attention, de la force, de la fragilité, aussi. Je parle de toutes ces qualités que tu délivres par morceau. Tout ça entraîne un intérêt à ton encontre et pour toi. Cette fascination que tu offres malgré toi, ne la reprend pas. Ne cherche pas à ... la camoufler sous les défauts éventuels que tu as. On dirait que tu n'acceptes aucun compliment. C'est ça que tu reprends. L'attention que les autres te donnent. Reprendre n'est pas le bon mot ... disons que tu la refuses. Tu as l'air de n'accepter que la fuite. Ses pouces retraçaient la naissance des mains du bibliothécaire, suivant la ligne des manches avec lenteur alors que le reste de ses doigts continuaient à descendre, s’égarant dans les paumes avant qu’il ne lâche totalement et presque à regret l’adulte. Pas que tu laisses les gens partirent parce que tu ne ressens rien, mais plutôt que tu éprouves à outrance leurs ressentiments comme si tu étais convaincu qu’ils mériteraient mieux que ta présence. Comme si ta combativité s’arrêtait lorsque les reproches de l’autres font écho à tes peurs et tes incertitudes, celles qui semblent te ronger.

Il détourna les yeux devant sa propre audace a autant complimenter l’adulte à voix haute, ses joues se chargeant d’une délicate teinte pourpre avant qu’il ne secoue la tête et ne vienne de nouveau chercher le vert du regard de l’adulte qui se tenait toujours à quelques pas. Un sursaut d’honnêteté était en train de naître et Léon n’avait plus aucune raison de ne pas laisser libre court à sa pensée. Il ne cherchait à se dédouaner d’aucune responsabilité mais ne pouvait pas non plus s’empêcher d’essayer de se justifier, non sans s’épargner des défauts qu’il savait avoir et qu’il avouait avec la franchise de ce qui était admis. Il était certain de ne rien apprendre qu’Octave n’avait déjà deviné, mais l’exprimer à voix haute était quelque chose de nouveau pour l’adolescent. Incapable de poursuivre en fixant Octave dans les yeux, il se détourna avec lenteur et s’approcha du bord bétonné du plongeoir, duquel il fixa l’eau turquoise dont l’étendue plate, à cette distance, semblait parfaite. Plus aucune vague ne troublait sa plénitude et le fond semblait presque se confondre avec la surface sans mouvement. Il inspira, la couleur azur se reflétant dans ses yeux, soufflant son air, puis il reprit la parole  d’une voix peu assurée mais parfaitement audible, alors que ses pieds s’arrêtaient au bord du vide.  

__ Je n’aurais pas dû. Me servir de ce que j’ai découvert dans la bibliothèque, de ce que j’ai entendu dans sa bouche à Elle. Je crois que je voulais te blesser, même si je n’en prends conscience que maintenant. Il marqua une pause, déglutissant avec difficulté avant de reprendre, fixant il ne savait quoi dans les profondeurs de la piscine, soufflant plusieurs fois, buttant sur les mots à mesure qu’il essayait de comprendre les raisons d’un pareil comportement. Je suis impulsif. Je ne réfléchis pas et quand je sens l’esquisse de ce qui pourrait ressembler à un abandon, je prend immédiatement les devants afin d’avoir une culpabilité à éprouver. Je crois que d’une certaine manière, c’est plus facile à digérer pour moi. Si quelqu’un disparaît  à cause d’une mauvaise action de ma part, c’est plus facile que de le voir me rejeter pour une personnalité qu’il n’apprécie pas tout simplement. Ou par manque d’intérêt. Ou d’affection. Nouvelle pause. Nouveau soupire douloureux. Le visage d’Heather sembla danser quelques secondes devant ses iris, mais le mirage se dissipa bien vite alors que son ventre se serrait de nouveau. Merlin, elle lui manquait. Je crois que je préfère la colère à l’indifférence. Ça donne une raison. Mais cela n’excuse pas ce que je t’ai dit et en ça, je comprendrais que tu t’en ailles. Il se retint de tourner la tête vers le visage d’Octave, car si être de dos lui permettait d’avouer sa culpabilité avec plus de facilité, il lui était impossible de capter les réactions de son interlocuteur. Cela dit, c’était peut-être mieux ainsi. Il n’était pas certain de pouvoir continuer s’il percevait de la colère ou de la désapprobation. Ses épaules se haussèrent sous l’aveu de pareils caprices et il baissa un peu plus la tête vers le sol, poursuivant cette fois d’un ton beaucoup plus bas. Sauf que, je suis égoïste, aussi. J’ai envie que tu restes. L’adolescent se sentit de nouveau insistant alors que l’adulte n’avait démontré aucune intention de fuite. Mais c’était plus fort que lui. Ou pas assez. Oui, pas assez de confiance. Pas envers les autres, mais envers lui-même. Peut-être était -il temps de dévoiler aux gens en quoi il appréciait leur présence au lieu de sans cesse les accuser de ne pas être assez présents ? D’aussi loin qu’il se souvenait, il n’était pas un modèle de compliments ni d’attention, se renfrognant à la moindre contrariété et ne semblant pas vraiment se battre pour voir quiconque rester. Finalement, c’était peut être lui dont il avait décrit un peu plus tôt les caractéristiques : n’acceptant que la fuite. Il secoua doucement la tête, luttant contre sa propre personnalité afin de laisser la suite filer entre ses lèvres. Il voulait qu’Octave reste. Autant être honnête et lui dire qu’il en avait envie, non ? Il fut tenté de faire un pas vers l’avant pour rejoindre l’abysse de la piscine mais choisit de reprendre la parole, ce qui était beaucoup plus difficile que de ne laisser la gravité faire son œuvre. Pas parce que tu as l’air de tenir à moi pour des raisons que je ne comprend pas. Pas parce que je pense mériter une telle présence, et cela même si je ne fais que me plaindre alors que tu as l’air de bien plus en pâtir que moi, ce soir. Non. Je veux que tu restes parce que moi aussi, je n’aime pas particulièrement les bars miteux ni les piscines. La suite mourut sur ses lèvres et il lui fallut quelques secondes de répit avant que ses cordes vocales ne daignent lui obéirent de nouveau. C’est toi que j’apprécie.

L’adolescent serra les lèvres, comme si une telle confession lui en coûtait. Ce qui était le cas, en soit. Il y avait quelque chose de proprement terrifiant à accorder à quelqu’un la confiance nécessaire pour abaisser les armes. Cela n’avait jamais été quelque chose de naturel et, en ça, il trouvait même surprenant d’avoir réussi à se lier d’amitié avec Heather dont le fonctionnement émotionnel était encore plus complexe que le sien. Mais avec la jeune femme, les mots avaient finalement toujours été bien en retard par rapport aux gestes. Cette attitude fusionelle entre eux avaient toujours été de la sorte : se passant de longues phrases, trouvant un réconfort que la voix ne pouvait traduire mieux qu’en se taisant alors que leurs mains s’enlaçaient, apaisées par le contact de leurs épidermes rendus à vif par trop de contrariété. Mais les mots, eux, avaient mis du temps à venir, comme s’ils concrétisaient plus de chose que ne l’auraient fait de simples gestes. Ou bien que les émotions avaient été trop fortes pour ne prendre vie qu’en une étreinte réconfortante. En ça, avouer à Octave qu’il l’appréciait, lui et sa personnalité, lui avait semblé bien plus difficile que de retenir les avants bras, un peu plus tôt. Léon restait silencieux, son esprit cherchant à retrouver l’apaisement qu’il était venu chercher auprès du bibliothécaire. La fatigue était toujours présente, de même que la sensation d'oppression qui était remontée à la surface avec la même rapidité que le sentiment d'abandon s'était manifestée. L'adolescent passa une main sur derrière sa nuque, titillant la racine de ses cheveux avant d'enlacer ses propres doigts entre eux avec nervosité. Il se sentait curieusement de nouveau très proche du gouffre et son regard fut de nouveau attiré vers les profondeurs de la piscine avant qu'il ne secoue la tête et ne finisse par s'assoir au bord du plongeoir, les pieds dans le vide, incapable de sauter. Ce n'était, de toute façon, pas le réconfort de l'eau qu'il était venu chercher en franchissant la porte de la bibliothèque.

__ Ce n'est pas de la compagnie de la piscine, dont je souhaite profiter, dit-il en fixant droit devant lui quelques instants, puis baissant la tête de nouveau, fixant ses pieds battant dans le vide. C'est plutôt de ta présence, souffla-t-il, fermant le voile de ses paupières. Plonger et sombrer seul, ça n'a plus aucun intérêt, poursuivit-t-il dans un murmure, parlant d'un plongeon improvisé du haut de la plateforme de trois mètres comme de son abandon lorsque qu'Octave l'avait poussé. Je préfère rester là,reprit-t-il comme en écho lorsque, un peu plus tôt, il avait décidé de ne pas rejoindre Octave. Sauf qu'à présent, Léon réalisait qu'il n'avait aucune envie de s'éloigner de l'homme. Bien au contraire. ... avec toi, termina-t-il sans se retourner, n'affrontant toujours pas le regard de jade.


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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Jeu 28 Juin 2018 - 20:34

Une force sensible vint quérir ses poignets avant même qu’il ne les eut complètement baissés, et il crut que c’était la profondeur de l’attachement renouvelé qui tenait ses mains prisonnières, pour les faire revenir comme deux vagues sur le torse chaud. Mais il dut se rendre à l’évidence que les doigts l’enserrant n’avaient pas l’apparence d’une volonté capricieuse et son regard vint à la rencontre de ce qui l’avait rendu esclave. Avec une sorte d’étonnement tardif et lent, il constata que Léon le retenait attaché, sans insistance ni vigueur néanmoins, mais empreint d’une impatience désespérée, comme s’il avait prévu l’amorce d’un départ au point où Octave ne se demande si effectivement, il n’avait pas eu l’intention de tourner le dos pour retourner au sol. Mais il n’avait bougé rien d’autre que ses bras – ou peut-être que si ? - et la stupeur contemplative s’accentua légèrement, rehaussant à peine l’arc de ses sourcils, tandis qu’il observait sans conviction les menottes imposées. Elles semblaient sans volonté et l’enlaçaient sous le coup d’une passivité hésitante, ou d’une appétence impulsive peu assumée et effrayée, qui se recroquevillait maintenant sans oser lâcher prise. Hébété par cette douce violence, Octave regarda plus haut et chercha la splendeur rebelle qui l’avait irrité chez ce beau jeune homme. Mais ce n’était plus qu’un Léon consterné, un adolescent chargé, trop tôt, de l’humilité, des maladresses, de la morne obstination du repentir, qui se présenta à ses yeux, que l’azur diffus avait bleui un peu aux milles reflets de la piscine. Il le toisa comme un étranger dont on ne reconnaissait pas l’apparence, car il y avait quelque chose de proprement surréaliste à ces deux mains empoignant les siennes ; de maladivement désespéré aussi : Léon ne l’avait jamais vraiment touché, si l’on devait exclure la caresse maladroite et ivre. Quoi que, sa joue brûla du souvenir et il crut discerner l’accident sur sa peau, une curiosité superflue, comme l’on touchait une plante pour en connaître la texture là où les yeux ne pouvaient se contenter de regarder. Les doigts étudiants avaient été tendrement inconscients jadis, en proie à une rêverie soûle dont seul Léon avait connu la teneur, pour se faire à présent dures dans l’intention et Octave contempla encore une fois, incrédule, ses nouvelles chaînes. Il le savait, seule la désolation pouvait pousser quelqu’un à une pareille consternation, à un acte de privation purement physique, que la crainte dotait d’une infinie délicatesse. Qu’est-ce qu’il lui avait donc aspiré suffisamment de peur pour le résoudre avec précipitation à ce qu’il n’aurait jamais osé faire ? Si la caresse nocturne avait bénéficié de son intérêt attentif, quoi que superflu, la tourmente de Léon récoltait maintenant son incrédulité la plus accrue. Il ne bougea pas, mesurant les résolutions de ce curieux animal qu’il n’aurait jamais imaginé avoir pareil égard pour ses étroits poignets, subissant sans réticence la captivité, trop confus pour répondre ou attendre quoi que ce soit de cette union incongrue et ne tenant pas en place dans son esprit, qui devenait rigoriste jusqu’à l’absurde lorsqu’il s’agissait de mettre des mots sur l’incompréhensible. Car troublé il l’était, probablement outre-mesure.

« Pas totalement, non. »


Lentement, ses mains n’étaient plus vraiment les siens. Tout en sentant ses muscles être atteints de paralysie, Octave eut l’impression paradoxale que son corps entier s’était distillé et réduit en essence à ses deux bras seulement, que Léon tenait comme des quilles à jongler. C’était étrange, incongru, complètement insensé. Il savait que ce n’était pas tant le geste qui l’avait bouleversé, mais surtout la charge émotionnelle qu’il avait cru y percevoir ; une tension insoutenable passait à travers les mains crispées pour faire frissonner ses soudain frêles poignets. Et plus Léon parlait, plus cette sensation se galvanisait. Octave n’avait à aucun moment été dupe des longs hurlements informulés qui avaient parcouru leurs discussions, comme une fréquence à peine trop haute pour qu’on puisse concrètement l’entendre. Son malaise avait toujours été une couche plus basse, ne se montrant qu’à travers les lieux communs d’un caractère revêche, se raffinant inlassablement sur le revers de ses paupières et de sa bouche, à l’ombre de la conscience, note de cœur d’un parfum perpétuellement désemparé et désespéré. Mais Léon lui tenait les mains, ostentatoire quoi qu’hésitant, dévoilant ses plus tendres secrets et donnant sur lui le pouvoir incommensurable de la faiblesse. Octave cessa de rêvasser et eut l’espace d’un instant le regard excessivement perçant et admira l’adolescent harmonieux, que son jeune âge avait cessé de former. Brun, blanc, de grande taille, il croissait lentement et ressemblait de plus en plus à un homme, tant il livrait avec justesse la tourmente de son cœur. Avec les explications maladroites il saisit l’ampleur du geste, que son instinct n’avait fait que deviner. Léon lui tenait les mains tout en lui expliquant son usage du mauvais revers. Ce pont l’obligeait à faire front, tout comme il forçait Octave à ne pas se détourner, même si ce n’était que pour descendre du plongeoir, sans métaphore ou sous-entendu. Il songea que peut-être l’adolescent ne le retenait pas, mais s’agrippait à travers lui au présent. Son étreinte devenait de plus en plus lâche, malgré le coton rêche et translucide là où il ne plissait pas, mais épousait la peau jusqu’à la transparence laiteuse. Il n’avait pas tort au fond, il n’y avait rien de glorieux ni de réconfortant dans l’abandon, et l’âme se parait de chagrin à l’instant où elle sentait son attachement inégalé. Dès lors, le regret de la réciprocité se faisait tenace et toutes les différences d’envergure se vivaient comme un petit bouleversement, jusqu’à souhaiter n’avoir rien éprouvé et là était la véritable petite tragédie, qui s’exaltait d’elle-même jusqu’à la catharsis. C’était la voie de l’absence perpétuelle. Celle qu’on s’imposait pour moins souffrir en se croyant libéré, alors même qu’on se rendait davantage esclave sous le joug de la solitude involontaire. La retenue n’offrait aucune délivrance. Et en regardant les doigts glisser avec hésitation sur ses poignets, Octave se dit qu’en dépit des apparences, Léon s’accrochait plus qu’il ne retenait dans un ultime gémissement. Lui aussi, d’ailleurs, semblait incrédule de sa propre audace et regardait son étreinte sans oser y voir un début de réponse, ou un semblant de sentimentalisme qu’il assumait mal pour les raisons explicitées.  

« Quand je dis que tu donnes, puis que tu reprends, je ne parle pas de tes actions. Je ne parle pas d'une tendresse que tu récupères en te faisant violent, ni d'un réconfort que tu t'empresses de transformer en douleur, ou d'une confiance que tu bafoues. Absolument pas. Je parle de ce que tu livres de toi… »

Octave releva sur l’adolescent un regard singulier, semblable à celui d’un pénitent se préparant à souffrir, que la conscience alourdissait d’un éclat sombre et constant. Difficilement, il éprouva le poids d’un manquement qu’il se connaissait et que l’adolescent décrivait avec une justesse suffisante pour le mettre dans l’embarras. Il connaissait son imperfection et ne pensait pas qu’elle avait sévi si bien sans son consentement. Quoi que… il ne pouvait pas se prétendre aussi dupe. Le mécanisme était vieux et se mettait en place qu’avec l’aide de quelqu’un pour le remonter. Bientôt, il lui fallut admettre qu’il avait, inconsciemment peut-être, mais sciemment refusé toute forme de sympathie s’étendant au-delà du conventionnel. Son attitude avait eu d’impersonnel juste ce qu’il fallait pour paraître désintéressé, esquissant quelques louanges sincères lorsque les apparences devaient être sauvées, et rien d’autre, aucune générosité de caractère, juste l’essentiel. Il n’avait jamais donné plus qu’il était nécessaire selon sa perception des besoins rudimentaires. Même Heather, il l’avait cajolée qu’à la condition de n’être qu’une étape, n’acceptant pas la finalité. Cassidy… à travers l’aride rétrospection, il pensa ne jamais avoir eu à faire d’effort à son égard pour se dissimuler de sa curiosité : ses inquiétudes avaient complètement éclipsé sa personnalité et ses craintes. Elle n’avait connu de lui que ce dont elle avait besoin, sans jamais pousser la curiosité à outrance, se contentant de ce qu’il acceptait de révéler, même s’il s’agissait de bien peu, tant que c’était le meilleur ! Sacrifice qu’il s’était contraint à tenir pour ne pas lui imposer une mélancolie qu’il la soupçonnait incapable d’embrasser convenablement. Elle aurait fermé les yeux. Elle se serait aveuglée pour ne puiser d’Octave que sa force et il aura fallu une petite mollesse pour qu’elle fléchisse et l’abandonne. L’élégance de leur relation lui avait même évité la déconvenue d’une rupture aux conséquences publiques. Alors que dans la vie véritable, faire des choix se résumait à lancer des cailloux dans l’eau et en subir les remous, leur union pouvait s’assimiler au destin tragique d’un malheureux coincé dans un cercueil avec une paille pour respirer. Il n’avait le choix que de vivre ou mourir, sans que l’un ou l’autre décision n’ait d’impact sur quiconque à part lui-même. Mais aujourd’hui, Léon le tenait par les poignets et lui rappelait que personne jusqu’à maintenant ne l’avait forcé à se dévouer autrement que par la précaution. L’adolescent le voulait-il vraiment au juste ? Oui bien sûr, mais la soif ne provenait-elle pas d’un manque ? Ils se connaissaient avec Heather depuis un très jeune âge, Poudlard les forçait à fréquenter tout le temps des individus invariables et si Léon avait soigneusement déraciné tout son entourage, il devait espérer tout de la moindre nouveauté qu’il n’avait pas encore eu le temps de prévenir ou d’éconduire pour se protéger.

Octave baissa les yeux un instant. Si Léon avait su définir par les mots ce qu’il en résultait dans les apparences, il n’avait cependant pas accès au pourquoi. Il considéra alors la situation sous l’angle de son désir. Qu’aurait-il voulu ? La réponse était assez simple en soi : de la place. Mais à travers sa retenue méfiante, elle venait souvent à manquer parce que la vie ne supportait pas le vide et que s’il était peu enclin au partage, les autres finissaient par combler l’espace vacant. Et après, c’était comme dormir dans un même lit : une fois la couverture partagée, la générosité se cantonnait aux limites de ce qui fut convenu au départ. C’était de sa faute s’il ne voulait pas tirer la couette, jamais. Il n’aimait pas tirer, ce n’était pas dans sa nature et il se savait suffisamment résistant pour donner sans recul, quitte à avoir froid. Mais honnêtement, il n’aurait rien pu faire de plus. La patience et la compassion, qu’il essayait de cultiver comme des roses fragiles, étaient des créatures avides qui ne pardonnaient aucune indélicatesse. Aucune résolution, à moins qu’elle ne fût entrée en contradiction avec les deux vertus, ne l’aurait convaincu de quémander à Cassidy une attention qu’elle n’était pas prête à donner. Il aurait alors fallu revendiquer les droits de ses sentiments, puis éventuellement devoir la quitter, elle qui était si infiniment confuse et déjà malheureuse, partiellement à cause de ce qu’il lui avait révélé sur elle-même. Comme aurait-il pu ? La seule pensée de devoir l’abandonner pour ses propres caprices l’aurait répugné. « Aurait », car pour ça il aurait justement fallu y songer. Heather avait été plus patiente, mais il avait hésité à imposer une vie difficile et des songes maussades à une jeunesse déjà passablement malmenée. Il y avait un temps pour tout et le sien venait toujours beaucoup plus tard. Ses aveux, liés à sa mère, avaient finalement été davantage accidentels que provoqués par un long essoufflement de sa part. Sans ce beau et cruel hasard, ils n’auraient jamais été aussi proches. Quant à Léon… il était une âme désordonnée. Il tirait, puis donnait, puis tirait à nouveau, sans cesse, sans laisser le temps à quoi que ce soit, sans s’abandonner au confort, ramenant tout à soi, puis brusquement s’élançant dans la direction contraire pour comprendre, avant de faire volte-face à nouveau, comme si l’immobilité était synonyme de danger. Octave aurait donc souhaité être là, aussi incarné et profondément désespéré que Léon l'était, mais il ne savait pas se battre pour ce droit. Déjà, il regrettait un peu d’avoir souligné son privilège à la peine et au deuil. Cependant, au fond, il n’avait pas fait ça pour soi, mais pour Cassidy. Pour leur relation, qui n’avait jamais existé que dans l’espace clos de leurs deux corps, elle avait malencontreusement gagné un témoin au dernier instant. Asserter leur douleur commune était un moyen de donner un peu plus de chair à ce qui fut, et non pas à ce qui était, conférant une existence tangible à leur brève et fulgurante histoire. Mais du reste, il ne savait pas et ne voulait pas revendiquer sa place. Il voulait qu'on la lui offre et qu'il n'ait à rien demander, à rien imposer de force ou de connivence. Il voulait la preuve définitive et suprême de l'attention : le renoncement.

Soulignant son empathie, Léon avait lâché les mains prisonnières, l’endurance audacieuse de son jeune âge ayant été au bout du chemin qu’il était capable de soutenir, et retenir les poignets encore un peu ne semblait plus envisageable. Et tandis que ses bras tombaient mollement de part et d’autre de son corps, l’adolescent subissait la timidité de sa franchise. Il sembla néanmoins bénéficier d’un bref élan de courage, mais tourna définitivement le dos à l’étreinte, puis au visage devenu quelque peu impassible du bibliothécaire. Octave mesurait en silence ce qui venait d’être constaté, se rendant surtout compte que pour quelqu’un craignant si intensément l’abandon, Léon devait avoir eu beaucoup de peine avec quelqu’un comme lui, quelqu’un demeurant éternellement à la surface, le dominant dans son indifférence. Il savait que l’étudiant avait connu plusieurs aventures lui ayant légué une réputation volage : peu étonnant pour quelqu’un qui n’avait pas confiance en soi et qui doutait de ses charmes. Les roses qui s’ignoraient sentaient toujours mieux que les autres. Mais il n’y avait qu’un moyen de batifoler de cette façon : sans attachement, ou seulement de façon superficielle. Alors, quelqu’un qui lui rendait la monnaie de sa pièce, ce devait être comme se regarder dans un miroir sans croire aux frustrations de son propre reflet. Encore que le rapprochement était peut-être un peu trop précipité. Mais sa vie, à l’exception des soubresauts envers Heather, avait dû être bien insipide, avec les revers familiers d’une confiance donnée dans le désespoir pour se sentir un peu mieux. Pour l’heure, Octave avait besoin d’une meilleure perspective avant de répondre quoi que ce fut : sa propre existence était relativement nette, mais Léon lui paraissait flou comme s’il le regardait de trop près.

«  Je n’aurais pas dû. Me servir de ce que j’ai découvert dans la bibliothèque, de ce que j’ai entendu dans sa bouche à Elle. Je crois que je voulais te blesser, même si je n’en prends conscience que maintenant. »

Habituellement, il n’aimait pas voir les autres ressasser remords ou excuses, mais curieusement cet aveu le soulagea au lieu de l’irriter. Peut-être parce qu’il était gratuit. Il ne sut pas très bien pourquoi, mais il se sentit respirer plus librement, comme si quelque chose s’était dénoué dans ses poumons. Sa nature avait été élevée dans l’idée rigoureuse du mérite et il se croyait plus spontanément coupable d’un mauvais traitement, plutôt que victime. Malgré tout la colère et la révolte, il avait intimement comprit que Léon n’avait pas voulu le blesser pour rien. Contrairement à ces excuses, sa cruauté n’avait en rien été gratuite et il en éprouvait une consolation féroce, se voyant retiré le devoir de porter la culpabilité pour tout. Son caractère y vit le soulagement du lâche, parce que son enfance avait été intransigeante et que son adolescence avait porté la marque d’une inégalité constante. Pour les bribes de sa famille, il était resté étranger illégitime, et pour sa mère, un dédoublement dont elle n’avait pas voulu et qui l’avait laissée déçue. Alors, entendre parfois, envers et contre tout, qu’il avait subi sans mérite, le réconfortait outre mesure, comme une délivrance soudaine et sans raison, ce qui la rendait d’autant plus surprenante. Cependant, malgré la colère fulgurante qui l’avait aveuglé, sa compréhension avait saisi avec clarté qu’il n’y avait eu dans cette attaque rien d’autre que la douleur. Octave serait parti et Léon aurait pu se satisfaire d’avoir été abandonné pour sa méchanceté, qui offrait une raison bien plus commode pour la répulsion que des vertus dont on avait honte. Car après tout, l’adolescent avait soigneusement dissimulé chaque potentielle qualité sous l’apparence d’un défaut : la sensibilité se faisait caprice, la force devenait cruauté et l’amour se targuait d’être un mauvais calcul. Toutes les raisons pour lesquelles on pouvait l’apprécier devenaient des motifs au dégoût, car personne n’aimait à se faire punir pour ce qu’on pensait être des vertus. Avait-il déjà été accusé d’être faible, lorsqu’il se réfugiait pour pleurer un petit malheur ? Octave se souvenait qu’on avait plaisanté et dédaigné tout ce qui aurait pu un tant soit peu ne pas respecter les expectations de réserve. Jamais personne ne devait être capable de prendre avantage sur son caractère. Eviter la pitié et l’apitoiement à tout prix. Les sentiments n’étaient que des voiles qui brouillaient la réalité. Alors, Octave, subtil, né pour la chasse et la tromperie, avait habillé de mystère son mutisme, et s’était armé de tout ce qui le gênait. Jusqu’à ce que sa mère ne sache plus que se taire d’incompréhension, souffrir de ce qu’elle taisait, de ce qu’elle voudrait apprendre, et se raidisse contre le précoce, l’impérieux instinct de tout reprendre, contre la crainte que son fils, de jour en jour chargé, d’heure en heure plus fort, ne rompe le frêle amarre qui le ramenait tout le temps au bout touffu incliné sur la mer, aux rochers chevelus de fructus noir, qui entouraient la maison familiale. Déjà, il avait dès ses dix ans appris une manière funeste de regarder sa mère, fixement, sans la voir, comme si elle était transparente, fluide, négligeable.

« Sauf que, je suis égoïste, aussi. J’ai envie que tu restes. »


Demeuré immobile jusqu’alors, Octave pencha la tête sur le côté, comme il le faisait lorsque la réflexion semblait faire fléchir sa nuque, offrant aux regards l’angle saillant de sa mâchoire et la plongée veloutée de son cou. Tout cela était des gestes inconscients de pur calcul, parce qu’il savait que ça se remarquait, qu’on y associait quelque chose et que donc, on l’écoutait ou l’observait. Coquetterie qui se faisait passer pour une habitude. Mais il n’y songeait plus maintenant, ça se faisait presque indépendamment de sa pensée, lorsqu’il lui fallait du temps pour considérer un plaisir. Ce qu’il conçut spontanément néanmoins, bien avant sa propre satisfaction, fut le sacrifice qu’accomplissait l’adolescent. A peine avait-il confessé sa faute, qu’il se liait dans la foulée définitivement à celui qui l’avait accusé, avouant le mal qu’il aurait à le décevoir. A combien de personnes, à combien d’amoureuses n’avait-il même pas songé à faire ce genre de confession ? Il y avait une urgence, comme si Léon avait instinctivement senti que les ressemblances de leurs deux caractères risquaient de les séparer pour les mauvaises raisons. Mais c’était aussi sa nature qui poussait à l’empressement désespéré : il était impulsif, spontané et de fait, très rapidement à bout de nerfs. Octave se retrouvait à faire le pendant contraire, ou complémentaire, c’était à voir. Il ne comprenait pas bien d’ailleurs pourquoi cette affection soudaine ? Pour confirmer ce qu’il avait lui-même déjà dit ? Pour donner de l’ampleur à sa cruauté ? Parce qu’il était fatigué de perde les gens par facilité, se risquant à être franc jusqu’à la faiblesse avec le parfait inconnu qu’était le bibliothécaire ? L’expérience d’une vie adolescente, qui voulait découvrir en cause désespérée si dévoiler sa propre sensibilité pouvait être payant ? Ou peut-être que le refus d’Heather laissait soudain véritablement sans rien une nature qui ne supportait pas le vide. Octave s’approcha autant qu’il le put, toisant le traitre qui avait décidé de tout dissimuler, mais la roideur de son dos lui suggéra l’anticipation. Il ne sut quand exactement, mais quelque part entre les mots lui étant destinés, la colère et la tristesse maladroite s’étaient sagement lovées sans bruit et son humeur avait cessé de frissonner. A croire que lorsque l’audacieux adolescent s’était accroché à ses bras, il avait par la même occasion réarrangé la perspective de ses émotions, de la même façon qu’une nouvelle douleur dissimulait la précédente par sa témérité. Cependant, de la clarté semblait provenir de ce jeune visage caché, quand bien même il s’agissait de la réverbération ondoyante de l’eau. Le Léon qu’il ne voyait pas encore, Octave l’imaginait clair, aux yeux chatoyants au fond, comme s’il avait soudain découvert quelque chose d’essentiel pour soi. Il tendit la main, mais le bougre était trop bas, trop courbé malgré sa grande taille, que même la plus timide hauteur du bibliothécaire ne parvenait pas à combler convenablement. Il avait voulu lui mettre une main sur l’épaule, mais ce fut le bout de ses doigts qui vinrent caresser la naissance de sa nuque aux petites mèches noires et légèrement bouclées. La conjecture ne lui convint bientôt plus et il cessa, vint s’assoir à côté de l’étudiant. Prenant appui avec ses deux bras sur le rebord, il arrondit joliment son dos et regarda le vide bleuté.

« Tu sais, je n’ai pas eu d’amis avant mes vingt-trois ans. Les gens que je fréquentais avant, c’était pour la picole, entre autre. » Il marqua une pause, sourit légèrement, puis poursuivit : « Des années perdues, en un sens. Je me suis toujours arrangé pour nouer des liens avec des gens dont je pressentais l’influence future. Pour la diplomatie. C’était du calcul. Il n’y avait que le prisme de l’utilité qui comptait, qu’elle fut charnelle ou sociale. Ca rend invincible, ce genre de choses, parce que personne n’a d’importance. Je ne souffrais pas vraiment, je n’étais pas malheureux, alors je me disais que je devais être plutôt bien loti, sans me rendre compte que j’avais tout senti de travers, mais il en est souvent ainsi : on ne sait pas à quel point on a atteint une extrémité tant qu’on n’a pas connu l’autre. Crois-moi, ça fait bizarre de se rendre compte qu’on est sans saveur, alors qu’on pensait mordre l’existence à pleines dents. » Octave barbotta des pieds dans le vide, les agita comme deux petites balançoires qui s’opposaient par la force, alors qu’un sentiment de quiétude embaumait son visage penché, que l’eau miroitante bariolait de ses éclats céruléens. « En contrepartie, je me suis toujours présenté selon le bénéfice qu’on pouvait tirer de ma personnalité. Que je continue à percevoir comme temporaires, comme si je cessais d’exister une fois que l’usage prenait fin. Le reste ne compte pas et il n’y a que ça : chacun me fréquente pour une qualité particulière, une valeur qui, comme toute chose, perd de sa praticité une fois le souci résolu. Je sais que les gens sont plus que ça, mais tu vois, j’ai longtemps vécu en ayant un seul profil à la fois et il m’est difficile d’être autre chose que ce qu’on attend de moi. Mais tu oublies quelque chose : pour accepter la fuite, il faut avant tout accepter que quelqu’un entre dans notre vie. » Sa tête seule se tourna lentement vers l’adolescent et il le couva d’un regard explicite, comme s’il y avait une évidence à quérir dans sa parole, amusé qu’il fut par son propre mal dont il était tragiquement conscient. Bien rares étaient les gens qui le remarquaient cependant… « Tu ne t’es jamais dit que certaines personnes étaient justement parties pour ce que tu avais bien voulu leur faire croire de toi, et pas pour ce que tu étais vraiment ? A souligner ta méchanceté, tu vas vraiment finir par devenir quelqu’un de cruel, par nature. Se retrouver tout seul n’est ce qui t’arrivera de plus grave. »

Après un instant de contemplation, il sourit sans propos, découvrant l’envers rouge de ses lèvres et du trésor perlé qu’elles abritaient : dents sèches et sans luisance. Il révéla en souriant une tristesse qui ne quêtait nul remède, et modeste comme un mal de pauvre. Son regard erra sans but, puis revint vers l’étudiant. Sa vigilance alla de la lèvre bleuie à la paupière creuse, des mains abandonnées jusqu’au visage scellé sur un seul secret, une seule tristesse.

« Je sais, je sais. Tu as peur de commettre un faux pas, d’être le mauvais architecte de ta destinée. Les erreurs peuvent être profitables. Quand tu es jeune, il faut jeter ton ignorance à la tête des gens. Ca te vaudra des coups de bâtons et quand tu atteindras un certain âge, ton instrument émoussé se sera suffisamment aiguisé. Si tu caches ton ignorance, tu ne recevras pas de coups et tu n'apprendras rien, ni sur toi, ni sur les autres. » Il baissa la tête enfin, libérant l’adolescent d’un joug qu’il savait lourd pour un aussi jeune âge, qu’il aurait d’ailleurs en un sens aimé à nouveau avoir pour ne pas se perdre autant qu’il s’était égaré. « Ne cherche pas à guérir trop rapidement, ça demande une énergie qui te laissera vide et incapable de donner. A chaque fois, tu auras moins à offrir. T’obliger à ne rien ressentir, juste pour ne plus souffrir ? Quel gaspillage… Tu auras l’impression qu’il n’y a que de la douleur et du chagrin, mais en essayant de les éviter ou de les réduire, tu réduiras en même temps la joie que tu en auras éprouvé. Bon tu sais quoi… ? » Octave cambra sa belle taille, regarda Léon avec une liberté exquise dans le regard et lui tendit la main : « Je promets de me convaincre que je te mérite, si tu me promets en échange de… nous laisser nous disputer pour nous comprendre. Deal ? »

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rita phunk
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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Jeu 5 Juil 2018 - 0:14



Assis au bord du plongeoir - au bord du gouffre ? - Léon était courbé vers l’avant, le dos légèrement voûté et la tête rentrée dans les épaules. La position trahissait le malaise qui s’était emparé de son corps lorsqu’il avait décidé que l’honnêteté primait. N’empêche. Si les mots avaient mis leurs temps avant d’éclore, tournoyant, virevoltant et s’échappant avant de revenir à l’assaut des lèvres, sa voix avait réussi à forcer le barrage de la pudeur pour venir s’abandonner aux oreilles du bibliothécaire. Mais quel risque, même infime, ne venait-il pas de prendre à baisser ainsi les armes, à laisser la possibilité à quelqu’un de se frayer un chemin au dessus du mur bardé de barbelés qu’il avait, jusqu’alors, consciencieusement érigé autour de lui ? N’était-il pas dangereux, n’était-il pas stupide même, de montrer ainsi la fragilité qui déjà, réussissait à s’emparer de lui, la délicatesse de son cœur d’adolescent qui, si vite, faisait confiance en tâtonnant mais appréhendait déjà la chute abrupte, même après de si frêles instants en sa compagnie ? Et finalement, cette confiance, cette ouverture envers Octave, qu’en attendait-il ? Qu’espérait-il de cet homme qui, au final, n’était plus tout à fait un étranger mais non plus un ami ? Comment définir ce lien tangible, qui n’avait peut-être été  rien de plus que le sursaut d’un désespéré qui en chutant, essayait de se raccrocher à la première main tendue ? Etait-ce cela, qui finalement convenait le mieux comme résumé à cet étrange essai qu’ils étaient en train de se composer au fur et à mesure de leurs altercations ? De l’adolescent rageur et plein de colère rencontrant son ennemis, le récit s’était fait plus surprenant lorsque finalement, l’ennemi était devenu confident et la peur, fascination. Et à présent ? Qu’en était-il vraiment, de tout ce qui avait semblé naître dans le bar miteux, de ces paroles qui peu à peu s’étaient mutées en geste d’attention, en complicité que le jeune homme n’aurait jamais deviné et dont il n’arrivait pas encore à trouver la logique ? Et l’alcool, ce doux breuvage, l’avait-il condamné à faire des choses qu’il regrettait ou bien au contraire, avait-il juste gommer ce qu’il fallait de la pudeur qui aurait empêché ce rapprochement, cette caresse qui, si elle n’avait jamais été, n’aurait sans doute jamais cristallisé ce lien dont le vert et argent, à présent, craignait tant de se le voir reprendre. Que cette question était cruelle, de par ce qu’elle conservait de mystère et de part ce qu’elle engendrait d’introspection. Il demandait à l’homme de rester après avoir tout mis en œuvre pour le voir fuir, et parlait d’une envie d’être en sa compagnie sans réussir à comprendre pourquoi il en ressentait la nécessité. Était-ce un besoin ? Une sorte de bouée à laquelle se raccrocher, ou était-ce plus complexe que cela ? Complexe. Bien sûr que cela l’était. La frontière, dans la perdition, entre la réelle affection pour autrui et le besoin d’avoir quelqu’un, était mince. Très fine, cette ligne qui séparait un être apprécié d’une figure d’attachement dont on ne pouvait pas se passer. Et pourtant, Léon était persuadé de voir se profiler cette dangereuse confusion, il savait qu’il aurait été naïf de confondre le début d’une réelle affection de la nécessité de combler un vide.  

Naïf vraiment ? Le chuchotement avait beau être encore à peine audible, le jeune homme était certain d’en percevoir pourtant l’ébauche timide et, bien qu’il aurait été facile de tout simplement le confondre avec d’autres sonorités, Léon n’en avait aucune envie. Non, il n’avait pas juste envie de le voir rester pour ne pas être seul, parce que si c’était un socle qu’il avait cherché, Octave n’aurait jamais été la solution la plus évidente, la plus facile. Et quand on essayait de se trouver une ancre à laquelle amarrer son désespoir, pourquoi s’embêter a prendre celle qui semblait si complexe, si mystérieuse, si abrupte dans ses paroles ? Pourquoi aurait il choisi cet adulte au premier abord si dangereux, dont la vie semblait si compliquée et qui n’était pas, et de très loin, accessible pour se confier ? Octave ? C’était un terrain semé d’embûches, miné par les difficultés et pourtant, ils étaient là non ? Alors non, cela n’était pas juste la première main tendue qu’il avait rencontré durant sa chute. C’était juste celle où il avait eu envie de s’accrocher. Celle qui avait su s’ouvrir avec parcimonie, celle qui n’avait pas lâché prise en se rendant compte que la tâche semblait ardue et le malheureux, bien habile à se morfondre tout seul. Non, les doigts s’étaient refermés sans étouffer, la parole avait su réconforter sans tomber dans les cajoleries faciles et les réconforts aveuglants et la poigne, ferme, avait su renouveler sa proposition même quand il avait voulu lâcher. Alors non, ce n’était pas juste une main tendue comme beaucoup. C’était celle-ci et finalement, Léon lui, voyait la différence. Et en parlant de main tendue, des doigts vinrent caresser la naissance de sa nuque et Léon ferma doucement les yeux, tressaillant sous le geste et sur le toucher aérien qui venait effleurer les mèches folles qui s’éparpillaient sur la peau pâle. Les muscles se relâchèrent alors qu’il se redressait sans même en avoir conscience, offrant un peu plus de surface aux doigts qu’il devinait pas assez longs pour l’atteindre complètement. Et pourtant, l’attention, elle, l’atteignit totalement. Pleinement. Il savoura la caresse sans en comprendre réellement la teneur mais encore une fois, ce n’était qu’un chuchotement trop bas pour que Léon n’en perçoive autre chose que le murmure tressaillant. Et de surcroît, un chuchotement bien court puisque déjà, la pulpe des doigts audacieux quittait son épiderme. Dans un bruissement de tissu mouillé, le bibliothécaire prit place auprès de lui, pieds dans le vide, chemise blanche encore humide gouttant lentement sur le béton, les avants bras jadis prisonniers à présent libres, à quelques centimètres de ceux du jeune homme. Léon regardait toujours dans le vide, aussi ne put-il qu’imaginer le visage de celui qui avait pris place à côté. Était-il, comme il l’avait déjà vu à plusieurs reprise, animé par la désapprobation de voir l’adolescent ne pas réagir comme il le souhaitait - car Octave semblait toujours attendre quelque chose et souvent être surpris par les actions du préfet qu’il n’avait pas la finalité escomptée ! Oui, les yeux émeraudes étaient-ils légèrement plissé sous la colère, les sourcils clairs encore légèrement arqués sous la surprise et les lèvres pourpres, figées dans une moue désapprobatrice, prête à repartir à l’assaut dans un monologue fiévreux et moralisateur ? Oui, Léon s’attendait presque à cette attitude, et après tout, il l’espérait timidement. Peu importait, au final, puisqu’Octave avait ce don pour toujours essayer de pousser à la réflexion, et Léon cette capacité à ne jamais vouloir entendre les arguments sans y opposer au moins les siens, quitte à ne pas abdiquer sans combattre. Oui, cela promettait d’être encore une longue discussion et ce qui l’intéressait, d’ailleurs, c’était qu’elle soit longue. Peut-être était-ce la définition de ce qui les liait, un perpétuel désaccord, une soif de toujours se contredire dans un discours endiablé, rythmé par de nouveaux assauts et parfois, quelques pauses douces afin de reprendre haleine. Oui, peut-être. Tant qu’il n’y avait pas de point final, Léon aurait sans doute accepté de repartir dans un nouvel échange houleux. Quoi que. Il y avait cette respiration douce et lente, à ses côtés, qui se calquait presque en rythme au clapotis de l’eau qui caressait les bondes d’évacuations. Il s’était peut-être trompé, alors, et ils allaient s’agir d’une de ses oasis délicieuse calme et revigorante, et pas d'une nouvelle traversée du désert aride de leurs désapprobations, de leurs culpabilités respectives au nom d’il ne savait quoi. Ce n’était pas plus mal, finalement. Léon était fatigué et assoiffé de calme, n’espérant qu’à délasser sa conscience et profiter d’une halte dans ce quotidien harassant et brûlant. Il souffla longuement alors que la voix calme de l’adulte se frayait un chemin sans obstacle jusqu’à ses oreilles, appréciant le ton dénué de sarcasme, les mots dénués de reproches et surtout, le débit lent dans lequel elle furent proférés. Oui. Ils n’étaient pas plus mal, là. Pas de raison de se presser.

__ Tu sais, je n’ai pas eu d’amis avant mes vingt-trois ans. Les gens que je fréquentais avant, c’était pour la picole, entre autre, débuta Octave sur le ton de la confidence, quoi que l’exemple choisi avait également pour vocation d’illustrer un futur conseil.

C’était quelque chose qu’il faisait sans peut-être s’en rendre tellement compte, mais Léon commençait à remarquer que cela s’apparentait presque à une règle tacite. Le bibliothécaire se livrait peu, et lorsqu’il choisissait de le faire, cela avait toujours un autre but que l’intéressement simple qu’aurait pu avoir le lecteur à écouter son histoire. Était-ce voulu, de confier par petit pan sa vie uniquement pour appuyer un futur dogme, ou bien était-ce la suite logique de ce que Léon avait cru comprendre ? Pensait-il que sa vie n’avait d’intéressante aux yeux d’autrui que ce qu’elle pourrait appuyer comme erreur à ne pas commettre ? Un peu comme la prison avait été l’exemple à tout ce malheur dont il s’était lui même fait bâtisseur, avant de rencontrer sa fameuse « quelqu’un » - et Léon se souvenait de la douceur et de la volupté de la voix, de la soudaine illumination de son visage lorsque qu’il avait parlé de cette rencontre ! Mais cette confidence avait eu un but, outre la nostalgie du bibliothécaire : lui montrer que si l’on était artisan de sa propre joie, on l’était aussi de ses malheurs, si l’on préférait remarquer à quel point la nuit était noire, et non pas à quel point les étoiles brillaient. Alors quel était le but de ce nouveau discours ? Léon se tourna à demi, cambrant légèrement sa taille pour poser ses yeux clairs sur la silhouette du bibliothécaire. Il s’était trompé, un peu plus tôt. Il n’y avait aucune désapprobation dans le visage paisible, aucun orage dans le regard de jade et encore mois de contrariété dans la mimique de ses lèvres. Finalement, Octave avait presque l’air détendu, battant les pieds à la mesure de ses paroles, un brin nostalgique, mais qui semblaient être pourtant offertes à celui qui, un peu plus tôt, avait su si bien user de confidences pour blesser avec tant  d’ingratitude. L’adolescent écoutait, sans interrompre, l’adulte parler de cette époque où il avait lui aussi caressé l’âge doux de la vingtaine et Léon se laissa porter par les phrases, s’arrêtant ci et là sur quelques détails qui continuaient de dépeindre ce jeune homme de vingt trois ans qui, le premier, avait fasciné Léon. Il voyait s’esquisser devant lui le tableau d’un Octave à l’allure sûr de lui, quoi que moins que maintenant, mais bien naïf sur sa condition. De ses amis qui n’en étaient pas vraiment, de cet avenir que l’on essayait de construire à coup de relation et en se fondant dans le moule, quitte à s’oublier soi même et à vivre par procuration de ce que l’on voudrait tant devenir, oubliant de vivre l’instant présent. Des qualités devenaient des armes pour plaire, le caractère devenait changeant et la personnalité, malléable, afin de plaire à l’interlocuteur du moment. Comment se construire un caractère en se faisant caméléon aux multiples visages ? Léon aurait pu sourire, de fatalisme, en se demandant si c’était de cette époque ambivalente qu’il n’avait tiré sa fâcheuse habitude à changer d’identité, comme si « untel » se devait de s’adapter pour plaire au plus grand homme alors qu’Octave Holbrey, lui, devait vivre caché car aimé véritablement de personne.  Qui jugeait-il indigne ? Son interlocuteur, a le découvrir tellement ou lui même, en qui il avait si peu confiance ?

__ Je sais que les gens sont plus que ça, mais tu vois, j’ai longtemps vécu en ayant un seul profil à la fois et il m’est difficile d’être autre chose que ce qu’on attend de moi. Mais tu oublies quelque chose : pour accepter la fuite, il faut avant tout accepter que quelqu’un entre dans notre vie, professa-t-il alors que l'adolescent sentait brutalement son ventre se serrer sous la multitude de sentiment le prenant d'assaut.

La peur, d'abord, pas celle qui vous fait sursauter et vous coupe la respiration, non, il n'était pas question de cette terreur qui tenait plus à surprise qu'à la réelle crainte de quoi que ce soit. Non, c'était plus insidieux, plus lent et comme tout ce qui prenait son temps, cela rongeait jusqu'à la moelle et jusqu'à ce que vous appreniez à vivre avec. Et parfois, alors que vous aviez presque oublié ce semi-parasite qui avait élu domicile jusque dans vos tripes et se tapissait, prêt à bondir, il suffisait de quelques mots pour que le poison ne se distille brutalement dans vos veines, arrachant un peu plus de votre conscience. Parce que c'était bien cela, que Léon craignait tant : l'abandon, la fuite et donc, pour se faire, l'attachement. Raisonnement stupide, qu'il avait tourné et retourné de nombreuses fois mais dont il trouvait pourtant la raison implacable. S'il n'y avait personne, il n'y aurait personne à perdre. Léon ferma le voile de ses paupières, ses mains tremblants légèrement alors qu'il songeait à cette impression de vide qu'il ressentait, ainsi qu'à tous les faux pas qu'il n'arrêtait pas d'enchaîner, comme un véritable répulsif, balayant sur son chemin toutes les amitiés, les anciennes comme les naissantes, pour être certain d'être le premier à tourner le dos. Aussi, n'était-il pas vrai qu'il n'avait annoncé ce qu'il pensait ressentir pour Heather au pire moment, ainsi serait-il facile de mettre son rejet sur tout autre chose qu'une simple absence de réciprocité ? La facilité, encore et toujours et par dessus tout, des excuses pour ne pas être seul que sa propre personnalité. Ah ! Comme il était beau, l'adolescent qui avait osé dire d'Octave que ce dernier n'acceptait "que la fuite", se faisant moralisateur d'un homme beaucoup plus mûr qui répondait avec une sagesse que Léon était loin de posséder, que pour accepter la fuite, il fallait bien que quelqu'un soit en position de tourner le dos. Autrement dit ? Léon n'avait beau ne faire entrer personne - parce que de qui parlaient-ils, chacun ? D'eux-mêmes, ou de l'autre ? Difficile à dire, parce qu'il n'y avait peut-être pas de réelles différences - il s'attachait quand même. Il avait peut-être cru naïvement qu'Octave était resté bien à distance et pourtant, n'était-il pas monté au crédo en sentant le prémices d'un abandon ? Si le préfet des verts se dardait d'être quelqu'un s'attachant difficilement, la fuite ne le terrifiait pas moins que s'il s'était réellement lié. Tu ne seras pas toujours seul, Léon. Sauf si tu ne laisses personnes approcher, n'est-ce-pas ? Etait-ce le message qu'il souhaitait lui transmettre ? Sentait-il le trouble que ces mots venaient à nouveau de soulever ? Octave le regardait à présent, le couvait presque, et Léon accepta la chaleur réconfortante sans même se poser de question, soutenant ce qui n’était en rien accusateur et reprenant son souffle. A bien des égards, l'Octave adolescent et le jeune Serpentard avaient peut-être eu certains traits en commun : si Octave s'était appliqué à plaire à beaucoup, Léon s'était attaché à être détesté de tous pour justifier l'abandon. Et les deux n'avaient récolté que la solitude, dévorante. Il aurait aimé en entendre plus mais, déjà, le sujet glissait inexorablement vers lui-même, se détachant de la jeunesse d’Octave pour venir appuyer une question destinée à l’adolescent. Ce dernier s’était attendu à ce que l’homme ne délaisse son passé pour revenir au présent d’un autre, mais il serait bien resté un peu plus longtemps dans le livre autobiographique que contait le bibliothécaire. Mais les chapitres n’étaient jamais intégraux et les extraits se faisaient rares, précieux. Qu’il était compliqué d’en apprendre plus sur lui... ou bien ne le jugeait-il pas apte à écouter ? Ou peut-être n’avait-il tout simplement pas conscience de l’intérêt de Léon à en savoir plus? La curiosité, pourtant, n’était cette fois motivée par rien d’autre et Léon, penchant la tête légèrement sur le côté en écoutant la question du bibliothécaire, se demanda intérieurement comment formuler ses interrogations sans ne voir son interlocuteur esquiver avec habilité.

__ Tu ne t’es jamais dit que certaines personnes étaient justement parties pour ce que tu avais bien voulu leur faire croire de toi, et pas pour ce que tu étais vraiment ? interrogeait-il alors que Léon se pinçait les lèvres. Avait-il une réponse honnête à fournir ? Et quand il parlait d'honnêteté, il n'évoquait pas un mensonge à rétorquer au bibliothécaire, mais plus une mascarade qu'il se serait joué à lui même.A souligner ta méchanceté, tu vas vraiment finir par devenir quelqu’un de cruel, par nature. Se retrouver tout seul n’est ce qui t’arrivera de plus grave.
__ Je... tenta-t-il, mais il n'arrivait pas à exprimer de façon cohérente une pensée qui ne l'était pas beaucoup plus. Ses yeux gris se perdaient dans ceux de son interlocuteur, et Léon se demanda si dans les iris clairs, Octave ne voyait son trouble miroité car déjà, il poursuivait.
__  Je sais, je sais. Tu as peur de commettre un faux pas, d’être le mauvais architecte de ta destinée, continuait-il alors qu'il refermait la bouche, se demandant si le bibliothécaire n'évoquait pas à haute voix, beaucoup mieux qu'il ne l'aurait fait, le fond de sa pensée. L'adulte le lâcha des yeux et Léon se retrouva soudain orphelin, détournant de nouveau les yeux, incertain de ses émotions. Se retrouver éémuni des yeux du bibliothécaire,dans lesquels il avait eu l'impression de se faire happer comme si l'homme réussissait à extraire de lui la moindre de ses pensées, le laisser à présent complètement vide et en proie aux nouvelles émotions que de pareilles mots venaient remuer. Son regard se perdit de nouveau sur la surface plate de la piscine, dont il admira la régularité alors qu'intérieurement, il se sentait remué en une multitude de vaguelettes qui venaient perturber ce qu'il avait toujours pris pour acquis. [...] T’obliger à ne rien ressentir, juste pour ne plus souffrir ? Quel gaspillage… Tu auras l’impression qu’il n’y a que de la douleur et du chagrin, mais en essayant de les éviter ou de les réduire, tu réduiras en même temps la joie que tu en auras éprouvée. Pas de chaud sans froid, pas de bien sans mal, pas de nuit sans journée, ni de sécurité sans danger... pas plus que d'attachement sans abandon, n'est-ce-pas ? Léon se mordit de nouveau les lèvres, hésitant à faire de cette sorte de maxime une vérité à laquelle il voulait croire. Il aurait bien aimé, trébucher, faire des erreurs, recommencer. La jeunesse, disait-il. Sauf qu'il n'avait pas l'impression qu'on lui permettait de fauter dans ce château sans que cela ait trop de conséquence et pour ce qui était de ses sentiments...il n'avait jamais été aussi catégorique que ce qu'Octave avançait. Si ? Empêchait-il tout le monde d'approcher ? Léon aurait préférait avancer qu'il était sélectif, essayant d'ériger des filtres afin de ne plus s'attacher à ceux pouvant le blesser. Mais encore une fois, pouvait-on s'abandonner totalement si la personne n'avait aucune emprise sur vous, du moins pas assez pour vous faire du mal ? Non, sans doute pas. Certainement pas. Mais cela n'était pas si simple, la confiance. C'était fragile. Tout comme le coeur. Et si l'un était la clé de l'autre, Léon n'avait pas envie de la donner à n'importe qui. Il était juste... prudent, non ? L'adolescent releva les yeux au moment où l'adulte l'interpella, fixant le regard soudain plus vivant et l'attitude, avenante, alors qu'un main se tendait vers lui. Je promets de me convaincre que je te mérite, si tu me promets en échange de… nous laisser nous disputer pour nous comprendre. Deal ?

