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[13 décembre 97] Oppressions.

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Serpentard7ème annéePréfet
    Serpentard
    7ème année
    Préfet
AVATAR : Brant Daugherty
MESSAGES : 161

INFOS PERSONNAGE
SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Célibataire.
DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 4 décembre 1980 (Londres)
SANG SANG: mêlé
MessageSujet: [13 décembre 97] Oppressions. Mer 23 Mai 2018 - 23:39



__ On y va.

Si Léon devait résumer l'instant où la bulle de tranquillité avait volé en éclat, c'était par ces mots, prononcés par le bibliothécaire il y avait maintenant sept jours. Etait-il possible qu'il ne se soit passé qu'une semaine ? Allongé dans son lit en ce samedi matin, les yeux cernés de noir de n'avoir encore une fois pas dormi, il fixait le plafond sans vraiment le voir. Ses yeux gris semblaient perdus dans le vague, tout comme l'était son esprit lorsqu'il songeait à la soirée passée auprès d'Octave. Il aurait menti s'il n'osait pas reconnaître qu'il n'avait fait que ressasser tous ces instants, toutes les émotions qui l'avaient ainsi traversées et qui s'amusaient à venir frôler sa conscience, titillant sa raison pour qu'il parvienne à trouver une explication à tout cela. Le vert et argent poussa un soupire léger, étendant ses bras de chaque côté de son lit, paumes ouvertes, ayant complètement abandonné l'idée de fermer de nouveau les yeux. Tout comme l'idée de comprendre ce qu'il s'était déroulé ce soir là. Il se souvenait, pourtant. De la colère, d'abord, de ce flot ravageur qui l'avait animé et possédé et qu'il s'était empressé de déverser sur Holbrey qui, tour à tour, s'était vu accusé de tous les tords. De sa dispute avec Heather, du gouffre qui s'était profilé entre eux, d'Elène et de tout ce qu'il avait été capable de lui mettre sur le dos. Et quand les mots n'avaient pas semblé suffire, quand le bibliothécaire avait appuyé assez fort là où il avait compris pouvoir faire très mal, alors il avait choisi d'utiliser la violence. Exutoire de sa frustration intérieure et de la douleur qu'Holbrey avait fait resurgir. Geste stupide, aussi.  Le visage du Serpentard se chargea de culpabilité un bref instant en songeant à la joue bleuie et à l'oedème qui s'était emparé des lèvres d'Holbrey, jusqu'à ce que son esprit fatigué ne glisse vers l'autre émotion qui avait soufflé toute cette rage. La paix. Il s'était senti apaisé, de ce calme dont on ressent les effets qu'uniquement en constatant que tout à l'intérieur s'était tari. Plus de tempête, plus de vents déchirants ... juste l'accalmie. Oui, Léon se souvenait très bien de ce moment où il avait compris qu'il n'était plus vraiment en colère, ni plus tout a fait seul non plus. L'alcool avait beau avoir choisi cet instant pour se rappeler à sa conscience en embrumant assez bien le reste de la soirée, le vert et argent n'avait pas oublié ce qui avait provoqué le changement. De ce qui avait arrêté le vacarme intérieur jusqu'à le rendre complètement muet. Cette présence. Il n'était pas parti. Ses longs cils vinrent se refermer sur l'océan clair de ses iris, caressant ses joues, alors que sa respiration continuait à un rythme calme. Il avait envie, non plus que ça, il désirait ressentir de nouveau ... ça. Ca. Il n'arrivait pas vraiment à le définir, de toute façon et avait abandonné l'idée tout en acceptant qu'elle ne le réveille pourtant en plein milieu de la nuit. Lui caressant la joue d'Holbrey, lui refusant de fuire, lui faisant demi-tour ... regardant même le bibliothécaire dormir. N'y avait-il pas plus grande faiblesse que celle que l'on montrait au grand jour, lorsqu'un autre se penchait sur nos traits aspirés par Morphée ? N'y avait-il donc pas plus grand intérêt que de vouloir se saisir cette fenêtre ouverte sur l'âme de celui qui était alors si vulnérable ? Il inspira avec lenteur, laissant son esprit revenir quelques jours auparavant, tournant autour de ce sentiment de bien-être sans parvenir à l'attraper. Il s'échappait, lui filant entre les doigts. Il persista encore, s'exhortant au calme, ressassant encore une fois la soirée jusqu'a ces quelques mots. Tu me plais, vraiment. Beaucoup. . Qu'avait-il voulu dire ? Il se souvenait du regard vert incandescent, brûlant, si perçant que Léon avait tant de fois eue l'impression d'être un livre ouvert. De la voix, grave mais non moins douce, de l'intonation, de l'inflexion qu'il avait mis sur chacun de cinq mots. Mais la magie n'opéra pas et avec lenteur, il vînt enrouler ses bras autour de lui même, quémandant un quelconque réconfort. En vain. Cela ne marchait pas. Pourquoi cela ne marchait-il pas ? Il rouvrit les yeux, un éclair de frustration traversant ses traits fatigués alors qu'il se redressait de manière circonspecte et prudente, refusant de ne réveiller ses condisciples.

La bulle avait éclaté. Etait-ce pour cela que tous ces effets semblaient avoir disparus, à l'image du savon  qui retombait en goutelettes fines sur le sol ? Il s'assit avec lenteur au bord du lit, passant ses doigts glacés sur sa nuque jusqu'à venir appuyer à la racine de ses cheveux. Il se sentait épuisé, peinant à se réveiller chaque matin lorsque le sommeil capricieux ne le gagnait que quelques heures avant qu'il ne doive se lever. Chaque nuit, c'était le même combat inlassable contre les pensées oppressantes et les problèmes insolubles qui ne cessaient de remonter à la surface. Et chaque nuit, il essayait de retrouver cet état d'apaisement. Mais plus les jours passaient et plus il en venait à se demander si tout cela c'était vraiment produit. Ses pieds nus rencontrèrent le sol alors qu'il relevait la tête, parcourant le dortoir des yeux tout en jalousant ses camarades endormis, jusqu'à poser son regard sur le mur de pierre froide qui séparait le dortoir des garçons de celui des filles. Derrière, il le savait, dans le lit le plus à l'écart des autres, dormait Heather. Si proche et pourtant si loin. C'était une bonne définition de leur relation en ce moment. Ils ne s'étaient toujours pas adressé la parole. Il n'avait toujours pas réussi à imaginer correctement les excuses qu'il souhaitait formuler à son encontre, ni les explications qu'il lui devait. Ce temps de réflexion avait beau être nécessaire, Léon savait aussi qu'il se contentait avec facilité de ces longs silences, se cachant derrière afin de ne pas avoir à songer aux réponses qu'elle lui donnerait. Devrait-il réitérer les aveux lâchement balancés en pleine dispute ? Ou bien devait-il avouer les avoir brandit en guise de bouclier et ne plus être certain, à présent, de leur bien fondé ? Etait-ce quelque chose que l'on pouvait reprendre ? Voulait-il les rattraper au vol par peur de se voir la réciprocité lui être refusée, ou était-ce la profondeur de ce qu'il avait confié dont il n'était plus certain ? Il secoua la tête, lâchant la cloison des yeux, son regard se posant sur sa valise et sur l'insigne de Préfet qui trônait au dessus de la pile disparate de ses vêtements. Celle-là même qui avait été à l'origine de l'invitation auprès de Rowle afin de partager un cocktail de bienvenue aromatisé au Véritasérum. Et oui, l'humour, dans ce château, cela se cultivait à dose d'ironie et de sadisme. Quoi de mieux que de se montrer exécrable sous l'emprise d'une potion pour se mettre à dos la moitié de l'école, de danser tout proche de vérité que l'on ne voulait surtout pas être forcées de dire à voir haute et de voir tous ces imbéciles ne pas comprendre le danger qu'ils avaient courus. Parce qu'ils étaient en danger. Perpétuellement. Il n'y avait jamais de répits. Il n'y avait plus de bulle, plus de parenthèse, plus de présence. Seul. Il se sentait désespérément seul. Comprimé.  Oppressé. C'était comme si un étau lui broyait de nouveau la cage thoracique, l'empêchant de respirer convenablement, d'emplir ses poumons de suffisament d'air pour oxygéner cet esprit si torturé. Il releva la tête, refusant de voir le barrage de ses iris céder de nouveau au flot de peine qu'il savait garder prisonnier de son être. Avisa la fenêtre un peu plus loin et la rejoignit en quelques pas silencieux, se recroquevillant dans l'alcôve jusqu'à ramener ses jambes contre son torse, déposant sa tête si lourde contre ses genoux, le visage tourné vers l'extérieur et le ciel sans étoile. La lune, immense et majestueuse, trônait en solitaire dans la pénombre et il se laissa engloutir par l'immensité de la nuit. L'immensité de la solitude qu'il ressentait depuis que le bibliothécaire avait sonné le glas. On y va. Le trou béant dans sa poitrine semblait s'être réouvert et l'adolescent l'accueillit comme un membre de la famille que l'on est obligé de côtoyer mais qui, pourtant, nous blesse rien que par sa présence. La douleur sembla le transpercer sur place. Il n'y avait personne, ni ce soir, ni demain matin. Ni aucun des jours de la semaine. Seulement lui. La bulle avait définitivement cessé d'exister. Léon ferma les yeux, étouffant un sanglot silencieux. Il se sentait happé par la douleur, la fatigue, les questions, la peur. Sans pour autant réussir totalement à lâcher prise. Les minutes s'égrenèrent, la respiration se fit plus saccadée. Se calma sans raison, puis s'accéléra sans qu'il ne contrôle quoi que ce soit. Tout semblait douloureux. Le temps fila avec lenteur et il glissa finalement dans une torpeur dont il ne savait plus vraiment l'origine, un mélange de souffrance et de fatigue qui le laissa encore plus éreinté au petit matin.

Et toujours aussi seul.

Ce fut le soleil qui le tira de l'insupportable sommeil. Le dortoir était à présent baigné par la lueur du petit jour, toujours empli des respirations calmes et profondes de ceux qui avaient la chance de dormir. Léon les enviait presque avec une jalousie sauvage. Il se retînt de faire le maximum de bruit de justesse, sachant qu'il aurait été bien puéril de les réveiller parce que lui n'arrivait pas à se reposer. N'empêche. Au moins ne se serait-il pas senti aussi isolé. Il maugréa contre ses muscles endoloris et son corps frigorifié et se contorsionna afin de se remettre debout, récupérant dans sa valise ouverte des sous-vêtements propres ainsi qu'un jean, agrémentant la tenue du premier tee-shirt à manche longue blanc qui lui passait sous la main. Il n'avait pas daigné ranger la moindre chose dans l'armoire à la rentrée et il aurait peut-être dû y voir un signe. Poudlard n'était plus sa maison et il n'avait eu qu'une envie depuis septembre: la fuire. Partir. Loin. La douche brûlante délassa à peine l'adolescent qui se crispa de nouveau lorsque, par pure habitude, il accrocha dans la glace les cicatrices hideuses laissées par la main d'Alecto dans son dos. Elles étaient quatre, grossières, meurtrissant profondément sa chaire et si mal cicatrisées qu'elles laisseraient désormais de profonds sillons violacés sur la peau pâle. Léon détestait l'image qu'elles renvoyaient tout en ayant du mal à ne pas poser sur elles son regard blessé chaque fois qu'il se trouvait devant un miroir. Plus que des blessures, il s'agissait d'un souvenir. De quelque chose qui ferait poser des questions à d'autres et sur quoi il devrait fournir des réponses. Et ces réponses n'étaient d'autres que l'impuissance, la douleur, la peur, l'injustice, la colère et la honte. Il n'était pas certain de vouloir les offrir à qui que ce soit. Il passa sa tête dans l'encolure à col en V de son tee-shirt puis y passa les manches jusqu'à ce que le tissu doux ne recouvre totalement sa peau et ne vienne tomber sur le jean. C'était simple, sans fioriture. Comme tout ce qui constituait sa garde robe. Il n'allait pas en plus se torturer chaque matin sur comment se vêtir. Il avait suffisament à faire avec toutes ses autres préoccupations.

Il avala un rapide petit déjeuner, à peine entouré de quelques élèves aussi matinaux que lui avant de récupérer son sac à bandoulière et de se diriger d'un pas quasiment automatique vers la bibliothèque. S'il l'avait fuit tout au début de l'année pour éviter Holbrey, il se rattrapait de façon plus que correcte depuis le début de la semaine. Et ceci valait pour les deux : la bibliothèque et Octave, dont il recherchait à part presque égale le réconfort sans oser pour autant ne se l'avouer ainsi. Mais c'était chaque jour le même rituel : inlassablement, ses pas le menaient vers ce lieu et il passait le reste de sa journée à réviser ou lire, jetant parfois des regards vers le bibliothécaire qui veillait au calme du sanctuaire silencieux. Et continuellement occupé par d'autres. Léon n'avait jamais réussi à se retrouver seul à seul avec Octave depuis que ce dernier l'avait laissé dans ce couloir, entraînant l'inspecteur loin de lui et lui invitant ainsi une nouvelle retenue, et le lot de souffrance qui n'aurait pas manqué de venir après. Et ensuite ? Il restait des questions sans réponses, des phrases avortées, la bulle avait éclaté trop vite et il craignait presque de s'approcher de celui contre lequel il s'était appuyé toute la soirée, au sens propre comme au figuré. Alors, chaque jour, il revenait là et attendait qu'une opportunité ne se présente. En vain, visiblement. Il s'installa à la même table que celle qu'il avait prit l'habitude d'occuper toute la semaine, sortant ses livres ainsi que plumes et parchemin, se laissant tomber sur la chaise tout en étouffant à grande peine un bâillement derrière sa main. Ainsi qu'un juron en constatant que, quelques tables plus loin, un groupe de Serdaigle avait déjà entrepris de réviser pour les examens précédents les vacances de Noël. Ne pouvaient-ils pas... Réviser ailleurs ? songea-t-il avec mauvaise humeur tout en ouvrant d'un geste brusque son livre de sortilèges. Il déboucha l'encrier avec le même manque de délicatesse et entreprit de débuter son devoir, priant pour que la concentration requise ne l'arrache à ses pensées grincheuses. S'il y avait bien quelque chose capable de le happer avec assez de force pour lui faire oublier le monde extérieur, c'était bien cela. Alors il s'y plongea corps et âme, ne relevant la tête de son parchemin que pour tourner les pages de son livre de cours ou, plus rarement, pour aller fouiller dans les rayons afin de dénicher une information sur une question qui lui résistait. Une barrière s'était dressée dans son esprit, complètement hermétique au monde alentours et il aurait été incapable de dire si la moindre personne avait cherché à entrer en contact avec lui. Il n'était plus vraiment là, comme déconnecté de la réalité et n'émergea qu'en début d'après-midi, lorsqu'il déposa le point final de sa rédaction. La satisfaction le gagna pendant de courtes secondes lorsqu'il relu l'intégrité de son travail - qui était à son humble avis, plus que correct - puis le vide reprit ses droits et la morosité s'empara de nouveau de ses traits. Il leva les yeux de son parchemin, trouvant sans mal le bureau auquel le bibliothécaire était installé. Sursauta presque lorsque les iris verts croisèrent les siens, avant de regarder aux alentours et de constater la présence d'une multitude d'élèves autours d'eux.

Il avait mis du temps à comprendre. A saisir pourquoi il ne se sentait pas le moins du monde mieux lorsqu'il se retrouvait dans la bibliothèque, pourquoi la présence d'Holbrey n'avait sur lui la même emprise calme que celle qu'il avait constaté dans le bar, puis le lendemain matin lorsqu'il s'était réveillé. C'était tous ces gens autours, tous ces élèves qui l'empêchaient d'approcher pour poursuivre cette discussion qui semblait ne pouvoir être tenue qu'entre eux deux, sans oreilles indiscrètes. Cette bulle ne pouvait pas s'étendre s'il y avait des intrus. Et il y avait toujours tellement de monde dans la bibliothèque. Et Léon appréhendait tant de venir frapper à sa porte qu'il se contentait d'attendre une opportunité qui tardait à  se présenter. Sauf qu'aujourd'hui, il étouffait. Littéralement. Métaphoriquement. Dans tous les sens du terme. Il n'allait pas y arriver. Ce fut cela, qu'il aurait voulu qu'Holbrey lise dans le regard qu'ils échangèrent. Ce sentiment d'oppression. Le vide est revenu, semblait dire les grands yeux gris. Léon mit fin à l'échange visuel avant de ne trop s'y perdre, récupérant ses livres et les fourrant dans son sac, jetant un long regard sur les tables autours avant de quitter la bibliothèque pour aller manger. Ou de fuire les lieux en comprenant à quel point parler à Holbrey semblait devenir une réelle obsession. Non, il n'allait pas y arriver. Cette journée lui paraissait, pour il ne savait quelle raison, bien trop insurmontable. Il voulait retrouver cette sensation, ce calme, cette paix. Non, plus que ça. Ce sentiment d'avoir confiance en quelqu'un. C'était ça, qu'il voulait.

Il sauta le déjeuner, se laissant tomber sur le lit sans même prendre la peine de retirer ses chaussures, enfouissant la tête dans son coussin et fermant avec fermeté les yeux. C'était facile de dormir, il suffisait qu'il ne pense à rien. A rien du tout. Qu'il vide son esprit. Il poussa un long soupire avant de se retourner de nouveau, les yeux rivés au plafond, grands ouverts. C'était comme dire à un enfant de ne pas regarder à cet endroit là, cela dessinait une cible clignotante pour le regard espiègle et enfantin. Carrément inutile. Ne pas penser ? Autant enjoigner à toutes les questions de son esprit que c'était jour d'ouverture ! Il passa ses mains sur son visage, frottant ses joues puis ses yeux sans aucune délicatesse, jusqu'à faire danser des points lumineux sur le dessin de ses paupières. Depuis combien de temps n'avait-il pas réellement dormi ? Sans que l'ombre d'un cauchemar ne se profile dans son esprit, sans se réveiller en sursaut d'une chute imaginaire dont pourtant il ressentait l'impact jusqu'aux tréfonds de son âme ? Combien de temps sans avoir parfois les joues baignées de larmes dont il ne se souvenait du sentiment d'angoisse les ayant faites couler, mais pas de la cause ? Depuis combien de temps n'avait-il pas glissé avec délicatesse dans un océan de réconfort, jusqu'à se réveiller repus de soulagement et enfin reposé ? Il souleva sa tête avant de la laisser retomber avec plus d'énergie sur le matelas. Ca débordait. De nouveau. C'était amplifié par le manque de sommeil, mais les digues n'allaient pas tarder à se rompre. Encore. Il sentait l'état pitoyable arriver, celui qui allait faire de lui un être de nouveau acariâtre et sur le fil à longueur de journée. Celui précédent l'implosion, l'explosion. Il voyait le point de rupture se profiler à l'horizon, et cette dernière arrivait à vive allure à sa rencontre. Ce moment où tout allait finir par dire stop. Son corps, son esprit, le calme apparent qu'il essayait de conserver. Tout. Comment était-il sensé régler ses problèmes dans cet état là ? Comment était-il capable de trouver le calme nécessaire pour prendre une chose à la fois si il n'arrivait pas à dormir. N'était-ce pas sensé être un besoin vital ? Comment parler à Heather la tête froide, dans ce contexte désemparant de solitude, sans avoir à l'esprit de vouloir tout réparer, parant au plus urgent afin de se sentir au plus vite en meilleure forme ? Comment ne pas reléguer cette dispute au passé, quitte à arrondir les angles et à ne rien régler pour retrouver le confort de cette amitié ? Comment supporter tout les prochains évènements, tous ces malheurs qui ne manqueraient pas de s'empiler sans lui laisser le temps de reprendre haleine, si même son esprit ne pouvait pas être un refuge ? C'était de ça dont il voulait. Un refuge. Un endroit où il pourrait s'allonger tranquillement, une couverture sur les genoux, un livre dans les mains. En paix. Il avait dormi dans cette maison. Certes, l'alcool avait aidé. Mais pas que, n'est-ce-pas ? Non, il y avait eu autre chose. Bien plus, même.

L'après-midi défila dans la même torpeur que la nuit, l'adolescent alternant avec phase de somnolence et de remises en questions. Jusqu'à ce que le bruit de la masse d'adolescents rentrant du repas du soiree ne le rende réellement alerte et qu'il ne rouvre les yeux, une leur de détermination animant les iris clairs. Les opportunités, cela allait un moment. Il se redressa, ouvrant l'armoire vide lui appartenant et récupérant le manteau qu'Octave lui avait prêté la semaine précédente et dont il avait fait l'affront de ne pas le rendre immédiatement. Il le décrocha du cintre - sa première idée avait été de le jeter avec le même ménagement que ses propres affaires, sauf que le côté maniaque d'Octave avait, il n'aurait su l'expliquer décemment, retenu son geste - et l'attrapa dans sa main avant de remonter à contre courant la foule de Serpentards, s'engouffrant par la porte de la salle commune, son sac de cours passé à la  hâte sur ses épaules. Il avait l'air profondément fatigué, harassé et perdu, mais déterminé, lorsqu'il poussa de nouveau les portes de la bibliothèque pour retrouver sa table favorite. Il y avait encore du monde, ce soir, mais cette fois-ci il était bien décidé à attendre pour aller parler au bibliothécaire. Il n'y aurait sûrement pas d'autres parenthèses, ni d'autres présences réconfortantes. Peut-être même allait-il juste récupérer son bien puis que tout s'arrêterait là. Mais il ne supportait plus de rester comme ça, avec cette plausible solution de paix qui le narguait la nuit mais de laquelle il était incapable de s'approcher  en journée. Il avait été apaisé auprès d'Octave même après avoir tant brassé de rage, il avait réussi à dormir alors que tout avait semblé si noir avant. Et puis il y avait eu tout cet arbre des possibles, tous ces chemins qui avaient semblé si faciles à arpenter, cette voie de remise en question qui avait réussi à balayer tant d'introspection négative. Et cette confiance si vite donnée alors que rien n'aurait pu la laisser présager. Alors peut-être que cela ne voulait rien dire, peut-être que cette bouée n'en était pas une et qu'il se rendrait compte dans quelques heures qu'il était bien seul dans cet océan glacial. Mais il avait envie d'essayer quand même. Parce que là, maintenant, tout de suite, il ne voyait rien d'autre pour respirer de manière plus convenable.

Les heures filèrent jusqu'à ce que les derniers élèves ne daignent mettent fin à leurs révisions intensives. Léon lisait sans vraiment réussir à se concentrer un livre pioché au hasard, tournant de la manière la plus organisée possible les pages sans vraiment y trouver un intérêt, butant parfois plusieurs fois sur une phrase avant de se rendre compte qu'il l'avait déjà lue. Cela aurait pu tout aussi bien être rédigé dans une langue étrangère que cela n'aurait rien changé, à vrai dire. Le calme, le silence - enfin ! - le libéra du grimoire assommant et l'adolescent étira ses bras au dessus de sa tête avant de se lever avec lenteur, récupérant sur le dossier de sa chaise le manteau et se dirigeant  vers le bureau d'Holbrey. Un sentiment d'appréhension lui serrait le ventre, assez pour qu'il ne se détache de l'oppression perpétuelle qu'il ressentait depuis le début de cette journée. Qu'était-on sensé dire à une personne qui avait pris soin de vous en dépit de toute logique ? En dépit de tous les autres, même ? Et puis... qu'en était-il de ce curieux lien qui avait semblé s'établir ? Etait-il dû à la nuit, à l'alcool ... aux confidences partagées ? Existait-il encore aujourd'hui ? Voulait-il que... quelque-chose, existe, d'ailleurs ?

Il voulait respirer. Respirer mieux.

Il approcha de la porte, leva la main pour taper mais stoppa net son geste en entendant des éclats de voix. Féminine, à n'en pas douter. Le timbre d'Holbrey se mêlant à la voix cristalline. Léon recula avec la désagréable impression de tomber mal mais de ne pas vouloir fuire pour autant, terminant sa course dans la pénombre d'une haute étagère qui le dissimulait sans mal à la vue de quiconque. La porte s'ouvrit à la volée sur une silhouette gracile et à la lourde chevelure blonde, dont les traits auraient pu être angéliques si une grimace de rage ne les déformait pas. Cette dernière cracha quelques mots de plus avant de disparaître d'un pas précipité, seul bruit troublant le silence de la bibliothèque à présent vide. La lourde porte en bois claqua et Léon expira avec lenteur, réalisant avoir retenu sa respiration tout du long, reportant son attention sur le bibliothécaire qui venait d'apparaître dans l'encadrement de la porte. Le préfet déglutit avec difficulté, conscient d'avoir surpris un échange qu'il n'aurait pas dû, conscient également que cela n'était peut-être pas le moment pour venir déranger Holbrey. Ses yeux gris le fixèrent pendant de longues secondes, dévalant sur le visage qu'il se souvenait avoir épier avec fascination à plusieurs reprises. Le trouble était toujours là. Il ne savait pas si il en était content ou exaspéré. Mais l'oppression n'avait pas non plus désemplie. Il baissa ses yeux sur le manteau, hésitant entre rester dans la pénombre jusqu'à pouvoir s'échapper ou bien faire un pas en avant. L'étau se resserra lorsqu'il s'imagina retrouver le lit glacial de la salle commune. L'adolescent fit un pas en avant, attirant l'attention du bibliothécaire qui se retourna vers lui. Il leva lentement les yeux, ayant du mal à soutenir le regard vert avant de d'ouvrir la bouche puis de la refermer, toujours aussi perdu. Trop oppressé pour parler, il se contenta de rester immobile. De toute façon, Holbrey allait dire quelque chose, il lui faisait confiance pour ça.

Oui, confiance. C'était bien là le problème... ou la solution.



Dernière édition par Léon Schepper le Ven 29 Juin 2018 - 0:08, édité 3 fois
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SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Pas vraiment seul, mais presque.
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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Mer 30 Mai 2018 - 3:45

On ne pouvait pas toujours expliquer les choses. On n’arrivait pas à trouver les mots, et quand bien même Octave fut volubile tant dans sa phrasée que dans sa pensée, il butait sur le début. Par où s’ébaucher ? Ca semblait si long et étriqué. A commencer les explications, l’on se perdait trop vite dans tous les chemins divergents que proposaient les potentielles digressions. Alors on n’expliquait pas vraiment, on restait assis, véritablement seul, à écouter une dispute prendre vie par l’alliance de frustrations jamais avouées. C’était trop tard maintenant de toute façon et à l’époque, ce n’était pas le moment, c’était trop tôt, ou alors hors de propos. Elle fronçait légèrement ses sourcils en ailes d’oiseau à l’envol et il contemplait sans gratitude, en souffrant, hostilement, de l’heure tardive, de l’éclairage trop tamisé, de la simple et cruelle besogne. Une comparaison, que des heures d’amour caché, ne lui avaient pas inspiré, commençait ici, comparaison qui n’atteignait pas encore leurs deux personnes, mais qui exaltait déjà l’inconscience à fleur de peau qui se faisait respectueusement délaisser pour la dramatique et nécessaire ivresse d’une rupture. Pourtant, par soubresauts aveugles, il connaissait une naissante faim pour ce qui contentait la main, l’oreille et les yeux – les velours, la musique étudiée d’une voix, les parfums, et ne se rapprochait pas, se sentant mieux au contact d’un enivrant superflu, distant, s’esquivant autant qu’il le pouvait des mots durs, de l’injure, mettant des efforts et du temps pour se ressaisir à chaque facilité, si vite provoquée ou tarie par une beauté proverbiale. Deux longues jambes miel, au genou sec et fin, ne se hâtaient pas à sa rencontre ; des yeux bleus, riches de deux ou trois bleus et d’un peu de vert, ne fleurirent nulle part pour désaltérer les siens. La crinière lourde cravacha l’air dans un mouvement d’exaspération ultime et la Grâcieuse s’enlaidit de reproches faciles d’un ton attisé qu’elle destina à un meuble :  

« Tu souffles, tu dis que je suis injuste, puis tu ne réponds rien. Pourquoi tu restes si c’est si difficile ?
- Pendant que tu me tourmentes, au moins tu es là… »

Dit-il sans intonations, avec un écho pour le passé, mais sentant bien qu’aujourd’hui cela était loin de lui suffire, que les silences avaient passablement écorché le vernis de sa patience, tandis qu’il avait la sensation de donner bien plus qu’il n’en recevait en retour. Cassidy se renfrogna sans le regarder, car qu’y avait-il à répondre à quelqu’un qui ne désirait pas vraiment se battre. Bientôt, peut-être, allait-elle déployer un éventail de frustrations, mais pour l’heure elle demeura silencieuse, son extrême jeunesse se lassant vite d’inventer des querelles. L’orgueil allait éventuellement lui rappeler que son amant l’abandonnait un peu trop facilement, rebiquant son caractère farouche d’une dernière ingratitude. « Elle m’attend. Elle calcule le plaisir qu’elle peut espérer de moi. Ce que j’ai obtenu d’elle était à la portée de n’importe quelle autre passante. Mais cette petite-bourgeoise timorée se gourme quand je lui demande des nouvelles des mangemorts, fait des façons pour me parler de ses fréquentations passées, et s’enferme dans un bastion de silence et de pudeur avec l’évocation de notre avenir… Elle n’a appris de moi que le plus facile… le plus facile. Elle apporte ici, dépose et reprend en même temps que son vêtement, chaque fois, ce… cet… » Il se surprit à buter sur le mot « amour » comme une fourmi sur une brindille. Ainsi chargé, il se hâta vers l’étroit et obscur royaume où son orgueil pouvait croire que la plainte était l’aveu de la détresse, et où les quémandeuses de sa sorte buvaient l’illusion de la liberté. A quel moment avait-il perdu sa détresse ? Ainsi que tous les sentiments se diluant dans l’existence avec trouble, celui-ci avait grandi d’abord en tapinois, avant de s’imposer à sa pensée jusqu’à l’obnubiler complètement, mais toujours, demeurant sans réponses. Pourquoi ces silences lancinants ? Ces absences éternelles qu’elle s’empressait de moins en moins à justifier, ces yeux lourds et s’échappant aux siens comme tant de grains de sable. Elle lui avait refusé un aveu, laissant leur quotidien intime prendre le poids des ombres, jusqu’à le corrompre définitivement. « Elle n’a pris de moi que ce qui était facile. »

Bien entendu, pareille conclusion ne pouvait être parfaitement satisfaisante lorsque pour la baigner, il n’y avait que le silence. Malgré les livres lus librement, les coudes dans les oreillers, ou les expériences vécues, rien n’enseignait ni ne préparait suffisamment bien que quelqu’un pouvait périr dans un si ordinaire et pathétique naufrage. Les romans emplissaient cent pages, ou davantage encore, de la préparation à l’amour physique, l’évènement lui-même tenant vingt lignes dans la vraie vie comme sur le papier, et il fallait chercher en vain, dans la mémoire, le livre ou le souvenir où il était écrit qu’on ne se délivrait pas des sentiments et de de la confiance par une seule chute, mais qu’on en chancelait encore, par oscillations profondes et comme sismiques, pendant de longs et interminables instants… Octave était remonté aux racines pour découvrir à quel moment un nœud avait rendu l’arbre aussi tordu. Le jour de leur rencontre peut-être ? N’aurait-il pas dû insister sur ce débat fantoche qu’il avait créé pour la bagatelle de son ennui, et qui avait si bien mis la belle blonde dans l’embarras ? Au moment où il avait accepté de jouer le jeu, d’être son complice et de prendre son corps pour expier sa faute bien plus durement que ce qui fut convenu ? Quand il s’était laissé embrasser la première fois et, sentant le goût de la vengeance, avait décidé de la punir en retour de ses tendres caresses sans sentiments. Rétrospectivement, leur aventure semblait être une succession de bravades incessantes dont il créait et tarissait la flamme, profitant de la reconnaissance pour soutien dont elle n’aurait pas eu besoin. A quel point en fin de compte l’avait-il rendue dépendante de soi en inventant des obstacles à sa liberté dont elle se serait passée… La réflexion avait pris un tour neutre bien plus terrible que l’aveu préliminaire d’écarts anciens que les amants s’étaient pardonnés depuis longtemps. Comment Octave envisageait-il leur avenir concret, au-delà de l’idylle purement théorique et passablement utopique de leur union éternellement secrète ? Reconnaissait-il qu’elle risquait d’être inévitablement brisée, si leur relation devait se poursuivre ? Envisageait-il de vivre dans une dissimulation le jour où elle serait forcée au mariage, ou l’attendrait-elle si son destin la conduisait à Azkaban ? Etait-il résolu à priver Cassidy de son droit légitime à un mariage normale et à la satisfaction normale de ses ambitions ? Aux joies communes de l’existence qu’elle ne trouverait pas entre les bras d’un sang-mêlé, haï par son père, peu dévoué à la société, mais seulement à elle et à elle seule. Cela était-il seulement suffisant…  

Pourtant, malgré la voix de la raison, qui se faisait de plus en plus voie, il se sentait trahi par les préférences de Cassidy et son abandon passif, sans aveu ni explications, lâche dérive d’une relation qu’elle n’avait pas le courage de détruire en reconnaissant son abandon, préférant la voir se détériorer douloureusement. Et quand bien même ce fut pire que tout, elle s’y résignait de grâce tant qu’on ne lui demandait pas d’être la coupable, choisissant être le bourreau silencieux de l’impuissance plutôt que celui à qui toutes les responsabilités incombaient. Sans force à blâmer, ils en étaient réduits à cela : rester debout aux deux extrémités d’une pièce, sans se regarder, attendant que l’heure fasse son office. Octave avait soudoyé un nombre conséquent de représentants de l’ordre établi dans sa vie déréglée, mais ni lui ni Cassidy ne pouvaient acheter une civilisation toute entière, un pays tout entier qui sombrait doucement dans la folie. Mais surtout, lui ne pouvait pas soudoyer sa belle et malheureuse amante, car au-delà de sa loyauté, il n’avait rien de plus avantageux à lui promettre et cela le découragea dans ses revendications. Manifestement, sa modeste présence ne suffisait plus et l’intérêt s’amenuisait, la balance tanguant sans bruits ni fracas vers les avantages d’une liberté superflue dont elle bénéficiait par sa famille, plutôt que les permissions sincères de l’ombre. L’on disait que si l’affection était sincère, il était possible de rendre sa liberté à quelqu’un sans lui imposer les affres de son propre orgueil. Peut-être que dans cet éclat de sagesse, leur destinée avait définitivement bifurqué comme elle le faisait sans doute parfois la nuit, dans un lit inconnu de préférence, aux heures de grand bonheur ou de grand désespoir. Il existait peut-être quelque part d’autres bifurcations, d’autres suites possibles dans l’esprit-rêve, où Octave la suppliait à genoux de lui demeurer fidèle, où il abandonnait tout pour la subtiliser aux yeux du monde et de son passé pesant, toujours dans l’aveuglement, mais l’amour manquait cruellement à de tels sacrifices et pour l’heure, il suffisait. Lorsqu’il l’effleura du regard, elle lui parût coupable et après une longue attente, elle lui répondit enfin d’une petite voix sans teint :

« Je ne peux pas rester ici. Je ne peux plus.
- D’accord. »

Dit-il le plus calmement du monde et sans tenir compte ou même sans s’apercevoir de la grossièreté de ce propos, tant il avait depuis un certain temps su que le désastre était inévitable et surviendrait un jour à l’autre – affaire de temps ou plutôt de programme de la part du destin. Il se tint tranquillement et aussi résigné qu’un marin observant le naufrage de son bateau, mais pour l’heure incapable de se jeter à l’eau et mettre fin à ses souffrances, se contentant de regarder monter le niveau de la mer à ses chevilles. Mais comme le voulait un trait particulier de sa nature, même au temps de sa jeunesse, Octave était enclin à soulager ses accès de frustration et ses déceptions en proférant des formules grandiloquentes et énigmatiques qui faisaient autant de mal qu’un ongle cassé sur du satin – la doublure de l’Enfer.

« Tu vas rejoindre ton culbuteur français ? »


Elle le regarda enfin, l’éclat de la colère dans ses yeux pleins d’eau. Ils n’avaient fait que frôler la surface d’Antoine Lacroix un soir de septembre, mais la seule existence dans leur vie suffisait à justifier une jalousie à laquelle Octave s’abandonnait d’une façon irrévérencieuse et parfaitement grossière. Malgré, ou peut-être à cause de son impuissance, cette perspective-là était pourtant exaspération et torture. La sotte Cassidy venait de nerveusement ramasser ses cheveux en un chignon, ce qui donna à sa nuque un air insolite et vaguement médical. Vaste étendue blanche, cascade du cou dominée par une mousse de petites mèches blondes bouclées à la naissance de sa nuque… Tous ces petits détails rendaient son départ obscène, malpropre, intolérable. Octave n’aurait pas fait son surmâle soucieux et défiant si la jeune femme s’en était allée dans un couvant, mais elle rejoignait une vie où il n’était pas et qui lui fut décrite, tant par la parole de la douce que par ses propres divagations, comme bien meilleure que ce qu’il avait à offrir et c’était douloureux. Douloureux de savoir qu’un Antoine de pacotille allait la combler, elle et son père, elle et les mangemorts par son bon sang, sa belle stature et sa vie « comme-il-faut ». Une vie plus facile… Celle où il ne fallait pas se contenter d’un amant empressé à la promesse de bras réconfortants qu’au fond, elle pouvait trouver au sein n’importe quel croissant masculin un tant soit peu compatissant. S’il pouvait être socialement acceptable, ce n’en était que plus simple et l’absence d’arguments supplémentaires consuma notre petit bibliothécaire qui, l’échine courbée par son incivilité, secouait déjà sa lourde tête en signe de désapprobation, traçant de la pointe du doigt des riens désespérés sur la table du bureau, soupira avec des contractions visibles de la gorge. Cassidy de son côté sembla perdre tout pitié au contraire, ce qui était une colère méritée, et gonflait ses joues et arrondissait ses étroites épaules en queue de paon, s’apprêtant à être méchante derrière ses yeux délicatement plissés :

« Oui, père m’envoie en France les vacances d’hiver et peut-être plus travailler avec Lacroix.
- Alors… on ne peut plus rien pour nous ? Plus d’espoir, n’est-ce pas ?
- Tu es déjà mort, Octavius. »

Il eut le sentiment qu’elle lui faisait payer quelque chose, sa jalousie peut-être, ou une maladresse antérieure. Etait-ce un constat vengeur et sans pitié ou un reproche métaphorisé ? Car en un sens, effectivement, il savait que quelque chose de profondément enfoui était mort en lui, sans qu’il ne parvienne à en identifier la nature exacte. Il lui rendit son regard brûlant, souffrant et coléreux. Des profondeurs vertigineuses du souvenir remonta une douleur qu’il ne comprit pas sur l’instant, mais lui serra le cœur comme s’il venait de perdre une part essentielle de leur intimité de façon définitive et sans retours. La rougeur monta à sa figure pâle, une eau piquante mouilla brièvement ses yeux et il fouilla des dix doigts sa chevelure, se rendit pareil à un furieux qui sortait d’un pugilat, haleta et ragea tout haut, d’une rauque voix enfantine :

« Encore ton père ! Toujours lui.

- Arrête, Octavius.
- Il m’a cassé une clavicule ! »

Octave se rendit compte qu’il avait protesté sur un ton trop haut, et faux, de gaminerie. Les yeux bleus, saillants de Cassidy le transpercèrent et il supporta mal un regard qui lui parut net, dévoilé, nettoyé de la bué insolente et protectrice derrière laquelle vivaient, au milieu de l’intimité, les amants pleins de secrets. Les rôles s’inversaient doucement et ce manque de confort dans celui du soupirant tragique exhorta le bibliothécaire au silence réfléchi. Sa propre impuissance l’éblouit, tandis qu’il se réfugiait pitoyablement dans les derniers retranchements pour ressusciter en la douce blondeur un peu de compassion, dont il n’avait au font pas besoin. L’attaque d’Andreas ne l’avait pas embarrassé au point de jouer les martyres, mais Cassidy le regardait maintenant de haut, sans pitié ni amour, comme s’il avait cessé d’exister et cette réalité-là l’effrayait comme on l’était par celle de la mort. Disparaître, c’était mourir un peu. Mais Cassidy le châtia d’un visage contrarié aux sourcils froncés, comme s’il la forçait à considérer un petit détail ennuyeux dont elle se serait bien passée. Puis soudain, elle lui fit face, comme un animal, effrénée, empourprée de courroux. Sa tignasse s’ébouriffa comme le pelage d’un chat irrité et il n’y avait de sa figure plus que la bouche, rouge et sèche, un nez court et élargi par un souffle coléreux, ses deux yeux d’un bleu de flamme :

« Tais-toi, tu te plains, tu parles de peine, toi qui m’as trompée, toi le menteur, le menteur qui m’a délaissée ! Tu n’as ni honte, ni bon sens, ni pitié ! A chaque fois que je te retrouve, c’est pour supporter tes regards absents !
- C’est moi qui suis absent ? Et arrête de crier…
- Non. D’abord nous ne sommes que tous les deux, et puis je veux crier ! Il y a de quoi crier, je pense ? Tu t’offusques de je ne sais quoi alors que c’est toi qui n’es pas là, alors que c’est toi qui ne m’aime plus ! »

Elle se tut et toussa, rouge jusqu’à la naissance de la gorge. Deux petites larmes glissèrent de ses yeux, mais elle était bien loin de la douceur et du silence des larmes. Elle avait raison, il ne l’aimait pas. D’ailleurs, ils se demanda un instant s’il l’avait un jour aimée, pour l’entendre dire ce fatidique et évolutif « plus ». C’est toi qui ne m’aime plus. Ce simple constat le ramena à la stupidité de sa jalousie et Octave se ressaisit de son agacement d’une façon paraissant trop abrupte pour être naturelle et sincère. Cassidy avait été sa belle maîtresse, mais une fois qu’on lui pointa le vide, tous les autres sentiments vindicatifs perdirent de leur sens là où il n’y avait rien d’autre qu’une tiède affection et un insignifiant regret. Il faillit tendre un petit mouchoir à la jeune femme lorsqu’elle s’essuya les joues du revers de la main, mais s’abstint, sentant qu’elle ne désirait pas de sa pitié. Le calme marmoréen qu’il éprouva à nouveau lui-même ne le surprit pas : le ridicule d’un duo larmoyant avec sa maîtresse obstruait opportunément le conduit naturel des émotions. Son silence aggrava les choses et fut fatidique, car du désespoir, Cassidy s’empourpra d’une haine pure. Octave voulu la rassurer au moins sur le début, mais dès que les mots affluaient à sa bouche, qu’ils furent bons ou mauvais, chacun prenait le goût du mensonge éhonté et il demeura muet pour ne pas mentir. Caressant de l’index dans un incessant mouvement de va-et-vient le bord muet mais lisse et réconfortant du bureau d’acajou, il entendit avec horreur le sanglot qui secouait tout le corps de Cassidy, mais ne s’aventura pas à y deviner un déluge de larmes. L’entendre soudain déborder, alors qu’elle avait été bien digne jusqu’alors, l’emplit d’une honte qui garda son regard ailleurs. A quel instant avait-il décidé de leur mentir à tous les deux ? A quel moment fut-elle suffisamment touchante pour qu’il en vienne à se tromper à ce point, tant il était vrai que la sensualité était le meilleur bouillon de culture des erreur fatales. Son cheminement le laissait perplexe et désabusé, incapable de se justifier sur quoi que ce fut, et surtout pas de son impardonnable émotion. Avait-il simplement pris plaisir à voir l’impatience de Cassidy, se laissant troubler par cette impatience, l’imbécile, se permettant, en crétin, de murmurer à son oreille, comme pour prolonger la flamme libre, neuve, abricotée de l’anticipation… ? Il n’était pas douteux qu’en invoquant le prétexte de la liberté pour approcher Cassidy de son lit, Octave avait eu moralement tort. Mais en tant qu’artiste et gentleman, il savait que l’agrégat de mots qui étaient sortis de sa bouche avaient été vulgaires et cruels, et ce n’était que parce que Cassidy n’avait pu admettre qu’il fût l’un ou l’autre qu’elle l’avait cru. Des excuses maintenant ? Pathétique. Pour une fois, il ne sut quoi dire, tant sa propre confusion l’empêchait d’être honnête jusqu’au bout.

Cassidy avait savouré chaque bouchée, chaque gorgée, chaque mot drôle, chaque sanglot, et peut-être qu’Octave s’était émerveillé de l’incarnat velouté de ses joues et de l’azur limpide de ses yeux fardés comme pour une fête, auxquels un diadème de cils épais d’un noir bleuté dont la courbe s’allongeait sur la commissure des paupières ajoutait une oblique arlequine. Elle lui avait été si joliment et désespérément dépendante… avec regret et une soudaine lucidité, il reconnut que son orgueil n’y aurait jamais résisté. Ce fut cela, alors, cet amour présumé. Mais après tout ce qu’il avait appris sur sa mélancolique maîtresse, et au vu de ses propres dispositions maladroites, il ne pouvait maintenant que lui souhaiter d’être non pas celle qui se faisait abandonner, mais qui abandonnait.

« Je pourrai bafouiller quelque chose, mais il m’est impossible de justifier mon cœur ou mon honneur. »

Il entendit un gémissement prolongé, puis un mouvement et il releva ses yeux pour croiser l’étroitesse d’un dos courbé, fuyant. Il allait devoir conserver à jamais l’image compose et atrocement nette d’elle en train de s’éloigner, juste après qu’il l’ait si rudement encouragée à la déchirure. Devant ses yeux, elle allait éternellement se détourner de lui sans qu’il ne voie rien de son visage, et s’en aller encore, et encore, et encore. Cette image, qui avait pénétré en lui par un œil occipital, et qu’il ne pourrait jamais, jamais oublier, consistait en un choix et un mélange d’images disparates et d’expressions d’elle qui avaient fait sentir à Octave la douleur intolérable du remords. Il se savait fautif et l’esprit pratique allait à jamais associer ce regret à ce dos gracile dont il méritait le blâme jusqu’à la dernière once. Leurs querelles d’amant avaient été rares, brèves, mais suffisamment brutales pour former l’indestructible mosaïque. Il y avait eu le jour de leur rencontre, tressé d’une perpétuelle défiance ; puis le dévastateur dîner au restaurant qui les avait vu revivre dans la douleur tels deux soleils ; dans une tentative de garder leur secret intact, il s’était fait ennemi définitif en la récupérant à l’hôpital ; la fête d’Halloween où il y avait dit ces mots horribles… Tout cela se réduisait ce soir à un unique sentiment de culpabilité où chaque tristesse et défaillance n’était que le fruit de son odieux amour-propre. Pire s’en trouvait la conclusion si l’effort avait été fait dans un désir inconscient de contenter le dernier souhait de sa mirifique et absolument morte amoureuse. Revivre, se faire aimer et aimer en retour, mais voilà qu’il avait peut-être détruit quelqu’un dans sa quête aveuglée. Il n’était plus vraiment sûr de quoi que ce fut, maintenant.

Cassidy ouvrit la porte avec force et s’engouffra dans la nuit. La voyant disparaître, Octave la suivit par instinct, comme l’on tenterait de retenir la chimère dissipée d’un rêve en se forçant au sommeil. Il sortit sans grande conviction et d’un pas lent, accompagnant plus que suivant véritablement la folle évasion.

« J’aimerais mieux ne jamais t’avoir rencontré ! »

Assena-t-elle de loin, comme pour clouer définitivement le cercueil d’un passé sur le point d’être révolu. L’invective arrêta brutalement son pas et Octave s’immobilisa, le regard planté dans la pénombre jusqu’à s’en aveugler. Mais tout était noir, suintant et sans espoir. Une lassitude incoercible l’étouffa l’instant d’après, tandis que son esprit réalisait le caractère parfaitement définitif de cette séparation et la sincérité, colérique peut-être, mais largement légitime, des derniers mots prononcés. Il y avait là une contingence humaine qu’il n’allait jamais être en mesure de transcender, quel que fut le réconfort spirituel offert, à savoir que rien n’allait pouvoir faire oublier à Cassidy le stupre infâme et tourmenteur dans lequel il l’avait plongée. Tant qu’on ne lui démontrerait pas, à lui tel qu’il était présentement, avec son cœur vide, sa fatigue et sa moisissure, qu’il fut sans conséquence aucune qu’une jeune fille désespérée ait été torturée par un maniaque indécis, tant qu’on ne pourra prouver cela - et si on le pouvait, alors sa vie n’était qu’une farce – il ne voyait pas de cure pour ses remords. Il se serait mis à pleurer, ivre d’un passé chimérique et absolument faux, si un mouvement dans ses ténèbres n’avait pas avorté l’irrépressible accès lacrymatoire. Il tourna vivement la tête, davantage préoccupé à son donner une apparence suffisamment détachée pour ne rien laisser entendre, plutôt qu’à blâmer l’horrible garnement qui s’était introduit dans la bibliothèque après sa fermeture. Il sut pourtant qu’une trace indélébile demeurait sur son visage, de celles que l’on pouvait effacer à condition d’insuffler suffisamment de conviction en un sentiment d’emprunt, ce qu’il ne put se résigner à faire parfaitement. En se rendant compte, avec un retard flottant, qu’il s’agissait de Léon, il sentit un soulagement sans égal détendre son visage et il ferma les yeux un instant pour savourer le relâchement que sa présence lui permettait, et qu’un autre lui aurait refusé. Il voulut faire l’effort dans la foulée et offrir à l’adolescent ce qu’ils avaient abandonné en cours de route et sans se revoir convenablement, mais son entendement et les vibrations incessantes de son inquiétude restèrent loyaux à l’éclat blond d’une sourde douleur. Octave s’accorda une pause silencieuse, déviant son regard vers la lisière où la lumière des bougies se muait en obscurité et força l’adolescent à attendre son retour.

Après une soirée de mensonges à peine assumés, il ne voulait pas faire semblant une fois de trop et s’abandonna à une contemplation vide, ses yeux lourds et las à l’abri de paupières mi-closes. Tout en lui grelotait doucement, le forçant à une respiration lente puisque laborieuse, tandis qu’il se débarrassait péniblement de son mal comme un serpent de sa vieille peau. Bientôt, dans l’abysse de son impuissance, Octave vit son esprit délaisser le départ de Cassidy au profit de la curieuse présence du jeune homme, dont le regard perçant le renvoya à tant d’autres jetés en tapinois, lorsque trop d’élèves les eurent entourés pour que quiconque l’eut remarqué. Léon l’avait guetté à plus d’une reprise, voulant surprendre quelque chose d’autre peut-être que son simple regard et sa présence n’en devint que plus mystérieuse. Quoi que, le détail du manteau lui revint, détail qu’il avait presque oublié, l’ayant définitivement abandonné entre les mains froides d’un étudiant si prestement frissonnant. Mais voilà qu’il revenait lui rendre son dû, après tant de temps. Octave tourna finalement et définitivement sa tête vers Léon et la pencha sur le côté dans un recueillement observateur. Il y avait quelque chose de défait en la figure du jeune homme et leur duo lui sembla quelque peu triste. Il s’en éveilla d’ailleurs définitivement, surprit par l’expression morose du jeune homme, fronçant quelque peu les sourcils et redressant le menton à l’égard de l’intru, remarquant l’incongruité de la situation qui allait de l’heure tardive, passant par le manteau oublié et l’air meurtri qu’affichait sa bien morne jeunesse. S’approchant de l’étudiant, Octave vint à sa rencontre d’une voix vaguement préoccupée, rendue roque par l’émoi encore coincé au fond de la gorge :

« Qu’est-ce que tu fais là aussi tard, Léon ? » Ses nacres de jade inspectèrent les traits tirés, qu’il voyait bien mieux à cette distance et sous cet angle disgracieux qui l’obligeait à lever la tête : contour noir d’une fatigue tenace, ombres marquant des joues creusées, bouche lâche et ce teint qui bleuissait la lèvre supérieure d’un rasage repoussant déjà. Octave s’avança un peu, contempla les menus détails, puis se recula très légèrement pour constater un sentiment d’exil et de fatigue totale qui n’exigeaient d’autre remède que l’inconscience. Sans quitter du regard le triste naufrage d’une gêne mal tenue, il parla d’une voix insaisissable et lente : « Est-ce que ça va ? »

C’était bien trop d’embarras, bien trop de peine pour un simple manteau, qui avait manifestement non seulement voué sa pensée au silence, mais gardait l’objet supposé de sa quête près du corps sans daigner l’offrir. Le manteau demeurait prisonnier de ses bras indécis, tenu contre son ventre immobile et Octave sonda l’adolescent à revers et avec une traitre insistance que le regard gris ne pouvait fuir en baissant la tête pour n’en dévoiler que le front. Il ne lui restait plus qu’à déployer sa gorge et observer le plafond, mais la gêne vous gardait efficacement les épaules étroites et le cou enfoncé. Les yeux verts s’accrochèrent, définitifs, tant cette présence ne lui semblait être en rien le fruit d’une convenance. Ils ne s’étaient pas revus depuis longtemps. Suffisamment pour que la politesse devienne prétexte à un tout autre dessein ne se destinant pas à l’aveu. Octave soupira, se concentra et oublia parfaitement la sirène qui avait laissé son sillage d’écume amère dans le noir pour faire de Léon l’unique détenteur de sa présence. Il empiéta même sur la confession et s’aventura jusqu’à l’audace facile d’un ton mesuré et attentif, prêt à écouter le souffle et les silences :

« Tu as des soucis ? »

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rita phunk
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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Sam 2 Juin 2018 - 19:13



__ J’aimerais mieux ne jamais t’avoir rencontré ! Cracha-t-elle avec acidité, la rancoeur et la haine qu'elle eut mise dans la tonalité de ses mots déformant les traits si graciles.

A l’abri de la lourde étagère dissimulant son voyeurisme improvisé et involontaire, Léon se figea, retenant presque sa respiration de peur d'attirer l'attention sur sa propre personne. De son humble avis ? Il était de trop. Vraiment de trop. La porte de la bibliothèque claqua juste après avoir avalé la silhouette féminine, le son des talons claquant sur le pavé du vieux château résonnant encore quelques instants avant que le silence pesant ne vienne cueillir les deux infortunés. Camouflé dans la pénombre, le vert et argent avait pourtant l'impression de voir comme en plein jour. A la lumière des bougies tamisant l'immense salle emplie de livres, le visage du bibliothécaire luisait d'une pâleur que, même à cette distance, l'adolescent percevait. Il aurait dû partir. Si être témoin de cette altercation était une intrusion, rester à en contempler les effets dévastateurs étaient encore plus critiquable. L'adolescent se sentait en position précaire, le manteau toujours serré contre lui, malmené par les options se profilant auprès de sa conscience. Partir ? Attendre qu'Octave ne tourne les talons et ne disparaisse dans son bureau, emportant ses traits fatigués par une douleur palpable même depuis sa cachette. Ne pas se montrer, quitter les lieux et puis retourner dans le dortoir glacial, dans l'ambiance toute aussi réfrigérée, contempler le plafond en espérant pouvant y être aspirer à défaut de dormir. Lutter pour respirer, jusqu'à ce que le manque d'oxygène imaginaire ne finisse par brouiller assez sa conscience pour le faire glisser dans cette torpeur qui s'apparentait à sa seule forme de sommeil en ce moment. Ou bien rester. Faire un pas dans la lumière, se dévoiler au bibliothécaire, non seulement sa présence mais également l'éclair de douleur qui savait se trouver au fond de ses yeux gris sans joie. Essayer d'insuffler un peu d'air au savon pour recréer une bulle. Etait-ce le bon moment ? Octave était-il prêt à tolérer la présence de l'adolescent exaspérant qu'il savait être ? Etait-ce vraiment important d'attendre qu'il le soit, de toute manière ? L'avait-il été le soir de son anniversaire, en de bonnes conditions ? N'avait-il pas eu cette sensation qu'Octave resterait ? Alors quoi, était-ce uniquement lorsqu'Octave le souhaiterait ou bien était-ce une sorte de promesse silencieuse, indépendante des circonstances et de l'état dans lequel il se trouvait ?  Léon pencha la tête sur le côté, touché par la détresse qui courbait la bouche du bibliothécaire dans une supplique douloureuse qui lui rappelait sans grand effort de concentration une autre image. Celle de l'homme endormi et en proie à un Morphée qui semblait le torturer assez pour rendre son visage si tendu pendant ses songes. Ou bien était-ce des cauchemars ? Et donc ? Etait-ce une raison suffisante pour rester dissimulé alors qu'une force qu'il ne comprenait pas le poussait à faire un pas en avant ? La douleur d'Octave était-elle une excuse pour repousser cette altercation ? Le vert-et-argent secoua la tête. Il avait vu l'Holbrey de la photographie, non ? Cette intrusion dans son passé n'était-elle pas plus forte que celle dans cette bibliothèque, au final ? Il ne ferait pas demi-tour. Il le savait, son regard dévalant sur Octave depuis quelques secondes alors que ce dernier fixait toujours la porte close par laquelle s'était enfuie la jeune femme. Espérait-il la voir revenir ? Léon pinça les lèvres, incertain, alors que l'étau continuait à broyer sa cage thoracique. Non. Il ne ferait pas demi-tour, il avait déjà eu assez de difficulté à arriver jusqu'ici. Assez de mal à comprendre qu'un lien ténu et inexplicable semblait le pousser à venir rôder auprès du bibliothécaire. S'il faisait demi-tour, combien de temps avant qu'il ne retrouve assez de courage pour revenir ? Assez de lâché prise pour oser demander de l'aide, ou bien assez de douleur plus précisément ? Non. Non, il ne ferait pas demi-tour. Et avant de changer d'avis, avant que son esprit colérique et si prompt à tournoyer autour de mauvaises raison ne lui fournisse de nouvelles excuses pour lutter contre cette étrange besoin, il fit un pas en avant, révélant sa présence à l'unique autre occupant de la salle.

Les yeux verts se vrillèrent dans les siens avec rapidité, tétanisant l'adolescent sur place. Non pas parce que Léon craignait que l'adulte ne lise en lui comme dans un livre ouvert. Non, ce fut sa douleur à lui qui télescopa l'adolescent jusqu'à l'immobiliser. Le masque semblait être bien en place pourtant, lorsqu'il tourna la tête, dans son costume parfaitement taillé et avec cette expression toute faite sur le visage. Sauf que. Oui, sauf que. Il y avait cette fêlure dans les yeux qui lacérait l'illusion au point de la rendre caduque. Le vert et argent inspira doucement, s'attendant à la voir disparaître du fond des iris de son interlocuteur mais ce ne fut pas le cas. Au contraire ... le masque tomba, d'un seul coup, comme si quelqu'un l'avait arraché. Ou plutôt comme si Octave avait décidé d'arrêter de le maintenir. L'oppression sembla emplir, dédoublée et jumelée à la détresse perceptiblement lisible sur les traits du bibliothécaire, qui détourna la tête pour laisser les phares verts se braquer sur d'autres points d'intérêt. Fuyait-il son regard ? L'adolescent se crispa, serrant plus étroitement le manteau de l'adulte contre lui alors que ce dernier fixait sans vraiment regarder les différentes rangées de la bibliothèque, silencieusement et sans lui accorder le moindre intérêt. Pourtant, cela ne sonnait pas comme une fuite, curieusement. Parce que, paradoxalement, Octave avait décidé de laisser ses sentiments transgresser ses expressions pourtant si contrôlées à l'accoutumé, et qui semblaient si mélancoliques en cet instant précis que Léon eut l'impression qu'ils ne supporteraient pas la douleur de l'autre. Il était venu chercher une bulle de sérénité, pas un gouffre sans fin dans lequel plonger à deux. Fallait-il qu'il fasse demi-tour, feignant la pudeur pour échapper à une douleur qu'il n'était pas sûr de vouloir entendre ni contempler ? Lâche, songea-t-il. Cela aurait été lâche. Surtout qu'il n'en avait aucune envie. Il laissa le silence pesant les envelopper, sans oser faire le même mouvement, respectant la volonté d'Octave à expier son ressentiment - parce que cela ressemblait à ça, une lente digestion de paroles bien trop dures à entendre - par une respiration lente et posée. Alors, Léon attendait. Ses yeux s'attardèrent quelques instants de plus sur le visage endolori par la dispute qu'il avait surpris, les iris gris capturant à la dérobée le plissement des yeux verts qui témoignait d'un stress perceptible, la petite ride au milieu du front marquant la tension difficilement évacuable, puis la pomme d’Adam tendue qui s'agitait lorsque l'homme déglutissait avec difficulté. S'il avait pu s'adonner à sa contemplation de l'Octave défait de la photo sans parcimonie, contempler le vrai à quelques mètres avec la même curiosité aurait été déplacé. Le préfet détourna lentement les yeux, se murant dans le silence et l'immobilisme. Il refusait de partir, tout comme d'ouvrir la bouche. L'oppression semblait l'avoir emmuré dans le mutisme. Les minutes s'égrenèrent dans le silence lourd et l'adolescent eut presque envie de fermer les yeux jusqu'à se laisser emporter par la fatigue qui ne demandait qu'une seule chose : qu'il ne cesse de lutter. Sauf qu'il s'y refusait, s'attelant à fixer avec minutie les longues rangées de grimoires poussiéreux, attendant que l'adulte ne daigne prendre la parole parce qu'il se sentait incapable, quant à lui, de débuter la moindre conversation. Ni le moindre mouvement. Il se sentait en suspend. C’était exactement ça. Contempler sa vie en équilibre sur le fil du temps. L’impression était vertigineuse.

Ce fut la sensation d'être épié qui le tira de sa torpeur et ramena de façon magnétique ses yeux dans ceux, à présent scrutateur, d'Holbrey. L’impression d’être un livre ouvert fut tout aussi forte que lors de leur dernière rencontre, alors que l’adulte penchait la tête sur le côté comme si cette attitude lui permettait de mieux lire sur ses traits l’explication de sa venue à une heure aussi tardive. Une vague de panique afflua dans sa conscience, balayant les raisons de sa présence en ses lieux au profit d’autres préoccupations qui l’avaient maintes fois tenu éveillé durant les jours précédents. Octave avait eu cette capacité à faire resurgir en lui tous les problèmes de sa bien fade existence et à présent, de nouveau face à celui qui avait su à la fois provoquer les aveux et si bien les écouter, Léon se sentait en danger. Pas de manière physique, évidemment. C’était plus l’impression de voir ce quasi inconnu mieux interpréter chacune des confidences sur les pans de sa vie. C’était ce qu’il avait su remuer la dernière fois. C’était tout ce qui n’allait pas non plus ce soir là et qu il avait laissé aux portes de sa conscience durant chacune des journées, même si les pensées perfides l’avaient si bien rattrapé et tenu en éveil les nuits. Il se sentait si faible et vulnérable en cet instant qu’il était soudain empli de doutes. Était-ce une bonne idée de venir le visage chargée de peine rendre visite à celui qui semblait savoir les interpréter ? Léon se mordit les lèvres, frissonnant à mesure qu’il sentait le regard curieux d’Octave analyser chacun de ses traits. Il détourna les yeux au moment où Octave prit la parole, comme si soudainement mis à nu il souhaitait conserver un peu de pudeur. C’était stupide. N’était-il pas venu ici pour mieux respirer ? Alors pourquoi fermer la porte à la douleur qu’il sentait déborder de toute sa personne ? Léon se serait giflé de tant d’incohérence. Il voulait être ici. Alors pourquoi fuir les yeux émeraudes?

__ Qu’est-ce que tu fais là aussi tard, Léon ? questionna avec légitimité le bibliothécaire.

Léon fixait ses chaussures, comme si elle démontrait d’un intérêt tout particulier à cet instant précis. Oui. Que faisait-il ici ? Il déplaça le poids de son propre corps d’une jambe à l’autre, mal à l’aise, non pas par la question mais par l’impossibilité qu’il rencontrait pour y répondre. C’était confus, cela enlaçait son esprit à la manière de tentacules peu agréables et cela le malmener sans aucune logique, broyant sa raison au profit d’émotions qu’il n’arrivait pas à comprendre. Il souffla de manière imperceptible, ouvrant la bouche pour expirer un peu d’air avant de fermer avec une rage contenue ses lèvres pâles. Il n’allait pas réussir. A exprimer ce qu’il faisait ici. Tard n’était pas la question. Que faisait-il avec lui aurait été plus juste. Plus compliqué aussi. Moins détourné. Ses yeux clairs se posèrent sur les chaussures parfaitement cirées de l’homme avant de remonter avec lenteur sur les jambes, cherchant à gagner du temps sans pour autant être certain de ne parvenir à quoi que ce soit. S’arrêtèrent quelques instants sur la chemise cintrée, les manches retroussées avant de remonter jusqu’à la mâchoire carrée de l’homme dont il suivit le contour avant de venir enfin rencontrer les yeux verts. Je ne sais pas, aurait-il eu envie de dire. Ni ce que je fais ici, ni pourquoi je n’ai pas envie de partir. Ni ce que je suis venu chercher, ni ce qui a poussé mes pas ici. J’étouffe. J’avais l’impression que venir ici ça serait récupérer un peu d’oxygène. Je suis fatiguée. Mais le sommeil ne vient pas. Ce n’est pas Heather. Ce n’est pas Donia. Ce ne sont pas les Carrow. C’est la peur de tout cela qui tient le repos en duel et chaque nuit, je perds le combat. Et juste aux côtés de la peur, il y a la colère. Je ne sais même pas contre qui ... je crois que c’est contre moi. Je suis en colère d’avoir peur. C’est ça qui m’a empêché de venir. Et c’est ça qui me pousse ici. Ce n’est pas logique, n’est-ce-pas ?

__ Je suis venu te rendre ton manteau, balbutia-t-il maladroitement en tendant presque à contre cœur l’habit a son propriétaire.

Il tressaillit lorsque le tissu quitta la pulpe de ses doigts. Et maintenant ? D’une certaine façon, garder la veste avait été une preuve de cette soirée. Également une raison pour trouver Octave seul à seul. Et maintenant, donc ? Maintenant qu’il avait accompli ce qu’il avait donné comme excuse à sa présence, que devait-il faire ? Pourquoi avait-il tendu à Octave la seule chose qui justifiait sa présence ici ! Peut-être parce que cela avait semblé bien plus facile que d’expliquer plus en détail ce qu’il était venu chercher. Oui. C’était une raison beaucoup plus sensée et logique que celle de vouloir quémander une nouvelle bulle. Il n’avait rien à faire ici. Ni dans cette bibliothèque alors que le couvre feu était depuis longtemps passé et lui faisait courir une nouvelle retenue. Ni auprès d’Holbrey qui n’en avait probablement rien à faire de lui alors qu’il venait visiblement de subir ce qui s’apparentait à une rupture. C’était du moins ce que l’adolescent avait su comprendre des mots échangés. Ce qu’il avait cru saisir dans la voix fatiguée, dans les yeux décharnés et dans le regard vide que l’adulte avait longtemps accordé à la porte. De ces yeux qui semblaient attendre qu’elle ne se ré-ouvre, de tout le corps tendu qui avait semblait vouloir rattraper la silhouette blonde. Non, il n’avait rien à faire là. Cela dit, il ne se sentait à sa place nulle part dans ce château alors ici ou ailleurs, quelle différence ? Personne n’avait vraiment envie de sa présence et lui ne recherchait pas non plus celle des autres. Pourquoi vouloir à tout prix que cela change ? C’était peut être l’espoir, ce foutu espoir qui n’arrêtait pas de vous faire miroiter des choses bien plus enviables que votre quotidien terne. Sauf que ce qui avait semblait être si inébranlable dans le bar la semaine précédente semblait s’effriter. Plus aucune logique ne tenait la barque à flot et rien ne prouvait avec rationalisme en quoi Octave aurait pu en avoir quelque chose à faire de lui. N’était-il pas mieux de tourner les talons avec ce sentiment chimérique que l’espace d’une soirée il y avait eu quelqu’un, plutôt que de chercher à provoquer de nouveau cette certitude au risque de la voir voler en éclat ? C’était peut être plus sûr. Partir. Maintenant. Pas de nouvelle parenthèse, pas d’oxygène en plus mais au moins le souvenir resterait intact. L’adolescent voulu prendre congés, mais la voix roque lui ôta la possibilité de couper court trop vite.

Est-ce que ça va ? demanda-t-il et Léon sentit immédiatement sa gorge se serrer sous le coup de la question.

Avez vous déjà ressenti cela ? Avoir l’impression de tout  tenir à bout de bras. Vous vous levez le matin la boule au ventre et les yeux cernés d’avoir arpenter le labyrinthe de votre vie, semé des embûches que, parfois, vous mêmes vous placez la. Chacun de vos gestes semble automatique et vous maintenez l’ordre au sein de chacune de vos cellules. Chacun de vos mouvements est celui que les autres attendent de vous, chacun vous demande une concentration disproportionnée pour donner le change. Vous habiller, avaler quelque chose. Sourire sans en avoir envie. Sortir au lieu de vous enfouir de nouveau sous les couettes confortables de votre malheur, celles qui sont si dures à quitter car réconfortantes. Tout comme l’est parfois la tristesse : plus aisée de se complaire dedans en se sentant accabler que de tout prendre à bras le corps. Vous avez l’impression de réussir à donner le change et vous vivez votre journée par procuration de cette personne qui n’est pas vous mais qui pourtant tient le rôle de votre vie. Pourtant à chaque fois que vous rencontrez votre reflet, vous voyez bien les fissures. Certaines sont fines, comme ce teint pâle que vous essayait de camoufler par une tenue colorée. Mais certaines semblent être des gouffres si grand que vous vous demandez comment les autres ne le voient pas. Comme cette commissure de lèvre qui tressaille à chaque fois que vous prenez la parole. Ou cette lueur dans les yeux qui semblent appeler à l’aide. Vous voulez savoir ? Personne n’est dupe. Même quand vous répondez « Je vais bien, merci » à chaque personne qui demande cela par politesse. La politesse, ça ne vous motive pas à abaisser le masque. Alors vous le maintenez en place, vous gratifiez votre interlocuteur d’un joli sourire avant d’atténuer vos propos par la seule explication que vous voulez bien fournir en retour. Celle qui satisfera très bien la plupart des gens. Nous vivons dans un monde de convenance. On vous demande comment vous allez par politesse, entre deux rendez-vous, et vous n’avez pas envie de monopoliser le temps. Ni d’expliquer vraiment pourquoi « non, pas vraiment ». Parce que vous savez qu’en face, la question n’était pas motivée par l’envie d’écouter. Alors, comme dit un peu avant, vous nuancez, histoire de rendre la chose plus crédible. D’expliquer cette apparence qui ne trompe personne « Je suis fatigué, c’est tout ». Et vous savez quoi ? En face, elle sait très bien que vous mentez. Elle a fait la même chose un peu plus tôt, quand quelqu’un lui a demandé comment ça allait. Mais l’explication, elle saute dessus. La majorité des personnes saute dessus.  C’est plus simple. Sauf que parfois, vous rencontrez une autre personne qui vous pose la même question. Ce sont les mêmes mots, rien n’a changé mis à part que vous sentez peut être un réel intérêt. Que vous sentez que la personne a le temps, qu’elle va savoir écouter. Peut être même que vous arrivez à cette conclusion sans même vous en rendre compte, d’ailleurs. Mais à cet instant précis, ce « ça va » vous semble peser lourd. Très lourd. C’est comme si le poids de tous les mensonges illusoires que vous avez fourni à longueur de journée ne tombe d’un coup sur vos épaules déjà endolories par tous les autres poids que vous portez. Comme si la douleur d’avoir vu tout le monde croire à votre « je vais bien » vous rattrapait d’un seul coup et que le vase débordait. Les yeux de Léon se voilèrent presque instantanément alors qu’il relevait de nouveau la tête vers le bibliothécaire. Il ne sentait pas la force d’établir un nouveau mensonge, de dresser un nouveau mur d’illusion. De toute façon tout le monde voyait bien que cela n’allait pas, il n’était pas stupide. Léon soupira de malaise, les mots buttant toujours sans qu’il n’arrive à leur donner assez de cohérence pour en faire autre chose qu’un charabia sans aucune logique.