Une lueur d'étonnement traversa ses yeux alors qu'il fixait les doigts dépliés vers lui, faisant la navette entre le visage d'Octave et la poigne proposée, son esprit ayant buté sur un mot qu'il n'était pas certain de voir sa place dans la proposition. Mériter ? Le mériter ? En quel honneur ? Cependant, l'injonction ne permettait pas à l'adolescent de trop réfléchir et sa main quitta le béton sur laquelle elle s'était appuyée, rejoignant celle du bibliothécaire et se logeant, paume contre paume, contre elle, les doigts se refermant sur la peau fine qu'il avait un peu plus tôt caressée sans demander permission.

__D'accord. Et moi, je promet en plus de faire tout mon possible pour que mes actes ou mes paroles ne te blessent plus, souffla-t-il alors qu'il relâchait la main, la sienne retombant contre le béton. Il se détourna, fixant au loin devant lui avant de pencher la tête sur le côté, un sourire en coin étirant ses lèvres. Cela dit, j'en ai marre du conflit. Je préférerai te découvrir autrement qu'à coup de justification, de brimades, de réflexions ou de conseils.

Il haussa les épaules, avant de cesser de  se maintenir par les avants bras et de s'allonger lentement contre le sol froid du plongeoir, ses jambes repliées pendant toujours dans le vide alors que son regard se posait à présent sur le plafond du bâtiment, qui ondulait toujours sous les reflets de l'eau du bassin. Il cala sa tête sous son bras gauche, laissant la droite reposer à côté de celle du bibliothécaire, toujours assis, qu'il pouvait à présent regarder en contre plongée. Il s'attarda sur l'arrondi de son dos qui soulignait la finesse du corps de l'adulte, dont les omoplates saillaient sous le tissu trempé de la chemise, qui ne pouvait sécher dignement alors que des goutelettes fines continuaient à dégringoler des cheveux, traçant la ligne imaginaire de sa colonne vertébrale d'un filet d'eau qui venait s'abimer sur le béton. La luminosité était faible et ainsi positionné, Léon ne distinguait plus très bien le regard de l'adulte, qui se chargeait d'un peu plus de mystère que l'adolescent n'en ressentait déjà. Il soupira avec discrétion, presque frustré de cette perpétuelle sensation de ne rien savoir sur son interlocuteur alors que lui devinait sans mal beaucoup plus que Léon n'aurait souhaité livrer. Il ajusta un peu sa tête afin de mieux l'observer, se demandant par où aborder la question. Il lui faisait penser à un coffret précieux, de ces boites à musique dont il fallait comprendre le mécanisme pour qu'en ouvrant le couvercle, la mélodie ne soit jouée dans son intégralité. Léon avait déjà entendu quelques notes de la chanson, mais jamais plus de quelques secondes et jamais elle n'avait semblé jouer par simple envie de faire entendre sa symphonie. C'était toujours motivé par quelque chose, une question, une accusation, de la colère aussi. Parfois pour appuyer tel ou tel exemple, il puisait dans sa partition mais jamais plus que pour quelques notes, qui laissaient souvent l'adolescent encore plus fasciné, mais toujours plus curieux. Il inspira doucement, cherchant à savoir par où il devait commencer pour remonter le mécanisme afin d'en apprendre plus, avant de se rendre à l'évidence même que la formulation n'était pas la bonne. Il ne voulait pas apprendre, comme on le faisait avec une connaissance, qui une fois su n'avait plus d'autre intérêt que d'être utilisé, ou mise en mémoire. Non, il ne souhaitait pas apprendre, il voulait découvrir, comme on agissait avec quelque chose pour lequel on ressentait de l'intérêt. Mais par où commencer ? Avait-il le droit, tout simplement ? De crainte que son regard ne soit trop intense, et se sachant déjà peu discret, il lâcha le visage des yeux pour venir se fixer de nouveau sur le plafond. Et puisqu'il ne savait pas par où commencer, il décida de livrer un peu plus de lui même. Il ne s'agissait pas d'une monnaie d'échange, après tout, car la confidence n'appelait pas à la confidence de celui qui écoutait, qui recevait. Non. C'est simplement motivé par l'envie de faire plus ample connaissance, et la seule chose que Léon maîtrisait, c'était ce que lui avait envie de livrer, tout comme l'adulte était maître de ce qu'il souhaitait que l'adolescent apprenne. Cela n'était pas en tapant sur la boîte à musique que l'on entendait la mélodie. Et puisqu'il n'était plus question d'ériger des remparts, Léon décida d'abaisser les siens.

__ Je ne suis pas comme tu l'étais, je ne cherche pas à plaire à quiconque. Je ne m'adapte pas. Bien au contraire, c'est comme si je montrais le pire de ma personnalité afin de voir qui s'accroche, comme s'il pouvait s'agir d'un filtre faisant abandonner ceux qui risqueraient de tourner le dos à mon premier faux pas, confia-t-il d'une voix basse, de celle que l'on réservait à ses conversation dans la pénombre de la nuit et qui ne souffrait de rien d'autre que de l'intimité. Ces paroles là, il ne pensait pas les avoir offerte à quiconque avant et elles étaient toutes destinées à celui qui avait su gagner assez de place pour qu'il n'ait pas honte de les prononcer. Il avait le sentiment que même dans son désaccord, Octave comprendrait. Il poursuivit, dans un souffle qui se faisait presque murmure, avec une douceur qui contrastait avec la dureté de ses propos. Il ne cherchait pas à défendre son point de vue, il l'exposait juste, le livrant comme il venait. Avec une honnêteté débordante de simplicité. Laisser quelqu'un approcher, l'aimer c'est avoir besoin de lui, dans sa totalité, avec des défauts que l'on connaît et que l'on accepte parce qu'ils finissent par nous compléter. Peut-être me suis-je dis que si je montrais le pire, ceux qui resteraient seraient alors plus à même d'apprécier les quelques autres qualités que je pourrais offrir ? Il marqua une courte pause, reprenant sa respiration, fermant les yeux comme pour mieux se concentrer sur ce qu'il ressentait. En réalité, je suis détestable avec tout le monde comme si j'avais vocation à être haïs, mais je crois que c'est le contraire. Je crois que ce dont j'ai le plus envie, comme tout le monde diras-tu, c'est de quelqu'un qui m'aime. Réellement. Moi et pas juste mon image, ou mon histoire, ou ma maison ... moi, dans ma totalité. Il secoua la tête, se donnant l'impression d'être niais à souhait et pourtant, il poursuivit, encore plus bas si cela était possible. J'étais un accident. Ma mère elle a rencontré un homme, dans un bar et neuf mois plus tard je lui avais tout pris. Son corps, l'estime de sa propre mère déçue des déboires de sa fille, une année d'étude et une condamnation à devoir s'occuper de moi alors que si elle avait pu, elle ne m'aurait pas gardé. Elle avait dix-huit ans et lui ne devait pas être beaucoup plus vieux. Lui. Je ne connais pas son prénom. Lui, c'est un moldu. Lui, il n'a aucune idée de qui je suis. Un accident. Naïvement, j'aurais aimé être plus. Bien plus. Une surprise, à la rigueur, mais j'aurais aimé avoir le droit à ça. A l'amour inconditionnel des parents pour leur enfant. J'aurais aimé être le fruit de quelque chose. Oh, je ne suis pas le seul dans ce cas là, je le sais bien...mais ça me ronge. Ses yeux restaient clos, alors qu'il continuait sur sa lancée, livrant plus qu'il n'en avait vraiment l'intention, parlant comme il pensait, réfléchissant à haute voix. Qu'importe au final, il se sentait assez en sécurité pour ne pas mettre de filtre. J'idéalise sûrement, mais j'ai l'impression que ces trois petits mots, ceux qu'une mère chuchote à son enfant le soir et dont elle l'abreuve pour qu'il en soit persuadé, j'aurais adoré les entendre. J'aurais aimé les capturer en me réveillant, en me couchant le soir, après mes faux pas et quand je me serais éloigné, j'aurais aimé qu'elle sache me crier qu'ils étaient toujours vrais. Même après mes faux pas. Surtout après mes faux pas, je crois que ca m'aurait vraiment appris à tomber, à me relever. Ca m'aurait donné confiance en moi. Tu vois de quels mots je parle, hein ? La question n'en était pas une et il ne laissa pas le temps à octave de répondre. Je t'aime. On a déjà dû te le dire ? Tu as déjà ressenti ça, Octave, la certitude que cette personne qui prononce ces trois mots, elle le pense et que toi, tu n'en as aucun doute ? Que malgré tes erreurs, il y a quelqu'un qui est capable de tout te pardonner ? Moi, jamais. Et ca me manque. Terriblement. Trop, pour que je ne prenne pas garde et ne m'attache pas à la première personne qui aurait le pouvoir de combler ce vide. Sa main droite, posée sur le béton, tressaillit légèrement alors qu'il frissonnait, comme si ses confessions aspiraient son énergie et sa peau glacée entra en contact avec les doigts de l'adulte. Sa chaleur rétablit l'équilibre, et Léon s'en servit pour poursuivre. Si je laissais faire, comme ça, je crois que je m'attacherais beaucoup trop vite à certaines personnes. Trop vite, trop intensément, trop fort. Entièrement. Je suis impulsif, tu sais ? Dans ma colère, d'accord, mais comme dans ma passion et si je baisse les armes j'ai peur... de faire confiance à la mauvaise personne, tu comprends ? Je n'ai pas peur qu'on me le dise, j'ai peur d'y croire et d'ensuite découvrir que cela n'était pas vrai. Comme tout le monde, peut-être ? Sûrement, sauf que moi, ca me paralyse assez pour que je n'arrive pas à prendre le risque.

Il avait conscience de la présence d'Octave, dont il effleurait la peau quelque fois, en bougeant, ne serait-ce qu'à cause de leur promiscuité. Il aurait sans doute dû avoir honte de la sensibilité qui transpirait dans chacune de ses phrases, de la naïveté et de la candeur qui se dégageait de tout ce flot que certains auraient sans doute qualifier de niais. N'empêche que c'était ce qu'il ressentait, c'était ce qui ne cessait de creuser ce gouffre à l'intérieur de sa poitrine, c'était cette peur qui avait resurgit avec un grand fracas lorsqu'Heather avait décidé de partir. Il n'avait jamais prononcé ces trois mots non plus, même à son amie, comme si de ne les avoir jamais entendu, il se trouvait bien incapable à les formuler. Le serpent se mordait la queue, n'est-ce-pas ? Mais il avait tellement cru leur amitié capable de résister à tout que se rendre compte de sa fragilité n'avait fait qu'alimenter de nouveau sa méfiance à l'attachement. En réalité ? S'il avait qualifié Heather d'handicapée sentimentale, il aurait sans doute pu s'attribuer la même pathologie. Mais les mots se bousculaient toujours au bord de ses lèvres, et Léon ne souhaitait plus les retenir. Octave voulait qu'ils fassent connaissance, alors qu'il était bien avare dans ce qu'il livrait de lui. Et en parfait opposé, le jeune homme n'en finissait plus dans les aveux.

__ C'est ça, qui m'a arrêté, chez Gustav... Je t'ai demandé de partir et toi ... toi tu as dis quelque chose qui m'a assez touché pour me rassurer, sur le moment. La voix était toujours aussi fluide, le ton toujours aussi calme alors qu'il continuait, la voix entrecoupée par plusieurs respirations profondes. Tu as dis que je te plaisais. Vraiment. Beaucoup, le cita le jeune homme sans difficulté, se rappelant sans mal les émotions contradictoires qui l'avaient envahi et la rapidité avec laquelle sa colère était retombée. Mais l'apaisement qu'il avait ressenti, ça, cela restait toujours hors d'atteinte, comme emprisonné sur les fauteuils de cuir rouge délavé, emprisonné dans une temporalité qui n'avait pas lieu d'être. Ou bien peut-être était-ce l'alcool qui avait rendu tout cela possible ? Ou bien la surprise l'avait-elle empêcher de trop songer. Et maintenant, il y avait trop pensé, c'est ça ? Et je crois que maintenant, quand j'y repense, ça me fait terrifie. Je n'ai pas l'habitude que l'on m'apprécie. J'ai peur d'y croire, tu saisis ? D'autant plus que je commence à m'attacher. A...ça, murmura-t-il en levant sa main, faisant un geste vague entre eux deux, n'arrivant pas à nommer le lien qui les réunissait encore une fois, ce soir. Sa main retomba, alors qu'il terminait sur la même tonalité. A toi.


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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Lun 9 Juil 2018 - 23:01

Leurs mains s’étaient jointes à mi-chemin : consentement dubitatif contre enjouement un peu forcé. Octave avait pour habitude de faire des facilités, mais il s’était brièvement senti, au fond du cœur, fort peu disposé à faire le plaisant. La vérité était qu’il tentait ce badinage comme un moyen de faire diversion à ses pensées et de surmonter son frisson, car sa faiblesse l’inquiétait et le faisait trembler jusque dans la moelle des os. Il se sentait transi, incapable de se réchauffer, ce qui n’avait rien avoir avec ses vêtements humides. Un abattement le détrempait et pesait lourd sur son humeur et chaque geste ou pensée s’élaborait difficilement, comme s’il fut submergé dans une eau qui lui résistait, au lieu de le soulager. Mais ce fut un sourire de ravissement qu’il offrit à l’étudiant lorsque ce dernier scella leur engagement aussi plein de bons sentiments que tragiquement peu réalisable. Léon n’allait pas changer en un jour et Octave savait qu’il allait très bientôt définitivement le décevoir. Mais l’entente était volontaire, quand bien même Léon eut considéré cette poignée avec la circonspection qu’elle méritait. Il sembla néanmoins consentant à faire davantage et Octave sut que même si le souvenir amère de cette promesse lui reviendrait, il garderait quand même de cet instant un sentiment de courage repu. Les sentiments humains étaient au moins en cela bien faits, que l’on pouvait demeurer rancunier au grief tout en gardant l’innocence inconsciente des bons sentiments nourris, tant il fut impossible de complètement pervertir une relation, même si la haine fébrile succédait à l’attachement. Tant qu’il y avait des sentiments, tant que ce n’était pas de l’indifférence… Léon allait s’en souvenir sans le savoir, comme l’on gardait en mémoire davantage une odeur que son contexte, et c’était déjà ça de gagné.

Pour sa part, Octave s’oubliait un peu, ainsi qu’il en était de sa négligence. Pas qu’il fut malhonnête où dénué d’ambitions ; il savait simplement que jamais n’adviendrait l’éventualité où il aurait à être vaniteux pour revendiquer davantage de ce jeune homme. Peut-être à cause de son âge, quoi qu’il n’avait pas caractère pour se formaliser de si peu, ou bien parce qu’il se savait bientôt condamné, il peinait à se projeter au-delà d’un confort éphémère et superflu, qui adviendrait comme une bulle d’air dans sa noyade perpétuelle. Parce que la paume qu’il toucha fut froide, il prit naïvement ça comme un signe.  Il lui manquait du courage pour être autre chose qu’un panier percé, qui donnait de soi qu’à couvert d’utilité, là où personne ne pouvait l’accuser de faire dans le sentimentalisme tendancieux. C’était un trait d’usage qu’il avait recueilli chez sa mère ; Vivienne n’avait jamais rien dit de soi que pour lui faire la morale. Habillement, ça l’avait toujours rendu coupable sans qu’il n’ait grand-chose à rétorquer, parce qu’il avait tout de même jusqu’à un certain âge été enfant chétif et aisément impressionnable. Il se souvenait n’être que très difficilement parvenu à suffisamment se délester de ce subtil sentiment de manipulation pour transcender la culpabilité. Il s’était toujours arrêté à ce mur de fausse compassion, persuadé de recevoir un trésor de rareté que sa mère lui livrait par charité et pour son propre bien. C’était facile de tenir à distance sous couvert d’exclusivité et franchement peu de gens cherchaient à l’accuser de ne pas être assez généreux. Mais Léon, il en voulait plus. Après tout, ils avaient partiellement achevé la part de ressassement que l’adolescent pouvait avoir dans sa vie, toutes les clés avaient été distribuées et il ne pouvait plus considérer Octave comme un miroir : cela aurait voulu dire qu’il faille maintenant faire ses adieux. Il aurait pu être de nature indifférente, mais l’injustice d’en savoir moins ne convenait pas à son caractère sensible. Octave entrevit brièvement la possibilité de tirer parti de tout ça. Sortir des sentiers battus et faire confiance pouvait l’aider à transcender le sentiment d’incomplétude et de confusion que lui avait laissé le départ de Cassidy, leur courte et intense relation qui s’était détériorée en un instant. Faire naître quelque chose des cendres aussi vite donnerait l’illusion du renouvellement rapide. Pas de deuil étouffant, pas de sur place, pas de temps pour le vide. Néanmoins pour ça, pour passer à la suite et remettre les pieds dans les mêmes étriers, il fallait du courage qu’il n’était pas sûr d’avoir, quand bien même tout s’y prêtait confortablement et tragiquement. L’espoir se changea en peur. La peur d’être trompé à son tour, la peur que la situation ne s’améliore pas, la peur d’être séparé de Léon en plus de Cassidy, la peur que l’énergie vitale nécessaire à son équilibre ne soit dissoute dans le désarroi. La peur simplement d’avoir à tout perdre. L’intérêt de l’étudiant, qu’il fut colère ou considération, lui sembla être serpentant, comme une fissure sur un étang gelé.  

« D'accord. Et moi, je promets en plus de faire tout mon possible pour que mes actes ou mes paroles ne te blessent plus. Cela dit, j'en ai marre du conflit. Je préférerai te découvrir autrement qu'à coup de justification, de brimades, de réflexions ou de conseils. »

Octave gratifia son profil d’un faible sourire indulgent, un peu mièvre. En voilà encore, une promesse peu réalisable, mais preuve d’une belle volonté. Il songea à faire comme sa mère, appuyer un regard débordant de complicité, de tendre chantage sur Léon, sans rien révéler. Confusément, il prenait goût à la vitalité supérieure de sa mère, il la préférait parfois encore à sa propre générosité, sans savoir si cette préférence, cette partialité facile s’appelait peut-être amour filial. La méchanceté maternelle rouvrait ses nuées, ramenait un air respirable de confiance et maîtrise. Mais il savait avoir déjà trop donné pour pouvoir se dire qu’il y avait plus à sauver qu’à perdre. Ce qui le rassurait au moins, c’est qu’il avait préservé l’apparence du détachement, si Léon lui réclamait encore de la proximité. Il se sentait encore vaguement libre. L’adolescent souffrirait certainement moins d’un étranger, que de celui qu’il aurait l’impression de connaître un peu, comme l’on supporte bien moins au fond la critique d’un être de confiance, que de celle d’un inconnu. Léon s’abandonna d’ailleurs sur le plongeoir, s’allongeant dans le dos du bibliothécaire, qui se sentit épié en secret. Il s’obstina à lui offrir son profil curieusement souriant d’une joie flottante, légère et presque fantomatique. Il attendait en fait de savoir comment l’adolescent voulait le découvrir ? C’était une complainte à laquelle il fallait proposer une alternative. Sauf si la passivité glorieuse le gagnait, murant ses ambitions dans l’oisiveté de laisser le soin à Octave de faire comme bon lui semblait. L’indécision soulevait discrètement la jeune poitrine, lui arrachant des soupirs frustrés, ce qui fit encore plus doucement sourire son spectateur : un sourire d’embarras. Léon gravitait à sa périphérie, incapable pour l’heure de trouver l’entrée du royaume octavien, malgré ses nombreuses et maladroites tentatives. Et parce que justement ces tentatives étaient si malhabiles, la porte devenait inconsciemment toujours plus petite pour la méfiance innée de son roi. L’irrévérence répétée de l’étudiant ne lui permettait de définitivement baisser ses armes et il restait réticent à soulever le couvercle de sa rose, que ce fut celle du Petit Prince, qui réclamait attention, ou celle de la Bête, qui perdait ses pétales.

« Je ne suis pas comme tu l'étais, je ne cherche pas à plaire à quiconque. Je ne m'adapte pas. Bien au contraire, c'est comme si je montrais le pire de ma personnalité afin de voir qui s'accroche, comme s'il pouvait s'agir d'un filtre faisant abandonner ceux qui risqueraient de tourner le dos à mon premier faux pas. »

Il se retourna un peu pour écouter, prêtant le rayon de ses yeux verts à la bouche qui s’ourlait doucement d’une voix grave et basse, comme s’il lui parlait du fond d’un trou. Son visage, imperceptiblement, tendit vers le soulagement. Léon avait abandonné son orbite pour revenir à la sienne et cela promettait d’être plus simple. Autant avec Léon qu’en compagnie de Cassidy, il ne lui semblait jamais avoir craint pour soi. Les individus qu’il fréquentait le submergeaient efficacement et sans lui laisser le temps pour respirer. Il n’avait nullement la nécessité de songer à quoi que ce fut le concernant, s’absorbant dans la vie d’autrui comme de l’encre sur du papier, sans craindre de ne pas être compris ou ignoré, parce qu’il n’y avait rien à comprendre ou à ignorer, quand il n’y avait rien à voir. Octave ferma les yeux un instant, reconnaissant soudain qu’il avait pris pour la décrépitude en lui ce qui était surtout misère. Peut-être que Léon tentait de l’amener à la confidence, même si elle devait être comme toujours, à l’image d’un tamis triant méticuleusement les grains d’or qui en sortaient. Logique qu’il use du seul procédé ayant porté ses fruits jusqu’à maintenant, mais il les plongeait indéfiniment dans la même dynamique où le rapport était condamné à demeurer unilatéral. Il savait devoir rester indulgent devant le visage de l’inexpérience, mais Octave avala amèrement la répétition qui lui fut jetée du bord pacifié de la jeunesse. Il prit paresseusement appui sur une main, regarda par-dessus son épaule l’Adonis alangui et se réconforta dans ce qui lui était étranger, abandonnant son propre désarroi quelque part à l’ombre de sa préoccupation, appréciant la nécessité libératrice de ne plus être soi pour se consoler justement qu’on ne veuille pas vraiment lui laisser le temps de s’incarner.

Léon avait le syndrome de l’enfance pervertie, qui avait souffert d’un déséquilibre suffisant pour créer une carence irrationnelle, une peur innée. Les gens se perdaient dans de monstrueuses forêts en plein hiver, sur des îles désertes, se faisaient emprisonner dans des conditions barbares et survivaient à force de volonté désespérée, mais le traumatisme du manque en demeurait si enraciné qu’on les retrouvait, même secourus, à faire des rations de croutons sous leur oreiller. Les gens qui sortaient de la pauvreté avaient souvent les caves bien remplies d’inutile nourriture. Octave se souvenait d’une jeune fille qui achetait des flacons de shampoing à outrance, lui disant : « si un jour je suis dans le besoin, au moins je pourrai rester propre ». A ce niveau d’analogie, Léon s’apparentait encore à celui qui refusait de prendre l’avion pour aller chercher ses croutons, préférant sucer des glaçons plutôt que de risquer la catastrophe encore une fois. Octave pencha la tête et se demande à quoi pouvait bien ressembler la pensée d’un Léon éperdument amoureux ? Pas qu’il eut remis en question son amour à l’égard d’Heather, mais ils étaient un peu tous les deux réticents à oser ce qui n’était pas naturel à leur caractère, se repliant dans un mécanisme cyclique, possiblement bancal, mais au moins ayant le mérite d’être répétitif et sans surprises. Jusqu’à présent, Léon avait tout du Tristan atteint de cécité, faisant mine de chercher une Yseult de substitution et gardant soigneusement la sienne, ignorante, à ses côtés. Comment était-il une fois complet ? Se perdait-il dans la jalousie à compter ses croutons et à vérifier s’ils étaient toujours là ? Ou quêtait-il la moindre occasion pour laisser l’Yseult donner raison à ses craintes ? Y avait-il seulement un instant où il connaissait le repos, ou l’enfant tapis au fond de son cœur regardait-il indéfiniment sa mère l’ignorer ?

Son parfum, son regard, ses vêtements peut-être, une impression globale et floue – le cauchemar et la malédiction se faisaient bourreaux de la pensée pure et du temps pur – se liguaient pour mécaniser son esprit. Pauvre Léon ! Dans son effort pour éviter toute immixtion de l’image de sa mère dans l’inspiration qu’il avait des femmes, il fardait si bien de négligence et de superficialité le cœur de ses dulcinées, qu’il en faisait les parangons de tout ce qu’il abhorrait. Hélas ! à vouloir éviter un défaut, l’étudiant se jetait dans le défaut contraire. L’obligation désespérante d’effacer toute trace apparente de ce qu’il détestait réduisait sa propre vie au rôle d’un second personnage à l’état de mannequin oxygéné. Cela donnait-il lieu à un comportement ancré et naturel, ou bien la défiance venait toujours plus tard, un peu après la fin de l’innocence, lorsque quelque chose lui rappelait inconsciemment ce qui lui faisait le plus peur ? Avait-il un geste ? Un mouvement notable de la pupille ou des paupières, après quoi il changeait imperceptiblement son mécanisme de défense ? C’était extraordinaire, ce que de telles réitérations rythmiques associant des objets unis pouvaient rendre service dans des circonstances semblant chaotiques. A quel moment s’était-il braqué à l’égard du bibliothécaire ? Lorsqu’il avait senti devoir protéger Elène de sa rancœur ? Ou à l’instant où il avait remarqué à quel point sa présence facilitait sa déculpabilisation ?  Octave releva un regard baissé pour réfléchir, observa la courbe de muscles contraints de s’arquer voluptueusement pour satisfaire l’angle d’un bras replié. Léon avait en lui bien plus de force et de virilité, de beauté et d’audace qu’Octave n’en avait eu à son âge et pourtant… qui eut cru qu’une telle force de la nature ne s’appartenait pas, qu’elle suivait un chemin croyant acquis et inévitable. Il glissa alors du bout des lèvres, lorsque sa pensée se fut assez mûre pour conclure d’un seul souffle les souffrances d’une vie, quoi que ce ne fût pas son ambition :

« Personne n’accepte les défauts de quelqu’un à tout hasard. L’on accepte toujours quelqu’un en dépit de quelque chose. On consent à payer le prix des défauts lorsque les qualités dont on jouit dépassent nos sacrifices. Si les gens voyaient d’abord tes qualités, ils seraient plus indulgents envers tes fautes. Personne ne va considérer un caractère dur et tranchant comme une pierre à fusil dont jamais l’acier n’a fait jaillir une étincelle généreuse, en se disant qu’il y a derrière autre chose qu’une solitude d’huître. Enfin, presque personne. »

Il jeta un long regard équivoque à l’étudiant, songeant que la jeunesse n’était pas gratifiée par la patience. La première impression était révélatrice et l’instinct ne s’attardait pas au-delà des convenances brutes. Et c’était normal quelque part. L’attitude était une projection de la personnalité dans le monde réel. La façon dont chacun voulait être perçu et accepté. Il n’y avait alors rien à supposer d’autre, lorsqu’on se retrouvait face à un souffle de vent plus âpre que l’hiver. Au nom de quoi devait-on présumer qu’une tendresse se cachait derrière la façade ? Mais surtout, pourquoi le faire ? Pourquoi se risquer à subir un mauvais caractère et tous les défauts possibles pour, peut-être, découvrir un petit trésor qui, au vu des obstacles à franchir, serait de toute façon décevant parce qu’extrêmement difficile à atteindre. Et quand bien même le trésor s’avérait être généreux, il resterait en mémoire le premier souvenir d’une cruauté injuste et désagréable. Léon lui-même n’avait pas vraiment eu la patience ou l’envie d’en savoir davantage au sujet du bibliothécaire et y fut contraint au début que par orgueil. Il n’avait pas eu d’espoir et s’était contenté de butter, comme tout le monde, contre l’allure primordiale. Il avait constaté ce monolithe d’assurance, avait conclu que la ziggourat pouvait résister à n’importe quelle vague et s’était abattu sur ses flancs avec un acharnement furieux. Octave était par ailleurs convaincu qu’en aucun cas l’adolescent n’aurait eu autant de brutalité à son égard s’il avait montré dès le départ des signes de faiblesse croissante. Sans cela, ils auraient été à égalité, tous les deux passablement blessés et fatigués. Mais les apparences avaient été telles qu’il n’avait eu aucune intuition pour supposer que le coffre était souvent à l’image de ce qu’il recelait. Plus les parois étaient épaisses et inébranlables, plus la nature qui se dissimulait derrière avait peur de dépérir. Il était bien connu cependant que pour recevoir, il fallait être prêt à offrir et en ces termes-là, Octave était un fieffé menteur. Accessible sans être atteignable.  

Il ne sut si Léon l’avait fait exprès, comme lorsque l’on savait d’instinct toucher une corde sensible, ou si cette impression de déjà-vu n’était que le fruit du hasard. Cet aléa curieux du destin le fit doucement sourire. La fortune était ridiculeusement semblable pour les mères précipitées, qui gardaient l’enfant par convenance, obligation ou profit ; tout sauf l’amour. C’était tragique, comme l’absence d’un organe dont il fallait compenser le fonctionnement avec du grossier bricolage qui ne fonctionnait qu’une fois sur deux, ou montrant ponctuellement des signes de défaillance. Ces enfants-là ne survivaient pas tout seul. Il leur fallait du bouche à bouche, un substitut, de la médication à vie. Et ce n’était pas une question d’exemple, d’amis ou de construction sociale, mais bien de rejet. Octave s’était déjà dit que peut-être, il aurait mieux valu pour lui de se faire abandonner à la naissance, quitte à passer d’une famille à l’autre, au lieu de vivre avec une mère qui le gardait à ses côtés que par principe. C’était probablement la source du traumatisme originel : savoir que sa présence n’était pas une affaire de sentiments, mais de devoir. Sa vie n’avait pas tenu à une volonté particulière, mais parce qu’il avait été une obligation, la charge que devait porter une mère ; une gêne ! un handicap ! l’infirmité qu’on devait assumer après avoir bu en conduisant. Une infériorité qui subissait chaque minute, de chaque heure, de chaque jour, de chaque année la certitude et la preuve d’être vouée à disparaître dans l’oubli comme une mule stérile. Comme la branche morte qui avait poussé dans la mauvaise direction. Octave s’était distancié de son rôle de tumeur au moment où il avait compris que les sucres qui l’alimentaient ne venaient pas de lui. Mais Léon était encore en plein dedans. Peut-être encore persuadé que l’inconnu engrosseur pouvait éventuellement changer sa vie, parce que lui au moins n’avait pas été là pour le détester. Le doute subsistait. Octave éprouva l’envie grandissante de remonter un genou et d’y déposer son front. Depuis aussi loin qu’il s’en souvienne, cette position de flamant rose lui avait toujours donné un sentiment de sécurité. Sa peine n’avait rien avoir avec son propre passé et tout avec celui de Léon. Il ne comprenait pas bien encore comment l’on pouvait éprouver autant d’indifférence dédaigneuse envers ses propres malheurs, tout en prenant à cœur ceux de quelque d’autre, alors que les deux griefs étaient semblables. Peut-être qu’il n’y avait pas de consensus possible à ce sujet, et qu’il fallait soit se morfondre, soit se relever dans la dignité et le silence. Il n’en savait rien, à part qu’il préférait ne pas penser à sa mère et que son père l’intriguait dans ce qu’il avait de mystérieux, alors qu’au fond, Octave en avait déjà tout déduit des goûts de sa mère : sang-pur, probablement marié, de bonne famille. Ce qui l’avait retenu d’être présent aurait alors été soit le puritanisme de son rang, soit sa femme officielle. Rien de rassurant là-dedans.

« Tu vois de quels mots je parle, hein ? »

Octave hocha à peine de la tête en faisant parfaitement dos à l’adolescent, regardant entre ses pieds les miroitements de l’eau. Il comprenait que trop bien le besoin désespéré, l’impression de savoir exactement ce qu’il manquait, tout en étant incapable de s’y soustraire convenablement. Depuis cet amour manqué, tout semblait bancal et l’on remontait inlassablement au commencement, au péché originel sans savoir à quel moment il fallait se sacrifier pour racheter les fautes d’une vie entière. Tout finissait par sembler vain et définitivement cassé, comme si l’histoire se répétait d’une personne à l’autre et que chacun d’elle sentait le poison, l’élixir venimeux qui coulait dans les veines de ces enfants à l’esprit infirme. Ils étaient capables d’aimer pourtant si fort ! Si secrètement, si désespérément. Mais le jour où quelqu’un tombait éperdument amoureux de ces enfants du devoir, ça ne fonctionnait pas non plus. Il fallait alors vraiment parvenir à se désincarner pour regarder son profil et voir que le problème ne venait pas des autres, mais de soi.

Vivienne avait planté la graine du doute dans l’engrais fertile de son jeune cerveau, les semences de l’illégitimité. Même fou de désir pour Jane, conscient de sa délicatesse et de son extrême fragilité, Octave avait été odieux avec elle. Il l’avait martyrisée avec sa jalousie, cyniquement taquiné de ses soupçons, harcelé d’appels désespérés et misérables, pour s’effondrer pitoyablement  à ses pieds, puis repartir dans la même folie qui n’avait pour source que sa crainte irrationnelle qu’on lui mente encore, qu’on se joue de lui, cherchant, cherchant toujours la preuve que tout était faux. Il avait souffert de son propre mal et avait fait souffrir les autres, surtout ceux qui lui étaient proches et bienveillants. Il en avait entendu, des Je t’aime. Tellement qu’ils finirent par ne plus receler la moindre saveur, et chacun d’eux était comme de la cendre en bouche et un bourdonnement insensé aux oreilles, presque exaspérant. Le premier et peut-être le seul qui avait fait trembler son univers, fut celui prononcé contre sa tempe alors qu’il avait été cruel et répugnant de haine ; un Je t’aime qui suppliait une trêve à son chagrin défensif. Incompréhensiblement, dans l’un de ses plus terribles élans de noirceur, Jane avait sur faire écho jusqu’à son cœur. S’il ne l’avait pas aimée, il aurait eu pitié de sa pitoyable tentative, mais à l’entendre implorer sa clémence, il s’était juste brisé. Octave s’effraya un instant, crut avoir empoisonné de façon bien plus insidieuse sa relation avec Cassidy. Peut-être avait-il tacitement exigé une récompense à l’égard de leurs projets communs ? Il consentait aux privations de sa propre nature, promettait d’être forte et fiable, de la soutenir tant qu’elle n’abandonnait pas son combat. Ses absences répétées et injustifiées, suivies de baisers passionnés mais muets, avaient-ils contribué à un vague sentiment de trahison ? L’avait-il punie ? d’avoir trop donné aux mangemorts ? trop donné à son père ? Il sentit la paralysie horrifiée le prendre, son cœur manquer un battement et son regard se figer dans le vide. Il lui avait semblé avoir tout fait pour éviter ça, cette horreur dans les yeux des autres. Ce sentiment de faire payer à autrui une faute qui ne leur appartenait pas. Avait-il avoué son attrait pour Léon selon un principe semblable ? Essayant de provoquer en lui la fissure du contraste, celle-là même qui se formait lorsqu’on soumettait du verre à un changement de température trop soudain, imposant son affection alors que l’étudiant avait été particulièrement exécrable ?

Il cligna des yeux, se rendit compte que sa tête était beaucoup trop enfoncée entre ses épaules, tendu jusqu’à la douleur et tendue vers ses genoux – on aurait dit qu’il était prêt à plonger. Puis, il comprit que ce qui l’avait sorti de sa crispation n’était autre que les doigts de l’étudiant, tendant vers les siens comme une poignée de tentacules moites et froids. Octave se retourna légèrement et vit que c’était une tentative aveugle de réassurance. Léon cherchait l’absence de fuite. Alors il ne bougea pas.

« Si je laissais faire, comme ça, je crois que je m'attacherais beaucoup trop vite à certaines personnes. Trop vite, trop intensément, trop fort. Entièrement. Je suis impulsif, tu sais ? Dans ma colère, d'accord, mais comme dans ma passion et si je baisse les armes j'ai peur... de faire confiance à la mauvaise personne, tu comprends ?... » Octave hocha encore de la tête, toujours aussi brièvement et sans vraiment regarder l’adolescent, sentant qu’il avait arrêté de respirer alors que les doigts hasardeux continuaient à effleurer sa peau, répétition qui dépassait en fait le simple hasard en plus de complètement dépasser le bibliothécaire. Il ne comprenait pas bien pourquoi il éprouvait une telle difficulté au contact. « …Tu as dit que je te plaisais. Vraiment. Beaucoup. » Il hocha encore de la tête, cette fois pour confirmer le souvenir, réaffirmer son intention, qui était encore aujourd’hui nullement un rêve ou un caprice. « A toi. »

Il lui avait semblé écouter Léon à travers le prisme de ses propres souvenirs, bataillant pour prendre la relève sur le premier plan de sa conscience, si bien que le récit de l’étudiant fut comme la voix d’un conteur narrant les séquences d’un film où les gens parlaient. Alors, le voir revenir concrètement à lui, c’était comme voir un acteur rompant le pacte du quatrième mur pour venir interpeler les spectateurs dans la salle. Il cligna des yeux, ses lèvres remuèrent un vague « à moi ? » alors qu’il se retournait vers Léon pour voir s’il n’avait pas raté une réplique, ou si la phrase était belle et bien constituée que de ces deux mots. Mais il était sérieux, timide, mais sérieux. Octave souleva un sourcil dubitatif, amusé par l’impétuosité de l’ordre, voulut répliquer que ça ne marchait pas comme ça. Qu’on n’imposait pas à l’autre un monologue sous prétexte d’avoir livré sa gloire réglementaire, mais il se tut. Son regard descendit jusqu’au sol et ses doigts se mirent à lisser les manches gondolées de sa chemise : tentative pour mieux occuper son esprit. Il pensa d’abord être brusque, surprendre l’étudiant. Mais il se ravisa et dans un mouvement paresseux, rejoignit à quatre pattes le corps allongé. Parce qu’il fut excessivement lent, son attention n’était pas claire. Il finit par enjamber de ses bras la tête étudiante et resta là un instant, les mains fermement tendues et appuyées de part et d’autre de Léon, qu’il regardait sans empressement ni émotion particulière. Quelques gouttes d’eau glissèrent de ses cheveux, tombèrent sur le jeune front. Exhumant des méandres du souvenir quelques mots jadis écrits, Octave habita son récit par la voix lointaine du passé, imposant à son ton les quelques incarnations effrayantes dont il fut possédé jadis. Ses yeux s’écarquillaient par moments, exaltant la folie, sa bouche gagnait en inflexions hystériques, sans que néanmoins jamais son visage perde de sa maîtrise, où qu’il semble être autre chose qu’un acteur rejouant une scène.

« 24 Janvier 1989,
…Je te méprise. J’ai l’impression d’être un chien bâtard qui a reçu un coup de lanière sur les yeux. Aussi longtemps que je vivrai, je me souviendrai toujours de l’humiliation infinie que tu m’as causée. Tu n’es qu’une garce immonde. Quand je pense que tu es malade, je me dis qu’il y a une justice. Qu’un néant t’attende et qu’il te vouera à la même inexistence dans laquelle je me trouve à cause de toi. Bientôt, tu souffriras autant que moi, mais au moins, tu n’auras pas été trompée. Je te déteste de toutes ces fibres qui t’ont aimée.
Seras-tu toute seule quand tu recevras ma lettre ou avec lui ? Oui, LUI, je sais qu’il existe. Mais il ne profitera pas de toi plus longtemps que moi. A-t-il les bras plus tendres que les miens ? Souviens-toi, aucun gadget à oxygène, aucun sortilège n’aura le pouvoir de t’épargner l’agonie des agonies quand tu mourras de ta maladie. Et même bien avant. Les souffrances physiques que tu vas subir seront au moins à la hauteur de la putréfaction de ton âme, mais elles ne sont quand même rien comparé à l’au-delà dans lequel tu me plonge… S*lope, s*lope, s*lope.

27 Janvier 1989,
Si tu décides de me quitter pleine de dégoût, je le mérite mille fois. Je sais, j’ai tué ton amour, je t’ai remplie de mépris pour moi et tu mérites mieux. Quitte-moi, je ne suis pas en droit de le faire. C’est pour toi une honte d’entretenir un lien avec une vile créature comme moi. Tu m’as donné les plus belles choses de ce monde, mais tu ne fais que donner de l’or à un chien. Si tu me quittes, je vivrai toujours avec ton souvenir lumineux, puis du pauvre misérable qui t’a déshonorée de son amour. Je ne signerai pas de mon nom, c’est celui que tu utilisais lorsque j’étais encore digne de toi.

30 Janvier 1989,
Ca t’amuse ? Ca te donne du plaisir de me torturer ? Une semaine sans réponse ! Tu préfères m’ignorer peut-être ? Tu t’habille de gentillesse, de miel, de sucre et de compassion, mais c’est dur comme du marbre ! C’est ton bonheur de chauffer des jeunes c*ns, puis de te les fourrer tout brûlants entre les cuisses ? Tu es juste le pire tyran que je n’aie jamais connu ! Tout ça, ça ne voulait rien dire, je le sais maintenant. Ce n’était même pas la peine de m’excuser, tu t’en fous. Tu veux juste t’enfiler le plus d’amants avant de crever. J’espère que tu trouveras plein d’autres c*ns prêts à sacrifier un peu de santé mentale pour ton bon vouloir. Je te hais. Tu n'es rien. Rien du tout. Adieu, cette fois définitivement.

1er Février 1989,
C’est mon second cri iz ada (de l’Hadès). Une chose doit être établie, une fois pour toutes, irréversiblement. Je n’ai aimé, je n’aime, je n’aimerai que toi. Je t’implore, mon amour, et je t’aime, et ma souffrance et ma passion sont éternelles. Tu as et seras toujours au cœur de toute chose. Si tu as pensé à partir, reviens, je te le demande à genoux. Tu ne pourras pas empêcher mon esprit d’errer autour de tes bras, de tes si belles mains, de tes yeux où toute ma vie réside. Tu es pour moi un objet de culte et je peine à croire t’avoir souillé. Je n’aime que toi, je suis heureux qu’en rêvant de toi, c’est aussi certain, aussi réel que ma conscience d’exister… Reviens-moi, je t’implore.

3 Février 1989,
Tu es coupable, responsable d’avoir ouvert en moi une source de frénésie, une fureur de la chair, une irritation insatiable. Tu ne m’écris pas et je deviens fou, vraiment fou, aliéné jusqu’à la moelle. J’ai l’impression que chaque partie de mon être se disloque et que mon esprit part dans tous les sens, comme un feu d’artifice lugubre. Comment tu peux me faire ça, alors que je te glorifie ? Il existe un remède bien simple à mes maux, à mes throes : the flesh of you, just only you. Mais tu n’es pas là, tu ne me réponds pas… tu ne m’aimes donc plus ? Aurais-je définitivement réussi à te repousser… ? Je sais, je le mérite amplement. Je l’ai déjà écrit et je pensais que tu aurais eu pitié. Crois-moi, mon désespoir et ma tristesse sont telles que je me contenterai d’une caresse prodiguée par pitié, plutôt que de cette indifférence. S’il-te-plaît, ne me tue pas comme ça. Je suis sur la verge d’une révoltante aventure, je suis sur le point de te faire subir ce qui me faisait le plus peur. Tu pourrais me sauver, instantanément. Réponds-moi. Réponds-moi et tout ne sera plus qu’amour et sucre d’orge, je te le promets.

4 Février 1989,
Les soubresauts et les embardées de ma syntaxe t’auront assez montré que je suis incapable d’expliquer logiquement ma conduite. Je n’étais pas sérieux. Juste suffisamment malheureux pour te faire du chantage, mais ce n’était pas vrai. Cette lettre est ma dernière tentative. Considère-là comme un document sur la folie du repentir. Ce que je veux, c’est vivre avec toi, où que tu sois, pour toujours, toujours.  Réponds-moi un mot, ou considère que je suis mort. A toi, à toi, à toi. Eternellement. »  


Après la litanie, qu’il récita sans faire de pauses, Octave se tut et dans le silence, sentit son cœur battre dans ses oreilles. Son visage redevint inexpressif, presque apathique. Il regarda Léon encore un peu, juste assez pour savoir s’il était calme, ou s'il s'agisait d'une illusion. Quelque part, au fond de lui, l’orage grondait. Première et non pas dernière démonstration de sa tare, dont il avait glorifié Jane tout au long de vingt-cinq lettres écrites en l’espace d’un seul mois. Il se recula, reprit sa place sur le bord du plongeoir. Le spectacle était terminé. La conclusion et l’explication advinrent tardivement, prolongés d’une voix monocorde.

« Elle était à l’hôpital. Pneumonie. C’était pour ça qu’elle ne répondait pas. »


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C'était étrange, cette main immobile qui ne réagissait pas à ses effleurements mais ne cherchait pas non plus à fuire, véritable ancre à laquelle Léon semblait revenir inlassablement et peut-être de plus en plus souvent, alors qu'il tâchait d'exprimer ce qui ressemblait à l'affection la plus sincère qu'il arrivait à mettre en mot. Mais était-ce suffisament clair, suffisament équivoque... était-ce suffisant, tout court ? Le jeune homme se figea lorsqu'Octave tourna vers lui une mine à la fois perdue et circonspecte. On aurait dit un endormi sortant d'un long songe dont la torpeur ne s'était pas encore dissipée, dilatant les pupilles et rendant le regard hagard, déconfit. Il cligna des yeux et l'adolescent se pinça les lèvres, surpris par la surprise même de son interlocuteur. Il lut sur les lèvres plus qu'il n'entendit la préoccupation de l'adulte, lequel semblait ne pas comprendre les mots employés un peu plus tôt par l'adolescent.

__ A moi ? demanda-t-il en tournant la tête vers Léon, alors qu'il l'avait jusqu'alors gardée obstinément rivée droit devant lui, comme préférant fuir son regard pour il ne savait quelle raison. Avait-il fait quelque chose de mal ?

Qu'est-ce qui n'était pas claire dans la formulation "[...] je commence à m'attacher à toi" ? Songeur, ne lâchant pas des yeux le bibliothécaire, Léon se demanda si ce qui n'était pas le plus dur à comprendre était tout simplement que quelqu'un puisse éprouver un sentiment affectif pour lui ? Ou bien se méprenait-il et Octave n'avait-il tout simplement pas bien entendu, perdu qu'il avait semblait être dans ses pensées inaccessibles, ne réagissant à rien, parfaite statue d'immobilité physique qui n'avait pas esquissée le moindre mouvement vers lui. Un instant, pris de panique, Léon se demanda s'il n'était pas aller trop loin, alors que ses doigts parcouraient de nouveau de manière inconsciente - quoi que, ne sentait-il pas l'épiderme de l'adulte sous la pulpe de ses doigts glacés ? Avait-il fait quelque chose pour cesser les caresses ? Tout cela n'était-il pas carrément conscient ? - le dos de sa main. Peut-être se méprenait-il sur toute la ligne, peut-être n'y avait-il pas de "ça" ni de " s'attacher à toi" ni de "vraiment, beaucoup". Quoi que... n'avait-il pas hoché la tête quand Léon avait repris sa formulation, comme pour réaffirmer quelque chose ? Quelque chose. Léon aurait bien aimé avoir de meilleurs qualificatifs à attribuer à ces petits mots qui avait calmé son esprit tourmenté tout en engendrant une confusion qui ne cessait de grandir, comme une graine plantée dans son âme et qui développait ses racines de manière sournoise, sans lui laisser le temps de comprendre, grandissant de plus en plus vite. Prenant toute la place.

Et comme pour rajouter du trouble à l'incompréhensible, Octave sembla se mouvoir avec une lenteur exagérée, qui au lieu de laisser au jeune homme le temps d'analyser la situation et de réagir en fonction, le figea totalement et irrémédiablement alors qu'il se rapprochait de manière précautionneuse. Léon avait voulu se lever pour répondre à la préoccupation de l'adulte - Oui, à toi ! - mais il fut bien incapable de bouger, réduit à l'immobilisme par le regard vert qui semblait être soudain bien plus hypnotique qu'il ne l'avait jamais été. Et terriblement implacable. Il sembla ramper sur le sol en béton et le préfet détourna les yeux des siens, s'attardant sur le corps qui se déployait vers lui, incertain de comprendre la raison d'un tel geste. Il retînt son souffle, frissonnant lorsqu'Octave franchit sa bulle de sécurité pour placer de part et d'autres de sa tête ses bras, fermement tendus, déposant son visage non loin du sien. Il pouvait sentir son souffle effleurer son visage et il releva avec lenteur la tête, ses yeux bleus accrochant la ligne droite de son menton, s'attardant sur la peau sans défaut et à la couleur d'albâtre, remontant le nez aquilin pour venir se perdre dans le jade recouvert de long cils, dont certains perlaient encore de fines billes d'eau, distillant et adoucissant un regard que Léon eut du mal à interpréter. Le silence sembla soudain les envelopper et il eut l'impression que le temps s'étirait en longueur à mesure qu'il ne réussissait pas à reprendre haleine. Les bras immobiles reposant le long de son corps tendu, les pieds toujours pendant dans le vide, au bord du gouffre, au bord de cet étrange position imposée par Octave.

Il peina à reprendre son souffle, incapable de prêter une émotion au visage impassible de l'adulte, incapable de calmer son coeur qui s'affolait devant un manque de compréhension. Etait-il en colère contre lui, y avait-il quelque chose dans ses paroles qui auraient pû déclencher la colère d'Octave ? Le muscle cardiaque loupa un battement et les poumons échouèrent à se remplir d'air, enserrés par un sentiment de malaise devant le masque sans fêlure qu'offrait le bibliothécaire, impassible. Cela avait quelque chose de déroutant et l'air sembla s'alourdir un peu plus. Il fut contraint d'entrouvrir légèrement les lèvres afin d'aspirer un peu d'oxygène, ne pouvant maintenir plus longtemps l'apnée qu'avait engendrée une soudaine promiscuité. Il ne sut ce qui le toucha particulièrement dans cet instant : les bras qui reposaient non loin de lui, empêchant une fuite qu'il n'avait de toute façon pas envisagée, la délicatesse des traits du bibliothécaire malgré l'absence totale d'émotion qu'il semblait s'évertuer à y mettre ou bien ces yeux - et quels yeux !  - qui semblaient le regarder sans le voir, comme deux fenêtres sur une âme qu'il n'était absolument pas certain de comprendre. Et cet âme, elle semblait prête à se déverser, saignant à petites gouttes translucides qui naissaient des mèches folles encadrant son visage, se déposant laquelle sur son front, laquelle sur sa joue, traçant de petits sillons sur le visage de Léon avant de rejoindre son cou, s'y perdant, faisant frémir sa peau déjà glacée.

__   24 Janvier 1989 récita-t-il d'une voix d'outre tombe qui glaça l'adolescent, juste avant que la violence des propos tenus ne le souffle avec autant d'efficacité qu'une gifle. Pourtant, ce n'était pas lui qu'il frappait de par ses propos acide. Je te méprise. J’ai l’impression d’être un chien bâtard qui a reçu un coup de lanière sur les yeux. Aussi longtemps que je vivrai, je me souviendrai toujours de l’humiliation infinie que tu m’as causée. Tu n’es qu’une garce immonde. Quand je pense que tu es malade, je me dis qu’il y a une justice. Aïe. Cela n'était pas pour lui, mais la voix semblait s'alourdir de tant de culpabilité à l'énonciation d'un passé qu'il avait ruminé sans doute assez souvent pour en connaître chaque mot précédemment couché sur du papier, que Léon eut l'impression de se prendre une déferlante de sentiment en plein coeur. Il y avait de l'agonie dans les termes employés, de la détresse dans les insultes, et dans la haine, de l'amour. Léon demeurait immobile, écoutant une histoire qui semblait se déverser comme une rivière dont le barrage aurait cédé, témoin malgré lui d'une idylle qui semblait n'avoir de tragique que la force de sa passion, et de passionnel que l'intensité de ses émotions contradictoires. Comment ne pas se reconnaître dans ce qu'avait semblait être l'Octave plus jeune, celui qui ne savait pas encore que sur son visage torturé il pouvait glisser un masque, et autour de son coeur fragile, ériger des remparts? Celui qui semblait douter de tout, accusant les autres d'inconstance alors qu'il ne cessait de changer de  point de vue, passant de la colère à la détresse tout simplement parce que la haine n'avait eu de source que la peur ? Celui qui semblait tout vivre encore plus fort que la vie elle-même et qui frappait d'impulsivité la moindre blessure faite à son âme, rendant coup pour coup et accusant celle qui partait de ne pas revenir, celle qui se taisait de ne pas prendre la plume alors qu'il l'insultait à chacune de ses phrases ? Souviens-toi, aucun gadget à oxygène, aucun sortilège n’aura le pouvoir de t’épargner l’agonie des agonies quand tu mourras de ta maladie. Et même bien avant. Les souffrances physiques que tu vas subir seront au moins à la hauteur de la putréfaction de ton âme, mais elles ne sont quand même rien comparé à l’au-delà dans lequel tu me plonges… S*lope, s*lope, s*lope.

Il sentit son coeur se serrer douloureusement, revoyant l'Octave désemparé de la photographie et celui dont le visage s'était illuminé lorsqu'il avait avoué avoir "rencontré quelqu'un". Il calcula mentalement, comprit que la "s*lope" de ces lettres était forcément ce "quelqu'un". C'était le paradoxe : l'étoile était belle, mais pouvait meurtrir autant que guérir, aussi l'avait-il chérie autant que détestée ? Le chemin se poursuivit sans mal et soudain, Léon n'eut plus aucune difficulté à prêter un visage à l'étoile filante, ni une explication à la maison vide. Donc, l'Octave en mal d'amour et qui semblait en chute perpétuelle avait jadis choisi une étoile condamnée à s'éteindre. N'était-ce pas tragique, en soi ? Comment ne pas mieux panser ses blessures tout en sachant que la finalité serait celle ô combien toujours crainte : l'abandon. Et cette fois, définitif, en plus ! Mais quelle torture, quelle lente agonie s'était-il choisi ! Etait-ce cette fatalité qui avait guéri une âme désemparée par le destin ? Etait-il réellement tombé amoureux de cette jolie rousse qui avait déjà un pied dans le cercueil ? Le jeune homme déglutit avec difficulté, imaginant la portée de ce à quoi il l'avait condamnée par ses paroles assassines, ces phrases si crues et qu'il gardait probablement en mémoire pour ne pas oublier les monstruosités et les insanités proférées sous le coup de la colère. Il l'enjoignait à mourir, peut-être parce que lui même se sentait-il dépérir d'amour ? A souffrir, parce que lui-même était à l'agonie ? Ou alors sa mort à elle était-elle sa délivrance ? Elle ne pouvait pas l'aimer, n'est-ce-pas ? Personne ne l'aimait ! Tout le monde partait ! D'ailleurs, elle mourrait ! D'ailleurs, elle l'abandonnait ! D'ailleurs, il finirait seul, toujours !  Alors qu'elle meure, qu'elle crève... ! Non, non, qu'elle revienne ! C'était égoïste, gratuit, méchant, facile, dénué de toute conscience. C'était de ces accusations dont on regrettait la portée avant même de finir d'y songer mais qui pourtant se nourrissaient de cette colère intérieure, procurant un apaisement ridiculement court, rythmé par l'impulsivité, puis de longs mois, de longues années, de culpabilité. Et Léon se reconnaissait trop bien dans cette effervescence de haine, devinant sans mal la culpabilité qui allait ensuite ronger, grignoter, lacérer chaque petite parcelle de conscience qu'il lui restait. Alors sa gorge se serra par anticipation et il grimaça, immobile, attendant qu'Octave ne poursuive sa litanie, réellement fasciné par celui qui dévoilait une histoire peu glorieuse pour sa personne, fasciné par leurs ressemblances qu'il n'aurait jamais soupçonnées, fasciné par la tragédie de l'histoire. Fasciné par Octave.  