__ Tu as des soucis ? continua-t-il à s'enquérir, buttant visiblement contre l'adolescent mutique.

Octave fit un pas vers l'adolescent qui se tendit, ses yeux fuyants toujours se faisant accaparer par l'adulte qui mit toute sa patience à les empêcher de dérober de nouveau. Léon fronça les sourcils devant tant d'insistance mais sa colère sonnait tellement fausse qu'il doutait qu'elle ne puisse faire reculer l'adulte. Se sentait-il acculé et obliger de répondre ? D'une certaine façon, non. Il était toujours temps de tenter un "Oui, ca va. Je suis juste fatigué" et de regarder ce que le bibliothécaire en ferait. Peut-être ferait-il parti de ceux qui se satisfaisaient avec convenance d'une telle réponse. Et alors ... serait-il content de s'être de nouveau subtiliser la question ? Ou bien déçu de voir Holbrey faire comme tous les autres ? Enfin, les autres ... ce n'était pas comme si un foule de personne se bousculait pour s'enquérir de son bien être. La liste avait même sacrément diminué, en grande partie par sa faute même s'il s'était senti poussé par une volonté autre que la sienne à plusieurs reprises. Charles commençait à s'agacer du caractère buté qu'était le sien, Heather et lui n'avaient toujours pas trouvé la force ni le temps de communiquer, il n'avait toujours pas reçu une seule lettre de la part de Donia - mais n'avait pas non plus décroché sa plume pour lui écrire, cela dit. Peut-être s'était-elle lassée d'être la seule à noircir des parchemins. Quant aux autres ... le petit spectacle auquel il s'était adonné lors de la réunion entre Préfets avait fait le tour du château. Jamais l'insigne ne lui avait parut aussi lourde. Jamais il n'avait été la cible d'autant de regards dépréciateurs. Et curieusement, cette fois, il se sentait touché par tant de haine. Peut-être que l'impression d'oppression venait de là. Peut importe où il se trouvait et qui il regardait, il ne se sentait jamais en sécurité. Ni réellement en confiance. Ouvrir la bouche semblait être de plus en plus dangereux. Même les regards devaient se faire fuyants. Sauf que les yeux verts ne lui laissaient aucune issue, aucune façon de se détourner. C'était peut-être ça qu'il était venu rechercher. Les traits de l'adolescent se détendirent imperceptiblement, ses épaules se relâchant doucement alors qu'il prenait conscience qu'il n'était pas obligé de mentir, ni d'inventer quoi que ce soit ici. Il avait déjà confié à Holbrey beaucoup, de son ressentis face à Heather ou Donia jusqu'à son sentiment d'impuissance face aux mangemorts. Il n'avait rien caché, même pas son sale caractère, ni sa morgue, ni sa sensibilité. Alors quoi qu'il ne dise ou n'avoue, il n'avait pas la sensation qu'Holbrey serait déçu ou bien étonné. Etait-ce cela, finalement, la confiance ?

__ Non, ça ne va pas, souffla Léon dans un murmure, les yeux toujours rivés dans ceux d'Octave. Le dire à voix haute ne lui apporta aucun soulagement, si ce n'est peut-être la sensation d'enfin ne pas mentir, ni à soi-même ni à quelqu'un d'autre. Ou peut-être même mieux : d'avoir à répondre à cette question que personne ne lui avait posé depuis un bon bout de temps. Je ne sais pas ce que je fais ici, mais je sais ce que je ne fais pas dans le dortoir. J'étouffe, je crois. Dans la salle commune, il y a Heather à qui je n'ai toujours pas parlé et qui semble m'échapper encore plus. Je sais que c'est ma faute. La voix se brisa, alors qu'il déglutissait avec difficulté, les yeux toujours dans ceux d'Octave. Dans les couloirs, il y a des Préfets qui rodent. Ceux-là même que je me suis mis à dos en intégralité sous l'emprise du Véritasérum de Rowle. Cette même potion qui m'a fait avoué des choses que j'aurais préféré garder pour moi. Il hoquetait presque, à présent. Dans leurs bureaux, il y a des mangemorts. Les Carrow .... Rowle. Je crois que j'ai attiré l'attention des mauvaises personnes ... termina-t-il dans un murmure craintif.

Rowle. Ce vieillard sénile n'allait pas manquer d'interpréter ce qu'il avait dû confier sous l'emprise de la potion de vérité et à cause de cette maudite Rowell. Face aux mangemorts . Pourquoi diable avait-il dit cela ? Ne surtout pas s'engager dans cette guerre n'avait-il pas été sa plus grande ambition depuis le début de l'année ? Sauf que ... sauf que le Véritasérum vous faisait révéler des choses que même vous, vous ne soupçonniez pas, n'est-ce pas ? L'étau sembla se resserrer de nouveau, manquant de lui faire rater une respiration tellement la sensation était désagréable. C'était comme si son ventre se tordait d'appréhension, comme si son esprit s'emplissait de tous les scénarios qu'il n'avait fait que voir se dérouler en boucle devant ses yeux grands ouverts, chacune nuit. Rowle allait-il le surveiller, désormais ?  C'était-il désigné comme résistant alors même qu'il ne faisait parti d'aucun micro-groupuscule pro-Potter ? Le vieux Mangemort venait de rejoindre la tête de liste de ses peurs. Le vert-et-argent inspira avec difficulté avant de secouer doucement la tête, revenant malgré tout retrouver le regard d'Octave qui n'avait cessé de le fixer jusque là. Il n'avait toujours pas vraiment répondu à la question du bibliothécaire sauf que c'était trop compliqué d'exprimer cela à voix haute. Que faisait-il là ? La réponse la plus simple à fournir aurait été que ce qui le poussait à venir dans la bibliothèque, c'était Octave. Sauf que ce drôle de sentiment, ce drôle de besoin de venir de nouveau se confier à l'adulte était bien trop difficile à appréhender et à comprendre qu'il doutait de réussir à convenablement l'exprimer à haute voix. Par un chemin détourné, c'était mieux. J'ai des problèmes, et je suis venu chercher la solution ici était peut-être la meilleure réponse qu'il aurait pu fournir. Ou bien suis-je venu chercher du réconfort ? J'en sais rien. Soudain, quelque chose lui noua le ventre. Quelque chose qu'il avait sous les yeux depuis de longues minutes, auquel il s'était intéressé et qu'il avait même sondé avec avidité et une pointe de douleur partagée. Octave n'avait pas l'air d'en mener bien large non plus. Et peut-être que lui ne voyait aucun réconfort à partager ce trouble avec un adolescent de dix-sept ans.

__ Je tombe mal, n'est-ce-pas ? demanda-t-il en désignant la porte des yeux sans oser avouer qu'il avait saisi bien plus que la dernière phrase lancée par la jeune femme blonde lorsqu'elle était sortie du bureau du bibliothécaire. La voix mourût dans une pointe d'appréhension. Celle de se voir se faire congédier alors même qu'il avait mis tant de temps à oser revenir. C'est juste que ... je ne savais pas où aller. Ni qui aller voir.

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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Mer 6 Juin 2018 - 15:33

Lui, pour qui soigneusement entretenir ses secrets était comme une seconde nature, ne s’émut pas d’un seul nerf lorsqu’un témoin surprit l’un de ses plus douloureux et charnel péché qu’eut jusqu’alors abrité ce château. Preuve en était de l’anéantissement absolument catégorique et sans retour de leur relation, si même son instinct se refusait en premier lieu à protéger une intimité si durement acquise et maintenant si facilement cédée. Facile… ce fut prompt en tout cas, comme tout ce qui se vouait à la destruction. Trouver le courage pour lâcher prise était un exercice laborieux, tandis que se délester d’un poids ne prenait qu’un instant, cruel parce que trop court. Non, l’impulsion spontanée du bibliothécaire s’était précipitée dans la dissimulation de ses propres sentiments, protégeant, non pas tant l’éclat de sa rupture que son humeur chancelante et singulièrement fragile, dont il refusait de manifester la gloire morose aussi obscènement. Si leur intimité n’existait plus, la sienne en revanche quémandait une caressante précaution, mais surtout la protection d’yeux indiscrets, ce qu’il fit presque adroitement jusqu’à se rendre compte qu’il s’agissait de celui qui avait déjà perçu que l’on pouvait enfoncer dans sa chair un couteau jusqu’à sa garde. En tout cas, n’en avait-il pas véritablement éprouvé le besoin, ou ne s’en était-il pas parfaitement senti capable. Cette relation perdue, il ne voyait guère le besoin de protéger quelque chose dont le seul danger était sa propre existence. Si le père Rowle voulait le détester, il n’avait pas besoin de sa fille pour légitimer son sentiment et allait trouver remplacement bien vite. Octave n’était certes pas enclin à propager l’écho dans tous les coins que la parfaite sang-pur avait entretenu une liaison avec le plus imparfait des bibliothécaires, mais il savait que Léon n’allait pas en faire grand-chose, de cette exclusivité. Peut-être allait-il profiter un jour de cet instant dans un élan de vengeance, mais aurait été bien plus périlleuse une insinuation à sa faiblesse de caractère et son sentimentalisme, qu’à son affaire sommairement banale avec une collègue de travail. Les paysans qui couchaient avec les princesses, c’était une histoire qui ne s’inventait pas et même son Mangemort de père allait s’en contenter, pour peu qu’il n’y ait pas d’amour, ou qu’il fut révolu - ce qui était le cas. Sa propre mère s’était très bien accommodée de la mort de Jane au final, tentant quelques termes élogieux à son égard pour adoucir le cœur pétrifié de son fils, sans succès, car elle faisait mine de pleurer une morte qu’elle n’avait jamais chéri en temps de vie. Non, Léon avait bien pire à découvrir et des menaces bien plus pénibles à lui imposer qu’une archaïque maîtresse l’ayant congédié avec dédain.

La tête lourde et les épaules basses de l’Apollon avaient bien d’autres choses à souffrir de toute façon, que les tribulations d’un bibliothécaire dont il savait si peu que porter un peu de son fardeau par curiosité paraissait mal envisageable. Il se courbait, le jouvenceau, tel un Amour sur le corps sans vie de sa Psychée, juste avant qu’il ne l’eut vivifiée par un baiser, lorsque le désespoir était encore maître. Qu’il fût étrange et surréaliste de voir un beau corps si bien choyé par la nature se faire emporter par le décharnement précoce, alors que des muscles par encore consumés perçaient une peau lâche et fatiguée avec la même saille que des os. Dédaigneux de toute conversation, les joues ombragées, le teint livide et ses sept cercles de l’Enfer autour des yeux. L’éclat nuageux ne promettait aucun orage, seulement l’étincelle double de deux larmes engourdies et pénibles. Il tendait le manteau sans volonté et comme un bien précieux, dont il ne désirait pas se défaire, son absence dénudant traitement le ventre mou et le privant d’une excuse convenable. Maintenant ses mains étaient vides et il se retrouvait telle une justice sans sa balance, dépouillé et vaguement hors de propos. Son agonie, celle-là même qui rabaissait les paupières aux longs cils et retranchait l’ombre d’yeux tristes derrière une dense pudeur, n’avait rien d’une fatigue physique, mais celle, aussi mystérieuse que délicate, de l’esprit. Octave connaissait bien ce front penché qui, du haut de sa taille, ne cachait que de façon bien insatisfaisante pour la pudeur un visage conquis. C'était la honte. La gêne détournait maladroitement son regard dans la contemplation du vide, mais cet élan courbé du corps trahissait une honte de sa propre tristesse. Contempler sa misérable existence dans l’absolue solitude nourrissait déjà bien les mauvais sentiments, mais se présenter aux yeux de celui qui pouvait vous juger exacerbait prodigieusement la flétrissure. La légitimité de sa propre souffrance soudain se dérobait, autant dans son existence simple que dans la manifestation qu’elle pouvait avoir en ce monde. La lenteur avec laquelle Léon avait répondu, malgré la présence salvatrice du manteau entre ses bras, dénonça le prétexte qui n’avait pas voulu être ce qu’il était, préférant se dissimuler derrière une banale et courtoise attention. Mais la nuit était la Mère des secrets et Léon avait pour l’heure l’apparence de l’anonyme quémandant la confession aveugle. Cependant, même ici, à l’abri de la lumière et de la foule, des regards indiscrets et des questions inutiles d’une sollicitude superficielle, l’adolescent persistait dans sa retenue hésitante. D’abord la peur, puis dans la solitude, la honte de soi. A quel point de non-retour Léon s’était-il réduit pour se présenter ici avec pour seule excuse, un vieux manteau ?

Pourtant il s’agissait bien de son jardin, de sa honte et de son secret, qu’Octave observa silencieusement de loin sans s’y aventurer. Si la dernière fois Léon l’avait rendu coupable de tous ses maux, obligeant l’inlassable bibliothécaire à se défendre, ce soir il n’y avait qu’une incertitude muette qui pouvait préférer l’oubli. Quand bien même cet abandon n’aurait en rien été bénéfique, c’était un choix contre lequel Octave ne pouvait pas se permettre d’aller. L’insolence avait mérité son prix en effronterie et maintenant la réserve timide réclamait son droit à l’estime. Droit qui pouvait se traduire comme de l’indifférence après la fougue, mais ce soir, il n’avait pas vraiment la force de lutter contre l’indicible, sentant que ses élans contrôlés allaient bien vite se faire remplacer par la frustration et la colère qui, profondément, l’habitaient. C’était une tapisserie qui jetait son glas morose sur tout ce qui pouvait la faire grandir, corrompant facilement et fallacieusement toute bonne intention. Et même si la tentation était grande de trouver une potentielle excuse à son manque de retenue, Octave n’avait aucune envie d’être cette personne-là, qui profitait du premier venu pour déverser une bile qui ne lui était pas due. Qu’il aurait été simple de se frustrer contre ce silence tâtonnant et timide, d’exalter sa propre haine pour exhorter Léon à la parole précipitée… Mais tous deux méritaient bien mieux que cet opportunisme, alors Octave demeura résolument prudent, dissociant la présence de l’étudiant des ressentiments qu’il cultivait contre une autre, mais surtout contre soi. Si elle avait bien eu raison sur un point, c’était qu’il ne l’aimait plus. Plus. L’avait-il un jour aimée ? L’idée d’un mensonge perpétré sur leurs deux vies par son inconscience l’anéantissait. Quelle que fut la raison de son éloignement, Cassidy n’avait pas eu à subir pareille fausseté. Mais il était trop tard maintenant et Octave pouvait seulement se consoler de ne pas avoir eu le temps de la torturer davantage.

Il n’eut d’autre choix que de rester immobile, attendant que l’adolescent veuille bien prendre une décision, le bravant par le geste et l’allure au courage, se persuadant que Léon finirait par se ressaisir ou au contraire, s’effondrer. Il paraissait à vif, blessé et endolori par l’existence-même comme si ses nerfs et son sang étaient dénudés, souffrant de la moindre brise. Déjà la dernière fois, Octave s’était douté d’une semblable hypersensibilité, à maintes reprises prouvée par une grossière et effervescente audace, mais aujourd’hui l’adversaire n’était plus un inconnu et y avait-il peut-être du plaisir à venir ici avec la certitude que quel que fut le mensonge ou l’illusion, elle finirait invariablement par se faire confondre. Puis Octave n’était pas dupe : les préfets n’avaient pas une réputation facile à tenir. Ce n’était pas le type de popularité que l’on pouvait envier lorsqu’il y avait un doute sur les intentions. Quand bien même Léon se serait refusé à jouer un quelconque rôle, sa place-même glissait le doute, comme les privilèges innés avaient pris le pas sur l’appréciation personnelle et impartiale de la bourgeoisie française. Dame guillotine en avait coupé des têtes, lorsque le peuple avait décidé d’éradiquer tous ceux qui touchaient de près ou de loin à l’ombre du monarque. Il n’y avait pas de gloire, que de la crainte et du dédain sans une once de respect. Léon pouvait toujours tenter de transformer cette responsabilité si ce n’était en fierté, au moins en quelque chose qui ne blesserai ni son honneur, ni sa dignité, mais il n’avait pour l’heure eu que bien peu de temps pour y songer et la tâche restait encore bien lourde. L’adolescent lutta encore un peu contre sa propre réserve, hésitant sur ses faiblesses ou la confiance qu’il voulait bien accorder au bibliothécaire, puis finalement, dans un étouffement, il se fissura sans bruits ni éclats. Sa voix terne atteignit Octave avec un toucher de feuille morte.

« Non, ça ne va pas. »

Sans se dérober au regard de l’étudiant, soudain insistant et pesant le poids de son lourd propos, le bibliothécaire changea de position, s’ancrant mieux dans le sol, comme prêt à en accepter davantage. La dernière fois, ils s’étaient accordés à trancher les nombreuses têtes du monstre, démêlant le fil d’une vie jusqu’à le réduire à son plus franc apparat, forçant Léon à revenir la poitrine lourde et le cœur trempé avec la certitude que la compréhension n’allégeait en rien les sentiments. Parfois, elle les rendait même plus poignants. Mais au moins il ne semblait plus souffrir de l’égarement où son esprit souffrait d’yeux qui ne percevaient pas l’horizon. Maintenant, il n’y avait plus que le constat terne d’une réalité sans aucune joie, que des contraintes et l’oppression, partout. Octave observa la tête de pénitent, les sourcils arqués en tendre console de harpe et cette voix qui s’étouffait, mourait d’un morcèlement imposé par l’angoisse. Etait étrange la façon dont les sentiments, substance purement fictive, se traduisaient en douleur constante dans tout le corps, à la façon d’une maladie. Il y avait bien des émois dont l’excès pouvait paralyser, rendre inapte à quoi que ce fut, jusqu’à prendre par la main et, comme toute maladie que l’on ne parvenait pas à guérir, mener à la mort. Un esprit qui se suicidait, n’était-ce pas semblable à un point au corps qui se dégrade à force de souffrir ? La démesure vous faisait payer son existence prolongée et improbable dans un monde qui aimait l’équilibre. C’était peut-être une analogie mal adaptée, mais Octave croyait foncièrement qu’il ne pouvait pas exister une force qui ne sache trouver son opposition égale et comme au théâtre, il y avait toujours, pour exacerber la vertu, un Diable pour faire face au Dieu. Le Lord de Ténèbres n’était pas éternel, tout comme cette infinie tristesse.

Lorsque Léon parla du vieux, de ce même vieux qui avait engendré la fille qu’il avait désiré, Octave baissa les yeux en passant une langue nerveuse sur ses lèvres et esquissa un sourire quelque peu crispé, faux dans son intention mais suffisamment amusé. C’était ironique, mais son épaule lui fit brièvement mal, un peu comme les jours d’orage, lorsque l’atmosphère se faisait pesante. Suite à sa chute, on lui avait guéri sa fracture en ce qu’il lui avait fallu de temps pour boire la potion, mais la première imperfection de la fissure originelle demeurait indemne, se rappelant à lui comme un fantôme. Il était trop fier pour s’avouer vaincu devant un tel personnage et encore moins sous de pareilles bassesses ; il se savait plus résistant que ça et cette douleur n’était que le rappel du prix à payer pour son orgueil. Mais Léon n’avait pas eu ce motif, ni cette ambition. Cependant, le Rowle se vengeait par possessivité, tandis que l’école était un terrain d’assouvissement facile. Pour lui, l’amant de sa fille était une affaire personnelle. Poudlard rentrait dans l’ordre des choses. Sachant que son rictus pouvait être mal interprété, Octave garda la tête basse comme quelqu’un qui se réjouissait de quelque chose lui étant propre. Léon avait peut-être réveillé l’intérêt, mais son cas n’était pas irréversible pour l’instant. Pour quelqu’un qui avait honte de sa seule présence chétive et muette, l’étudiant avait dû regretter cette session imposée de vérités désordonnées, soustraites par la violence. Son jeune âge au moins l’avait préservé des secrets funestes et nuisibles, lui laissant des aveux pénibles mais banaux. Rowle s’en était très probablement contenté, lui qui vivait principalement à travers le pouvoir exercé. Octave compatissait, mais ne pouvait se défaire d’un sentiment fataliste de soulagement… Après tout, Cassidy l’avait quitté et il était libre de ne plus avoir peur car ni pour l’un, ni pour l’autre, les menaces du mangemort ne représentaient plus un argument.

« Je tombe mal, n’est-ce-pas ? »

Relevant le voile brumeux de la pensée, il suivit le regard perdu de l’étudiant sans comprendre tout de suite de quoi il s’agissait, comme un âne que l’on conduirait à sa mangeoire. Voyant la porte, un claquement lui revint, accompagné d’un éventail doré de rayons solaires. Il eut envie de rire, mais sût que possiblement, la nervosité s’en retrouverait décuplée et aboutirait à une faible hystérie peu maîtrisée. Or, il ne pouvait et ne voulait pas se le permettre. Octave savait que ces instants de confusion ne duraient pas et se résorbaient comme une poignée de sable si on la serrait suffisamment. Il fallait donc se reprendre avant de chuter. S’adonner au désespoir, même fugace, n’était pas un luxe dont il désirait profiter. Il se connaissait, une culpabilité en suivre une autre, une idée bouleverserait la précédente et il ne parviendrait pas à sortir de cette succession infinie d’effondrements. Mais la tentation était proche, à tel point que ce sentiment de maîtrise était sur le point de se rompre sans autre raison qu’un vigoureux débordement interne, menaçant de le projeter à terre convulsé de sanglots pour déverser des rivières de larmes sur sa vie plus que misérable, s’avouant à moitié qu’il ne s’agissait pas tant de sa vie que de lui-même. Il n’en voulait pas, de ces intarissables ondes. Puis, il avait parfaitement conscience aussi que ces brusques mugissements, secouant le corps et empêchant l’air de pénétrer dans ses narines, n’étaient que les supplices que son amour-propre et son égocentrisme lui laissaient entrevoir en de rares moments d’abandon toujours fatalement tardifs, lorsque tout était déjà perdu.

« C'est juste que ... je ne savais pas où aller. »
Octave tourna finalement vers l’étudiant un visage doucement mélancolique, nimbé de cette poésie que l’on savait trouver dans la tristesse. Un sourire paisible pourtant ornait résolument ses lèvres et seules ses paupières lourdes évoquaient plus qu’elles ne traduisaient un sort pénible.
« Mais si, tu sais. » Dit-il avec un velouté dans la voix qui allait aux mystérieux artistes. Il resta ainsi quelques instants, un halo de douceur parant ses traits, puis s’exclama soudain avec empressement et une certitude enjouée : « Okay, on y va ! »

Sans ménagement, il fourra le manteau tardivement rendu dans les mains de l’étudiant et l’enjoignit d’un mouvement impatient des bras de s’habiller, puis disparut dans ses propres appartements. Un instant plus, il revenait ! lui-même vêtu d’un manteau Chesterfield en laine et cachemire noire, les boutons encore défaits et le col relevé comme s’il eut subi une bourrasque violente. Il prit néanmoins le temps de s’arrêter, saisit sa baguette et intima aux manches trop courtes de l’étudiant à cacher convenablement le blanc de ses poignets, faisant subir un traitement proportionnel aux pans du manteau. La dernière fois, ce ne fut que pour un seul chemin, une seule chaleur, mais quitte à le porter une deuxième fois, autant le faire comme-il-faut. Puis, il n’allait pas subir à ses côtés quelqu’un de gauchement habillé. Ses yeux vifs toisèrent Léon des pieds jusqu’à la tête, s’en contentèrent avec une satisfaction frivole et il hocha de la tête en signe d’approbation accompagné d’un claquement de langue. Adressant un regard tentateur à l’étudiant tel le couturier ayant fini une œuvre magistrale qu’il n’était pas, Octave ordonna :

« Je fuis et tu me suis. »

Un sourire étincelant plus tard et il s’élançait déjà en voilier noir poussé par le vent de son désir vers la porte de la bibliothèque. Pour rajouter de l’empressement à l’élan donné, les bougies s’éteignaient sur son passage, menaçant d’abandonner l’étudiant aux tristes ténèbres s’il hésitait et ne pressait pas le pas. Sans regarder par-dessus son épaule, Octave s’évada de son antre sans un bruit ; la porte se referma dans son dos et se verrouilla sous un mouvement souple de poignet. Dans le couloir vide, il prit de la vitesse jusqu’à rendre les battements de son cœur dignes d’un métronome et son souffle soutenu. Tenir le rythme, ne surtout pas courir pour ne pas donner un élan inutile aux émotions, mais garder ce pas de course constant qui ne donnait aucun repos à la pensée et drainait toute l’énergie nécessaire à la sensibilité vers les jambes. Il n’avait pas vraiment besoin d’un tel exercice, la conscience même de son but l’angoissait en fait davantage, mais Léon allait quant à lui être gracieusement beaucoup trop dans l’empressement pour se laisser submerger. Alors, Octave s’assura de toujours le distancier un peu pour lui donner un but à pourchasser, longeant adroitement les murs et se dissimulant silencieusement dans les ombres pour demeurer aveugle aux témoins éventuels, mais il n’en fut aucun. La connaissance de la destination lui prêtait l’énergie et l’assurance du mouvement, tandis que Léon allait inévitablement ramper derrière, un brin effrayé, mais fidèlement attaché à son guide, trop engagé dans le mouvement pour penser à s’arrêter et pas assez volontaire pour refuser par principe. Octave avait de toute façon ressenti le besoin de se dépenser et cette brusquerie mystérieuse avait au moins le mérite de parasiter la pensée avec des questions bien plus immédiates que celles que Léon ruminait depuis longtemps. L’alerte allait remettre les choses en perspective pendant au moins un temps, soulageant les ressassements qui accaparaient un esprit gardé immobile. Néanmoins, pour ne pas perdre son étudiant pour des soupçons d’inconscience, Octave veilla à la prudence dans sa rapidité, inspectant les couloirs à chaque croisement, tendant l’oreille pour débusquer les bruits de pas tout en faisant velours les siens, et gardant sur son visage la marque de la préoccupation tendue. Le chemin précaire qui les menait vers l’extérieur après le couvre-feu empêchait la conversation : lacune qu’Octave gardait soigneusement riche en rebondissements instinctifs qu’éveillaient les craquements et sifflements du château. En pure théorie, ils n’avaient pas eu besoin de se cacher de la sorte, la présence du bibliothécaire et une excuse toute trouvée auraient garantis à Léon un voyage facile et tranquille, mais ainsi était l’adage du spectacle qui demandait à exciter l’imaginaire avec un rien. Et pas de toute que dans sa situation précaire, l’étudiant n’allait pas se rendre compte qu’il était inutile de fuir aussi vite. De plus, cette alerte exaltait le sentiment de délivrance proche.

Lorsque ce fut au tour des grandes portes de se refermer sans bruit, Octave adressa un fugace sourire à l’étudiant, traduisant une fois de plus son assurance dans ce qu’il faisait. Puis, il se laissa trottiner sur la pente richement herbée du parc, les mains dans les poches et le dos droit, en direction de la barrière la plus proche les empêchant de transplaner. Ici, il valait cependant mieux être véritablement plus rapide avec les détraqueurs qui rodaient et Octave maintint sa course sans fléchir, veillant néanmoins à toujours entendre les bruits de pas d’un Léon probablement de plus en plus dubitatif dans son dos. Par chance, et parce qu’ils avaient dévalé le verger ouvert à vitesse respectable et rapide, ils n’eurent pas le temps de sentir le froid méphitique des détraqueurs les transir. Une fois parvenu à la lisière de la forêt, le bibliothécaire laissa son élan se tarir doucement, se remettant à marcher d’un pas néanmoins encore plus vigoureux qu’au château, passablement échaudé et enthousiasmé. Peu de gens aimaient à quitter le château en usant de la forêt interdite, mais cette voie-là avait en cet instant un bon nombre d’avantages. De l’autre côté du château, le territoire protégé s’étendait bien plus vastement pour recouvrir une bonne partie de la pleine, du terrain de Quidditch et du lac. Les détraqueurs se regroupaient bien plus intensément dans la direction de Pré-au-Lard et bien que ce fût la première option de vitesse, sa popularité renvoyait Octave au second chemin. Fort heureusement, le chemin en question était relativement dégagé, mais les arbres étroits et leur cime à la large coupe couvraient si bien le sol que les détraqueurs s’y aventuraient bien moins. Quand bien même il n’avait pas grand-chose à commenter concernant les préoccupations de Léon pour le moment, maintenant que la vigueur avait agréablement dissipé sa fougue, il sentit devoir néanmoins le rassurer sur son indiscrétion et tandis qu’ils se rapprochaient de ce qu’il savait être la limite du territoire, Octave commenta par-dessus son épaule :

« Tu n’es pas mal tombé. Tu es en fait tombé juste à la fin, avec le rideau. Et après le spectacle il vaut toujours mieux avoir quelqu’un avec qui applaudir, n’est-ce pas ? »

Octave se retourna en posant la question et s’arrêta faisant face à l’étudiant, une expression entendue sur le visage. Il n’y avait eu aucun malaise bien parce qu’il s’était agi de Léon, quelqu’un qu’il commençait à connaître sans trop s’en méfier. Les hasards existaient et même s’il était resté pour écouter, la gêne et l’embarras qui s’en étaient suivis laissaient à supposer davantage une curiosité mal maîtrisée qu’une mauvaise intention volontaire. Octave sourit légèrement, pencha la tête sur le côté dans la contemplation passive, peu enclin à une quelconque rancune dans ces cas de figure. Oui, il valait mieux avoir quelqu’un qui regarder après la tempête, tant qu’il ne fut pas un ennemi et devant qui le silence pouvait s’avérer confortant. Léon lui avait permis de ne pas s’oublier en soi, de ne pas se laisser chuter à l’intérieur du puits béant qu’avaient transpercé dans sa poitrine les derniers mots lancés par Cassidy. Certains lui auraient suggéré de se laisser découdre, subir sans retenue le déluge et espérer un renouveau sous les cendres, mais Octave n’en voulait pas. Il serait sorti de toute façon à la recherche d’une compagnie superficielle, lui permettant de s’absorber dans les convenances et les faux-semblants le temps de prendre le recul nécessaire pour ne pas transformer en drame inutile ce qui était de toute façon terminé. Il se retenait, mais sans regrets ni pression, pour soi-même et non pour préserver la pudeur de l’adolescent. Si tenue il y avait, elle n’avait donc rien de déplaisant et était davantage due à son caractère qu’à la présence de Léon. Faisant un pas, Octave saisit son fidèle poursuiveur par la manche et, sous les lueurs d’une lune perçant péniblement à travers les branches de sapin, ils transplanèrent.

Les clapotis ne leur parvinrent pas tout de suite aux oreilles, mais l’odeur de chlore leur brûla néanmoins les narines sans discernement et dans l’immédiat. En second lieu vint la chaleur, étouffante par rapport au froid subi l’instant d’avant, et la brusquerie de ce changement électrisa la peau, l’irradiant d’une douleur agréable. La lumière était tamisée, d’un beau dégradé bleuté qui dansait en lueurs chatoyantes et vives sur toutes les surfaces de la grande salle, leur source ondoyante projetée par les lampes du bassin. La réverbération de l’eau azurée hypnotisaient toujours autant par la valse pommelée des éclats scintillants et Octave leva les yeux au plafond avec le sentiment d’être un poisson au fond de l’océan, en train de contempler la cale d’un bateau. La mer lui manquait. Il fit quelques pas en direction de l’infiniment longue piscine en retirant son manteau, qu’il déposa avec une négligence étudiée sur un banc de plastique blanc. Il leur avait fait gagner du temps, transplanant directement dans la piscine du comté voisin, qui avait jadis connu un temps de gloire en accueillant les entrainements de l’équipe olympique, ce qui lui avait valu quelques respectables infrastructures – démodées depuis. Il aurait pu agrémenter l’aventure par une leçon de crochetage moldue de la serrure facile de la porte d’entrée avec une carte de crédit – qu’il maîtrisait hélas mal -, mais l’étape était véritablement inutile. Défaisant paresseusement ses boutons de manchette, Octave balaya l’étendue quasiment immobile de la surface tantôt turquin, tantôt pervenche de l’eau, humant une généreuse goulée de cet air agréablement acide. Le silence était troublé par le bruissement régulier de l’évacuation constante d’eau et le bibliothécaire s’en retrouva immédiatement apaisé. S’évader à la piscine seul en période de chagrin était s’assurer au moins une pseudo tentative de noyade, mais puisque Léon était là…

« Tu sais pourquoi j’aime les piscines ? » Demanda-t-il en retirant ses chaussures sans se pencher, comme un enfant impatient, mais sans la hâte qui allait avec. « C’est mieux de se baigner à la mer de toute façon, mais la mer, l’océan, c’est la surpuissante et implacable nature, immense et insaisissable ! Si t’es pas en état, tu finis vite par te faire oppresser et te sentir désagréablement petit. Mais une piscine… » Octave s’approcha de l’étudiant et lui tira le manteau d’un doigt crochu, qu’il débarrassa encore plus négligemment sur le dossier d’une chaise pliable. Passant un bras taquin autour des larges et hautes épaules, il guida lentement Léon vers le bord de l’eau, désireux d’illustrer son propos de plus près. Gardant sa main lovée sur la rondelette épaule du jouvenceau dans une semi-étreinte doucereuse, il continua son récit : « Une piscine, il n’y a aucun mystère ni profondeur, de la clarté partout, seulement l’eau qui t’enlace et te soutient comme une Mère. Elle te rend sourd et aveugle et sans forces, mais pour ne pas te noyer, il faut arrêter de lutter et se laisser faire. »

Sur ces mots, il exerça une légère mais décisive pression dans le dos de l’étudiant, traitre comme un Diable, et ne lui laissant aucune chance de se raccrocher, l’envoya entre les bras de Poséidon. Il était temps que l’enfant goûte à la joie silencieuse et complète de s’allonger sur le flot pour souffler son mal et ne plus sentir le poids de son propre corps. S’il l’avait bien écouté, il connaîtrait bientôt la béate gratitude de l’apesanteur, qui, incapable de libérer le cœur, en soulageait la souffrance par un abandon salutaire.

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rita phunk
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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Ven 8 Juin 2018 - 1:05



La solitude peut être un bien précieux pour qui sait la cultiver et l'apprécier, du moment qu'elle est désirée ou savamment recherchée. Mais ce sentiment d'abandon auquel le coeur de l'adolescent se sentait obligé de faire face, cette impression sournoise et insidieuse qu'il y avait pas grand monde, voir personne dans ce château, à qui il pouvait confier sa peine jusqu'à ce que même l'expression à voix haute de ses problèmes ne vienne tarir le flots de ressentiments, cette solitude là, était profondément désagréable. Pire, le préfet des vert-et-argent sentait presque ses terminaisons nerveuses s'agiter douloureusement, comme mises à mal par ce flot d'émotion qui enflait, comprimait, oppressait tout sur son passage. Il ne ressentait aucun apaisement dans ses réflexions solitaires où il se trouvait bien incapable d'amener seul des solutions. Et le discours plaintif qui tournait en boucle dans son esprit ne semblait souffrir d'aucune opposition, se gorgeant d'un peu plus de dramatique à mesure qu'il se répétait la même rengaine. Il y avait probablement de l'absurde dans ses craintes, de l'insensé dans ses peurs mais il se sentait aveuglé par sa propre mélancolie et aurait bien aimé avoir une oreille à laquelle se confier, un esprit critique contre lequel la lame de sa culpabilité pourrait s'effriter. Parce que prendre le temps de formuler à voix haute une pensée et une douleur qui n'était parfois que fugacement et trop intensément ressenties, faire cet effort de mettre en mots et en phrases toute cette peine contribuait parfois à en pointer les manquements et les failles. Mais sans autre personne que sa propre âme, le combat paraissait sans fin. A la manière d'une piste d'athlétisme en forme de boucle sur laquelle il courrait jusqu'à l'épuisement sans jamais en atteindre une ligne d'arrivée, remarquant qu'il foulait un sol déjà maintes fois parcouru, sans comprendre que les empreintes de pas dans lesquelles il glissait ses propres pieds étaient en fait les siennes. Cette semaine n'avait été qu'un perpétuel recommencement, la fatigue s'accumulant autour de ses yeux étant la seule véritable marque du temps qui avait passé. C'était ça, qu'il avait voulu dire à Octave en formulant sa complainte contre la solitude. Qu'il ne savait pas quoi faire pour enrayer la machine, pour que le disque ne s'arrête de tourner en boucle sur la même chanson. Il fallait que la mélodie change, parce que celle-ci finissait par ressembler à une symphonie jouée en faisant crisser des ongles sur un tableau de craie. C'était insupportable.

__ Mais si, tu sais, rétorqua le bibliothécaire avec une douceur bienveillante qui toucha l'adolescent perdu dans son propre désarroi.