Ce n'était qu'une alternance de sentiment, plus désemparés les uns que les autres, dans lesquels se tissaient l'entrelacement de l'amour et de la haine, poussés à leur paroxysme et qui rendaient les mots aussi pénétrants que des lames aiguisées. Léon était toujours immobile, la respiration presque erratique, fixant tour à tour les yeux qui se faisaient intransigeants, comme si tout l'être d'Octave était résolu à déblatérer son texte sans se soucier d'y mettre trop d'émotions, puis les lèvres rosées par lesquelles s'écoulaient les lamentations. Parfois, Octave accentuait certaines de ses paroles d'une inflexion douloureuse, la bouche se tordant dans une supplication qui ne transcendait encore plus l'adolescent, véritable intrus dans cet échange épistolaire qui n'auraient pas dû souffrir de témoin. Le jeune homme avait l'impression de se prendre en pleine face un ancien désespoir qui n'était pas le sien, mais dont il avait pourtant bien du mal à se détacher, comme s'il souffrait à présent d'une tristesse passée qui, à défaut d'être la sienne, se faisait également le miroir de ses propres angoisses. N'avait-il pas lui aussi écrit des lettres à Heather, des lettres qui étaient restées sans réponses ? Trente-deux parchemins, des milliers de lignes noircies d'une passion qui resteraient secrète, car jamais il n'avait réussi à les lui donner. N'y avait-il pas lui aussi couché sa colère tout autant que son amour ? N'était-il pas, lui aussi, capable de dire des atrocités à son amie de toujours pour ensuite se confondre en excuse, puis rebondir dans la haine si le réconfort ne venait pas assez vite ? Comme cet Octave de vingt-trois ans semblait perdu ! Englué dans ses souffrances, dans sa rancoeur, dans sa jalousie et dans son amour. Comme cela semblait toxique ! Et pourtant, pourtant, il y avait de la beauté dans tant de malheur. Il y avait la force d'une affection que Léon devinait comme réelle. Il sentit que les larmes naissaient de son propre être, à présent, et il les laissa rejoindre le coin de ses paupières, refusant de fermer les yeux et, donc, de les retenir. Il n'avait pas honte, de toute façon. Aurait-il dû ?

__ Je te hais. Tu n'es rien. Rien du tout. Adieu, cette fois définitivement. La goutte perlé glissa, dévala sur la joue de l'adolescent qui fut incapable de venir l'essuyer, ses yeux à présent d'un gris pâle presque translucide rivés dans ceux de l'adulte. Comme cela sonnait faux, cette promesse de la haïr. C'était presque une déclaration d'amour, une déclaration de douleur dissimulée dans un nouvel affront. Tu n'es rien parce que tu es tout et si je le reconnais, je vais m'effondrer. Alors la haine, oui, la haine, c'est plus facile. Il y avait un côté théâtrale dans tout cela, il y avait une angoisse, une peur d'être abandonné qui semblait si présente, qui enflait tant à chacune de ses phrases que Léon la sentait également, en écho, dans sa propre poitrine. Je n’ai aimé, je n’aime, je n’aimerai que toi. Avait-il était trop tard quand ce je t'aime avait été prononcé ? Pouvait-il régler la souffrance engendrée, effacer les mutilations du coeur, assécher l'océan de larmes, étouffer l'incendie de colère que les insultes avaient sûrement embrasées ? Il suppliait, maintenant. Et Léon ne le trouvait même pas misérable. Il avait l'impression de comprendre. Il avait l'impression de cheminer en même temps que lui, quinze ans après. Lui aussi, avait envie de la supplier de revenir. Les jours passaient, janvier mourrait au profit de Février et Octave semblait proche de la fin, également. Et il comprenait ! Oui, il saisissait sans mal la lente agonie, la dévorante culpabilité, la longue attente, la peur, grandissante, et le silence, oppressant. Il souffla doucement son air, la voix rauque d'Octave continuant son monologue, sa litanie, sa complainte, son ode à celle qui restait silencieuse. Crois-moi, mon désespoir et ma tristesse sont telles que je me contenterai d’une caresse prodiguée par pitié, plutôt que de cette indifférence. S’il-te-plaît, ne me tue pas comme ça. Une nouvelle paire de larme glissa, lentement, atteignant les lèvres de l'adolescent qui les captura, goûtant au sel d'un chagrin qu'il savait ne pas être sien. Mais Octave était touchant, au delà même de ce dont il se rendait compte, sans doute. Ou bien touchait-il à des émotions que Léon renfermait ? Le savait-il ? Se livrait-il sans arrières pensées ou bien dévoilait-il une partie de sa personnalité qu'il savait partager avec le jeune préfet ? A toi, à toi, à toi. Eternellement.

La voix mourût et Léon crût voir quelque chose s'éteindre également dans le regard presque fou d'Octave, dont il sentait le souffle tout aussi erratique que le sien, à quelques centimètres de lui. Le jeune homme restait immobile, comme éreinté d'avoir éprouvé chacun des mots, chacune des phrases, chacune des insultes comme s'il avait été à la fois l'auteur de tels mots, et le destinataire. Octave semblait à bout de souffle, les joues rosies par l'effort qu'avait demandé un monologue soutenu pendant de longues minutes, débité sans pause, récité sans aucunes autres notes que celles que la culpabilité avaient sans doute gravées à jamais dans son esprit torturé. Ils se regardèrent longuement : l'adulte reprenant ses esprits et l'adolescent, perdant pied. Puis, avec la même lenteur qu'il s'était approché, le bibliothécaire commença à reculer, s'éloignant puis tournant le dos, reprenant sa place sur le plongeoir. A plusieurs mètres. A des kilomètres de là, sans doute. Octave semblait perdu dans une autre dimension. De longues minutes s'écoulèrent et Léon le lâcha des yeux, rivant son regard embué de larmes vers le plafond, laissant libre court à ce flot d'émotions qui l'avaient télescopé lorsqu'Octave avait décidé de lui livrer sans filtre une souffrance que Léon n'aurait pas réussi à imaginer tout seul. Il laissa les sillons salés creuser ses joues, ne cherchant même pas à étouffer le sanglot qui naquit dans sa gorge et perça le silence, ramenant les mains sur son ventre et s'exhortant au calme, laissant son abdomen se soulever, cherchant à s'apaiser comme il le pouvait. Mais il ne pouvait pas lutter contre cette sensibilité exacerbée qui était sa nature ce soir là, ni contre la prose d'Octave qui avait su retranscrire avec tant de justesse un chagrin vieux de plus d'une décennie. Alors, les secondes filèrent, devinrent minutes, et Léon perdit la notion du temps. Les larmes, cependant, s'étaient taries lorsque le bibliothécaire reprit la parole.

__ Elle était à l’hôpital. Pneumonie. C’était pour ça qu’elle ne répondait pas.

L'adolescent leva sa main, essuyant d'un revers ses joues humides avant de prendre une grande inspiration, se redressant, prenant appuie sur ses coudes. Il observa l'adulte à la dérobée, laissant planer de nouvelles minutes d'un silence qui n'était pas gênant mais qui s'alanguissait. Cependant, il fallait parfois savoir apprécier les silences d'une discussion, car ceux ci rythmaient l'échange et le ponctuaient d'une profondeur parfois encore plus importante que de longues phrases. Sa tête se balança vers l'arrière et il ferma les yeux, les sens décuplés par le silence de la piscine, s'attardant sur le bruit de l'eau, celui de la ventilation et puis, presque inaudible mais pourtant toute proche, la respiration du bibliothécaire. Octave. Qu'appréciait-il donc, chez lui ? Car c'était bien ce qu'il avait dit, un peu plus tôt, ce qu'il avait déclaré comme un fait sans plus l'expliquer, laissant le bibliothécaire s'engouffrer dans la faille possible des non-dits afin de botter en touche dans une mise en garde plus sécuritaire. Parce que c'était sa façon de fonctionner, à Octave, non ? Mettre en garde contre sa personne. Il soupira et le souffle profond acheva de crever le silence, et d'une voix rendue fébrile par l'émotion ressentie un peu plus tôt, Léon reprit la parole.

__ Tu n'y arriveras pas, souffla-t-il en se redressant, un sourire timide se dessinant sur son visage troublé Il n'avait pas encore totalement digéré la souffrance d'Octave et ses yeux gris gardaient encore les stigmates d'une rivière capable de couler de nouveau, à tout instant. Il se gratta la gorge, essayant de mettre plus de conviction alors qu'en se rasseyant au bord du plongeoir, son épaule venait frôler celle du bibliothécaire. Il n'avait pas fait exprès, mais il ne bougea pas pour autant d'un centimètre, gardant résolument  son regard rivé droit devant, ne cherchant pas à capturer les yeux de jade. Un rire timide s'échappa de ses lèvres alors qu'il secouait la tête, partageant ses pensées pour ne pas avoir l'air de se moquer d'Octave. Parce qu'il ne rigolait pas. Tu es quelqu'un de complexe. Une contradiction, mais ça je te l'ai déjà dit. Tu dis qu'il ne faut pas balancer ses défauts à la tête des gens sous prétexte de masquer ses qualités et que personne ou presque ne reste, et l'instant d'après tu fais exactement ce contre quoi tu me mets en garde. Juste après que je te dise que je t'apprécie. Avoues que le timing est curieux, non ? Son pouce effleura le dos de la main du bibliothécaire, frôlant l'épiderme dans une caresse lente qui cette fois n'avait plus rien de possiblement accidentelle. Il l'avait fais exprès. Et il était prêt à assumer un tel geste. La question que je me pose c'est : l'as-tu fais consciemment ? Est-ce que tu veux tout faire pour me dégoûter de toi en me présentant ce qui a semblait être le pire de ta personnalité, ou bien veux-tu vérifier que malgré cela, je fais parti de ces personnes qui souhaitent rester ?  Ca veut dire vas-t-en tant qu'il est encore temps, ou bien reste en connaissance de cause ? souffla-t-il en se tournant vers Octave, son pouce continuant à tracer des arabesques sur le dos de la main du bibliothécaire, maintenant le contact, cherchant un lien visuel. Léon ne voulait pas qu'il se détourne. Tu n'y arriveras pas, répéta-t-il en haussant les épaules avant de continuer, un peu plus fort, mais toujours dans un souffle. Tu ne me feras pas fuir comme ça.

Il poussa un nouveau soupire, détournant les yeux, ses pieds s'agitant dans le vide alors qu'il regardait l'immensité du bassin s'étirant en dessous du plongeoir sur lequel ils avaient élus domicile. Les doigts continuaient à se mouvoir sur le dos de la main douce du bibliothécaire et il baissa la tête, fixant leur promiscuité, ses joues se colorant d'une délicate teinte rosée. Il n'avait cessé de trouver des excuses à tous les rapprochements : l'alcool, la tristesse, l'apaisement, la colère... tout cela, camouflant peut-être quelque chose de plus simple. Ou bien de plus complexe, de plus compliqué tout en étant d'une déconcertante évidence. Il ouvrit la bouche, la referma, souffla de nouveau avant de se mordre les lèvres, passant sa langue sur le bout de chair qu'il ne cessait de malmener lorsqu'il était pris dans un flots de pensées impossible à organiser. Depuis le début de ce qu'il ne pouvait pas définir autrement que " quelque chose ", cette relation n'avait jamais trouvé ni semblait nécessiter un quelconque équilibre. C'était les émotions de Léon qui avaient à elles seules données le tempo et la mesure. Octave n'avait fait que danser sur la partition de ses craintes, de ses peurs, rassurant, provoquant et réconfortant sans jamais que le disque ne change. Cela en était assez de jouer la compilation schepperdienne, non ? Il releva la tête, quittant sa main des yeux tandis que cette dernière, espiègle, continuait de malmener la peau du bibliothécaire d'une tendresse non dissimulée. Léon en aurait sans doute rougi en d'autres circonstances, mais il ne pouvait pas se préoccuper de tout. Il voyait avec plus de netteté la vulnérabilité du bibliothécaire, la fêlure qu'il avait entre aperçue à de nombreuses reprises et n'avait, cette fois ci, pas envie de la laisser filer ni de la voir se cambrer pour emprunter la courbe préférée d'Octave : revenir sur le sujet Léon. Non.

__ Tu vas m'obliger à le répéter, se plaignit-il, poursuivant avec un sourire mutin sur le visage. Ce n'est pas grave, mais ce n'est pas l'exercice le plus facile pour moi, confia-t-il alors que son pouce quittait le dos de sa main, remontant sur le poignet avant de suivre son avant bras à travers le tissu trempé, lentement. Arrivé juste en haut du coude, ses doigts prirent le chemin inverse, millimètre par millimètre, jusqu'à retrouver la main, pour repartir tout aussi vite avec la même ma lascivité. Ils n'étaient pas pressés. Je t'apprécie, réitéra-t-il avant de se laisser lentement retombé contre le sol en béton.

Dans sa chute contrôlée et lente, il emporta Octave dans l'élan, bien décidé à ce que l'adulte s'allonge à côté de lui. Son dos rencontra le béton quelque seconde avant que le bibliothécaire n'agisse en mimétisme et Léon mêla ses doigts à ceux du bibliothécaire, poussant un soupire résigné et fermant les yeux. Avec lenteur, il ramena leurs deux mains enlacées sur son torse et de sa main libre, caressa l'avant bras du bibliothécaire.

__ Ca te gêne ? souffla-t-il dans un murmure à peine audible, sa respiration redevenue lente alors qu'il continuait à effleurer le tissu de la chemise d'Octave, serrant la main dans la sienne, l'empêchant de s'échapper. S'il était attardé quelques secondes sur la situation, peut-être aurait-il eu envie de comprendre en quoi il avait besoin de ce contact, pourquoi il n'en éprouvait aucune honte, la raison pour laquelle son coeur s'emballa. Sauf que la situation était assez étrange pour ne pas qu'il ne souhaite la polluer avec des idées intempestives. Parfois, trop réfléchir finissait par tarir la spontanéité et ce soir, Léon laissait ses désirs prendre procession de ces actes. Il reprit, les yeux toujours clos. Est-ce que je te gêne ? Tu avais l'air troublé, l'autre soir, quand je t'ai caressé la joue. Et tout à l'heure, lorsque je te touchais la main... mais tu ne m'as pas repousser pour autant. Alors j'aimerais savoir... ça te gêne...ça ? Il rouvrit les yeux, tournant la tête sur le côté en direction d'Octave. Ponctuant sa phrase d'une nouvelle caresse sur l'avant bras de l'adulte, la pulpe des doigts finissant leurs courses sur la peau nue de sa main. Le geste avait été encore plus précautionneux, les doigts tremblant presque d'anticipation face à un rejet. Moi, ca ne me dérange pas, murmura-t-il avant de tourner de nouveau la tête, refermant le voile de ses paupières. Une nouvelle minute s'écoula, avant que Léon ne reprenne d'une voix apaisée, avec lenteur, comme s'il s'abandonnait au calme après la tempête provoquée par les lettres récitées par Octave et qui avait chamboulé son être. Il gardait toujours la main dans la sienne. Qu'Octave ne la reprenne s'il ne voulait pas la laisser, mais Léon ne comptait pas lâcher prise de par sa propre initiative. La tonalité prit une inflexion douce, comme lors d'une conversation à demi-mot dans l'espace sécuritaire conféré par l'intimité d'une amitié, juste avant de ne trouver le sommeil. Il se sentait bien, ainsi, et aurait à coup sûr pû sombrer dans les bras de Morphée qui n'avait de cesse de lui refuser cette étreinte salvatrice depuis de trop nombreux jours. Si tu le veux bien, j'aimerais entendre la suite... j'aimerai que tu continues à me parler d'elle. Cette femme rousse, celle qui était sur la photographie chez toi, celle juste à côté de la lampe. Celle avec le chapeau de paille, la robe d'été, les taches de rousseurs. Celle qui te faisait sourire dans toutes les autres photos et qui t'a décroché un sourire franc et nostalgique chez Gustav. Votre histoire ne s'arrête pas à ces lettres. Elle est revenue, n'est-ce-pas ? Elle fait parti de ce petit lot de personne unique, celles qui ne fuient pas devant les défauts mais creusent pour trouver les qualités ? Racontes moi, s'il te plait... Au lieu de me raconter pourquoi elle aurait pû te laisser, racontes-moi pourquoi elle est revenue.

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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Lun 23 Juil 2018 - 21:10

C’était une malédiction, le jeu d’un esprit traître, qui cherchait les ressemblances dans la moindre apparition au point où il suffisait parfois d’une arabesque à la courbe marquée pour invoquer dans la malheureusement mémoire, lasse de la constante paranoïa involontaire, le souvenir qui ne disparaissait jamais vraiment. C’était dans chaque chanson qu’ils avaient aimés ensemble, dans chaque livre lu pendant et après son passage bien trop éphémère dans son existence, dans toute chose, de l’odeur abricotée de leur jardin quand il faisait trop chaud au crissement de la neige sur le toit en plein milieu de l’hiver, à la tiédeur très particulière du lit le matin ou au grésillement d’une radio capricieuse – choses avec lesquelles il avait déjà vécu et connu auparavant dans sa vie jusque-là, mais qui avaient pris soudain le relief de sa tendresse et évoquaient à jamais ce qui avait si bien ému son cœur. Il avait tour à tour maudit puis chéris cette mémoire intacte qui l’avait fait, et faisait encore béatement souffrir. C’était un déchirement : un instant de trop et il allait mourir de chagrin, mais en même temps pour rien au monde n’aurait-il accepté d’oublier ne serait-ce que le moindre détail. Tout cela appartenait bien évidemment au passé permanent, à la chambre froide du cœur, dont l’immobilité conférait aux souvenirs une intrication tout au plus fantomatique avec le réel, une hallucination pas toujours définissable. Et quand bien même tout était définitif, lorsqu’il lui arrivait d’exhumer le corps glacé du temps révolu, Octave éprouvait avec une constance égale la mesure de sa perte, qu’il revivait à nouveau lorsqu’elle perdait de son abstraction et revenait sous la forme d’une remembrance aussi crue. Toutes ces choses étaient encore vivantes pour lui, comme si rien ne le séparait des matins passés à l’écume chaude des draps, ni de l’instant où il avait lâché pour la dernière fois sa main. Mais il avait replongé dans le passé plus longuement que nécessaire et en payait maintenant le prix. Son visage s’était réchauffé et son talent de dissimulation n’avait rien pu faire contre la brûlure progressive de son cœur, qui revivait l’impitoyable honte. Dès que son dos eut caché les lames de rasoir au bord de ses yeux, Octave subit à pleine mesure le dénuement de toute sa volonté et de son énergie. Il avait eu la prétention de vouloir faire un petit trou pour dévoiler une seule étoile, mais à la place c’était le ciel entier qui semblait s’abattre sur son humeur. Comme si tous les chagrins éprouvés jusqu’à maintenant avaient soudain décidé de converger sur le dernier. Il lui fallut résister pour ne mas être submergé. Un moment il fut comme sourd et aveugle, tentant de ne pas s’abreuver de nouvelles questions, de liens faciles qui expliqueraient sa solitude et son inassouvissement d’une façon plus satisfaisante que l’injustice placide du hasard. Comment accepter qu’elle fût restée alors qu’il l’avait malmenée pour la pire raison possible : par amour. Comment convenir de sa mort irraisonnée alors que sa vie n’avait pas eu de prix ? Une punition. L’avait-il épuisée par son impétuosité ? Comme il avait épuisé Cassidy ? Les précipitant toutes les deux dans des vides distincts. Sinon, pourquoi cette culpabilité vorace et l’insatiable impression que quelque chose aurait pu être fait différemment à un moment ou un autre au point de changer le destin lui-même. Elle avait mérité bien plus, mais surtout, il n’avait pas mérité autant. Des vies gâchées derrière la prison de ses bras…

Léon pleurait-il parce qu’il y avait un peu de ce venin en lui ? Qui d’autre pour compatir à la cause d’un tyran impulsif, à part un autre tyran ? Octave aurait pu craindre la vulnérabilité, mais il savait que d’une certaine façon, l’adolescent n’y avait vu que ce qui lui advenait comme une révélation. Il pleurait les douleurs déjà éprouvées mais qui n’avaient vraisemblablement jamais trouvé écho nulle part pour se consoler, son onde tournant éternellement en rond dans une pièce vide ou personne ne comprenait cet errement monoclinique. Il pleurait parce qu’il savait ce que c’était, mais il pleurait surtout de voir chez l’autre à quel point le mal dont il souffrait était désespéré, empoisonnant sans nécessité, comme une bête qui mord par manque de confiance. C’était un acide qui brûlait la vue, les couleurs et la lumière au point où l’éparpillement incertain gardait tout son sens, autant que la rage à laquelle se succédait miraculeusement la désespérance après un seul instant de répit. La folie avait son sens, sinon comment et surtout pourquoi y demeurer ? Survivre au chaos était impensable et cette douce folie de l’incertitude n’était qu’une toile jetée sur la confusion d’un espoir qui ne s’aimait pas. Il pouvait bien sangloter l’enfant, Octave n’avait aucune pitié pour soi et espérait que peut-être, Léon n’en ait pas non plus pour son propre gâchis. Les larmes auraient pu exacerber le chagrin, mais Octave n’en tira qu’une plus implacable dureté à son égard face à l’inadmissible, face à l’inutile souffrance et dans un élan libérateur, il cessa la lamentation : il suffisait d’avoir causé tant de tort jadis pour s’y beigner une énième fois. Et puis, il n’avait pas le droit de se noyer dans ses propres erreurs. Mais parce que l’épreuve l’avait affaibli plus qu’escompté, au lieu d’éprouver le triomphe d’avoir vaincu le cœur adolescent, Octave s’imprégna d’une torpeur morne en songeant à toute l’énergie gaspillée au nom de l’insatisfaction. Peut-être que leur mal était comme le désir : jamais contenté car papillonnant d’un inassouvissement à un autre. Abeille sans ruche ni maison, butinant les fleurs du mal.

Jane lui avait très poliment et avec dignité dit « Faisons comme si tu ne m’avais rien envoyé. » Ce qui avait été possiblement la chose la plus cruelle à faire : ignorer son trouble comme s’il s’était agi d’un caprice. Mais cet abandon à cils baissés l’avait plongé dans une tourmente plus grande encore, parce que malgré la gentillesse universelle de sa muse, il avait cru deviner une tentative d’échappatoire : excuser pour ne plus y penser. Il s’en était réduit à moins que rien, parce que rien n’aurait pu être pire que de la voir abréger une rancœur méritée. Rien de pire pour lui. Il l’avait sous-estimée et n’avait encore pensé qu’à soi, car ce calme et cette patience christique n’avait été que le fruit d’une bienveillante perspicacité. Elle avait tout compris avant lui, probablement dès la deuxième lettre dévastatrice. Elle avait de toute façon été toujours bien plus sagace que lui à son sujet – l’une des raisons pour laquelle il l’avait tant aimé. Il s’était connu à travers elle. Beaucoup à ses dépens, ce qu’elle avait toujours accueilli avec une indulgence généreuse, peut-être parce que malgré tout, il avait comme jamais eu l’impression de rentrer chez lui, où chaque souffrance et joie avait le goût de quelque chose d’inconnu tout en étant absolument familier, comme si toute chose précieuse que Jane avait créé en lui avait fait partie de lui depuis le début, mais s’était égaré jusqu’à ce qu’elle l’eût aidé à le retrouver. Et la seule question qui avait subsisté était : mais où Jane avait été avant ? Pourquoi n’avait-elle pas été à ses côtés pendant son enfance…

Mais pour l’heure, il avait été anéanti, avait rampé jusqu’à ses pieds et malgré les interdictions, avait demandé le pardon et l’amour qu’il ne méritait pas mais désirait plus que le reste. A ses pieds, il avait tout abandonné : sa vie, son corps, son cœur, son orgueil, ses faiblesses, son avenir et son passé, sa mort. Il avait eu si peur et s’était senti si pitoyable que plus jamais il n’avait envisagé de la priver ainsi de sa confiance et s’était abstenu, parfois contre les élans de son caractère, à mettre en doute ses intentions. Quelque part avait-il espéré que le traumatisme causé jadis s’hériterait à travers les années au cœur semblable de Léon. Il y avait déjà la peur, bien sûr, mais elle ne partait jamais : elle était là dès le réveil et se muait parfois en joies si vite ternies par le moindre doute ; la torture n’avait pas de fin et épuisait seulement sans vraiment s’amenuiser et parce qu’elle s’ancrait dans chaque instant, elle était comme une fidèle compagne traitée en tant que conséquences plutôt que cause. D’une certaine façon, tout avait pris fin pour Octave le jour où la conséquence ne s’était vue appuyée d’aucune cause – Jane ne lui avait en fait jamais donné la moindre raison pour douter... Mais surtout où la peur pour quelqu’un d’autre avait culminé celle éprouvée pour soi après une vie passée à n’avoir d’égard pour rien, ou si peu… si peu. Dans la profondeur de ses associations, Léon pouvait bien lui aussi soudain craindre pour Jane, ou celle qui était à la place de Jane dans son propre cœur, puis un peu tous ceux qui avaient inutilement souffert de son inconstance là où aucun « je t’aime » n’aurait pu suffire. Il ne pouvait pas attendre comme Octave et gaspiller l’or de ses jours pour quelque chose qui n’arriverait éventuellement jamais, ou pas avec assez de conviction. Avec un peu de chances, derrière le voile de ses larmes, il ne penserait pas à lui reprocher d’imposer un souvenir que par la voie de l’utilité. Il aurait pu. La tromperie résidait dans l’effort : cet aveu-là lui avait demandé beaucoup plus d’abnégation que les précédents, parce que celui-là n’était pas encore tout à fait révolu, de la même manière qu’une alcoolique ne cessait jamais vraiment de boire. En d’autres circonstances, il aurait modéré son propos pour s’incriminer avec plus de justesse et moins de tort ; il aurait pu mentionner être parti en mission pour deux mois et qu’au bout de la deuxième lettre, Jane s’était murée dans un silence qu’il interpréta comme tout marin parti en long voyage sur son bateau. Elle s’était lassée. Elle avait déjà quelqu’un d’autre. Ce qui importait peu finalement car quand bien même ses soupçons auraient-ils trouvé consécration, il n’avait à aucun moment songé que son silence aurait pu être le fruit d’un accident, voir de la mort elle-même. Il n’avait pensé qu’à lui, à ce qu’elle lui devait comme fidélité amoureuse, à la constance nécessaire pour prouver une loyauté. Elle aurait pu être morte.

« Tu n’y arriveras pas. »

Octave s’était retourné en même temps que la jeune épaule eut frôlé la sienne. Sa surprise, désemparée et trop confuse pour laisser du temps, avait murmuré un « Pardon ? » aux sourcils froncés, avant de quêter ce qui l’avait touché du regard, pour seulement voir que l’adolescent n’y accordait aucune considération. Il le toisa depuis ses épaules rentrées et du fond de son petit chagrin nostalgique, se demandant si malgré les larmes et les sanglots, il n’avait pas finalement manqué sa cible et le petit rire acheva de le confondre.

« Tu es quelqu’un de complexe… »

Avait-il entamé et avant même qu’Octave n’eut le temps d’y songer pour s’en défendre, son esprit fut ravi par un autre frémissement de l’épiderme et les yeux cherchèrent encore ce qui dérobait si précisément sa pensée et lorsqu’il trouva le pouce, il fut davantage perplexe, parce qu’il n’y avait aucun lien entre le geste et la parole. Alors il observa cette attention hasardeuse, quoique non pas déterminée, comme sujette à l’hésitation de la franchise. Il n’eut dès lors que d’intérêt pour sa main que l’on touchait, attendant peut-être quelque chose de plus définitif pour prendre sa propre décision car pour l’instant, il ne savait pas ce que cela voulait dire. Et plutôt que de s’en arracher pour revenir à ce qu’il pouvait répondre, Octave se condensa dans le petit espace qui subsistait juste avant que le doigt n’effleure sa peau, lorsqu’il sentait de tout son être l’ondoiement de la rencontre proche sans encore l’éprouver parfaitement, là où le frisson était le plus intense et chargé d’expectative.

« La question que je me pose c’est : l’as-tu fait consciemment ? Est-ce que tu veux tout faire pour me dégoûter de toi en me présentant ce qui a semblé être le pire de ta personnalité, ou bien veux-tu vérifier que malgré cela, je fais parti de ces personnes qui souhaitent rester ? »

Il saisit soudain la confusion et leva son regard vers l’étudiant et lorsque leurs yeux se croisèrent, une pensée muette le traversa, tandis que la caresse prenait tout son sens, sans en avoir paradoxalement aucune : si seulement tu savais, je pourrais te faire tomber de haut si je l’avais vraiment voulu, là, à l’instant, dans la seconde en prononçant ce qui fendra ton visage autant que ton cœur, car il n’y aurait alors plus d’espoir où que tu veuilles jeter ton dévolu et je serai le dernier que tu tenterai ne serait-ce que de toucher, et encore moins avec tendresse. Il avait résolument entre ses mains et déjà en son caractère ce qui éclipserait la moindre de ses qualités, aveuglerait la jeunesse confiante peut-être définitivement, et que cette petite tragédie exhumée des profondeurs ne saurait égaler parce qu’elle appartenait au passé et que sa victime était morte, se retranchant ainsi confortablement de tout reproche. On ne parlait pas en mal des morts et encore moins trouvait-on le courage pour blâmer un veuf qui savait déjà s’administrer sa propre dose de retors. La main qui touchait la sienne le faisait malgré, ou même mieux, par compassion. Son regard dût paraître un peu dur et froid, mais surtout diminué, ce qui confondait très bien la vérité derrière l’impression qu’il donnait d’avoir été percé.

« Tu n’y arriveras pas. Tu ne me feras pas fuir comme ça. »

Conclut-il avec assurance, sans même savoir que ce pouvait le faire fuir était soigneusement tapis dans le silence et muselé par une promesse. Néanmoins, Octave chérit cette douce et soudaine confiance, nourrie par l’éventualité qu’il n’avait plus rien d’autre à apprendre et que le pire venait d’être entendu. Il n’osa supposer si ce courage venait soudain à Léon de l’histoire entendue, lui prêtant suffisamment de conscience pour éviter la dissipation dont il se savait souffrir. Combien cela lui coûtait-il ? Combien ce regard fixé vers l’horizon était-il en fait lourd et peinait à ne pas baisser sous le poids de questions, que la langue démangeait de délier dans une salve angoissée ? Ou bien sa lumière portait-elle la flamme de la légèreté révélatrice ? Se faisait-il entraîner par une félicité qui ne quémandait aucun effort et qui, délestée de la charge d’une anxiété facilement tarie, croyait maintenant tout possible ? Il venait de surmonter les larmes, la tourmente naturelle et même la promiscuité indécise, alors pourquoi pas le reste ? Octave baissa doucement les yeux vers leurs mains, la sienne demeurant immobile, et se dit que c’était encore un piège, qu’il était plus simple de surmonter les fautes destinées à quelqu’un d’autre et d’y apposer un pardon qui devenait bien plus difficile à accorder le jour où il fallait subir ce qu’on croyait avoir accepté. Cela valut bien un sourire cependant, dissipé et dont l’esquisse était à peine perceptible, mais franc. Si les chemins pavés par de bonnes intentions menaient en enfer, alors peut-être que les mauvaises intentions pouvaient parfois mener au paradis. Puis, il ne manquerait plus que les rêves de Léon ne viennent se briser sur ses phalanges.

« Tu vas m’obliger à le répéter. Ce n’est pas grave, mais ce n’est pas l’exercice le plus facile pour moi. Je t’apprécie. »

Exalté par l’absence de refus, ou par sa propre audace, et ayant apprivoisé son petit atoll de peau humide, Léon avait entreprit d’explorer ce qui s’exilait des convenances et pénétrait doucement dans le royaume de l’épiderme sensible et de l’émoi tendre de l’intimité, protégé par une étroite chemise et donc encore un peu inaccessible. Il avait osé, mais pas jusqu’au bout, d’éprouver le supplice du secret : le sanctuaire qu’aucune poignée de main, ni bise ne pouvait profaner, la peau inaltérée et qui de coutume ne connaissait aucune douceur. L’antre pur de la lascivité. Au moment où Octave se disait que la répétition était inutile parce qu’il ne doutait pas des sentiments sincères sur le moment, il fut comme emmené par une vague le ceinturant jusqu’au sol, à laquelle il résista juste assez pour se rendre compte que l’élan était amené par nul autre que Léon. Et sitôt que, dans la perte d’équilibre, sa main se fut détachée du rebord en béton, une paume glissa sournoisement contre la sienne pour combler le vide et l’entraîna loin de son propre corps. Octave ne comprenait pas bien de quelle façon ils en étaient arrivés à cette extrémité. Quels désirs avaient pu si bien balayer toutes les réticences et rancunes dans l’esprit de l’étudiant pour amener sa main si près de son cœur.

« Ca te gêne ? »

Octave secoua de la tête pour dire que non, tout en résistant à la brusque dérobade qui l’avait possédé par instinct, et parce qu’il n’était sûr de rien. Avec toute son intuition et sagacité, il ne parvenait pas à s’expliquer l’impulsions de fuite qui avait contracté ses doigts lorsqu’il se comprit prisonnier, puis au désir de s’abandonner à la possession de cette main. Il aurait voulu joliment s’esquiver parce que son cœur était encore trop tendre, parce qu’il perdait toute volonté et que son endurance se fissurait sous la caresse complaisante. Impossible de subir la douceur avec la rigidité émotionnelle du marbre. La décision de tout endurer en silence était encore trop fraîche et il aurait suffi d’une seule révolte désespérée à l’égard de la générosité nouvelle de Léon pour qu’il lâche à son tour un sanglot d’abandon. Même son refus de répondre par les mots fut fait pour ne pas montrer que le souffle lui manquait et que si les mots lui venaient, ce serait pour bredouiller l’incompréhensible gémissement. Sa main avait donc tenté une vive dérobade, glissant par les interstices offerts avant de s’immobilier une hésitation plus tard pour ne pas avoir l’air de se brûler à quelque chose. Mais en réalité il était incapable de résister, comprenant que son dernier refuge ne devait pas être le vide, mais cette main consolatrice et affamée, se laissant finalement aller à la promesse de quelque chose d’à la fois fervent et indulgent dont il était l’unique sujet. Au fond, il se fichait pas mal que cela put être de la pitié, parce qu’il en avait un peu besoin : un répit aux côtés de quelqu’un qui ne le comprenait peut-être pas jusqu’au bout, mais qui au moins venait de trouver la patience miraculeuse pour ne pas le juger. Là encore, peu importait qu’ils étaient complaisants l’un envers l’autre parce qu’ils se ressemblaient à un point. Peu importait aussi qu’il fut la mauvaise personne…

« Est-ce que je te gêne ?... ça te gêne… ça ? »

Il secoua à nouveau de la tête en regardant le plafond et le sentiment d’être épié le conforta dans sa passivité, qui ne parvenait pas à trouver l’impulsion de confiance, récoltant toujours plus d’épines au coin des yeux. Non, ça ne le gênait pas. Ce qui le gênait en revanche, c’était le caractère désincarné de leur rencontre tactile, sacré, presque dénuée de toute sensualité, ce qui l’empêchait d’en profiter à mesure qu’il se rendait compte ne rien pouvoir contrôler. C’était comme si au lieu de toucher simplement sa peau, Léon atteignait son âme. Ce n’était pas confortable tout en étant agréable, ça le bouleversait bien trop pour une caresse justement parce qu’elle ne semblait pas être le fruit d’un caprice. Il ne se sentait pas désiré, mais consolé, ce qui était bien pire pour sa retenue. Le désir, l’envie, la convoitise… la faiblesse, la soif de réconfort, l’appétence de tendresse, il comprenait cela et savait satisfaire toutes ces passions, mais une intimité de cœur aussi soudaine… Il avait l’impression de retrouver un lieu connu et singulier entre les bras de Jane, qui la première avait accueilli avec une semblable abnégation son âme lasse, bien avant la naissance de toute séduction réelle. Sa main s’était ramollie sous les assauts répétitifs tant de sa conscience que des jeunes doigts, mais il peinait à refreiner la réticence, l’obstacle du complet abandon ; opposé complet de l’insouciance qui chérissait ses doigts. Et comme tout à l’heure, cette partie de son corps ne lui appartenait plus vraiment, comme si son esprit se protégeait du renoncement en s’amputant de son membre accaparé. Il souffla, lentement, tout l’être contenu dans ses poumons.

« Si tu le veux bien, j'aimerais entendre la suite... j'aimerai que tu continues à me parler d'elle. […] Racontes moi, s'il te plait... Au lieu de me raconter pourquoi elle aurait pu te laisser, racontes-moi pourquoi elle est revenue. »

Octave sentit un sourire spontané épanouir sa bouche et son visage d’une vague de souvenirs indistincts ; davantage émotions confuses de bonheur à jamais pétrifié dans le temps, odeurs et éclats lumineux. Mais dans son souvenir, c’était toujours elle… il en était absent, ou spectateur qui subissait l’émotion plus qu’il ne la créait. Elle avait été tout pour lui, mais qu’avait-il véritablement été pour elle ? Sa main libre remonta vers son visage et couva son regard d’une obscurité élégante, emmenant dans son ombre celle du sourire. Puis sa réponse vint, presque un soupir s'étouffant, sans que rien ne bougeât dans son corps :

« Je ne sais pas. » Ce qui était partiellement vrai. Parce que... parce que… mais rien ne semblait faire poids, suffire pour être cité, raconté en tant que mémorable mérite ou victoire de son prestige. Le charme, la séduction, le courage… Rien qu’elle n’aurait pu trouver ailleurs sans l’encombrant sacrifice de défauts épuisants. La pire supposition qui avait hanté son esprit fut de voir son retour n’être motivé que par la pitié et le sens du devoir. Cela aurait voulu dire qu’elle avait sacrifié son potentiel bonheur au nom de ses principes. Non, elle était revenue par gentillesse et parce que… parce que… « Tu n’es même pas capable de comprendre pourquoi moi, je t’apprécie. Crois-tu que je sois franchement plus capable de le faire pour celle qui a été la lumière de mon âme ? » Dit-il comme s’ils n’étaient tous deux qu’une seule personne, qu’un seul caractère empli d’incertitudes, la voix imperceptiblement modulée par le renouveau du deuil, et donc chuchotée pour moins se faire entendre. Il peinait toujours lorsqu’un étranger chérissait sa Jane ; ça lui rappelait à quel point il l’avait aimée et qu’elle n’était plus là pour partager son merveilleux caractère. L’idéalisation était bien consciente ; elle avait eu des défauts, mais ce qu’elle avait apporté à sa vie éclipsait entièrement ce qu’il y avait eu d’irritable en elle, au point qu’il ne daigne même pas en faire mention. « Je laisse cela aux autres. Elle est revenue et j’espère que c’était pour les bonnes raisons. Tout comme les gens qui m’entourent. Ils sont là pour des raisons qui me sont obscures parfois, mais je fais confiance à leur bon sens. » Il questionnait souvent en revanche, ce qui n’était pas tant le fruit du doute que de la curiosité. Maladive et malsaine. Puis, il sembla hésiter, se mordit la lèvre, puis avoua ce qu’il espérait être vrai, sans vraiment savoir si c’était véritablement le cas, Cassidy lui ayant fait remonter des défauts qu’il croyait révolus à la surface : « Je n’essaye pas de te dégoûter. C’est une veuille histoire, de vieilles lettres. Je ne pense pas être le même. La personne sur la photo que tu as vus dans le bar est la même qui a écrit ces mots. Mais les photos que tu as vus à la maison, puis celui qui je suis aujourd’hui, sont encore d’autres étrangers. De toute façon, tout ça, ce sont des choses que je ne peux pas renier complètement, autant apprendre à vivre avec. Je n’oserai pas douter que tu puisses m’apprécier, c’est juste que… »

Sa main libre fit un geste indolent, ne sachant pas comment boucler sa phrase. Il ne savait exactement si son insouciance quant à l’affection répétée de l’étudiant était due à indifférence indulgente qu’il y nourrissait par certitude de la perdre bientôt, ou parce qu’il croyait avoir simplement comblé un manque que quiconque aurait pu satisfaire en d’autres circonstances. Ce n’était certes pas bien flatteur à l’égard des sentiments de Léon, mais il était si jeune et inconstant qu’Octave avait peu de mal à lui imputer cette petite faiblesse, qui lui faisait aimer le premier dos refusant de se tourner. Du haut de ses incertitudes, l’intimité offerte devait avoir le rayonnement d’un petit miracle au sein duquel il pouvait capituler, être celui qu’il était, avec rien d’autre que la vérité dans le cœur ; là où il y avait la vérité, il n’y avait pas de barrières. Il éluda maladroitement :

« C’est juste que j’aime t’entendre me le dire. »

Octave sentit soudain avec bien plus clarté l’étreinte exercée sur sa main, et le panache de ruisseaux caressants qui provenaient depuis le nœud insistant et que la cécité artificielle de ses yeux avait rendue bien plus pénétrante là où son regard trouvait échappatoire que dans les ténèbres. Se pouvait-il que… ? Il n’osait presque pas poser la question, mais l’attention répétitive sur la soie lustrée de son poignet lui laissait le souffle court. C’était si subtilement amené qu’il n’aurait peut-être rien remarqué jusqu’au dernier moment, tant il savait toujours quand on le désirait, mais jamais quand on le voulait. Son esprit s’attarda sur l’étreinte de sa peau, timide et incomplète, mais si expressive dans tout ce qu’il y avait de tacite à avouer, involontairement ou non. Octave en éprouva le moindre frisson, contemplant ce que ces mains lui imposaient par le biais d’une toute petite partie de son être, dans laquelle il se réduisait pour mieux en être esclave. L’instant plus tôt, il était torture du cœur, les sentiments meurtris que Léon veuille prendre son chagrin à pleines mains, au point où le tremblement de tristesse et de peur n’avait su se distinguer de celui du plaisir. A mesure d’obstination, il avait fini par n’en connaître que le tendre picotement, la quintessence de l’ivresse béate et régale de la peau, si bien qu’en sentant les doigts étudiants atteindre le creux de sa paume, ses doigts s’étaient ouverts et son poignet tourné pour mieux offrir le satin de sa délicatesse. Mais dès l’instant où il comprit y prendre plaisir, s’y abandonner sans savoir où cela menait exactement, tout prit une tournure excessivement grotesque. Il voulut parler de Jane, raconter cette fameuse suite, qu’elle quelle fut, mais ce qui n’avait eu aucune importance sur l’instant lui revint en mémoire en périclitant ses autres tentatives : tu avais l’air troublé, l’autre soir, quand je t’ai caressé la joue. Et tout à l’heure, lorsque je te touchais la main… Moi, ça ne me dérange pas. Il pouvait y renoncer pour n’en connaître que les joies jusqu’au dernier instant décisif, tout oublier et se laisser combler par l’épiderme contenté et par la sensibilité exacerbée de Léon qui le flattait, espérant que sa vulnérabilité et la jeune audace ne finissent par remonter jusqu’à son cou, mais c’était injuste de faire comme s’il ne supposait pas Léon un peu trop candide pour savoir exactement ce qu’il faisait sans lui en faire part.

Cette position ne convint pour aucune de ses manœuvres : sa main était lovée aux creux de dix doigts comme une tortue incapable de se retourner et il ne pouvait rien faire. Alors, lentement, il se libéra de l’emprise délicieuse et usa de son bras dégagé pour appuyer sa tête au creux de la paume lorsqu’il se retourna sur le flanc, et retrouva la vue. La main, qui avait caché son regard, se retrouva libre et alla prendre la place de sa jumelle contraire, en position d’autorité. L’éventail de ses doigts se déploya sur le torse de Léon, entre ses mains joueuses, cherchant de ses longues griffes le relief d’une clavicule. Ca ne le dérangeait pas d’être celui qui dominait, mais est-ce qu’il en était de même lorsqu’il fallait subir ? Octave le surplombait de peu, à peine d’une tête, observant à regard mi-clos et la tête penchée sur son bras le long et vigoureux corps de l’étudiant, tandis qu’il prenait un plaisir languissant à mêler ses doigts volontaires à ceux, déjà moins en possessions de leur pouvoir, de Léon. Sa caresse était plus franche, tout en gardant une grâce semblable, un peu féroce de ceux qui avaient déjà touché plus et demeuraient à l’orée des limites que pour mieux les franchir plus tard. D’un geste souple du poignet, il glissait contre le t-shirt humide et sous les jeunes doigts, tel une vague baignant la roche poreuse avant de couler presque jusqu’au ventre, puis revenir en enlaçant l’une des deux paumes à pleine volonté. Un instant, il s’alanguissait sur le rivage de son torse, s’abandonnait entre d’éventuelles caresses et la chaleur des doigts audacieux, pour se libérer l’instant d’après et devenir insaisissable, pareil à l’écume, sans jamais pourtant sembler insistant ou fuyant. Il jouait, jouissait de la tendresse éthérée et provoquait l’espérance tactile en frôlant à peine, avant de se lover complètement dans un creux, une courbe chaude, ou sur la voûte d’une phalange, longeant le poignet tel un serpent sur sa branche, l’abandonnant pour mieux retrouver plus loin l’étendue lisse et satinée entre les doigts, qu’il comblait des siens en un lent ruissèlement jusqu’à contenter la paume d’une longue caresse. Puis il s’envolait presque jusqu’au délaissement le plus complet, créant le vide et le froid entre deux chairs devenues chaudes, conservant le charme de la découverte en petite intentions câlines et presque hésitantes. Ce faisant, il ne pouvait s’empêcher de réprimer un petit sourire face à l’ironie profonde d’une telle situation. Et en même temps, il soupirait doucement d’aise, penchant le front, puis relevant le menton, les yeux toujours mi-clos et quelque peu rieurs – l’instant présent éclipsait toujours efficacement quelques réminiscences du passé, aussi pénibles furent-elles. Ne lui avait-elle pas ordonné après-tout de vivre dans le présent ? Octave attisa encore sa danse d’un soupir béat, recommença, s’immobilisa, traîna dans les recoins chauds et humides… fit mine de se soumettre, puis domina, se soumit en dominant et domina en se soumettant sans jamais mettre fin à cette longue, très longue caresse, durant laquelle sa peau n’avait à aucun instant lâché celle de Léon d’un seul frissonnement.

« Léon… » dit-il avec fermeté d’abord, grondant d’une voix basse et lasse tel un orage au loin, avant de s’adoucir jusqu’au tendre murmure : « Léon… » Ses yeux, rendus presque sarcelles par les reflets bleutés de l’eau, longèrent leurs mains et remontèrent jusqu’au visage étudiant qu’il contempla d’un air doucement lascif, un éclat pétillant dans le fond du regard : « Léon… est-ce que tu es en train de flirter ? »

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rita phunk
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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Ven 3 Aoû 2018 - 17:04



__ Je ne sais pas, répondit Octave dans un murmure caressant le silence apaisant qui régnait dans le bassin.

Léon reprit une inspiration lente, son ventre se soulevant doucement au fur et à mesure que l'air emplissait sa cage thoracique, le tissu de son tee-shirt encore humide collant à sa peau, apportant un baume de fraicheur à la chaleur étouffante de la pièce confinée. Laquelle offrait une intimité particulière à la situation, alors que l'adolescent continuait à effleurer de ses doigts curieux la peau fine du poignet d'Octave, la pulpe glissant sur l'épiderme avec une lenteur qui n'avait d'exagérée que l'apparente désinvolture qu'un observateur indiscret aurait pu capturer à les observer. Les lèvres de l'adolescent s'entrouvrirent alors qu'il soufflait doucement, le voile de ses paupières refermé sur ses yeux clairs. Il savourait la situation calme, acceptait avec sérénité les silences, la main droite enlaçant étroitement celle de l'adulte tandis que la gauche continuait à se prélasser entre les phalanges, caressant les jointures, gagnant le poignet, effleurant la chemise trempée. Le temps semblait s'étirer et Léon n'avait aucune raison de le brusquer, comme il ne souhaitait pas secouer l'adulte pour autant. Il appréciait assez l'étrangeté de leur promiscuité pour continuer son manège, s'occupant les mains tout en essayant d'ordonner son esprit, qui semblait fonctionner au ralentis, comme désireux de voir l'accalmie perdurer.

__ Tu n’es même pas capable de comprendre pourquoi moi, je t’apprécie. Crois-tu que je sois franchement plus capable de le faire pour celle qui a été la lumière de mon âme ?

Les sourcils de Léon se froncèrent alors qu'il tournait la tête vers Octave, ouvrant les yeux jusqu'à ce que son regard ne se dépose sur le visage du bibliothécaire, habilement dissimulé derrière une main qui barrait ses traits. Un sourire souleva la commissure de ses lèvres alors qu'il secouait la tête, retenant à grande peine un soupire de contrariété, et il reprit sa position initiale, tête tournée vers le plafond qui ondoyait sous la réverbération de l'eau en contre bas. Il accusa le coup, se demandant en quoi il se retrouvait si soudainement mêlé à une histoire vieille de cinq ans, avant de songer qu'Octave avait le don pour lui décocher des petites flèches accusatrices même lorsque la situation ne s'y prêtait pas. Essayait-il de faire diversion ? Quel était le rapport entre son incapacité à comprendre pourquoi Octave l'appréciait et le fait que cette femme ne soit revenue après qu'il lui ai gentiment conseillé de mourrir d'en d'atroce souffrances ? Cet homme était-il seulement capable de raconter à quel point il avait été mauvais, à quel point son étoile avait été brillante, mais incapable de faire autre chose ? Etait-ce parce qu'il se montrait trop sévère avec lui même, qu'il n'en connaissait pas en fait les raisons, de ce retour, ou bien... ou bien ne croyait-il pas en ces "bonnes raisons" ? Ses doigts resserrent leur emprise délicate, parcourant d'un mouvement doux le côté latéral de son index, se perdant à l'intersection du pouce, remontant pour suivre l'articulation du poignet et l'intérieur de l'avant bras, jusqu'à la commissure du coude, où ils rebroussèrent chemin pour venir retrouver la paume de sa main. Octave était un curieux animal, à l'aise lorsqu'il s'agissait de montrer ses plus sombres travers, négociant habilement une autre direction lorsqu'on lui demander d'ouvrir la porte de ses qualités. Ainsi changeait-il le sujet de la question, longeant le plus important pour éluder dans un murmure qu'elle était restée pour des raisons lui étant propres, et qu'il lui faisait confiance. Léon ne pu s'empêcher de trouver cela à la fois trop facile et bien trop éloigné de la vérité : Octave avait donc confiance ? Assez confiance en lui pour ne pas savoir pourquoi elle était revenue, lui qui semblait chercher une explication à tout sans laisser de place au hasard ? Tiens donc. Tout en jouant avec l'encolure de la manche de la chemise d'Octave, le vert-et-argent songea que le bibliothécaire devait avoir une bien piètre image de lui-même, et cette idée le peina assez pour que ses gestes se fassent encore plus doucereux qu'auparavant, glissant dans l'interstice entre la peau et le tissu, explorant la peau nue de l'avant bras pour la première fois, découvrant un arc timide juste au dessus du poignet, s'attardant avec langueur.

__ Je n’essaye pas de te dégoûter, reprit-t-il alors que Léon se mordait les lèvres, bougeant ses épaules sur le plongeoir pour réajuster sa position, poussant un long soupire tout en cessant son geste, enlaçant de nouveau chacun de ses doigts entre ceux de l'adulte de manière à raffermir sa prise sur la main, qu'il ramena de nouveau contre lui, peu désireux de voir la captive lui échapper. Tu n'essayes pas non plus de me faire rester, songea-t-il, pinçant la peau d'Octave entre son index et son pouce, sans pour autant chercher à lui faire mal, appuyant juste un peu plus le contact. Alors à quoi bon cette démonstration de tes erreurs ? C’est une veuille histoire, de vieilles lettres. Je ne pense pas être le même. Léon secoua doucement la tête mais demeura silencieux, ne souhait pas l'interrompre. La personne sur la photo que tu as vus dans le bar est la même qui a écrit ces mots. Mais les photos que tu as vus à la maison, puis celui qui je suis aujourd’hui, sont encore d’autres étrangers [...]

C'était étrange, cette façon qu'il avait de tout compartimenter. Etait-il sérieux ? Pensait-il que l'on avait plusieurs vies, plusieurs façons d'être, comme si l'on pouvait parler de soi comme de cet horrible avant et de maintenant comme deux personnes tout à fait distinctes, dont on regarderait juste le souvenir avec l'esprit critique ? Changeait-on tant que cela en vieillissant, en se prenant des coups, en se relevant et en commettant des erreurs dont l'on rougissait encore aujourd'hui, ou bien modifiait-on juste quelques pans de notre personnalité ? Octave était-il si différent de celui de la photographie ? Avait-il enterré tous ces vices ? Léon s'accordait le droit de se montrer dubitatif. Il n'était pas certain que l'on puisse changer de la sorte. Peut-être n'exprimait-il plus ses craintes, peut-être avait-il appris à vivre avec son impulsivité en la travestissant en un masque de contrôle qui se fendillait parfois, mais avait-il  réellement "changé" ?  Il rouvrit les yeux, hésitant à formuler à voix haute ses doutes et interrogations quant à la disparition de l'Octave passionnel d'il y a quinze ans remplacé par celui-ci, qui semblait souffrir de tout mais ne profiter de rien, en demandant à voix haute s'il jugeait cela comme un progrès, mais déjà l'adulte reprenait la parole, s'attardant sur un autre sujet qui eut le mérite de ravir totalement l'attention du jeune préfet.

__ Je n’oserai pas douter que tu puisses m’apprécier, c’est juste que…

Pour la deuxième fois, le vert-et-argent tourna sa tête vers l'adulte, dévoré par la curiosité. C'est juste que quoi ? avait-il envie de demander avec la brûlure de l'impatience, mais il avala sa salive pour se forcer à l'expectative, suivant de ses yeux gris le geste vague de la main libre d'un Octave visiblement perdu. Rien d'étonnant, Léon commençait à comprendre que le bibliothécaire n'était pas de ses personnes croyant à l'affection de quelqu'un sans preuves et des preuves, Léon savait n'en avoir fourni aucune. Néanmoins, il regardait, captivé et presque fébrile, Octave essayait de se débarrasser des mots prononcés un peu plus tôt par la bouche adolescente. Il était presque résigné à le voir abandonner, ne pas répondre, ou bien bifurquer vers une zone où il serait bien plus à l'aise, revenant probablement à son sujet de conversation favori lorsqu'ils étaient tous les deux : Léon. Mais l'intéressé, lui, n'avait aucune envie de voir cette soirée se tourner à nouveau sur le détail de sa propre prie, préférant les méandres de la personnalité d'Octave, qu'il découvrait avec la lenteur concédée par la parcimonie des informations délivrées au compte goutte. Il ne fallait pas être affamé avec le bibliothécaire, mais plutôt fin gourmet en appréciant la délicatesse des informations proposées et bien peu nombreuses, mais dont la saveur suffisait à contenter l'appétit. Alors, Léon attendit, impassible, continuant à profiter du silence apaisant, de la paume brûlante qu'il maintenait contre lui, de la peau, douce, qui ne s'était pas dérobé et  des doigts, dociles, qui ne cherchaient ni à s'échapper, ni à répondre.

__ C’est juste que j’aime t’entendre me le dire, souffla-t-il, désarçonnant l'adolescent, qui vit la main lui échapper brusquement sans pouvoir la retenir.

Songeur et vaguement perdu entre le sentiment qu'Octave se moquait de lui, et celui qu'il se montrait sincère, Léon le regarda se mouvoir sur le plongeoir jusqu'à se positionner sur son flanc, soutenant sa tête dans sa paume alors que son autre bras filait en sa direction, délaissant la passivité qui avait été sienne depuis de longues minutes pour venir déposer ses doigts sur son torse. Léon sentit sa respiration lui faire défaut alors qu'il retenait son souffle, le moindre de ses muscles se figeant sous l'assaut soudain d'une caresse qu'Octave ne lui avait jamais rendu jusqu'alors et qui l'étonna assez pour que ses joues ne se colorent légèrement d'un rouge discret, mettant un peu de couleur et de vie dans son visage pâle aux profondes cernes noires. L'étreinte tactile semblait presque s'animer d'une vie propre, virevoltant pour explorer l'épiderme frissonnant de ses doigts, venant taquiner l'intérieur de sa paume, glissant sur le tissu humide qui frottait contre la peau de son abdomen, perturbant la respiration adolescente déjà mise à mal. Les yeux de Léon se posèrent par réflexe sur leurs mains enlacées, leur cherchant un sens tout en se morigénant intérieurement de vouloir à tout prix mettre un mot sur tout ce qu'il éprouvait ou ressentait. Ne pouvait-il pas seulement vivre dans l'instant présent ? La pulpe des doigts d'Octave vînt réveiller de nouveau l'épiderme glacé qui reprenait doucement de sa chaleur et Léon lâcha des yeux l'étreinte incongrue, qui semblait prendre une dimension tout autre animée par la volonté du bibliothécaire. C'était une chose de se perdre dans une caresse réflective, presque déconnecté de ses gestes, et une autre de sentir le bibliothécaire entièrement dévoué à la soudaine tâche de réveiller les terminaisons nerveuses de sa main, de ses doigts qui se déliaient sous la caresse, de ses poignets encore recouverts par le tissu de son tee-shirt. L'adolescent aux joues pourpres fixait le plafond comme s'il avait voulu s'y confondre, alors qu'il prenait doucement conscience du petit incendie qui s'allumait sous la première couche de son épiderme. Cela n'était pas le brasier presque dévorant qu'il avait ressenti, électrisant et galvanisant, lorsqu'Heather s'était abandonnée contre ses lèvres l'année précédente, venant butiner avec douceur sa bouche pour hérisser les cheveux de sa nuque lorsqu'elle avait décidé d'y glisser sa main menue. Son corps avait frissonné tout entier sous le feu de ce contact qu'il avait espéré et attendu tout au long d'un été et il avait presque soupiré de soulagement à se sentir lui aussi désiré, comme si la peau de la jeune femme était venue apaiser les tiraillements de la plaie béante du délaissement qu'il avait ressenti. Les mains d'Octave ne provoquaient pas l'urgence d'un réconfort, l'urgence d'un pansement à appliquer sur une blessure. Cela n'était ni poussé par le désespoir, ni par le besoin d'apaiser une soif trop longtemps ressenti. Il s'agissait de quelque chose de plus lent, d'imprévu tout en étant bienvenue, de plus sinueux, serpentant doucement sous la peau à la manière d'un fleuve creusant lentement le lit de sa rivière et Léon baissa de nouveau les yeux, regardant sa propre peau plutôt que le bibliothécaire, observant la chaire de poule qui naissait dans le sillage de ses doigts joueurs. La sensation perdurait et bientôt, Léon s'aperçut qu'il la trouvait agréable comme si sa conscience se tendait à son extrême pour profiter du contact, distillant chacune des fibres de sa sensibilité pour venir cueillir cette caresse qui se déversait, enveloppante et douce, sur chaque parcelle de peau qu'Octave daignait effleurer. Cela n'était pas non plus le désir simple de voir se contenter un besoin d'affection, cela ne miroitait pas de la même envie de combler un vide que ce qu'il avait pu ressentir sous les caresses de Montgomery ou de Peters. Perdu et troublé par les signaux envoyés par ses terminaisons nerveuses réveillées par le bibliothécaire, Léon faillit ne pas entendre que ce dernier s'adressait à lui.

__ Léon… , l'interpella-t-il d'une voix presque grave, arrachant l'étudiant à la contemplation de ses poignets, dont les poils fins s'hérissaient sous le passage électrisant des doigts d'Octave. Il releva la tête à l'entente de son prénom qui, prononcé d'une façon aussi ferme, lui donnait l'impression d'un enfant pris en faute qui nécessitait de se faire passer un sermon. Avait-il fait quelque chose de mal ? Les iris gris remontèrent vivement sur le visage du bibliothécaire, lequel semblait encore perdu dans la contemplation de leur promiscuité. Léon…, répéta-t-il, sa voix se chargeant d'une douceur qui délassa les traits de son visage et le jeune homme s'attarda quelque seconde sur cette vision rare, comme si son esprit souhaitait capturer et figer dans le marbre de sa mémoire la tendresse soudaine d'Octave, qui avait murmuré son prénom avec une attention particulière. Il vrilla ses yeux dans les siens, deux orbes gris tirant sur un bleu presque délavé. Deux océans douteux, presque fébriles, cherchant à comprendre les méandres de sensation se bousculant dans son cerveau. Léon… est-ce que tu es en train de flirter ? questionna-t-il avec malice.
__Je... répondit-il sans réfléchir, les joues soudain brûlantes, tétanisé par la question, avant qu'un air buté ne se peigne sur ses traits adolescents. Non, répondit-il d'une voix rendue rauque par ce qui ressemblait à s'y méprendre à une brusque timidité, ce qui eut le don de l'agacer tout en le rendant incroyablement maladroit. Je ne flirt pas, martela-t-il avec une fausse dureté, la voix ayant du mal à ne pas trembler d'une soudaine pudeur.

Un silence presque gênant s'installa, ponctué par la respiration capricieuse de l'étudiant qui gardait obstinément le regard rivé vers le plafond, incapable de tourner la tête pour affronter les yeux qu'il imaginait rieur. Il se sentait acculé par la question soudaine, alors même que l'adulte s'était permis à mainte reprise de le surprendre, tant par ses mots parfois confondants que par ses actions et il le trouvait à présent bien injuste de demander ça avec autant de franchise. Il soupira avec agacement, tout son corps tendu à l'extrême alors que les secondes défilaient soudainement à toute vitesse, comme pour appuyer le fait qu'il ne pourrait pas se murer dans son mutisme ni se satisfaire de la réponse qu'il venait de fournir à l'adulte, laquelle ressemblait plus à la négation d'un enfant pris en faute et cherchant à se dédouaner de toute responsabilité qu'à une vérité. Ses doigts tremblotants quittèrent les mains de l'adulte, gagnant ses propres joues qu'il frotta comme pour chercher à se réveiller, avant que ces dernières ne finissent leur course dans ses cheveux bruns puis sur le sol bétonné. Il sentait toujours l'emprise des doigts de l'adulte sur son torse, néanmoins, lui qui était tourné vers lui et le surplombait d'une bonne tête. Le regardait-il ? Il pouvait presque sentir l'attention brûlante du bibliothécaire et il dût se faire violence pour ne pas ouvrir les yeux. Ce détail, ajouté à celui de la question somme toute innocente mais qui venait de mettre en perspective toutes ces caresses auxquelles Léon n'avait jusqu'alors pas vraiment réfléchi, le mettait bien assez à mal et il dût s'accorder de nouvelles secondes de silence pour tenter de mieux agencer les pensées qui se bousculaient dans son esprit. Flirtait-il ? Le malaise grossit, s'étala dans sa conscience jusqu'à ce que la question ne prenne trop de place pour qu'il ne puisse tout simplement l'ignorer. Mais en y songeant plus amplement, Léon était presque certain que le "Non" qu'il avait brandit tel un bouclier face à cette attaque verbale, n'était pas non plus dénué de sens. A tout bien y réfléchir, quel était réellement le sens de la question du bibliothécaire ? Cherchait-il à savoir si Léon mettait tout en oeuvre pour créer du - Merlin, allait-il réellement devoir utiliser ce mot ? - désir entre eux ? L'étudiant sentit une nouvelle salve de chaleur peindre ses joues de rouge, qui étaient à son sens bien trop colorées pour un visage d'ordinaire si pâle. Il se mordit les lèvres, trouvant presque la situation grotesque alors qu'il repassait en mémoire les récents évènements, sans ne pouvoir se débarrasser de l'arrière pensée que l'adulte était en train de se jouer de lui avec malice, tant par ses questions que par la récente attention qui avait fait frissonner la peau de l'étudiant un peu plus tôt. Les mains de l'adulte se soulevaient contre lui au fur et à mesure que l'adolescent respirait et il ne put s'empêcher de faire le parallèle avec lui-même, allongé il y a quelque semaine sur l'herbe, tétanisé par le sortilège de l'adulte, alors que des mains joueuses tachaient de le mettre mal à l'aise. Il s'était senti à sa merci et incroyablement vulnérable et cette impression était toujours présente, alors qu'il se trouvait étendu sur le béton simplement vêtu d'un tee-shirt et de son sous-vêtement sombre (<3). Il se souvenait du sentiment proche du dégout qu'il avait ressenti, de la peur de cette promiscuité imposée, de l'envie d'être partout, pourvu que cela ne soit pas sous les doigts taquins. Et de constater que la situation avait bien changé. C'était curieux, n'est-ce-pas ? Comment il avait pu frissonner d'angoisse, figé par le sortilège et en se sentant à la merci d'un homme qu'il avait exécré, et comment il se trouvait à présent rendu immobile par de simples paroles, frissonnant d'autre chose que de dégout, trouvant même agréable le contact qui avait éveillé sa peau d'une manière inattendue. Initiant même le contact, à plusieurs reprises, comme s'il avait été désireux de prolonger l'étreinte ... pour... flirter ? Par tous les fondateurs, pourquoi fallait-il toujours réfléchir à tout avec Octave ? La question, aussi brutale, ne demandant qu'une réponse binaire et ô combien compliquée, le mettait réellement mal à l'aise, sans doute parce qu'il n'arrivait ni à la nier avec certitude, ni à répondre à l'affirmative. Il n'arrivait pas à nier ? Il eut envie de se taper la tête contre le sol du plongeoir, presque honteux de constater que ce qui l'agaçait prodigieusement reposait en fait sur toute l'ambiguïté de la question, par cet usage du mot "flirt" également, qui renvoyait presque à une pratique adolescente, ainsi que ce ton malicieux qu'il avait employé. Octave était en train de se moquer de lui, il en était presque persuadé à présent. Léon, est-ce que tu es en train de flirter avec moi ? ressemblait presque à un Léon, est-ce-que je te plait ? qui avait le don d'être tout aussi déplacé que ne l'était sa question originelle. Qu'était-il sensé répondre à cela ? N'avait-il pas, effectivement, été à l'origine de nombreuses caresses, certaines sous l'emprise de l'alcool mais que Léon savait avoir appréciées, d'autres, de son propre gré ? N'avait-il pas avoué, un peu plus tôt, être fasciné par le bibliothécaire ?  Alors après tout, avoué une fascination n'était-il pas beaucoup plus difficile que cette stupide notion de flirt apporté par le bibliothécaire ? Non ? Franchement il... il exagérait. Voilà tout.

Flirtait-il ? Il y avait toute une notion de charme dans cette question, qui englobait une attention particulière sur un être afin d'en retirer une attention partagée, animée par la superficialité, ayant comme finalité un rapprochement uniquement motivé par le désir. N'était-ce pas la définition d'un flirt ? Charmer l'autre, en utilisant ses paroles et ses actes afin de créer du - encore ce mot ! - désir ?  Non. Non, Léon savait ne pas avoir agi de la sorte, parce qu'il n'avait pas cherché recevoir une quelconque attention du bibliothécaire, principalement, et ensuite parce qu'il ne s'était jamais senti motivé par ce genre d'émotions. Il ne savait absolument pas quelle finalité il espérait de ce rapprochement entre eux, si ce n'était que ce lien étrange lui tenait de plus en plus à coeur. Les frissons, la peau qui semblait parfois s'enflammer sous les doigts du bibliothécaire, tout ça... tout ça c'était nouveau, cela l'avait surpris et il ne savait pas exactement quoi en faire. Ca, c'était carrément imprévu et assez étrange pour que Léon soit certain de ne pas avoir cherché à le provoquer. Et puis, il avait bon dos, de se moquer ainsi de lui, alors qu'il avait réussi le premier à créer  le trouble avec son presque aveux - dont Léon ne savait toujours pas quoi en penser - et ces gestes parfois déplacés, s'appropriant le droit de le toucher sans jamais avoir demander la permission et il fallait maintenant que cela soit à lui de répondre de leurs rapprochements ? Mais quelle... quelle incroyable mauvaise foi ! songea Léon avec humeur, sans être réellement en colère non plus. Il se sentait juste... prisonnier de la question ? Il aurait préféré s'en moquer, voir même la trouver outrageuse, pouvoir s'en débarrasser en quelques mots et puis cesser d'y songer tout court. Mais non, elle revenait, inlassablement, à sa conscience, agrémentée des sensations qu'il avait ressenti un peu plus tôt, se chargeant d'une tout autre dimension que Léon n'avait jamais envisagé quant à leurs deux personnes, allongées côte à côte. Et cette dimension était bien étrange. Etait-ce du désir ? Léon avait du mal à appeler ça de la sorte. Il avait caressé les mains d'Octave par envie, certes, mais surtout parce qu'il aimait cette promiscuité nouvelle ainsi que l'éventuelle sentimentalité et affection qu'il avait songé, peut-être à tord, réciproque, et qu'il lisait dans ces gestes d'attention. Il appréciait le contact de la peau d'Octave, cependant, mais c'était une conséquence plutôt qu'une motivation. Les frissonnements étaient imprévus et si désir il y avait, il était tout aussi imprévu pour que Léon soit certain qu'il n'avait pas motivé ses gestes. Si désir il y avait ? Avait-il vraiment songé cela ?

L'adolescent rouvrit les yeux, se redressant avec lenteur jusqu'à prendre appuie sur son avant bras, relevant son visage qui se trouvait à présent à la même hauteur que celui de l'adulte. Ses iris grises parcoururent avec lenteur les traits du bibliothécaire, songeant qu'il en avait longuement apprécié les contours pour commencer à bien les connaître. Cette constatation rajouta au trouble et Léon ouvrit la bouche, mais les mots moururent sur ses lèvres, qu'il se contenta de pincer entre ses dents, mordant la chaire avec un peu trop de précipitation, irritant la peau fragile alors qu'un gout de rouille emplissait sa bouche. Il se sentait nerveux et cela l'irrita une nouvelle fois. Ne pas maîtriser ses émotions était une chose qu'il détestait tout en sachant que c'était une part bien trop importante de sa personnalité pour qu'il la haïsse totalement. Il s'humecta les lèvres, cherchant ses mots alors qu'il réalisait qu'il n'arrivait toujours pas à savoir quelle réponse apporter au bibliothécaire. Il quitta le visage des yeux, suivi le contour carré de sa mâchoire puis l'angle de son cou, s'arrêtant quelques instants sur la pomme d’Adam qui se dégageait de la gorge d'Octave à chaque fois que ce dernier déglutissait. Il en aurait soupiré de nouveau d'agacement de se voir aussi attentif dans sa contemplation, qu'il aurait juré être surtout un moyen de gagner du temps, mais dont il réalisait qu'elle était sûrement également motivée par d'autres raisons. Toujours aussi gêné, il releva les yeux, s'attardant avec une irritation presque palpable sur les joues hautes, les cernes discretes sous les yeux, remontant jusqu'au vert scrutateur de ses iris. Il souffla. Ca l'exaspérait, de ne pas savoir quoi dire. Cette tension le rendait mal à l'aise. Et il ne pouvait pas non plus faire comme s'il ne se rendait pas compte que la majorité de ses sens semblaient converger vers l'adulte, qu'il avait épié tout au long de la semaine à bien trop de reprises pour avoir été discret, qu'il avait même été jusqu'à regarder dormir, dont il avait écouté la respiration en se plongeant dans ce roman d'Oscar Wilde, dont il avait également senti l'odeur en s'endormant, dans la voiture, dans le manteau prêté par l'adulte, et dont il venait d'explorer la peau un plus tôt, du bout de la pulpe de chacun de ses dix doigts. Lesquels avaient frissonnés, n'est-ce-pas ? Alors cette foutue question, comment y répondre ?

__ En fait, j'en sais rien, murmura-t-il avec un brin de colère dans la voix, avant de se laisser de nouveau tomber sur le sol bétonné, glissant ses mains sous sa tête pour se caler plus confortablement. Un petit sifflement traversa les lèvres closes. Cela n'était pas Octave qui l'agaçait, c'était lui même. Est-ce que je flirt avec un homme ? soupira-t-il de nouveau en fermant les yeux, secouant doucement la tête, indécis. Je n'en ai strictement aucune idée... ca y ressemble, tu trouves ?, poursuivit-il avant de laisser planer de longues minutes, le souffle court, conscient qu'énoncer cela à voix haute rajoutait au trouble tout en lui permettant de réfléchir d'une façon sans doute plus ordonnée. Je suis sûr que ça te fait sourire, voir que cela t'amuses, n'est-ce-pas ? demanda-t-il d'une voix dénué de reproches, plus curieuse qu'accusatrice. Tenter les gens.  Leurs corps. Leurs esprits. Voir si ils répondent à tes attentions, les provoquer... est-ce-que c'est un jeu pour toi ? demanda-t-il, toujours sans le regarder. Est-ce que tu joues avec moi Octave ? Est-ce que quand tu disais que je te plaisais... c'était pour me calmer, dans le bar ? demanda-t-il, avant de libérer l'une de ses mains et de chercher à tâtons celle du bibliothécaire, remontant d'une caresse le long de son avant bras jusqu'à emmêler de nouveau ses doigts aux siens, se rendant à présent clairement compte du frisson qui l'envahit lorsque sa peau effleura celle du bibliothécaire. Est-ce que quand tu réponds à mes caresses, c'est juste pour confirmer une hypothèse, celle que ce pauvre étudiant en manque d'affection ne se met à flirter avec le premier qui veut bien lui accorder un peu d'attention ? C'est cette impression que je te donne ? Celle de me raccrocher à n'importe qui ? Après tout, je pourrais même te retourner la question, Octave, murmura-t-il en appuyant bien sur le prénom, à la manière dont un peu plus tôt l'adulte avait prononcé son prénom, d'un voix presque mielleuse. Il relâcha la main, glissant de nouveau sur l'avant bras, remonta jusqu'à l'épaule, suivant du bout du doigt la clavicule sous le tissu de la chemise, remontant avec une infinie lenteur jusqu'à effleurer de nouveau la joue de l'adulte, précautionneusement, du bout des doigts, ses yeux rivés dans les siens. Flirt-tu avec moi ? Joues-tu ? Et si c'est le cas... qu'espères tu gagner ? Avec une curiosité presque dévorante, il laissa ses doigts glisser sur la peau fine du visage, suivant le même parcourt que lors de la soirée de son anniversaire, mécaniquement, effleurant la pommette haute, suivant le tracé de la joue pour aller retrouver l'angle de la mâchoire, gagnant la commissure des lèvres de l'adulte où il suspendit son geste. Je te l'ai déjà dit, je crois. Tu me fascines. Je t'apprécie. Pour le reste... pour le reste, j'en sais rien, termina-t-il alors que ses doigts lâchaient la joue de l'adulte, avec une fébrilité qu'il avait bien du mal à supporter. Ce contact avait été bien différent des précédents. Parce que cette caresse avait été chargée de la dimension qu'Octave avait mis en perspective un peu plus tôt : flirtaient-ils ? Parce qu'il n'était pas seul sur ce plongeoir ! Ni dans le bar. Ni chez Octave. Non, il n'était pas le seul, si il y avait quelque chose. Il le fixa un instant, avant de détourner le regard, les joues cramoisies et avec l'impression d'en avoir soit trop dit, soit pas assez. Il se redressa avec brusquerie, fixant l'eau azurée de la piscine à plusieurs mètres en contre bas. Cela dit, de nous deux, tu es bien celui qui a le plus flirter, si l'on y pense bien. C'est toi qui m'a caressé sous Stupefix, toi qui a dit que je te plaisais, toi qui aimes t'entendre dire que je t'apprécies, toi qui voudrais avoir confirmation que je flirt. La question que je me pose c'est : cette curiosité, c'est parce que tu aimerais que cela soit le cas, ou bien parce que cela t'amuses d'avoir réussi à créer ces émotions chez moi alors que rien ne les aurait laissé présager ? demanda-t-il alors que ses doigts rejoignait le tissu presque secs de son vêtement. Il retira son tee-shirt, qui termina en boule sur le sol, dévoilant les cicatrices qui déformaient de manière hideuse la peau de son dos, avant de se tourner vers Octave. Admettons donc que je flirt. Quitte à te tenter, autant le faire jusqu'au bout, non ? Cela dit, c'est une piscine, alors tu peux aussi juste te dire que je n'ai pas envie de le mouiller une seconde fois ? sourit-il, avant d'écarter les bras et de se laisser tomber dans le vide, cambrant son dos au dernier moment pour rectifier la trajectoire et que ses pieds ne crèvent la surface de l'eau, dans laquelle il s'enfonça sur plusieurs mètres.

Avait-il réellement suggéré à Octave qu'il était en train de le tenter ? Et d'où lui venait une apparente prise de confiance ? Il battit des pieds plusieurs fois pour rejoindre le haut, puis se releva la tête, accrochant le regard de l'adulte qui était resté sur le plongeoir.

__ Alors, tu viens ? Ou bien tu as eu ce que tu voulais, et le jeu ne t'amuses plus ? questionna-t-il en battant des jambes pour se maintenir à la surface de l'eau. Quand tu dis que je te plais, qu'entends-tu par là ? osa-t-il demander, comme si avoir mis fin à cette promiscuité troublante lui permettait de retrouver peu à peu ses esprits, réorganisant ses pensées. Parce que tu avais raison, tout à l'heure. Je ne suis pas capable de comprendre. Mais si tu expliquais, cela serait sans doute plus clair, ironisa-t-il avant de rajouter, presque moqueur. Tu sais si bien poser les questions, mais je dois t'avouer que tu n'es pas très bon pour répondre aux miennes. Mais on est dans une piscine... tu n'as qu'à, te jeter à l'eau, au lieu de rester là haut à m’observer La métaphore lui plût et il adressa un sourire équivoque à l'adulte continuant à agiter ses mains et ses pieds pour se maintenir à la surface, ses yeux ne le lâchant pas des yeux, comme pour le mettre au défi. Je te plais, alors ? redemanda-t-il, un air presque effronté sur le visage, alors que son coeur tambourinait contre sa cage thoracique de tant d'audace.



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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Dim 5 Aoû 2018 - 22:45

« Je… Non. Je ne flirt pas. »

Laissa-t-il s’épanouir sur ses lèvres avec l’expression de celui qui fuyait et bravait en même temps. Octave eut du mal à contenir son sourire, mais la dissimulation fut inutile car le jouvenceau n’osait plus bouger ses yeux et avait la rigidité d’un cadavre. La réponse avait été donnée, tentative de fermeté dans un simulacre d’assurance, mais son regard incertain se dérobait comme s’il n’avait rien dit du tout. Octave attendait l’inévitable éloignement, celui que Léon entamerait pour satisfaire sa bonne foi et éteindre l’incendie de gêne qui enflammait son visage, horriblement embarrassé d’avoir pu inconsciemment provoquer… quoi déjà ? L’abnégation advint, polie et lisse, glissant entre ses doigts comme une inadvertance hasardeuse, se voulant aussi inconsciente que ce dont il fut tenu pour responsable sans même le savoir. La nature de Léon n’était pas de celles dont on pouvait attendre une quelconque certitude, quand bien même les gestes étaient là pour évoquer l’existence d’une possibilité. Octave lui avait d’ailleurs sans doute demandé une promesse un peu trop tôt, mais il valait mieux ce silence, plutôt que l’éventuel regret tardif de gestes dépassant ce que son caractère insouciant était capable d’assumer. Il n’avait à aucun moment pensé par ailleurs que la réponse allait être spontanée, ni la réflexion simple, ce pourquoi il se laissa abandonner sur son écume de tissu sombre, accordant à Léon le temps de la patience sans songer un instant à se vexer. Ne voulant pas laisser entendre que l’une ou l’autre vérité aurait pu lui donner un goût amer, Octave avait sans difficulté adopté le ton de l’aisance nonchalante, préférant éprouver les limites impudentes avant de s’assurer pouvoir les franchir, sans vraiment songer à ce qu’il voulait pour soi. Ah, Cassidy lui avait déjà reproché un manque de réserve, et son incapacité à respecter l’intimité de quiconque, mais précisément maintenant, il avait le sentiment que ce fut une accusation mal avisée. N’était-ce pas ce qu’il faisait ? en choyant et, sous les allures d’une moquerie indifférente, mettant en garde la sensibilité de Léon contre quelque chose dont il n’avait même pas vu le relief se profiler ? Etait-il seulement capable de transgresser ce qu’on lui interdisait de ne serait-ce que de toucher ? Il le savait, si le cœur entre ses mains quémandait de la délicatesse, le sien serait inapte à trahir une pareille demande. Mais son audace, pour ne rien perdre, s’autorisait toujours l’épreuve de la certitude. Et celle de Léon lui paraissait vacillante, ayant livré le spontané et en même temps absolument insatisfaisant recul. Il avait répondu promptement pour ne pas donner l’impression d’être indécis, et l’absence de dégoût définitif laissait entendre que la véritablement décision était en train de mûrir dans sa tête et sous l’incendie de ses joues, après la réconfortante impression donnée par un choix apparent. Jamais il ne lui serait venu à l’esprit d’exiger ou même d’attendre que chacun de ses gestes fut prémédité. Sa nature était bien trop tendre et généreuse pour songer à en tirer profit d’une quelconque façon. Léon semblait se contenter d’être simplement franc, jusqu’à la naïveté parfois, sans nécessairement se projeter dans les engagements que sa gentillesse pouvait imposer non seulement aux autres, mais surtout, surtout à lui-même. Octave n’était pour sa part pas assez cruel pour le laisser faire sans rechigner, puis se soustraire au dernier moment. Cependant il l’était suffisamment pour imposer à l’étudiant l’une des conséquences de ce qu’il pouvait secrètement éprouver. Le flirt, ce n’était rien… les promesses et les espérances qui avaient irradié ce simple et fugace, mais pourtant si personnellement singulier enlacement, c’était tout. Tout ce qu’il pouvait et devait absolument craindre de son propre caractère. A ne pas savoir ce que l’on était, on finissait par faire des choses qui ne nous ressemblaient pas.

La difficulté était presque palpable et les engrenages peinaient à fonctionner dans un corps rigide et rempli de sable sec. Une vague après l’autre, Léon s’embrasait de questions et de rougeurs, ses yeux obstinément clos et son être parfaitement immobile, comme figé dans le temps, refusant d’avancer, de commettre une autre erreur avant d’avoir pu ressasser toute leur existence commune jusqu’à maintenant pour saisir à quel moment exact il avait bien pu suggérer un semblant de flirt. C’était un euphémisme. En réalité il avait suggéré quelque chose de bien plus essentiel qu’un simple flirt. Mais le flirt c’était très bien, pas encore exactement très sérieux, seulement du batifolage propre à son jeune âge. Octave regrettait presque sa question, devinant derrière le visage crispé des questionnements alambiquées et loin de se résumer au désir superflu. Pour son esprit charitable n’existait-il peut-être tout simplement pas de flirt ? Quoi qu’il en fût, même s’il ne s’agissait pas de ça, Léon peinait à véritablement réfuter ou accepter, parce qu’il peinait à mettre une intention sur ce qui lui suggérait cet air d’insouciance charnue. Il ne savait manifestement même pas ce qu’il faisait là. Ou plutôt, c’était quelque chose qu’il ne s’avouait pas encore et qui soulevait toute la vase de son cerveau. Octave observa avec fascination la dureté du visage qu’un vieux rasage commençait à bleuir. Un plaisir inconnu l’avait touché et troublé, en rien semblable à ce qu’il avait dû éprouver tout seul ou avec quelqu’un d’autre, quelqu’un de familier. C’était-il seulement déjà fait surprendre par ses intentions ou, selon la perspective habituelle, avait-il reconnu l’envie sans jamais s’aventurer à ce qui aurait pu l’effrayer ou le confondre ? Sauf avec Heather… Non, le flirt, ce n’était rien comparé à ce qu’il devait ruminer. Il aurait pu réfléchir un instant, concéder qu’il flirtait peut-être bien d’un air de malice que l’on allouait à une belle et douce créature, puis contenter avec consentement le feu concupiscent, l’exaltation mystérieuse provoquée par un peu de charme irrésistible et gracieux. Le flirt, ce n’était pas compliqué, ça n’engageait qu’un sentiment superficiel d’attirance immédiate, semblable à la béatitude éprouvée face à ce qui satisfaisait le goût pour la beauté ou l’envoûtement. Mais il était vraisemblable que dans un monde où l’affection se négociait difficilement et se perdait facilement, Léon ne pouvait pas envisager avec légèreté les intentions qu’il nourrissait, surtout lorsque son luxe cessait d’être la satisfaction d’un manque. Dans les méandres de son désordre, tout devait être beaucoup plus substantiel que le désir, auquel il n’avait même pas songé. Si tout n’avait pas été aussi filandreux, une moindre ambition aurait suffi, mais de fait, cet assouvissement de caresses insouciantes ne pouvait être une fin en soi, enveloppé dans un mystère sordide qui fronçait les sourcils et faisait presque honte. Et tout ça n’aurait surtout jamais su se fondre par la suite dans tout autre délice qui, telle une cime embrumée au-delà d’un col menaçant, promettait d’être un jour le sommet réel de sa périlleuse aventure avec Octave. Pour l’instant, il se contenterait de cette incendiaire timidité paralysante. Ce n’était pas du flirt… et la négation était sa bonne réponse, mais parce la portée échappait à ce simple mot, la question méritait son silence gêné, englué dans un éventuel regret.

Léon se redressa sous le regard indulgent du bibliothécaire, dont la main avait prétexté la pente soudain bien trop abrupte de son ventre pour glisser et choir au sol dans l’indifférence. Elle était restée pour ne pas marquer son propre recul ni sous-entendre une honte quelconque, mais Octave éprouvait un vague embarras à soigner un corps qui l’avait abandonné pour mieux réfléchir. Leur caresse définitivement rompue, il regarda l’étudiant sans crainte, le reflet de sa factice moquerie s’étant estompée à l’ombre des yeux clos. La réponse qu’il attendait, à défaut d’être claire, devait avoir au moins le mérite d’être sérieuse et s’y présenter avec l’insouciance aux lèvres ne lui semblait pas être une bonne introduction. Le geste semblait cependant avoir devancé les intentions car quoi que déterminé, Léon fut incapable de clarifier ce qui avait pris tant d’énergie et de temps à maturer. La tête appuyée sur son bras replié, Octave prenait l’air intéressé de celui qui n’attendait rien en particulier. Lorsque l’attention de l’étudiant se fit ravir, il lui facilita instinctivement la tâche en relevant légèrement le menton et révéla, au bord de l’ostentation, la courbe de son cou, puis pencha le front et ouvrit grand ses yeux à l’émeraude prononcée pour offrir les profondeurs de ses béryls à l’attention chavirante de Léon. Etait-ce une autre épreuve, semblable à celle que Léon s’était obligé à subir en retirant ses mains embarrassées pour ne plus éprouver ce malaise cuisant ? L’observait-il avec le prisme nouveau de sa réflexion, guettant ce que les aléas de son esprit avaient bien pu changer à sa perception, ou se plongeant davantage encore dans la contradiction du corps et des désirs ? Son agitation l’indisposait en de multiples soupirs agacés, mais Octave ne disait toujours rien, alors qu’il aurait pu lui faciliter la tâche, et prétendre qu’il s’était agi d’une énième tromperie pour le voir rougir une fois de plus. Mais il ne le faisait pas, compatissant pour le trouble subi, sans ressentir celui qu’il aurait peut-être dû éprouver, se contentant d’être suspendu aux lèvres étudiantes dans son éternelle réserve mutique à l’air indolent. Et de toute façon il aurait fallu abréger les souffrances bien plus tôt pour sembler véritablement désintéressé. Cependant, Léon ne remarquait rien. Il ne remarquait pas cette constante patience qui abreuvait toutes ses introspections, humeurs et caprices, et qui attendait qu’il parle. Pourvu qu’il parle.

« En fait, j’en sais rien. Est-ce que je flirt avec un homme ? »

Demanda-t-il en sombrant au sol, comme vaincu par son incapacité à décider ce qu’il voulait ou ne voulait pas, puis sur la réalité qu’avait engendré son geste. Est-ce cela se réduisait à cela ? Très certainement. Ce serait mentir que de prétendre pouvoir s’abstraire du genre. Mais pour Léon, qui cherchait en tout et partout le reflet de la présence féminine inatteignable qu’avait été sa mère, cette situation ne devait pas faire sens. Si courtiser la féminité ne l’impressionnait pas pour toutes les connaissances acquises du genre opposé, se trouver une affection pour un homme avait tout de même dû porter son gage inconscient d’aisance. Des hommes, il n’attendait rien, ne cherchait pas à combler par leur présence un vide insatiable, ne pensait pas à couver leur épiderme pour consoler sa solitude ; sa considération à leur égard n’était pas pathologique. Alors que le désir était si accessible et naturellement donné ou repris aux unes pour le meilleur ou pour le pire, les autres suscitaient autant de tourmente et de honte que de facilités.

« Je n'en ai strictement aucune idée... ça y ressemble, tu trouves ? »

Non, ça n’y ressemblait pas. Octave avait néanmoins l’intime conviction que malgré le mot mal employé, justement par disposition pour une sensibilité peu préparée, tous deux parlaient de la même chose, comme lorsque l’on substituait un mot par un autre pour le rendre plus acceptable. Est-ce que ça ressemblait à cette autre chose ? Oui, peut-être, un peu. De la même façon qu’un bourgeon ressemblait à un autre et qu’on l’espérait être les prémices de l’inconnu inusité, plutôt qu’une branche morte qui pourrirait avant les autres. C’aurait d’ailleurs pu rester à l’état de bourgeon encore longtemps, puis mourir sans jamais avoir éclos, si Octave n’avait pas demandé la finalité de sa métamorphose. Léon aurait tenu sa main jusqu’à ce que le froid, le sommeil ou l’heure trop tardive ne les pousse à mettre en parenthèse tout ce qui avait bien pu se produire entre eux. Ils seraient redevenus Holbrey et Schepper, leurs mains les brûlant parfois de recommencer, sans que jamais cela n’arrive parce que cette parenthèse n’existait pas dans leur réalité respective, celle qui les liait aux autres.

« Je suis sûr que ça te fait sourire, voir que cela t’amuse, n'est-ce-pas ? Tenter les gens.  Leurs corps. Leurs esprits. Voir s’ils répondent à tes attentions, les provoquer... est-ce-que c'est un jeu pour toi ? Est-ce que tu joues avec moi Octave ? Est-ce que quand tu disais que je te plaisais... c'était pour me calmer, dans le bar ? »

Tiens donc, il lui en voulait à ce point d’avoir provoqué le choc des mots inconnus ? A ne pas pouvoir se décider, il préférait de son propre chef chercher la plaisanterie qui aurait pu le dédouaner de ne pas avoir à réfléchir davantage ? Tenter ? Non. Les connaître. Brutalement peut-être, à couvert d’insolence. Raison pour laquelle il n’y avait pas de déception dans le cas d’un refus, ni de jugement ou de moquerie. S’il avait véritablement voulu se moquer ou tenter l’étudiant, Octave aurait volontairement teinté sa prétention d’une insinuation à la honte - Léon, tu n’arrives pas avoir de femmes, alors tu te rabats sur les hommes maintenant ? - ou l’aurait défié sans un mot, plongeant sa main dans un creux sombre, choyant l’épiderme tendre dont Léon n’aurait même pas soupçonné le plaisir lascif. Et le seul refuge à cela aurait été la défense. Mais Léon avait-il besoin de se défendre en ces circonstances d’autre chose que de ses propres antisens ? Octave répondit sans grande hésitation un « Non » franc et paisible, faisant mine de ne pas voir la provocation avec laquelle l’étudiant le poussait à l’indignation. Il répéta :

« Non, pas du tout. »

Alors que des doigts se mirent à cheminer le long de son bras jusqu’à enlacer à nouveau leurs jumelles. Tentative pour lui donner l’impulsion de l’aveu agréable ? Octave n’avait en réalité pas tout à fait répondu à la question posée, car en ce sens-là, rien ne pouvait s’avérer très convaincant. Sa déclaration avait effectivement été un semblant de théâtre, il ne le niait pas. Cependant, connaissant son caractère, la révélation qui importait le plus aux yeux d’Octave n’était pas de savoir s’il avait dit quelque chose pour apaiser Léon, mais s’il avait été sincère. En cela, la réponse était oui. Est-ce qu’il calculait et manipulait ? Oui, bien entendu. L’avait-il fait à mal et sans égard pour la franchise ? Non, certainement pas. Octave s’apprêta à soupirer, mais le souffle resta coincé dans sa gorge et il manqua un battement alors que ses yeux se baissaient à la rencontre de l’étrange broderie de leurs mains. Cette fois, il éprouva la cajolerie comme l’épreuve du désir et une tentative d’apaiser la honte. Il serra un peu les doigts entre les siens, appelant à une providence moins cruelle.

« Est-ce que quand tu réponds à mes caresses, c'est juste pour confirmer une hypothèse, celle que ce pauvre étudiant en manque d'affection ne se met à flirter avec le premier qui veut bien lui accorder un peu d'attention ? C'est cette impression que je te donne ? Celle de me raccrocher à n'importe qui ? »

Il releva ses yeux, répondant à la question peu flatteuse à son égard qu’il espérait justement ne pas être n’importe qui. Tout cela sans ouvrir la bouche. Léon hésitait-il de confirmer son affection parce qu’il craignait encore de voir Octave s’échapper ? Sinon, pourquoi lui rappeler toutes les raisons qui pouvaient rendre ses intentions volages, quelles furent amicales ou charnelles. A cela, il resta silencieux, parce que c’était vrai et qu’il se préservait de l’inconstance. Mais il ne répondit pas parce qu’il savait que Léon ne voulait pas de confirmation ; qu’il tirait de cet instant une étoile frissonnante, alors que tout était entaché de souffrance et de désespoir, qu’un homme avait déjà partagé toutes les chambres d’Heather, et qu’il ne resterait rien de son puit d’espoir s’il découvrait un seul indice d’indifférence insouciante.

« Après tout, je pourrais même te retourner la question, Octave. Flirt-tu avec moi ? Joues-tu ? Et si c'est le cas... qu'espères tu gagner ? »

Bon, c’était finalement à lui d’être le décisionnaire ? Comment accepter ce rôle avec quelqu’un qui se laisserait probablement faire, si on parvenait à le convaincre – ce qui promettait de ne pas être très compliqué, à condition d’employer le bon apitoiement. Ce qui était sûr cependant, c’était que Léon ne voulait pas vraiment prendre le risque d’assumer convenablement les aléas qu’il apportait à tout cela. C’était à Octave de répondre quelque chose ; quelque chose qui ne devait pas être négatif, au risque de suggérer que tout ça n’était effectivement qu’un jeu, qu’il savait Léon trop versatile pour s’aventurer au-delà de ce que sa prudence saurait supporter. Sinon, en quel honneur le flirt et le jeu se seraient retrouvés aussi proches l’un de l’autre ? Octave. Flirt-tu avec moi ? Joues-tu ?  Il y avait une différence entre parler de flirt avec récréation et suggérer que le flirt en était une. Octave… est-ce que tu es aussi volage que moi ? Me tortures-tu comme je le fais avec les autres, pour combler un vide ? Le vide du jeu ? Est-ce que tu m’apprécies juste parce que tu sais que c’est réciproque ? Et finalement, pouvons-nous nous faire confiance ? La main de l’étudiant brouilla sa vue et Octave ferma lentement les yeux, se sentant pris au piège. Le paraître… il était celui pour qui rien n’avait d’importance, qui n’hésitait pas à confondre dans le dos de Roméo sa Juliette, puis ravissait Roméo lui-même par caprice, et le lendemain plus rien n’avait d’importance, parce que son feu était éteint, ses reins repus et son amour-propre apaisé par le désespoir de ceux qu’il avait trompé dans leur désir d’avoir plus que de la négligence. Et toi alors, Léon, aurais-tu flirté si je n’avais rien dit ? Est-ce que tu me touches le visage que parce que tu sais que je n’en ferai rien ? Parce que je t’ai dit que je t’appréciais, parce que je semble tout prendre à la légère ? Est-ce que tu me toucherais si j’étais plus timide, si j’étais moins sûr de moi, si je ne passais pas mon temps à te tenter ? Est-ce que tu continues que parce que tu sais que je ne te repousserai pas et en fait… tentes-tu quelque chose que pour cette raison ? Pour éprouver la réciprocité que tu chéris tant ? Est-ce que tu m’apprécies parce que c’est facile et gratifiant ?

« Je te l'ai déjà dit, je crois. Tu me fascines. Je t'apprécie. »

Oui, mais est-ce que tu m’apprécies comme on apprécie une œuvre d’art et est-ce que tu me touches comme un visiteur qui peut enfin longer la courbe de Vénus dans un musée ? Ou est-ce que tu m’apprécies au point d’en être saisi par tous tes sens et est-ce que tu mes touches pour satisfaire une brûlure que lorsque tu me rejoins et qui s’accroît lorsque l’on se quitte ?

Octave garda les yeux fermés et le visage traitement détendu, sans pour autant être capable d’apprécier la nouvelle caresse. Maintenant, il réfléchissait et sans rancune gêne, il se repliait sur lui-même, fermait les portes et les fenêtres entre l’adolescent et lui, soufflait toutes les bougies parce que le soleil était levé et projetait de longues ombres de confusion. Un jeu ? Léon renchérit son intérêt pour mieux nier les conséquences, mais Octave pensait à ce jeu. La main l’abandonna et il dut revenir à la lumière, ses paupières se soulevant à peine sur le croissant lunaire de ses yeux. Il regardait le sol, pendant que Léon s’agitant à ses côtés, partageant la responsabilité de leur flirt sur celui qui semblait le plus avisé. Un jeu. Il ne venait pas à l’esprit de l’étudiant que cette tranquillité et confiance venaient non pas du caractère nonchalant du bibliothécaire, mais de ce qu’il y avait de plus vulnérable en lui et que si la colère devait resurgir, elle allait s’insinuer par cette-même porte d’insouciance qui semblait être pourtant si solide. Le jeu n’était-il pas caractérisé par le désintéressement ? C’était ce qu’il lui reprochait ? Octave dut contempler avec un étonnement confus Léon retirer ses vêtements. Les cicatrices de son dos attirèrent son attention instinctivement, comme toute irrégularité naturelle, sans qu’il ne parvienne à y rattacher une quelconque impression. Une pareille crevasse sur un si jeune corps était difficilement concevable et son esprit y buttait en dissociant complètement la douleur et la souffrance, la cicatrice étant là telle une curieuse œuvre de la nature. A l’instant où Léon se retourna, choisissant l’extrémité absurde pour dédramatiser leur non-flirt, Octave comprit que l’éphémère vision de cette imperfection avait suffi à l’obséder bien plus que le reste de son corps nu. Il eut juste le temps de se dire que ce déshabillement était au flirt ce qu’une planète était au bol de soupe, avant que Léon ne plonge dans le vide métaphorique. Fallait-il en définitive retenir que Léon ne pouvait pas répondre à la question parce qu’il ne savait tout simplement pas flirter ?

« Alors, tu viens ? Ou bien tu as eu ce que tu voulais, et le jeu ne t'amuses plus ? »

Octave laissa ses yeux flirter avec le plafond, avisant ces interminables questions qui se succédaient comme si aucune d’elle ne voulait vraiment qu’il y réponde, ou que la finalité de l’une trouvait une profondeur encore plus importante dans la seconde, sans fin. Il laissa le flot sans réponses, préférant dégager l’essentiel plutôt que de s’attarder sur chaque point et se laisser perdre dans d’interminables justifications. Il songea plutôt au jeu. Parce que si le flirt n’était que l’une des nombreuses manifestations du jeu, Léon pouvait peiner à y répondre parce qu’il était incapable de jouer. Tout était pour lui d’une importance essentielle lorsqu’il s’agissait de ses attachements et selon cette simple perspective, Octave pouvait se targuer de ne pas être n’importe qui. D’en haut, il paraissait bien petit, l’insolent étudiant, perdu dans une immensité d’azur tendre et ondoyant. Le problème n’était pas que Léon puisse s’attacher à la première personne venue, mais qu’Octave puisse-t’en abuser en voulant se satisfaire d’une attention flatteuse.

« Je te plais, alors ? »
Octave secoua de la tête et lança du haut de son piédestal :
« J’ai déjà répondu à toutes ces questions. J’ai même promis de ne pas me répéter. » Il songea un instant, préféra la distance et ne plongea pas pour laisser à Léon le soin de rougir ou de ne pas le croire en ne voyant de son visage qu’un point blanc moucheté de safre. « Tu as du potentiel, mais tu ne connais pas encore ta valeur. Tu es solide et tu as du courage, pour les autres et pour toi-même. Malgré tout ton sens du drame, tu es resté gentil, compatissant et bienveillant. Tu es intelligent et tu sais te relever malgré tout, même si tu as l’impression que ce n’est pas le cas. Tu es d’une franchise désarmante et agréable, je trouve ça très touchant. J’aime que tu sois timide et insolent en même temps. Tu ne fais pas toujours les choses bien, mais tu es dévoué et passionné dans ce que tu fais. J’aime comme tu brûles vite, j’aime la façon dont tu te trompes : avec sentiments. Comme tu es plein de contradictions et en même temps d’exaltations insatiables. J’aime comme tu es indiciblement doux, généreusement affectueux, dans ton corps et ton cœur, sans tristesse ni malice, sans ironie et surtout sans honte. » Il était intarissable, mais au fond ces qualités-là n’avaient aucune valeur sans quelqu’un pour les apprécier, alors Octave fit volte-face : « Ca me donne envie de te protéger. J’aime cette transparence, elle m’oblige à être pareil. J’aime tes embarras, parce que ça me donne envie d’être un peu plus courageux que tu ne l’es. J’aime comme tu es malheureux avec excès, j’en suis incapable. J’aime comme tu aimes Heather : maladroitement, mais avec vérité. Tu essayes de faire les choses bien et je trouve ça admirable. J’aime que tu sois confus et ne comprennes pas toujours ce que je te dis ou ce qui t’arrive, j’ai l’impression de retrouver la candeur que je n’ai jamais eu et qui m’apaise chez les autres. J’aime que tu sois à toi tout seul la quintessence de certaines douceurs de la vie. »

Il sourit un peu, puis disparut du plongeoir. Heureusement pour lui, Léon ne l’intimidait pas et ce long aveu eut la simplicité d’une vérité dont on n’avait pas honte. Plutôt que de sauter, Octave décida de descendre les escaliers et ce faisant, il songea à ce jeu, cette légèreté. Ce flirt. L’étudiant avait tout amalgamé en ressassant les fois où il l’avait touché, mettant sur un pied d’égalité ses moqueries, ses méchancetés et ses sincérités, alors que la seule fois où tout n’avait effectivement été qu’un jeu, ce fut lorsqu’il avait glissé un doigt entre ses vêtements. De la provocation dominante qui l’avait fait efficacement trembler d’horreur, et qu’il identifiait maintenant à un semblant de flirt. Quel gâchis ! A supposer que ce fut un moyen facile pour servir son propos, Octave pensait que Léon était tout de même celui qui l’avait le plus troublé de caresses avec rien d’autre que la convoitise et la curiosité dans le regard. Etait-il si difficile pour lui de se rendre compte qu’Octave agissait sans l’ombre du désintéressement ? Léon aurait pu l’en accuser s’il avait fait preuve de diligence répétitive, mais il avait été patient. Il avait pris son temps, il s’était laissé frapper, disputer et insulter ; il avait essayé d’être délicat et attentif, s’adaptant aux demandes et travaillant les difficultés rencontrées. En tout temps, il avait pensé aux conséquences, essayant d’être à l’aise avec soi-même pour offrir à la confusion adolescente une alternative de tranquillité. Tant d’efforts au lieu de l’indifférence ! Résolu et accommodant, suffisamment désinvolte pour être libre sans injure, et toujours, inlassablement réfléchi. Avec tant d’intuition et d’abnégation, Léon s’imaginait-il vraiment que tout cela ne pouvait être qu’un vulgaire jeu dont la finalité était de forger l’intelligence d’Octave au détriment de sa sensibilité ? Il n’y avait rien d’intelligent dans tout ça. Rien du tout. Que du charme involontaire qui succombait à l’une ou l’autre faiblesse, sans jamais se retourner pour regarder et bien se rendre compte qu’il tenait entre ses mains un adolescent, qu’il avait obstinément arrêté d’appeler « adolescent », préférant le titre d’étudiant, bien moins engageant et dangereux pour sa lucidité que la marque juvénile d’un gamin amoureux de son amie d’enfance qu’un adulte était en train de corrompre pour lui faire commettre l’irréparable. Sa facilité ne provenait que de sa capacité à assumer ses vices, mais Léon finirait encore plus confus que de coutume à faire ce qui ne lui ressemblait pas pour quelqu’un qu’il provoquait tout en se laissant défier. Pourtant, son intérêt n’était pas malsain. Il l’aurait probablement été si Octave avait été ignorant du problème, mais il savait parfaitement qu’il dominait cette situation plus que Léon et qu’il était capable d’arriver à n’importe quelle fin en le dépravant un peu. Sauf qu’il ne le voulait pas. Il avait horreur de cette sensation, cette impression de commettre un acte horrible sans comprendre à quel point il en était responsable ni à quel point il devait en être responsable.

Ses pieds touchèrent enfin le carrelage après la longue descente du plongeoir et il longea la piscine pour rejoindre l’angle où il serait le plus proche de Léon. Il savait ce qu’il faisait. Il savait d’où venait le léger trouble : ses tentatives, sans en avoir l’air, sans se l’admettre, de plaire. Plaire à quelqu’un de trop intimidé et indécis pour se défendre vraiment. Voilà ce qu’il faisait, voilà ce qu’il était, un homme sournois et sans cœur, rusé, qui disait à un jeune homme ce qu’il avait envie d’entendre, lui disait ce qui allait le faire rougir. Un homme qui avait songé à se dédouaner si Léon avouait avoir flirté, parce qu’alors il ne serait pas le seul à être volage. Si Léon pouvait négliger Heather au profit du bibliothécaire l’espace d’une soirée, l’inverse était alors véniel. Et même si ce n’était pas vrai, même s’il ne se sentait pas coupable, il savait néanmoins que l’étudiant allait en souffrir.

« Tu m’excusera, je ne me jette pas à l’eau, je préfère m’y glisser. » dit-il en filant la métaphore, qu’il concrétisa en frisant la surface de l’eau sans se déshabiller. Eternelle prudence, calcul infatigable, jugement de caractère et de situation avant tout. D’une nage lente, il s’approcha de Léon dont le visage se pommelait et profita de leur proximité pour découvrir à quel point son désir de plaire à cette douce jeunesse lui importait plus que le reste. A quel point se tétanisait-il en s’approchant, a quel point voulait-il que Léon l’apprécie, comme on espérait l’affection des gens dont on respectait le caractère ? Octave était capable d’admirer sans aimer et d’aimer sans admirer, mais parfois ces notions se conjuraient en une seule, intraitable. « Ce n’est pas un jeu. » Répondit-il finalement à l’inquiétude, ne sachant encore s’il venait d’alléger le cœur de Léon ou de l’alourdir définitivement. Parce qu’ils étaient proches, sa voix, ne cherchant plus à émouvoir l’air de la piscine, avait gagné en douceur paisible. Il ne souriait pas, contredisant instinctivement l’accusation du plaisir qu’il tirait de toute cette prétendue comédie. « S’il y a bien quelque chose que je cherche à confirmer en répondant à tes caresses, c’est l’absence de dégoût en toi. » Dit-il avec une timidité qu’il ne chercha pas à dissimuler, regardant à travers la surface miroitante le corps de Léon qu’il ne pouvait pas vraiment toucher sous peine de couler. « Cette curiosité, c’est parce que j’aurais aimé que ce soit le cas. Parce que j’essaye de te plaire sans m’en rendre compte et que j’aurais aimé que ce soit pour cette raison que tu me touches. » Octave sourit faiblement, se déroba et regarda la longue étendue d’eau qui semblait infinie à cette hauteur et s’évaporait en de chaudes volutes de vapeur. « J’aurais aimé que tu flirtes, mais je ne crois pas le vouloir pour les bonnes raisons, ni que ce soit très raisonnable. » Ca sonnait très sage et adulte : tout ce qui avait exaspéré Léon dans leur discussion lorsqu’Octave avait passé son temps à le mettre en garde. « Mais j’en ai quand même envie. » Conclut-il pour mettre à jour son dilemme. « La seule chose que j'ai à y gagner, c'est ton respect. C'est ce que je veux. Ton respect et ta considération. »

Il voulut adresser un regard à l’étudiant pour affronter sa réaction, mais une douleur le saisit au talon, l’obligeant à tendre les muscles de la jambe endolorie. Son visage grimaça légèrement et les battements de ses bras se firent plus rapides pour compenser l’inconvénient. « Une crampe. » Informa-t-il brièvement et après quelques contorsions laborieuses, Octave donna un unique coup de brasse et fondit délicatement sur les épaules de Léon en s’excusant. Son bras droit se lova autour de la nuque vigoureuse et son flanc trouva le confort du buste sculpté, tandis qu’il s’évertuait à soulager la douleur avec de multiples étirements. C’était un leurre. Et bientôt Octave releva lentement son visage alangui et mesura en triomphe son franc enlacement, la chaleur que leurs corps créaient en se serrant, les lourds et longs mouvements que Léon devait faire pour compenser son immobilité relative et qui flattaient la chair, dans un mouvement infiniment agréable, là où leurs êtres se touchaient. Oh, il ne leur souhaitait pas de couler, alors il aidait l’étudiant à les maintenir à la surface, se laissant néanmoins suffisamment faire pour abandonner son bras assoupi sur les puissantes épaules. Il regarda sa bouche offerte, mesura la courbe des lèvres et remonta jusqu’à l’éclat métallique des yeux gris.