Un pâle sourire animait les traits de l'homme, de ces sourires fatigués que l'on réservait à un être apprécié à la fin d'une rude journée. Pas de ces sourires contagieux et emplis de joies, mais de ceux qui demandaient peut-être plus d'efforts car ils ne voulaient pas transfigurer une réalité. Octave ne semblait avoir aucune raison de sourire après la scène à laquelle Léon venait d'assister et cela n'était pas non plus un mensonge. Non, c'était une marque d'attention très honnête. C'était un sourire qui accusait la fragilité de l'instant, la précarité de leur deux situations mais qui voulait insuffler à l'autre la sensation qu'il était enfin arrivé au bon endroit. Léon aurait aimé ouvrir la bouche pour le remercier mais la marque d'attention, si elle avait insufflé un peu d'air dans les poumons contrariés par tant d'angoisse, n’était pas encore en mesure de lui permettre de parler de nouveau. C'était un équilibre encore fragile, à la frontière entre l'envie encore tenace de vite partir avant que la digue de ses émotions ne lâche et ne se déverse et celle de rester pour voir si l'adulte encaisserait les ravages que les pensées adolescentes s'évertuaient à transformer en flots dévastateurs. La précarité de la situation ne lui permettait rien d'autre que le silence, même si la certitude d'avoir fait le bon choix en venant chercher de l'air là où il aurait, il y a encore quelque semaine, penser mourir asphyxié sous la colère et le ressentiment. C'était étrange, la manière dont une personne pouvait finalement se révéler être bienveillante et digne de confiance alors même que vous ne l'auriez jamais imaginé. Peut-être aurait-il donc dû acquiescer ? Signifier à Octave que oui, il avait su venir jusqu'ici et que cette confiance là, même s'il ne savait pas encore se l'expliquer, l'avait convaincu jusqu'à l'absurde, peut-être, qu'il respirerait mieux ici ? Cela aurait peut-être été plus juste, sauf qu'il se sentait complètement aphone et doutait que ses cordes vocales, oppressées dans sa gorge serrée par l'émotion, ne souhaitait faire un effort pour qu'il ne tienne une conversation. Sa tirade lui avait déjà beaucoup coûté, comme cet appel à l'aide. Parce que cela en était un et Léon le savait. Octave allait-il l'attraper au vol ou bien le laisser rejoindre le ciel, comme la multitude de tous ses ballons de détresses que des centaines d'individus laissaient s'envoler mais dont personne n'osait rattraper la ficelle ? Il n'était pas venu rendre un manteau. C'était le manteau, l'excuse. Le prétexte. Le ballon. Que chacun choisisse le mot qu'il conviendrait, c'était la même idée. Il voulait mieux respirer.

__ Okay, on y va, sembla conclure l'adulte en l'observant.

L'adolescent attrapa le manteau que le bibliothécaire lui jeta presque dans les mains tout en le regardant disparaître dans son bureau. Pourquoi acquiesçait-t-il en formulant son accord à voix haute, comme s'il avait demandé à aller quelque part ? Le jeune homme s'accorda quelques secondes de réflexion alors que l'idée lui tirait un sourire totalement intériorisé et qui ne transparu aucunement sur son visage. Si. Il avait demandé à fuire, peut-être pas à voix haute mais chacune de ces cellules, depuis le début de la journée, l'exhortait à trouver une issue. Il lui avait fallu du courage pour venir la trouver au milieu des étagères emplis de manuscrits, mais il fallait croire qu'il était lui même un livre ouvert dans lequel Octave avait su lire si bien le chapitre en cours de son existence. Celui sur lequel il était inscrit, visiblement en lettres capitales, qu'il avait encore une fois envie de quitter le château. Qu'Octave accède si vite à ce besoin viscéral de fuite, de nouvelle bulle, fut presque un soulagement pour l'adolescent redevenu mutique. Il enfila le manteau avec des gestes maladroits, tirant de nouveau sur les manches mais le vêtement était toujours aussi petit. L'avoir gardé dans sa propre armoire durant presque une semaine ne l'avait pas ajusté à sa taille, lui qui dominait l'adulte de presque une bonne tête même si, courbé sous le poids de sa conscience, il avait l'impression de mesurer beaucoup moins qu'Holbrey. Ce dernier sortait d'ailleurs, encore dans un nouvel apparat que l'adolescent de plus en plus observateur n'était pas certain d'avoir déjà vu. L'homme le toisa des pieds à la tête comme l'on inspectait une marchandise avant d'en prendre possession - examen attentif dont il se serait vexé il y avait de cela une semaine, mais qui ne le gêna même pas ce soir là - avant de corriger d'un geste habile du poignet l'ajustement du manteau. Les manches prirent quelques centimètres et le jeune homme cru sentir le tissu s'ajuster en longueur et au niveau de ses épaules. Il se moquait bien de l'apparence qu'il pouvait avoir mais ce n'était visiblement pas le cas de son interlocuteur dont la moue prit une nuance satisfaite lorsque son oeuvre fut accomplie. Toujours cette grande importance concernant le paraître, que Léon avait déjà crû saisir chez le bibliothécaire et que ce dernier ne cessait de confirmer par ses gestes et attention. Mais il ne se moquait plus de cette attitude dans le contrôle, tant il avait pu apercevoir - à présent à plusieurs reprise - l'Octave passablement échevelé qui se cachait sous ce masque si bien contrôlé. Et parce que, d'une manière bien étrange et pas très compréhensible, il prit également cela comme une petite marque d'affection à son encontre. Ce n'était pas grand chose, mais c'était dans les petits gestes quotidiens que l'on apercevait parfois les plus grandes marques d'intérêt. Il n'y avait pas besoin de grands discours, de grands actes, juste quelques petits instants, de ceux que l'on pouvait compter sur les doigts de la main mais qui réchauffaient instantanément le coeur. Une incitation à faire attention à soi, une injonction à avaler un morceau, une veste tendue à celui qui frissonne. Où un habit ajusté à la bonne taille. Non, ce n'était pas grande chose. Et Octave le justifiait probablement autrement. Mais la marque d'attention tira un léger sourire à l'adolescent au visage figé, alors même que les traits de l'adulte se gorgeait d'une malice que Léon n'était pas sûr de comprendre.

__ Je fuis et tu me suis, proposa-t-il sur un ton qui ne supposait presque aucune contradiction. Et de toute façon, Léon n'en avait aucune à opposer.

Cela ressemblait à une tentation. Et le principe des tentations n'était-il pas de courir après ? La fuite dont Octave proposait de prendre la tête ressemblait à s'y méprendre à sa porte de sortie et c'était exactement ce que l'adolescent était venu chercher, n'est-ce-pas ? Alors lorsque qu'il s'élança dans un pas précipité pour sortir de la bibliothèque, Léon se lança à sa poursuite avec cette sorte d'urgence que provoquait la peur de voir une solution se dérober alors même qu'elle venait de se dessiner dans son esprit. Il ne voulait pas d'une ébauche esquissée, aussi accéléra-t-il le pas pour se maintenir dans l'ombre du bibliothécaire qui s'appliquait à raser les murs, précautionneux de ne pas attirer de mauvaise rencontre. Léon lui collait au basque en tâchant de se faire le moins du monde distancé, presque essoufflé par cette course qui lui demandait un effort alors même qu'il se sentait toujours aussi oppressé. Ses poumons semblaient râler de ce que l'angoisse leur grignotait comme capacité à s'étendre, comblant avec difficulté l'augmentation de sa cadence respiratoire. Mais le jeune homme n'avait aucune envie de se laisser distancer, aussi ne lâchait-il pas des yeux le dos de l'homme, prenant garde à ne pas se faire distancer. Octave fuyait-il réellement pour lui-même, ou bien était-ce juste une autre marque d'attention ? L'adolescent aurait été bien incapable de répondre à cette question, déjà parce qu'une grande partie de son esprit était concentrée sur leur fuite ainsi que sur d'éventuels bruits annonçant une rencontre impromptue à l'angle d'un nouveau couloir, mais aussi parce qu'il n'avait pas encore décidé de l'importance de la scène qu'il avait surpris un peu plus tôt et qui le mettait encore maintenant, dans une situations pour le moins malaisante. Il avait la sensation d'avoir été le témoin impromptu d'une représentation qui n'avait jamais eu vocation de se voir attribuée un public, d'avoir ensuite contempler une issue aux allures définitives et qui laissait supposer une histoire plus longue dont il n'aurait même pas dû savoir le titre. Cependant, un flot de question avait surgi dans son esprit et s'il n'y accordait pas encore une grande importance, certains liens se tissaient avec langueur et certitude, surtout depuis qu'il avait réussi à mettre un nom de famille sur celle qui avait claqué la porte de la bibliothèque dans un fracas laissant présager qu'elle refermait également quelque chose de plus définitif. Rowle. Cela ne pouvait-pas être une coïncidence, n'est-ce-pas ?

Les portes du château se refermèrent sur eux et Léon resserra les pans du manteau contre lui, un geste qui n'était pas sans lui rappeler qu'il l'avait déjà effectué la semaine passée. Si Octave avait ralenti l'allure, il distançait toujours l'adolescent qui tâtonnait à présent contre la poche arrière de son jean afin de vérifier la présence de sa baguette magique. Le parc de Poudlard était perpétuellement baigné par un  brouillard qui n'avait pas comme unique raison d'être le froid du mois de Décembre. L'oppression qu'il ressentait semblait s'être intensifiée et Léon savait sans mal que l'abattement et la morosité qu'il ressentait puisaient leur source en les Détraqueurs, créatures fantasmatiques mais pourtant bien réelles qui arpentaient le parc. Pour le défendre, soit disant. Ou bien pour terminer la ressemblance entre Poudlard et Azkaban, comme s'il y avait encore un besoin de préciser à ceux qui ne l'avaient pas compris que l'école était devenu une prison. Physique, bien sûr, mais également celle de l'esprit et de l'âme. C'était bien la fonction de ces êtres malveillants, non ? Transformer les barreaux de la célèbre prison sorcière en des chaînes encore plus épaisses qui alourdissaient tellement votre pensée que vous ne songiez qu'à vous recroqueviller sur vous-même. L'adolescent jeta un regard angoissé autour de lui, peu rassuré par la présence de sa baguette ni par celle de l'adulte qui cheminait devant lui. Heather n'avait-elle pas parlé d'une rencontre désagréable entre Holbrey, elle et une de ces créatures ? N'avait-il pas vu les ravages de cela lorsqu'il les avait surpris cette fameuse nuit ? Quoi qu'en fut le sourire enjoué du bibliothécaire, Léon doutait presque de sa capacité à créer un Patronus s'ils venaient à faire une mauvaise rencontre ce soir là. Quand à lui même ... était-il vraiment nécessaire de préciser qu'il n'y arriverait pas ? A son plus grand désarroi, l'adulte abandonna le sentier qui descendait vers Pré-au-Lard pour prendre la direction de la forêt interdite. Le regard gris se perdit quelques instants entres les arbres à la haute cîmes et qui semblaient étouffer la fôret, comme si les épais feuillages sombres refusaient catégoriquement que la moindre lueur de la lune ne vienne caresser leurs épaisses racines. Un nouveau frisson hérissa les poils de la nuque de l'adolescent, peu désireux d'entrer dans la forêt interdite. Seulement, Octave n'avait-il pas promis une fuite ? L'adolescent marqua un moment d'hésitation à la lisière des bois inhospitalités, une fraction de seconde à peine cependant. Tout serait mieux que ce château, de toute manière. Et puis ... Octave ne lui voulait pas de mal. C'était de ça dont il avait fallu qu'il se persuade également avant d'oser venir le voir de nouveau. Confiance . N'était-ce pas la raison pour laquelle il recherchait la présence d'Octave ?  Si, bien sûr. ll y avait de cela, c'était évident. L'adolescent reprit sa marche, enfin, sa course, ses yeux faisant la navette entre le sol parsemé d'obstacles et nécessitant son attention, et le bibliothécaire, qui semblait avoir ralenti lui aussi l'allure sur ce terrain accidentée. Sa voix perça d'ailleurs le silence pour la première fois depuis de longue minute, volant jusqu'à Léon sans aucun mal dans le silence étouffant de la fôret.

__ Tu n’es pas mal tombé, lança-t-il, faisant écho au malaise exprimé par l'adolescent voyeur malgré lui. Tu es en fait tombé juste à la fin, avec le rideau. Et après le spectacle il vaut toujours mieux avoir quelqu’un avec qui applaudir, n’est-ce pas ? , demanda-t-il de façon rhétorique en s'arrêtant abruptement, faisant face à l'adolescent qui se retrouva tout d'un coup confrontés aux iris émeraudes si perçants.
__ Ca dépend, il y a des représentations privées qui n'ont pas à souffrir de spectateurs inoportuns, rétorqua-t-il du tac au tac, avant de reprendre dans un souffle plus modéré. Si j'avais su que tu n'étais pas seul, je n'aurais pas forcé cette rencontre ce soir là.

Il haussa les épaules en signe d'excuses, remerciant en réalité la providence de la torpeur qui l'avait fait manquer l'arrivée de la jeune femme. Parce qu'il serait parti, sans doute. Et que ce qui semblait être une nouvelle parenthèse se dessinant n'aurait finalement jamais vu le jour et que l'adolescent se sentait suffisament à bout ce soir là pour que son ventre ne se sert à l'idée d'avoir eu potentiellement une nouvelle soirée de solitude à endurer seul. Je fuis et tu me suis. Peut-être qu'Octave lui aussi trouvait son compte dans tout cela, finalement ? L'adolescent soutînt le regard contemplateur de l'adulte, comme si ce dernier cherchait à saisir l'intensité du mal être de son jeune condisciple, la tête légèrement penchée sur le côté. Le jeune homme  au coeur si serré se laissa faire, ayant abandonné l'idée de cacher quoi que ce soit alors qu'il était venu quémander une aide qu'il n'aurait jamais pensé avoir à formuler un jour. Il était plutôt révolu, le temps d'avoir honte de toute cette faiblesse qu'il laissait transparaître devant Octave. Lorsque ce dernier le saisit par la manche pour les arracher au château, Léon se surpris à brièvement vouloir lui retourner autant d'attention. Tourné vers sa propre oppression, il n'était cependant pas dupe à cette fuite si facilement accordé, à cette enthousiasme contrastant trop fortement avec l'abandon qu'il avait vu lorsque la porte avait engloutit la petite silhouette blonde. Non, Octave ne fuyait pas juste pour lui. Il transplana, emportant l'adolescent loin du lieu de la tourmente et se soustrayant également à ce qui semblait l'oppresser lui-même. Non, Léon venait de comprendre ne pas être la seule âme brisée en cette soirée bien terne. L'oppression du transplanage libéra l'adolescent à l'exact moment où il prenait conscience d'avoir enfin quitté le vieux château. Il rouvrit les yeux avec une curiosité toute nouvelle, se demandant dans quel lieu le bibliothécaire avait choisi de les entraîner. Il se surprit en constatant qu'il ne s'était pas posé une seule fois la question depuis leur sortie de la bibliothèque, comme si finalement cela avait bien peu d'importance. Cela dénotait-il d'une confiance plus importante qu'il ne l'aurait crû en Holbrey ? Ou bien était-ce plutôt la preuve qu'il avait un tellement urgent besoin d'évasion qu'il se moquait pas mal de la destination tant qu'il quittait la prison devenue si insupportable ?

Ils étaient dans une pièce aux dimensions disproportionnées et à l'air presque étouffant, chargé d'une odeur de javel qui n'avait absolument rien de naturel mais qui convenait parfaitement pour un tel lieu. Il s'agissait d'une piscine large d'au moins cinquante mètres, baignée par la faible lueur des lampes de veille qui luisaient au plafond. Léon regarda autour de lui, accrochant du regard les grandes portes fenêtres qui laissaient entrer la lueur nacrée de la lune et conféraiten à l'endroit un statut peu commun. Qui pouvait se targuer d'avoir souvent été dans une piscine municipale en plein milieu de la nuit ? Le lieu semblait être déconnecté du temps,  à l'image d'un parc pour enfant vide de tout éclat de rire, bien que cela n'avait rien d'angoissant. C'était juste calme. Curieusement, rien n'aurait ressembler plus à une bulle hors du temps que cette piscine à la chaleur étouffante, immense et pourtant à l'allure intimiste ainsi nimbée par une luminosité tamisée.  

__ Tu sais pourquoi j’aime les piscines ? demanda Octave, brisant le silence des lieux sans pour autant dénaturer la sensation de calme se dégageant de l'endroit, alors que l'adolescent le quittait de nouveau des yeux pour laisser ces derniers parcourir la surface immobile du bassin, frissonnant par le contraste trop rapide de la chaleur qui tranchait avec le froid glacial du mois de décembre et cette sensation de peau à vif et comme du papier de verre qu'il détestait et ressentait en permanence depuis trop longtemps. C’est mieux de se baigner à la mer de toute façon, mais la mer, l’océan, c’est la surpuissante et implacable nature, immense et insaisissable ! continua-t-il alors que le jeune préfet persistait à fixer l'immensité bleue et incongrue qui se profilait devant eux. Il aurait pu s'étonner du lieu choisi, du choix aquatique alors que, justement, lui avait tant de mal à respirer. Une petite parcelle de son esprit s'accorda à donner entièrement raison à Octave. Oui, la mer était immensité, de cette grandeur qui vous fait vous sentir tellement infime que cela remet en perspective vos problèmes soudain aussi insignifiants que vous. Ces problèmes qui n'empêcheraient aucune marée de poursuivre le rythme imposé par la lune. Le jeune homme n'avait que très peu vu l'océan, mais il en gardait un souvenir transcendant. Il y avait ce côté majestueux, cette douceur lorsque l'écume caressait le sable et cette violence lorsqu'un peu plus tôt, la vague s'était brisée avec fracas. Le bruit aussi, cette mélodie perpétuellement en conflit avec le son du vent, si bien que l'on ne savait plus qui dominait qui. Cet écho redondant sur lequel l'on finissait presque tous, sans s'en rendre compte, pas calquer sa respiration. Parce que c'était un chant qui finissait toujours pas toucher l'âme. Si t’es pas en état, tu finis vite par te faire oppresser et te sentir désagréablement petit. Mais une piscine… Ou bien par avaler votre âme. L'adolescent aurait voulu plus se pencher sur cette comparaison, s'attarder sur le mot d'oppression qu'Octave venait également d'employer. Le spasme resurgit, broyant son coeur et il manqua de louper une respiration. Les doigts d'Octave le ramenèrent à la raison alors qu'il le délestait du manteau prêté, le toucher aérien le caressant de nouveau alors que l'homme empoignait avec légèreté son épaule, le guidant vers le bord de l'eau. Léon frissonna, ses yeux se perdant dans l'eau limpide. Connaissez vous l'appel du vide ? Une piscine, il n’y a aucun mystère ni profondeur, de la clarté partout, seulement l’eau qui t’enlace et te soutient comme une Mère. Elle te rend sourd et aveugle et sans forces, mais pour ne pas te noyer, il faut arrêter de lutter et se laisser faire. La main caressante se fit plus intransigeante et Léon tomba.

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Et la chute sembla durer si longtemps, peut-être parce que sa symbolique était bien trop facile à accorder à ses sentiments et que ces derniers étaient bien trop nombreux pour qu'une fraction de seconde ne suffise. La gravité fit très bien son oeuvre et Léon se sentit happé par tout ce qu'elle représentait : il tombait. De fatigue d'abord, aussi aucune résistance ne fut imposée à la poigne de l'adulte, peut-être par manque de réflexe, ou bien parce que finalement, se laisser malmener par quelque chose de physiquement impossible à contrarier était en parfaite symbiose avec son ressenti intérieur. Ce n'était pas l'impulsion fournie par Octave qui lui donnait l'impression d'être attiré par le fond de la piscine, mais plus l'accumulation de tout le ressentiment qui lui enserrait la poitrine. Il tombait et ne battait pas des bras pour essayer de retenir la chute. Il glissait vers la surface de l'eau tout comme il avait la sensation de tourbillonner dans son propre esprit, dans sa propre confusion, ses doutes et ses peurs, sans aucun repère auquel se raccrocher, sans même peut-être tendre les mains pour essayer de s'harnacher à quoi que ce soit. Sa passivité aurait dû l'effrayer, mais il fendit la surface sans même qu'un cris de surprise ne franchisse ses lèvres closes. L'eau était tiède, agréable, alourdissant ses vêtements tandis que de petites bulles commençaient à sortir de ses narines et de sa bouche légèrement entrouverte. L'eau ralentissait sa descente vers le fond de la piscine, ainsi le temps sembla se figer alors même que le liquide engloutissait tout. Les sons de la nuit semblèrent bien plus distants si bien que l'immensité du silence l'enveloppa. La luminosité déjà faible des néons avait peut-être disparue, mais Léon n'en su rien puisqu'il avait fermé les yeux depuis déjà quelques secondes. Le chlore agressa ses narines mais ne le dérangea pas, alors qu'il expirait tout l'air de ses poumons et que l'oxygène précieux s'empressait de gagner la surface. Les bulles étaient légères. Lui, non, dans tous les sens du terme. Sa conscience ne voulait pas remonter. Alors, il continuait à tomber. Continuait à couler. Tout semblait le déserter : de l'air qui s'empressait de quitter le thorax jusqu'à toutes ces idées néfastes qui se bousculaient à sa tête. Il n'y avait plus assez de place dans son esprit,  à présent concentré à maintenir les fonctions vitales que l'apnée exigeait. Le jeune préfet senti le contact du fond de la piscine se presser contre son corps et il se retourna, le visage offert vers ce qu'il savait être la surface, expulsant dans un souffle les dernières traces d'air de ses poumons afin de se maintenir au sol. D'une certaine manière, songea-t-il, il venait effectivement de toucher le fond.

Le calme le saisit, dans un premier temps. Tout n'était que silence, rien ne venait plus déranger sa conscience. Aucun clapotis dans une quelconque salle de bain ne venait agresser ses tympans, aucune respiration d'endormi ne lui rappelait que lui ne s'adonnait pas à Morphée. Pas de lumière agressive ne cherchant à lui faire ouvrir des paupières si difficilement fermées. Juste l'immensité de l'eau, qui caressait son corps et faisait flotter ses vêtements autour de lui. Juste l'étreinte liquide. Et la solitude qui, cette fois, semblait tout apaiser. Parce qu'il avait du se délester de tout pour vraiment toucher le liner de la piscine, pour reposer au fond sans que personne ne le dérange. Heather était resté à la surface, Donia également, les Carrow, l'insigne, la guerre ... tout était parti avec les petites bulles d'oxygène et dans ce calme parfait la seule oppression qu'il restait était celle de sa poitrine Cela commençait à être réellement douloureux, à mesure  que sa cage thoracique quémandait un nouveau souffle pour gonfler les poumons. Pleins d'auteurs s'accordaient à dire que l'âme se trouvait dans le souffle, aussi la gardait-on jalousement lorsque l'on se retrouvait en apnée, ou bien était-ce plutôt la sensation de l'avoir perdue qui consistait à se sentir privé de tout, privé de quelque chose d'essentiel ? Se sentait-on opprimé par le manque de souffle parce qu'il s'agissait du manque de son âme ? La pression augmentait mais le calme persistait. Saviez-vous que l'on ne pouvait pas juste arrêter de respirer, comme ça, sans contrainte ? Peut-être était-ce une sécurité de l'esprit, peut-être que si la respiration avait dû être motivée par la volonté des individus, alors cela aurait été trop dangereux. Trop facile de simplement arrêter. Tout le monde pourtant, sait retenir sa respiration, n'est-ce-pas ? Certaines pratiques visent même à se pousser jusqu'aux dernières limites afin de vivre le sentiment grisant des poumons qui se remplissent de nouveau. Mais il est strictement impossible de s'arrêter. Votre organisme reprend ses droits, vous perdez connaissance et alors vous rentrez dans une respiration automatique qui vous fera vite vous rendre à l'évidence : vous continuez à vivre. C'est pour cela que les noyés ont de l'air dans les poumons : l'organisme a essayer de reprendre haleine. Les yeux de l'adolescent s'ouvrir alors que la brûlure de sa poitrine s'intensifiait, fixant la surface et juste au dessus de lui, la silhouette de l'adulte qui se profilait, tressautant à cause des remous que sa chute avait engendrés. Ses poumons crièrent une dernière fois leur agonie, mais ce fut son esprit qui prit la commande de ses gestes une fraction de seconde avant. Il regroupa ses membres et donna une impulsion contre le sol, se laissant remonter à mesure qu'il prenait conscience qu'il n'avait absolument aucune envie de rester allongé tout en bas. Si le calme l'avait apaisé un moment, le sentiment de solitude aussi, l'oppression, elle, n'avait pas semblée plus agréable. Certes, c'était un effet physique mais au delà de cette simple constatation, il avait besoin d'air. Pas juste d'oxygène. D'air. D'une bouffée d'air frais, de quelque chose de nouveau également. C'était ça qu'il était venu chercher en s'acharnant à attendre pour croiser Octave dans cette bibliothèque. Touché le fond, ça, il en avait été capable. Dans cette piscine, d'accord, mais un peu plus tôt également dans son lit. Ou lorsqu'il avait sauté de nombreux repas. Non, il n'était pas venu pour sombrer, il était venu pour respirer. Son visage creva la surface alors que l'adolescent laisser l'apesanteur faire flotter son corps qui semblait à présent bien plus léger. Flotter s'avérait, contre toute attente, bien plus facile que de couler dans l'eau. L'avait vous déjà remarqué ? Il faut se concentrer pour rejoindre le fond d'une piscine, s'exhorter à vider vos poumons, lutter cette fois contre le principe d’Archimède qui vous pousse à rejoindre la surface alors que c'est la gravité qui vous a fait chuter dans l'eau. Il faut également lutter contre l'envie de respirer pour rester immergé. Alors que flotter comme le faisait à présent le préfet des verts-et-argent, qui après quelques goulées d'air empressées s'évertuait maintenant à une respiration plus calme, flotter à la surface de l'eau demandait un total abandon. Il fallait même ne penser à rien, puisque l'eau se chargeait de tout soutenir.

Léon prit une nouvelle goulée d'oxygène, savourant sa respiration calme, le soulagement de ses poumons qui ne semblaient plus s'offusquer d'un quelconque empressement, ses muscles se détendant alors qu'il ne pensait plus à rien pour se contenter de flotter. L'air environnant était étouffant et réchauffa encore plus l'adolescent, ses joues se colorant enfin d'une teinte rosée pour abandonner leur teinte cadavérique des derniers jours. Il pinça ses lèvres humides entre elle doucement, sans leur imposer la moindre contrariété, sans les mordre ni les tordre en une mimique agacée, ou douloureuse. Les yeux pâles, qui semblaient s'accorder avec la couleur de la piscine faiblement illuminée par des lumières disposées sur les parois, fixaient le plafond, mais cette fois, il n'avait aucune envie de se faire happer par ce dernier. Il flottait déjà. Un sourire fendit ses lèvres, titillant la commissures jusqu'à venir illuminer de manière presque imperceptible son visage. Certains muscles semblaient se réveiller et ne permettaient qu'un timide mouvement. Mais ce n'était pas très important. Ses paumes s'ouvrirent alors qu'il refermait de nouveau les yeux, savourant la sensation de ses poumons s'emplissant d'air et se vidant. Savourant le sentiment d'oppression qui semblait s'être dilué dans l'eau.

__ Merci, souffla-t-il avec une étonnante sincérité, les yeux toujours clos mais sa voix grave portant sans mal dans la pièce au haut plafond qui fit résonner sans mal l'écho de ses propos.

II n'ajouta rien d'autre, savourant quelques instants supplémentaires cette sensation de légèreté qui le maintenait au dessus de la surface, de manière physique mais aussi métaphorique. Le silence enveloppait sa conscience, le clapotis de l'évacuation de l'eau étant la seule source de bruit qui parvenait à ses oreilles. Un calme salvateur au milieu d'une solitude qui n'en était pas vraiment une. L'adolescent se remit en mouvement, cessant de flotter à la dérive dans la piscine et nagea quelques brasses pour se rapprocher du bord où se trouver le bibliothécaire. En toute honnêteté ? Celui-ci détonné, dans son costume à la coupe si parfaite, les manches de sa chemise relevée sur les avants bras, les pieds nus, le bas de son pantalon légèrement retroussé afin, sans doute, de ne pas l'abimé au contact de l'eau chlorée. Octave ne semblait pas franchement à sa place dans cette piscine municipale qui semblait avoir déjà bien trop vieillie, même si elle pouvait remercier la lumière douçâtre qui camouflait les imperfections du lieu. Léon se rapprocha, quelque peu entravé par les vêtements alourdis par le poids de l'eau et limitant ses mouvements, relevant la tête à la dérobée pour fixer en contre plongée le bibliothécaire qui avait bien voulu concevoir à la fuite et qui se tenait toujours debout au bord de l'immense bassin. Il posa ses mains contre le rebord afin de se maintenir à flot, n'ayant pas pieds avec les quelques deux mètre cinquante de profondeur, comme annoncé par le petit écriteau placardé contre l'un des bords de la piscine. Il passa sa main dans ses cheveux, dégageant son visage de quelques mèches brunes qui s'étaient éparpillées sur son front avant de fixer le bibliothécaire, du moins autant que sa position le lui permettait.  

__ Je crois que je comprend mieux pourquoi tu aimes ce genre de lieu, murmura-t-il sans trop forcer la voix, soucieux de conserver la quiétude salvatrice du lieux. Couler. Nager. Flotter. Ici, aucune force de la nature ne pousse à choisir l'une ou l'autre de ses actions. Je crois que j'avais besoin des trois et dans un ordre bien précis. C'est étrange mais au fond ... au fond de l'eau, un court instant, j'ai eu l'impression de beaucoup mieux respirer qu'à la surface. Il détourna ses yeux clairs quelques secondes avant de revenir sur le visage d'Holbrey, soucieux d'expliquer ce qu'il ressentait tout en étant animé une certaine forme de pudeur face à ce qu'il avait éprouvé en se laissant chuter vers le fond. Vivre en apnée, perpétuellement, c'est impossible. Mais sans retrouver des bulles d'oxygène comme ce soir ... je n'ai pas l'impression que je réussirais à supporter ce foutu château. Il s'accorda quelque instant avant de rajouter, la voix plus inquisitrice. Et toi ... tu respires bien ? demanda l'adolescent avec un réel intérêt. Il ne parlait pas que de la capacité à gonfler ses poumons. Il parlait plus de l'instant que le bibliothécaire avait appelé le final, le tombé de rideau. De ce masque qu'il n'avait pas remis en place lorsqu'il s'était aperçu avoir eu un témoin. Il parlait de cette fuite à laquelle Octave avait si bien consenti à adhérer. Si promptement donné vie.

Puis, de façon déloyale, profitant de sa question, sa main droite vînt avec lenteur, pour ne pas troubler la surface à présent immobile de l'eau, cueillir sa baguette magique et dans un mouvement doux du poignet, freiné par l'eau mais n'empêchant aucunement sa réalisation, il lança un sortilège informulé qu'Octave ne pouvait pas deviné, sa baguette ainsi dissimulée sous son corps. L'enlacement vînt cueillir le bibliothécaire au niveau de la taille et l'adolescent manqua avaler la tasse lorsque, poussé par la force imaginaire des liens matérialisés derrières lui et l'entraînant vers la piscine, Octave vînt également rejoindre la baignade nocturne. Un franc sourire traversa les lèvres de l'adolescent à la vision du bibliothécaire engloutit par l'eau de façon aussi peu élégante, se demandant laquelle serait la première de ses préoccupations. Son costume hors de prix ? L'allure débraillée qu'il ne manquerait pas d'avoir en sortant de l'eau ? Ou bien la sensation d'avoir été trahi par une action tout à fait puérile - que lui même avait initié, il fallait l'admettre. L'adolescent profita qu'Octave ne soit happé sous la surface pour se hisser à la force de ses poignets sur le rebords, pivotant au dernier moment pour s'assoir. Il retira ses chaussures ainsi que ses chaussettes, envoyant les tennis gorgés d'eau un peu plus loin. Il laissa ses jambes pendrent sous la surface, assis près du bord, étalant ses bras dans son dos et s'appuyant sur la paume de ses mains, contemplant la surface en attendant que le bibliothécaire n'émerge. Quand ce fut le cas, il s'empressa de reprendre la parole.

__ Disons que nous sommes quittes ? tenta-t-il de négocier, un sourire taquin sur les lèvres.

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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Sam 9 Juin 2018 - 15:38

Il s’était laissé tomber sans résister, sans spasmes salutaires ni surprise aucune, comme quelqu’un qui n’avait plus la force de vivre, mais pas non plus celle de mourir, et se laissait aller aux aléas du destin avec fatalisme. Octave ne l’avait certes pas poussé sous les roues d’un train en approche, mais ce complet abandon avait quelque chose de l’absence résignée. Une mollesse l’avait accueillie entre les deux omoplates, larges plateaux décharnés et aigus, suivant le mouvement de sa main traitresse sans opposer une quelconque contestation à cette valse dans le vide, donnant au bibliothécaire la fugace impression de pousser un corps sans vie. Une semblable sensation lui avait déjà été prêtée par les déambulations de sa grand-mère qui, perdue dans les méandres de sa folie, errait telle un fantôme translucide mais lourd entre le mobilier de leur grande maison. Il fallait alors la prendre par le poignet et exercer une délicate pression à la base de sa nuque pour guider l’enveloppe charnelle en un lieu où son âme absente ne lui ferait pas défaut. La comparaison le troubla, tant il s’en retrouva certain que Léon était prêt et résigné à subir une contrainte de plus sans rechigner, quelle qu’elle fut. L’oppression faisait de petits miracles sur un esprit, jusqu’à l’altérer d’une façon parfaitement morbide, allant de l’obéissance aveugle à l’indolence attendant la mort. Il voulut le secouer, mais l’adolescent fendait déjà l’eau et deux vagues se renflèrent pour l’accueillir, puis il disparut. Ou plutôt, il coula tragiquement avec un joli sens du détail, sa figure se faisant de plus en plus confuse à mesure que l’aberration optique défigurait son corps en une sombre masse noire. Le roulement de l’eau, lisse, se propagea sous la chute et claqua faiblement comme un linge mouillé contre les rebords au fur et à mesure d’une petite vague exténuée. Quelque part, à voir cette ombre couler aussi sûrement, Octave hésita à plonger, craignant l’inconscience ou le mauvais geste qui aurait éveillé une envie funeste, mais se retint. Il serra les lèvres, croisa les bras et marcha lentement le long du bord qui clapotait doucement, un œil fixé sur le fond trouble. Il n’aurait pas pensé que Léon suivrait si bien sa métaphore, aussi littéralement et surtout pas après une odieuse trahison plantée figurativement dans le dos. Il l’aurait préféré enjoué et combatif, vexé, puis reconcilié avec la blague en bon enfant. Non, l’étudiant était étalé au fond, comme mort de ce coup bas. Son esprit s’emplit d’un sentiment funeste, tandis qu’il regardait du haut de sa saillie un défunt au fond de son tombeau. Les preuves de sa respiration fendaient la surface inerte, mais Octave ne se défaisait de l’agitation qui le rendait coupable de tout autre chose.

La blague venait de paisiblement se traduire en réalité brute. Sur tous les plans, il lui avait été déloyal et maintenant il luttait au mérite contre son frisson en serrant les dents. « Il a coulé à pic » pensa-t-il avec une sorte de crainte, qu’il chercha à rassurer en évitant de brouiller la limite de son remord avec la réalité du jeune et inconscient adolescent. Il avait fait une promesse à Heather de ne rien évoquer avant qu’elle ne l’eût fut fait, et ce serment l’empêchait de lâchement soulager son soudain et jusque lors latent besoin d’être châtié. Il avait également fait une promesse à Léon pourtant… Elle fut certes tacite, mais ce n’était en rien une excuse pour prétendre que ce qui n’avait jamais été dit et seulement suggéré n’existait pas. C’était cruel. Mais puisqu’il avait si pitoyablement failli à demeurer fidèle au premier, Octave se devait impérativement de faire preuve du dévouement invoqué par l’autre. Il sentit son visage se creuser et ses paupières s’alourdir. Il ne se doutait de rien, l’aveugle, il y avait de quoi se réjouir… Mais en même temps, Octave souffrait de cette sérénité inexorable et infaillible dans la confiance, et exigeait au fond de lui-même que Léon fût tremblant comme une feuille, consterné d’une trahison qu’il aurait dû sentir errer comme un de ces orages hésitants qui tournaient, l’été, autour des pleines. Quelle horreur ! Etait-il donc de ceux qui, peinés par leurs propres manquements, se mettaient à mépriser les us quotidiens, conversations, plaisirs et autres banalités pour pallier à l’absence de représailles ? Avec mésestime personnelle, il se contenta d’une crispation pénible et se força à la détente. Léon lui avait soufflé son amour pour sa belle et exquise amie, aveu qu’il s’était empressé de bafouer à peine quelques jours plus tard. Il savait ce qu’il avait conquis pour Heather ce soir-là, mais qu’avait-il conquis pour lui ? Le droit de souffrir de n’avoir pas pu tenir la balance en équilibre ? Foutaises. Le mal de l’un ne compensait pas l’insouciance passagère de l’autre. Et les deux ne s’excusaient pas entre eux non plus. Ce qui était sûr, c’était qu’il n’avait certainement pas gagné le droit de défaillir et de culpabiliser sa faiblesse en silence devant un enfant innocent et dupe. Une faiblesse suspecte… Il fallait sagement attendre le courroux et quand bien même il connaissait ses raisons propres, Octave éprouvait le commun chagrin du remord parce qu’il savait que Léon ne le pardonnerait pas. Mais avant, raisonnablement, son devoir était de conquérir son regard, entretenir le sourire intérieur, éviter la confiance mystérieusement blessée par un geste ou un mot inapproprié, tout en ayant la répugnante impression de l’étreindre pour mieux le blesser.