« Tu vois, le flirt peut être déloyal, mais ce n’est pas un jeu, c’est sérieux. A la limite, c’est un jeu pour traiter des choses sérieuses de façon agréable. Tout le monde te dit que c'est superficiel, mais je crois que flirter peut-être dangereux. Ca dévoile une intention. Un désir. » Murmura-t-il contre la bouche condamnée à subir son souffle, alanguissant toute son allure sur l’étudiant, dont il éprouva le galbe avec une complaisance mielleuse. Cette faiblesse était agréable et il s’y abandonnait volontiers. « C’est ça, le flirt. C’est courtiser. Parfois ça peut se réduire à un regard… » continua-t-il à illustrer son explication en plongeant ses yeux dans ceux de Léon. « Un regard, si on comprend les règles et les enjeux, qu’on ne peut pas soutenir assez longtemps, mais qu’on doit subir pour découvrir pourquoi on en est incapable. » Ils avaient peut-être déjà dépassé ce stade, mais Octave était certain de parvenir à troubler ne serait-ce qu’un peu ces joues redevenues pâles. « Parfois, c’est toucher quelqu’un pour se montrer prévenant et délicat. Pour créer de l’intimité. » Dit-il en posant sa main demeurée libre sur le torse étudiant avec toute l’élégance dont il était capable. « Et parfois, c’est se rendre vulnérable, consciemment ou non, pour séduire l’autre… » Octave se hissa légèrement sur le corps sinueux de l’étudiant en une lente et bouleversante caresse nervale, se maudissant de ne pas être resté sur le bord inoffensif de la piscine, là où il n’y avait rien à tripoter. « Tu ne flirtais pas mon cher, tu me provoquais à pousser le vice. Te voilà récompensé. » Susurra-t-il avant de pencher la tête sur le côté, sondant le beau visage bleuté tel un topaze de Léon, et s’enquit avec une pointe d’humour : « Ou bien tu espérais autre chose ? »

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rita phunk
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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Lun 6 Aoû 2018 - 23:05



D'en bas, Léon ne percevait que la silhouette de l'adulte, étant privé de toute les mimiques qu'Octave aurait pu faire glisser sur son visage. Cette distance le frustrait presque, alors même qu'il avait plongé pour essayer d'échapper à l'attraction qu'il avait bien du mal à expliquer, celle qui le poussait à regarder le bibliothécaire avec une attention toute particulière, tellement prononcée et fréquente qu'il en venait à pouvoir imaginer les traits de ce dernier, même d'aussi loin. Souriait-il, comme il en avait presque senti l'esquisse moqueuse lorsqu'un peu plus tôt, il avait nié l'évidence d'un flirt juste avant que ses joues ne se peignent d'un rouge accusateur ? Fronçait-il les sourcils, se demandant pourquoi l'adolescent avait plongé, imposant une distance là où il n'y avait eu qu'une succession de rapprochements ? A quoi pensait-il, alors que l'audace de Léon venait l'accabler d'une multitude de questions sans qu'il ne laisse assez de silence pour qu'Octave ne puisse s'engouffrer dans une accalmie pour lui répondre ? Et puis, il était loin. Et Léon se rendait compte qu'il avait peut-être commis une erreur. Peut-être que cette nouvelle bulle d'intimité, il venait de la crever en se laissant tomber, chutant du perchoir ou il y avait eu cette tendresse, ces enlacements répétitifs, ces frissons difficilement explicables... Peut-être qu'à présent séparés de plusieurs mètres, Octave ne ressentait plus ce trouble et souhaitait donc ne pas le voir se reproduire. Alors que Léon comprenait avec un temps de retard que la promiscuité lui manquait, un sentiment d’angoisse gonfla dans sa poitrine à l'idée que le bibliothécaire ne ressente pas la même chose. Mais qu'attendait-il d'Octave, au juste ? Cela l'avait agacé, un peu plus tôt, de constater cette envie d'être aussi proche, de voir ses mains ne pas réussirent à stopper leurs gestes, retournant à l'assaut de la peau frissonnante alors même qu'il avait dit un peu plus tôt de pas flirter. Et maintenant ? Plusieurs mètres ne semblaient pas avoir fait disparaître l'envie de recommencer - pire, Léon avait l'impression que cela l'avait exacerbée, à l'image de la privation alimentant l'envie, du froid appelant la chaleur, - et il regardait vers le haut, le cou tendu jusqu'à ce que cela soit presque douloureux, attendant qu'il ne daigne sauter du plongeoir et ne se rapproche à nouveau. Ce qui lui avait semblé être nécessaire pour réfléchir convenablement lui apparaissait comme risiblement inefficace, tentative infructueuse puisque ses mains, qui s'agitaient dans l'eau pour le maintenir à la surface, semblaient également s'alanguir de caresses non terminées. Et le doute ne cessait de grossir et ainsi en apesanteur dans l'eau Léon, se sentait pourtant comme alourdi par le poids de l'erreur, contemplant l'Octave inatteignable le surplombant de plusieurs mètres, réalisant qu'il s'était volontairement ôté la possibilité de toucher un être aussi inaccessible, alors même que ce dernier l'avait laissé faire tout au long de la soirée, véritable statue offerte à la contemplation, qu'il avait caressé en toute impunité sans réaliser la potentielle exception qu'Octave lui avait offerte. Il se mordit les lèvres, fixant avec frustration le visage du bibliothécaire, la respiration rendue courte par l'expectative. Peut-être devrait-il sortir de l'eau pour remonter ? Cela dit, il lui restait encore assez d'amour propre pour convenir que ce geste aurait eu le goût délicieux pour le bibliothécaire de la victoire écrasante, aussi se maudit-il intérieurement en battant des pieds, rageant en silence de la position de faiblesse dans laquelle il s'était lui même mis.  Quand la voix creva enfin l'athmosphère, Léon était à deux doigts de reprendre la parole, récupérant sa question bien trop audacieuse afin de l'envelopper d'autres, moins importantes, mais peu importait, plutôt que ce silence bien trop lourd pour l'étudiant perdu.

__ J’ai déjà répondu à toutes ces questions,commença-t-il alors que Léon regardait toujours vers le haut, gardant les lèvres résolument closes alors qu'il brûlait de préciser à quel point il avait besoin, parfois, qu'on ne lui répète certaines choses jusqu'à ce que le couplet ne devienne un refrain, se répétant assez dans la mélodie pour qu'il le comprenne et l'accepte, jusqu'à pouvoir le fredonner seul et se l'approprier avec l'éclat de la certitude. Immobile, il écoutait les compliments à la manière d'un étranger, ayant du mal à se convaincre qu'Octave parlait bien de lui tout en se reconnaissant pourtant dans les imperfections décrites. Le bibliothécaire était sincère, et c'était assez désarmant et franc pour toucher la cible, bien que cette dernière soit bien décidée à ne se laisser convaincre par aucune flèches figées en plein coeur. Et pourtant, Octave maniait ses défauts en les couplant à des presque qualités, assemblant le tout avec assez de tendresse pour que le tableau dépeint ne prenne naissance dans l'esprit confus de l'adolescent, lequel se demanda à quel moment il avait pu louper que les regards et attentions du bibliothécaire envers sa personne ne l'avait couvé. Léon avait toujours su qu'Octave lisait en lui comme dans un livre ouvert. Mais ce qu'il avait été loin de saisir, c'était qu'il en appréciait la lecture, du moins assez pour dresser un portrait animé d'une telle douceur et d'une justesse assez poignante pour l'émouvoir. Pendu aux lèvres d'Octave, à plusieurs mètres de lui, Léon ressentie la caresse de ses mots avec bien plus de netteté que les doigts ne l'avaient effleurés un peu plus tôt, et l'attention le toucha assez pour le rendre complètement muet, suspendu à la tendresse déployée sur son âme comme un assoiffé s'accrocherait à la bouteille d'eau tendue. Et alors qu'il tendait toujours à chercher un moyen de ne pas croire qu'on l'appréciait, il se surprit à espérer que le discours était vrai, les compliments sincères, l'affection réelle. [...] Tu es d’une franchise désarmante et agréable, je trouve ça très touchant. J’aime que tu sois timide et insolent en même temps, poursuivit-il alors que le jeune préfet penchait la tête, fixant toujours là où il imaginait les yeux émeraude le regardant en retour. Si la distance permettait à l'adolescent de rougir sans avoir à se préoccuper de se faire épier, l'incapacité à sonder les traits de l'adulte le rongeait presque. Il aurait aimé pouvoir vérifier dans l'éclat de l'iris l'absence de moqueries, dans la commissure des lèvres s'étirant la potentielle douceur de celui qui complimente pour ravir les sentiments de l'autre mais qui, néanmoins, pense chacun des mots, dans l'inclinaison de la tête la sincérité de celui parlant à coeur ouvert, épiant les réactions de l'autre en biais, afin de savoir s'il composait de façon juste. La distance physique le gênait, alors même que les mots semblaient le rapprocher du bibliothécaire, lui qui avait mis tant de barrières autour de sa personne. [...] J’aime comme tu brûles vite, j’aime la façon dont tu te trompes : avec sentiments. Comme tu es plein de contradictions et en même temps d’exaltations insatiables. J’aime comme tu es indiciblement doux, généreusement affectueux, dans ton corps et ton cœur, sans tristesse ni malice, sans ironie et surtout sans honte, Alors son impulsivité devenait franchise ? Octave, qui avait tant attisé ses emportements, aimait donc cette part de sa personnalité ? Celle qui avait dirigé son poing alors qu'il avait cherché à le faire exploser, celle qui avait fait couler les larmes lorsqu’il avait appuyé avec trop de force sur la corde de sa sensibilité, celle qui l'avait figé sur place lorsqu'il avait brandit un "tu me plais" alors que Léon le poussait à partir... cette perpétuelle indécision, elle ne l'avait pas fait fuire, mais rester ? Ces revirements de situation, ces contradictions, cette façon de tout prendre à coeur... ne lui donnait pas envie de partir ?  Ca me donne envie de te protéger, dit-il, alors que le coeur de Léon se serrait brutalement. A vrai dire ? Il détestait que l'on le considère comme trop faible pour se protéger seul, mais dans la bouche d'Octave, cela ne sonnait tellement pas comme une insulte ou un aveux de faiblesse. Cela transcendait cela, un peu comme d'une affection sincère donnant envie de protéger non pas celui à terre mais ne souhaitant pas se relever, mais plutôt celui qui marche et courre, restant dans ses pas, juste de peur qu'il ne s'écroule mais n'espérant pas le voir tomber pour autant. Le bibliothécaire ne semblait pas l'accuser d'une quelconque faiblesse, bien au contraire, et l'envie de protéger ressemblait plus à un filet prêt à empêcher la chute, comme la promesse d'être là sans pour autant prétendre que l'autre en avait réellement besoin. Et c'était touchant, imprévisiblement touchant, surtout lorsque Léon songeait à ce qui l'avait poussé à franchir la porte de la bibliothèque, ce soir là. Avait-il déjà compris que la main était là, prête à rattraper ? Non, plus que ça... que la main aurait été contente d'être saisie ? L'étudiant se sentait désarmé. C'était ça le problème, avec les portes qu'il avait mis autour de lui. Il y en avait tellement, et si peu de clés pour les ouvrir... était-ce juste, qu'Octave ne manie si bien les mots pour réussir à déverrouiller une à une les résistances ? Et que faire lorsque quelqu'un avançait sans mal dans le labyrinthe complexe sensé protéger son coeur de pareilles attaques, se moquant bien des défauts parce qu'ils étaient finalement essentiels aux qualités, ne demandait pas de changer mais plutôt évoluer, à son rythme ? Que faire lorsque quelqu'un semblait posséder toutes les clés et le plan, alors que vous ne pensiez en avoir donné ni l'un, ni l'autre ? J’aime cette transparence, elle m’oblige à être pareil. J’aime tes embarras, parce que ça me donne envie d’être un peu plus courageux que tu ne l’es. Etre courageux à sa place ? Un sourire timide franchit les lèvres de Léon, qui songeait que son seul embarras était la proximité inexpliquée entre eux, se demandant si le courage abordé n'était-il pas celui de la persévérance du bibliothécaire, qui semblait mettre de côté sa difficulté à parler des autres pour venir conforter l'adolescent afin de récolter... de récolter quoi ? Octave était en train de lui dire qu'il l'appréciait, et le but de cela était donc... quoi au juste ? Le rouge reprit ses droits, le brasier enflamma les joues de l'adolescent, alors que les "j'aime" pleuvaient sur sa personnalité, à la manière d'une longue ode témoignant de l'observation d'Octave envers son caractère, de l'acceptation de ses défauts témoignant d'une affection sincère dont Léon, aveuglé par ses incertitudes, n'avait pas saisi une seule des nuances jusqu'à ce que l'adulte ne soit aussi implicite qu'il l'était en ce moment. Alors, il rougissait. Rougissait de cette attention qu'il n'avait pas su lire, de cette affection qui s'enracinait de plus en plus, de son insolence qui avait été jusqu'à obliger l'adulte à lui livrer un tel discours. Oh, bien sûr, il y avait encore du doute. Mais les phrases d'Octave tenaient pour l'instant l'insidieuse peur de voir tout cela être moquerie dans un coin reculé de son cerveau. Il rougissait. Par anticipation à ce qui semblait grandir entre eux. Il rougissait pour le portrait dressé. Pour la douceur qui en transpirait. Pour l'affection qui semblait en découlait. Pour les promesses, aussi. C'était sûrement un peu irréaliste, parce qu'Octave savait si bien manier les mots qu'il en faisait des armes aiguisés et des pansements réconfortants. Mais il touchait juste, il touchait Léon. J’aime comme tu es malheureux avec excès, j’en suis incapable. Il en était incapable ? Ca, Léon n'en était pas sûr, mais il s'était trop distillé dans les mots qu'il avait du mal à se sortir de sa torpeur pour venir souligner son désaccord. Parce que si le vert-et-argent se savait parfois éprouver ses sentiments à l'excès, Octave semblait lui malheureux de tout mais résigné à vivre avec, ce qui tout en étant peut-être moins théâtrale, était d'autant plus touchant. Cela avait d'ailleurs motivé la curiosité de l'adolescent à l'extrême à chaque fois que l'armure s'était fendue, à chaque fois que le masque avait glissé et que la faille était apparue. Et Léon savait qu'il était désormais capable de voir cette fragilité avec beaucoup plus de facilité, comme si à mesure que leurs connaissances mutuelles grandissaient Octave était moins soigné à remettre correctement la façade qu'il offrait au public, ou bien était-ce Léon qui savait où regarder, dans le plissement des yeux et l'éclat incandescent qui se voilait parfois, lorsque le bibliothécaire quittait la conversation, flottant au dessus mais pris à des années de là, au côté de son étoile filante ou de son passé, dont Léon savait ne connaître encore presque rien mais dont il était curieux de tout. J’aime comme tu aimes Heather : maladroitement, mais avec vérité. L'amour maladroit. Bonne définition. Doux euphémisme... il ne savait pas comment définir sa relation avec la jeune femme, et si le qualificatif de vérité sonnait réellement bien les concernant tous les deux. Tant de non-dits, tant de silences pesant, de regards en coins, de révélations couchées sur le papier mais jamais envoyées, de déclarations de haine ou d'amour balancées comme des armes au moment les plus inopportuns. Tant de drama, finalement. Elle lui manquait, cependant. Pas l'attente qu'il avait d'elle, pas la potentielle Heather lui rendant ses sentiments, mais la Heather qui avait partagé sa vie durant sept années. Celle qui venait se blottir contre lui quand la journée avait été éprouvante, celle qui se moquait sans méchanceté, qui taquinait sans blesser, qui souriait alors qu'elle voulait pleurer, et pleurer alors qu'elle ne comprenait pas ses sentiments. Elle lui manquait. Qu'Octave réussisse à comprendre l'importance de son amie dans sa vie était la sincère marque d'une lecture attentive de sa personnalité. Et pour cet amour que le bibliothécaire décrivait comme maladroit, Léon était reconnaissant qu'on puisse le voir de la sorte. Heather faisait parti de sa vie et le portrait n'aurait pas été complet sans elle. Tu essayes de faire les choses bien et je trouve ça admirable. [...] J’aime que tu sois à toi tout seul la quintessence de certaines douceurs de la vie.

La voix retomba, le silence reprit ses droits et la seule note qui troublait le calme était celle du coeur du jeune homme, battant avec vivacité, comme rechargé par les phrases du bibliothécaire qui avait su redonner confiance, habillant ce qui avait ressemblé à de la faiblesse par de la franchise et la naïveté, incertaine et les doutes, par de l'honnêteté quelque peu candide. Les yeux orageux avaient repris leur teinte limpide, comme lavés par la tendresse, apaisés par la justesse qui avait su trouver sa place dans l'esprit confus. Il le suivit du regard, avide, le surveillant descendre pas à pas les marches, songeant qu'il était l'impulsivité plongeant dans la piscine là ou Octave était le calme, rejoignant l'eau avec la lenteur de la réflexion qui devait animer son esprit. La sagesse contre l'emportement, le calme contre la colère permanente, la douceur contre la violence, la provocation contre l'abattement. Tout n'avait été qu'opposition entre eux, sans jamais que cela ne les éloigne, les rapprochant même plus que Léon n'aurait pu l'imaginer. L'équilibre était tentant, tout comme l'adulte que le jeune homme observait maintenant en songeant qu'il avait été bien aveugle de ne pas accorder d'importance à ces petits détails dont il se nourrissait, presque par envie. Ou était-ce du désir ? Depuis combien de temps observait-il le bibliothécaire de la sorte ? Etait-ce juste durant cette soirée, ou bien certaines oeillades dans la bibliothèque s'étaient-elles montrées aussi fébriles ? Avait-ce débuté dans le bar, ou bien chez Octave, peut-être ? Y'avait-il eu un instant précis ou cela avait basculé, ou bien avait-ce toujours été là, de façon insidieuse, sans qu'il ne s'en rende compte jusqu'à temps que cela ne crève finalement les yeux ? L'homme se laissa glisser dans l'eau et le vert-et-argent, se moquant d'être discret - de toute façon, la seule personne qu'il avait réussi à tromper, c'était lui-même - s'attarda sur la chemise qui se plaquait à la peau tout aussi blanchâtre, aux mains fines qui s'agitaient dans une brasse élégante, à la courbe du cou qui se tendait pour maintenir sa bouche ourlée juste au dessus de la surface et à ses yeux, dans lesquels il savait avoir passé la majorité de son temps lors de leurs discussions. Il y avait un monde dans les yeux d'Octave Holbrey et la palette de vert s'y mélangeant semblait souvent animée d'une vie propre, comme ondoyant sous deux flux contraires, comme s'il était toujours en proie à des sentiments contradictoires, se bataillant entre ce qu'il pensait et ce qu'il pouvait dire, ce qu'il avait envie et ce qu'il s'autorisait à faire, ce qu'il ressentait et ce qu'il concédait à montrer de lui. Les couleurs n'étaient pas d'accord, passant de l'orageux aux tons plus clairs et dans l'archipel des courants contradictoires, Léon savait s'être perdu. Ce qui avait semblé être de la colère avait bien pu être de la passion, ce qui aurait pû être du désintérêt envers lui, un masque sensé protégé le bibliothécaire et ce qui aurait pu paraître comme un excès de confiance, un profond mal d'amour. Léon se perdit une nouvelle fois, non pas à regret mais avec envie, et c'est lorsqu'il reprit la parole d'une voix douce, presque dans un murmure, qu'il se rendit compte qu'il était là, tout près. Vraiment tout près. Au sens figuré comme au sens propre.

__   Ce n’est pas un jeu, expliqua-t-il. Léon battit des jambes, le visage figé, interdit. Non, cela n'en était pas un. Il commençait à comprendre la véracité de toute l'affection que semblait éprouver Octave, et cette intensité lui fit manquer une respiration. Non, cela n'était pas un jeu, mais Léon avait l'impression que tous deux avançaient leurs pions avec parcimonie, hésitant, cherchant à surprendre l'autre. La partie de ce non-jeu était en fait, exaltante. Mais le regard se fit bientôt trop intense, alors il détourna les yeux, happé par la peur de ce qu'il commençait à comprendre. Pas une angoisse viscérale qui tordait le ventre. Plutôt une appréhension qui ressemblait à celle de l'expectative, douloureuse, lorsque l'on espérait et attendait que quelque chose se produise tout en ayant peur une fois le moment venu. De l'inconnu, de l'autre, et surtout de nous même. Désirait-il, ne désirait-il pas. Se perdait-il, ou trouvait-il une voie ? C'était confus. Mais agréable. Maladroit, en réalité. S’il y a bien quelque chose que je cherche à confirmer en répondant à tes caresses, c’est l’absence de dégoût en toi. Il dodelina de la tête, son corps s'agitant pour rester à la surface, lentement, perturbant à peine l'horizon de l'eau. Il contrôlait son corps du mieux qu'il pouvait alors que son esprit partait dans tous les sens. Du dégoût... parce qu'il était un homme ? Léon se pinça les lèvres, encore mal à l'aise, mais pas pour les raisons évoquées par l'adulte. Ce qui le troublait, c'était de se tromper sur la réciprocité. L'affection, il l'avait saisie. Mais... désirait-il Octave ? Désirer, au sens de vouloir...Une nouvelle salve de chaleur prit possession de ses joues et il se mordit les lèvres, mourant d'envie de disparaître sous la surface pour tâcher de retrouver une contenance, alors que son esprit ne cessait de l'accabler de visions de plus en plus explicites entre l'adulte et lui-même. Il soupira, les yeux résolument rivés sur tout autre chose que le bibliothécaire, dont la voix reprenait du service. Soudain, il regretta de ne plus avoir de nouveau la possibilité de plonger pour s'éloigner. Ainsi proche, il ne réfléchissait plus de manière convenable. [..]Parce que j’essaye de te plaire sans m’en rendre compte et que j’aurais aimé que ce soit pour cette raison que tu me touches. Octave bougeait, lui aussi, pour ne pas couler. Les ondoiement des ses membres agitaient l'eau et plusieurs vaguelettes vinrent rappeler à l'adolescent la présence du corps immergé, tout proche. Il releva la tête, s'attardant sur les lèvres qui se refermaient après avoir terminée la phrase, butant quelques instants dessus avant de suivre l'arc de cupidon, juste en dessous du nez, puis de fixer les cernes discrètes, juste en dessous des yeux. Il n'arrivait pas à aller plus haut, sans doute de peur que ses propres iris ne révèlent le fond de sa pensée confuse. Moi aussi, j'ai l'impression que tu me plais sans que je m'en rend compte, et tout ça, mes doigts, les tiens c'était... peut-être que le corps comprend parfois plus vite que l'esprit ?. S'enfoncer, sous la surface de l'eau. Disparaître. Pourtant, il n'avait pas envie de partir... au contraire. Mais j’en ai quand même envie. Il ouvrit la bouche, la referma. Quand même. Cela laissait entendre qu'il luttait contre cette envie ? Il pinça ses lèvres entre elle, les humectant, cherchant à gagner du temps. La curiosité débordante fusait parmi tous les doutes, tambourinant pour sortir et Léon dû se faire violence pour contenir la question brûlante. Envie de moi ? songeait-il tout en ayant presque peur de formuler l'idée, tout autant que d'entendre la réponse. L'envie et le désir venaient de rejoindre la partie, ayant attendus dans les coulisses et Octave le troublait. Il n'avait pas l'habitude des aveux sans filtrse, de l'attention offerte, de l'affect gratuit et de l'intérêt pour sa personne. Absolument pas l'habitude. Ca le désarçonnait. La seule chose que j'ai à y gagner, c'est ton respect. C'est ce que je veux. Ton respect et ta considération.
__ Je te respecte, répondit-il instinctivement, levant du même coup les yeux, la voix tremblant presque. Il n'avait pas pû empêcher les mots de sortir, principalement parce qu'ils étaient vrais, secondairement parce qu'il se sentait rassuré au delà même de ses attentes et ressentait qu'il n'avait, quant à lui, rien offert en retour.

Les joues rouges n'avaient toujours pas retrouvaient leur coloration pâle qu'Octave s'agitait dans l'eau, sous le regard étonné de Léon qui tressaillit lorsque le bras du bibliothécaire gagna sa peau nue, longeant l'épaule pour venir gagner sa nuque, faisant frissonner l'adolescent qui ne dû qu'à ses qualités de nageur de ne pas arrêter de battre instinctivement des pieds pour se maintenir hors de l'eau. Le contact avec le tissu immergé de l'adulte n'empêcha pas le torse de l'adolescent de ressentir avec netteté les contours du flanc se plaquant contre lui, alors que ses bras décrivaient des petits cercles pour soutenir leurs deux corps, effleurant à plusieurs reprise tantôt le dos musclé, tantôt les hanches droites du bibliothécaire. Une crampe ? Léon aurait pu s'arrêter sur l'excuse trop facile, mais il était trop occupé à se concentrer pour ne pas défaillir sous l'assaut nouveau de ses joues qui s'embrasaient, de sa peau qui semblait brûler au contact de celle d'Octave. Pourquoi avait-il retiré son tee-shirt, un peu plus tôt, déjà ? Pour le tenter ? Il devait se rendre à l'évidence que si lui était nul dans ce domaine, l'adulte y excellait. Ca l'aurait sans doute offusqué si son attention tout entière ne se faisait pas ravir par la promiscuité nouvelle, qui n'avait plus rien d'innocent, ni par la voix, tentatrice, qui émanait de la bouche de l'adulte, près, très près, peut-être même trop près.

__ Tu vois, le flirt peut être déloyal , commença-t-il, alors que l'adolescent retenait à grande peine un petite rire nerveux. Carrément déloyal, même.[...] Ca dévoile une intention. Un désir. Sa bouche avait roulé sur le mot et Léon manqua oublier de bouger. Il battit des pieds pour remonter un peu plus, son abdomen rencontrant le flanc de l'adulte, lequel se pressait contre lui. C’est ça, le flirt. C’est courtiser. Parfois ça peut se réduire à un regard… , poursuivit-il et Léon se maudit de suivre la danse, relevant les yeux, se perdant dans les iris émeraude. Encore. Octave jubilait et lui, il subissait. La main libre du bibliothécaire eut l'air de trouver qu'il était temps de venir rejoindre le jeu et cinq longs doigts fins vinrent trouver refuge sur la peau de l'étudiant. Il s'octroyait encore le droit de toucher sans demander l'avis de l'intéressé, lequel ne s'intéressait à rien d'autre qu'à essayer de garder une contenance visiblement déjà bien loin. Ressentait-il le frisson qu'il avait provoqué ? Et parfois, c’est se rendre vulnérable, consciemment ou non, pour séduire l’autre… Il venait de le dire. Le mot. De le prononcer tout en le mettant en application. Léon le crucifia du regard, conscient que l'adulte savait être tout à fait capable de confondre ses hormones et émotions d'adolescents, avec juste assez d'exagération pour que Léon comprenne qu'il ne maîtrisait rien du tout dans ce petit jeu là. Son dérisoire essai de tentation du haut du plongeoir n'était qu'une goutte d'eau comparée à l'océan de sensations qu'Octave usait pour mettre à mal chacun de ses malheureux sens. Il avait du mal à réfléchir, ses oreilles accaparées par la voix mielleuse, sa peau rendue prisonnière d'une nouvelle caresse alors qu'il se collait avec plus de force contre lui et ses yeux semblant avalés par le regard émeraude, joueur. Son odorat, lui, était troublé par le parfum qui, sûrement dilué sur la chemise trempée, se rependant dans l'air étouffant de la piscine et il ne manquait plus que le goût pour finir l'exposé, alors même que le souffle brûlant ne venait se rependre sur la bouche entrouverte de Léon, qui déglutit avec difficulté.Tu ne flirtais pas mon cher, tu me provoquais à pousser le vice. Te voilà récompensé,, soupira-t-il à son oreille alors que Léon lui renvoyait un nouveau regard accusateur, toutefois dénué de méchanceté ou d'une réelle colère. Il détestait ce sentiment. Perdre pied. Ne rien maîtriser. Etre à la merci de son propre corps, de sensations orchestrées par une autre personne, de ne pas réussir à sortir une pensée cohérente, se contentant de gestes basique. Respirer. Expirer. Se concentrer sur des actes faciles, un objectif simple. Ne pas couler. Ne pas céder, non plus. Céder à quoi, de toute façon ? Oh, qu'il n'aimait pas cette sensation de chute tout en reconnaissant qu'elle était agréablement délicieuse. Ou bien tu espérais autre chose ?, termina-t-il avec une note d'humour et de douce moquerie, bien trop présente dans la voix pour qu'elle ne vienne pas titiller l'amour propre de Léon.

L'adolescent, qui ne pouvait décidément pas nager, subir l'assaut verbal et corporel d'Octave tout en réfléchissant, fini par passer son bras autour de sa taille tout en se propulsant vers l'arrière d'un mouvement des jambes combiné à son bras, entraînant leurs deux corps jusqu'à attraper le rebord de la piscine avec fermeté. Cambrant son bassin, il ramena Octave dos contre le mur, plaquant son corps contre lui tout en gardant son bras accroché, pour ne pas sombrer dans l'eau. Ils n'avaient toujours pas pied, aussi battait il toujours des jambes pour se maintenir à la surface, tout comme était obligé de le faire le bibliothécaire, même si la pression du corps du jeune homme lui permettait un support assez solide pour qu'il n'ait pas besoin de beaucoup d'effort. Léon le regarda longuement, silencieux, jusqu'à ce que sa respiration ne se calme un peu et que le rouge de ses joues ne s'atténue, avant qu'un sourire joueur ne finisse par étirer ses lèvres, alors qu'il penchait la tête sur le côté.

__ Jolie leçon, elle a dû demander beaucoup d'entraînement et de mise en pratique, souffla-t-il, gratifiant l'adulte d'une nouvelle oeillade bleutée. Le ton n'était pas accusateur, mais chargé d'ironie, comme pour signifier à l'adulte qu'il n'était pas dupe à son petit jeu, alors que la respiration courte se chargeait néanmoins de confirmer à Octave qu'il avait su réussir à émouvoir le coeur tout autant que le corps de l'adolescent, dont l'avant bras tendu frottait de manière répété contre l'épaule de l'adulte. Tu me pardonneras mon incapacité à me montrer aussi tentant que tu ne réussis à l'être, mais c'est un peu nouveau pour moi, avoua-t-il en haussant les épaules, secouant la tête, soudain gêné par la franchise qui venait de sortir de ses lèvres rendues pourpres par le chlore de la piscine. Je me sens vulnérable, souffla-t-il, sa main libre dégageant quelques mèches humides barrant son front, avant de venir se placer de l'autre côté de l'adulte, qu'il entourait à présent de ses deux bras tendus. Et je parle pas que de ma peau qui n'arrête pas de chercher le contact de la tienne, ni de la façon dont tu n'as pas arrêter un peu plus tôt de provoquer son frissonnement, ni même du trouble que tu ne cesses pas d'essayer de faire apparaître sur mes joues, insista-t-il en levant les yeux au ciel, stipulant son exaspération à se faire manipuler de la sorte, tout en continuant néanmoins à presser son corps presque dénudé contre celui de l'adulte. Il n'était pas non plus innocent d'une légère envie de le provoquer, désireux de savoir s'il était également capable de le troubler tout en se sachant incapable de réussir avant autant de brio. S'il commençait à bien comprendre le désir qui naissait envers Octave, il n'était pas certain du pouvoir potentiel que lui-même pouvait exercer. Cette absence d'équilibre aurait pû le gêner, mais Léon commençait à accepter de n'être absolument pas en position de force dans cette histoire. Je me sens vulnérable parce que j'ai confiance en toi, et parce que tu réveilles en moi des choses dont je n'avais pas conscience qu'elles étaient endormies, murmura-t-il, son front se posant contre celui de l'adulte alors qu'il baissait les yeux vers leurs deux corps collés l'un à l'autre, avant que le voile de ses paupières ne vienne recouvrir la tumulte des yeux indécis, encore pris dans la tempête de pensées non organisées, qu'il décida de livrer sans avoir réussi à les arranger de façon convenable. Quand je t'ai vu la première fois, je n'ai vu que la façade et je crois que je l'ai immédiatement détesté. Je saisissais le danger, mais je me trompais sur les raisons. Je ne voyais que l'homme sûr de lui, parlant beaucoup trop, utilisant des mots compliqués pour prouver son appartenance à la bonne société, paraissant hautain de sa personne tout en méprisant le pauvre barman stupide que j'étais, tiré à quatre épingle comme un vieux mafieux qui n'aurait que son apparat pour se distinguer de la masse du peuple. T'avais l'air inaccessible, dangereux, méprisable. En réalité, je t'ai immédiatement détesté, trop vite, trop fort, trop... tout. Peut-être parce que le seul danger réel, c'était cette fascination que, contre toute attente, tu exerçais sur moi. Non, que tu exerces encore, même. Il marqua une pause, son front glissant contre celui d'Octave alors qu'il se décalait, sa  tempe sur la sienne, sa bouche venant se figer à quelques centimètres de l'oreille. Une mèche de ses cheveux bouclés se colla à sa bouche et Léon souffla pour la dégager de lui, son haleine brûlante venant chatouiller le cou d'Octave. J'avais raison, cela dit. Tu es dangereux... mais pas quand tu portes ton masque. Non, ce qui est dangereux, c'est quand il tombe, quand il glisse et que derrière, on te rencontre réellement. Tu n'es pas sûr de toi, tu doutes perpétuellement de l'affection que l'on te porte, ou que l'on t'a porté, comme de cette femme, cette lumière comme tu l'as appelée. Je crois que quand tu as commencé à parler d'elle, tu as enfin réellement commencé à parler de toi. Et quand je dis toi, je ne parle pas de du bibliothécaire que tout le monde voit. Je parle de celui qui était encore là, tout à l'heure, quand la porte s'est refermée et que tu t'es cru sans témoin, poursuivit le jeune homme, les yeux toujours clos, sa joue se plaquant avec délicatesse contre celle d'Octave alors qu'il continuait à chuchoter ses pensées. Tu parles beaucoup pour combler les silences, parce que quand tu ne sais plus quoi dire, c'est une porte ouverte sur toutes tes incertitudes. Tu as le sens du mot facile, mais c'est quand tu ne sais plus quoi dire que tu converses le mieux. Je n'ai pas compris ton amour pour cette femme rousse quand tu m'as parlé d'elle, je l'ai compris quand je t'ai vu sourire en songeant à son souvenir, expliqua-t-il, poussant un long soupire, non pas de lassitude, mais plutôt de contentement à ainsi réussir à expliquer ce qu'il ressentait. J'ai mis plus de temps à comprendre que tu n'étais pas hautain pour mépriser les autres, mais que tu t’entourais d'une fausse confiance en toi pour en réalité, camoufler que tu es rempli de doutes. Je crois que tu n'as pas confiance en l'affection des autres à ton encontre, et c'est pour ça que tu devines si bien que moi non plus, je n'y crois pas. Moi je suis en colère parce que j'aimerais trouver quelqu'un, mais toi tu sembles résigné, et c'est presque pire. Le souffle court, l'adolescent réajusta sa position, l'un de ses bras  se détachant du rebord, jusqu'à ce que la paume de sa main ne vienne se lover contre le cou de l'adulte, les doigts tremblants se nichant à la naissance de sa nuque, alors qu'il gardait sa joue pressée avec douceur contre la sienne, sa bouche effleurant parfois l'oreille qu'il présumait attentive à mesure qu'il continuait à parler. C'est comme tes costumes, parfaitement ajusté, tes pantalons avec la coupe bien droite, tombant juste comme il faut sur tes souliers. Ca te donne l'allure de celui qui contrôle tout, peut-être parce que si tu laisses tomber tout cela, tu ne contrôles presque plus rien ? présuma-t-il, ses doigts quittant le cou pour longer la clavicule d'un geste lent, puis descendant sur le torse, glissant plus bas jusqu'à venir se poser sur son abdomen où, sous le tissu, il savait se trouver l'une des nombreuses entailles qu'il avait entre aperçu lorsqu'Octave avait retiré sa chemise. Ou comment se rendre compte qu'il avait soigneusement observé, jusqu'à réussir à se souvenir de l'endroit exact de la plaie, sur lequel la pulpe de ses doigts exerçait une pression douce, sa main plaquée entre leurs deux corps qui ne cessaient de se frôler au rythme des battements de jambes les maintenant à la surface. Y'a pleins de chose que j'ignore sur toi, comme l'origine de cette blessure et de toutes les autres, celles figées dans ta peau comme celle qui voilent parfois tes yeux, quand tu baisses la garde. Tu parlais de ce que tu aimais tout à l'heure, alors laisse moi être maladroit sur ce que moi aussi, j'apprécie. La main quitta l'abdomen, longeant le flanc dans une caresse aquatique. S'il n'y avait pas eu toute cette eau et cette chemise, l'aurait-il senti frissonner, comme lui l'avait senti lorsque l'étudiant avait été à sa merci ? J'aime ta confiance en toi, mais j'apprécie encore plus tes doutes parce que ca te rend accessible. J'aime que tu ais réponse à toutes mes peurs, mais que tu ne te sois pas complètement débarrassé de tes incertitudes, même si tu donnes le change de façon élégante. J'aime t'écouter parler avec abondance de tout, mais je préfère encore plus lorsque tu parles de toi, même si c'est avec parcimonie. J'aime que tu m'ais laissé entrer dans cette maison, parce que j'ai l'impression que tu as ouvert une porte pour me laisser contempler ce qui était trop dur à expliquer. J'ai aimé tous les Octave, ceux dont tu as dit tout à l'heure qu'ils étaient différents. J'ai apprécié la fragilité déconcertante de celui de la photo de Gustav, celui insouciant enlevant quelque chose des cheveux de cette femme, et celui des lettres, passionnellement amoureux jusqu'à en être cruel, et puis coupable à s'en sentir ingrat de ressentir tout  cet amour. Je ne crois pas que tu ne sois plus chacun de ces Octave, parce qu'on ne change pas, on évolue juste. Et cette version là, ce mélange de tous ces Octave successifs que je n'ai aucune envie de dissocier mais que je préfère accepter comme un tout, cette version là, et bien..., hésita-t-il, décollant sa joue de celle du bibliothécaire pour venir y loger sa main. Cette version là, elle me plait,  poursuivit-il, agrémentant sa parole en mouvant ses doigts sur la peau d'albâtre, longeant une nouvelle fois la pommette, puis l'angle de la mâchoire, le geste conscient et totalement assumé démarquant cette caresse des deux autres précédentes fois où il avait suivi le même trajet. La course se termina à l'orée des lèvres rouges, que l'adolescent lorgna de longues, très longues, secondes. Tu me plais, souffla-t-il avec timidité, rougissant de nouveau d'une façon néanmoins plus discrète, alors que ses doigts poursuivaient leurs entreprises, franchissant la barrière imaginaire sur laquelle ils avaient buté toutes les autres fois. La pulpe des doigts gagna les lèvres charnues et il passa un index hésitant sur la lèvre inférieure, avec lenteur, avant de suivre la commissure des lèvres pour venir redessiner l'arc supérieure, revenant à son point de départ. Sa respiration était devenue plus erratique, son souffle s'accélérant alors qu'il cherchait à capturer le regard d'Octave, dans lequel il riva deux orbes incandescentes, brûlantes de timidité, de retenue et d'une once d'audace. Je crois que..., souffla-t-il avant de fermer les yeux, se rapprochant avec lenteur jusqu'à ce que son nez n'effleure celui d'Octave, son souffle caressant ses lèvres alors qu'il se figeait, délicieusement hésitant. Je crois que j'aimerais t'embrasser, mais j'ai trop peur pour franchir les quelques centimètres restant...

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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Mer 8 Aoû 2018 - 22:49

Confusément, l’étudiant lui rappela un rorqual. Une baleine bleue à la force tranquille, exempte de tout prédateur naturel et qui pourtant se nourrissait du petit krill, tout aussi inoffensif. Somme toute, oui, il comparait Léon à une baleine. C’était une contradiction qu’il ne comprenait pas exactement et qui provoquait en lui une fascination particulière pour la preuve d’un potentiel si pleinement acquis qu’il n’avait jamais besoin d’être manifesté. Cette différence ne le dérangeait pas particulièrement. Léon avait les épaules plus larges, sa constitution était plus avantageuse comparée au sec et étroit bibliothécaire : il possédait toute la beauté canonique que l’on pouvait désirer, tous temps confondus. Perpétuel contrapposto nerveux, sculpture musculeuse et massive, respirant l’élan contenu et reflet d’un potentiel grandiose. Pourtant, son caractère était tendre et rien dans son effervescence ne présageait une telle tranquillité d’application. Comme s’il avait pleinement intégré sa propre puissance et l’idée ne lui venait même pas d’en faire usage à chaque revers. Même le coup de poing, il l’avait regretté. Se laissant gracieusement emmener, Octave songea qu’il était le volontaire soumis de cette force, qui l’emportait toujours plus loin et sans aucune difficulté. Il s’était déjà confronté à une semblable vigueur, mais elle avait toujours été agressive et tyrannique, conjurant fatalement le charme serein en une espèce d’agrément brutal, semblable à la puissance qu’aspiraient les animaux. Il n’avait jamais particulièrement rechigné à éprouver cette énergie passive, parce qu’il savait pouvoir la contrarier avec les atouts de son caractère. Ou peut-être justement, cela l’avait-il tant exaspéré d’être systématiquement le plus souple et chétif qu’il avait compensé en exacerbant les qualités contraires : la vitesse, la force explosive, puis l’intelligence. Dépourvu par conséquent d’appréhension, il pouvait posséder et percevoir à juste mesure l’incroyable équilibre qu’il y avait entre un corps et son esprit, dont il ne reflétait absolument pas les faiblesses, inconscient de sa parfaite domination sur quiconque tombait entre ses bras. Octave s’y abandonna donc sans grand mal, le sourire aux lèvres et les membres las, disposant de sa propre faiblesse et se rappelant avec amusement du nombre de fois que sa virilité avait servi à conquérir des femmes, et dont il se dépossédait sans peine à présent pour épouser sa parfaite abnégation. Ca n’avait été qu’une question d’assurance, mais Léon était véritablement bâti dans la nature et Octave n'eut que peu de goût pour sa propre langueur, se distillant paresseusement dans l’éphémère impression de parfaite sécurité. Tout cela paraissait incongru, disproportionné, comme à chaque fois que la nature ne suivait pas son cours habituel, mais en se raccrochant au galbe généreux de l’épaule, Octave eut le nette sentiment qu’un jour Léon allait être plus fort que lui dans tous les sens du terme. Son caractère était ainsi fait que dans son insouciante gentillesse, il finirait par accomplir pour soi-même bien plus que ce que le bibliothécaire avait été capable de faire. Il ne savait pas encore exactement en quoi la bienveillance réveillerait sa valeur, mais il était certain que cela allait arriver de la plus belle des façons, comme une éclosion soudaine et inconsciente.

Avec cette clarté dans l’apaisement, il n’objecta pas davantage lorsque l’étudiant arqua son joli dos pour l’imposer au mur de la piscine, rejetant seulement légèrement sa tête en arrière pour éprouver un semblant de liberté. Par d’innombrables ruses et astuces, Octave s’était retrouvé en position de force, mais c’était tout de même Léon qui le dominait, et qui le dominait entièrement, le dépassant déjà de quelques centimètres, puis parce que le bibliothécaire pesait sciemment de tout son frêle poids sur les larges épaules. De cette impuissance volontaire il s’enivrait et se grisait mystérieusement, endurant un voluptueux plaisir à être soudain complètement démuni. Ca n’avait rien de physique, bien qu’il éprouvât délicieusement la pression du jeune corps sur le sien. Cette prompte force paisible le réconfortait dans sa capacité à pouvoir s’imposer sans efforts outrecuidants. Octave avait joué de son vocable pour impressionner et intimider, mais l’instant d’après, il se faisait porter avec le sentiment de n’être pas plus lourd que de l’eau, sans que pour autant ça n’enlève rien au trouble de Léon. Il rougissait, fronçait un peu des sourcils, était prêt à fondre en une flaque incolore et honteuse, mais il le soutenait quand même sans esquisser le moindre doute. Dans l’attitude de l’étudiant, la seule chose emplie de certitude était sans équivoque cette poigne solide. Octave lui sourit, découvrit l’éclat de ses dents avec paresse et indolence, puis mouilla sa nuque et pris appui du coude sur le rebord pour ne pas éprouver l’inconvénient de mouvements. Est-ce que c’était fait exprès ? Est-ce que Léon le gardait contre soi que parce qu’il ne savait pas repousser ce genre de choses ; par convenance, parce que le bibliothécaire s’était alangui contre lui sans plus de discernement, et qu’il n’osait pas rompre la politesse ? Ou était-ce disposé par sa nature, propice à la domination lorsque quelqu’un s’abandonnait entre ses bras sans prétentions ? Léon le regardait avec insistance et, sentant la densité du cou robuste contre son bras, Octave lâcha un long soupire, ivre de sa docilité comme on s’étourdissait d’un parfum trop intense apporté par une brise lointaine. Il ne savait pas d’où venait le délice, mais consentait à y fondre comme neige au soleil. Sur le carrelage, cela aurait été bien différent, mais dans l’eau, il se sentait particulièrement sujet à l’indolence transie, que le solide étudiant transformait en torpeur par sa simple présence. Est-ce que Léon ressentait quelque chose de semblable ? Probablement non. Il portait déjà le poids de sa gêne, le fardeau de sa rougeur et maintenant l’oisiveté d’Octave, qui s’abandonnait tout en triomphant. Que ressentait-il alors ? S’absorbant dans le regard appuyé, il se souvint des hoquets, de la honte des premières fois, de la fébrilité avec laquelle les doigts ne parvenaient pas à tenir le moindre stylo, en même temps animés par un tressaillement avide. Le corps était traître, mais l’esprit encore plus, parce qu’il succombait encore plus vite lorsqu’il reconnaissait le toucher d’un être apprécié. Il se mettait à désirer ce qui lui plaisait, provoquant la fièvre à la vue d’un rayon de soleil dans une boucle de cheveux cuivrés. L’on pouvait parfois se retrouver à convoiter quelqu’un pour sa seule gentillesse, son humour, sa façon étrange de renifler les fruits en faisant les courses. La passion venait pour des inconnus dans la rue qui suscitaient le trouble d’un élégant mouvement du poignet, et l’on se retrouvait à vouloir les regarder refaire ce geste jusqu’à complètement assouvir l’envoûtement fugace. Maintenant qu’il avait mis en lumière tout ce qui avait composé le caléidoscope de ses sentiments, Octave regardait les cheveux humides, se rappelait de la façon maladroite dont Léon avait retiré son pantalon, puis s’était précipité en trombe vers le plongeoir, son regard noir et colérique, son dos voûté lorsqu’il avait surpris leur conversation à la bibliothèque, et trouva tout absolument charmant. En cet instant de miséricorde, tout n’était que la troublante continuité d’une gracieuse beauté.

« Jolie leçon, elle a dû demander beaucoup d'entraînement et de mise en pratique.
- Si tu savais… »

Susurra-t-il avec un air de parfait relâchement, qui n’avait rien avoir avec sa malice habituelle, ou sa façon décomplexée de parler alors-même qu’il jugeait et s’avisait d’absolument tout. Une euphorie légère détendait les traits de son visage et gardait son désir de sagacité immobile. Tout le séduisait, du clapotis régulier de l’eau aux yeux qui le fixaient et il se sentait joliment bien entre les bras de l’Adonis, se demandant vaguement si flirter n’était pas en fait une pratique qui se retournait insidieusement contre soi. Sans séduction, nos désirs étaient contenus derrière un rideau de pudeur ; jusqu’à ce que les charmes apparents ne viennent exacerber chaque soupir. En descendant les escaliers du plongeoir, tout lui avait paru si grave et empêtré que sa légèreté ne rimait avec rien et il aurait pu se croire ivre s’il n’y avait pas eu cette étourdie preuve de réciprocité. Léon était rentré dans son jeu, jeune et sans expérience qu’il était, il avait franchi le seuil effrayant sans broncher, rougissant telle une pivoine. Ils consentaient l’un à l’autre par leurs corps et rien n’avait plus eu d’importance à part ça. La réserve était encore là, prête à l’aveugler au prochain pas décisif, mais pour l’instant, il se soûlait à la félicité franche et naïve de ne pas être seul. Une unicité qui ne s’acquérait pas avec une ordinaire présence, même si elle était plus qu’agréable et disposait toutes les qualités désirées, mais se possédait dès l’instant où les artifices n’avaient plus lieu d’être. Léon n’avait jamais vraiment eu de filtres, seulement plein de murs, contrairement à Octave qui n’était qu’une succession de couches. Un jeu de miroirs, qui ne renvoyaient jamais à ce qui était l’origine des reflets. Tout cela se dissipait doucement, esquivant tous les prismes déformants pour dévoiler l’extrême disposition de sa nature pénétrante et désespérée. Il riait doucement, puis regardait l’étudiant dans les yeux sans chercher à le percer, simplement pour l’écouter faire ses aveux de sensibilité. Vulnérable, il l’était aussi, encore plus peut-être parce que même ses incertitudes s’étaient fait éclipser par une douce béatitude. Mais son air de complet relâchement dissimulait aisément la crainte et l’oubli qu’un seul détail, une unique discordance pouvait anéantir sa quiétude extatique d’une petite et mièvre indiscrétion. Les tendresses du jeune homme le faisaient doucement sourire et lui faisait lentement perdre les bribes de sa prudence. Les yeux levés vers le ciel ne provoquèrent que son indulgence, sans désir de défier les attentions que Léon osait prendre avec contrariété. Quelle merveilleuse et limpide félicité !

« Je me sens vulnérable parce que j'ai confiance en toi, et parce que tu réveilles en moi des choses dont je n'avais pas conscience qu'elles étaient endormies. »

Sagement, Octave lova son front contre celui de l’étudiant et ferma les yeux, frissonnant du plaisir simple que procurait une confession intime. Ils découvraient tous les deux quelque chose, et même si l’un n’en éprouvait aucune surprise, il appréciait pour l’autre son étonnement candide, s’y adonnait pour une deuxième fois comme s’il n’avait jamais ressenti le saisissement d’un tremblement inconnu et émouvant. Il voulait être comme Léon, ne rien comprendre et tout éprouver, se perdre dans la confusion en n’étant guidé que par les émotions brutes. Puis, après de longues privations, découvrir ce qui manquait : une lente et infiniment sinueuse tendresse. Si Octave s’y évanouissait avec tant de renoncement facile, c’était parce qu’il connaissait la valeur de ces instants extraordinairement généreux, leur caractère éphémère et rare, aussi emplis de volupté qu’ils étaient dénués d’ombres. C’était maintenant, lorsque le cœur se délectait, lorsque l’esprit ne trouvait rien à faire contre les rayonnements de pure délicatesse ; maintenant qu’il fallait tout oublier et accepter, maintenant, au risque de le voir s'évanouir à jamais. Cette joie au fond n’était que de la reconnaissance pour la douceur généreusement partagée, les mystères de sa psyché que Léon voulait bien lui avouer et la complicité qu’il lui prêtait dans les balbutiements de la découverte. Ils appréciaient tous deux leurs peaux et leurs mains, leurs corps tout entiers et quand bien même Octave en eut déjà éprouvé la chaleur en d’autres circonstances, l’étudiant lui livrait rien de moins qu’une consécration absolue. Ca pouvait s’avérer être faux demain, mais aujourd’hui c’était la chose la plus vraie qui puisse exister. Insidieusement cependant et sans penser à mal, Léon lui rappela en quoi il avait tort, mais parce que son écoute était paresseuse et enchantée, il comprit trop tard que son repos n’était pas mérité.

« Quand je t'ai vu la première fois, je n'ai vu que la façade et je crois que je l'ai immédiatement détesté. Je saisissais le danger, mais je me trompais sur les raisons. Je ne voyais que l'homme sûr de lui, parlant beaucoup trop… »

Il s’était trop bien réfugié contre le front de l’étudiant pour comprendre l’origine de la menue contrariété qui troublait sa volupté et fronçait déjà doucement ses sourcils, semblable à un endormi qui exprimait les inquiétudes d’un cauchemar sans en avoir conscience et s’éveillait en sursaut avec un sentiment d’angoisse inconnue. Lorsque Léon longea sa tempe pour susurrer à son oreille, Octave ouvrit les yeux, cherchant un appui quelconque pour incarner son saisissement, mais ne trouva que les reflets bleutés de la piscine. C’est ainsi sans visage à contempler qu’il comprit le bannissement du désaveu que lui narrait résolument l’étudiant, tout en n’y voyant que l’aboutissement d’une vie de mensonges. L’odyssée de sa personnalité multiple, dont il avait parfaitement conscience, mais qui se trahissait entre ce qu’il pensait vraiment être et ce qu’il avait inventé à l’une ou l’autre fin. A quel moment était-ce vraiment lui ? et quand était-ce l’un de ses reflets savamment travaillés ? Il se perdait parfois si facilement entre ce qu’il était et ce que les autres voulaient de lui qu’il en oubliait l’essentiel, se confondant à tel point qu’en écoutant son propre portrait, il ne se reconnaissait en rien et en tout en même temps, distinguant difficilement les ombres qu’il avait peintes lui-même et celles qui furent ajoutées pour un effet de style. Il aurait bien voulu se convaincre que la violence et la prétention reprochée étaient les fruits d’une illusion volontaire, mais il en doutait. Il doutait qu’il y avait finalement autre chose à découvrir et craignait qu’il n’y ait finalement que ça : la représentation plate, sans profondeur et unilatérale de ce qu’il était devenu à force de faire semblant. Mais il comprit bien vite qu’être dépouillé de ce doute raisonnable était ce qu’il craignait encore davantage. Une brève panique l’étouffa. Il y avait quelque chose de de glaçant et de déroutant dans le souffle chaud qui murmurait les paroles à son oreille, et qu’il accueillait sans être capable de les réfuter. Concevoir qu’on était vulnérable et se l’entendre dire étaient deux choses différentes. Sa prise autour du cou étudiant se resserra, alors qu’Octave était dans un état fébrile de terreur et d’espoir. Souvent, il regardait la personne dans les yeux, sachant avec limpidité que les remarques ou compliments qui lui étaient faits, n’étaient que la projection qu’il avait consciencieusement orchestrée, que son reflet n’était pas vraiment le sien et que ce qu’on aimait ou détestait en lui étaient les fruits de sa propre volonté, tandis que sa nature pudique demeurait sagement dissimulée derrière les illusions providentielles. Mais il n’avait nulle part où regarder, aucun visage à confronter avec un amusement avisé, scrutateur. La voix qui chuchotait à son oreille avait le pouvoir d’un ensorcellement et sa fragilité subite s’aggravait à cause de la tiédeur, de l’étreinte, de l’impression accrue et traitresse de ne rien maîtriser du tout, même pas sa propre apparence. Son abandon le privait de toute contenance.