Bien avant qu’il n’ait eu le temps de se trouver pathétique, Octave vit enfin l’ombre bouger dans les profondeurs et croître avec rapidité avant d’atteindre la surface, où il accueillit enfin la vie à plein poumons. Avec une confusion apaisée, le bibliothécaire retrouva sur le visage du jeune noyé une clarté abondante, qui n’était peut-être qu’une autre illusion réverbérée par la luminosité azurée de la piscine. Les brèves privations du corps s’avéraient parfois salvatrices, comme lorsque l’incident d’une chute ratée ou une corde rompue nous faisaient soudain suffisamment redouter la mort. Léon avait décidé de revenir et c’était tout ce qui importait de cette errance dont il avait décidé de renaitre, en gratitude de quoi la vie l’honorait de couleurs nouvelles. Octave, quant à lui, le gratifia d’un léger sourire en coin à la douceur sibylline. L’étudiant avait maîtrisé l’élément et dompté son corps en définissant les angoisses qui lui étaient propres, réapprenant à respirer, à user de son énergie confortablement, se permettant de dominer ce qui le contraignait, de s’y laisser aller sans crainte de se perdre.

« Merci. »

Un pincement dans la poitrine, là où parfois se logeaient les sentiments. Ah ! il fallait vite abandonner tout cela, cesser de s’aplatir face à ses torts et leurs conséquences, reprendre son orgueil naturel et cette assurance apprise, plutôt que de se faire trop complaisant et gêné pour un rien. Ce qui le tuait doucement, c’était cette sincère simplicité.

« Tu me remercies de t’avoir poussé dans l’eau ? »


Ironisa-t-il, ayant dramatiquement et inutilement failli lâcher un proverbial « Tu me remercies pour ma traîtrise ? ». Mais cela été bien trop shakespearien et à n’en point douter, l’adolescent le lui aurait rappelé plus tard au moment propice. Léon s’approcha en crocodile et Octave eut la vague sensation d’être Ulysse en train de quémander son passage à Tiresias dans les enfers, ou en marin suffisamment curieux pour se faire happer par une sirène. Il craignit qu’à le voir de si près, le jeune homme se rendrait compte d’une trace sur son visage, ce qui bien souvent n’était qu’une impression mensongère induite par la conscience d’avoir failli lorsqu’on pensait son corps vibrer contre son gré d’un tumulte lointain, captif d’une chaire niant son angoisse. Pour parer à l’éventualité, Octave fit ce que tous les dissimulateurs faisaient : il puisa sa bienveillance ailleurs, substituant un malheur par une joie sans en inventer une nouvelle. Il revint à l’instant présent et regarda le visage timidement souriant avec une renonciation complète, s’absorbant dans la délicate et non moins exquise félicité retrouvée par Léon, oubliant ce qui le tracassait. Son propre visage se révéla alors tendrement, marqué par une légère crispation navrante, que l’on pouvait prêter à une timide sollicitude. Son sourire, un peu triste et noué au début, fleurit d’une seule éclosion et s’irradia finalement jusqu’à ses yeux qui brillèrent d’un éclat vert impérial, mêlant à ses rayons quelques nuances de malachite. Octave le vit s’adoucir et rendit à son plaisir et tranquillité nouvelle le ravissement qui leur était dû. D’une main légère, l’adolescent ordonna sa chevelure aux mèches égales et ce fut non plus un mort qui fut offert à la vue du bibliothécaire, mais la gloire d’un jour naissant en plein milieu de la nuit.

« Je crois que je comprends mieux pourquoi tu aimes ce genre de lieu…
- Ah oui ? »

S’enquit Octave sans mystère, mais avec une curiosité pour les mots qu’allait employer l’étudiant pour faire vivre cette expérience de son propre envol. Et plus il parlait, plus Octave souriait doucement. Ses tribulations n’avaient eu qu’un intérêt formel car l’affection qu’il pouvait porter à un endroit où à un autre importait peu au fond ; sa seule préoccupation était de savoir ce que Léon en découvrir par lui-même. Comment allait-il s’approprier cette expérience ? Avec philosophie pour le moment, et filant même la métaphore pour donner un autre sens à sa propre vie, complexe structure aux infinies dimensions. Octave prit appui sur sa jambe droite, chaloupant légèrement les hanches et écouta dans cette allure de repos languissant la façon dont l’étudiant avait accueilli l’eau en réceptacle. Léon félicitait l’absence de contrainte là où son milieu n’avait fait que ce qui lui était propre en repoussant ou acceptant, selon son désir, la présence de son corps. Peut-être inconsciemment ou qu’à moitié, mais l’étudiant semblait lentement saisir par analogie que cet état de désintéressement de l’eau, qui ne répondait qu’à ses lois propres sans se soucier du reste, ne dépendait que de son bon vouloir. Souffler jusqu’à n’avoir plus rien qui le retienne à la surface, ou bien remonter et consentir à se maintenir en haut. Ce qui l’entourait dépendait de lui dans la même mesure, peut-être pas selon les mêmes exigences, mais toujours dans cette perspective de prépondérance. Pour le moment en tout cas. Mais même si les choses venaient à s’empirer d’une façon ou d’une autre, il fallait s’adapter pour soumettre son environnement, ce qui était une sorte de paradoxe perpétuel : perdre pour gagner.  

« Et toi ... tu respires bien ? »
Octave releva légèrement la tête, aspira quelques goulées régulières tout en observant la pièce et ses longs souffles lui brûlèrent les narines, lui troublant l’esprit par une chaleur pesante. Ou peut-être était-ce tout à fait autre chose qui lui tourna la tête, faisant remonter en sa conscience ce qui était péniblement dissimulé, telles des vapeurs d’un alcool froid.
« Il fait un peu lourd quand même. »
Commenta-t-il sans préciser son sujet, s’il fut métaphorique ou littéral, tandis que ses yeux voguaient toujours sur les reliefs de la grande salle.

Ce qu’Octave n’avait pas précisé, c’était que son attrait pour ces bassins d’eau douce et parfaitement désinfectée se faisait à la seule condition d’une solitude absolue. Parce que ses instincts étaient admirablement souverains et son esprit bien moins assujetti par son humeur, il eut un bref mais décisif moment de panique lorsqu’il sentit un lien invisible l’étreindre à la taille pour le précipiter, tout habillé et sans aucune délicatesse, dans l’eau stérilisée. Notre jeune ami qui, de nature, était exceptionnellement délicat et promptement dégoûté lorsqu’il s’agissait de ses loisirs, n’avait en réalité jamais eu aucune envie de partager quelques mètres cubes de célestino javellisé avec des étrangers. En ces termes-là, il était tout ce qu’il y avait de moins japonais et ne se rappelait jamais sans un frémissement de dégoût la piscine fermée de l’école privée dont il fut laconiquement l’élève invisible : les nez morveux, les poitrines boutonneuses, les contacts accidentels avec l’odieuse chair étrangère, la bulle suspecte, éclatant comme une petite bombe pour délivrer son fumet de méthane et surtout, surtout, l’infâme scélérat, calme triomphateur, qui, plongé dans l’eau jusqu’au cou, urinait secrètement. Il s’était toujours tenu éloigné des éclaboussures possibles de ses confrères, s’ébrouant dans leur lavasse, jusqu’à atteindre l’âge béni où effeuiller un corps hâlé et l’étendre sur les dalles d’une piscine pour un bain de soleil tout en relief musclé, pouvait s’avérer être un argument considérable. Il avait habillement joué des formes, faisant la moue et laissant les boucles décolorées par le soleil ardent embellir son beau visage, pas tout fait adulte ni enfantin, suffisamment masculin pour faire oublier l’adolescent, mais délicat au point de provoquer encore l’extatique instinct maternel qui, au frisson de l’appétit sexuel devenait touchant. Dans sa longue histoire donc, la piscine avait été un terrain de jeu charnel s’étalant sur tout son spectre, allant du dégoût au profit pur, et ce fut donc avec une espèce de panique contrôlée que le bibliothécaire trompé chuta dans l’eau claire, sans grâce aucune et avec tout l’élan maladroit de l’embarras, esquissant un dernier mouvement pour contrebalancer l’appel invisible en se penchant vers l’arrière. Le reflexe lui fit néanmoins fermer les yeux et prendre une brève inspiration avant que l’étreinte des flots ne l’engloutisse dans le tourbillon de ce qui lui sembla être Charybde.

L’alerte instinctive d’être non pas malencontreusement tombé, mais tiré de force le poussa à chercher délivrance pour s’assurer que rien ne l’entrainerait plus bas et aussitôt submergé, Octave donna une brasse puissante pour remonter à la surface. Prenant une inutile mais sécurisante bouffée, il resta là, immobile et la bouche dans l’eau, bougeant à peine le corps et fixant l’adolescent à présent assis sur le bord du bassin d’un regard perçant, à l’abri d’un front penché et sachant parfaitement que la luminosité diffuse de l’eau prêtait aux rayons colorés de ses iris un frisson chatoyant de teintes nouvelles. Ses vêtements se mirent à peser lourd, du poids agréable d’une seconde étreinte et qui s’accaparaient son corps tel un bouquet d’algues capricieuses. Lorsque Léon prétendit à cette tortue marine leur présente équité, Octave plissa légèrement les yeux, fronça ses délicats sourcils ailés, puis se laissa aller à son tour non pas au fond, mais à la surface. Donnant une impulsion pleine de paresse, il s’allongea sur le dos, assourdi par la pression dans ses oreilles et sentit ses tempes bourdonner d’une onde comprimée. Mais la clarté revint bientôt, une fois que l’air s’en fut équilibré, et de tout son corps il perçut les sons, qui le bercèrent en remous vibrants tels les mouvements oisifs de son bocal. Rien n’échappait à son ouïe affinée, même pas les sifflements involontaires de sa propre respiration. Il ressentait avec une sensibilité accrue et tout semblait émettre un son distinct, comme si on l’eut émis juste à côté de son oreille. Même le poids, ordinaire et quotidien, de ses jambes le tirant doucement vers le bas pour flotter comme un bouchon ne lui échappait pas et ce délice d’unicité était divinement troublant. Ecartant légèrement les bras en ange peu convaincu, Octave battait mollement des jambes pour garder son allure de planche. J’aimerais mieux ne jamais t’avoir rencontré. Sa mémoire n’en était cependant pas moins impitoyable et quand bien même son cou et ses bras étaient envahis par une torpeur croissante, sa tête s’alourdissait et que sa perception du monde gagnait en acuité. Comme il commençait à perdre trace de lui-même et à se dissoudre lentement dans le liquide qui lui faisait perdre ses forces, Octave se fit assaillir par de brèves remembrances qui, ayant outrepassé les limites d’un corps qui ne se serrait plus, gagnaient sa pensée avec bien plus de fulgurance. Il soupira, les yeux dans le vague et dans les oreilles, un étrange bruit de carillon au loin – hallucinations de coquille vide. Il ne s’agissait pas de voir repasser en des éclairs répétitifs et douloureux toute son existence, comme on le craignait dans le mort : un parfum d’alcool fort se noua à une lueur de blé et demeura décomposée parmi les pivoines d’un ruisseau inanalysable. Pendant qu’il nageait paresseusement en rond, Octave vit – ou ressentit… ces notions-là perdaient de leur clairvoyance alors que les sons se propageaient dans ses os -, dans un cercle de fugitive panique et de miséricordieux engourdissement quelques images sans suite. Il lui fallut reconnaitre, depuis les méandres de ses propres eaux noires veinées d’amère écume dédaléenne, qu’il n’était pas suffisamment en paix avec lui-même pour s’abandonner.

Au moins il se rendit agréablement compte dans cette apesanteur lunaire que son mal n’était pas si étreignant que ça, qu’il ne pesait pas aussi péniblement sur ses épaules qu’il avait cru l’avoir ressenti ; il n’y avait que son cœur qui demeurait lourd. Une entrave interne l’empêchait de souffrir dans toute sa quintessence de l’abandon rowlesque et comprimait ses émotions sans leur laisser d’échappatoire pour mieux les distiller et l’empoisonner sur des jours, des semaines, des mois… Sa vie récente était un fiasco sentimental relatif qui se réduisait lentement mais sûrement à des abandons successifs et mérités. Léon était là, confiant et plein d’une gratitude timide, seulement le temps de découvrir la supercherie. Il aurait bien accusé l’enfance désemparée de lui imposer par son incurable tristesse des responsabilités léguées par l’âge plus avancé, mais c’aurait été trop facile et son intégrité n’avait pas à dépendre de ceux qu’il décidait de fréquenter. Octave se redressa, rejoignit lentement une pente où ses pieds toucheraient le sol et se débarrassa d’abord de son gilet de costume, puis de sa chemise, dont il abandonna les torchons gorgés d’eau au bord de la piscine. Il bougeait déjà mieux ! Peu enclin encore à se réduire en de curieuses contorsions, il sacrifia l’idée de retirer son pantalon et ses chaussettes. Laissant ses bras flotter à la surface, il eut un vague sourire de béatitude complète, qui envahissait si bien l’âme même dans le chagrin, simplement parce que la vie était belle et simple et délicieuse. Malgré les quelques ressassements, la culpabilité, le souvenir paralysant d’un baiser offert en juste cause jadis, mais en tromperie maintenant, l’évasion maladroite et les mots durs, Octave n’était plus un adolescent. Il ne l’avait jamais vraiment été d’ailleurs. Le malaise et le tourment d’une dette ne le condamnaient pas à souffrir de tout. Peut-être cela aurait été-t-il plus salvateur pour son remord, d’ailleurs, mais se tuer ne servait rien. Déployant le cou et gardant son menton haut dans une sorte de courbure mélancolique, le bibliothécaire toisa l’adolescent, la rondeur de ses épaules et de ses bras beignés par les reflets azurés comme les parois d’une grotte.

« Tu ne peux pas attendre des bulles d’oxygène pour respirer Léon. Un jour, il n’y en aura plus et que feras-tu alors ? Tu te noieras dans un sanglot ? »

Octave sentait le délicat et sensible attachement que l’adolescent s’était mis à lui vouer en guise de gratitude. Il avait perçu le repos gagné, la tranquillité conquise aux côtés de celui qui refusait de s’abandonner au désespoir, les petites exceptions aimables et autres plaisirs superficiels que son caractère par moment magnanime pouvait offrir. L’affection était encore fugace et fragile, déjà condamnée à périr de ce même caractère clément, mais tragiquement réciproque et pleine d’une patience éveillée par l’expectative. Si Octave savait cela voué à une mort amère dont il était le seul coupable, Léon en revanche devait encore y songer comme à une promesse indéfiniment invocable. Il fallait donc le préparer à l’éventualité d’une prochaine déception, qu’il allait devoir combattre et y survivre en sacrifiant aussi peu de son âme qu’il le pouvait. Son cœur était joliment tendre, encore un peu errant, mais résolument généreux lorsqu’il éprouvait la confiance et que rien ne l’empêchait d’être bienveillant par cruauté. Sa nature avait le sens du sacrifice, comme celle de la souffrance désordonnée et cette alliance fatale entre la peine facile et bonté courageuse et libre risquait de l’amener au désespoir le plus complet. S’il avait été en bons termes avec Heather – éventualité qu’il espérait s’accomplir à l’avenir -, son fardeau quotidien aurait été bien plus aisé à supporter, mais Léon en était réduit à désirer la compagnie d’un bibliothécaire qui n’était pour l’instant en rien un ami, une connaissance ponctuelle tout au plus, lui ayant d’ailleurs déjà prouvé être capable d’actes répréhensibles et cruels. Et parce que cela allait se confirmer sous peu de la bouche de son amoureuse, Octave ne pouvait pas être l’auditeur de tous ses espoirs. Il n’était pas la bonne personne. Plus maintenant. A tout prix, ne pas laisser Léon s’enfoncer suffisamment profondément dans le ressentiment d’une énième trahison, sinon son monde se réduirait à un chaos ingérable et sans fin tel qu’en essayant d’arranger l’un de ses soucis, les autres allaient le surprendre à revers. Ne pas sacrifier sa stabilité au nom d’une infidélité dont il n’était en rien fautif : trouver une responsabilité, même si celle-ci ne lui convenait pas vraiment, se réconcilier avec Heather, trouver des amis, rétablir et fortifier le lien avec sa mère, sa famille… ne pas abandonner le but qu’il s’était fixé simplement parce que les conseils qu’il avait décidé de suivre avaient été proférés par quelqu’un qui l’aura blessé. Ne pas vivre une vie amère… Ne pas succomber à la tentation de se résigner.

« Ta vie n’est pas ici, elle est là-bas. » Dit-il en embrayant sur un court silence. « Cependant, ça demande de la force de vivre, ça c’est certain. N’aie pas honte de ce que tu as dit sous l’emprise du Veritaserum : c’était ta vérité. Quand bien même elle était désagréable, écoute-là au lieu de la nier ou de laisser les autres t’accabler. Si elle ne te plaît pas à toi-même, prêtes-y encore plus d’attention. » Recycler le mauvais en utile. Un tour de magie qu’il exécutait peut-être à outrance… Octave avait néanmoins conté sur le ton de la conversation, comme s’ils avaient parlé de quelqu’un d’autre, un hypothétique ami sur qui il n’était pas nécessaire d’user son sentimentalisme. « Tu sais, c’est toujours la peine inutile qui nous anéantit vraiment. Par exemple, quelqu’un dans ta famille est atteint d’une maladie incurable. Ca pue. Mais ce n’est pas comme si tu pouvais te dire « si seulement on avait fait ci, ou ça, différemment, ce ne serait pas arrivé. ». En revanche, quand quelqu’un te maltraite ou que tu maltraite en retour avec malveillance, c’est là que tu te demandes « Vraiment ? Est-ce que c’est vraiment nécessaire tout ça, cette addition supplémentaire aux misères de l’existence ? ». C’est ce qui désarme. C’est la souffrance aux innombrables solutions potentielles que personne n’a le courage ou l’envie de mettre en œuvre. » Le ton professoral lui allait bien, lui qui n’avait jamais enseigné, même sir une chaire lui avait été promise par son grand-père à l’université de Manchester. « Admettons, tu as fait des erreurs. Suffisamment involontaires pour ne pas te sentir maître de ton destin, mais assez pour culpabiliser. La situation a empiré. Mais imagine à quel point tout pourrait aller bien mieux si tu y mettais ton énergie ? »

Octave eut un sourire malicieux, baissa son front et ouvrit ses yeux en grand, qu’un sourcil arqué rendait interrogateurs. Puis, après une pause qui dura le temps de sa mise en scène, il devint un instant songeur et dévia son regard vers ses jambes, ondulant sous les tranquilles oscillations de l’eau. Démystifier tout ça, et vite. Réduire au vide sa propre présence, rappeler l’importance de ceux qui l’attendaient encore, ramener l’étudiant sur le chemin qu’il avait décidé de combattre, au lieu d’encourager ces déviances ponctuelles dans des univers qui n’existaient que parce que tous deux consentaient d’y croire. Cet enchantement ne devait pas dépendre d’Octave, il ne le devait plus. Léon allait cultiver son propre feu ardent, indépendant et libre, suffisamment brûlant pour être capable de réchauffer sa propre âme et même celle des autres. Il ne lui restait peut-être plus qu’un soir pour transmettre la vivace exaltation, le bouillonnement et l’envie de vivre envers et contre tout, resuscitant sans cesse avec la frénésie de la passion.  

« Ta vie est là-bas, Léon. Pas dans cette bulle que tu t’invente. Parce qu’au fond… que fait-on de plus que simplement partir, puis revenir ? Rien ne change que les murs qui nous entourent. Et ça, ça n’a pas vraiment d’importance. Comme cette piscine dont l’eau te permet de mieux respirer. Il y a une grande baignoire dans la salle des préfets, je crois que tu le sais… Les lieux que nous visitons son désintéressés de nos histoires. » Il se tut, réfléchit et prononça précautionneusement : « Je serai là… mais tu n’as pas besoin de moi pour ça. Tu n’as besoin de personne pour ça. Pour te plonger et respirer mieux, tout comme tu n’as besoin de personne pour couler ou flotter. » Puis, après un silence entendu, il rajouta avec une sorte de précipitation : « J’aime notre escapade, bien évidemment. Nos escapades… Mais viens plonger plutôt, au lieu de rester au bord, qui sait quand on reviendra. »

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rita phunk
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SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Dim 10 Juin 2018 - 22:36



A peine avait-il fendu la surface qu'il remontait, comme si l'attrait de l'abysse l'avait trop effrayé pour qu'il ne s'y laisse happer, ou alors était-ce de flotter qui lui donnait autant d'énergie ? Le regard émeraude chercha le sien alors que seul le visage du bibliothécaire flottait au dessus de l'eau et Léon lui offrit le bleu si pâle de ses yeux sans venir briser la quiétude du lieu.  L'échange fut silencieux, l'adolescent restant assis sur le bord, trempé mais apaisé, respirant beaucoup mieux, les joues colorées de rose, observant en contre bas le bibliothécaire qui fini par se laisser basculer en arrière, véritable planche humaine offrant son visage au plafond. Le regard de l'adolescent coula avec délicatesse sur la silhouette abandonnée et à la dérive, la curiosité inattendue mêlée à la fascination reprenant ses droits, poussant le jeune homme à détailler l'adulte qui semblait bien fragile dans l'immensité de la piscine. Avait-il lui même semblé si chétif ? Probablement. Il parcouru le corps plus fin qu'il ne l'aurait cru, ainsi noyé dans les vêtements que l'eau avait assez gorgés d'eau pour  distendre. Les bras semblaient flous, ainsi caressés par le tissu de la chemise qui ondulait doucement sous les vaguelettes que la chute avait provoquées, rendant les poignets plus fins qu'il ne l'aurait cru alors que les doigts se déliaient, offrant la paume de ses mains vers le plafond, comme s'il attendait une sorte de bénédiction qui tardait trop à arriver. Il y avait quelque chose d'étrange à cet homme en costume à trois pièces qui était doucement attiré vers le centre du bassin et s'éloignait du bord, ses cheveux d'ordinaires disciplinés s'étalant en un halo dont les rayons lunaires argentés n'arrivaient pas à gommer les lueurs cuivrées. Le jeune préfet dû légèrement tourner la tête pour suivre le mouvement, s'attardant quelques instants sur le cou ainsi déployé et dont la blancheur de la peau tranchait à peine avec le col de sa chemise déboutonnée, preuve d'une pâleur qui, si elle n'était pas maladive, lui donnait un air plus innocent qu'il ne l'aurait cru. Il y avait beaucoup de contraste dans cette allure s'abandonnant aux caprices de l'eau silencieuse mais qui, pourtant, battait encore imperceptiblement des pieds et des jambes pour ne pas sombrer. Il n'arrive pas à flotter, nota Léon avec une mélancolie qui n'était pas la sienne, lui qui aimait justement la capacité de son corps à juste obéir aux principes de l'apesenteur, cet exercice n'ayant demandé rien de moins qu'un total abandon. Qu'est-ce qui attirait donc le bibliothécaire vers le fond avec assez de force pour qu'il ne doive donner le change en appliquant un peu de force ?  Les minutes semblèrent défiler, uniquement ponctuées par le clapotis de la bonde d'évacuation de l'eau, tapissant la chaleur étouffante de la pièce d'une ambiance presque hypnotique, comme rythmée par le bruit répétitif d'un son redondant qui, s'il n'avait rien de désagréable, étirait la nuit sans qu'il n'y ait de prise sur le temps. Léon aurait été incapable de dire si Octave était dans l'eau depuis plusieurs minutes ou à peine quelques secondes. Et cela n'avait strictement aucune importance.

Entendait-il les sons de son propre coeur, lui aussi, ainsi à demi-immergé dans l'eau ? Ce tampon entre la réalité de la pièce et la profondeur du bassin, cet entre-deux sur lequel Octave flottait, l'adolescent ne souhaitait pas le perturber, aussi l'observait-il dans une attitude presque religieuse, respirant de manière posée tout en observant le thorax du bibliothécaire se soulever à un rythme régulier. Il continuait à imposer quelques battements, perturbant doucement la surface de l'eau, faisant presque corps avec le liquide tout en refusant de totalement s'y abandonner, preuve étant qu'il ne lâchait pas vraiment prise mais voulait se donner l'illusion de s'alléger d'un poids, profitant de l'apesanteur tout en la forçant malgré tout. L'adolescent pencha légèrement la tête sur le côté, expirant lentement une goulée d'air par la bouche tout en savourant la sensation de plénitude qu'il ressentait. Octave n'était pourtant pas vraiment là, sûrement en prise avec ce fond abyssale auquel il ne voulait pas céder, et cette apesanteur dont il n'arrivait pas vraiment à profiter, mais pourtant, Léon se sentait apaisé à le regarder ainsi dériver, conscient et reconnaissant de la confiance que cette vision sans filtre demandait et à laquelle Octave ne se dérobait pas. Sentait-il son regard sur sa personne où bien était-il totalement concentré à sa tâche ? En tout cas ne cherchait-il pas à se soustraire aux yeux gris scrutateurs. Comme dans la bibliothèque, lorsqu'il avait cessé de vouloir remettre le masque. Le jeune homme reprit une nouvelle respiration, le sentiment d'accalmie détendant de nouveau chacune des fibres de son corps jusqu'à ce qu'il n'étouffe un bâillement, se sentant presque capable de laisser Morphée se glisser aux portes de sa conscience. Ici, dans cette immense salle au haut plafond, dans cette chaleur étouffante, dans ce lieu silencieux et qui conférait une touche de solitude, il respirait mieux et se sentait beaucoup moins seul. La combinaison des deux lui donnait presque envie d'arrêter de crocheter ses poignets contre la mosaïque de la piscine, de se laisser doucement retomber en arrière, de poser sa tête sur le sol humide et de fermer ses paupières lourdes. Oui, il se serait presque laissé aller à s'endormir, observant quelques instants les lueurs azurées de la piscine qui se reflétaient sans doute sur le plafond blanc, écoutant le silence tout en étant conscience d'une présence pas si lointaine. Cette bulle paraissait encore plus agréable que la précédente et la sérénité qui en découlait semblait pouvoir lui offrir le miracle d'une nuit sans rêve qu'il n'avait même plus espéré pouvoir atteindre.

Mais Octave se redressa, tirant Léon de sa rêverie alors qu'il le suivait toujours des yeux, regardant ce dernier ôter les vêtements devenus bien moins bien ajustés qu'il ne devait en avoir l'habitude. Ou bien espérait-il s'alléger de quelque chose ? C'était stupide, il n'était pas alourdie par ces vêtements mais par son esprit et c'était cela qui l'empêchait de s'abandonner suffisament pour qu'Archimède de l'accueille dans ses bras. C'était paradoxale : il l'avait enjoint à se laisser porter par l'eau mais était complètement incapable, lui même, de le faire. La chemise rejoignit le gilet et la lumière tamisée de la pièce fut suffisante pour que les yeux de Léon ne soient attirés par ce qu'elle avait jusqu'alors si bien camoufler. Et puis cela jurait tellement avec cette pâleur. Il n'aurait pas su les compter, mais plusieurs cicatrices barraient son abdomen, dont l'une semblait avoir été assez profonde pour venir titiller l'un de ses reins. D'autres parsemaient le torse de ridules, plus ou moins profondes et plus ou moins bien cicatrisées, témoignant d'une vie tumultueuse dont Léon savait ne pas connaître grand chose. Voir presque rien. Certaines étaient-elle des vestiges de son séjour en prison ? Il n'eut pas beaucoup plus le loisir d'inventer à chaque plaie une histoire, l'adulte se glissant dans l'eau jusqu'aux épaules dont le tracé arrondi dépassait à peine de l'eau, ses cheveux bouclant légèrement encadrant son visage qu'il tournait à présent de nouveau vers lui. Ainsi débarrassé de ses parures, Octave ne perdait pas grande chose. Il gagnait même en simplicité, paraissant plus jeune que derrière cette allure si sophistiquée. L'adolescent restait silencieux, regardant l'adulte en contre plongée tout en savourant l'étrangeté de la situation. Il était prêt à écouter Octave, mais écouter le silence lui convenait également. Ce calme avait quelque chose de délicieux. Si Léon avait su qu'il volerait si vite en éclat, il se serait précipité avec urgence vers l'adulte pour poser ses doigts contre sa bouche, lui intimant le silence. Mais avec des si ...

__  Tu ne peux pas attendre des bulles d’oxygène pour respirer Léon, philosopha Octave alors que les sourcils de l'adolescent se fronçaient en signe de surprise. Ploc. C'était le bruit de la sérénité qui avait volé en éclat. Ainsi, alors que lui-même venait de se réconcilier un doux instant avec l'optimisme de voir sa situation prendre une courbure bien plus enviable l'espace d'une soirée, voilà que le bibliothécaire se chargeait de le lester du poids d'une réalité qui, à coup sûr, le clouerait au sol alors qu'il venait justement d'essayer de s'alléger pour mieux découvrir les joies de l'apesanteur ? Léon riva ses yeux clairs dans ceux tout aussi chatoyant de l'adulte, dubitativement silencieux, mais le timide sourire jusque alors flanqué sur son visage fatigué n'était déjà plus qu'un souvenir. Un jour, il n’y en aura plus et que feras-tu alors ? Tu te noieras dans un sanglot ? interrogea t'il Léon qui, interdit, se contentait de regarder fixement le nouveau synonyme du défaitisme qu'était devenue le bibliothécaire.

Finalement, il avait beau avoir choisi de flotter à peine eut-il crever la surface, peut-être n'était-il pas celui des deux qui avait le plus réussi à lâché prise une fois dans le bassin. Léon le gratifia d'un haussement d'épaule, quelque peu circonspect par ce brusque revirement de situation qui semblait dangereusement prêt d'annihiler la sensation de bien-être que l'eau chaude avait déposé sur sa peau, jusqu'à ce qu'elle ne s'infiltre en lui jusqu'à lui prêter la douce caresse d'un réconfort qu'il attendait depuis longtemps. Il poussa un bref et douloureux soupire, détournant les yeux vers la baie vitrée par laquelle les rayons de la lune venaient nimber la piscine de reflets argentés. Soudain, la chaleur se faisait plus étouffante, l'eau moins chaude, la situation moins agréable. Ses pieds ballotaient faiblement dans l'eau, la matière de son jean lui collant à la peau tandis que le tee-shirt blanc, alourdi et devenu trop grand, commençait à doucement sécher, preuve que chaque chose avait un fin et un contraire. Sérénité contre nouvelle confrontation ? Etait-ce vraiment le moment ?  Il n'avait eu aucune envie de se lancer dans un débat métaphorique, lui qui pourtant n'avait de cesse de vouloir tout comprendre et de ne jamais vraiment profiter d'aucun moment de répit, remettant perpétuellement tout en cause jusqu'à ce que les minutes ne lui ravivent bien trop vite une accalmie dont il regrettait ensuite de ne pas avoir bénéficié. Mais Octave semblait vouloir venir percer la bulle bien plus vite qu'il ne l'aurait lui-même souhaité. Il se perdit quelques secondes dans la contemplation de la nuit noire à l'air si calme, ainsi observée à la dérobée d'un lieu qui avait tout d'une parenthèse: inattendue, silencieuse, confortable, sécurisante. Oui, avait. Léon n'était plus si sûr de ressentir tout cela. Preuve en était de la précarité de son abandon, de la fragilité de son apaisement. L'oppression attendait, tapis dans l'ombre, un moyen de revenir. Sa cage thoracique se serra un bref instant, comme si ses poumons souhaitent témoigner de ce qu'ils avaient ressentis un peu plus tôt lorsqu'il avait décidé de sombrer. Et Léon savait, voyait, avec une étrange netteté, qu'il ne faudrait pas grand chose de plus pour qu'il ne recommence. Aussi, lorsqu'il tourna la tête avec lenteur vers l'adulte, un bref éclair de déception animait ses iris, se diluant dans un autre sentiment que Léon identifiait sans mal comme de la combattivité. Il était hors de question qu'il ne laisse Octave le ceinturer de plomb alors même qu'il était venu chercher plus de légèreté. Il se redressa légèrement sans cesser de capturer du regard l'adulte qui semblait, à cette distance, beaucoup moins fragile que lorsqu'il ne l'avait contemplé en contre-plongée avant de lui imposer une baignade forcée. Comme quoi, tout n'était au final qu'une question de perspective. La dispute qu'il avait saisi à la dérobée et contre son gré, un peu plus tôt, avait-elle alourdie d'une telle manière l'esprit du bibliothécaire pour que ce dernier ne décide en l'espace de quelques instants de lui offrir une parenthèse tout en se targuant bien vite de l'exception commise, comme si Léon devait se préparer à entendre qu'elle se refermerait avec la rapidité à laquelle elle s'était esquissée et qu'il ne fallait pas compter trop dessus ? Sur quoi ne devait-il pas compter : la bulle d'oxygène ou bien celui qui avait insufflé un peu d'air pour la créer ? Que remettait-il en cause, allant jusqu'à dire qu'il finirait par se noyer dans ses propres sanglots ? Et puis ce ton implacable qui ne semblait pouvoir souffrir d'aucune opposition : un jour, il n'y en aura plus. Qu'en savait-il, au juste ? Il était devin, à présent, ou juste soudainement défaitiste ?

__ Tu recommences, murmura Léon d'une voix atone, dénuée de colère mais ne s'embarrassant d'aucune douceur non plus. Tu donnes, puis tu reprends. Tu offres une issue et puis tu fermes aussitôt la porte, comme si la laisser entrouverte trop longtemps risquait d'être dangereux. Pour qui ? Pour toi ou pour moi ? Si j'ai l'impression d'être au fond et de respirer de bulle d'oxygène en bulle d'oxygène, qu'est-ce-que cela peut te faire ? demanda-t-il avant de se pincer les lèvres, goûtant à la saveur chlorée de l'eau qui parsemait encore son visage en une multitude de goutelettes.C'est quoi le problème : que je me noies dans cette piscine emplie de mes sanglots ou que je me serve d'un oxygène qui n'est peut-être pas le mien pour remonter ? Ou alors c'est les deux ? Si je sombre seul il faut que je remonte seul, parce que l'on ne peut compter que sur soi-même? Il marqua une pause, secouant doucement la tête alors que quelques mèches folles barraient de nouveau son front. Un jour, il n'y en aura plus ? Qu'en sais-tu ?  Tu as le compte détaillé, ou bien tu parles en connaissance de cause ? Je te trouve bien défaitiste, pour quelqu'un qui a décidé de flotter à peine tombé dans l'eau, mais qui n'a pas réussi sans battre un peu des jambes ou des pieds pour ne pas sombrer. Moi j'ai coulé puis je suis remonté, mais toi tu n'as fait aucun des deux correctement, t'as combattu l'un tout en essayant de faire l'autre. Il n'y avait aucune méchanceté dans les mots prononcés, juste l'éclair fugace et douloureux d'une déception. L'adolescent ne comprenait pas le ton catégorique de l'adulte, ni pourquoi il en venait à ce genre de mises en garde. J'ai besoin de cette bulle, alors ne lui retire pas tout son air alors que je respire tout juste à nouveau.