« Tu parles beaucoup pour combler les silences, parce que quand tu ne sais plus quoi dire, c'est une porte ouverte sur toutes tes incertitudes.
- Arrêtes. »

Supplia-t-il avec si peu de conviction que l’étudiant ne l’entendit probablement pas, car assourdi par sa pensée, il continuait à découdre le précieux surfilage. Cela paraissait douloureusement risible, pitoyable. Une multitude d’artifices parasites qui cachaient un petit être misérable se donnant des airs de grandeur qu’il ne possédait pas. Ce qui avait certainement été la raison de son inassouvissement, de sa torsion maladive et monstrueuse pour plaire à une mère qu’il contentait qu’à coup de simulacre superflu, éprouvant encore plus la souffrance de ne pas être ce qu’elle avait voulu qu’il soit à chaque fois qu’il s’inventait une façade. Ce n’était pas lui, ça n’allait jamais être lui… quoi que, peut-être que, à force d’habitude… et maintenant, qu’est-ce qui l’était encore ? La déchirure était néanmoins d’une exquise douleur car plus encore qu’avant, il se débarrassait même de son orgueil, à contrecœur, Léon obligeant la chute de sa superbe. Rien, aucune astuce n’était capable de transcender ce qu’il n’était pas et la conscience aigüe de devoir toujours être quelqu’un d’autre pour se faire accepter le tétanisait d’impuissance. Il était condamné à l’incertitude, au complexe, au manque de confiance, à la médiocrité et à l’éternel apparat pour enterrer tout ce qu’il n’était pas capable de changer. Le chagrin était libérateur, malgré l’appréhension qu’une fois complètement nu, il ne resterait de lui qu’une petite flaque trouble. Léon n’était pas le premier à le démystifier, même si ce mot perdait un peu de son sens lorsqu’on se trouvait incapable de clairement juger entre ce qui était encore vrai et ce qui l’était déjà moins. Si tant est qu’il savait ce qui était rigoureusement faux, l’étudiant était trop près et lui trop désorienté pour défendre que tout cela était impossible. Dans la déconstruction, il reconnaissait le chemin inverse de ce qu’il avait érigé, à quel moment et dans quel but. Son mal était-il à ce point évident ? Les défenses inutiles au point où un adolescent pouvait crever toutes les certitudes ? Ou s’était-il laissé tout bonnement faire, éprouvant pour la deuxième fois de sa vie la complète et effroyable destruction de ce qu’il pensait être parvenu à créer ? Une fois qu’il ne restait plus rien, qu’y avait-il donc à apprécier ? Seulement une chaire à éprouver et Léon s’évertua à ancrer chaque mot dans sa peau en dessinant les contours de la seule chose tangible qu’il lui restait : son corps. Il existait ! Mais dans quel état de décomposition ? Il avait fait exprès d’être charmant, de cultiver en l’étudiant son sens du défi, son espièglerie, sa capacité à entretenir des convictions, mais tout ça était, si ce n’est superflu, au moins fugace. Les sens s’enflammaient aussi vite qu’ils pouvaient s’éteindre, le désir se satisfaisait vite et retombait efficacement dans l’oubli, voir l’indifférence. Tout feu avait son lot de combustible à consumer avant de mourir. C’était court, ça ne s’inscrivait dans rien et c’était très bien ainsi parce qu’il s’agissait d’une joie sans conséquences. Une liberté qui ne nécessitait pas de croire en de quelconques dénégations, qui était simple et pure, essentielle, et de ce fait parfaitement inoffensive. Mais Léon avait commencé à expliquer des choses compliquées, qui exaltaient le bonheur tout en mettant fin au repos et la lutte, la volonté de se soustraire à sa propre vulnérabilité était épuisante. Le paisible désir s’était mué en quelque chose de terrible et au lieu de repousser son bourreau, Octave s’accrocha à ses épaules pour ne surtout pas le voir. Son visage n’avait rien d’autre à offrir qu’une écrasante défaite et il ne voulait pas découvrir dans le regard de l’autre à quel point il se sentait minable.

« Y'a pleins de chose que j'ignore sur toi, comme l'origine de cette blessure et de toutes les autres, celles figées dans ta peau comme celle qui voilent parfois tes yeux, quand tu baisses la garde.
- Arrête tout ça, s’il-te-plait. »

Mais il avait murmuré par-dessus la voix de Léon, ou plutôt en dessous, et ne s’entendit même pas soi-même. Arrêter quoi au juste ? De parler ? Non. Arrête de rendre tout aussi personnel et parle à nouveau de nos caresses et combien elles t’émeuvent, mais ne me rappelle pas à quel point je suis faux et absolument pathétique. Ou bien se parlait-il à lui-même en se suppliant de ne pas résister à la purge ? Il aurait préféré être à distance, pouvoir garder son air de condescendance négligée et évoquer avec réserve ce qui ne revivrait plus jamais. Octave savait seulement qu’à l’écouter et le sentir contre soi, il éprouvait un mélange inconcevable d’anxiété et d’affranchissement prodigieux, comme s’il vomissait un mal et souffrait encore de la brûlure, tout en se sentant mieux. Pourquoi avait-il fallu en arriver à cette dissolution ? Léon n’aurait-il pas pu se contenter de moins ? Esquisser ce qui lui plaisait, flatter le corps qu’il appréciait, puis satisfaire ses désirs, sans avoir besoin d’être aussi vrai ! Octave était prêt à le maudire, mais c’était une franchise qu’il avait encouragée. Franchise qui n’encensait pas tant ce qu’il approuvait que ce qu’il avait finalement observé ; marque de sa sagacité. Il pressait faiblement sa tête contre celle de Léon, les frissons qu’il en récoltait ne faisant que fissurer ce qu’il lui restait de contenance passive. Il ne savait pas ce qui allait advenir si l’étudiant se décidait à le regarder, ou si son endurance décidait subitement de céder à l’incompréhensible mélange qui haletait imperceptiblement sa respiration. Et si Léon le lâchait ? Il s’effondrerait. Coulerait. Ses bras, l’un fermement posé sur le rebord de la piscine pour ne pas dériver et l’autre, enlaçant la nuque robuste, étaient en fait deux spaghettis sans volonté. Les compliments ne lui apportèrent pas plus de soulagement et la délicieuse douleur demeura intacte alors que Léon gratifiait les qualités de ses défauts. Il se sentait juste encore plus épuisé, partiellement délesté de sa circonspection forcée. Après une longue journée de marche, il retirait enfin ses chaussures et ce qui avait paru faire partie de lui pendant toute l’épreuve semblait maintenant complètement étranger à son corps. La défiance, fidèle compagne, rappelait son poids par son absence. Est-ce qu’il aurait un jour osé ressentir un tel dépouillement avec Cassidy. Il avait la certitude que non. Elle n’aurait jamais daigné chercher aussi loin, se serait contenté des qualités de son paraître et l’aurait pour toujours privé du véritable repos. Graveleuse coïncidence ! Léon avait décidé d’être bienveillant à l’instant où Octave s’était dissout dans le plaisir ; autrement, il aurait su quoi répondre, comment nier ou se défendre au moins un peu. Mais il était épuisé. Et cela que parce que Léon avait rappelé d’où venait son épuisement et qu’il n’était qu’un long, laborieux et pas toujours utile artifice.

Mais le traitre reculait déjà sans lui laisser le temps de préparer une quelconque émotion de substitution, et Octave songea sérieusement à se pincer pour faire remonter une douleur concrète et contraignante plutôt que dévastatrice à la surface de sa conscience. Il préférait une grimace gênante à la place du vide qu’il savait avoir dans les yeux, ou l’air complètement perdu et dépouillé qui tendait probablement son visage. Il ne voulait pas effrayer Léon et encore moins gâcher ce que ce moment avait d’apaisant pour lui. Banalement, avant que quoi que ce soit ne se fasse voir, il se força à bailler à gorge déployée pour suffisamment détendre son visage et retrouver un semblant de stoïcisme : coup de pinceau brutal sur un tableau craquelé pour faire tomber la poussière. Parce que tout résidait prétendument dans les yeux, il les détourna dès que Léon fut dans son champ de vision, ne sachant pas ce qu’ils exprimaient exactement, quel genre d’horrible désordre il pouvait y voir, espérant seulement que la main qui caressait sa joue dissimulerait l’éventuelle asymétrie de son visage. La tendresse rendait sa tâche difficile, mais il était bouleversé par l’acceptation proprement absolue qu’accordait Léon à la continuité de son existence, alors-même qu’il n’en savait pas la moitié. Potentiellement trompeuse, l’abnégation était cependant belle. Cette version-là, elle me plait, qu’il disait. Octave ferma les yeux de grâce lorsque les doigts glissèrent plus bas, esquissant les voûtes de son visage, comme jamais conscient que ce qui n’avait été qu’un amusement venait bel et bien de prendre fin. L’étudiant couvait sa bouche et Octave n’osait respirer, sentant le précipice, l’instant où il allait complètement se découdre proche. Malgré tout un bouquet de sentiments contraires, il éprouvait à présent presque du réconfort à se savoir vulnérable, tandis que Léon était là pour contempler sa chute, occupé à soigner inconsciemment les blessures plutôt que d’en profiter pour bâtir son ascendant. Il n’aurait probablement pas voulu qu’Octave le fasse à sa place… L’exploration de ses lèvres nota une émotion qu’il n’était pas prêt à écouter et sa bouche s’entrouvrit docilement, comme il avait jadis renversé sa tête pour offrir son cou. Avec la faiblesse, tout était redevenu primitif et les soubresauts du corps venaient faire vibrer son esprit, jusqu’à ce que tout ne soit qu’un long et éprouvant écho sensible. Son regard ne rencontra celui de l’étudiant qu’une fois et ne sachant toujours pas de quel feu exactement il se consumait, Octave dévia ses yeux, les relevant que lorsqu’il sentit le souffle chaud venir effleurer ses lèvres.

« Je crois que… Je crois que j'aimerais t'embrasser, mais j'ai trop peur pour franchir les quelques centimètres restant... »

Octave s’immobilisa comme une bête, se rendant compte à quel point tout cela avait en fait clairement convergé jusqu’à cette phrase et qu’il s’était aveuglement laissé faire. Pire, il y avait odieusement participé. La révolte qui éclaboussa son regard ne fut qu’un élan de la conscience, alors-même qu’il se savait incapable de résister tant tout s’y prêtait joliment. Il se surprit spontanément à désespérément vouloir concéder à la demande et fondre encore plus contre Léon, s’absorber complètement et vivre à l’intérieur de ce corps qui venait de le déshabiller. C’était le seul endroit où il aurait pu se sentir en sécurité, entre les bras, à l’intérieur des bras qui l’acceptaient et le percevaient véritablement. Ca n’aurait rien d’un baiser, mais tout d’une possession. Ca avait été les bras de Jane un jour, quoi qu’elle n’avait pas été aussi bavarde ni exhaustive, mais il avait fondu comme un dément accaparer sa bouche. Maintenant, dans le silence de ce moment suspendu, Octave regardait Léon en face, non pour le défier, mais parce qu’il avait besoin de cette confrontation difficile pour savoir ce qu’il fallait faire. Et avant même qu’une décision quelconque ne lui vienne, sentant qu’à trop réfléchir il allait perdre un peu de leur magie, Octave desserra son étreinte et posa ses paumes contre les joues de l’étudiant, s’abandonnant contre son torse pour ne pas couler et réduisant dangereusement encore plus la distance entre eux.

« Attends… » Chuchota-t-il. « Attends… »

Est-ce que l’âge, la relation d’autorité et l’écart rendait tout cela possible ? On partait souvent avec un préjugé négatif, surtout dans la position de l’aîné, sur ce qui pouvait être jugé comme un signe de superficialité, de refus de vieillir ou d’immaturité, que d’entretenir ne serait-ce qu’une relation purement passionnelle avec un adolescent. La sagesse devait être de son côté, tout comme l’expérience. Lui aussi avait eu dix-sept ans, avait succombé à la maturité, mais son caractère avait été tellement désordonné qu’il ne savait pas si la comparaison pouvait tenir avec l’émotif et sage Léon ? Aurait-il vécu son adolescence lascive autrement en de circonstances plus acceptables ? Il savait juste qu’étant donné son passif, il n’aurait pas pu attendre mieux de son adolescence échevelée qu’une succession de petits plaisirs sans égard pour qui que ce fut. Mais là, ce n’était pas pareil ? Ce baiser allait avoir un lendemain, il promettait même d’avoir une longue succession de conséquences. Léon n’allait pas l’oublier, ce n’était pas dans sa nature. Il n’était pas en train de lui demander la satisfaction d’un caprice, pas après tant de franchise désœuvrée. Cette bouche qui l’attendait obnubila tellement son esprit qu’Octave en oublia sa propre tourmente, entièrement tourné vers ce à quoi il avait envie de succomber. Il caressa le visage de Léon, choya ses mèches humides et sentit presque avec expectative le goût et la tendresse de ses lèvres sur les siennes, mais fut saisi de remord. Le reproche se répétait dans sa tête : quel qu’était son choix, moral ou passionnel, il finissait toujours devant un Léon déçu, qui l’accusait d’être soit un traitre, soit une nature volage, ou les deux en même temps. Il tenta de trouver un compromis, sachant que chaque seconde de trop pouvait définitivement briser le charme. Ce fut douloureusement qu’il se retint, suspendu à l’orée de son propre désespoir coupable et chuchota contre la bouche de Léon :

« Je le veux, c’est insupportable, mais… Attends la prochaine fois. Attends qu’on se retrouve de nouveau et alors tu m’embrasseras. » Un baiser sur la bouche n’était pas un simple prélude à une caresse plus étendue et complète, c’était déjà cette caresse dans sa totalité. Sa détermination fut encore plus difficile à maintenir alors que le visage de Léon semblait refléter son désir et ainsi l’encourager. Il ne voulait pas voir le feu s’éteindre et adula les cheveux noirs de ses doigts fébriles, l’étreignant encore plus et pesant de son corps entier sur le sien pour palier à sa trop grande patience. Patience ? Le refuge du lâche. Il n’y aurait pas de prochaine fois et ce fut un acte d’égoïsme que de remettre l’impossible à plus tard, espérant garder entre eux la chaleur jusqu’au dernier instant avant que tout ne vole en éclat. Il voulait déprécier sa culpabilité, qui se mêlait si mal à la volonté de succomber. Ses lèvres se serrèrent et il gémit longuement sans oser s’éloigner. C’aurait été parfait… parfait. Mais il voulait pouvoir posséder sans l’impression de mentir, succomber à la soif sans se dire qu’il était déloyal à profiter de ce qu’on allait lui refuser plus tard. Il espérait sincèrement qu’un jour, l’envoûtement se répète sans qu’il n’éprouve aucune réticence et puisse s’abandonner avec la plus absolue des abnégations, en étant tout aussi vulnérable qu’il l’était aujourd’hui, mais cette fois de façon volontaire. La torture était odieuse. « Je ne dis pas ça pour te tester, crois-moi. Je ne te demande pas d’attendre pour éprouver tes intentions ou cultiver ton courage, mais… » Octave s’exaspéra lui-même dans un lourd soupir, puis regarda le plafond avant de poursuivre : « Mais c’est important. Tu comprends ?... S'il-te-plait... » Il n’était pas sûr de comprendre, ni de pouvoir l’expliquer et ça gâchait tout. « Je veux que tu t’approches. Je le veux. Je veux que tu trouves le courage, je veux te le donner. » La tentation était probablement à la hauteur de la douleur qui allait le percuter lorsqu’il n’y aurait pas de prochaine fois. « Mais je veux que tu attendes. Moi, je t’attendrais. La prochaine fois qu’on se retrouvera, je t’attendrais. » En disant ces mots, Octave ressentit le bonheur mensonger de projeter quelque chose dans l’avenir qui n’était pas dévastateur. Il y avait une horrible dispute, puis la promesse du baiser, quelque part au loin, derrière les orages. C’était la joie incertaine de ceux qui étaient trop suspicieux et lucides pour prétendre qu’ils pouvaient obtenir tout ce qu’ils désiraient et bien trop reconnaissants pour ignorer que ce qu’ils possédaient pouvait aisément leur être repris. Octave était presque parvenu à se résigner et respirait longuement pour maîtriser tout le tumulte qui l’habitait. Il se resserra imperceptiblement sur lui-même, déjà moins certains de sa décision, mais les mots avaient été prononcés et au fond, il aimait les expectatives. Frustré, il laissa son corps couler contre celui de l’étudiant, sentant plus intensément que jamais à quel point il aurait aimé se confondre contre la peau pâle avec une ferveur plus dévouée. Il lâcha le visage de Léon et fit reposer ses bras sur les larges épaules. Sa tête s’allongea au creux de son cou et sentant les flatteries des cheveux de sa nuque sur son front, il murmura, épuisé par sa vulnérabilité et son désir, par son désir vulnérable, par sa désireuse vulnérabilité :

« Tiens-moi, veux-tu ? Ne me lâche pas. Ne me laisse pas couler, je suis incapable de nager. » Ce fut contre la quiétude de la peau lustrée qu’il ressentit les battements vibrants dans sa poitrine et l’acharnement de son cœur à le troubler le grisa. Il voulut fermer les yeux, mais perçut au dernier instant le discret frémissement d’une veine sur le cou de l’étudiant. Cette preuve de vie le bouleversa sans raison et lentement, il s’avança pour y déposer ses lèvres chaudes. La peau continua à palpiter sous sa bouche et peut-être parce que c’était ce qu’il y avait de plus semblable à une autre paire de lèvres, qu’il imaginait vibrantes et tièdes, un peu humides, qu’Octave s’émut du rythme régulier de cette vie. Il remonta la rivière aussi haut que le lui permettait sa disposition et d’un dernier frôlement des lèvres, il abandonna ce chemin qu’il aurait allègrement pu suivre jusqu’à trouver la bouche convoitée, mais sa résolution le maintenait tranquille et il lui sembla que c’était la preuve la plus convaincante qu’il pouvait fournir sur sa mystérieuse franchise. Après cette découverte, cette substitution exotique, l’immobilité lui parut être une épreuve difficilement concevable et il voulut revenir butiner le symbole de son désir. Sa fatigue le rendait excessivement paresseux et lent à l’exécution et si la première attention avait été brève et timide, la seconde fut d’une torpeur lascive. Sa tête peinait à se maintenir et à moitié alangui sur l’épaule de Léon, il pressait sa bouche aux lèvres entrouvertes et épousait de sa pulpe humide les longues courbes pleines de pétulance. Bientôt, au lieu d’enlacer la silhouette de son cou, Octave s’éparpilla distraitement et suivit ce qui lui parut être le plus tendre au toucher, choyant chaque nouvelle rencontre avec une avidité respectueuse. Son indolence espaça ses ardeurs et son désir se conclut par d’interminables baisers engourdis sous l’oreille de l’étudiant, où il satisfait son vœu avec ferveur. « Tu es content ? » demanda-t-il entre deux caresses, « Je ne contrôle plus rien. Je suis à ta merci, à une exigeance près... » Il pressait si bien sa bouche tendrement insatiable contre la nuque de Léon que ses lèves y restaient collées jusqu’à ce qu’il décide de renoncer au baiser pour engager le suivant, sans jamais abandonner la peau de l’étudiant, qu’il caressait d’un long frôlement. « Je ne suis pas résigné, tu vois ? Je crois en l’avenir. Je crois que tu m’attendras et que quand on se retrouvera, je comblerai la distance. J’y crois. »

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rita phunk
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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Ven 10 Aoû 2018 - 14:45



L'impression était grisante, suspendu à quelques centimètres des lèvres qu'il avait lorgné pendant de très, très longues minutes, si tant est que l'on pouvait mettre bout à bout les multiples oeillades dont il avait gratifié le bout de chair pulpeux qui gravitait à présent, tout proche. L'étudiant inspira avec hésitation, une appréhension délicieuse animant son être, émotion fébrile qui faisait s'étirer les secondes au profit de la sensation d'une récompense, toute proche, alors que le souffle incandescent d'Octave venait chatouiller la peau fine de l'arc de cupidon, juste en dessous du nez par lequel un air étouffant venait alimenter des poumons en mal d'air, capricieusement défaillant alors que Léon attendait égoïstement que le bibliothécaire accède à la demande timidement prononcée un peu plus tôt. Le jeune préfet savourait néanmoins l'attente, qui s'éternisait, et encore plus le corps, abandonné contre lui, qui se plaquait contre sa peau pour se maintenir hors de l'attraction du fond de la piscine tout en se fondant dans celle, quelque peu différente mais tout aussi efficace, que l'étudiant avait désormais la quasi certitude d'exercer sur lui. C'était un de ces moments "entre deux eaux ", un mélange d'attente impatiente ou le désir enflait tout autant que la tension faisait palpiter l'air d'électricité, alors même qu'une fois le désir rassasié on en venait à se demander si l'expectative n'était pas tout aussi tendrement délicieuse que le geste en lui-même. Léon soupira contre les lèvres, à plusieurs reprises, le bout de son nez venant élire domicile contre celui de son interlocuteur, sa joue se mouvant contre celle du bibliothécaire dans une caresse doucereuse alors qu'il reprenait haleine, entrouvrant légèrement ses lèvres, goûtant à la respiration d'Octave, ses yeux caressant du regard l'objet du désir avant qu'il n'avale sa salive, remontant avec langueur sur les traits du visage dont ses doigts frissonnants avaient redessinés un peu plus tôt le contour, cherchant l'éclat d'émeraude. Il le trouva sans mal, se fondit dedans alors même que le bleu de ses propres yeux s'atténuait au profit d'un océan gris, s'assombrissant par les vagues d'envie, ces mêmes salves qui rosissaient ses joues pâles et hérissaient les poils fins de ses avants bras, possessivement étalés de par et d'autres de la silhouette amarrée contre le mur, et ceux de sa nuque, jalousement gardée dans l'écrin de la main du bibliothécaire. Le jeune homme ferma les yeux sous la caresse des doigts se déliant dans son cou alors qu'il se mouvait contre lui, soupirant par anticipation, avançant de quelques millimètres vers la bouche ourlée, trouvant finalement le courage de parcourir lui aussi un bout du chemin, inclinant la tête, prêt à capturer enfin ce qui le captivait au moins tout autant qu'il en était effrayé, son corps entier semblant se condenser dans la bouche qu'il entrouvrait déjà pour...

__ Attends, l'arrêta Octave d'un chuchotement, si près que Léon eut l'impression que la lèvre inférieure  d'Octave se mouvait contre la chaire rosée de sa propre bouche. Il se figea, alors que la distance s'amenuisait encore, l'un de ses bras quittant son appuie pour venir agripper l'une des hanches du bibliothécaire. Attendre ? Il n'était pas sûr de comprendre. Ni de pouvoir. Encore moi de vouloir. Il ouvrit les yeux, sursauta presque devant ce que cette toute nouvelle promiscuité lui offrait à détailler, son regard attiré par une perle d'eau glissant sinueusement sur le front, contournant l'arcade de ses sourcils, dévalant la pente de la pommette haute jusqu'à venir cajoler la commissure des lèvres entrouvertes. Il avala sa salive avec bien des difficultés, maintenant les rangs pour camoufler son agitation intérieure. Le courage ne lui manquait plus pour parcourir les dernières centimètres - à moins que cela ne soit des millimètres - mais plutôt pour patienter tel que le suggérait Octave. Attends, répéta-t-il, si proche qu'il dût se faire violence pour rester immobile, retenant son souffle, craignant qu'une trop grande inspiration ne lui fasse ravir ce baiser capricieusement long à venir, n'osant plus respirer de peur de n'effleurer de ses lèvres les tentantes voisines et sachant obstinément que s'il s'emparait tel un voleur de l'onctueuse caresse, le doute lui volerait l'instant qu'il voulait se voir totalement appartenir. Car la question se frayait lentement un passage, bravant l'envie, le supplice et la tentation, ravivant le doute avec la facilité des braises d'un feu se consumant encore dans l'âtre, sur lequel il n'y avait qu'à souffler un peu d'air pour que les flammes ne renaissent. Attendre, donc, mais attendre quoi ? Etait-ce une jolie manière de décliner, s'était-il fourvoyé sur les intentions du bibliothécaire ? Le ventre de l'adolescent se serra, à moins que cela ne fût son coeur mais les questions se bousculaient pour jaillir de sa bouche,  tristement déclinée par le bibliothécaire et moururent lorsque la main de ce dernier ne rejoignit son visage. Des doigts caressèrent sa joue, choyant l'épiderme pour venir se perdre dans ses cheveux encore humides et il frissonna de tout son être, soulagé que l'électricité dans l'air soit toujours présente tout en craignant néanmoins de se faire éconduire. Il fixa Octave dans les yeux, capta l'hésitation qui y régnait et se tendit encore plus sous la peau cajoleuse, collant son visage pour qu'il ne vienne se nicher dans la paume brûlante de celui qui lui demandait de patienter tout en mettant à mal chacune de ses terminaisons nerveuses. Et lorsqu'il reprit la parole, la respiration était si proche que Léon eu l'impression de goûter à un baiser dont les quelques millimètres d'air les séparant n'enlevaient à la fois presque rien, tout en ôtant pourtant le fiévreux contact, c'est à dire quasiment tout. Je le veux, c’est insupportable, mais… Attends la prochaine fois. Attends qu’on se retrouve de nouveau et alors tu m’embrasseras.

Les doigts de Léon resserrèrent leur emprise sur la taille, se glissant entre la chute des reins du bibliothécaire et le mur rugueux de la mosaïque de la piscine, maintenant le corps pour que ce dernier ne se dérobe pas, ayant déjà bien trop à faire de ces lèvres encore si proches mais qui lui murmuraient d'attendre tout en continuant à se mouvoir à une distance proprement indécente pour son self-control. Le jeune homme ne disait rien, le souffle demeurant encore trop court, rendu erratique par l'envie qui avait joliment déformé ses traits et assombrit ses yeux, haletant sous l'effort combiné de la retenue imposée par Octave et des mouvements qu'il ne cessait de faire pour maintenir leurs deux êtres à la surface de l'eau. Il détailla l'homme en se moquant de se montrer intrusif, penchant légèrement la tête sur le côté comme si cette perspective là pouvait l'aider à comprendre ce qui était en train de se dérouler juste devant ses yeux, juste contre sa peau, juste sous ses doigts et pourtant si injustement éloigné de ses lèvres entrouvertes. Il ne saisissait pas. Octave n'avait eu de cesse de provoquer, tantôt avec ses paroles incisives pianotant sans mal sur les émotions de Léon qu'il comprenait bien avant même que le jeune homme ne les perçoive, tantôt avec son corps encore ému par les fluctuations hormonales de l'adolescence et qui se tendait tout entier pour répondre à l'assaut du flirt aquatique que l'autre avait imposé, initié et alimenté. Et alors qu'il lui avait délicieusement fait ouvrir les yeux, il lui demandait maintenant de freiner alors que le jeune homme se sentait comme lancé à pleine vitesse sur les rails chauffés à blanc d'une relation qu'il devinait prendre une place de plus en plus dévorante au sein de sa personne.

Comment ralentir quand tout - absolument tout ! - semblait pousser à maintenir l'allure, des yeux émeraudes semblant tiraillés entre la raison et l'envie, du corps qui frissonnait- il ne rêvait pas, si ? - contre le sien, des doigts qui peignaient son visage avec une tendresse brûlante jusqu'au gémissement que Léon perçut et qui manqua de lui faire oublier la demande du bibliothécaire. Heureux, heureux qu'Octave impressionne bien trop le vert-et-argent pour que ce dernier ne se moque pas éperdument de la mise en garde. Heureuse soit cette timide candeur qu'il éprouvait à maintenir contre lui un corps aux courbes masculines, un océan encore inconnu sur lequel Léon ne savait pas encore voguer pour oser s'y aventurer sans la permission clairement énoncée. Heureux soit le caractère douteux de l'adolescent, mal assuré, perpétuellement incertain et dont les sens criaient pourtant qu'il ne se trompait pas sur l'attrait d'Octave pour sa personne, mais dont les pensées bouillonnantes ne cessaient de chuchoter à sa conscience qu'il y avait un mur qui n'avait pas encore était abattu, véritable muraille entre eux quoique qu'il ne la visualisait pas, mais qui demandait encore toute son attention s'il ne voulait pas s'écraser lamentablement dessus. Toujours figé, interdit, maintenant la moindre parcelle de son corps à l'état d'immobilité pour ne pas trahir son émoi, il observait la tumulte intérieure animer le visage du bibliothécaire avec une fascination redoublée. Malgré tout ce qu'il avait énoncé un peu plus tôt, Octave lui était encore inconnu et il dévorait avec curiosité chacun des états d'esprit qui se dessinait sur son visage aux traits délicatement esquissés, la peau pâle miroitant sous les ondulations de la piscine alors que le silence semblait gagner en profondeur, comme si l'atmosphère lui-même se taisait pour permettre à Léon de se concentrer.

La douleur d'abord, semblait tirailler ses traits à l'extrême, lui qui demandait la patience là ou ses mains se faisaient plus envieuses sur sa peau, là où son buste venait se plaquer contre la musculature nue de Léon alors qu'un soupire supplice s'étirait pour venir s'échouer contre les oreilles du jeune homme. Le dilemme intérieur d'Octave semblait complexe alors il regardait l'homme essayait de se maintenir à flot, balayé entre deux courants contraires ne semblant pas lui laisser de répits. La lutte semblait presque douloureuse, ou du moins semblait-elle assez importante pour que Léon ne délaisse l'idée de mettre fin au questionnement intérieur en mettant par la même occasion fin au désir qui agitait toujours son coeur de façon disproportionnée. Une image fugace s'imposa et Léon se vit attirer Octave à lui en faisant pression sur le dos, arquant ses reins pour que le bibliothécaire ne vienne se lover contre lui, capturant les lèvres réticentes entres les siennes, fiévreuses. Son ventre se serra alors qu'il repoussait l'image, inspirant avec un calme qu'il ne pensait même pas être capable d'énoncer sans paraître risible. Léon referma ses lèvres, cessant de caresser de son souffle la bouche tentatrice qui se crispait à mesure qu'Octave cherchait les bons mots pour expliquer ce que Léon mourrait d'envie de comprendre également. Une prochaine fois, avait-il dit. C'était une jolie façon de dire non que de promettre qu'il y aurait un lendemain, pas forcément demain, mais peut-être bientôt. Tant de peut-être pour si peu de certitude taraudait l'adolescent, d'une impatience fébrile, d'une multitude de doutes qu'il n'arrivait pas à dignement comprendre. S'était-il trompé quelque part, avait-il surpris le bibliothécaire autant que lui même lorsqu'il avait compris son désir et dans le même élan, cherché à l'assouvir ? Etait-ce cette précipitation dont Octave essayait de se préserver - ou peut-être même tentait-il de le préserver, lui, si on entrait dans l'équation la douloureuse peine qu'il semblait ressentir à ne pas donner suite à sa demande ? Léon voulait ouvrir la bouche, prêt à s'insurger, prêt à se justifier sans savoir par quoi commencer, refusant les nouvelles règles de prudence éditées par Octave seul, sans avoir son mot à dire, cherchant déjà comment convaincre l'adulte que son envie n'était même pas motivée en premier lieu par un quelconque désir charnel, mais qu'il s'agissait d'une curiosité, d'une fascinante et irrémédiable curiosité, envers lui tout entier. Il était prêt à se révolter, boudeur un instant, cajoleur la minute d'après, contre l'injuste privation motivée par une excuse aussi vieille que le monde mais Octave reprit la parole, déjouant le discours qui était en train de naître dans l'esprit de l'adolescent, le tuant dans l'oeuf avant même qu'il ne puisse éclore de manière convenable.  

__ Je ne dis pas ça pour te tester, crois-moi. Je ne te demande pas d’attendre pour éprouver tes intentions ou cultiver ton courage, mais…, commença-t-il, soufflant, persifflant, levant les yeux au ciel. Léon referma la bouche, redevenu muet, redevenu contemplatif de ce qu'il entrevoyait à présent sur les traits du bibliothécaire. Etait-ce de la peur ? Un profond mal aise ? Pourquoi semblait-il à ce point en avoir en vie tout en craignant de craquer - car il résistait, n'est-ce-pas ? Cette idée gonflait d'espoir l'adolescent tout en le frustrant avec une admirable force. Octave se perdait et dans son discours évasif, il noyait l'adolescent. Se rendait-il compte qu'il tentait d'accomplir la prouesse impossible de lui expliquer une chose cruciale tout en essayant de lui dissimuler un détail essentiel ? Les yeux de l'adolescent se plissèrent, les doigts caressant le dos  pour essayer d'apaiser la ferveur de l'adulte, sa main s'étalant pour saisir pleinement la cambrure de ses reins alors qu'il cherchait à lui fournir un appuie solide, lui qui semblait être balloter par une tempête le rendant vacillant de tout, certain de rien. Le geste lui rappela la vision furtive, le rouge embrasa ses joues et un frisson le traversa des pieds à la tête. C'était un supplice, s'en rendait-il au moins compte ? Mais c’est important. Tu comprends ?... S'il-te-plait... Non, il ne comprenait pas. Mais la supplique grignota son mauvais caractère, lui ôtant la réplique brutale de la bouche pour ne lui laisser qu'une vision nette d'un Octave qui semblait si perdu, que Léon ne souhaitait pas enfoncer une quelconque arme dans une quelconque plaie dont il ne comprenait même pas l'origine. Alors, il acquiesça de haut en bas, son pouce suivant le tracé de la colonne vertébrale du bibliothécaire, donc le corps sec et sans la moindre once de gras lui permettait l'exploration même à travers le tissu de la chemise qu'il n'avait pas retirée avant de le rejoindre dans l'eau. Je veux que tu t’approches. Je le veux. Je veux que tu trouves le courage, je veux te le donner. Plus besoin de donner, laisse moi juste approcher, songea-t-il mais il garda sa tentante proposition pour lui même. Il acquiesça de nouveau, soufflant un "D'accord",  cherchant à rassurer alors que lui même ne l'était absolument pas, découvrant qu'il était capable de l'abnégation de lui-même au profit d'Octave, chose qui lui demandait d'habitude de longs mois. Il acquiesça parce qu'il n'arrivait pas à se montrer égoïste, cette fois là. Il acquiesça, sûrement parce que c'était Octave qui demandait, et que toute la profondeur qu'il savait être celle de l'homme lui soufflait qu'il se devait d'aussi lui faire confiance, dans ses rapprochements comme lorsqu'il reculait, comme là.  Mais je veux que tu attendes. Moi, je t’attendrais. La prochaine fois qu’on se retrouvera, je t’attendrais. Léon était perdu. Il fallait attendre, puis être attendu. Qu'est-ce qui aurait dû pousser Léon à refreiner ses envies, pour qu'ensuite Octave ne doive lui aussi patienter, comme si dans cet entre deux les rôles allaient s'inverser jusqu'à ce que le bibliothécaire ne doive lui aussi s'acquitter de quelque chose ? Je t'attendrais. Les deux mots tournaient dans son esprit, ne faisant aucun sens tout en choisissant de se graver, comme une promesse dont il pourrait un jour se rappeler, ou bien choisir de la rappeler. Il y avait un détail qu'il lui échappait, un détail qui transformait le baiser promis en un baiser potentiellement futur et l'attende suppliciant de l'un, en la promesse d'attente de l'autre. Une attente de sa part semblant se rendre garante de son attente à lui, un autre jour. Cela n'avait pas de sens et pourtant, il acquiesça de nouveau. Encore. Il se sentait dépossédé de sa volonté au profit de celle, incompréhensible d'un Octave qui se décomposait tout en essayant de composer avec son coeur et son corps, continuant à rassurer l'adolescent et à le perdre sous les caresses. Et alors qu'il serrait ses lèvres dans une mimique encourageant le bibliothécaire à poursuivre, il la vit.

La fissure dans l'âme. Elle était revenue.

Peut-être avait-il était aveugle ? Comment avait-il pu la louper ? Il aurait eu envie de se gifler de sa propre bêtise, de sa négligence et de son manque d'observation, aveuglé qu'il avait été par le désir brûlant qu'Octave avait tenté de tarir tout en rajoutant par intermittence un conducteur à la passion naissante. C'était bien le problème avec le désir : il masquait tout et ne laissait plus rien, tarissant les pensées réfléchies, n'alimentant que la partie abstraite d'un cerveau se gorgeant de sentimentaliste pour ne voir que les tentations, et pas les fêlures. Le jeune homme se figea, parcourant avec une lucidité retrouvée le visage défait, les épaules affaissées, le sourire, presque tordue et la douleur, figée dans les traits. La vulnérabilité. Le jeune homme cligna des yeux, sa culpabilité prête à sortir de sa cachette pour venir disséquer le discours précédemment servi pour dénicher, trouver l'arme coupable qui avait bien pu vampiriser la moindre couleur du visage qu'il avait contemplé avec un véritable filtre devant les yeux pour ne pas voir...ça. Au lieu de l'effrayer, la fêlure lovée au fond des iris émeraude et courbant tout le corps de l'adulte enflamma sa fascination et les doigts raffermirent leurs prises autour de la taille, son bras libre se crochetant avec plus de vigueur sur le bord de la piscine, plaquant le corps semblant dénué de toute force entre la solidité du muret de la piscine et sa propre personne. Les yeux redevenus d'un bleu caraïbes dévalèrent avec avidité sur Octave, comme si la récente illumination qu'il avait eu - ou plutôt, comme si le retrait du cache nommé désir qui l'avait aveuglé- lui permettait une nouvelle lecture de la situation. Octave était... malheureux. Malheureusement perdu et éperdument malheureux.

Et c'était bouleversant.

A l'instant où Léon cessa de vouloir comprendre pour lui même, afin de savoir écouter et soutenir pour l'autre, le bibliothécaire sembla se dissoudre contre sa peau, ne gardant que la volonté de se presser contre le corps de l'étudiant. Sa tête vînt trouver la cambrure de son cou et il le sentit se blottir contre lui, frissonnant sous la vision irréelle d'un Octave à bout de force tout en ayant l'intime conviction qu'il l'était depuis longtemps, mais n'avait pu s'alanguir sur personne. Ses bras retombaient avec mollesse dans le dos de Léon, qui dû redoubler d'effort pour ne pas sombrer sous le poids de leurs deux corps, alors que le souffle chaud de l'adulte au creux de son cou manqua de le déconcentrer à plusieurs reprises.

__ Tiens-moi, veux-tu ? Ne me lâche pas. Ne me laisse pas couler, je suis incapable de nager, demanda-t-il et Léon acquiesça de nouveau, s'accrochant de sa main libre avec plus de force sur le mur, serrant Octave plus que nécessaire contre lui, pas juste pour ne pas qu'il sombre, mais plutôt comme une étreinte qu'il souhaitait la plus réconfortante possible.

La situation lui rappelait sans difficulté une autre étreinte, dont il n'avait pas saisi à sa juste valeur le malheur profond, trop occupé par l'envie de satisfaire un désir aveuglant. Il ne comptait pas reproduire la même erreur, cette fois-ci, aussi refusait-il de passer outre la demande d'Octave pour se fondre sur les lèvres dont il sentait pourtant le contact doux sur la peau de son épaule. Il songeait à Heather, à ce cagibi où il avait oublié qu'une fois on fond du gouffre, on pouvait se raccrocher à n'importe quoi, y compris à son meilleur ami si envieux de brûler les étapes. Il se rappelait du sentiment d'horreur qui avait envahi les traits de la jeune femme et du désarroi de se faire repousser, juste après qu'elle se soit abandonnée, distillant dans le baiser toute la tristesse que la perte de sa mère avait engendrée. Il n'avait été qu'un idiot fini, ce jour là, manquant cruellement de discernement pour satisfaire égoïstement ses seuls désirs. Et même si Octave n'était pas aussi fragile que l'était son amie d'enfance, même si la situation était à la fois très différente tout en pouvant être semblable, Léon espérait avoir assez appris de ses erreurs pour ne pas se glisser corps et âme dans la faille qui semblait déchirer le coeur du bibliothécaire. Lequel s'était fait quitté par Miss Rowle quelques heures auparavant et dont il devait intérieurement pleuré la perte, lequel s'était aussi perdu dans le souvenir de cette femme rousse et dans les lettres parsemées de reproches qui, il n'y a pas si longtemps, il avait adressé à celle qui semblait être son seul et unique amour. A traverser ainsi les pièces de sa vie pour se retrouver seul dans l'antichambre de son présent, Octave n'était peut-être dans la meilleure des dispositions pour... pour quoi, déjà ? Etait-ce le début de quelque chose ? Et lui, Léon, qui avait franchi la porte de la bibliothèque au bord du gouffre, étouffant sous le poids de presque tout, était-il assez lucide ce soir là pour ce quelque chose ?. On aurait dit qu'ils étaient tous les deux des naufragés à la recherche d'une bouée à laquelle se raccrocher, ce soir, et Léon songea un bref instant qu'il était bien étrange que tous deux ne sombrent pas, accrochés l'un à l'autre dans une curieuse étreinte qu'ils n'avaient pas vu venir, flottant au dessus du tumulte de ce que cette soirée avait remué entre eux. Mais en son fort intérieur, il espérait qu'ils soient liés par autre chose que ça. Par autre chose que le désespoir de la solitude.

Il déposa sa joue contre le sommet de son crâne, fermant les yeux, son coeur battant avec frénésie comme pour lui rappeler qu'il n'y avait pas que de la tristesse les reliant, alors qu'il respirait toujours de manière essoufflée, sa bouche enfouie dans un amas de mèches aux reflets cuivrés qui vinrent s'accrocher à ses lèvres humides. Il soupira d'aise, fermant ses propres yeux, se délectant de l'étreinte qui satisfaisait une tendresse que le baiser n'aurait peut-être pas offert d'une façon aussi désintéressée. Et puis, Octave sentait bon. C'était un détail minuscule, mais l'odeur lui rappelait une autre torpeur, celle qu'il avait éprouvée à l'arrière de la voiture, blotti dans la chaleur réconfortante d'un manteau dans lequel il s'était endormi sous les effluves de l'odeur capiteuse. Finalement, cette attirance envers Octave, il l'avait peut-être vécue dans une multitude de détails aussi insignifiants que celui-ci, qui séparément ne disaient rien, mais ensemble, avouaient tout. La plénitude de la situation combla son besoin d'accalmie et la respiration de l'adolescent se radoucie, se cala sur celle du bibliothécaire, profonde et ample, qu'il entendait au creux de son oreille et qui le chatouillait sur la peau fine de la naissance de sa clavicule. Il voulait parler, mais n'arrivait pas à briser le silence totale qui s'était emparé du bassin donc le seul bruit du clapotis de l'eau venait bercer l'étreinte des deux corps enlacés. Avec lenteur, cependant, la surface de l'eau s'agita lorsqu'Octave bougea légèrement sa tête, obligeant l'adolescent à se redresser, quelques secondes avant que sa peau ne subisse la brûlure d'un Octave quémandant sa patience mais en manquant cruellement.  Il voulut sourire de le sentir perdre pied, mais perdit contenance avant, le souffle de nouveau court alors que la bouche taquine laissait de petits sillons humides sur sa peau pâle, que Léon sentait rougir entre les lèvres avides. L'étudiant poussa un soupire à mi chemin entre le contentement et la frustration de sentir le désir revenir à la charge, alors même qu'il lui avait fallu toute sa concentration pour le chasser de chacune de ses pensées, contaminées par l'envie. Il voulu s'offusquer gentiment, lui demander d'arrêter ce supplice mais il se savait à la fois bien trop égoïste et bien trop curieux pour réussir cet exploit. Maudissant sa faiblesse, il ploya légèrement la gorge alors que le bibliothécaire reprenait son oeuvre, frissonnant à chaque baiser qu'il apposa sur sa peau qui semblait à vif, comme à l'affut de la moindre sensation pour frémir fievreusement. Un nouveau soupire traversa les lèvres entrouvertes de Léon, dont la main remonta la courbe du dos pour venir se glisser le long de sa nuque, timidement, se perdant dans les cheveux d'Octave. C'était... déloyal. Délicieusement déloyale, confusément injuste et agréablement contradictoire. Un baiser vînt siroter l'épiderme sous son oreille, à plusieurs reprises, mettant à mal la patience d'un Léon lâchant un nouveau soupire, qui creva assez le silence pour que le jeune homme ne soit certain qu'Octave l'ait entendu. Il en aurait rougi, si ses joues n'étaient pas déjà d'un pourpre soutenu, comme si chaque caresse ne rajoutait du pigment rouge sur son visage. Un homme était en train d'attaquer la zone sensible de son cou d'une façon assez suggestive pour qu'aucun doute sur la nature des baisers ne soit permis, et son corps réagissait sans se préoccuper nullement du genre de la personne en étant à l'origine. Il nota ce détail à la fois étrange et réconfortant entre deux nouveaux soupires, peinant à retrouver ses esprits.

__ Tu es content ? susurra la voix au creux de son oreille juste avant de  retourner à son oeuvre.
__ Oui, murmura-t-il, ses yeux résolument clos  alors que sa tête se penchait sur le côté, offrant un meilleur angle aux caresses du bibliothécaire. Ne t'arrêtes pas, chuchota-t-il timidement, ses doigts resserrant la pression exercée sur la nuque d'Octave.
__Je ne contrôle plus rien. Je suis à ta merci, à une exigence près..., expliqua-t-il alors que la raison du jeune homme, ravivée par le rappel de la vulnérabilité du bibliothécaire, ne tentait de se frayer un chemin à grand coup entre les méandres de satisfaction du cerveau de l'étudiant. Il rouvrit les yeux à contre coeur, sa main glissant avec lenteur pour venir reposer entre les omoplates alors que les lèvres du bibliothécaire restaient obstinément ventousées contre sa peau brûlante, murmurant contre elle entre deux baisers, ne lâchant pas l'épiderme d'un seul frôlement. La sensation, en plus d'être diablement agréable, attendrissait Léon qui s'accorda encore de longues secondes de tendresse, incapable de bouger, incapable de demander une pause pour son pauvre esprit perdu, complètement happé par les lignes de feu que le bibliothécaire traçait en suivant le sillon de sa jugulaire, avec une apparente décontraction qui rajoutait un il ne savait trop quoi de sensuel à la situation. Je ne suis pas résigné, tu vois ? Je crois en l’avenir. Je crois que tu m’attendras et que quand on se retrouvera, je comblerai la distance. J’y crois.

En guise de réponse, il inclina sa tête jusqu'à ce qu'elle ne repose contre celle du bibliothécaire, toujours alangui contre son épaule. Ils restèrent ainsi de longues secondes, le silence uniquement ponctué par leurs deux respirations. Après quelques minutes de tendre torpeur, Léon raffermi sa prise autour du corps abandonné contre lui et, donnant une impulsion contre le mur de la piscine, les propulsa un peu plus loin, quelques mouvement de brasse suffisant à ce qu'il n'atteigne le petit bain lui permettant d'enfin reposer ses pieds sur le sol. Alors qu'il n'avait jusqu'alors enlacé la taille que d'un bras, le second, engourdi par la position forcée qu'il avait gardé pour les maintenir à flot, vînt rejoindre l'autre et il noua ses bras autour d'Octave, juste au dessus de la chute de ses reins, avançant doucement pour rejoindre l'autre bout de la piscine, où l'eau se faisait encore plus chaude car ayant nettement moins de profondeur. Il s'abaissa pour que leurs corps restent immergés jusqu'aux épaules, gagnant le mur du fond de la piscine en longeant de plus en plus le sol, terminant adossé contre le muret, ramenant le corps d'Octave contre lui, le faisant tourner en se servant grandement de l'apesanteur, jusqu'à ce que son dos ne se plaque contre son torse et qu'Octave ne s'assied entre ses jambes étendues. Soulagé de pouvoir ainsi reposer ses muscles courbaturés, il enlaça le ventre du bibliothécaire, sa tête reposant contre l'une de ses épaules, sa joue contre la sienne. Il soupira longuement, réorganisant ses pensées en étreignant le bibliothécaire avec un peu plus de force. Ne lui avait-il pas demandé de ne surtout pas le lâcher ? Qu'importe qu'ils soient à présent assis et qu’aucun abysse ne cherche à les engloutir, car Octave n'avait pas parlé uniquement au sens propre, n'est-ce-pas ?

__ La patience, ce n'est pas ma qualité première, soupira-t-il dans le cou d'Octave, sa voix rendue grave par la silence qu'il s'était imposé pendant de longues minutes. L'une de ses mains se détacha de la loge trouvée contre l'abdomen du bibliothécaire, remontant doucement, enlaçant l'épaule. Ce n'est pas le bon moment, n'est-ce-pas ? chuchota-t-il d'une voix hésitante mais presque résignée, laissant courir ses doigts sur le tissu de la chemise. Ca serait une erreur, tu crois ? Je veux dire... le soir où tu viens de finir une histoire avec cette jeune femme, le soir où je viens tout juste de comprendre ma fascination pour toi... énuméra-t-il, ses doigts glissant vers le torse d'Octave, défaisant de manière distraite le premier bouton, suivi d'un deuxième, jusqu'à pouvoir écarter suffisament le tissu trempé pour que son nez ne vienne se creuser une place sur l'épaule d'Octave. Il y resta un long moment, hésitant, soufflant avec curiosité sur la peau pour la faire frissonner avant de venir apaiser le frémissement d'un baiser timide, déposant sa tête contre l'une des épaules du bibliothécaire, ses mains se nouant de nouveau contre le ventre d'Octave. Nouveau soupire de plénitude. Nouvelle caresse de ses lèvres sur la peau qu'il venait de dénuder. J'en ai envie..., murmura-t-il, serrant les doigts de sa main toujours nouée autour du ventre du bibliothécaire, suspendant sa voix quelques secondes avant de soupirer, de contrariété et de résignation. Mais d'accord... pour ta seule exigence. Je peux poser la mienne ? demanda-t-il de façon rhétorique, fermant ses yeux, inspirant discrètement l'odeur délicate qui s'échappait du cou du bibliothécaire. Ne me ramène pas à Poudlard ce soir. Je veux rester là. Je veux rester avec toi. Je veux... s'interrompit-il en se donnant l'impression d'un enfant capricieux, revenant sur les mots. Je voudrais continuer ce qu'on a commencé. Laisses-moi te découvrir un peu plus, s'il te plait, laisses-moi... laisses moi au moins me rassasier de ça. Il se redressa, ses  mains glissant sur le corps d'Octave jusqu'à rejoindre la nuque de l'homme, sur lequel il appuya ses deux pouces côte à côte, massant les muscles tendus de son cou, avec patience, appuyant avec assez de force pour que ses frictions ne délassent le bibliothécaire, mais pas assez pour lui faire mal, néanmoins. Il laissa de nouvelles minutes s'écouler, s'affairant à sa tâche puis les mains se séparèrent, gagnant les épaules où il continua ce qu'il avait entrepris, espérant prolonger la torpeur d'un Octave qui avait semblé à bout de force. Sa tête appuyée contre le mur, les yeux clos, la respiration calme, Léon laissait ses doigts courir sur la peau, encore enveloppée dans la chemise qu'il n'osait réellement lui retirer, encore trop pudique et incertain pour se permettre de dévêtir le bibliothécaire plus qu'il n'avait déjà osé, un peu plus tôt. J'ai dit quelque chose de mal, tout à l'heure, quand je parlais de toi ? souffla-t-il d'une voix se brisant presque, ressassant toujours son  discours pour chercher ce qui avait pu faire jaillir la faille au sein des iris émeraude, un peu plus tôt. Excuses-moi, s'il te plait, je ne voulais pas te blesser... je suis maladroit, sans doute. Mais je voulais juste que... je voulais que tu saches. Je voulais que tu comprennes que... pourquoi. Oui voilà. Je voulais que tu comprennes pourquoi tu... pourquoi tu m'attires, continua-t-il d'expliquer d'une voix incroyablement lente, presque celle d'un endormi cherchant le sommeil. Il ne voulait pas briser le presque silence du bassin, ni la quiétude qu'il ressentait ainsi installé, ses mains poursuivant leur danse sur le dos d'Octave, exerçant des pressions tantôt circulaires, tantôt plus appuyées pour ensuite se faire simple effleurement. Tu m'apaises, confessa-t-il du bout des lèvres.

S'il y avait bien une vérité, c'était celle là. Bien qu'Octave se soit chargé à plusieurs reprises de la mission de le provoquer, le sentiment dominant qu'il ressentait de leurs échanges et de leurs altercations était un profond sentiment de calme, comme si le bibliothécaire réussissait par ses mots et sa présence à laver son esprit de la moindre trace de colère dont il se savait être rempli. C'était ce qu'il était venu chercher un peu plus tôt dans la bibliothèque, et c'était d'ailleurs ce qu'il venait de trouver.  Il décolla sa tête du mur, laissant ses doigts quitter les épaules, se séparant avec symétrie, ses deux mains caressant les bras du bibliothécaire, suivant la courbe de ses bras jusqu'à s'immerger dans l'eau, glissant sur les poignets fins du bibliothécaire, mêlant ses doigts aux siens alors qu'il déposait sa tête dans le creux de la nuque d'Octave.

__ J’aimerais être capable, moi aussi, de calmer ta peine. Pas parce qu'elle m'effraie, mais juste pour te libérer d'un poids, murmura-t-il dans son dos, serrant un peu plus fort les doigts. Ses mains étaient beaucoup plus grande que celle du bibliothécaire, un détail qu'il n'avait somme toute jamais remarqué, mais dont il se servit pour envelopper totalement celles d'Octave des siennes. Il voulait le comprendre, il voulait poursuivre sa découverte de la personnalité qui le fascinait outre mesure et il voulait l'apprendre de sa bouche à lui et non pas des bruits de couloirs qui ne manquaient jamais de se rependre concernant le bibliothécaire. Cette promiscuité qui naissait entre eux, il ne la voulait pas que charnelle. Il la voulait plus complice, il voulait être un ami avant d'être autre chose, il voulait composer avec chacun des pans de sa vie et pas juste avec des banalités. Il s'était livré à Octave sans gêne et, s'il ne demandait pas la réciprocité, il aurait aimé que le bibliothécaire ne soit pas qu'un condensé mystérieux offert à la pulpe de ses doigts, dont il ignorerait presque tout, tout en profitant que lui, en sache bien assez pour guérir son âme. Ou bien à défaut mieux le comprendre. Il n'avait nullement la prétention de croire pouvoir aider Octave, mais il avait envie d'en avoir au moins l'opportunité. Alors, il délaissa le sujet de leur étreinte, délaissa le sujet de sa propre personne pour venir de nouveau graviter autour du bibliothécaire, souhaitant réussir à trouver les bons mots, souhaitant par dessus tout ne pas créer plus de peine, souhaitant pouvoir l'écouter parler tout en continuant de découvrir avec tendresse la moindre parcelle de peau qu'il daignerait offrir à ses caresses. Reparles-moi d'elle. Je ne sais même pas son prénom, tiens... Raconte-moi. Raconte moi pourquoi elle t'a sauve, de quelle tristesse elle t'a arraché, comment elle a fait. Raconte-moi ce qui t'a séduit chez elle, aide moi à comprendre pourquoi à chaque fois que tu en parles, ca réussis à m'émouvoir sans que je n'en sache presque rien. Tu as été heureux, pas vrai ? Racontes-moi ce bonheur... racontes-toi autrement que par ces lettres qui ne sont pas le reflet de votre histoire, racontes-toi autrement que par tes défauts. Racontes-toi au travers d'elle, laisses-moi te rencontrer par d'autres yeux que les tiens, toujours si prompt à te critiquer et t'affliger de tous les défauts de l'univers, termina-t-il, plaquant ses lèvres tremblantes contre sa peau, déposant un baiser avec lenteur à la naissance de ses cheveux. Je veux bien attendre pour embrasser ton corps, mais laisses-moi embrasser l'histoire de ta vie, laisses-moi... en apprendre plus sur toi. Moi je me sens complètement nu,sourit-il dans son cou, ajoutant un peu de légèreté à ses paroles. Et je ne parle pas que des pauvres sous-vêtements que je porte. Je parle du reste. Je parle de tout ce que toi, tu sais de moi et de tout le reste, que tu devines... Et j'ai assez confiance en toi pour que cela ne me terrifie plus. Mais toi... toi tu es encore complètement habillé, termina-t-il dans un chuchotement, filant la métaphore sur les vêtements tout en continuant à parler de bien plus que de simples bouts de tissus. Etait-il en train de vouloir déshabiller le bibliothécaire, au sens propre comme au figuré ?