Oui, qu'en savait-il ? Léon détourna de nouveau son regard qu'il savait à présent redevenu orageux. Pourquoi était-il aussi déçu du ton choisi par l'adulte ? N'avait-il pas jusqu'alors essayé de l'aider, souvent en chamboulant tout et en exagérant tout à outrance ? Y'avait-il un message derrière ce soudain retournement de situation, ou était-ce l'écho de cette fissure qu'il apercevait de plus en plus fréquemment sur les traits du bibliothécaire ? Peut-être était-elle en train de s'agrandir, assez pour grignoter tout sur son passage et qu'il ne se sente dans l'obligation de prévenir que les bulles auraient une fin ? Etait-ce la fêlure d'Octave qui venait fendiller l'accalmie ?  Ou alors était-ce la sienne, de bulle, qui avait éclaté ce soir lorsque la fille Rowle avait claqué la porte de la bibliothécaire avec ce caractère définitif ? Léon revint lentement sur Octave, dont les épaules dénudées sortaient à peine de l'eau, le menton de l'adulte caressant à peine la surface de l'eau alors que les lumières tamisées rendaient sa peau encore plus pâles et son teint presque blafard. Finalement, il n'était peut-être pas le plus à bout de souffle des deux. Parce que, lorsque que l'on se penchait plus derrière le personnage si contrôlé, si l'on creusait un peu plus derrière la personnalité aussi sereine et derrière cette manie d'avoir toujours réponse à tout ... on tombait sur un gouffre. De solitude. Léon n'avait pas été certain de sa nature, mais il commençait à le percevoir avec de plus en plus de netteté et à en croire les brides de paroles qu'il avait saisi un peu plus tôt, il allait être encore plus seul après ce soir là. Cela n'avait peut-être pas toujours été le cas, effectivement : il y avait eu son étoile filante, cette femme à la peau parsemée de taches de rousseur et à la lourde chevelure rousse, celle qui avait redonné le sourire et qui avait également donné vie à toutes ces photos où Octave avait paru entouré, celles qui avait tant fascinées Léon lorsqu'il avait eut tout le loisir de laisser son regard se poser dessus, en toute impunité. Mais cette parenthèse là semblait s'être refermée, de la manière la plus définitive qu'il soit. Léon revoyait la maison, chargée de souvenir, à la décoration soignée. Mais désespérément vide. Cela faisait deux bulles en moins pour le bibliothécaire. Cette femme. La fille Rowle. Combien d'autres en avait-il épuisées ? Peut-être que c'était cela, finalement. Pour une fois, Octave avait peut-être commis la faute de parler pour Léon tout en formulant une pensée qui était surtout destinée à lui même. Ou à eux deux ? Toujours était-il que ce soir là, malgré les apparences, Léon n'était plus sûr d'être le plus écorché des deux.

__ Ta vie n’est pas ici, elle est là-bas, reprit le bibliothécaire alors que Léon vrillait de nouveau son regard dans le sien.

Décidément, ce dernier avait vraiment envie de faire voler la bulle en éclat, n'est-ce-pas ? Pourquoi ne le laissait-il pas profiter de l'air, lui qui venait tout juste de reprendre haleine ? Pourquoi ce besoin urgent de démystifier tout et de vite le confronter à la réalité ? L'adolescent se mordit la langue, luttant pour ne pas rétorquer tout de suite son offuscation à se voir marteler une chose dont il avait parfaitement conscience mais qui lui gâchait à présent tout le plaisir de s'y soustraire pendant quelques heures. Léon le regardait, tous les muscles de son corps se tendant sous la blessure d'une telle conversation dont il se sentait plus acculée par les mots que réellement participatif. Octave cherchait à le dédouaner du Véritasérum et il aurait pu se plonger avec facilité vers la porte de sortie qu'il lui fournissait si cela n'avait pas ressemblé à des phrases toutes faites martelées pour essayer de soulager sa conscience. Qui aimait se faire entendre dire à voix haute et devant témoins des choses que, soi-même, on n'avait finalement que très peu soupçonné ? Parlait-il en connaissance de cause, avait-il entendu parler des aveux qu'il avait conférés devant Rowle ou bien se contentait-il d'apaiser une douleur sans en connaître l'origine, ni la profondeur ? Lui qui aimait creuser les détails cherchait-il a réconforter sans savoir plus en quoi il était impliqué, témoignant de la nécessité d'aider sans trop s'impliquer, comme de la bulle offerte et dont les paroie étaient si vite mises à mal ? L'adolescent se sentait presque éconduit, accueillant les conseils comme si ceux-ci ne lui étaient pas destinés. Octave ne manifestait aucune curiosité, juste essuyait-il le doute que l'adolescent avait fait transpirer un peu plus tôt sans chercher à ne comprendre quoi que ce soit. Alors, cela glissa sur l'adolescent, comme tout ce qui était général mais ne souffrait d'aucune réelle attention. C'était comme si Octave parlait à un autre et ce genre de ton faussement intéressé et impersonnel touchait rarement sa cible.  Et le voilà qui illustrait ensuite la peine et l'impossibilité par un autre exemple qui n'avait non seulement aucun rapport avec lui, mais qui en plus était de ces généralités que l'on ne pouvait contredire tant elles étaient usées et dites par tout ceux qui, exempt d'une qualification de psychologue, cherchait en toute phrase bien trouvée un proverbe à la vie. On aurait dit qu'il débitait des âneries apprises par coeur à une assemblée. Ce que Léon avait crû, cette sorte de lien et de dualité, Octave semblait n'en avoir plus rien à faire. Il lui parlait comme l'on discourait devant une foule, telle un spécialiste présentant son exposé. Aucune de ses phrases ne le touchait, aucune ne caressait les doutes personnels qu'il avait confié à l'adulte et c'était comme si ce dernier désirait garder une distance en usant d'exemples et de situations n'impliquant ni le préfet, ni lui-même. Léon le regardait sans comprendre, le laissant terminer sa tirade aussi impersonnelle que le devenait cette conversation. Il n'y avait plus rien d'intime, même dans cette piscine, même dans cette situation irréelle, même avec cet Octave qui semblait s'être mis à nu en se débarrassant de son costume haut en couleur. Tu parles. Il aurait très bien pu s'adresser à un autre que la conversation aurait eu quand même un sens. Cette dépersonnalisation et cette distance l’agacèrent prodigieusement. La déception se lisait-elle sur les traits de l'adolescent ? Probablement, tant elle grossissait en son âme et son coeur.

__ Mais imagine à quel point tout pourrait aller bien mieux si tu y mettais ton énergie ? termina Octave alors que Léon s'affalait un peu plus sur ses poignets, la mine tirée par le poids de la colère sourde qui grignotait doucement toute trace de fatigue.  

Il ne lui répondit pas, se contentant d'un long regard chargé d'incompréhension. C'était quoi, un séminaire sur la façon d'aller mieux ? Il allait vendre un livre à la fin, peut-être des cassettes audios à écouter avec des phrases impersonnelles et sensées ? Un proverbe par jour et regardez que la vie est belle ? Aucun des mots ne lui faisait du bien. Il aurait pu s'adresser à n'importe qui, autrement dit, il ne s'adressait à personne. Alors, il était hors de question de répondre à cela. On ne parle pas aux phrases toutes faites parce que, justement, elles ne sont pas faites pour avoir de contradiction. Cela n'était pas une discussion, c'était juste ... un ramassis de banalités.

__ Ta vie est là-bas, Léon. Pas dans cette bulle que tu t’inventes, reprit-il avant d'accuser les murs de n'être que des murs. Léon écoutait avec attention mais sans se faire traverser par aucune de ces princeps. Cette distance commençait à l'exaspérer. Pire, elle remettait tout en question. Ou était Heather, Donia, les Carrow, l'insigne, tous ces détails qu'il avait apporté et qui avait donné à leurs conversations cette touche de personnalisation qui suffisait à se sentir réellement écouté ? Où était la bulle de toute façon. Que je m'invente, eut-il envie de rétorquer mais au lieux de cela, les lèvres restèrent collées entre elle, scellées par le ressentiment et la déception.  Les lieux que nous visitons sont désintéressés de nos histoires, conclut-il et cette dernière phrase eut le don de le faire vrombir. Qu'il se place devant une glace et qu'il redise ça, lui qui vivait avec son fantôme dans sa maison et retournait dans le bar qui avait accueilli son désespoir, ce lieu qui avait dû avoir une importance pour qu'il y retourne, n'est-ce-pas ? Mais il s'entendait ? Les monuments, n'étaient-ce que des pierres ou bien y avait-il une âme dans ces lieux ? Poudlard n'était il qu'un château ? Et sa maison d'enfance que des murs, ou lui rappelait-elle des souvenir quand il y retournait ? Cela suffisait, d'adapter ses propos pour faire passer un message. Et quel message, d'ailleurs ? Léon commençait à comprendre là où l'adulte l'emmenait, où plutôt là où le chemin semblait s'arrêter. Et il n'était pas certain de vouloir entendre la suite. Je serai là… mais tu n’as pas besoin de moi pour ça. Tu n’as besoin de personne pour ça. Pour plonger et respirer mieux, tout comme tu n’as besoin de personne pour couler ou flotter. asséna-t-il et Léon sentit son ventre se serrer. Dans le mille. C'était comme dans le bar, au final. Qu'avait-il tenté dans la dernière fois ? Ah, oui. Je t’oublie si tu veux. Je suis très bon à prétendre que les gens n’existent pas. Mais cela n'avait pas marché, alors il tentait l'autre versant, à présent, c'est ça ? Je reste mais tu n'as pas besoin de moi. C'était quoi, exactement, son problème relationnel ? Il n'aimait pas qu'on le déteste, mais pas non plus que l'on l'apprécie ? Et puis cette façon de toujours prêter des intentions aux autres, de faire comme s'il n'était qu'une présence dont on pouvait ensuite choisir ce que l'on pouvait en faire. Il pouvait partir si vous le lui ordonniez, et puis rester également mais dans tous les cas, il fallait que vous compreniez que c'était complètement désintéressé, n'est-ce-pas ?  C'était comme si lui n'avait aucune volonté et se contentait d'être une peluche que l'on amenait et que l'on pouvait délaissé aux besoins, que l'on pouvait garder contre soi pour avoir du réconfort mais qui au final n'avait pas d'autre utilité que la croyance que vous mettiez en sa capacité de vous apaiser. Léon secoua la tête d'un air presque dédaigneux, agacé  par l'attitude du bibliothécaire qu'il ne comprenait pas. Ce dernier sembla soudain se radoucir, terminant de désarçonner l'adolescent. J’aime notre escapade, bien évidemment. Nos escapades… Mais viens plonger plutôt, au lieu de rester au bord, qui sait quand on reviendra. On aurait dit un hypocrite critiquant un travail puis félicitant ensuite pour l'investissement. Tout cela est inutile Léon mais vient profiter. Cette bulle n'existe pas mais plonge avec moi parce que j'ai bien effrité sa paroie et elle va voler en éclat. Qui sait quand on reviendra parce que je viens de dédouaner tout l'intérêt. Et tu n'as pas besoin de moi. Ou bien n'avait-il pas, lui, besoin d'un adolescent capricieux ? Les deux ?
__ Je préfère rester là, rétorqua durement l'adolescent, sortant les jambes de l'eau et se relevant, toisant l'adulte de toute sa hauteur, un profond air meurtri sur le visage. Il détourna les yeux avant de se montrer encore plus expressif, rejoignant les bancs en plastique sur lequel l'adulte avait déposé un peu plus tôt le manteau. Tournant le dos à Octave.

Il souffla, longuement, luttant pour que son corps ne s'agite de soubresaut avant de porter la main à son jean, retirant ce dernier qui était bien trop lourd à présent qu'il était debout et il étendit ce dernier sur le banc avant de porter la main à son tee-shirt, qu'il souleva de quelques centimètres, jusqu'à ce que la pulpe de ses doigts n'effleure une des cicatrices honteuse barrant son dos. Il soupira, laissa tomber mollement le tissu avant de secouer la tête et d'abandonner l'idée de le retirer. Refusant de se retourner, il avisa un des plongeoirs surplombant à quelques mètres de là, la piscine, et le rejoignit, grimpant à l'échelle puis s'allongeant de tout son long sur celui ci, la tête juste au bord du vide, les bras retombant sur son ventre. La planche tangua lentement sous son poids avant de se stabiliser et l'adolescent resta là, surplombant la piscine mais ôtant toute capacité à être vu d'en bas, les yeux rivés au plafond, perchés quelques mètres, il le savait et le sentait, au dessus du bibliothécaire. Il soupira à plusieurs reprises, contemplant les halos de lumière qui reflétaient les ondulations de l'eau au plafond. Lui-même avait du mal à réellement comprendre le malaise qui venait de s'emparer de lui, aussi s'accorda-t-il plusieurs minutes, s'attardant sur le contact rugueux du plongeoir sous ses jambes nues, relevant les manches du tee shirt encore humide jusqu'à libérer la peau de ses avants bras, avant de poser son poignet extérieur contre son front, comme pour soulager sa pensée. Ou l'ordonner. Il ne comprenait pas cette soudaine prise de distance, ou bien alors s'était-il fourvoyé sur ce qu'il avait pensé avoir ressenti dans le bar ? Octave avait démontré un certain intérêt, une curiosité jamais déplacée mais bien présente, un désir de vouloir l'aider et une réassurance qui avait su toucher sa cible. N'avait-il pas promis qu'il n'était pas seul ? N'avait-il pas sous entendu un peu plus tôt qu'il avait su "où aller" ? Alors pourquoi à présent tout remettre en cause, essayer de lui faire comprendre qu'il n'avait pas besoin de cette présence - sa présence - alors même que de l'avoir rejoint dans la bibliothèque pour parler de cette oppression prouvait que si, justement ? C'était quoi, tout ce discours sur apprendre seul à respirer, sur le fait qu'il n'y aurait un jour plus de bulle, que les parenthèses n'étaient que des prétextes et qu'il pouvait les recréer lui même ailleurs et visiblement sans lui, ou cette phrase à double sens sur laquelle il avait terminé tous ces propos " qui sait quand on reviendra". On aurait dit que cela rimait avec un au revoir. Et ça, Léon ne le comprenait pas.

Ce qu'il pouvait comprendre, en revanche, c'était ce mal-être qu'il avait cru encore apercevoir dans la bibliothèque ou lorsque l'adulte s'était mis à dériver, un peu plus tôt. Il n'était pas meurtri que dans sa chaire, les plaies physiques étaient peut-être moins nombreuses que celles de son esprit. Alors c'était peut-être ça, la clé, il ne s'attachait réellement à personne et ainsi, il pouvait continuer à avancer envers et contre tous? Reculait-il quand il sentait l'attachement venir ? Ou se contentait-il d'attendre que l'autre soit déçu pour sauter sur l'occasion ? La fille d'Andréas avait semblé bien malheureuse, à parler de cet amour déchu et Octave, lui, avait accepté la situation sans chercher à la retenir. Comme une fatalité. C'était ça, ça avait eu l'air de glisser presque sur lui et il était resté les bras ballants lorsqu'elle avait tourné les talons. Parce qu'il avait entendu bien plus que ce qu'il n'avait laissé croire au bibliothécaire, un peu plus tôt, trop honteux pour réellement imposer de spectateur à ce qui avait été une rupture sentimentale. "Je ne peux pas rester ici. Je ne peux plus" avait-elle dit. "D'accord". Comment avait-il pu être tout simplement ... d'accord ? On aurait dit quelqu'un s'attendant tellement à être abandonné que se l'entendre dire, cela avait soudain tout confirmé. Pas besoin de lutter contre quelque chose dont il était persuadé, après tout ? Il aurait peut-être pû la retenir, songea-Léon tout en se sentant bien incapable de juger une situation dont il ne savait rien. Mais n'empêche ... cette passivité ... peut-être ne se rendait-il pas compte qu'il ne semblait jamais s'accrocher à rien ? Ou bien était-il si intimement convaincu qu'il ne comptait pas réellement qu'il ne faisait rien pour se défendre ? Ou alors tout pour éloigner ? Car pendant toute cette soirée lors de son anniversaire, Octave s'était contenté de se présenter en soutient, un soutient auquel Léon avait fini par croire mais ... mais à présent qu'il était revenu pour demander une nouvelle parenthèse, le soutient semblait beaucoup plus bancale. Comme s'il était à usage unique, où bien qu'il pouvait supporter tous les poids du monde mais surtout pas de se sentir utile. Etait-ce ça ? Octave avait-il en horreur de se sentir important ? Etait-ce pour cela qu'il se dédouanait si vite de tout remerciement ? "Tu me remercies de t'avoir poussé dans l'eau ?" avait-il demandé, complètement hors sujet mais sachant pertinemment de quoi l'adolescent se sentait redevable, ça, Léon en était convaincu. Mais Octave refusait les remerciements parce qu'il ne pensait pas les mériter, sans doute. Reculer vite quand l'implication semblait trop forte. Sauf que ... non. Il y avait eu ces quelques mots, lorsque Léon lui avait sommé de prendre la porte, exaspéré. Ne s'était-il pas accroché, à cet instant précis ? Tu me plais, vraiment. Beaucoup. C'était peut-être la seule et unique fois, dans toute leur conversation, qu'Octave avait parlé de ce que lui pensait ou ressentait. Et c'était bien pour ça que l'adolescent avait été marqué par ces quelques mots, d'ailleurs. En suspend au dessus du vide, Léon refusa de se laisser faire de la sorte. L'équilibre du plongeoir était précaire et l'obligeait à l'immobilité, aussi ne pouvait-il pas être vindicatif, ni en geste, ni en colère. Alors il souffla, d'une voix égale, perçant le silence de la piscine avec facilité, les yeux toujours rivés au plafond, forçant une respiration calme et égale. Il avait l'impression de jouer avec le vide, alors être réellement perché à plusieurs mètre au dessus de la piscine était une excellente façon de représenter son état d'esprit.

__ Je ne vais pas faire ça, commença-t-il en fermant les yeux, attentif au clapotis de l'eau et aux battements de son coeur qu'il était capable de sentir sous la paume de ses mains. Cela avait quelque chose d'apaisant. Je ne vais pas venir te rejoindre alors que tu as détruit la bulle que tu venais d'offrir et que tu essayes de me convaincre que je n'ai besoin de personne, sous entendant que personne, c'est toi. Il faut que tu arrêtes de faire ça : donner, reprendre, tourner autour du pot, y revenir quand cela t'arrange, ôter à tes interlocuteurs tout ce qu'ils pourraient ressentir pour toi : de la haine, de la gratitude, de l'appréciation. Arrête de tout vouloir prévenir. C'était agréable, ici, avant que tu ne débutes tes mises en garde ... on pouvait pas juste ... respirer, un instant ? Je venais juste de remonter, Octave. C'était vraiment urgent ? Sa voix mourût dans sa gorge et il lui fallut quelques instants pour que cette dernière ne se desserre de nouveau, assez pour refaire passer de l'air, d'abord, puis pour que ses cordes vocales ne puisse reprendre du service. Ma vie n'est ni ici, ni là bas. Elle est à l'exact endroit où je me trouve. Ce que je vis dans une parenthèse n'a pas moins d'importance parce que cela en est une et ce qui arrive dans mon quotidien n'est pas plus important parce qu'il semble être la norme. Un jour, il n'y aura plus de bulle. Tu parles pour moi ? Pour toi ? De quel droit tu te permets de dire ça ? La voix continuait à être dénuée de reproches, plus curieuse qu'accusatrice, plus désireuse de comprendre qu'éteinte. Il va falloir que tu assumes les choses que tu dis, celle que tu fais, et ce que cela provoque chez les personnes. Tu ne peux pas me demander de choisir si je dois t'oublier chez Gustav, puis rester alors que je te pousse dehors pour ensuite revendiquer que tout cela, toute cette confiance qui est en train de naître, est caduc. Tu ne peux pas offrir une parenthèse et puis expliquer qu'elles ne servent à rien, puis me dire ensuite que tu les aimes. Tout en disant que tu ne sais pas quand il y en aura d'autre, juste après avoir dit qu'un jour il n'y en aurait plus aucune. Tu donnes, tu reprends. C'est un jeu ? Ca ... ne m'amuse pas. Il était toujours complètement immobile, se demandant même si Octave l'entendait. Peut-être était-il parti ? Ou bien écoutait-il, toujours immergé dans l'eau, à quelques mètres en dessous de lui ? Peu importait, il n'avait pas l'intention de s'arrêter de parler. Tu dis que tu seras là après avoir assuré qu'un jour il n'y aurait pas plus de parenthèse. Drôle de façon de rassurer, drôle de façon de s'impliquer, aussi. Moins tu t'impliques, mieux c'est ? C'est vrai que c'est pratique : si l'on repousses les gens quand ils commencent à nous apprécier, ils ne risquent pas partir en disant qu'ils auraient préféré ne jamais nous rencontrer, souffla-t-il. Ca, c'était déloyale, et il le savait. Mais il n'y avait pas que cela, qui était déloyale. Pourquoi j'ai l'impression que tu es en train de dire que c'est la dernière bulle et qu'il faut en profiter ? Si c'est ça que tu voulais dire, soit clair. Ne passes pas par des chemins détournés, par cette éloge de la solitude et du fameux "on ne se débrouille mieux que par soi-même", par cette promesse d'être là mais tout dédouanant la réelle importance d'une présence, vu que je peux tout faire tout seul : couler, remonter. Il laissa le temps s'étirer avant de souffler plus bas. C'est faux. Personne ne se débrouille mieux tout seul.

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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Lun 11 Juin 2018 - 23:12

Il avait senti sur la tête brune les imperceptibles changements, ceux dont Léon lui-même n’avait pas eu tout de suite conscience, et qui venaient en fugace bourrasque avant la grosse vague. De délicates tensions sur un visage d’albâtre, annonciatrices de grands bouleversements. Il ne savait quoi en penser et craignit par avance de n’avoir pas fait preuve d’une grande délicatesse ni subtilité dans ses insinuations, sans reproches pourtant. Mais à mesure qu’il parlait, tentant de rendre le destin aussi simple que possible, Léon perdait en couleur comme une fleur privée de son soleil et son visage se creusa à nouveau en un douloureux fossé d’incompréhension méfiante. Une violence passagère parût dans ses yeux et Octave eut un moment d’hésitation, mais prenant cet air dubitatif pour un scepticisme peu engagé, il continua son propos avec déjà la certitude de devoir débattre et protéger son opinion. Mais l’issue de sa mise en garde le surprit autant qu’elle l’accabla, sans qu’il n’en comprenne tout de suite la raison au-delà de la simple vexation à de nouveau devoir faire des efforts. Il ne s’était pourtant pas préparé à l’ampleur de la déception qu’il perçut dans le regard quelque peu égaré. Un hoquet invisible s’était glissé dans sa voix entre deux mots, ponctuant son récit d’une petite pause peu naturelle, mais la certitude de faire ce qu’il devait l’encouragea à poursuivre jusqu’au bout. Erreur fatale ? Il n’avait pas pensé la situation aussi grave, ni ses mots aussi lourds, s’exposant à des représailles qu’il n’aurait pas pu prévoir d’un visage aussi tendrement paisible. A la fin, il n’eut pas simplement l’impression d’avoir contrarié l’étudiant, mais d’avoir tué quelque chose avec lenteur dans son regard, comme l’on étouffait un bûcher à coup de sable. Bientôt, la première estocade, ne critiquant pas tant son approche ou les concepts usés que son propre caractère, fut la cible unique, comme s’il n’avait rien dit et simplement boudé pour mériter pareille remontrance. Le ton était dur, intransigeant et déjà dénué de la convenance qu’il aurait pu espérer d’une pareille situation. L’adolescent se faisait sévère et crument inapprochable, comme si le bibliothécaire avait cessé de l’intéresser tout bonnement et qu’il ne donnait aucun crédit à son propos, le traduisant comme un long et interminable reproche. Octave se découragea presque devant l’insolence grossière. Son esprit trébucha maladroitement et avec incertitude, empli par la sensation d’être un étudiant en plein oral, recevant le regard indéchiffrablement dur d’un professeur dont l’humeur variable était bien connue. D’abord confus, Octave tenta d’arrondir les angler, repartant sur le chemin habituel des métaphores ailées et des théories sans corps. Il comprit cependant bien vite qu’il parlait une langue différente ce soir, intelligible et acceptée que par sa propre oreille. Léon se renfrognait, devenait maussade et il croyait percevoir sur son visage l’ombre d’une amertume définitive, sans savoir en quoi il la méritait exactement encore. Il voulait que l’adolescent puisse respirer de lui-même, ainsi que l’adage voulait que l’on préfère apprendre à l’homme la pêche, plutôt qu’à lui donner le poisson ; sans succès, ni compréhension. Léon lui était devenu hermétique et aussi inatteignable que Cassidy l’avait été. Ses mots furent d’un seul regard dépossédés de leur valeur et de leur essence-même. Il sentit le goût de l'impuissance dans sa bouche, fatal et tapissant ses entrailles d'une absence parfaite de saveurs. Tout était torve.

« Je préfère rester là. »

Ah. Non seulement ne demeura-t-il pas docilement immobile, mais en plus se redressait-il pour signifier physiquement l’éloignement tant dans la parole que dans le corps avec son vis-à-vis, posant sur l’adulte diminué le rayon d’un regard sans vie. Puis il rejoignit le banc, se débarrassa avec hésitation de son haillon inférieure – preuve qu’il ne partait pas vraiment – et s’éloigna. Octave suivit le geste avec une répugnance exagérée, car il souffrait, hors de raison, des gens lui tournant aussi démonstrativement le dos. Il attendait néanmoins, patient, la suite d'un triomphe qui était bel et bien celui de Léon, mais incomplet dans sa fuite sans mots, tandis qu'il rejoignait démonstrativement les cieux, là où Octave ne pouvait ni le voir, ni l'atteindre. A quoi bon ce spectacle ? Pour spécifier qu'il quittait volontairement la bulle, outré et blessé ? Le sens du détail agrémentait ce drame d'une sorte de mélancolie suspecte, qui présageait un long et laborieux commentaire pour accompagner les grands gestes muets. Habitué à sentir la rancœur tapie dans l'ombre, il ne quitta pas l'adolescent du regard un instant et même lorsque ce dernier disparut sur la planche, Octave contempla un corps qu'il devinait long en contre-plongée. Malgré les sentiments latents et ceux qu’il dissimulait dans son esprit fermé, le bibliothécaire se sentait étrangement en sécurité et absolument pas soucieux de ce que l'adolescent allait finir par dire, tant il fut par le geste et le regard prêt à se défendre et Octave commençait à connaitre ses défenses. Il y avait jusqu'alors relativement bien résisté et ne craignait pas une seconde offense. Bien sûr, au restaurant Léon n'aurait jamais pu partir aussi loin et l'hôpital l'avait tout bonnement paralysé, mais la piscine lui offrait un large terrain à ses caprices, autant pour se cacher que pour illustrer son mécontentement par un long éloignement démonstratif. Octave demeura immobile, la tête relevée vers le perchoir du corbeau, attendant que de sa hauteur la guillotine ne tombe sur son cou. La suite néanmoins, le paralysa pour de bon. Il avait imaginé un caprice, mais reçut une accusation terriblement personnelle en retour, et il se sentit en voyageur de train, observant le paysage défilant derrière la fenêtre un instant trop tard pour pouvoir en saisir l'ampleur, comprenant un peu trop tardivement ce qu'il venait de contempler, la bouche ouverte et l'esprit vide de toute réflexion. Il écoutait, démuni, curieusement incapable de se défendre, ni même de comprendre complètement ce dont on l'accusait, perdu dans ce flot de paroles cruelles. Il s’était préparé à ce que ses paroles ne reçoivent pas l’entente cordiale, mais à ce point… ?

« C'est vrai que c'est pratique : si l'on repousse les gens quand ils commencent à nous apprécier, ils ne risquent pas de partir en disant qu'ils auraient préféré ne jamais nous rencontrer. »

Octave cligna des yeux à plusieurs reprises comme si on lui eut soufflé sur les paupières. Puis, tel un glissement de terrain, la fureur pénétra les traits du bibliothécaire et en exagéra les courbes, gravant les ombres de ses sourcils lentement noués à la racine et l’arc dédaigneux de la bouche aux lèvres gonflées. Léon avait continué à parler, mais son attention était demeurée figée. Son propre mutisme l’écrasait et sa colère amenuisait ses sens, l’obligeant à déployer une attention harassante pour écouter l’étudiant, alors même qu’une bête noire le dévorait de l’intérieur. Son hébètement et sa dureté brutale étaient si évidents que si Léon lui avait adressé un regard, son flot se serait arrêté court, mais il se cachait sur son plongeoir sans affronter les tremblements qu’il provoquait sur un visage mortifié. Petite enflure… crut-il s’entendre souffler, mais sa bouche aux lèvres entrouvertes et crispées étaient bien trop paralysées pour ne serait-ce qu’esquisser les reliefs d’une phrase pareille. Il était en colère, mais surtout terriblement blessé. Si l’histoire lui avait été livrée volontairement, la douleur aurait été moins grande puisque donnée par une arme qu’Octave aurait lui-même offerte, mais Léon usait de ce qui ne lui appartenait que par hasard et sans autorisation. Il avait eu l’honneur de surprendre une vie cachée et intime au point de le rendre coupable du hasard ; tout ça pour en profiter et retourner la faveur le plus lâchement du monde. A quoi bon les excuses, si c’était pour tailler des outrages grandiloquents avec ses erreurs ? Octave ressemblait dans son aigreur de plus en plus à un enfant, dont la bouche se disloquait monstrueusement dans un hurlement sourd et sans bruits, fantôme relevant ses lèvres et faisant luire bestialement la blancheur luisante de ses dents. Il sentait l’horreur remonter depuis son cœur à son visage mais n’y pouvait rien, continuant à fixer le plongeoir d’un regard haineux, comme s’il pouvait, par la force de son esprit, l’obliger à se briser. Sa main trembla, il sentit le besoin impérieux de frapper et détruire celui qui venait d’anéantir par le pouvoir d’un seul caprice ses longs efforts à retenir l’horrible et inadmissible sanglot, auquel il venait de mêler son propre ressentiment. L’odieux, odieux, absolument ignoble étudiant ! Ses narines blanches battaient nerveusement, sa respiration essayant de se discipliner sans grand succès. Il n’était que fureur et rage muette, paralysée, impuissante. Oui, frapper et faire chuter le parfait enfoiré de son haut perchoir, le couler et l’étouffer, mais le chemin était trop long pour sa colère qui quémandait l’immédiateté. Son esprit se tourna vers la baguette, restée dans la poche du manteau, et parce que les deux exécuteurs de sa frénésie étaient trop éloignés pour se satisfaire, Octave resta sans un geste, incapable d’exorciser son énergie incendiaire.

Il baissa finalement les yeux, les sentant s’assécher impitoyablement pour verser une involontaire larme traitresse, exaltée par le chlore et le sang qui pulsait jusque dans sa cornée. Sa colère devint froide lorsqu’il comprit se sentir trahi. Quelle ironie. Il remonta son regard avec lenteur vers le plongeoir, la bouche esquissant toujours cet étrange et hideuse contorsion des lèvres, mais les yeux lourds et comme fondants et pleins de désespoir, suppliant un peu de considération au lieu de cette cruauté nue et décisive. Une preuve, alors que tout n’était pas encore définitivement perdu par sa faute, en tout cas pas dans les apparences, que Léon n’avait pas profité d’une faiblesse à peine découverte pour le faire souffrir. Mais plus rien ne provenait du plongeoir et en baissant à nouveau les yeux, Octave se sentit vaguement violenté et cette profanation dans le royaume intime de sa sensibilité exacerbée le laissa hébété, incertain de quoi que ce fut, même de l’eau qui l’entourait. La fureur cherchait encore l’éclatement et pour la contenir, soudain, il plongea sans bruit et disparut de la surface. Il nagea jusqu’à l’échelle et s’y tint pour ne pas remonter, désireux de rester le plus longtemps possible dans l’étreinte de ces abysses artificielles. D’une main, il pressa ses paupières jusqu’à y voir danser un caléidoscope psychédélique et en rouvrant les yeux, tout lui sembla gagner en contrastes. Sa conscience ne se sentait pas très confortablement installée dans cette colère et tendait à s’en échapper, mais l’émotivité spontanée la retenait prisonnière de mille tortures, entre culpabilité et rancœur. Lui, qui se sentait froissé d’une petite trahison, au fond sans grande importance ? Ce n’était pas légitime. Il n’en avait pas le droit. Pourtant, l’impression d’avoir été dégradé et avili ne le quittait pas, éveillant son amour-propre, à son tour si bien diminué par la certitude d’avoir mérité cette inconstance. Léon se vengeait de ses propres blessures, avant même de connaître celle qui allait venir ; pouvait-il lui en tenir rigueur alors que lui-même cédait doucement à une affectivité s’effeuillant de toute lucidité ? Blessé, il était blessé et c’était tout ce qu’il savait avec certitude à ce moment-là. Léon avait profité d’une faille dans le hasard, dans le temps et l’espace, dans la vie, dans sa sensibilité pour décocher une flèche à son cœur sanguinolent. Octave se savait réservé, cachotier, pudique et suffisamment insensible en apparence pour donner la belle illusion d’une sécheresse naturelle, mais était-ce une raison ? L’adolescent n’aurait pas esquissé une tentative pareille aussi sûrement s’il n’avait été à moitié certain d’atteindre son but… Pouvait-il vraiment s’excuser d’ignorer la douleur du bibliothécaire pour frapper si bien ? Ce qui lui avait fait mal au fond, ce n’était pas le rappel maladroit au fait que Cassidy était partie en le maudissant, c’était le simple fait qu’il ait agi en connaissance de cause. Au fond de l’eau, oppressé, incapable de respirer et malheureux, il maudissait sa blessure, puis cet enfant insolent et inconscient.

Parce que sa colère évoluait en chambre close et stérile, n’émouvant que les traits de son visage expressif dans les extrémités de son spectre sensible, Octave émergea de l’eau sans une vagues et quand bien même le souffle lui manquait après cette longue absence éreintée, son corps était si pétrifié qu’il entretint sa respiration sans peine, étouffant par la même occasion de cet exercice en régularité. L’envie de partir le gagna : abandonner Léon sans davantage de considération et dans le silence le plus complet, mais l’effroyable et intraitable culpabilité le forçait à chérir l’adolescent ingrat malgré sa propre meurtrissure. Petit monstre de caprices, insolent et horriblement égoïste. Octave jura dans un murmure pour le plaisir, même s’il avait tort, laissant le flot de sa pensée vindicative creuser le petit ruisseau d’une rancœur si difficile à tarir. Profiteur indiscipliné, sans gêne et ramenant toujours tout à soi ! Souffrant son soûl pour la moindre ingratitude, mais incapable de voir au-delà ! Ou bien au contraire capable, mais s’en contrefoutant complètement dans les instants où sa propre petite douleur prévalait ! Sans honneur, sans manière, sans délicatesse… Pourquoi est-ce qu’il l’aimait bien au juste ? Ah oui, pour cette flamme éternelle, l’espoir insatiable et le cœur ouvert. Octave couvrit son front froid avec sa paume et désespéra. Dans son discours, tout n’avait tenu que sur cette impudente et malheureuse phrase. Car du reste, sans considérer son ignorance, Léon n’avait pas tort et n’aurait eu à subir aucun blâme s’il n’y avait pas eu cette ultime bassesse. Et plus il y songeait, plus il comprenait que l’adolescent ne pouvait pas être aussi perspicace à son sujet tout en ignorant innocemment ce qui était capable de lui faire mal. Comment une telle délicatesse et compréhension pouvaient se retourner aussi facilement contre lui ? A cause de la traitrise intime, il était incapable de considérer la critique et buttait contre son offense, le regard pénible maintenant perdu dans les vagues et la bouche toujours incapable de formuler le moindre mot. A dire vrai, il ne savait plus où aller ni quoi faire. Après tout, en un sens la dispute lui allait bien. Une autre n’allait pas tarder de toute façon et essayer de maintenir quoi que ce fût à flot paraissait être une énergie inutilement employée. Il ne lui restait alors qu’à supporter le malaise, inviter l’adolescent à partir, puis attendre le véritable courroux qu’il subirait les yeux baissés et sans se défendre. Curieusement cependant, se laisser faire par une injustice ne lui plaisait pas. Il voulait bien subir la disgrâce, mais qui si elle était méritée, or il ne trouvait pas avoir fait preuve de tant de maladresse au point de nécessiter un pareil recadrage. Il ne savait quoi faire : s’énerver pour de bon et faiblir un peu plus en manifestant à quel point il était en fait fragile et indécis, ou bien se renfermer davantage en hérisson pour dévoiler au monde les pointes acérées de son indifférence cynique. D’une indécision triste, son menton trembla légèrement, puis sa lèvre supérieure en arc de chasse. C’était bas et il se sentait sale.

Il avait les vices ingrats d’une jeunesse barbelée, était un peu froid dans son noir, son blanc, son émail. Il n’avait eu de vivant, d’humain, que sa mélancolie d’œuvre parfaite. Après l’avoir taillé elle-même, à sa mesure, ses mérites de crapule et son charme d’orphelin finirent par effrayer sa mère. Il tenait sans grand mal les affronts inconnus, mais souffrait aisément du mal qu’une confiance bafouée pouvait causer. Parce que les plus grandes douleurs avaient été engendrées par sa propre génitrice, qu’il avait aimée et chérie comme un poète adorant sa muse, sa nature s’était faite excessivement méticuleuse quant aux gens dont il acceptait de prendre la responsabilité : à qui faire subir son caractère dans toute sa monstrueuse splendeur. Il se savait excessif, manipulateur parfois jusqu’à l’inconscience, insolent et prêt au sacrifice pour tarir ses tentations et les flammes de son désir, brutal dans ses convictions et intarissable. Lui, qui pouvait avoir ce qu’il voulait parce qu’il savait comment faire souffrir, à quel moment devait-il donc s’arrêter avant de détruire l’autre ? A quel moment devait-il lâcher prise avant que sa propre nature ne corrompe celle de ceux qu’il appréciait ? Cassidy en avait tant souffert… jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à préférer le courroux d’un père qu’elle haïssait plutôt que la caresse d’un amant trop envahissant. Il savait où avait été sa faute, du moins pensait le savoir, tout comme il avait conscience de ses faiblesses au point de les prévenir toutes avant qu’il ne soit trop tard. Mais Léon, il n’en désirait pas. Lui, se rebiquait de sa précaution, ce qui n’était pas bien étonnant au vu de sa témérité perpétuelle. Il n’avait pas la patience pour, et Octave fut tenté de le congédier pour de bon, le brouiller jusqu’aux larmes en se dévoilant comme le pire des personnages, qui aimait puis s’exilait au gré de ses passions volages, se faisant diable aisé à haïr, aisé à quitter. Il savait le faire et savait comment y parvenir, à ça ! Il savait aussi que partir dans la colère était plus simple que dans l’incompréhension. Que Léon gagnerait davantage à se faire trahir par un homme détesté que par celui qui avait su soudoyer ses espoirs. Mais il y avait quelque chose de terriblement laid dans ce scénario et de tout aussi injuste que ce que l’adolescent lui avait fait subir.

Avec une énergie nouvelle, Octave se rapprocha du bord de la piscine et récupéra sa chemise, qu’il déploya sous l’eau pour mieux la mettre. Il n’était plus en confiance au point de se pointer torse nu devant l’étudiant et quand bien même elle fut blanche et passablement transparente, c’était toujours ça de pris. Le bouclier de coton et de conscience se mit à suinter de lourds ruisseaux lorsqu’il sortit de la piscine et même s’il l’avait ardemment voulu, il n’aurait pu camoufler les bruits humides de ses pas et les frottements trempés des vêtements pour espérer une approche furtive. Tant pis, il se contenta des claquements détrempés de ses pieds sur le carrelage, qui dénotaient un rythme régulier et sans hésitation. Avec la même énergie, si bien retrempée dans sa colère, il escalada habilement l’escalier du plongeoir jusqu’à se planter devant Léon, à l‘autre extrémité de la planche souple. Il ne savait d’où lui était venue une pareille audace pour ce qui concernait un aspect aussi intime de son existence, car à ce sujet il n’y avait pas non plus de longues épopées gravées dans sa mémoire : séries d’images tissées fil à fil dans ses neurones aussi fidèlement que la tapisserie de Bayeux. Non, il n’avait que quelques clichés, quelques bandes sonores, des couleurs vives et beaucoup de larmes. Il n’avait jamais tenté de toute façon de se souvenir des parties de son être qui lui étaient inaccessibles. Il laissait dans la neige ses fragments qui l’avaient abandonné, savourant l’absence de lucidité dans ces éclats purement émotifs. Peut-être était-ce d’ailleurs le secret de sa mémoire ? Une perpétuelle lucidité, de laquelle manquaient de rares instants d’infidélités émotives et confuses, ne reposant plus que sur des sensations disparates de grandes joies ou d’infinie douleur. Il s’apprêtait pourtant bel et bien à laisser parler sa propre blessure, ce qui fendit son visage d’une impétuosité mal maîtrisée, prêtant à son allure un curieux air sauvage. Il souffla, la mâchoire serrée et prêt à se défendre avec toute la passion que les accusations avaient éveillée en lui. La frénésie houleuse et saccadée fit ressortir sa voix bien plus heurtée que ce qu’il aurait souhaité, faisant remonter un nœud à sa gorge.

« Tu crois que je n’assume pas ? Pourquoi tu crois qu’elle est partie, hein ? » Chuchota-t-il d’une voix rendue sourde par la colère, qui renaissait en remous de vagues indisciplinées. « Tu crois que ça a été facile de la laisser s’en aller comme ça peut-être ? Tu ne sais pas pourquoi elle est partie et crois-moi, tu n’as vraiment pas envie de le savoir. Tu crois que je n’ai rien sacrifié à la voir s’éloigner en me détestant, en me méprisant, sans rien faire ? Elle est partie pour les bonnes raisons, ou en tout cas des raisons qui sont les siennes, et tu voudrais que je la retienne peut-être, parce que c’est ça être responsable ? La retenir pour qu’elle continue de souffrir pour quelque chose que personne ne peut changer ? C’est ça, le jeu ? Rester immobile et mourir d’impuissance ? Ou donner puis reprendre ? Qu’est-ce que je t’ai repris exactement Léon, dis-moi ? Tu es libre de sentir ce que tu veux quoi que j’en dise, à ce que je sache ? » Ne pouvant plus attaquer, Octave tourna la tête, assailli par une tension dans la nuque qui lui noua la gorge et garda ses yeux douloureux grand ouverts. Il avait du mal à respirer et à parler, sentant seulement un serrement pénible dans tout son corps qui essayait de se recroqueviller. « Tu crois vraiment qu’on peut tout donner puis tout reprendre, comme ça, avec la facilité d’un petit rien ? Qu’on peut se contraindre à l’inertie en décidant de ne plus rien éprouver ? Lorsqu’on donne tout, il n’y a plus rien à reprendre, rien ! »

Il écarta les bras d’un air démuni et défait, puis les abattit impuissants sur ses flancs. Eventuellement, il pensait avoir suffisamment donné de soi lors de leur dernière rencontre pour éviter ce genre de reproches, mais manifestement son engagement se mesurait autant à sa présence qu’aux mots, aussi précautionneux furent-ils, qu’il employait au risque de se faire traiter d’opportuniste insensible à la moindre faiblesse. Octave enragea encore plus, se noyant dans l’injustice du moment, maudissant de voir Léon lui tenir rigueur aussi vite pour soi, puis pour une situation dont il ne connaissait rien. Savait-il seulement ce que ça coûtait d’employer toutes ses forces et espérances au point de renier sa sécurité et son caractère pour demeurer dévoué à quelqu’un malgré les difficultés, puis la voir partir avec pour seul souvenir un profond dédain ?

« C’est comme ça que tu me voies ? En banquier qui monnaie ses sentiments ? Quel monstre penses-tu que je suis donc pour me croire aussi cruel ? Pour t’imaginer que je m’en fous de te retrouver désespéré en plein milieu de la nuit à ma porte ? Qu’est-ce que cela peut me faire ? Tu plaisantes j’espère ? »

Octave fit les cent pas sur le béton du plongeoir, passant une main dans ses cheveux en essayant d’ordonner ses mots, qui se battaient en joute pour être les premiers à sortir dans un imbroglio incompréhensible d’émotions fiévreuses et désordonnées. Il ne savait même plus quoi dire et se mura dans le silence en se rendant compte qu’il culpabilisait l’adolescent plus qu’il ne se défendait. Son visage changea, prenant l’expression de la douleur contrariée et il se détourna. Octave détestait se défendre sur les sentiments plutôt que sur la logique car c’était une opinion qui n’engageait que lui et l’avait plus d’une fois desservi dans sa jeunesse. Les émotions ne justifiaient rien. Pas dans son univers en tout cas. Il se redressa avec lenteur, considérant la situation et sa colère sous un angle plus impersonnel. Léon avait eu raison de se sentir rejeté, après tout il lui avait effectivement promis un refuge pour subtilement se défaire de son engagement en prétextant une fin proche. Peut-être avait-il raison de le considérer en lâche aimant les voies faciles : n’avait-il pas déjà saccagé en secret l’existence-même de cette bulle ? N’avait-il pas déshonoré sa confiance en s’abandonnant à un souffle chaud ? Ses épaules se baissèrent, tandis qu’il faisait dos à l’étudiant, ne laissant à sa vue que le relief de son visage aux pommettes marquées et à la joue creuse. Il ne craignait pas d’avoir mal, ni de souffrir, mais ne se pardonnait pas lorsqu’il sentait les autres succomber aux manquements de son caractère. Oui, il pouvait tout subir, à condition que personne n’ait à le subir lui dans ses nombreuses imperfections. Cet exercice présentait l’inconvénient de justement faire dépend un autre de ses sentiments, ce qui se présentait comme une aberration. Cette réalisation le refroidit soudain, avec le souvenir de mille remontrances du passé dans son allure étrangement détendue, mais comme diminuée. « Octavius, tu crois m’amadouer ou me convaincre avec tes miaulements ? Conduits toi comme un homme bon sang ! Je suis une si mauvaise mère que ça ? ». Mais non, maman, non. Bien sûr que non. Octave tressaillit sous l’accusation du passé, proférée par une voix basse et brûlée, la voix de la soif et de la cruauté, de la nuit sèche, de la neige froide.

Il tenta l’approche froide et sur ses traits, le masque le plus beau, le plus immobile. Une sérénité désapprobatrice reposait sur son front, sur ses paupières que la trentaine bistrait, sur sa bouche qu’il prenait garde de close sans contractions, doucement, comme dans le sommeil. Sa tête à la nuque souple se balança à la manière d’un serpent charmeur, tandis qu’il déployait son cou et essaya de poser un sourire tranquille sur son visage, sans succès. Sa longue patience était à bout, menaçant d’atteindre cette douce folie à laquelle il lui arrivait de s’abandonner sans personne à blesser. Dans son incertitude et incapacité à faire prendre le dessus à l’une ou l’autre motivation, son visage devint comme brisé, l’expression de ses traits témoignant d’émotions confuses qu’il ne pouvait récuser, sans se rendre compte qu’il dirigeait vers l’étudiant un regard mendiant. Puis, il contempla le vide et éprouva les contractions musculaires de l’homme voulant sauter de haut et n’osait. Il s’excita et pensa à Cassidy, partie, puis à Léon qui lui en voulait et le torturait doucement, mais il cessa, honteux, car il savait bien qu’il n’avait pas besoin d’exaltation pour se savoir vaincu. Finalement, il parla avec la lassitude de celui qui savait ses mots sans importance, mais les disait quand même pour leur donner la forme de la réalité :

« Tu crois que je ne sacrifie rien en prenant le risque de te voir me détester à chaque mot, chaque phrase, chaque regard, sous réserve que mes propos sont durs à entendre ? Je pourrais être tendre et doux et complaisant dans la souffrance, mais je préfère te dire ce que je crains et ce que je pense. Je ne te reprends rien, je t’en donne encore plus, Léon… »

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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Mar 12 Juin 2018 - 23:29



Il termina sa tirade dans un souffle, avant de refermer ses lèvres, le regard fixé au plafond qui ondulait lentement sous les reflets de l'eau azurée. Ainsi au dessus de la piscine, il avait l'impression d'être suspendu dans le vide, à peine soutenu par la planche rugueuse du plongeoir qu'il sentait sous son corps. Enrobé par le silence oppressant, qui seul s'étira lorsque l'écho de sa voix s'estompa. Léon s'exhortait à la respiration la plus calme possible, comme s'il pouvait forcer l'apaisement à se déverser dans ses veines alors même qu'il sentait son coeur tambouriner avec force contre sa cage thoracique, laquelle semblait bien peu encline à se soulever à un rythme régulier, comme si son corps avait déjà conscience que la bulle avait éclatée, que les coups portés avaient été bien trop décisifs pour que cette parenthèse hors du temps ne continue. C'était trop tôt, il n'avait pas fait assez de réserve. Pire, tout s'était consumé dans ses dernières paroles, tout venait de s'évaporer lorsque, à voix haute, il avait compris le caractère définitif des paroles d'Octave. Un jour, il n'y aurait plus de... ça. De cette situation étrange où ils se retrouvaient tous les deux en dehors de Poudlard. Pourquoi songer à cette fin lui serrait-il la gorge si désagréablement ? On aurait dit un sanglot étouffé, motivé par la déception et l'envie de s'offusquer avant même de se voir congédier. Et puis, il n'y avait pas que cela. Tout semblait revenir avec force et l'élan pris semblait bien grand, aussi l'adolescent luttait pour maintenir un visage impassible et serein, inspirant avec force quelques goulées de l'air encore apaisé qui flottait dans la pièce. Mais la chaleur moite et étouffante ne lui fût d'aucun réconfort. Il soupira dans l'immensité muette, dont il prenait encore plus conscience à cette hauteur. Il ne comprenait pas la tournure prise par les évènements et craignait encore plus l'issue de ce tête à tête, appréhendant tout autant la réponse du bibliothécaire qui tardait à venir que l'absence totale de réaction.

Il tendit l'oreille, son bras se délogeant de son front pour revenir se poser sur son ventre noué, poussant à l'extrême son ouïe pour essayer de percevoir ce qu'il se passait quelques mètres en dessous de lui. Mais il n'entendait rien d'autre que le clapotis régulier de l'eau caressant les parois de la piscine et sa propre respiration, bien trop erratique pour être silencieuse. Etait-il parti ? Un frisson d'appréhension le traversa et il lutta difficilement contre l'envie de se redresser pour regarder vers le bas. Mais il craignait trop de ne voir le bassin vide. Octave avait-il choisi de prendre la porte, celle qu'il lui avait déjà proposé de franchir dans le bar ? Avait il choisi de l'abandonner là, s'était-il lassé lui aussi ? Il se mordit les lèvres, retenant à grande peine la vague de solitude qui ravageait déjà son être, ressassant tous ceux qui avaient déserté les lieux sans un bruit, le laissant seul avec sa culpabilité et sa rancoeur. Rata une respiration. Il revît le dos fin, caressé par le rideau abondant d'une chevelure aux notes sucrées ondulant sous les mouvements précipités, la porte se refermant. Il avait été honnête avec elle, trop peut-être, et elle l'avait laissé là sans lui laisser la possibilité de s'expliquer plus. Elle avait choisi la fuite. Octave s'échappait-il également ? Les mains enserrèrent son tee-shirt dont il broya le coton entre ses doigts fins, froissant le tissu à présent sec comme s'il s'était agi d'un moyen d'évacuer la frustration et l'abandon qu'il percevait à présent avec netteté. Octave était parti. Depuis combien de temps était-il là haut ? Aurait-il perçu le bruit d'un transplanage à cette distance ? Il cligna plusieurs fois des paupières, s'énervant des gouttes qui descendaient de ses cheveux gorgés d'eau avant de réaliser que le goût salé qu'il percevait sur ses lèvres n'avait plus rien de chloré. Il ne chercha même pas à lutter, laissant les sillons humides tracer leurs routes sur le visage impassible, cessant de martyriser son vêtement, gardant les yeux grands ouverts alors qu'il sentait maintenant les larmes glisser dans son cou. Il était parti. Pourquoi était-il déçu ? Etonné ? Avait-il vraiment crû qu'il resterait ? Tout le monde partait un jour, non ? Il y'avait pas d'exception. Effectivement, plus de bulle non plus. Au moins l'adulte pourrait-il se targuer d'avoir eu raison ? Il ne voyait presque plus le plafond, à présent, la vue brouillée par des sanglots qui mourraient à ses lèvres avant d'avoir pu raisonner dans la pièce. Qu'il était fatigué de cette semaine, de tous ces regards en coin, de cette peur après les aveux forcés sous le véritasérum et puis de cet ascenseur émotif. Couler, remonter, sombrer de nouveau ... était-ce de plus en plus difficile de remonter, ou bien était-ce juste parce qu'il était épuisé ? Fatigué de se supporter lui même, terriblement énervé de ce caractère si prompt à se vexer par ce qui, peut-être, n'avait pas eu lieu d'être. Mais c'était comme chez Gustav, il avait senti dans l'air et la tournure des mots du bibliothécaire la fin d'une route qu'il n'avait pas eu envie de quitter. Alors, il avait refusé de plonger dans le bassin pour profiter plus à même de ce qui aurait pu perdurer, ne trouvant rien d'autre que la déception et la colère en guise de prémices à ce qui ressembler trop à la fin de ... quelque chose ?. Il aurait pu fermer les yeux et juste respirer, mais non, il avait fallu qu'il prenne la parole et ne porte lui même l'estocade finale afin qu'Octave ne soit pas le seul responsable de cet abandon. Au moins, au moins, en étant désagréable avec lui avait-il justifié, d'une certaine façon, la fin de cette bulle. Au moins, il lui restait la culpabilité. Parce que sinon, si c'était la dernière fois alors que rien, absolument rien, ne semblait justifier un départ, alors cela ne serait-il pas encore plus douloureux ? Il aurait bien continué ses lamentations intérieures si un son troublant le calme oppressant ne l'avait pas tiré de sa transe. Les pas claquaient sur le sol avec la précipitation énervée de celui qui était trop empressé pour s'embarrasser du silence. Léon se sentait en apnée, hésitant entre le soulagement de réaliser que le bibliothécaire était toujours là et l'appréhension de sentir, déjà, le courroux brûlant de deux phares verts braqués sur sa silhouette. La planche tangua légèrement sous le poids d'un deuxième corps et Léon se redressa avec lenteur, s'asseyant à califourchon sur la planche du plongeoir, levant avec lenteur la tête vers le bibliothécaire qui lui faisait face. La première accusation ne lui laissa aucune chance de s'en sortir indemne.

__ Tu crois que je n’assume pas ? Pourquoi tu crois qu’elle est partie, hein ? , s'étouffa-t-il presque de douleur avant d'enchaîner, figeant l'adolescent sur place.

Il y avait tant de souffrance dans la vision qu'offrait l'homme que Léon n'osait même plus respirer. Il ne s'était pas attendu à cela, n'aurait jamais pu se douter que ses mots feraient céder le barrage si solide des émotions que le bibliothécaire s'était habilement gardé de lui montrer. La détresse qui ponctuait chaque mot, dans un souffle presque douloureux, l'immobilisait avec bien plus de force que n'importe quel lien noué autour de ses mains. Les yeux gris, rendus presque opalescents, dévalaient sur son interlocuteur avec une surprise qui se peignait sans mal sur les traits tirés de son propre visage. Jamais, jamais il n'aurait pensé pouvoir provoquer autant de rage sur le visage si serein d'Octave, jamais il n'aurait pensé ses accusations aussi acérées pour toucher leurs cibles, du moins pas assez profondément pour que le désespoir ne suinte de partout. Le bibliothécaire semblait défait, de sa chemise trempée qu'il avait remise et qui dégoulinait tellement d'eau qu'il n'avait même pas dû l'essorer, à son pantalon de costume qui tombait si bas, sans les chaussures, que l'homme marchait presque dessus. Et ce visage, ce visage qui semblait torturé à l'extrême et dont la faute semblait toute identifiée. Etait-ce lui qui était à l'origine de cette apparence décharnée ? L'adolescent eut l'impression que sa gorge s'asséchait avec la même efficacité qu'une flaque timide dans un désert sans ombre, alors que la surprise se peignait sur son visage, écarquillant légèrement les yeux tandis que les battements de son coeur s’affolaient. Il y avait quelque chose de presque terrifiant devant cette vision sans filtre, sans contrôle : avait-il blessé Octave ? Le souffle lui revînt et les poumons s'empressèrent de se gonfler avant de relâcher l'air. Sa douleur était si perceptible que l'adolescent avait presque l'impression qu'en tendant les doigts, il pourrait sentir l'air s'épaissir des reproches que l'homme lui balançait à présent au visage. L'avait-il cherché ? Probablement, ou du moins ses maladresses l'avaient conduit là. Seulement, jamais il n'avait eu l'impression de pouvoir blesser l'adulte : ses insultes n'avaient fait que provoquer des rebuffades encore plus salées, ses accusations avaient toujours été soigneusement démontées et n'avaient jamais atteints leurs cibles et quant à ses potentiels attaques personnelles, Octave n'avait jamais semblé réellement touché. Ni par ses mots, ni par ses coups, ni par cette caresse dont son esprit embrumé se souvenait pourtant très bien. Alors, qu'est-ce-qui était différent ce soir ? Sur quelle corde avait-il trop appuyée pour réussir à faire jouer cette partition si dramatique ? Le jeune préfet offrait un visage surpris à l'adulte accusateur, ses jambes flottant dans le vide alors qu'il posait les mains sur la planche rugueuse du plongeoir, veillant à ne pas bouger pour ne pas chuter du perchoir. Ces reproches, Octave les lui adressait avec tant de douleur que fuire de cette façon, Léon se le refusait. Au lieu de cela, il laissa les flèches acérées le transpercer alors que le monstre de culpabilité se réveillait, prêt à étancher sa soif. Et de la nourriture, il en avait en abondance. Et alors qu'Octave tournait autour de sa douleur, martelant chacune de ses phrases d'un point d'interrogation qui ne demandait aucune réponse, Léon eut l'impression que ses joues perdaient toute parcelle de couleur. Soufflé par les mots, il devenait livide, ainsi acculé par Octave qui rivait sur lui un regard si douloureux que Léon ne pouvait en décrocher, comme honteux de se défier de cette rage dont il semblait être l'unique responsable. Par merlin, qu'il avait été stupide. Octave parlait de la fille de Rowle et c'était là que résidait la différence. Qu'avait-il vraiment vu, dans la bibliothèque, un peu plus tôt ? Ou plutôt, qu'avait-il mal saisi ? Etait-ce la fin d'une simple aventure ou bien y avait-il eu quelque chose de bien plus profond entre eux deux, d'assez intense et passionnel pour que la jeune femme préfère ne jamais avoir rencontré l'adulte. Pour que repenser avec douleur qu'elle perdait un bien qui serait trop dur à se remémorer lui fasse plutôt préférer l'oubli, tout simplement ? Le coeur de l'adolescent se serra un peu plus, conscient qu'il venait de jeter de manière tout à fait déloyale un peu plus tôt la même phrase qui avait laissé le bibliothécaire si défait qu'il s'était contenté de regarder la porte se refermer sur la silhouette blonde. Il voulu ouvrir la bouche pour lui répondre mais son corps lui refusa le moindre mouvement, comme si son affront si brutal était un tord déjà assez grand pour qu'en plus, il n'y rajoute l'impolitesse de lui couper la parole. Il voulu baisser honteusement les yeux, répondre que non, il n'y avait rien de facile à regarder l'autre partir sans rien dire, rien de plus difficile que de se dire que la personne à laquelle l'on tenait irait mieux avec le réconfort d'un autre, respirerait bien mieux sans nous. Elle est partie pour de bonnes raisons, semblait-il dire. Y'avait-il vraiment de bonne raison pour fuire, ou bien juste des justifications pour dire que le mur était trop haut pour être franchi, les efforts trop nombreux à faire ? Qu'accusait-il dans ces propos : ce qui avait dû être leur couple, le monde les entourant ou bien ... lui-même ? Il y avait tant de culpabilité non dîtes dans ces questions auxquelles Léon n'aurait su quoi répondre car ne sachant rien d'eux deux, que le jeune préfet se sentait désemparé. Avait-il accusé le bibliothécaire de quelque chose ? Lui avait-il reproché le départ de la femme, même de manière détournée ? Ou bien toutes ces questions étaient-elles l'exutoire de rancoeur si contenues que sa flèche décrochée dans le dos avait libéré d'un seul mouvement ? Contre qui était-il vraiment en colère : l'adolescent orgueilleux, Rowle, ou bien lui-même ?

__ Qu’est-ce que je t’ai repris exactement Léon, dis-moi ? Tu es libre de sentir ce que tu veux quoi que j’en dise, à ce que je sache ? demanda-t-il avant de détourner la tête, libérant quelques instant l'adolescent qui en profita pour reprendre haleine. Désarçonné. Il se sentait à la fois vide de toute répartie et rempli d'une culpabilité qu'il n'arrivait même pas à libérer. Il n'était pas en colère contre l'adulte, mais contre lui-même et sa propre bêtise. Contre cette vision fugace qu'il avait entre-aperçue dans la bibliothèque : n'avait-il pas vu les épaules affaissées, le regard voilé, la fissure grandissante ? Comment avait-il pu laisser l'adulte le convaincre aussi facilement qu'il allait mieux après quelques secondes à contempler les livres, comment avait-il pu juste croire qu'il était le seul des deux pour qui sortir du château représentait une bouffée d'oxygène ? Quel égoïsme. Il profita d'être libéré du joug accusateur pour essuyer ses joues, son regard horrifié toujours fixé sur la silhouette haletante de l'adulte qui étouffait à l'autre bout de la planche. Comment avait-il pû être aussi peu observateur ? C'était impossible : cette douleur là, qu'il voyait en face, il n'avait pas pû la louper ? Jamais Octave n'aurait réussi à si bien la lui dissimuler. Non, il avait juste était trop aveuglé par ses propres problèmes personnels pour saisir ce qu'il avait, en plus, déjà contemplé lors de leur dernière rencontre.  Et alors qu'Octave parlait d'abandon et de se donner entièrement, Léon se demanda une nouvelle fois à qui ces paroles s'adressaient. Parlait-il de ce que lui, adolescent égoïste et narcissique, n'avait pas eu la précaution de considérer comme étant un don, où de ce que Rowle venait de rejeter en lui tournant le dos ? A qui avait-il tout donné ? Sûrement pas à lui. Non, il parlait d'elle. Et encore une fois, Léon l'avait accusé de reprendre quelque chose dont il avait sûrement fait offrande à cette femme qui avait décrété ne plus en vouloir. L'abandon de soi, dans sa totalité, avait quelque chose de terrifiant et, c'était ça, que Léon voyait dans les traits fatigués et tordus de l'adulte. Le désespoir de celui qui avait tout donné et à qui il ne restait plus rien. Et il l'avait poignardé dans le dos, alors qu'il était déjà à terre, en visant exactement à l'endroit où Rowle avait déjà plongé un premier poignard. La vague de culpabilité lui fit louper une nouvelle respiration alors qu'Octave reprenait sa litanie de questions, sans lui laisser aucune chance de répondre et Léon accueille la nouvelle salve avec l'immobilité de celui sachant qu'il n'arrêtera pas une tempête de cette ampleur. Et il méritait de se faire malmener par les évènements enragés, de toute manière. Il n'était pas le seul fautif de tant de malheur, mais il était celui qui avait porté le coup final. Et comme chaque final, celui ci promettait de valoir le détour. Lorsqu’on donne tout, il n’y a plus rien à reprendre, rien ! asséna-t-il en levant les bras, à la manière d'un ange déchu qui symbolisait des ailes qu'il n'avait plus, juste avant de laisser retomber mollement ses membres de chaque côté de son corps. Léon tressaillit, le frisson dévalant sur sa nuque alors que le visage de l'adulte se tordait sous une nouvelle colère dont Léon doutait de réussir à se sortir de cette situation. Chaque vague de reproche semblait gagner en intensité, chaque rafale plus forte que la précédente et derrière la tempête, ces deux perles d'émeraude qui s'embrasaient et  semblaient promettre de le brûler sur place. C’est comme ça que tu me voies ? En banquier qui monnaie ses sentiments ? Quel monstre penses-tu que je suis donc pour me croire aussi cruel ? Pour t’imaginer que je m’en fous de te retrouver désespéré en plein milieu de la nuit à ma porte ? Qu’est-ce que cela peut me faire ? Tu plaisantes j’espère ?

Aïe, pensa-t-il intérieurement, continuant à soutenir le regard d'Octave, non pas par brimade mais parce qu'il était tout à fait incapable de détourner les yeux malgré toute l'accusation qu'il percevait, toute cette colère dont il n'était à présent que l'unique destinataire. Monstre. Avait-il dit cela ? Pourquoi prenait-il constamment ce courant là, ne perçevant que les mots qu'il lui réservait du côté qui lui était le plus défavorable ? L'avait-il traité d'insensible à un moment donné ? L'avait-il accusé de réfuter ses sentiments ? N'avait-il pas, justement, affirmé le contraire ? Qu'il ne se laisser que difficilement approché, qu'il n'assumait pas non pas ses propres sentiments, mais ceux que lui provoquait chez les autres ? L'avait-il accusé d'échanger ses sentiments contre profit ? Non. Il avait peut-être été maladroit dans ses propos, mais si le bibliothécaire avait saisi cela, c'était uniquement parce que cela devait faire écho à ses propres sentiments. Par tous les fondateurs, était-il si critique envers lui pour saisir des reproches là où il n'y avait rien d'autre qu'une incitation à laisser les autres l'approcher ? N'était-il finalement à l'aise que lorsque les autres lui tournaient le dos, parce que lui-même ne comprenait pas ce que l'on faisait avec lui ? En sa compagnie ? Attendait-il toujours cela, des autres : un moment où il trouverait quelque chose pour partir ? Attendait-il cette confirmation qu'ils n'avaient aucune raison de rester, avec l'abattement de celui ayant déjà vu d'autres partir pour de "bonnes raisons". Mais quelles "bonnes raisons", Octave ? En quoi y'a t-il de bonnes raisons de partir ? C'est ça que tu veux entendre : que j'ai de bonnes raisons de fuir ? voulu-t-il demander, ses yeux gris fixant avec intensité celui qui, maintenant, détournait les yeux et descendait de la planche pour venir faire les cents pas sur la plateforme du plongeoir. Il avait l'impression que la seule chose qu'Octave souhaitait pour pouvoir transplaner, c'était la confirmation qu'il ne le voyait que comme quelqu'un qui méritait que l'on parte sans se retourner. Comme Rowle ? Peut-être même comme cette autre femme, la rouquine ? Se sentait-il responsable de ces départs, pensait-il ne mériter que l'abandon mais pas la présence ? J'aurais préféré ne pas te rencontrer avait-il sonné comme tout ce que tu as donné, offert, Octave, cela m'a trop fait de mal pour que je puisse rester ?.

Léon était toujours immobile, mutique, à présent qu'Octave se détournait du regard scrutateur. Il souffla avec lenteur, laissant un peu d'air entrer dans ses poumons comprimés par une douleur qui était beaucoup trop palpable pour ne pas charger l'air de plomb et l'opprimer de la même manière que semblait l'être Octave. L'ais-je réellement accusé de tout cela ? se demanda-il de nouveau, caressant du regard l'homme qui essayait de se soustraire, alors qu'il l'avait cloué sur place sans lui laisser aucune possibilité de fuite. Le silence enfla, lourd, étouffant, alors que le bibliothécaire semblait essayer de reprendre une attitude plus légère. Arrête eut-il envie de souffler alors qu'il revenait à la charge, un masque tordu sur le visage et qui ne dupait personne. C'était presque pire, cette contradiction vivante qui se peignait sur ses traits et qui semblait non seulement incapable de camoufler la douleur, mais qui en plus en accentuait chacune des imperfections. Comme l'on voyait mieux une lumière dans l'obscurité. C'était ça : dans ce masque ridicule de faux semblant, qui ne collait pas et semblait déplacé, c'était comme si la souffrance et le désespoir irradiaient avec plus de force qu'un peu plus tôt.

__ Tu crois que je ne sacrifie rien en prenant le risque de te voir me détester à chaque mot, chaque phrase, chaque regard, sous réserve que mes propos sont durs à entendre ?, reprit-il avec la lassitude de celui qui trouvait cela évident alors que Léon le pensait bien aveugle sur sa propre condition. Ne voyait-il pas que ce dont il avait peur, ce n'était pas de sa haine mais de l'affection que les autres pouvaient lui porter ? Et puis ... le risque ? Prenait-il un risque ? Cela voulait-il dire qu'il espérait quelque chose de ce semblant de relation dont il avait si justement cherché à prévenir, un peu plus tôt, que la fin semblait proche ? C'était à ne presque rien comprendre. Je pourrais être tendre et doux et complaisant dans la souffrance, mais je préfère te dire ce que je crains et ce que je pense. Je ne te reprends rien, je t’en donne encore plus, Léon… termina-t-il dans un souffle.

Mais tu n'as rien dit du tout, justement, ou du moins rien de compréhensible. Ni lorsque tu es resté dans le bar, ni quand tu as voulu que je comprenne que t'allais partir et que ça serait la dernière parenthèse, eut-il envie de rétorquer, toujours immobile à l'autre bout du plongeoir, en équilibre et suspendu au dessus du vide, comme si ce dernier symbolisait le gouffre que l'adolescent sentait distinctement. Le sien, celui de l'adulte en face. Tout semblait précaire, comme l'équilibre. Je ne sais pas lire entre tes lignes, ni dans tes silences. Et j'ai l'impression que c'est dans l'absence de mot que finalement, il y aurait le plus à écouter, songea-t-il, interdit, clignant plusieurs fois des yeux avant de commencer à se mouvoir, se redressant avec une infini délicatesse pour ne pas faire trop bouger le plongeoir. Ce dernier était réglé à un poids bien plus léger que le sien, tanguant et se tordant alors qu'il se tenait enfin debout à l'extrémité, aussi ses gestes se devaient d'être précautionneux s'il ne voulait pas perdre pieds. De chaque côté, le vide et puis en face, se tenant sur le sol bétonné, Octave. Décharné, triste, semblant à bout et dangereusement prêt de sombrer. Léon fit un pas précautionneux sur la surface rugueuse, commençant à avancer.

__ Non, souffla-t-il avec précaution, faisant un nouveau pas timide alors que la planche tanguée dangereusement, comme pour lui rappeler qu'il fallait avancer avec douceur, dans cette conversation comme au dessus du vide. Léon n'avait aucune envie de tomber, ni de laisser tomber, d'ailleurs. Je n'ai jamais dit que tu étais cruel, ni que tu étais un monstre. T'ais-je déjà accusé d'en être un, ce soir ? Je ne crois pas. Mais peut-être que c'est ce que toi, tu penses ? T'as l'air tellement capable de t'ensevelir sous un monticule de défaut que tu n'as pas besoin de mon aide pour sombrer. Tu fais ça très bien tout seul, continua-t-il en faisant un nouveau pas en avant, les yeux cherchant ceux d'Octave et bien décidé à ne pas lui laisser l'opportunité de détourner le regard. Et puis s'il prêtait trop d'attention à tout ce qui pouvait mettre fin à son équilibre, dans cette conversation dangereuse comme sur cette planche, il n'allait pas y arriver. Fixer l'objectif, c'était plus simple. Il abandonna l'idée de parler de ce que ressentais ou non le bibliothécaire, se contentant de parler pour lui-même.Je ne te déteste pas à chaque mot que tu prononces, même les plus durs, souffla-t-il en écartant soudain les bras, manquant de tomber mais reprenant son équilibre, secouant la tête et reprenant son avancé avec plus de lenteur. Enfin, la pointe de son pied rejoignit une zone moins risquée, à savoir le milieu du plongeoir et enfin, elle s'arrêta de trembler. Mais à l’opposé, des simples lois de la physique, il eu cependant l'impression de prendre plus de risque dans ses propos. C'est le contraire, je crois murmura-t-il, gratifiant l'adulte d'un long regard. Il avait dépassé plus de la moitié de la planche et avançait à présent avec beaucoup plus de facilité, mais gardant une allure lente, trop occupé à choisir ses mots pour ne se précipiter également dans ses gestes.J'ai toujours été captivé par ces personnes qui semblent si bien tout contrôler dans leur vie mais qui, au final, renferment quelque chose de si fragile à l'intérieur. C'est le contraste qui m'intrigue et toi t'en es rempli. Tu ne rentres dans aucune case et ca m'intrigue. Je n'arrive pas à me faire d'idée précise et quand j'essaie, je me trompe. Lorsque je recommence, je trébuche. Quand je pense avoir compris, tu me montres le contraire et quand, enfin, je songe avoir touché quelque chose, tu réagis à l'opposé de ce que j’imaginais souffla-t-il. Quand je  te fuis, tu apparais partout. Quand je te frappe par surprise, tu t'y attendais presque et en plus, tu acceptes. Quand je te demande de partir, toi, tu dis que je te plais. Et quand je te fais confiance, tu me demandes d'arrêter et d'apprendre à être seul, dit-il en atteignant la fin du plongeoir, à présent à quelques mètres du bibliothécaire. Cette inconstance, cette imprévisibilité, elle m'interpelle et me terrifie. T'as l'air stable et perdu à la fois, plein d'assurance mais doutant de tout, dès que cela te concerne. Tu n'es ni réellement cruel, ni entièrement compatissant. Je n'arrive pas à choisir si tu es dangereux ou inoffensif. Je n'arrive pas à savoir si tu débordes de confiance en toi ou bien si tu te noies dans les reproches perpétuels que tu t'imposes. Que penses-tu ? Que ressens-tu ? demanda-t-il en haussant les épaules avec incertitude. Je crois que ce qui me retient encore plus, c'est que je n'en ai strictement aucune idée. Je ne comprends ni ce que tu fais ici, ni pourquoi moi, je n'ai absolument pas envie de partir. Il marqua une pause, puis repris avec plus de simplicité et une étonnante franchise. En réalité, tu me fascines.