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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Lun 13 Aoû 2018 - 19:12

Il ne comprenait rien. A force de chercher l’étincelle dans les yeux incrédules de l’adolescent, Octave finissait par ne plus comprendre lui-même ce qui le retenait. Il le regardait néanmoins toujours suffisamment longtemps pour se rappeler que Léon ne disposait pas d’un point de fuite nécessaire permettant de percevoir la perspective, et que son inconséquence n’était qu’absence de profondeur. A plus d’un égard cependant, Octave eut envie de se laisser lâchement convaincre par l’incompréhension que lui reflétaient ses propres paroles, et cesser de cheminer à travers le mitige tenaillant de son esprit au profit d’un désir simple. Il voulait rejoindre le Léon sur son île imperturbable de volupté insatisfaite, mais pas encore totalement frustrée parce qu’il demeurait entre eux, entre les mots d’Octave, une expectative qui avait de quoi cultiver sa concupiscence sans la blesser. Il ne comprenait pas, mais il allait très bientôt comprendre, et alors même cette prudence allait se retourner contre lui comme un savoir qu’il avait sciemment et cruellement dissimulé. Léon paraissait si égaré que le bibliothécaire eut l’impression de nourrir son propre mal. Il se demandant si la culpabilité ne venait pas au fond d’autre part, et s’il ne s’accablait pas pour quelque chose de moins évident. Sinon pourquoi se punir et appréhender à tel point quelque chose qui n’arriverait peut-être jamais ? Car il souffrait bien de la culpabilité, et non de la peur d’être oublié. La confrontation se projetait en inévitable débâcle, véritable désastre de tout ce en quoi Léon avait bien pu croire ou acquérir pour soi depuis leur rencontre. N’était-il pas simplement habité par la paranoïa de celui qui regrettait son geste et craignait de surcroît à le répéter de nouveau ? Mais sitôt qu’Octave se fut posé la question, la réponse advint limpide : non.

Non, il avait aimé le corps d’Heather, aimé sa propre chaire à travers la sienne, aimé sa vulnérabilité et son courage, puis sa force miraculeusement renouvelée alors que tout semblait s’être écroulé. Elle avait su renaître entre ses bras et cela avait été de loin l’empreinte la plus miraculeuse laissé sur son cœur ces derniers mois. Il aimait Heather parce qu’elle était forte et qu’elle n’avait pas véritablement besoin de lui. Il l’avait désirée pour la résignation avec laquelle elle avait choisi de vivre, sans avoir été dépouillée de toute sa substance par une impasse qu’elle avait espérée. Certains se refusaient à mourir, mais ce n’était que très rarement pour vivre vraiment. Leur mort n’était simplement pas physique. Elle aurait pu entendre raison et se laisser dépérir de désespoir – rien à part la mort de son père n’aurait été capable de lui apporter satisfaction, mais même cette issue-là semblait compromise… Que restait-il donc ? Il l’avait admirée comme on admirait celle dont on voulait imiter l’exemple et l’avait affectionnée avec une ferveur semblable. On ne pouvait pas regretter une passion pareille, tellement empreinte de respect. On pouvait regretter l’inconséquence, l’absence de constance, mais ça ne lui semblait pas être une nécessité absolue. Après tout, il n’avait menti à personne sur ses intentions et ses désirs, n’avait l’impression de trahir aucune confiance à part… à part celle de Léon. Cela n’avait finalement aucun rapport avec sa propre légitimité à perpétrer ce que l’on pouvait interpréter comme étant un caprice. Il avait toujours été comme ça et ça n’avait jamais poursuivi sa conscience ; quand bien même avait-il été généreux en passion et amour, aucune d’elle n’avait un jour été un mensonge d’égoïsme ou d’orgueil. Ses inclinaisons étaient parfois aisées, se faisaient pour ce que l’on pouvait juger comme étant superficiel, mais son cœur avait toujours été sincère. Il ne parvenait résolument pas à se dire qu’il avait profité d’Heather en lui dissimulant la possibilité de refuser, en lui mentant ou en l’affaiblissant sciemment pour contenter son amour-propre. Il n’avait pas abusé de sa confiance. Il ne parvenait pas à se reprocher toutes les raisons qui auraient pu le faire culpabiliser parce qu’il avait simplement aimé Heather, et l’idée qu’elle n’ait pu être qu’un objet à ses yeux le rebutait jusqu’à la nausée de la même façon que s’il s’était rendu compte abuser de Léon. Cassidy aurait pu le condamner avec sévérité, car il avait vécu son aventure alors qu’une promesse, ou en tout cas l’espoir conventionnel les liait encore, mais Octave n’en avait éprouvé aucun remord parce que cela faisait longtemps qu’il ne s’agissait plus du tout de ça. Il aurait pu d’ailleurs se venger et le lui avouer, mais il n’avait pas non plus accueilli Heather entre ses bras avec l’idée de blesser quelqu’un d’autre.  

Se pouvait-il que son regret soit en fait l’amorce de l’empathie qu’il éprouvait pour Léon ? Instinctivement, on imaginait l’amour comme une affaire d’égoïsme avant tout. Car après tout, naïvement, Léon aurait pu être heureux de voir celle dont il était amoureux un peu plus heureuse, même si ce n’était pas à ses dépens ? On aimait souvent pour soi, pour ce que ça nous apportait, on était envieux de ce dont on n’avait pas, puis jaloux de ce dont on nous privait. Cependant, il ne s’agissait pas d’une impression latente qui aurait été induite par l’amour que Léon portait pour Heather ; il s’agissait davantage de la confiance que le jeune homme avait placée dans la bonne foi du bibliothécaire, et qu’il avait l’impression d’avoir bafoué. Léon était de ceux qui voulaient davantage. Octave avait mené une consistante partie de son existence à ignorer ses devoirs envers ceux qui ne l’intéressaient pas au-delà de ce qu’ils avaient à lui offrir. Aurait-il voulu que Cassidy lui soit fidèle ? Il aurait en fait surtout voulu ne pas avoir l’impression qu’elle lui avait menti. Aurait-il voulu que Jane lui soit fidèle… ? C’était ce qu’il était raisonnable de croire à la lumière des lettres désespérées, mais cela n’avait peut-être été qu’une excuse, une convenance : sa plus grande crainte n’avait pas tant été qu’elle se trouve quelqu’un d’autre, mais bien qu’elle ne lui en parle pas. Ou peut-être se prêtait-il des airs plus nobles qu’il ne l’était en vérité – il était bien plus facile de spéculer sur quelque chose qui était voué à l’immobilité éternelle. Tout n’était qu’une question d’honnêteté pour les natures sincères et il aurait fallu faire part à Léon de ses intentions éventuelles, lui avouer au moins qu’Heather lui plaisait, et lui offrir une possibilité de retrait ou de rivalité cordiale, mais au moins égale. Pas comme maintenant, pas avec cette certitude que le pouvoir dont disposait Léon à son égard était bien moindre que le sien, alors que sa vérité allait occulter leur confiance mutuelle. L’incrédulité n’était pas tant le reflet de son innocence, mais celui de son hypocrisie.

La certitude qu’il se mentait à soi-même en essayant de se trouver une échappatoire pour céder sans autre forme de procès lui suffit pour se laisser glisser, abandonner cette bouche et rejoindre le cou pour s’y consoler cruellement. C’est du moins ce qu’il crut. Léon avait abdiqué dans le brouillard et la preuve de sa confiance aveugle attisa son sentiment de reconnaissance, si bien qu’il apposa de sa bouche une alternative à leur désir. Tout aurait dû être innocent, mais l’extrême vulnérabilité nourrie par la tristesse de ne pas pouvoir être tout à fait libre exacerba plus que nécessaire l’équivoque serpent du désir. Avec amertume, il regretta que le démon ne se fût pas épuisé, comme le reste de son être, lorsque Cassidy l’avait quitté. Si Léon avait été moins compréhensif, il n’aurait pas eu autant de mal à être simplement pudique, n’aurait pas tant souhaité le rassurer sur son envie réelle et en s’efforçant de se rendre propice au consentement, Octave ne parvint qu’à attiser, à chaque frisson et chaque battement de cœur, la flamme des mauvaises tentations. Son languissant laïus tactile se ressaisit néanmoins à peine lorsqu’il sentit le retour de flammes. Ce long cou déployé telle une cascade, ces soupirs désordonnés, ces mains qui ne savaient plus où se mettre, ni comment mieux appréhender ou apprivoiser l’exquise douceur, tout lui restituait comme un négatif dérisoire son appétence, sa tête recroquevillée, son silence, ses gestes déterminés et résolus. C’était là pourtant qu’il craignait le moins de rencontrer une bouche preste et folle. Là, il n’avait rien à repousser et tout à satisfaire : sa réaction animale, son feu aux lèvres et à la langue. Ca, il aurait presque dû s’y attendre : si les évènements ne se produisaient pas dans les premiers instants de la tentation, les rapports retombaient dans le jeu exténuant, désespéré, désespérément familier du badinage et contrebadinage, avec sa pointe tacitement convenue de piment érotique – convenue, mais plus à vif que jamais. Mais il y avait pis : bien que conscient et honteux de son désir pour un adolescent transi et hypersensible, il sentait, dans un obscur retour d’émotions contradictoires, son désir s’aiguiser à cette honte. De tout son corps, Léon aimait ça et Octave ne put s’empêcher, tant il était vrai que la sensualité était le meilleur bouillon de culture des erreurs fatales, de caresser son jeune cou satiné et d’adapter pour un long périple, comme la bille au bilboquet, le creux de sa bouche à sa courbe idéale. Qu’elle était soudaine, cette conscience ! Si fulgurante qu’on pût la supposer là depuis longtemps à l’état embryonnaire. A quel moment est-ce que Léon s’était-il mis à suffisamment convoiter pour avoir aussi conscience du regard qui se posait sur lui que s’il eût été en train de gagner un prix de maintien ? C’était comme si Octave avait allumé par inadvertance un étage plongé jusqu’alors dans l’obscurité, et dans lequel il découvrait une fête silencieuse qui avait commencé il y a très longtemps et qu’il surprenait en témoin involontaire. Raison pour laquelle son humour taquin et discutable avait si naturellement glissé vers un baiser de pure volupté. Depuis combien de temps est-ce que cela maturait à l’abri de leur conscience ? Nourrissant de parfums, d’attentions, d’impressions et de regards leur commune concupiscence… A quel moment est-ce que les « vas t’en » étaient-ils devenus des « Oui, ne t’arrête pas » ? A moins qu’il n’y ait en fait jamais eu de « vas t’en ».

La douceur fut encore récompensée par la force et à peine sa recherche labiale achevée, las de son effort, Léon les propulsa au large et ils ressemblèrent à quelque créature acrobatique insensibles au déchaînement des houles contraires. Il en était certain, d’en haut, le sillon de leur deux corps devait ressembler à une goutte d’encre d’un bleu fluorescent et mitigé. Octave s’était accroché plus solidement, quoi qu’il ne fût pas sûr de cette nécessité à l’égard de l’étreinte solide que lui offrait l’étudiant. Il dut seulement relever son visage pour éviter l’inconfort de l’eau, se laissant gracieusement faire du reste. Trop peut-être, car il se retrouva privé à contrecœur de son refuge et dut affronter le vide du grand bleu. Spontanément et profitant d’un confort facile, il rejeta sa tête sur l’épaule étudiante, parfaitement insouciant de toute la gêne qu’il aurait dû ressentir, mais qu’il n’éprouvait pas. Les bras de Léon s’enroulèrent sur son ventre et il reconnut dans son dos le galbe ravissant. Il n’était guère besoin d’une expérience scientifique approfondie de la part d’un professeur pour s’apercevoir que cette application charmante et ces notes basses veloutant la voix de l’étudiant étaient aussi concertées que l’effervescence habituelle de son caractère. Curieusement, malgré sa timidité et réticences d’aventurier inexpérimenté et surpris, Léon était pourvu d’une gestuelle franche et innée de celui qui avait déjà connu la chair, ne se noyant pas dans l’hésitation effrayée des puceaux ignares même de leurs propres corps. Quoi que pas tout à fait résolu, il discernait instinctivement la précaution nécessaire pour illustrer son affection sans manifestement la moindre maladresse. Il ne savait pas toujours quoi penser, ni comment l’exprimer par la parole ou l’action, mais il fallait avouer que sa tendresse était dénuée d’ambiguïté. Si on l’y autorisait, c’était peut-être la seule chose à laquelle il pouvait se consacrer sans aucun doute ? Adage, entre autres, de ceux qui savaient comment donner ce qu’ils désiraient recevoir le plus au monde. Le regard semi-voilé du bibliothécaire parcourait la surface de l’eau avec un plaisir opaque, sentant comme jamais qu’au-delà des mots et de ce qu’ils se dissimulaient l’un à l’autre, la transparence au moins possédait leurs deux corps.

« La patience, ce n'est pas ma qualité première. Ce n'est pas le bon moment, n'est-ce-pas ? »
Octave secoua doucement de la tête. Non, effectivement ce n’était pas le bon moment.
« Ca serait une erreur, tu crois ? Je veux dire... le soir où tu viens de finir une histoire avec cette jeune femme, le soir où je viens tout juste de comprendre ma fascination pour toi... »

Il ne repoussa pas la main aveugle qui montra lentement le long de son torse, puis descendit en dévoilant toujours un peu plus de sa chair aux caresses. Il avait commencé après tout, s’était ce qu’il en fut convenu : se bécoter comme deux putains sans s’embrasser sur la bouche parce que c’était trop intime. Octave maudit la nature d’avoir planté un arbre noueux gorgé de désir dans le cœur des mâles et s’autorisa un long soupir lorsque l’étudiant planta son avidité sur l’épaule nue. En niant que le problème était sa trop récente rupture avec Cassidy, il savait qu’il allait suggérer implicitement que le souci était tout autre, moins évident et surtout invisible aux yeux et à la conscience de Léon, ce qui ne manquerait pas de soulever une nouvelle vague de questions. Pourtant il le fit ; il paraissait déjà suffisamment volage comme ça et s’étonnait que Léon n’en ait pas encore remarqué les inconvénients – la versatilité étant bien mieux adaptée à la jeunesse qu’à l’âge moins impudent.

« Ca fait longtemps que c’est terminé avec elle. Ce soir, ce n’était qu’une… formalité. »

Cela en faisait-il son cœur plus libre ? Avant cela même, sinon il n’aurait jamais laissé Heather lui en demander autant. De la même façon que son désir pour Léon était né bien avant toute conscience, ses sentiments pour Cassidy étaient morts sans qu’il ne s’en soit rendu compte, mais l’habitude avait déjà consolidé son quotidien d’une immuable pensée qu’il lui destinait à chaque heure de chaque jour. Et peut-être se destinait-il a encore penser à elle pendant des mois, par ténacité de caractère déjà, puis parce que l’inquiétude n’était pas à ce point indépendante de l’affection pour disparaître en même temps. Il avait compris son départ sans parvenir à la détester, ce qui allait probablement rendre sa convalescence des plus longue. Mais non, ce n’était pas ça qui l’empêchait. Ce qui d’autre aurait pu l’empêcher, était la tolérance de l’étudiant à l’égard de ce qui aurait dû naturellement le révolter. Au lieu de ça, il caressait franchement et rien en lui ne suggérait, à part éventuellement les confis obscures de son esprit, qu’il condamnait quoi que ce fut dans cette situation. Aucun mot, aucun regard, aucun blâme manifeste ne semblait réprouver ni l’âge, ni l’attitude irrévérencieuse pour toute moralité, ni les intentions du bibliothécaire, ni même son sexe. Cette phase de stratégie grotesque aurait pu être considérée avec amusement, mais sur le moment la couardise implicite qu’elle révélait intriguait Léon et désolait Octave – avant tout parce qu’il sentait Léon désemparé sur ce qui était dit, mais pas sur ce qui était accompli. On aurait pu croire que l’étudiant était quelqu’un qu’on pouvait effaroucher aisément, mais sa délicatesse n’avait rien d’excessif : Octave n’avait jamais eu l’occasion de remarquer chez lui le plus petit sursaut de révolte virginale. Le trouble, la gêne, la confusion… mais aucune révolte. Au fond, il y avait de quoi s’élever avec indignation contre cette délicatesse qui n’aurait rien d’excessif : c’était flou dans la forme et faux dans le fond. Léon était pour le moins surprenamment intrépide. Si Octave cherchait à tourner cette image en dérision pour l’expulser de sa conscience honteuse, il n’avait pas lieu d’être fier de ce dont il était parvenu avec l’aide d’une conduite ambiguë. L’épaule éprise, il songeait aux choses qu’il avait faites, la façon dont il les avait faites, les délectations secrètes qu’il en avait retiré et retirait encore : tout cela lui donnait le sentiment de tromper Léon, de prendre avantage de son innocence ou de l’engager à lui dissimuler, à lui le dissimulateur, que Léon entendait fort bien ce qu’Octave lui cachait. Il avait consenti à ne pas l’embrasser, et tout ça pour s’abandonner à pire encore. Quelle mascarade ! Cette graduation intenable n’allait s’affranchir qu’après la satisfaction de ce que la nécessité de la dissimulation rabaissait au niveau de misérable démangeaison.

La torpeur le reprit, alors qu’il tenait contre lui les mains de l’étudiant, et qu’un sentiment de sécurité l’assoupissait. La tiédeur dans son dos l’enchantait doucement et fermait ses yeux, tout autant que les baiser sur sa peau nue les rouvrait d’un souffle inquiet. D’où lui venait cette liberté, lui qui était si engoncé dans les méandres irrécupérables de son existence ? N’avait-il donc aucun égard pour les fréquentations du bibliothécaire, ses rides naissantes, son statut, et puis simplement toutes les différences qui auraient pu solidement les maintenir séparés sur deux îlots de cordialité respectueuse et curieuse ? Ne songeait-il pas un instant que ce corps, certes parfaitement dévolu et quelque part délicat, n’avait rien de la féminité qu’il cherchait ? Ne se préoccupait-il pas de ce dos si large, de ce torse plat et dense, de cette virilité qui marquait son visage et son odeur ? Puis le fait sans équivoque qu’il ait à l’instant été abandonné par une femme ? La parenthèse avait l’air de devenir physique : plus rien n’avait d’importance en dehors de sa circonférence. Octave avait bénéficié de l’éducation paradoxale où l’on exaltait autant sa virilité que sa certitude quant à ce qui rendait chaque individu absolument semblable aux autres. L’idée n’était pas de traiter les gens comme des êtes asexués, mais plutôt comme des créatures aux vices identiques qu’il fallait savoir exploiter. De fait, sa masculinité avait eu tendance à préférer les femmes dans sa jeunesse, pour l’image que cela renvoyait aux autres, puis parce que c’était ce qui était convenu et voulu, mais il n’avait en réalité aucun égard pour ces choses-là. Sa nature avait déjà succombé sans dégoût à un riche et pusillanime héritier, qu’il avait comblé sur de longs mois de vacances en Espagne du Sud, et ce dans le secret le plus parfait, simplement pour pouvoir lui revendiquer un service au moment opportun. L’aventure s’était finalement avérée belle et gratuite : son homosexualité avait fini par être découverte lors d’un horrible scandale à Prague l’hiver de la même année et le pauvre s’était vu déshérité. Enfin… Léon cependant, que lui arrivait-il ? Ou Octave s’était-il trompé en le croyant bien plus exclusif qu’il ne semblait l’être ? Pour un jeune homme de son âge, cette désinvolture semblant dénuée de questionnements était troublante, presque trop émancipée, et en comparaison de son esprit étriqué en permanence, gonflé d’incertitudes, sa présente absence de réserve pour ce qu’il pensait désirer était incroyablement déroutante. Pourquoi, alors qu’absolument tout avait été sujet au scepticisme, désirer son corps et sa bouche ne soulevait en apparence aucun tumulte ?

« J'en ai envie... Mais d'accord... pour ta seule exigence. Je peux poser la mienne ? Ne me ramène pas à Poudlard ce soir. Je veux rester là. Je veux rester avec toi. Je veux... Je voudrais continuer ce qu'on a commencé. Laisse-moi te découvrir un peu plus, s'il te plait, laisses-moi... laisses moi au moins me rassasier de ça. »

Ca ? Quel était ce « ça » ? Léon glissa ses mains jusqu’à sa nuque lâche, illustrant sa peau d’un sens équivoque. Se persuadait-il qu’en captivant l’homme qu’il désirait d’une envie absurde mais vraisemblablement irrévocable, de consentir à tout abandonner de lui, excepté sa bouche, ne fût-ce qu’une fois, il parviendrait, secondé par quelques prodigieuses clémences de la nature pour ses hormones, à combler un lien spirituel par un évènement épidermique et fugace ? Octave se pencha vers l’avant, vaincu par le substitut de ce qu’il s’était refusé à offrir, parce que c’était bien pire. Comme un aveugle qui voyait ses autres sens décuplés pour compenser son manque, tout en lui se consumait de son unique dérogation. Léon humait, embrassait, puis travaillait son cou et tandis que des vagues de chaleur hérissaient sa peau, Octave se demanda soudain : après tout, pourquoi pas ? Ce soir ? Ce soir. Il prenait plaisir à voir l’impatience de Léon, il se laissait troubler par cette impatience, l’imbécile, il se permettait de soupirer et de s’éblouir par tant de menus artifices, comme pour prolonger la flamme libre, neuve, abricotée de l’anticipation. Que comptait-il en tirer, le crétin ? Une longue et affreuse frustration, qui allait se solder par un corps encore plus éprouvé à travers ses désirs insatisfaits que lorsqu’il le fut à cause de son imagination. Le plaisir de se laisser faire par les mains juvéniles, tout en lui refusant l’essentiel et plaçait le graal sur un piédestal d’invisible honte qui semblait si mystérieuse dans son refus d’obtempérer. Les réduire à deux chastes valets qui se tripotaient partout où ils pouvaient sauf là où il fallait pour préserver les convenances. Pourtant, il y avait quelque chose de proprement délicieux dans ce jeu de caresses éthérées et d’évitements consciencieux, que la retenue exacerbait joliment, cruellement, intolérablement. Pourquoi pas… Pourquoi pas ne pas tout lui donner, sauf ce qu’il désirait, puis voir ce qu’il allait en faire, ou bien tout donner tout de suite, parce que ces mièvres proscriptions n’avaient aucun intérêt et se trouvaient bafouées sans être parfaitement contentées de la plus grossière des façons. Il ne savait de toute façon combien de temps il était capable de se contorsionner comme un beau diable sur fond de fournaise sans céder à la tentation de venir se réfugier dans la moiteur précieuse. Les mains, le souffle, les lèves l’attisaient et tout en lui gémissait comme un vieux bateau. Va au diable Léon Schepper.

« J'ai dit quelque chose de mal, tout à l'heure, quand je parlais de toi ? »
La souffrance soudaine, n’ayant aucun rapport avec une quelconque envie dédaignée, le surprit et Octave ouvrit brusquement les yeux, comme deux lumières qui s’allument. Il voulut se retourner, mais n’osa pas. Il devinait de toute façon ce qu’il allait découvrir sur le visage de l’étudiant, tout en n’ayant aucune idée de ce que le sien avait à offrir, alors il demeura sage et leur imposa à tous les deux une intimité de bon augure.
« Excuses-moi, s'il te plait, je ne voulais pas te blesser... je suis maladroit, sans doute. Mais je voulais juste que... je voulais que tu saches. Je voulais que tu comprennes que... pourquoi. Oui voilà. Je voulais que tu comprennes pourquoi tu... pourquoi tu m'attires… Tu m’apaises. »
Avait-il avoué, la voix engluée dans son hésitation si coutumière. Mais au lieu de fuir la source de son inquiétude, il continuait à éprouver les épaules du bibliothécaire pour gardeur leur confiance intacte. Ce qui l’étonna davantage fut en définitive ce long silence qu’il était parvenu à garder malgré sa sagacité et tendance à la culpabilité, et au fait qu’il avait lui-même si mal dissimulé ses émotions. S’il était vrai que son assurance n’en était pas ressortie intacte, Octave n’y avait cependant vu aucune raison pour s’offenser et n’ayant pas la possibilité d’étreindre la tourmente à pleine paume, il répondit simplement :
« Non, tu n’as rien dit de mal. Tu as dit ce qu’il fallait. »

A l’égard de sa vulnérabilité, il n’éprouvait qu’une vague sévérité. Néanmoins, déjà si vite perdu dans les méandres de ce qui était facile, Octave se souvint subitement pourquoi il s’était refusé le plaisir du baiser. A lui, et non pas à Léon, en fin de compte. Parce que c’était important. Quand il se remémorait, caresse par caresse, leur maladroite et vertigineuse séance d’envoûtement, force lui était de reconnaître que les réactions engendrées par Léon étaient sans commune mesure avec ce qu’il avait pu éprouver au quotidien pour quiconque. Même le lointain amour de Cassidy paraissait pâle à l’horizon du prodigieux frisson que lui procurait le plus léger contact des doigts ou lèvres schepperdiennes le long de sa peau palpitante, lui prodiguant une delicia non seulement plus intense mais encore essentiellement autre que le plus lent des baiser sirénique. Cela n’avait rien à faire avec la vertu ni avec la vanité de la vertu au sens large ; à dire vrai, tout était absolument caduque et pourtant terriblement vrai. La neuve et nue réalité n’avait besoin de rien pour exister, était exquise dans sa simple nature parfaitement désabusée et indifférente des desseins que l’un ou l’autre avait nourri, ou de leur surprise lorsqu’ils avaient découvert ce qui les entourait et qu’ils avaient ignoré jusqu’alors. Cette réalité ne portait pas toujours la même clarté égale sur tout ce qu’ils ressentaient, mais elle pouvait se renouveler aussi longtemps qu’ils consentaient à être transparents l’un envers l’autre et démunis dans leurs volontés. Octave ne pouvait pas se permettre de corrompre cette substance miraculeuse par son mensonge. Il ne devait pas ; le reste était tout bonnement hors de propos. Privé de ce qu’il convoitait, Léon retourna dans sa tourmente que pour l’heure seul un baiser aurait su combler, mais dont l’absence soulevait une toute autre houle d’anxiété. Voilà où résidait la vérité en fin de compte : c’était un refus d’abandon sans en être un et même compensé par une multitude d’autres cajoleries, ce manquement creusait toujours plus la faille de son incertitude.

«  J’aimerais être capable, moi aussi, de calmer ta peine. Pas parce qu'elle m'effraie, mais juste pour te libérer d'un poids. »

Alors que justement, Léon n’avait pas grand-chose à faire pour y parvenir, et que ses bienfaits étaient meilleures lorsqu’ils se résignaient à être parfaitement inconscients, innés, uniquement nourris par sa propre nature. Le délicieux jeune homme s’évertuait à croire sa profonde insignifiance, alors que la main tendue qu’il saisissait semblait toujours plus solide que la sienne. Comparé à son long périple, les affres octaviens devaient paraître inébranlables. Mais Octave peinait à réfléchir convenablement, lui-même passablement éreinté par sa réserve morale, et s’abandonnait sans vergogne, ponctué d’imperceptibles murmures béats, aux attentions de la belle et précautionneuse jeunesse qui respirait dans son cou et soulevait des flots de trépidation fébrile. Il n’éprouvait pas le besoin d’être particulièrement discret ou pudique, alors ses yeux se fermaient, pliant sous le poids du plaisir comme l’on pliait sous celui de la fatigue. Il avait la sensation d’être un arbre lesté de fruits murs et lourds qui pesaient sur ses branches sans parvenir à s’en défaire. Néanmoins, la torpeur qui accablait son corps à chaque caresse réitérée vivifiait tout autant ses sens et il demeurait persuadé que si une once de spontanéité brutale et incontrôlable s’emparait de lui, rien ne serait en mesure d’arrêter le bond, la prodigieuse sauvagerie dont son appétence se munirait pour prendre possession de ce qui ne le laissait pas en paix. S’il n’y avait pas la culpabilité et une pointe inconsciente d’inconfort, Léon serait déjà en train de trembler à ses pieds. Mais leurs esprits étaient deux univers incommensurables, étrangers l’un à l’autre, qui n’avaient pour point de jonction que quelques centimètres carrés d’épiderme à vif. A ses pieds, il l’était déjà en un sens par ailleurs. Dans in rigoureux leitmotiv, Léon revenait à l’éternelle et énigmatique Femme dont il ne savait rien, mais à laquelle il se raccrochait comme à une preuve précieuse de l’existence d’un amour infini qui bouleversait tout et retournait l’existence entière tel un miroir. Octave le savait bien, sa beauté demeurait entre autre dans sa mort précoce. Ce qui n’existait plus fascinait davantage que toute longue histoire inachevée dans le présent. Sa mort effaçait toute possibilité de grief quelconque et Octave la chérissait simplement sans mauvais souvenirs – ou plutôt, même les mauvais avaient le goût du bonheur dans sa bouche. Et le polisson infernal s’obstinait, tant de corps que de cœur, parlait bien et se faisait doux, flattant de sa curiosité ce qui semblait être hors de sa portée de petit jouvenceau malaimé. Néanmoins complaisant, Octave consentit aux litanies de l’étudiant, dont le désespoir n’était qu’à la mesure de la passion avec laquelle il continuait à émouvoir son corps et Octave frissonna d’un long spasme lorsqu’il sentit les lèvres affamées taquiner sa nuque. Il esquissa un faible sourire à travers son brouillard de pâmoison décuplée par sa honte et ses interdits, puis parla lentement, comme l’on conterait une histoire.  

« Bon d’accord. Elle… cette personne… » D’un mouvement souple de la nuque, il contourna la bouche de l’étudiant et, longeant sa joue, rejeta sa tête sur son épaule, creusant sa place au creux du cou. Pieux de ses souvenirs, cherchant les bons mots, il serra doucement les mains qui enveloppaient les siennes, leur intimant tacitement d’arrêter les provocations lascives pour lui donner le répit nécessaire à son récit. « Cette personne… elle m’a aidé parce qu’elle a su voir du bon en moi ; des choses que je n’ai pas vus moi-même, ou que j’ai oublié. Mais elle a également eu le courage de me dire ce qui n’avait aucun mérite et ne faisait que corrompre mon caractère. Elle a su éveiller la bienveillance de mon cœur en se montrant ouvertement vulnérable. Elle m’a naturellement donné ce qui, en temps normal, se monnaye avec orgueil. Et parce qu’elle était dévouée à la transparence, j’ai pu lui parler sans l’ombre d’un nuage ni crainte de la blesser, parce que je savais qu’au fond, elle apprécierait ma franchise tout autant que j’aimais la sienne. » Sa bouche esquissa un sourire plus franc à mesure qu’il ramassait les graines de sa longue plage : « Elle m’a rendu heureux sans nécessairement le savoir. La regarder vivre, se dissiper joyeusement et tragiquement dans l’existence me suffisait pour être empli d’allégresse. Elle n’abordait pas les choses simplement. Parfois avec un peu trop de sérieux d’ailleurs. Mais elle le faisait toujours avec une passion dévouée, ce qui avait tendance à adoucir mon manque d’empathie. Les gens capables de se sacrifier comme ça émeuvent sans le savoir, ni sans s’en rendre compte, simplement parce que c’est ce qu’ils sont et personne ne peut rien y faire. La vérité a un charme fou. Tout ça se dissimule dans les détails : les yeux – qui brillent avec tellement d’émerveillement que ça en finit par faire briller les tiens -, la bouche – qui sourit peu, mais avec une telle franchise ! -, les mains – capables de donner une si belle grâce… Cette personne, elle était inconsciente de sa bienveillance, pour elle c’était normal, raison pour laquelle sa gentillesse n’avait jamais le goût d’un service. C’était un cadeau sans prétentions. Elle était capable de l’offrir à tout le monde et ne demandait rien en retour. Elle a su me regarder et voir au-delà. Elle n’était habitée par la conscience d’aucun de ses qualités. Elle espérait seulement faire bien. Dans un monde où souvent tout n’est que calcul et manipulation, ca m’a rendu heureux. »

Octave se tut, un regard oisif porté vers le plafond, tout en savourant le cocon qui courbait ses épaules et son dos dans un arrondi doucereux. Les bras l’enlaçaient toujours et il songea que tout cela était quand même bien beau et qu’il avait de la chance. Il s’agissait peut-être de son talent à savoir se contenter de petites attentions semblant insignifiantes, ou de sa tendresse pour tout ce qui n’était pas tout à fait lui : à savoir pas tout à fait faux, mais avec tous les inconvénients de sa situation, il se reconnaissait chanceux.

« Tu sais comment elle s’appelle cette personne ? Elle s’appelle Léon. » Parce qu’il ne s’agissait pas d’une maladresse, Octave ne répéta rien, continuant à paisiblement reposer sur le galbe de la jeune épaule. Léon s’était tellement attendu à l’histoire d’une perfection à jamais révolue et pour cela figée dans le temps, qu’il avait dû perdre de vue que c’était le genre de choses parfaitement palpables et omniprésentes. En croyant écouter l’histoire de Jane, il risquait de s’y absorber avec plus d’indulgence que s’il avait écouté l’histoire de Léon. Jane n’avait été la première que parce qu’elle avait allié la grâce et la beauté qui avaient su le charmer, mais combien d’autres personnes avec des qualités semblables avait-il dédaigné pour des raisons médiocres ? La vérité était qu’il l’avait désirée avant de l’aimer, il avait rêvé de la posséder, orgueilleusement, puis avait escompté l’oublier après le spasme signant définitivement la fin de sa frénésie concupiscente. Mais elle avait résisté et par esprit de défi, il s’était acharné à la séduire et donc à la connaître… Elle avait été la première, et elle la chérissait pour cela, mais ça ne voulait pas dire qu’elle était la seule dans toute sa splendeur et que tout d’elle était resté dans le passé. Léon était là et il la lui rappelait par moment, dans ses timides élans de courage qui le troublaient plus que de mesure.

« Tu as été, tu as été… Mais je le suis ! Heureux. » D’un mouvement souple, telle une algue ondoyant dans une vague passagère, il se redressa et fit face à l’étudiant. A genoux, il le surplombait légèrement. Ses bras vinrent se poser contre son cou, qu’il enlaça doucement. Son expression reflétait l’évidence qu’il éprouvait et sa voix sonna sans la moindre hésitation : « Elle s’appelait Jane et tu la connais déjà un peu. Tu es quelqu’un comme elle, Léon. Ou elle est quelqu’un qui te ressemble, comme tu préfère. Tu n’as pas besoin de ça, tu as déjà vu ce qui me rendait malheureux, compris ce qui pouvait rendre docile mon caractère, le rendre heureux ou triste, en quoi il était changeant, imparfait, caduque, horriblement contradictoire et absolument dérangé. Elle n'a pas fait beaucoup plus que ce que tu fais toi, au fond. Elle m’a rendu heureux pour toutes les raisons pour lesquelles je suis tout aussi bien en ta compagnie. Alors regarde un peu mieux, si tu me trouves encore trop habillé. » De ses doigts, il démêla les mèches de cheveux noirs sur sa tempe, les disciplina derrière ses oreilles, puis sourit sans raison, mièvre de sa prodigieuse fortune. « Bon… tu ne veux pas rentrer ? Qu’est-ce que je dois en faire, alors que tu me déclares ne pas posséder beaucoup de patience ? Dois-je craindre pour ma vertu si je consens à ta demande ? Tu crois que tu vas résister ? Et moi… ? Qu'est-ce qu'on va faire de tout ce temps et de ces corps ? » Il rigola doucement de la gorge, plaisantant pour ne pas se souvenir à quel point ça pouvait être parfaitement tragique. La tentation était plus grande que jamais. Celle d’être honnête jusqu’au bout, chose qu’il ne pouvait pas se permettre. Il soupira, la fatidique inquiétude au bout des lèvres : est-ce que tu seras capable de regarder cette soirée de la même façon une fois que tu sauras ? Est-ce qu’elle aura ce même goût de chlore, de douceur et d’audace ? D'insatiable frustration aussi... « Léon, est-ce que tu… dans dix jours, dix ans, dix heures... si tu dois te retourner sur ce soir, qu’en penseras-tu ? Qu'est-ce que tu retiendras ? » C’était toujours mieux que rien.

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rita phunk
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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Jeu 16 Aoû 2018 - 13:43



__ Non, tu n’as rien dit de mal. Tu as dit ce qu’il fallait, le rassura-t-il, la nuque toujours offerte aux yeux d'un bleu javellisé de l'étudiant, qui fixait le blanc porcelaine de la peau avec une lueur d'obsession dans le regard.

Il n'aurait su l'expliquer, mais cette zone là provoquait chez lui l'irrésistible envie d'y inscrire la marque rosé d'un baiser. Il avait toujours eu un faible pour la peau délicate du cou, et ce chez chacune de ses aventures amoureuses. Que cette tendance ne perde rien de sa constance alors qu'il s'agissait d'un homme avait quelque chose de sécuritaire et de rassurant. Octave s'était laissé aller vers l'avant, offrant les muscles tendus de son cou déployé aux mains avides de Léon, dont les doigts pressaient la peau sous de multiples passages répétitifs, ses pouces décrivant de petits cercles avec fermeté, jusqu'à sentir la tension disparaître sous ses doigts. Alors, méticuleusement, millimètre par millimètre, il parcourrait l'épiderme qui frissonnait - et se délectait de cette sensation - cherchant un autre noeud tortueux qu'il s'évertuait à démêler de nouveau. Une grande partie de son cerveau s'activait à la tâche, tandis que l'autre essayait de suivre la discussion, ponctuellement déconcentré par le souffle d'Octave qui n'avait pas la régularité habituelle. Un sourire fendit ses lèvres, adoucissant un peu la sensation qui lui nouait le ventre, malgré la réponse fournie. Il avait eu l'impression d'effleurer une corde sensible mais de ne pas pouvoir s'empêcher de la pincer entre ses doigts, non pas pour appuyer trop fort dessus et la faire rompre, mais plutôt pour tenter de composer avec une mélodie apaisante. Aucun de ses mots n'avaient eu pour but de le blesser, et pourtant, oui pourtant, il avait eu l'impression de découvrir à la fin de sa tirade essouflante un Octave qui, lui, avait été à bout de souffle. Tu as dit ce qu'il fallait. Ce qu'il fallait pour ? Pour apaiser, pour rouvrir une plaie mal cicatrisée afin d'aider à une guérison, cette fois que les chaires avaient été correctement lavées ? Ce qu'il fallait pour quoi, abaisser les murs ? Non, Léon espérait ne pas les avoir fait chuter en frappant dessus à grand coup dévastateur, non il ne voulait pas que cet abandon, ce délassement qu'il sentait se profiler sous la pulpe de ses doigts, glissant sur la peau dénudée d'Octave, que cet abandon ne soit dû à un épuisement de ses réserves ou de ses forces. Il voulait pas que le mur ne tombe, il voulait que chacun d'eux enlève les pierres de ce qui les séparait, par envie de voir l'autre, derrière. Il voulait que cela tienne à leurs deux volontés respectives. Il ne voulait pas profiter de l'abattement pour recueillir une pâle copie, trop fatiguée pour résister. Et alors que ses doigts cherchaient toujours à venir apaiser les contractures de son corps, Léon saisit que ce qu'il désirait avec encore plus de force, c'était d'apaiser les tressautements de la conscience du bibliothécaire. Il voulait le connaître assez pour savoir quand poursuivre dans ses monologues, quand est-ce qu'il effleurait un sujet douloureux et se devait de freiner. Il voulait savoir interpréter le crissement d'une bouche, le détournement des yeux, la gestuelle de ses mains et la façon dont il se tenait, abaissant ou non les épaules, se tendant, fuyant un regard ou bien fondant sous les mots. Il voulait savoir et comprendre également. Il voulait... beaucoup plus. Beaucoup, beaucoup plus. Plus il se trouvait en sa présence et plus sa personnalité aux multiples facettes l'intriguait assez pour qu'il ne veuille en saisir le coeur, car comme il le lui avait avoué un peu plus tôt, il en appréciait chacun des reflets, même celui exécrable à qui il avait adressé pour la première fois la parole dans ce bar londonien. Parce qu'Octave avait su pousser à son paroxysme chacun des ressentiments qu'il avait éprouvé à son égard lors de leur première rencontre, Léon le soupçonnait également capable de décupler tous les sentiments qu'il ressentait à présent. Avec lui, tout semblait être plus intensément ressenti.

Qu'est-ce qui l'intriguait tant chez le bibliothécaire pour provoquer un émoi aussi fort ? Au début, cela avait sans doute reposé sur le bouillonnement de peur et de colère qu'il avait ressenti et sur le sentiment que son existence venait de prendre une tournure jamais envisagée, comme si on venait de traverser sa vie monotone tout en laissant toutes les fenêtres grandes ouvertes, faisant entrer le vent capricieux et claquer les portes dans un vacarme effroyable. Il était ressorti épuisé de cette rencontre, lessivé et malmené comme un vulgaire pion qui n'avait à aucun moment eu ni le dessus physique, ni le dessus moral. Octave s'était montré pertinemment blessant, comprenant trop vite l'importance que sa voisine avait eu dans sa vie, semblant deviner sans mal son problème avec Donia avant même qu'il ne l'évoque. Il n'avait semblé avoir aucune considération pour ses peurs, pour ses tentatives de se dédouaner de toute responsabilité, pour son envie de fuir. Il l'avait obligé à rester, obligé à participer et à prendre une descision concernant celle qui s'était jouée de lui. Sans aucune délicatesse, il l'avait forcé à assumer chacune de ses décisions. Et force était de constater qu'Octave l'avait en réalité réveillé d'une torpeur dans laquelle il se complaisait depuis trop longtemps. Le soir, il s'était couché en se sentant coupable d'un meurtre, rempli de colère envers celui l'ayant plongé dans ce traquenard, gonflé de déception envers Elène mais surtout envers lui même, tétanisé à l'idée de retourner à Poudlard. Cette nuit là, les cauchemars avaient repris, cette nuit là, il avait ressenti à quel point il était malheureux. Mais surtout, il avait eu mal. Et cette douleur lui avait fait comprendre qu'il était bel et bien en vie. La suite ? Un empilement de déception, de colère renfrognée qu'il n'arrivait même plus à contenir, le dévoilant exécrable envers tout le monde, même ceux qui auraient pu se penser protégés de la morne dévastatrice qui était devenue son leitmotiv quotidien. Tout l'avait exaspéré, tout l'avait touché avec trop de force comme si à trop longtemps se contenter de subir sans rien dire ou faire, se réfugiant dans sa scolarité arborant l'air perpétuel de se moquer de tout et de tout le monde, ne l'avait rattrapé pour exacerber sa sensibilité à un tel point que tout, absolument tout, avait semblé douloureux. La jalousie était plus dévorante que jamais, la peur plus tétanisante  et la colère, ô oui la colère, tellement plus prompt à le faire exploser pour la moindre broutille. Dévastatrice, elle avait ponctué chacune de ses paroles. Il avait bouillonné. Quoi que quelqu'un dise, ou ne fasse, il se sentait visé. Le monde entier avait semblé se moquer de lui, comme dans une vaste blague. Et puis, il y avait eu Heather, Heather avec qui tout avait semblé de plus en plus compliqué, Heather dont les silences s'étaient empilés pour devenir un mur occultant la moindre de leurs conversations. Deux sourds auraient probablement étaient plus à l'écoute. Et la solitude avait enflé. Combien de temps aurait-il supporté ça, cette horrible sentiment de tout ressentir à outrance, comme si tout son être essayait de rattraper les trop longues années à tout contenir, bien enfoui à l'intérieur ? Pas bien longtemps, sans doute. Mais il avait fallu d'un catalyseur pour qu'à nouveau, tout prenne une autre tournure. Octave, encore, qui lui avait ravi son amie, qui lui avait tout pris, qui était responsable de ses insomnies et de ses peurs diurnes, Octave qui avait semblé être le point de mire de tous ses problèmes. Comme ca lui semblait désuet et stupide, à présent ! Mais à l'époque, il n'avait vu que ça. Que cet homme avec qui cette nouvelle année scolaire si affreuse venait de commencer. Que lui, qui avait tout pris et qui s'acharnait. Que lui, qui débarquait partout, comme si l'univers prenait un malin plaisir à le mettre sur sa route. Il l'avait haïe avec presque autant de force qu'à présent, il craignait de le voir disparaître. Force était de constater que le bibliothécaire ne l'avait jamais laissé indifférent, ni dans la colère ressentie à son égard, ni dans la sensation d'apaisement qu'il avait ensuite pris soin de lui prodiguer. Parce qu'Octave avait su voir derrière sa litanie d'apitoiement, il avait su écouter, évidemment, mais surtout, il avait compris. Et il avait soigné, doucement, creusant parfois pour lui montrer là ou il se fourvoyait, allant déterrer ce qui était trop bien camouflé pour que Léon ne le trouve seul. Ou bien Léon l'avait-il toujours su, mais soigneusement dissimulé, même à sa propre conscience. Cela n'avait jamais été une succession de pathos à n'en plus finir. Il ne l'avait jamais plaint. Que très peu de fois rassuré. Mais il était resté, il n'avait pas fuit, devant aucune des versions peu glorieuses que Léon lui avait offertes. La colère avait fini par se transformer en coup, la tristesse avait enfin donné lieu à des larmes et ensuite, il y avait eu ce calme. Il y avait eu Octave. Ce n'était qu'une fois épuisé et lavé de tous ces ressentiments, qu'il avait su enfin s'intéresser à celui qui, depuis le début, n'avait cessé de lui apporter son attention. Et après la peur et la colère, était venue la fascination. Ou bien avait-elle toujours été là ? Il aurait eu du mal à expliquer avec exactitude ce qui provoquait chez lui un tel intérêt, tout en se rendant compte qu'il aurait également pû être intarissable sur le sujet. C'était sa capacité d'écoute, déjà, ces grands yeux verts qui vous regardez tout en essayant de creuser bien plus loin que ce que vous ne l'autorisiez à entrevoir. Comme s'il voulait toujours saisir le petit détail, celui qui faisait tout mais que souvent, dans les confidences données, on évitait d'aborder. Et bien cette notion là, Octave semblait vouloir l'attraper, ne se satisfaisant jamais des incohérences d'un récit, ni des facilités, encore moins des raccourcis. Parce que si Octave parlait avec une extrême justesse, il écoutait avec encore plus de sagacité. La seule chose qui réussissait à le rendre silencieux, c'était lorsque le sujet revenait vers lui. Cela n'était pas de la simple pudeur, mais plutôt le total désintéressement dont il faisait preuve pour sa propre personne, ne parlant de son passé que par ses erreurs et n'accordant que très peur de crédits aux remerciements et compliments qu'on lui offrait. Octave était exigeant, dans tous les aspects de sa vie, mais encore plus concernant lui-même. Et cette façon de si peu s'apprécier attirait Léon au delà même du raisonnable, piquant sa curiosité et touchant sa sensibilité. Il avait envie de découvrir Octave et pour se faire il avait du déployer toute son attention. Il se confiait peu et pour réussir à le comprendre, il fallait que l'intérêt soit réellement honnête, parce que sinon, il n'y avait pas meilleur que le bibliothécaire pour déclarer que l'histoire n'avait que peu d'intérêt, que l'on ne réécrivait pas le passé, qu'il n'était plus comme ça, qu'il avait changé, que cela n'apportait rien. Léon aimait ce que cette complexité dans le caractère avait réveillé chez lui-même : l'abnégation de soi au profit de la curiosité de l'autre, l'envie de comprendre dénuée finalement de la simple curiosité, mais plutôt d'une affection naissante, l'importance de formuler bien chaque phrase et celle, plus complexe, de savoir réellement écouter celui qui n'usait jamais d'un mot par hasard. Et puis, il y avait eu l'attirance physique, qui était arrivée bien après ou bien qui avait en fait, était là depuis longtemps. Les yeux d'abord, si expressifs, dans la colère comme dans la tourmente, dans l'exaspération comme dans l'affection naissante et puis, à présent, dans le désir. Il y avait eu la surprise, d'abord, d'accorder tant d'attention à son physique alors même qu'il n'avait jamais été attiré par les courbes masculines d'un corps. Avait-il eu réellement besoin de la photographie de Gustav pour s'en rendre compte ? Probablement. Parce que dévorer des yeux du papier glace avait été plus simple que de s'attarder outre mesure sur la représentation vivante, cela avait été la première fois qu'il l'avait réellement contemplé. Avait-il été discret ? Non, certainement pas. C'était comme un peu plus tard, quand il l'avait regardé dormir, comme si après le corps figé dans le polaroïd, il s'était autorisé à poursuivre son inspection sur un Octave endormi, incapable de capter le regard qui s'était fait intrusif, avide d'en savoir plus. C'était comme la première caresse, bien convenablement attribuée aux effluves de l'alcool. Mais l'éthanol ne faisait pas tout, n'est-ce-pas ? Il avait juste fait disparaître la pudeur, effacé la promesse de questionnement futur, pour ne laisser que l'envie de toucher un visage si longuement observé. Alors non, définitivement, non. Cette attirance ne venait pas de nul part. Octave l'avait sans doute réveillée, mais elle dormait depuis longtemps. C'était comme ce sentiment d'oppression qui n'avait fait que gonfler, une fois la parenthèse terminée, cette terrible sensation qui avait mené ses pas un nombre incalculable de fois vers la bibliothécaire. Il avait justifié ça par l'envie de ressentir de nouveau le calme et la paix que la conversation avec Octave lui avait procurés, mais c'était une façon bien trop simpliste de voir les choses. Ce qu'il avait voulu, c'était le revoir. Pas la peine d'envelopper ca de trop de détails complexe parce que, si on allait à l'essentiel, la simple vérité était qu'Octave lui avait manqué. Il se sentait bien à ses côtés. Alors, tandis qu'il réalisait n'avoir envie d'être nul par ailleurs, ses doigts glissant sur la chemise pour venir enlacer ceux du bibliothécaire, sa bouche se déposant sur la peau blanchâtre, Léon murmura contre le cou du bibliothécaire son envie de poursuivre la connaissance de son histoire, à défaut de poursuivre la rencontre frissonnante de leurs deux corps. Pourquoi était-il une nouvelle fois revenu sur le sujet de cette femme, de cette étoile filante, comme il l'avait nommé dès la première fois qu'il avait entendu parler d'elle ? Sans doute parce qu'elle semblait trôner au milieu de la vie d'Octave, brillant par ce qu'elle avait sans doute apporter comme tournant à son existence. Parce qu'il avait saisi l'importance qu'elle avait eue pour lui, encore aujourd'hui. Et parce qu'il aimait la façon dont il parlait d'elle, surout. Et puis, parce que ca lui avait tiré des sourires, perdus dans ses pensées, dont Léon se souvenait parfaitement bien. Egoïstement, il aurait aimé que l'on puisse parler un jour de lui en de tels termes, ou que lui même conte une histoire en laissant s'étaler sur ses lèvres tout l'amour ressenti, jusqu'à ce que son auditeur ne soit lui-même touché par tout ce que cet amour pouvait dégager. Oui, c'était ça. Il enviait ce genre d'histoire comme l'on désirait un jour ressentir quelque chose de si fort, parce que si la passion d'Octave pour cette femme n'avait eu comme équivalent que la haine de ses lettres, et bien, cela avait dû être quelque chose d'absolument transcendant. Et qui ne souhaitait pas, un jour, ressentir quelque chose d'aussi intense ? Quitte à se brûler les ailes, quitte à y perdre beaucoup plus que ce que l'on nous avait donné, quitte à ce qu'avant que cela fasse ressortir le meilleur, cela n'amplifie nos pires travers. De ces passions qui exacerbèrent absolument tout, la tendresse comme l'agressivité, la tristesse comme la joie, la jalousie et la confiance en l'autre. De celles que l'on ne rencontre peut-être qu'une seule fois dans sa vie, et qui, peu importe l'issue, nous laissent la délicieuse sensation d'avoir été, au moins pendant ce bref instant, entièrement et pleinement...vivant.

__ Bon d’accord. Elle… cette personne…, concéda-t-il à partager avec lui et Léon laissa échapper un sourire de satisfaction, alors qu'Octave venait se lover un peu plus contre lui, capturant ses mains joueuses qui n'arrêtaient pas leur étreintes lascives pour les serrer entre les siennes. Il se cala mieux contre le muret de mosaïque de la piscine, inclinant sa tête pour que sa joue ne repose contre celle d'Octave, fermant les yeux, se laissant bercer par la voix et par le portrait de cette femme, dont les qualité s'enchaînaient jusqu'à peindre le portrait de celle qui avait illuminé sa vie. Et Merlin qu'il le lui rendait bien, dans sa prose, dans les adjectifs choisis, dans la douceur enrobant certaines inflexions de sa voix. Léon se sentait presque de trop, comme s'il écoutait la lettre d'amour qu'Octave aurait pu écrire à cette jeune femme. Elle a su éveiller la bienveillance de mon cœur en se montrant ouvertement vulnérable... [...]parce que je savais qu’au fond, elle apprécierait ma franchise tout autant que j’aimais la sienne. Tout contre sa peau, il sentit le visage du bibliothécaire s'étirer en un franc sourire. Il y répondit d'une pression des doigts autour des siens, ne souhaitant ni troubler la description, ni se montrer indifférent. Parce qu'il ne l'était pas. Elle m’a rendu heureux sans nécessairement le savoir. N'était-ce-pas ce qui était le plus beau, de toute façon ? Combler quelqu'un par sa simple présence, son simple caractère, sans qu'aucun effort ne soit fait que celui d'être là ? Elle n’abordait pas les choses simplement [...] Mais elle le faisait toujours avec une passion dévouée, ce qui avait tendance à adoucir mon manque d’empathie. Ses pouces décrivaient de petites arabesques sur la peau d'Octave, d'une façon presque discrète alors que toute son attention était accaparée par les mots coulant de sa bouche. Lui, manquer d'empathie ? Cet homme était une vraie calamité lorsqu'il s'agissait de faire sa propre description. C'était peut-être une façon de rééquilibrer son étonnante justesse à comprendre les autres, le fait qu'il soit incapable de se voir comme on le percevait de l'extérieur. Manquer d'empathie ou ne pas savoir l'exprimer, était deux choses différentes. Et à voir sa sensibilité aux autres, il en était plein, d'empathie. Seulement, il la laissait tellement maturer en lui sans l'offrir spontanément qu'il était difficile de s'en rendre compte, sans doute ? Les gens capables de se sacrifier comme ça émeut sans le savoir, ni sans s’en rendre compte, simplement parce que c’est ce qu’ils sont et personne ne peut rien y faire. La vérité a un charme fou. C'était vrai. Cette personne avait, d'ailleurs, dans la bouche du bibliothécaire, un charme fou. Lequel avait, par la force des mots, une attraction folle sur Léon. Tout ça se dissimule dans les détails : les yeux – qui brillent avec tellement d’émerveillement que ça en finit par faire briller les tiens -, la bouche – qui sourit peu, mais avec une telle franchise ! -, les mains – capables de donner une si belle grâce… Cette fois, une sourire traversa les lèvres du jeune homme, dont les doigts continuaient de courir sur la peau d'Octave. On aurait dit que l'homme faisait le portrait de celle dont il aurait été si facile de tomber amoureux et quelque part, c'était vrai. Il n'y avait presque aucune fausse note, aucun défaut ne venait perturber la longue ode qu'Octave esquissait en faveur de celle qui avait su l'émouvoir. C'était presque trop  beau, d'ailleurs, mais Léon s'en moquait, parce que c'était le genre de description exaltante dont il commençait à savoir le bibliothécaire seul capable de les faire. Comme lorsqu'il l'avait décrit, un peu plus tôt. C'était trop beau, mais cela n'était pas grave, parce qu'au final cela venait juste confirmer que lorsque l'on aimait quelqu'un, on l'appréciait bien assez pour que les qualités soient tellement grosses qu'elles n'en occultent les défauts. Serait-il capable, lui, un jour, de parler de cette façon là de quelqu'un?  [...] Elle n’était habitée par la conscience d’aucun de ses qualités. Alors, vous vous étiez bien trouvé, songea Léon. Il ne s'en rendait pas compte, n'est-ce-pas ? Qu'il répondait encore à côté de la question posée. Ce qu'il lui avait surtout demandé, c'était de se raconter à lui, par ses yeux à elle. Mais cela n'était pas grave, parce qu'au final, ce portrait disait bien des choses à propos d'Octave. Il soulignait une fois de plus sa sensibilité, sa façon d'aimer en se délectant des détails infimes, sa capacité raconter les autres sans venir parler de lui, cette manie qu'il avait de se déclarer chanceux de tout, et non pas juste méritant. Ce que Léon aurait presque encore plus voulu entendre, c'était le portrait d'Octave par les yeux de cette femme. Lui avait-elle rendu tout cet amour ? Elle espérait seulement faire bien. Dans un monde où souvent tout n’est que calcul et manipulation, ca m’a rendu heureux. Un long silence vînt les cueillir, uniquement ponctué par leurs deux respirations, qui se mêlaient l'une à l'autre car au fur et à mesure du récit, le jeune homme avait fini par calquer son souffle à celui du bibliothécaire. Il attendait la suite, parce qu'il n'était pas désireux de parler, préférant juste l'écouter réciter sa passion, notant que finalement, ce qui semblait attirer Octave était tout simplement hors de la volonté de quiconque. On ne pouvait pas faire en sorte de lui plaire parce que, finalement, ce qu'il aimait chez elle, c'était tout ce qu'elle avait fait sans même s'en rendre compte. Pas de calcul donc, pas de manipulation. Peut-être était-il attiré également par cette dualité, lui qui tentait de tout contrôler et elle, débordante de spontanéité? Avait-il aimé son contraire désinvolte ? Non, par son contraire. Octave n'était absolument pas le contraire de ce qu'il venait de décrire. Il était exactement pareil, sauf que c'était intériorisé au profit d'un masque dont il avait bien du mal à se débarrasser. Parce qu'il était tout ça, à sa façon : il voyait l'autre dans son intégralité, et même s'il pointait parfois les défauts à voix haute, Léon le savait apprécier les qualités en son fort intérieur. Il était d'une étonnante sincérité, d'une franchise qui savait blesser tout aussi bien que réparer, et même s'il taisait son affection, lorsqu'on la lui demandait, il était capable d'un récit tellement passionné que Léon ne pouvait douter un seul instant qu'il ne soit pas de ceux aimant réellement l'autre, pas juste ce qu'il y avait de beau en chacun - parce qu'aimer des qualités, quoi de plus facile - mais aussi les manquements, les erreurs et les doutes - et ça, c'était tellement plus dur. Il resserra son étreinte, bougeant légèrement pour venir appuyer un peu mieux sa tempe contre la joue d'Octave. Cette promiscuité, doucereuse, mettait beaucoup moins à mal le désir grandissant qu'il ressentait pour le bibliothécaire mais elle ne faisait qu'augmenter l'intérêt moral qu'il lui portait. Cette façon qu'il avait de voir le monde et les autres lui donnait envie, justement, de faire parti de son monde. Tu sais comment elle s’appelle cette personne ? demanda-t-il de façon rhétorique, alors que Léon venait de nouveau mêler ses doigts aux siens. Non, il ne savait pas, mais cela n'était peut-être pas le détail le plus important, en soi. L'avoir découverte par les yeux d'Octave avait cependant piqué sa curiosité, et il voulait mettre un nom sur la rousse au chapeau de paille, sur le fantôme qui persistait dans la multitude de photo de cette maison où il avait dormi, quelques soirs auparavant. Leur maison, n'est-ce-pas ? Y'aurait-il, un jour, une autre maison, avec d'autres photos, et quelqu'un d'autre répondant à un autre prénom ? C'était difficile à croire, mais il le lui souhaitait. Elle s’appelle Léon.

Il aurait pu se dire qu'Octave se moquait de lui, mais il y avait quelque chose dans le ton de sa voix, suivi par le silence, qui faisait dire au jeune homme qu'il avait parfaitement choisi d'utiliser ces mots, tout comme il avait bien choisi les phrases pour décrire "cette personne". Il écarquilla les yeux, ouvrit la bouche, mais tous les mots qui lui venaient à l'esprit semblaient dérisoires. Il avait admiré la description, avait apprécié ce que le bibliothécaire en avait fait, et se rendre compte ensuite qu'il avait pensé à lui pour employer ces termes... ca le touchait. Réellement. Et il ne savait quoi y répondre, sans doute parce que la déclaration avait été gratuite, le réconfortant alors même qu'il n'avait absolument rien demandé. A bien d'autres occasions, il aurait aimé s'entendre dire tout cela et alors qu'il s'y attendait presque le moins, il ne savait comment en acceuillir la spontanéité. Octave avait-il bifurqué pour garder le jardin secret qui entourait la relation avec cette fameuse femme ? Etait-ce une diversion, de parler de l'étudiant contre lequel il était adossé, satisfaisant son besoin perpétuel d'attention pour ne pas avoir à s'ouvrir ? L'idée l'effleura un instant, avant qu'il ne songe que la seule personne qui essayait de se défiler, cette fois, c'était peut-être lui même ? Pourquoi n'arrivait-il tout simplement pas à accepter ça, comme un cadeau, s'en réjouissant, puis remerciant celui qui le lui avait offert ? Oh, bien sûr, il savait la description bien loin de la réalité de son caractère tout en étant possiblement adaptable à sa personnalité, à la manière des horoscopes où chacun peut s'identifier à son signe, pour peu que les phrases soient bien tournées. Mais cela n'était pas la personne décrite qui l'avait bouleversée, mais la tendresse qui avait transpiré de chacune des phrases. Cette douceur, avait-elle était pour lui ? Son coeur s'emballa légèrement, alors même qu'Octave quittait ses bras pour lui faire face, l'assurant qu'il était heureux. Et les yeux couleurs caraïbes de l'adolescent dévalèrent sur lui, se rassasiant de la confiance qu'il essayait d'y mettre, voulant le croire. Sauf que... sauf que ne venait-il pas de se faire quitter, un peu plus tôt ? Ne venait-il pas, en montant au plongeoir tout à l'heure, de laisser transparaître tout le malaise qui le rongeait ? Il y avait, dans cette affirmation, la même saveur que dans ceux qui commençait leur phrase par " non, rien, je suis juste fatigué". L'envie de rassurer tout en se mentant à soi même, sans doute. Mais Léon aurait adoré le croire, en revanche. Il aurait aimé ne pas voir l'air torturé qui persistait au fond des iris émeraude, aimait ne pas remarquer l'air si fatigué qui animait ses traits et rendait lourd la plupart de ses mouvements, et juste savourer l'expression sereine qui donnait à Octave l'air réellement réjoui. Il lui plaisait, comme ça. Ca aurait été facile, de le croire... Mais, non. Il préférait ça : remarquer que c'était faux, ne pas être dupe, ne pas être comme la plupart des gens qui auraient pu se laisser avoir par cette fausse assurance. Mais lorsque les bras du bibliothécaire vinrent enlacer son cou, il se détendit sous la caresse, relavant son visage vers celui qui venait de parler de lui en des termes qui lui donnaient envie de rougir de nouveau. Ces mots tendresses avaient su trouver leur cible dans l'esprit de l'adolescent, réchauffant ce qui avait longtemps était éteint par manque d'entretien. Cela lui redonnait du baume au coeur, et pour ça, pour la douceur de ses mots, Léon avait envie de le remercier à la mesure de ce que sa parole avait su soigner. Peut-être était-ce, finalement, ce qu'ils appréciaient chacun à leur manière, chez l'autre : la façon qu'ils avaient de se décrire mutuellement alors qu'ils étaient incapables de voir ces même qualités en eux-mêmes ?  

__ Elle s’appelait Jane et tu la connais déjà un peu. Tu es quelqu’un comme elle, Léon, lui assura-t-il alors que le préfet se figeait un peu plus, s'il en était capable. Ah oui ? La comparaison le troubla, ou peut-être était-ce la satisfaction qu'il éprouva à l'entendre le comparer à cette femme qu'il avait eu réellement l'air d'aduler ? Bien qu'il ne cherche pas l'admiration de quiconque, il aurait était bien mensonger que de ne pas reconnaître que de se faire associer à elle n'était pas plaisant. Tu n’as pas besoin de ça [...] Elle n'a pas fait beaucoup plus que ce que tu fais toi, au fond. Elle m’a rendu heureux pour toutes les raisons pour lesquelles je suis tout aussi bien en ta compagnie. Alors regarde un peu mieux, si tu me trouves encore trop habillé. Etait-ce une façon de lui dire qu'il avait su voir juste, dans ses mots, ce soir et sûrement à d'autres occasion ? Etait-il en train de lui confier qu'il n'avait pas fait que se tromper en essayant de déchiffrer ce qu'Octave laissait si difficilement échapper de son caractère et de ce qu'il ressentait ? Les doigts de l'homme se déplacèrent, vinrent arranger ses cheveux dans un geste qui n'avait rien à envier à la tendresse des mots dont il avait usé, un peu plus tôt. C'était une de ses attentions qui paraissait distraite et simpliste et qui, pourtant, lui donnait l'impression qu'Octave cherchait à prendre soin de lui. C'était comme les baisers qu'il avait déposé un peu plus tôt sur la peau de son épaule, suivant le tracé de sa jugulaire. Cela n'avait pas juste semblé être motivé par le désir, il y avait eu également le souci prendre soin de l'autre. Comme lorsqu'il lui avait tendu un manteau. Comme lorsqu'il avait déposé la couverture sur son corps endormi. Comme lorsqu'il lui avait retiré ses chaussures. Alors oui, il le regarda. Et il le trouva beau. Pas simplement pour les traits fins, les pommettes hautes, les longs cils, les yeux renfermant un monde. Pas uniquement pour les expressions qu'il y mettait, lorsqu'il penchait la tête sur le côté pour mieux écouter, ou baisser légèrement les yeux pour donner plus d'intensité à son regard, ni pour le sourire satisfait et victorieux qu'il laissait parfois volontiers s'étaler sur les lèvres rouges. Pas non plus pour le tissu trempé qui collait à sa peau, dévoilant les épaules arrondies, les bras fuselés à la poigne solide. Ni pour les hanches droites, la peau d'albâtre, le cou délicat. Non, il le trouvait attirant la combinaison que tout cela offrait, et pour ce qu'il apprenait de lui, peu à peu. Il frissonna de cette découverte, au même instant qu'il comprit ce qu'il lui restait à faire. Alors, il ferma les yeux, captant juste avant le sourire s'étalant sur le visage du bibliothécaire. Cette promiscuité, son souffle, ses mains, son corps... ça commençait à faire beaucoup de chose auquel il se devait de résister. Et il le savait, n'est-ce-pas ? Parce que même s'il lui demandait d'attendre, Octave ne semblait pas décidé à mettre fin à aucune de ses attentions, ne contrôlant pas plus sa peau qui ne cessait de frissonner sous les doigts de l'étudiant. Il était censé la trouver où, la bonne raison d'attendre, exactement ? Dans le discours attentionné ?  La voix revînt, taquine, et la respiration du jeune homme s'emballa de nouveau. Bon… tu ne veux pas rentrer ? Qu’est-ce que je dois en faire, alors que tu me déclares ne pas posséder beaucoup de patience ? Dois-je craindre pour ma vertu si je consens à ta demande ? Tu crois que tu vas résister ? Et moi… ? Qu'est-ce qu'on va faire de tout ce temps et de ces corps ? Il rouvrit les yeux, adressant un regard réfrigérant à l'adulte. Il exagérait, là, s'en rendait-il compte ? Ne voyait-il pas que le jeune homme était incapable de résister ? N'était-il pas en train, clairement, de lui dire qu'il ne croyait absolument en sa capacité d'adolescent de refreiner ses envies ? Il le regarda longuement, puis eu un rictus en coin. Très bien. Si Octave continuait à se montrer aussi déloyal, il n'aurait qu'à faire avec ce qu'il aurait sciemment provoqué et au diable toutes les pseudos raisons qu'il avait bien pu se trouver pour refuser une intimité qu'il ne cessait lui-même de suggérer, de créer et d'alimenter. Mais il ne pouvait nier que ce petit jeu avait aussi un il ne savait quoi d'absolument tentant et délicieux. Léon ouvrit la bouche, passant la chaire rosée de ses lèvres entre ses dents découvertes, le fixant un long moment avant de soupirer, fermant de nouveau le voile de ses paupières, se refusant à contempler l'air victorieux qu'il ne manquerait pas d'afficher. Octave savait pertinemment ce qu'il faisait et il n'avait absolument aucune envie de lui donner raison, n'est-ce-pas ? Même si ce dernier ne cessait de lui dire d'attendre tout en faisant ouvertement le contraire ? Le rouge recolora ses joues alors que son esprit divaguait de nouveau vers la proposition qu'il venait presque de faire, englobant la vertu d'Octave, leurs corps et un temps à occuper. Il le maudit intérieurement alors que le rire du bibliothécaire venait chatouiller son amour propre. Il le faisait exprès, plus aucun doute là dessus. Peut-être que finalement, la seule chose que voulait l'irraisonnable Monsieur Holbrey était de voir le pauvre étudiant qu'il était franchir la limite qu'il avait sciemment tracée, histoire d'avoir la bonne conscience de dire qu'il avait mit un véto, mais que Léon n'en avait pas tenu compte. Et après, il n'aurait qu'à prétexter avoir céder. Pauvre, pauvre vertu d'Octave, ravi par un étudiant impatient ? Quelqu'un allait-il vraiment croire à cette version ? Parce que Léon, lui, n'y croyait pas. Octave avait certes exprimé le soin d'attendre, mais il ne faisait rien de raisonnable pour en permettre la réalisation. Sauf peut-être ce qui suivi, à savoir un soupire chargé d'inquiétude, juste avant que la question, bien plus sérieuse que les précédentes, ne soit posée.Léon, est-ce que tu… dans dix jours, dix ans, dix heures... si tu dois te retourner sur ce soir, qu’en penseras-tu ? Qu'est-ce que tu retiendras ?

Il y avait juste assez d'hésitation et de doute dans l'énonciation de la crainte du bibliothécaire pour que Léon ne réfléchisse sérieusement à la réponse à fournir. Quelque part, il sentait que l'aboutissement n'était pas loin, parce qu'il y avait presque de la renonciation dans les mots, une crainte qui ne demandait qu'à être rassurée pour qu'ensuite... Ensuite, quoi ? Léon sentait que sa réponse serait de celle qui, à un carrefour, leur ferait choisir tel ou tel chemin. N'était-ce-pas une façon détournée de lui demander de bien réfléchir, de lui demander s'il ne ressentirait pas ensuite de la honte ou bien au contraire, de la félicité ? Que devait-il répondre ? Ca avait, en effet, toute son importance. Octave était-il arrivé au bout de sa réflexion, tentant l'adolescent presque à l'extrême pour ensuite lui demander de bien réfléchir ? Cela voulait-il dire que c'était au jeune homme, à présent, de choisir quoi faire ? Octave était toujours là, le surplombant de quelques centimètres, lui intimant d'être patient sans pour autant plus en faire pour le convaincre. Léon avait l'impression que c'était à lui de décider. Se redresser, combler la distance et puis mettre fin à cette attente qui, non loin de commencer à le mettre réellement à mal, finissait par en devenir réellement obsédante ? Il en avait envie. Réellement envie. Il l'entendait respirer avec irrégularité depuis longtemps, il avait déjà parcouru la peau du cou, de la nuque, enlacé les mains, respiré son odeur, suivi la cambrure des reins, caressé les épaules et au final... au final la promiscuité était là et venir capturer les lèvres tentatrices ne viendrait que sceller ce qui, de toute façon, était bel et bien née dans cette piscine. Alors qu'est-ce-qu’il l'empêchait d'avancer ? Octave en avait envie autant que lui, il l'avait dit, et ne montrait qu'une résolution bien faible à ne pas céder lui aussi. Léon était presque sûr qu'il répondrait immédiatement, s'il posait ses lèvres sur les siennes. Il le sentait. Il en était même convaincu. Sa mise en garde comptait sur la participation de Léon. Mais l'étudiant n'avait aucune envie d'être sage. Ils ne pourraient, de toute façon, pas rester éternellement là, dans l'eau de la piscine, dans la chaleur étouffante de la pièce, à se regarder en coin tout en se tentant mais en se refusant de franchir la limite imposée pour...il ne savait quelle raison ? Si au moins il lui avait fourni un bonne raison. Et puis si elle était si bonne, d'ailleurs ? Pourquoi était-il toujours là ? Pourquoi avait-il répondu à chacune des caresses, pourquoi s'était-il laissé faire ?

Ou bien, il pouvait reculer. Il pouvait songer à la vulnérabilité possible du bibliothécaire, expliquant sa bien maigre motivation, expliquant qu'il le laissait choisir ?  Peut-être qu'à quelques mètres, l'attirance serait moins présente ? Récupérer son jean qui devait à présent être sec, sur le banc, un peu plus loin. Puis son tee-shirt, qui était resté en haut du plongeoir. Remettre ses chaussures, puis prendre la direction de Poudlard. Se coucher avec l'affreuse sensation de ne pas avoir été au bout de ce qu'il avait découvert ce soir là : son attirance pour Octave. Puis réfléchir à tout ce qu'il avait ressenti. Tout ce qu'il avait eu envie de faire, et ce qu'il n'avait en définitive, absolument pas réalisé. Espérer que la situation ne se reproduise... ou pas ? La magie allait-elle disparaître ? Le manque allait-il revenir ? Il avait dit qu'il attendrait. Qu'il y aurait une autre fois. Quand ? Serait-ce bientôt, ou devrait-il pour de longues semaines être omnibulé par tout ce qui s'était passé et, surtout, par tout ce qui n'était pas arrivé ? Profiter de ce temps pour songer à la multitude de chose qu'il avait ressenti, et à tout ce qu'il n'avait toujours pas mis au clair, à savoir ce qu'il éprouvait pour Heather, et ce qu'il éprouvait également...pour Octave ? Il n'y avait pas que du désir, n'est-ce-pas ? Il n'y avait pas juste une fascination motivée par la nouveauté, non, il savait que c'était plus que ça, sans pour autant réussir à réarranger tout de façon assez ordonnée.

La descision semblait lui revenir. Avancer, reculer. Choisir. Ne pas regretter. Ou alors, juste se laisser porter par ce qu'il avait envie de faire, cesser de tout intellectualiser pour juste...vivre ? Eprouver. Ressentir. Pourquoi tout devait-il être toujours aussi compliqué ? De longues minutes passèrent, avant que l'adolescent ne se décide à bouger de nouveau, témoignant de l'intense réflexion qui se produisait à l'abri de ses pensées intérieures.  

Ce que je veux en retenir, chuchota-t-il enfin en rouvrant ses yeux, le bleu délavé de ses iris se fondant dans le métal jusqu’à ce qu’il ne reste que deux orbes grises, brûlantes, le fixant avec intensité, c’est que cette soirée marque le début. Il laissa sa phrase en suspend, son regard délaissant l’émeraude pour venir parcourir sans gêne les traits du bibliothécaire, avec une avidité qu’il ne cherchait même plus à camoufler. Aucun des deux n’étaient plus dupe de toute façon. Il se redressa, ses mains se tendant pour prendre appuie au creux des hanches du bibliothécaire sur lesquelles il exerça une douce pression pour se mettre également à genou. Le tissu de la chemise se froissa sous ses doigts, alors que sa nouvelle hauteur le faisait dépasser le bibliothécaire d’une bonne demi tête. Je voudrais réussir à m’en souvenir avec exactitude pour ne pas oublier ce que je ressens. C’est tellement... incongrue. Nouveau. Dévorant. J’aimerai que tout en moi ne capture l’intensité que me provoque tout ça pour que quand je ferme les yeux, dans dix ou quinze ans, comme tu dis, je puisse m’en rappeler. Parce que quoi qu’il n’advienne ça restera le début. La première fois que ce qui m’attire ne dépasse le genre, l’âge, les habitudes, pour ne s’émouvoir que de la personnalité de quelqu’un. De ta personnalité. Je veux m’en souvenir comme d’un début parce que... cela en est un pour moi. Il soupira, ses mains remontant dans le dos d’Octave, épousant le tracé de sa colonne vertébrale jusqu’à sa nuque, puis se séparant pour venir attraper son visage en coupe entre ses deux paumes. Il se rapprocha, près, très près, ouvrant lentement ses lèvres pour chuchoter à quelques centimètres de sa bouche. Je veux m’en souvenir comme de la première fois ou j’ai voulu embrasser un homme, murmura t’il tout contre la respiration du bibliothécaire. Il dévia, cependant, et ses lèvres n’effleurèrent que la commissure de sa bouche, comme une caresse pleine de promesse, frissonnant de son audace. Il gagna l'oreille, et murmura contre elle, le souffle court. Mais ce que je veux par dessus tout, c’est ne rien regretter. Ni quelque chose que je n’aurai pas fait, ni quelque chose que j’ai fait. Je veux me souvenir de ce que je ressens quand tu me regardes, et plus encore de ce que je vois lorsque je pose les yeux sur toi. Parce que j’ai tellement envie de t’embrasser, là, maintenant, que ca exacerbe tout... souffla-t-il avec tellement de frustration que sa voix semblait presque douloureuse. Ses doigts quittèrent les joues, caressèrent les épaules, suivirent les bras, retrouvèrent les hanches. Il gagna les pans de sa chemise, qui tombaient sur le son pantalon de costume et ses doigts se frayèrent un chemin jusqu’aux boutons mal refermés de sa chemise. Octave avait dû la nouer à la va vite avant de le rejoindre sur le plongeoir, et ce détail débrayé dans son attitude avait alerté Léon à plusieurs reprise. Les doigts de l’adolescent déférent consciencieusement les boutons qui s’assemblaient de manière désordonnée, avec lenteur, entrouvrant la chemise du bibliothécaire sur toute la hauteur. Il effleura à plusieurs reprises la peau, jamais plus de quelques micro secondes mais bien assez pour que ses doigts n'en tremblent. Il avait rouvert les yeux et s'était reculé quelque peu, parcourant avec envie ce que le tissu laissait à présent voir, puis il redressa la tête, la lueur de désir dans le fond de ses propres iris brillant avec d’autant plus de force alors qu'il plantait son regard dans celui du bibliothécaire. Mais surtout, je veux m’en souvenir comme du jour où je n’ai pas commis la même erreur qu'avec Heather, quand j'aurais dû comprendre que ce n'était pas le bon moment. Et tu as dit que cela ne l'était pas, ce soir, alors... je veux attendre. Il soupira, reboutonnant avec adresse le premier bouton, celui le plus bas, qui affleurait le pantalon du costume. Je suis égoïste. Il remonta, continuant à refermer la chemise avec une lenteur calculée, ne le lâchant pas des yeux. A chaque bouton, son défaut ou son sentiment. Je suis capricieux. Nouveau bouton. Je suis impatient. Encore un autre. Je suis impulsif. Plus que quatre.Je veux toujours plus. Plus que trois. Et tu me plais, Octave. Deux. Tu me demandes une maturité que je ne suis pas certain d'avoir. Ses doigts s'attardèrent sur le dernier pan de peau dénudé, quelques secondes. Tu me demandes de réfléchir alors que tout, ce soir, me donne envie de lâcher prise. Ses doigts refermèrent le dernier bouton. Tout ça me donne envie de ne pas du tout écouter ta mise en garde. Franchement en quoi un baiser serait plus intime que toutes les caresses que l’on a déjà faites ? Demanda t’il, ses mains rejoignant le col de la chemise qu’il réajusta avec application, jusqu’à ce qu’il retombe de façon convenable. En quoi tu es raisonnable toi ? Tu as posé ta limite, mais je n'arrive pas bien à savoir ce que tu veux que j'en fasse. Tu attends que je la respecte, ou que je la franchisse ? se moqua t’il en le gratifiant d’un sourire hésitant. C'est plutôt moi, qui devrais craindre pour la mienne, de vertu, non ? On a déjà eu la démonstration de mon incapacité à flirter, et de ton excellence dans ce domaine. Il s'éloigna encore, ses doigts glissant sur les épaules pour venir s'attarder quelques secondes sur les bras, les poignets, les mains à demi immergées dans l'eau qu'il serra quelques instants entre les siennes, avant de doucement, cesser tout contact entre leurs deux peaux. Alors non, je ne crois pas réussir à résister. Alors... alors tu vas me ramener à Poudlard, s'il te plait. Parce que malgré tout ça... je te respecte. C’est de ça, dont je veux me souvenir. Du profond respect que j’ai pour toi et pour tout ce que tu m’as fait comprendre sur moi même. Alors si tu me demandes d’attendre... j’attendrai. C’est bien ce que tu veux, n’est-ce-pas ? Parce qu’il a y a quelque chose qui t’en empêche ce soir. Quelque chose d’assez important pour que j'ai peur que toi, tu ne te souviennes de ce jour que comme du regret d’avoir embrasser un gamin aussi paumé que moi. Et ce n’est pas ce que je souhaite, ni pour toi, ni pour moi. Je veux... que ça reflète ton envie. Ton affection, dans l’idéal. Mais pas ta peine. Ni ta culpabilité. Ni le manque d’une autre. J'aimerai que cela soit juste pour toi et moi. Il haussa les épaules, penchant la tête sur le côté, soupirant doucement, faisant un pas en arrière. Note bien que ca me demande un effort, de renoncer à ce dont j'ai vraiment envie, sans comprendre complètement ce qui motive la limite que tu as posé, et que tu ne sembles même pas disposé à respecter. Il posa ses mains sur le rebord de la piscine et se hissa hors de l'eau, s'asseyant sur le rebord, sans le lâcher des yeux. Sache que je n'aurais pas regretter, parce que j'en ai réellement envie. Je crois que c'est ça, que je retiendrais par dessus tout. L'envie que j'avais d'embrasser, ce soir, Octave Holbrey. Et j'espère que tu as raison, qu'il y aura une autre fois parce que sinon... je crois que cela restera un grand regret. D'avoir été raisonnable. Il lui sourit doucement, battant quelque peu des pieds, se rendant presque compte qu'il avait froid, maintenant qu'il venait de mettre fin au long contact entre eux. Il ramena ses bras autour de son torse toujours dénudé, frictionnant ses avants bras. On rentre ? demanda-t-il, ses yeux glissant sur Octave, un sourire de résignation sur le visage, une tristesse nouvelle dans la voix alors qu'il songeait que la parenthèse allait bientôt se refermer. Il ouvrit la bouche, la referma, puis rajouta, d'un ton plus bas. Nous y voilà donc. A la merci l'un de l'autre, à une exigence près, le copia-t-il, reprenant sa formulation, le gratifiant d'un nouveau regard brûlant, juste avant de s'esclaffer en soupirant. On est justes ridicules, en fait,, rigola-t-il en secouant la tête. Bon, allez, rentrons. Avant que je me mette à espérer avec plus de force que tu ne te montres déraisonnable et que tu ne découvres que ma résolution ne tenait pas à grand chose, souffla-t-il en le sondant de ses yeux clairs.


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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Sam 18 Aoû 2018 - 15:53

Etait tout bonnement odieuse la manière qu’avait la nature d’inonder les silences avec tout ce que l’on tentait désespérément de fuir. Ou en tout cas, d’en prolonger la longue et interminable litanie, qui se déployait telles les nervures d’une feuille : une multitude d’infinités qui ne faisaient que s’éloigner de la racine, se frayant toujours un chemin plus compliqué et sinueux dans les méandres de possibilités à la peau fine. C’était un silence qui n’avait rien de confortable, et poussait ce qui se perdait sans arrêt entre la réalité et ses multiples probabilités à l’action, pour enfin graver dans le temps et l’espace ce qui ne faisait que demander à survenir. Tout avouer sur Heather, puis se fendre sur sa bouche, y fondre, recevoir une monumentale torgnole, mais avoir l’esprit en paix d’un destin enfin accompli et satisfait, à part l’espérance d’un avenir se prolongeant dans la continuité. Ou l’embrasser, le déshabiller, le posséder tout entier, voir tout de lui, tout découvrir, s’en rassasier jusqu’à l’épuisement le plus parfaite et oublier qu’un lendemain existait à leur lascivité. Que derrière leur commune excitation, il y avait un adolescent pas tout à faire en possession de ses moyens, qui explorait l’inconnu avec une audace que seule l’inconséquence exaltait, et qui ne se souciait guère du prix à payer pour un manque de recul qu’il n’était certainement pas en mesure d’assumer. Puis, il y avait un adulte, dénué de toute responsabilité que lui incombait l’âge et l’expérience, qui allait regretter le pouvoir offert et abusé par faiblesse, mais qui pouvait s’indifférer complètement à condition de n’avoir d’égard pour personne, ce qu’il ne voulait pas. Qu’advenait-il d’une fièvre inconnue et récente lorsqu’elle était trop vite satisfaite ? C’était comme essayer de faire baisser la température en se plongeant dans un bain d’eau glacée. La fièvre tombait, mais tout le corps souffrait d’un choc terrible. Parce qu’ils étaient tous deux si troublés par leur mutuelle attirance, seule la retenu pouvait être un remède à leur sifflante précipitation. Lorsque tout crépitait aussi intensément, rajouter une seule goutte d’eau pouvait à nouveau exalter les flammes jusqu’au rompre le cœur et le plonger dans l’oubli le plus honteux une fois tout désir comblé. A brûler trop intensément, ils risquaient de se retrouver sans rien. Inconsciemment, Octave sentait qu’il lui fallait du recul, une absence salutaire pour comprendre si les choses s’étaient empreintes d’une pareille fureur grâce à de propices circonstances, dont la ferveur était vouée à disparaître dès l’instant où la conjecture se voyait brisée, ou bien si ces sentiments-là étaient des fleuves qui gagnaient en force dans les striures du temps. Mais la certitude de devoir attendre n’en étanchait pourtant pas davantage son désir ; savoir que c’était la bonne chose à faire n’abreuvait pas non plus suffisamment son sens des priorités au point de le faire définitivement renoncer, et rendait seulement la constance de son choix beaucoup plus difficile à satisfaire. Si tout n’avait pas tant porté en soi le poids de la certitude – son désir, son absolue obligation à la retenue… -, les choses auraient été paradoxalement plus simples : à ne pas savoir où aller, l’on se laissait guider par l’instinct de nos désirs ; insouciance impossible à concevoir lorsque l’on pensait connaître l’avenir dans les moindres détails à chaque embranchement de la providence. Brièvement, il regretta sa prévenance, sans laquelle il aurait été plus simple de succomber, puis de clamer son ignorance. Et tout en brûlant d’un feu sacré, Octave se savait contraint face à ce qui semblait être l’une de ses plus mémorables occasions ratées, conscience qui rendait sa tâche d’autant plus délicate car rien ne présageait la réitération, et savoir qu’il refermait sciemment les portes de ce qui se vouait à ne survivre que dans sa mémoire était comme sacrifier une petite part de sa sanité au profit de principes plus durables, dont on ne pouvait pas vraiment bénéficier autrement que par inertie. De toute façon, c’était entièrement sa faute.

Le petit regard glacé que lui administra l’étudiant ne fit aucun effet : tout était déjà figé en lui dans l’expectative précieuse. Il se savait fautif, mais il attendait, attendait… Attendait que le désir d’autrui mette à mal sa résolution, ne lui laisse pas le choix que d’abdiquer, de s’abstraire de ses principes, de sa culpabilité. Léon n’avait pas en sa possession la connaissance nécessaire pour être sage à bon escient, mais il avait au moins pour lui la passion dévorante et cavalière que portait en son cœur chaque jeunesse qui savourait l’existence dans l’abandon de soi. Avec suffisamment d’insistance, l’étudiant aurait eu de quoi faire plier son obstination, mais il avait eu la politesse de demander, puis de jouer à un jeu dangereux qui ne menait à rien et à tout à la fois. L’inexpérience avait forcé son hésitation, condamnant Octave à un feu brûlant, mais paralysant, créant un vide dans ses poumons et sa volonté lâche, qui cherchait consolation dans les recoins sombres d’une grotesque et finalement pathétique hypocrisie. Vilement, il avait attendu qu’une volonté supérieure à la sienne vienne le submerger sans que cela n’advienne parce que Léon le considérait bien trop, tout en craignant suffisamment ses propres désirs pour ne pas chercher à les imposer lorsqu’on l’en dissuadait. Un fugace aveuglement aurait pu marquer Octave d’une frustration pénible et capricieuse : pourquoi ce maudit gamin n’essayait-il pas davantage ? N’avait-il fait que profiter d’un instant de faiblesse, se rétractant dès que le refus était prononcé ? Il n’en avait pas vraiment envie, le diable ! Il aurait pu, il aurait dû demander plus, il était l’incarnation de la négligence de son âge, de l’impertinence, de l’insoumission, de la rage passionnelle et certainement pas de la mesure, ni de l’abdication ! Pourquoi ne contredisait-il pas le bon sens ? Octave était accablé par ses multiples et infructueuses tentatives – insidieuses ou sans équivoque - de se soustraire à sa propre détermination, se tenant comme n’importe quel hypocrite avec sa gloriole de vertu érigée en couronne sur la tête, attendant qu’un coup de vent ne la fasse tomber. Il attendait que Léon lui dise que toute cette fermeté n’était pas nécessaire, qu’il se moquait des conséquences, qu’il pouvait les assumer, mais que de toute façon, il n’y avait rien à assumer parce qu’il était sûr de ce qu’il voulait et que demain, aucun aléa du destin ne pouvait lui faire regretter d’avoir péri d’un désir si barbare, que ces sentiments-là étaient immuables, peut-être pas dans le temps, mais au moins dans l’espace et qu’ici, il le voulait, peut-être pas plus tard, ni plus tôt, mais maintenant et que rien ne changerait le fait qu’il l’ait voulu ce soir. Mais Léon ne pouvait pas le lui dire parce qu’il ne savait pas ce qu’il fallait dire, ni à quelle inquiétude répondre. Il ne savait rien. De toute façon c’était le refuge du lâche : au fond Octave savait que fournir de telles garanties n’était pas dans la nature de Léon, probablement moins encore s’il avait été avisé de toute l’histoire, et lui-même n’aurait jamais consenti, avec la connaissance qu’il avait du caractère étudiant, à se faire convaincre. Léon n’était pas assez sûr de soi pour ne serait-ce que penser avec autant de témérité au sujet de ses propres passions, c’était absolument certain. A tort ou à travers, Octave avait l’impression de mieux savoir ce que l’étudiant voulait que lui-même. D’abord parce que contrairement au bibliothécaire, Léon ne savait pas dans quoi il s’aventurait exactement, puis il n’en connaissait ni la finalité, ni les potentiels dangers, ni les conséquences. Octave pouvait se tromper sur plein de choses, sauf sur le fait probable que son tendre jouvenceau récuse en partie, si ce n’est en totalité, ce qui les aura brièvement mais intensément liés dès lors que la vérité lui était dévoilée.

Si en d’autres circonstances leurs différences l’auraient rendu arrogant et vaguement irréfragable, lorsqu’en revanche il s’agissait d’investir par son pouvoir l’avenir de Léon, son bien trop jeune âge dépouillait Octave de tous ses moyens. Il avait l’impression de tout faire à ses dépens, à son escient, de jouer à des jeux trop compliqués pour que l’étudiant se rende compte de leur aboutissement probable. La crainte d’exiger par la fourberie des choses dont Léon ne serait pas capable le hantait, car il  se savait capable de subtiliser ou manier par la ruse ce qui lui donnait envie. L’insouciance n’était pas de son côté et un pas après l’autre, il s’embourbait tout de même dans une succession d’erreurs en croyant avoir évité le pire. Au lieu de prendre sagement ses distances et rassurer la confiance de Léon par les mots comme il savait le faire, les voilà qui se  flattaient et se charmaient avec plus d’acharnement que s’ils s’étaient simplement embrassés. Les attentions de Léon, son obstination dans l’inconnu, courtisaient efficacement la sensibilité de son servile adulateur, nourrissant un espoir fou qui n’aurait jamais dû voir le jour, ni entretenir d’une quelconque façon sa veulerie. Il aurait voulu pouvoir complètement s’abandonner, se dissoudre dans leur complexe jeu de dupes jusqu’à son logique achèvement, il aurait voulu que Léon soit moins formel, plus entreprenant encore qu’il ne l’était au point de dédouaner Octave de tout semblant de culpabilité qu’il aurait pu avoir, mais c’était un acte de paresse que d’attendre de l’autre ce que notre caractère nous interdisait. La seule chose au final qui semblait être une fatalité entre eux, c’était la culpabilité d’Octave et la tristesse de Léon : quand bien même il aurait agi avec l’inconséquence désirée à l’égard de son aîné, ce dernier aurait eu la lointaine certitude de porter sa propre responsabilité pour de sentiments trop vite avoués, trop vite contentés, trop vite assouvis. Mais il était quand même complètement transi, attendant à l’insu de sa propre nature que quelque chose advienne et ne soit pas à la mesure de sa portée. Et toute cette tragique souffrance ne lui insinuait même pas encore que la complexité avec laquelle il considérait sa propre situation fût non pas la marque de son estime bafouée, mais celle de son profond, exaltant et grandissant attachement. Rien au monde ne pouvait le souligner avec autant de justesse que le regard proprement louangeur avec lequel il couvait la lèvre luisante, acculée par des dents en perles opalines, serrées et gourmandes. Les mouvements de la bouche et des yeux provoquaient en lui un long ondoiement de fièvre, le peinant d’une telle agitation qu’il ne savait qu’en faire, à part posséder chaque part de la très tentante masculinité. Mais la possession était une affaire délicate et ne s’avérait que rarement orgueilleuse lorsqu’elle était aussi avisée de sa propre tendresse. Posséder ce visage, ce corps, c’était la même chose que posséder sa vie. Et pour ça, ils n’étaient tous deux pas encore prêts.

« Ce que je veux en retenir, c’est que cette soirée marque le début.  »

C’était injuste, proprement injuste toute la mièvre désespérance que lui inspirait chaque geste de l’étudiant, comme si l’un d’eux pouvait avoir l’achèvement désiré. Ses bras glissèrent lentement alors que Léon se redressait, toujours aussi injustement trop grand, trop imposant pour son âge et pour l’hésitation qui habitait son corps en permanence. Il aurait été préférable qu’il use de sa force à d’autres fins… Octave dût redresser son menton pour le regarder et au lieu d’éprouver du défi à voir Léon le dominer si naturellement, il eut envie d’être faible. Faible et engourdi, complètement à la merci de la mince, mais ô combien proche étreinte qu’il lui offrait. La dernière question fut inespérément déroutante, quoi que fortuitement fatale et Octave se retrouva enserré dans tant de nœuds qu’il lui fallut un remède gordien. Un début… pas une passade, ni une fin en soi, ni un évènement incertain, mais un début. Un début avec un avenir. Il sourit doucement sous la louange de la nouveauté, du sacrifice auquel consentait l’incertitude de Léon en prolongeant plus que nécessaire sa curiosité en terrain absolument inconnu. Il fallait du courage pour cela et beaucoup d’abnégation. Cependant, combien en fallait-il vraiment pour avouer à voix haute, sans honte ni rougeur, son désir pour celui qui exacerbait son feu ? Octave en connaissait la valeur plus que quiconque. Sa témérité à dire ce qui dérangeait était comme un buisson qui cachait la forêt : il n’avait pas peur d’être désinvolte et à la limite des convenances, alors même que n’importe quel petit aveu de faiblesse ne pouvait pas lui être arraché sous la torture. Il ne consentait que peu à confesser sa confusion, son impuissance ou sa complète inconscience et enviait presque la générosité de Léon à reconnaître que son entendement n’avait plus aucun pouvoir sur ce qui lui arrivait, sans qu’il ne songe ou en tout cas ne tente de revenir sur des rivages plus rassurants et familiers. Octave le regardait en face, levant son visage avide d’approbation et d’estime vers l’étudiant, non pour le défier, ou pour lui montrer que rien dans ses paroles ne l’embarrassait d’une quelconque façon, mais pour capituler, pour lui montrer sa plus chatoyante vérité, celle qui était entre eux et qui abrogeait toutes les barrières de regards fuyants ou d’hésitations maladroites. Si rien n’advenait de tout cela, qu’il ne soit pas dit qu’ils ignoraient ce qui aurait pu arriver ! Et tandis qu’il s’abreuvait des paroles salvatrices, éprouvant en écho émouvant chaque tentation ou désir de Léon, il sentit très clairement que quelque chose en lui se désagrégeait. Le dernier obstacle de son discernement partait en lambeaux et s’abattait sur sa conscience comme une avalanche, avec bruits et fracas. Les mains enlaçaient son dos à présent et par réflexe, il l’avait légèrement cambré pour tenter l’échappatoire des bras solides, observant Léon avec le recul que lui permettait sa position. Mais des doigts l’emprisonnèrent, puis un souffle brûlant s’étendit sur sa bouche et la conjecture de tous ses troubles conflictuels lui fit manquer un battement, le rendant suffisamment pantelant pour souffrir d’un vertige insensé. Tant que Léon demeura dans son champ de vision, ses yeux firent de désespérés aller-retour entre la bouche qui parlait et le regard incandescent, puis tout devint subitement incertain. Ses lèvres s’entrouvrirent, prêtes à se consacrer, prêtes à accepter toute la douleur de l’absence. Un instant de plus et Octave se consumait s’il ne l’embrassait pas, mais en même temps autant qu’il n’embrasse jamais plutôt que maintenant…

« Je veux m’en souvenir comme de la première fois où j’ai voulu embrasser un homme. »

Léon s’écarta, l’ombre d’un baiser caressa sa bouche dans une longue et interminable expectative déchirante, puis plus rien. Et c’était comme si on l’avait privé d’un droit sacré, d’un privilège dont la carence partiale faillit faire monter la rage à son visage. Il avait senti le goût musqué, respiré la substance de son odeur au creux-même de sa peau, éprouvé la soie filante de ses lèvres et même leur exquise chaleur, endurant longuement l’extase de ce contact sur sa bouche dans un limpide frôlement, mais qu’au travers d’un voile imparfait, ou rien ne pouvait être satisfaisant. C’était comme sentir un courant d’air en plein milieu d’un ardent été paralysé. Aucune bourrasque de vent, aucun souffle salin pour frustrer la passion du soleil, seulement un obscène et petit courant d’air. Chaud, sec, fluet ;  vague esquisse du réconfort désiré, éveillant un songe de fraîcheur au point de faire mal, mais incapable de contenter la moindre goutte de sueur : vaste moquerie sur un corps qui languissait un peu plus à chaque instant et se réfugiait dans l’immobilité la plus totale. Octave cligna des paupières, chassant les grâces d’un fantôme auquel il ne croyait pas. Ses lèvres le brûlaient, tiraillaient d’une tension douloureuse la moindre fibre de son être… Néanmoins, le supplice n’avait pas pour ambition contrariée un simple baiser. Il n’était pas homme à se déchirer pour une chaire lésée, mais toutes ces frustrations portaient en elles le poids de sa lâcheté, de son extrême vulnérabilité, de ses doutes et incertitudes. Et en guise de consolation à cela – ou punition -, il n’y avait eu qu’une incomplétude qui le dépossédait si bien qu’il sentit son souffle se dérober un instant, et tandis que Léon parlait à son oreille, il haletait contre la sienne, incapable de subir les conséquences de ce qu’il avait provoqué plus longtemps. Du moins, c’était ce qu’il crut en entendant l’étudiant balbutier son propre désarroi. Il crût que ce piètre soulagement avait définitivement exorcisé une tentation qu’il n’était pas en mesure de combattre et qui lui rappelait toutes les défaites secrètement subies ce soir… Mais Léon usa de son unique pouvoir contre lequel Octave savait être complètement impuissant. Cette conscience aigüe avait muri dans son esprit avec la lenteur d’une cactée, s’étriquant entre leurs deux corps et ne le laissant percevoir les paroles de Léon qu’à travers le prisme de son propre désir. Tandis que l’étudiant défaisait paresseusement les boutons de sa chemise, Octave adressa à son front penché un regard confus et contemplateur. A peine avait-il conclut que l’impatience ne valait pas toute cette chair consumée, qu’une onde d’allégresse ne l’enflamma à nouveau. Mais ce désir-là n’empruntait pas la congestion du corps, ni l’oppression difficilement supportable de la concupiscence commune ; il était en fait d’une évidence libératrice, puisque n’ayant aucun rapport avec un plaisir immédiat ou à un caprice propre. Et quand bien même les effleurements volontaires et autres gâteries l’émouvaient d’un frisson ardent, il continuait à regarder Léon avec une sorte d’abandon béat. Il pouvait le déshabiller, il pouvait le rhabiller, rien n’altérait sa certitude nouvelle, pleine d’une exultation simple. Il sut alors qu’il était véritablement en danger. Tout dépendait non plus de sa propre culpabilité, mais du bon vouloir de Léon.

Ne se rendait-il pas compte de ce qu’il faisait ? Non, et c’était bien là que résidait tout le charme. Il ne savait rien, mais avait décidé de faire confiance. Il avait décidé, malgré tous les défauts contraignants de son caractère, à faire non pas le bon choix pour lui, mais pour Octave. Il invoquait des erreurs personnelles, les défauts de son tempérament qui auraient pu l’empêcher d’être aussi volontaire qu’il avait décidé finalement d’être, les regrets qu’il ne voulait pas avoir, les moments qu’il ne voulait pas gâcher, les faiblesses qu’il avait domptées… Octave déglutit, se sentant plus à bout que jamais parce que tout en lui tendait maintenant à embrasser Léon pour l’empreindre de sa profonde gratitude désespérée. Savoir que l’étudiant était loin de le comprendre ne l’empêchait pas de se sentir parfaitement transparent, démasqué, sans la brutalité que l’on destinait aux potentiels menteurs, mais avec une infinie délicatesse et pour cela, il était profondément reconnaissant. Léon lui concédait respectueusement ses mystères sans tenter de les écorcher vifs, ne cherchait pas à le confondre, ni à fermer les yeux sur ce qu’il ne voyait pas, soignant Octave avec bien plus de résignation généreuse que Cassidy ne l’avait jamais fait. Sentant peut-être que le bibliothécaire peinait à prendre une décision définitive pour soi, Léon avait prudemment fait ce choix pour eux, sans même savoir pourquoi on le privait d’une chose si simple et qui semblait pouvoir s’offrir avec un naturel ne nécessitant aucun sacrifice. Leur étreinte prit fin, mais Octave ne la regrettait curieusement pas. Il avait découvert au fond de ce dilemme un trésor précieux qui rendait sa peine bien plus supportable. Il ne s’était pas trompé, pensa-t-il en souriant doucement ; malgré les colères et les cris, Léon était un cœur profondément tendre et riche. Que pouvait-on espérer d’autre que ce petit sacrifice plein de renoncement ?

« Alors... alors tu vas me ramener à Poudlard, s'il te plait. Parce que malgré tout ça... je te respecte. C’est de ça, dont je veux me souvenir. Du profond respect que j’ai pour toi et pour tout ce que tu m’as fait comprendre sur moi-même. Alors si tu me demandes d’attendre... j’attendrai. C’est bien ce que tu veux, n’est-ce-pas ? Parce qu’il a y a quelque chose qui t’en empêche ce soir. Quelque chose d’assez important pour que j’aie peur que toi, tu ne te souviennes de ce jour que comme du regret d’avoir embrassé un gamin aussi paumé que moi. Et ce n’est pas ce que je souhaite, ni pour toi, ni pour moi. Je veux... que ça reflète ton envie. Ton affection, dans l’idéal. Mais pas ta peine. Ni ta culpabilité. Ni le manque d’une autre. J'aimerai que cela soit juste pour toi et moi.  »

Une douleur sourde le pénétra, tandis qu’Octave regardait Léon s’éloigner doucement tout en couvant sa bienveillance de petits sourires et de mimiques joueuses. La douleur était exquise, tout aussi libératrice que sa certitude d’enfin avoir aperçu dans sa plus généreuse splendeur tout ce qui faisait le charme de Léon, dont il avait deviné les contours inconscients, sans jamais avoir pu en contempler la quintessence. Mais elle était là, elle paradait dans sa simplicité rageante et absolument envoûtante, dissimulée derrière son orgueil et ses caprices impatients. Il avait beau eu cyniquement retourner la faute sur Octave, ça n’avait en rien faussé son impérieuse beauté. Il voulait l’embrasser, dévorer sa bouche, étreindre son corps et l’élever jusqu’à la grâce la plus parfaite, lui faire éprouver de corps ce qu’il éprouvait de cœur : le vertige d’une extase naissante – l’aurore d’une existence nouvelle… Mais cette ambition n’était pas très difficile à modérer et Octave n’endura aucune contrainte à se retenir : son désir était dénué de toute prétention et n’avait pour souche que son unique et désintéressée reconnaissance. Il n’avait aucun rapport avec la possession ou le plaisir égoïste, il ne s’agissait même pas de satisfaire une peau vibrante de sensualité. Son désir était complètement désincarné, probablement parce qu’il était en partie tétanisé par la gentillesse dont Léon le gratifiait sans contrepartie. Octave avait au fond lâchement espéré autre chose : qu’il en vienne à lui donner tort et abuse de sa confiance, pour prendre ce dont ils avaient tous les deux envie et qu’il ne pouvait pas consentir à donner. Mais Léon avait su être raisonnable à sa place, choisissant le chemin non pas de la facilité, mais de la correction et la réalisation de sa noblesse de cœur, de son honnêteté droite, fit à Octave l’effet d’une gifle – celle qui se faisait normalement aussitôt suivre par de langoureuses caresses. Qu’est-ce que la chair quand on parle de respect ? Qu’est-ce que le désir quand on évoque la délicatesse ? Que vaut la vanité lorsqu’on choisit la décence ? Avant peut-être… mais maintenant, pour rien au monde il n’oserait troquer un baiser contre tout l’égard miraculeux dont Léon le récompensait sans s’en douter. Et alors même qu’Octave avait plus que jamais envie de lui, il s’y refusait enfin avec une résignation paisible : la tentation n’allait jamais être à la hauteur de la considération que lui offrait Léon et il voulait y faire honneur.

« Et j'espère que tu as raison, qu'il y aura une autre fois parce que sinon... je crois que cela restera un grand regret. D'avoir été raisonnable.
- Tu ne le regrettera pas, Léon Schepper. En tout cas moi, je ne le regrette pas. »

Répondit-il en souriant, observant le corps de l’étudiant avec un voile opaque de distanciation. Enfin, il pouvait le voir, ce beau corps. Le voir sans éprouver des envies qui obscurcissaient son esprit d’une convoitise dévorante. Bien sûr, il fantasmait : tout en lui était absolument séduisant, plus encore à la lumière de son sacrifice. Non, il ne regrettait pas, rien que parce que ce modeste acte de modération lui avait fait découvrir à quel point il ne s’était pas trompé, à quel point il avait eu raison de chérir un caractère qu’il avait toujours deviné en tapinois, jamais de front. Son amour pour Heather n’avait été érigé qu’au rang d’histoire, du reste Léon s’était contenté d’être odieux et rancunier, mais Octave avait misé qu’une telle frustration pouvait couver beaucoup d’espoirs ; généreusement donnés et facilement détruits…  Il n’y avait qu’un esprit tendre pour si bien éprouver la vie et enfin, avec une surprise qui avait su pétrifier son aîné, Léon avait dévoilé ce qu’il y avait de plus précieux en son caractère, le destinant entièrement à quelqu’un d’autre. Le destinant entièrement à Octave. Contrairement à la tristesse évidente de l’étudiant, une joie diffuse éclairait le visage du bibliothécaire. Bonheur incompréhensible pour Léon peut-être, alors il tenta de le modérer et d’en faire l’ombre d’une volupté persistante, ce qui était également une vérité.

« On est justes ridicules, en fait. »
Conclut-il avec sévérité, ce à quoi le bibliothécaire réfléchit, puis répondit :
« Non. Je crois qu’on essaye de faire ce qu’il y a de mieux l’un pour l’autre et je trouve ça très bien. »
Puis il acquiesça pour rentrer, se rapprochant à son tour du bord de la piscine avec l’intention d’en sortir.
« Avant que je me mette à espérer avec plus de force que tu ne te montres déraisonnable et que tu ne découvres que ma résolution ne tenait pas à grand-chose.
- Elle tient à beaucoup. Elle tient sur quelque chose de si important que je n’oserai être déraisonnable à présent. »

Avoua Octave sans vraiment s’expliquer, sondant en retour le regard d’acier avec lequel on le confrontait. Il se hissa enfin sur le mur, endurant difficilement tout le poids de la gravité dont l’absence lui avait si bien permis de garder contenance. Surpris, il vacilla un peu, mais retrouva vite pied et alla chercher sa baguette pour se sécher. Contrairement à la dernière fois, et même si l’avenir ne présageait rien de bon pour eux, Octave était habité par un optimisme insensé. Leur escapade au bar, puis la nuit passée dans sa maison, s’était achevée par un sentiment d’aboutissement qui n’avait proposé aucune suite. La parenthèse s’était belle et bien refermée lorsque l’un des inspecteurs les avait surpris et plus rien ne les avait voués à se revoir une nouvelle fois. Aujourd’hui toutefois, même si leurs corps et leurs esprits étaient chargés d’une tension inassouvie, qu’un chaos gouvernait leur cœur et leur pensée, ils avaient tous deux découvert quelque chose d’infiniment précieux et rare. Plus encore, Léon lui avait fait un généreux cadeau qu’il ne serait pas en mesure d’ignorer ou d’oublier. Un cadeau qui l’avait suffisamment touché pour le forcer à préférer autre chose que son désir. Avant la sagesse prétendue de l’âge, Léon avait su faire preuve d’abnégation pour Octave et cela, il le chérissait bien plus que n’importe quel baiser. Fin prêt et habillé, n’ayant ponctué leur préparation d’aucun mot superflu, le bibliothécaire savourait l’impression du devoir accompli : après tout Léon avait largement perdu sa mine morose. Il avait même retrouvé un peu de couleurs. Le manteau sur le bras et prêt à partir, Octave s’approcha de l’étudiant avec l’esquisse d’un sourire confiant aux lèvres. Peu importait demain, peu importait leur dispute. Il fit ce qu’il n’avait fait pour personne : il posa sa main sur l’avant-bras de l’étudiant, se hissa sur la pointe des pieds et déposa doucement ses lèvres sur le front de Léon. Un petit baiser, commun et insignifiant, mais qui avait le mérite de n’être empreint d’aucun désir, d’aucune envie lascive, qui ne demandait rien en retour et ne portait en son sein qu’une profonde affection. Ainsi, simplement, il le remerciait pour tout, toute la joie offerte, toute la beauté révélée. Octave se baissa, sans lâcher le jeune poignet qu’il étreignait tendrement et resta ainsi silencieux un moment, à contempler ce si gentil jeune homme qui le rendait doucement insensé…



- Fin -

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rita phunk
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