Il avait avoué les derniers mots comme l'on murmurait une confidence à l'oreille, dans un souffle à peine perceptible mais, bercé par le silence, la confession fila droit vers sa cible. L'adolescent détourna les yeux avec pudeur, les joues se colorant de rose alors même qu'il trouvait le qualificatif choisi comme parfaitement adapté. Oui, il s'agissait de fascination. Devant une personnalité dont il recherchait sans comprendre pourquoi la présence et dont il buvait la plupart des paroles, celles qui savaient le toucher avec assez de justesse pour faire prendre à sa vie des courbures auxquelles il n'aurait jamais songé. Il y avait toute cette part de mystère qu'il entretenait, cette sorte de sagesse que l'expérience seule ne pouvait conférer, la dureté de ces propos mêlées à une sensibilité assez exacerbée pour qu'entre deux exemples objectifs, il ne parvienne à réassurer l'interlocuteur de peurs que, parfois, il était peut-être le seul à entrevoir. Cette violence aussi lorsqu’à défaut de phrases sensées, il poussait le vice jusqu'à l'absurde afin de faire réagir, quitte à s'attirer les foudres d'un adolescent à qui il ne devait absolument rien. Cette rudesse dans les propos se faisait parfois envelopper de métaphores dénotant d'une poésie et d'une émotivité que Léon n'aurait, à leur première rencontre, jamais soupçonnée. Cette dualité, cette complexité laissait le goût d'un mystère qui persistait à vouloir garder jalousement ses secrets et lorsque, parfois, l'adulte en avait laissé percer quelques uns, Léon avait été bien étonné de ce que ses yeux avides de comprendre avait pu découvrir. De l'Octave dépravé et malheureux de Gustav à celui insouciant et respirant la vie de la femme rousse, Léon était allé de surprise en surprise pour finalement découvrir cette perpétuelle contradiction qui avait eu la constance de ... rester ? Alors vite, il fallait qu'il rattrape ce qu'il avait contribué à détruire parce que l'adolescent n'était pas prêt à voir l'objet de sa fascination partir. Mais, le problème, avec les excuses c'est qu'elles impliquaient une sorte de facilité désagréablement acceptable. Cela sous-entendait de ne pas réfléchir puis d'ensuite demander à l'autre d'avoir assez de compassion pour accepter la maladresse, alors que le faux pas avait déjà créé une douleur que le pardon n'effacera pas et à un moment donné, il fallait saisir que les plaies ne se pansaient pas à coup d'excuses. Quoi que. Et si l'on appliquait vite une compression et que l'on stoppait l'hémorragie ?  Il descendit du plongeoir, expirant avant de plonger de nouveau ses yeux dans le regard désincarné de l'adulte, où la douleur était encore si palpable que les mots de Léon moururent avec rapidité. Il n'en resta plus grand chose lorsqu'il les laissa voguer jusqu'à l'adulte.

__ Je ne voulais pas te blesser, souffla-t-il en tirant sur les pans de son tee-shirt, plus pour occupé ses mains qu'autre chose. Il se sentait misérable et déméritant. Octave n'était-il pas resté ? N'était-il pas venu ici alors qu'il aurait pu tout simplement transplané ? Je suis désolé, poursuivit-il, sa voix se brisant alors qu'il luttait de nouveau pour ne pas détourné son regard honteusement coupable. Il fit un pas de plus, faisant enfin réellement face à l'adulte, sur le sol bétonné et détrempée par toute cette eau qui gouttait encore en perles translucides de la chemise d'Octave. Tu pars quelque part ? demanda-t-il en désignant le tissu que le bibliothécaire avait cru bon de renfiler avant de monter, probablement prêt à quitter les lieux une fois sa rage déversée ? Le ventre de l'adolescent se serra de nouveau, avant qu'il ne reprenne la parole, laissant sa peur parler pour lui sans même ne moduler quoi que ce soit. Restes, demanda-t-il avec une lueur d'hésitation dans la voix, avec le défaitisme de celui qui avait compris que, pour une raison qu'il ignorait, cela ressemblait effectivement à une dernière parenthèse. Je sais que cette colère, je n'en suis pas le seul destinataire, même si je suis fautif d'avoir frappé en dernier alors que tu étais déjà à terre. Mais ... ne pars pas comme ça. T'es trempé, t'es alourdi par cette chemise que t'as remise et qui goutte péniblement sur le sol, parce qu'elle te colle à la peau avec tout ce que tu te reproches. Je crois que ce n'est pas de mes réponses, dont tu aurais eu besoin, mais des siennes. Je crois que ce n'est pas de moi, à qui tu voudrais dire que tu as tout donné et qu'il n'y a plus rien à reprendre. Ces vérités que tu as dis jusqu'à prendre le risque d'être haïs, c'était pour elle plus que pour moi, n'est-ce-pas ? Je crois que je ne suis pas entièrement le destinataire de tout ça ... Mais c'est moi qui suis là, et je n'ai pas l'intention de partir. Il vrilla de nouveau ses yeux, se faisant plus insistant afin d'être certain qu'Octave ne comprenne. Reste. Pas pour moi. Pour toi. Tu as eu assez d'une porte claquée, ce soir. Restes. Parles si tu veux, ne dis rien si tu m'en juges indigne, mais ne vas pas rejoindre la solitude d'une bibliothèque complètement vide.


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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Mer 13 Juin 2018 - 23:37

Il avait eu l’impression qu’un petit trou avait été fait dans son crâne, suffisamment grand pour que tout s’en déverse dans un filet émotif continu et constant. Un peu comme pour les suicidés, ceux qui se tuaient avec des balles en tungstène, ou chemisées, quelque chose de robuste et rapide pour pallier à l’inertie et qui laissaient une entrée bien nette. Il arrivait parfois que la vélocité parvienne à cautériser la plaie, mais la plupart du temps le sang se mettait à couler, même à gicler si le trou était vraiment étroit et l’afflux sanguin important. Octave sentait ce surgissement brûlant jaillir de sa tête avec les battements en tambour de son cœur. Il y avait quelque chose de terriblement semblable dans ses excès avec la destruction volontaire, à l’exception près qu’il pouvait éprouver la honte et l’humiliation d’avoir cédé. Il avait, après tout, cherché une attitude favorable en s’exaltant inutilement de paroles ignares, ce qui avait déjà collé le canon à son oreille. Sa conscience avait commencé à s’engourdir de cette position et il avait inconsciemment su que s’il ne se hâtait pas, sa retenue se mettrait à fourmiller et lui refuserait l’obéissance. Octave s’était donc hâté, poussant quelques plaintes étouffées de geindre à l’ouvrage, profitant des lacunes momentanées et aveuglées de ses scrupules, et il ne connut bientôt plus rien à l’existence au-delà d’un effort de l’index sur une petite saillie d’acier fileté. Sur son être alors dissimulé, la colère avait entamé sa vie propre et savamment occultée pour s’épanouir en plein jour d’une pudeur qui n’avait plus prise sur quoi que ce fut. Mais si les joies s’épuisaient lentement, le malheur fatiguait et ne durait que peu, brûlant avec la force d’un artifice éblouissant, si bien qu’Octave n’eut même pas le temps de saisir la propension de sa rage. Il s’éveilla plus tard, confus et hébété, parfaitement conscient du cri horrible que venait de livrer son intimité refoulée, s’exorcisant de la secousse comme l’on quittait un rêve dont chaque parole demeurait impitoyablement gravée dans la mémoire. Il n’avait eu en rien conscience de la profondeur enfouie du mal, découvrant le prix lourd de sa réserve, qui le gardait étranger de lui-même, barbare de sa propre souffrance, qu’il aurait certainement mieux maîtrisée s’il y avait davantage prêté attention. Mais pour l’heure il avait l’impression que quelque chose qu’il n’aurait jamais dû sortir et qui l’effrayait avait explosé entre ses mains, repeignant son apparence d’une rancœur qui ne se destinait pas à la lumière du jour. Ce fut donc avec une lueur d’effroi qu’il considéra le petit trou dans sa tête, pas encore tout à fait tari, mais suffisamment pour leur épargner une seconde effervescence, alors que son cœur continuait à battre sans sève à exalter et ses veines lui parurent vidées de toute substance vivante. Pire encore était la considération horrifiée de Léon, qui l’avait tout du long contemplé avec une sorte de crainte hiératique et au bord du prompt dégoût, comme s’il avait senti les éclaboussures intimes sur son visage et observait maintenant le corps dépecé par la colère. Oui, il y avait définitivement le sentiment ingrat et visqueux d’un morcèlement intérieur inapproprié, obscène, salissant. Octave bâtit légèrement en retraite, reculant sur l’étroit plongeoir, effrayé par sa propre rage.

Ils se retrouvèrent tous les deux à observer une engeance désincarnée et qui n’appartenait plus ni à l’un, ni à l’autre, petit cadavre vindicatif qui gisait sans vie, essoufflé. Octave savait avoir donné vie à une graine pénible qu’il s’évertuait à dissimuler, mais qui s’était conjurée en un instant propice et avait dévoilé ce qu’il y avait de plus désordonné, pugnace et malheureux en son cœur de façon si impérative qu’il sentait cette chimère inadmissible comme s’il s’était littéralement déshabillé devant l’étudiant pour exhiber involontairement ce que personne ne voulait ni voir, ni subir, ni expérimenter. C’était trop tôt, trop chirurgical aussi, puis simplement obscène, comme tout ce qui se heurtait à l’écran de la contenance convenue. Octave se savait capable d’exprimer les choses autrement, avec plus de patience et de compréhension, mais sur l’instant le miroir avait décidé de lui renvoyer un reflet décuplé par la brisure. Il se sentait trahi, mais cette fois par son propre esprit, qui avait si bien nourri et abrité pareille monstruosité, sans qu’il n’en eut rien compris, ni perçu. Dans quel recoin sombre de sa personne une hargne pareille avait-elle bien pu pousser ? Ou bien tout cela avait-il était le résultat d’engouements artificiels, son émoi étant pareil à la cime d’une vague se renflant sans cesse et incapable de trouver contre quoi se briser. Peut-être n’y avait-il pas de colère au fond… Il se savait en tout cas ne pas en avoir éprouvé envers Cassidy lorsqu’elle s’en était allée. Comment aurait-il pu de toute façon, et par quel droit ? Non, le sujet avait beau être étranger, la rage avait bien existé, mais envers nul autre quel l’inconscient adolescent, qu’il l’avait privé de sa petite parcelle de misère, de sa légitimité à ressentir la peine en prétextant l’avoir compris insensible de la même façon qu’il l’avait été avec lui l’instant plus tôt. Voilà donc la preuve du contraire ! Quoi que maladroitement exprimée. Le départ de Cassidy lui avait laissé le doux réconfort que tout ne fut pas vain, qu’il avait bel et bien éprouvé une belle passion, de celles qui vous laissaient reconnaissant et sans regret, même si profondément troublé. Il n’aurait pas songé à ce qu’on puisse lui refuser un droit advenu si naturellement dans la douleur. Deux soirs où Léon prétendait être curieux pour gagner Octave… sans vraiment faire de la place à Octave. Mais voilà que sans invitation ni autorisation, il pratiquait soudain la vivisection. Soudain, il y avait trop de lui dans cette pièce, dans sa voix, sa pensée, en lui, entre eux. Et il ne s’agissait pas d’une récompense, ni de la part la plus joliment exaltée de son caractère, nature fleurissante et joyeuse qui s’épanouissait et brillait comme miel au soleil. Au lieu de cela, de cette bête simplicité, ils avaient hérité de ce qu’il y avait de plus désagréable et inconnu, de ce qui véritablement méritait le refus.  

Quand bien même il s’était senti entièrement désolidarisé de ses mots et ses gestes, ne reconnaissant pas sa pensée, Octave eut l’impulsion fugace de fuir pour éviter de regarder en face le reflet de ce que sa colère avait provoqué sur le visage de Léon. Au-delà de tout ressentiment ou protestation, il craignait à ce que l’adolescent ne trouve même pas la force de le blâmer, trop mis à mal et embarrassé pour le spectacle qu’il lui fut donné de voir.  L’incertitude le maintenait néanmoins cloué, entre l’indifférence proche et la curiosité de savoir quels fruits sont coup d’éclat avait fait mûrir ? Mais toute nature avait tendance à s’inverser et Léon quitta son immobilité pour, dans la négation, se mettre en mouvement. Il se redressa lentement, en équilibre précaire sur la planche qui tremblait, mais Octave eut l’impression que la précaution dans l’attitude lui était partiellement destinée, comme s’il se mouvait entre les décombres de sa fureur, craignant peut-être que la corde ne se rompe à nouveau. Cependant, il était trop tard pour cela et le bibliothécaire avait définitivement enfanté du monstre d’indécence et cette grossesse vénéneuse avait laissé un vide de fatigue. Pour les autres, toujours et en tout temps, mais pour soi, il ne savait pas se battre lorsqu’il s’agissait de ses jugements purement subjectifs. Probablement parce qu’il ne s’aimait pas assez. Il pouvait largement être cynique en revanche.

« Je n'ai jamais dit que tu étais cruel, ni que tu étais un monstre. T'ai-je déjà accusé d'en être un, ce soir ? Je ne crois pas. Mais peut-être que c'est ce que toi, tu penses ? »


Oh mon doux, ne joue pas sur les mots : une promesse n’a pas besoin d’être formulée pour en être une, sinon quoi on n’aurait à se défendre que de ce que l’on dit et non plus vraiment de ce que l’on donne à voir, or le monde n’est pas peuplé d’aveugles pour l’instant. Et il n’est pas non plus fait d’une seule dimension ou d’un singulier degré. Mais tu m’as sommé de m’arrêter, alors que je tournais lentement les pages de mon livre, parce que l’histoire ne convenait pas à ton goût ni à ta tranquillité, tu m’as accusé de ne pas m’impliquer et donc de ne souffrir de rien, jamais. Et au fond qui, à part les monstres d’insensibilité, peuvent se targuer de ne rien éprouver à l’égard de quoi que ce fut ? Mon beau, tu n’as été ni délicat, ni compatissant, ce qui aurait pu me laisser croire à de la compassion pour une âme aussi creuse que la mienne. Mon tendre, tu as eu du dédain pour mon vide, quand bien même reconnais-tu maintenant qu’il s’agissait éventuellement d’un manque de confiance. Mais pour quelqu’un qui ressent tout trop fort, tu m’as accusé du pire : ne rien endurer du tout. Aurais-je décemment pu t’entretenir ce long soir désespéré et colérique, si je n’avais eu aucune considération ? Tu m’as accusé de l’impossible, du monstrueux : m’impliquer, puis t’éconduire dans le flegme le plus plat ? Comment cela peut-il être humainement possible, à moins que l’on soit démuni de son propre cœur. Mon chatoyant, tu m’as nié tout entier, comme l’on ignore un argument qui ne nous convient pas.

Octave, bien entendu, n’était pas dupe de son orgueil protéiforme, ni de son manque de combativité à son propre égard, souvent prompt à l’abandon précipité, mais il avait pour nature d’écouter consciencieusement les mots et tentait de ne pas placer dans la bouche des autres des inventions lui étant confortables, tout comme il n’aimait pas lorsqu’on en faisait autant avec les jugements qui étaient siens. Il avait certes exagéré, fait emphase selon son talent, mais il savait aussi qu’il n’aurait pas été capable de s’infliger une pareille blessure lui-même. L’intention était louable, mais le jeune garçon en équilibre manquait de distinction dans ses paroles, même si tout son corps exprimait la précaution dans sa lente approche. Octave s’était assagi, les yeux encore hagards de ce qu’il avait fait naître, ne croyant pas cela tout à fait possible, ni légitime. Il se tenait voûté, la lèvre lâche, rassemblant ses forces contre l’assaut du vide qu’il sentait monter et qui serrait sa gorge, gonflait ses pupilles, et il ne se risqua pas à parler par peur des mots que son esprit mystérieux était capable de produire. Il ne se faisait pas encore confiance et la conscience du léger trémor qui secouait ses mains lui suffisait pour ne pas tenter davantage. Pour éviter la perte de sa propre incarnation, il écoutait néanmoins très attentivement l’adolescent et guettait ses pas, lui-même semblable à un animal incapable de fuir car hypnotisé par cette approche emplie de prudence, peinant par sa minutie à éveiller son instinct.  

« Je ne te déteste pas à chaque mot que tu prononces, même les plus durs. »


Octave sentit une tension dans tout le corps lorsqu’il vit l’étudiant vaciller sur son précaire perchoir, mais l’instant fut si bref qu’il n’eut le temps d’exécuter aucun mouvement, Léon reprenant déjà sa stature encore plus mesurée. Ce début de chute était étrange, comme si les mots prononcés avaient failli précipiter son corps dans le vide. Avait-il usé d’une énergie qu’il n’avait pas en sa possession pour essayer de mentir ? Le bibliothécaire esquissa encore un mouvement de recul, alors que le pied blanc et large rejoignait la surface dure. Il aurait aimé continuer à le voir entretenir son équilibre tout en parlant… cela lui avait donné l’impression sécurisante de l’effort minimal où les fioritures n’avaient pas de place ni de temps. Peut-être que l’étudiant en eut conscience quelque part, car il prit le temps de réfléchir avant de parler, son corps ayant cessé de frissonner. Lentement, Octave avait relevé sa tête soumise, craignant un peu moins déjà le coup punitif pour sa négligence ou la parole résolument dure. L’effroi dans ce regard orageux n’était-il dû qu’à l’angoisse de le faire encore saigner ? A contrecourant de ce qui fut prétendu, Léon le captivait doucement par quelques compliments maladroits mais sincères, ce qui, tout en relevant ses paupières lasses, lui prêta le sentiment d’être traité comme ces personnes dont on craignait la réaction. Eléments ingérables que l’on découvrait devoir brièvement soigner pour ne plus en souffrir. Essayait-il d’apaiser sa colère pour ne plus avoir à l’éprouver ? Si ce fut vrai, Octave ne le blâmait pas. Au-delà du mystère ou de l’éloge, il crut écouter la description d’une curieuse personnalité qu’il était impossible d’appréhender : idéale qualification pour quelqu’un exerçant son métier. Celui qu’il avait avant. L’impénétrable monolithe. Pourtant, Léon ne relevait rien qu’il n’aurait pu justifier et pour lui, l’énigme n’existait pas car l’inconséquence ne lui était pas naturelle. L’étudiant avait cependant le raccourci parfois facile et dans sa bouche, il paraissait effectivement incompréhensible. A croire qu’il avait failli, dans ses longs discours, par sa pensée laborieuse, à exprimer clairement ses intentions, quoi qu’il dût reconnaitre cultiver une part d’inattendu.

« Je crois que ce qui me retient encore plus, c'est que je n'en ai strictement aucune idée. Je ne comprends ni ce que tu fais ici, ni pourquoi moi, je n'ai absolument pas envie de partir. En réalité, tu me fascines. »

Octave releva le front cette fois, prenant quelque part en pitié cette âme généreuse en tout, sauf avec soi. Ne lui avait-il pas spécifié pourtant les raisons de sa constance ? Peut-être que non, en y songeant. Il lui avait affirmé quelques encouragements flatteurs, mais sans véritablement impliquer son opinion personnelle, ou plutôt son intérêt, car à chaque fois ses compliments avaient visé à satisfaire des aspects qui n’avaient pas véritablement rapport à lui. Il n’avait pas vraiment osé s’imposer à dire vrai, dans son engagement surtout, craignant que son opinion subjective n’ait aucune importance face aux affres de la vie, ce qui était peut-être vrai. Octave évoluait selon des concepts universels, génériques, non pas nécessairement faux, mais au moins proverbiaux ; cela lui évitait les désagréments des attaques que l’on pouvait faire à son caractère pour discréditer son avis, ce qui n’était pas vraiment possible s’il ne le défendait pas comme étant tout à fait le sien. Léon avait été gourmand de ses enseignements, enthousiaste même, sans vraiment lui laisser la place pour être autre chose qu’un précepteur, si bien que quasiment toutes le détails découvertes à son sujet le furent au travers d’objets désincarnés et immobiles, mais pas vraiment par sa propre bouche. Octave, incapable d’esquisser son sourire habituel, eut le désir de poser sa main sur la tête brune, mais la hauteur le découragea du geste, alors qu’il avait de la peine à serrer les mains. Il était encore consterné par lui-même, vide d’arguments, un peu méfiant, mais sentait la tendresse sous la naïveté maladroite et son visage disloqué sembla plus ouvert. Le calme, précaire, avait fini par le posséder dans les détails et bien qu’il ne fut pas encore totalement maître de soi, ni de son univers détruit, Octave apprécia l’effort qui le berçait, sentant la caresse précieuse sur sa douleur, tout en maudissant ce réconfort salutaire donné après le coup de bâton. Fallait-il toujours que la souffrance soit à la hauteur de l’allégresse ? Il finit par savourer pourtant ce jeune homme mauvais, sous les assauts d’une sourde culpabilité et d’un plaisir renflant, cultivant ce brûlant sentiment d’apaisement qui le choyait non pas tant par la parole, mais par les efforts qui y furent mis. Les joues rougies, le regard qui s’enfuyait, la respiration abrupte… tout cela amena une douceur suave à ses traits. Ses yeux s’asséchèrent pourtant et il releva à peine un doigt pour écarter un cheveu noir, comme une fêlure fine barrant le marbre de son front. La haine était exempte de son propos, tout comme la méfiance et Octave éprouva l’étrange envie de s’effondrer, alors que la force de l’orgueil l’avait maintenu debout devant son accusateur. Mais s’en était fini, de cette lutte, et il pouvait s’avouer vaincu.

« Je ne voulais pas te blesser. Je suis désolé. »

Dans un mouvement excessivement lent, le bibliothécaire amena sa paume à son visage et couvrit de honte ses yeux aux paupières closes. La voix chevrotante faisait écho dans son être tout entier et ses doigts déjà frissonnants se mirent à trembler pour de bon. Il n’avait jamais su que faire des excuses et aujourd’hui particulièrement, pour une sombre raison incompréhensible, il regrettait de les avoir provoqués.

« Tu pars quelque part ?
- Non. » Fut-il seulement capable de répondre à la blague dans un murmure atone.
« Restes. »
Ca non plus, ce n’était pas juste. Pourquoi souffrait-il comme ça à nouveau, à couvert d’une main froide ? Son visage ne broncha pas, tandis qu’une vague de frisson monotone remontait tout son corps et ravivait la moindre parcelle de son épiderme d’une hypersensibilité éreintante.
« Moi aussi je suis désolé, moi non plus je ne voulais pas te blesser… »

Se mit-il à chuchoter en boucle du bout des lèvres sans que l’étudiant ne l’entende, tant son intonation était basse et sans volonté, car bientôt le son de la jeune voix haut perchée recouvrit sa litanie aphone. Non, ce n’était pas juste lorsque celui qui vous acceptait enfin ne le faisait que par ignorance d’une trahison. Il le malmenait si bien cet enfant ! et tout ça pour lui faire gentiment subir un caractère corrompu de toute façon. C’était injuste que tout se soit organisé dans cet ordre précis, où il ne se sentait pas en droit de souffrir ou de reprocher alors même qu’il en avait désespérément besoin. Besoin de ces excuses, de ce pardon, de cette colère et rage, de l’abandon, de la désespérance, puis de la petite victoire affectueuse qui lui réchauffait le cœur. La fascination lui faisait du bien, sans orgueil ni amour-propre, simplement parce qu’il savait l’adolescent attentif. Il l’écouta d’ailleurs à travers le brouillard de son murmure incessant, qui devait résonner bien mieux dans sa tête qu’aux oreille de Léon. Son attention et précaution le firent encore un peu souffrir car comme tout martyr sentant le remord, Octave usait et exploitait sa douleur comme un métal précieux. Il l’écoutait donc, un peu impatient, et perplexe car il cherchait, à cet instant même, les tisons et les épines éparpillées de son grand chagrin, et n’arrivait pas à les rassembler. L’extrême prudence du jeune Amour et l’énergie qu’il mettait à le soigner amoindrirent les tremblements de ses membres et Octave libéra finalement sa vue, puis releva lentement sa tête des enfants dédaignés qui cherchaient, dans le pire risque, une chance de souffrir un peu plus, jusqu’à la récompense. Son expression n’avait pas tant changé, à part que qu’il avait cessé de se battre et l’on ne percevait plus la torsion douloureuse de sa nature lutant. Puis finalement, alors que Léon arrivait à son compte, Octave se laissa abattre par les dernières paroles et se recroquevilla à même le sol, les genoux en dessous du menton, tenant en équilibre sur ses deux pieds posés à plat. Il descendit lentement, comme quelqu’un subissant un malaise et cherchant appui pour ne pas chuter de trop haut, et sentit ironiquement un mal de tête insoupçonné le soulager. Ses mains aux doigts déliés passèrent dans ses cheveux humides, puis retrouvèrent sa nuque pour tenir en équilibre. Octave cherchait en cette allure curieuse une énergie nouvelle, celle dont il avait besoin pour reprendre son combat, mais surtout pour consentir, là où il voyait ni ne sentait plus Léon respirer, à leur accorder cette nuit sans que l’ombre de son remord n’en cisaille les petites joies. Il ne souffrait plus particulièrement d’ailleurs, preuve que sa soif s’était étanchée, mais il éprouvait ce sentiment d’exil et de fatigue qui exigeait pour seul remède la réconciliation. De loin, il percevait l’erreur et l’impression de la voir se rapprocher le força à se relever promptement, comme s’il avait observé une carte gravée dans la dalle en béton et que celle-ci lui avait dévoilé le chemin à prendre. Il se redressa donc, fit face à Léon et posa doucement ses deux mains ouvertes sur son torse, là où les deux vallons épousaient les creux de ses paumes comme un moule et son modèle.

« Non, c’est toi. » Dit-il d’une voix mesurée, bien que s’étouffant à la gorge. « Elle est partie. » Le prénom ne venait pas, ne s’accaparait plus sa langue et cette décision était curieusement facile, tant cette fille avait été depuis un moment reléguée dans un coin de sa mémoire et de son intérêt, n’y recueillant plus que la compassion d’un étranger. « Elle fait partie du passé et n’a plus rien à m’apprendre. Si elle avait voulu s’expliquer, elle me l’aurait dit mais de force, je n’en tirerai rien et je n’ai pas besoin de ça. Non Léon, il s’agit de toi. » Sa bouche osa enfin un sourire las, tendre dans sa petite douleur malingre, car ses paroles étaient vraies pour lui et il sentait le doux plaisir de la liberté où rien d’autre ne venait s’y mêler. Il regardait ses doigts, dont il usait non pas comme de boucliers, mais comme d’une étreinte dont on profitait pour saisir le cœur, la respiration et les silences. « Son souvenir à peut-être décuplé l’indignation, mais c’était contre toi que j’étais en colère. En colère et triste que tu m’accuses d’hypocrisie alors que je faisais mon possible pour tenir ma promesse : être là. Ce qui veut dire te préparer à tout. Tu m’as nié cette intention. Tu as nié mon droit à l’hésitation ou à la faiblesse. » Ses doigts vibrèrent sous le souvenir que ses mots ravivaient, mais il parla sans rancœur ni réprobation, avec le ton de l’explication. « Tu as nié mon droit à m’attacher à toi, comme si tout n’était que calcul ou moquerie. Ce n’est pas vrai. C’est toi, Léon. Tu comprends ? C’est toi, effectivement, qui es là. C’est pour toi que j’ai de l’attention, sans dessein ni crainte de ce que tu pourrais dire, seulement celle que tu ne m’en laisse pas la place. » Lentement, il releva les yeux sans être certain de vouloir affronter l’autre regard, mais sa propre franchise lui prêta la force nécessaire et il trouva en haut de son ascension un gris qui l’éblouit bien plus que prévu pour la seule raison de sa réserve, qui à elle seule rendait sa voix d’un velouté tiède. Pourtant, il sentit son sourire s’accentuer doucement au point d’envahir par sa lueur invisible et délicate quelques autres traits de son être et ses propres yeux gagnèrent en éclat timide mais franc. « C’est pour ça que tu t’es renfrogné, hein ? Tu croyais que je voulais m’éclipser ou que je te dédaignais ? Ce serait vraiment cruel de ma part, non ? De t’offrir une échappatoire juste pour mieux t’y laisser suffoquer ; insensible, alors qu’Elle venait à peine de prétendre vouloir nier ma propre existence. Je suis navré si tu as cru qu’il s’agissait de mon intention. Sois sûr que si ce soir j’ai craint quelque chose ce soir, ce n’est pas contre toi, mais avec toi. » Il secoua légèrement de la tête en ayant un soupir et sentit son souffle trembler dans sa voix, et il tremblait aussi. Octave apaisa le poids de ses paupières et les abaissa sur ses yeux lourds, observant à nouveau ses doigts… « Ma colère était pour toi, mais le reste aussi. Tout le reste. Alors tu vois, si je viens, si je reste, ce n’est pas parce que j’aime les bars miteux et les piscines. C’est parce que je me sens bien avec toi. Et je me serai bien senti avec toi au château aussi. Tu comprends ? »

Lentement, Octave se réconciliait aussi avec lui-même, quand bien même Léon trouverait encore des choses à redire au sujet de ses aveux. Il était effectivement bien, comme il avait été bien avec Cassidy, lorsqu’elle l’avait aimé à la mesure de sa première haine. Mais manifestement quelque chose s’était brisé à ce sujet, sans qu’il ne parvienne à déterminer quoi exactement, songeant qu’il s’agissait peut-être des lassitudes éventuelles de certaines passions, auxquelles on ne pouvait rien faire. Bien que ce fut hors de propos, Octave eut un léger rire de gorge et éloigna lentement ses mains, mais fut saisi d’une crise de dénuement physique, d’une horreur de l’air frais et des doigts vides et revint un instant à ce torse de jeune homme bien trop grand pour lui. Il écouta, penché sur ce corps comme s’il attendait quelque chose, espérant qu’un sentiment viendrait les apaiser tous les deux dans ce toucher. Mais il ne pouvait pas rester silencieux et immobile éternellement, ou cherchant quoi dire juste pour se trouver une excuse et garder cet insensé contact. Toute chose avait une fin et avant que ça ne devienne gênant pour l’un ou pour l’autre, il baissa finalement ses bras et jeta un regard à Léon, encore marqué par la fatigue et la fureur d’ombres noires, mais déjà beaucoup plus familier.

« Il n’empêche qu’il n’y a pas de piscine à Poudlard. Alors je te conseille quand même d’en profiter. »

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rita phunk
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Il avait reculé. C’était un pas quasiment imperceptible, sans doute, mais le jeune homme était trop fin observateur pour que son esprit vif ne s’accroche quelques secondes à ce détail. C’était troublant, que cette force tranquille et à l’air apte à tout endurer ne se dérobe sous les mots d’un simple adolescent et l’espace d’un instant, Léon ressenti avec force qu’il se fourvoyait sur toute la ligne. Encore. Il était, lui, capable de faire reculer sous ses mots le solide bibliothécaire qui n’avait même pas esquivé son coup de poing. Et alors qu’il continuait à expliquer avec une infinie douceur à l’adulte à quel point il était désolé, un coin de son esprit était entièrement captivé par ce mouvement de recul qui ne pouvait signifier qu’un pouvoir que Léon n’avait jamais cru posséder. Il pouvait faire du mal à l’adulte. Et ce détail, plus que tout le reste peut-être, le troubla suffisamment pour qu’il n’éprouve avec une honte décuplée toute la méchanceté dont il avait fait preuve un peu plus tôt. Et alors qu’il exigeait d’une façon presque déloyale à Octave de rester, Léon ressentit pour la première fois une réelle angoisse à ce qu’il n’accède pas à sa demande, ainsi que la quasi certitude qu’il aurait tout à fait mérité de se faire planter là. Déjà en proie à sa culpabilité dévorante et grandissante, le jeune préfet ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux de surprise lorsque l’adulte se laissa lentement abattre, au sens figuré comme propre, se recroquevillant sur lui même, comme si la solitude qu’il avait évoqué en parlant de la bibliothèque désormais vide venait de l’engloutir tout entier. De toute sa hauteur, Léon pouvait contempler la chute de son interlocuteur et c’est avec un sentiment de profond malaise qui lui serrait le ventre qu'il ne pouvait détourner les yeux de pareille désolation. La peine semblait encore plus palpable car elle avait momentanément eut assez d’emprise sur le bibliothécaire pour le mettre à terre. Léon perdit le peu de couleur qui restait sur son visage déjà exsangue et sans réfléchir posa un pied devant, s’approchant de la silhouette tremblotante qui n’avait plus rien de glorieux mais dont la peine était si dévorante et la culpabilité ressentie si grande que Léon ne le trouvait en rien pathétique. Il stoppa son geste en prenant conscience qu’Octave ne ressentait sûrement aucune envie de le voir approcher. Et puis pour faire quoi, de toute façon ? C’était de sa faute, si le bibliothécaire perdait pied. Pas sûr que Léon soit le mieux placé pour remettre d’aplomb celui qu’il avait, en une phrase, fait chuter. Il déglutit sa salive avec grande difficulté, ses yeux gris dévalant sur Octave dont il ne voyait que le sommet du crâne, baigné de boucles cuivrées. Les doigts de l’adolescent s’étaient figés à quelques centimètres de l’adulte et il resta là un instant, se demandant tout autant ce que cette main tendue au dessus d’Octave signifiait, ce qu’elle pouvait avoir comme intérêt pour l’homme défait ainsi que la raison qui l’empêchait de franchir la distance le séparant de lui. Finalement, en proie à l’incertitude d’un réconfort qu’il ne se sentait pas capable de donner couplé à la culpabilité grandissante, il referma doucement les doigts alors que son bras retombait mollement contre son propre corps. Il aurait aimé parler. Mais pour dire quoi ? Demander pardon, avec toute la perversion que cela engendrait ? Vouloir être pardonné c’était juste le pansement de notre propre conscience. Cela ne lavait pas la peine, juste les maux de l’esprit belliqueux qui avait causé le tord. Alors, pourquoi donc ? Quoi dire quand on avait été si prompt à faire du mal, si rapide à trouver la bonne formulation, à viser juste ? Et surtout, surtout, quoi dire devant une émotion d’une telle ampleur, si grande que Léon se sentait coupable au delà même du raisonnable. Etait-ce entièrement sa faute ou bien était-il juste le dernier à en récolter la douleur semée consciencieusement dans le jardin d’Octave ? Les mains se serrèrent doucement puis se détendirent avec nervosité alors qu’il prenait conscience qu’il était en apnée, attendant qu’Octave ne sorte de sa torpeur maladive pour recommencer à respirer convenablement. Il était désemparé par la blessure qui semblait suinter du bibliothécaire, terrorisé d’être à l’origine de cet accablement et tétanisé de ne savoir quoi faire. Lorsque l’adulte daigna se relever, Léon avait l’air si maladif qu’il peina à reprendre contenance, autant qu’à aspirer une gorgée d’air alors que sa respiration reprenait de manière erratique. Cependant, alors qu'il se sentait dangereusement près de craquer sous l'assaut de son ressenti empli d'une culpabilité toujours de plus en plus grandissante, le contact innatendu des mains d'Octave, paume contre torse, l'étonnèrent avec suffisament de douceur pour le figer, pendu qu'il était désormais aux lèvres du bibliothécaire, lui qui serrait à présent les siennes de peur de les voir céder sous un monticule d'excuses. Minable. Il se sentait minable.

__ Non, c’est toi, contredit Octave avec calme avant de rajouter dans un souffle qui n’avait de profond que la douleur que Léon perçu. Elle est partie.

Il n’avait nul besoin qu’Octave ne précise plus envers qui ces mots étaient destinés et l’adolescent retint avec ce qu’il fallait de pudeur ses mains de se lever pour se poser sur celles du bibliothécaire, dans un sursaut de compassion. La douleur de l’adulte était plus poignante que Léon n’aurait pu l’imaginer et c’est avec une honte difficilement supportable qu’il regardait à présent le visage défait du bibliothécaire. Partie. L’usage même de ce mot, à la place de quitter, prenait tout son sens et il baissa honteusement les yeux vers les doigts de l’homme, posés sur son torse et dont le tissu fin de son tee shirt ne parvenait pas à atténuer le contact. Il le sentait fébrile, encore agité par les soubresauts de celle qui n’avait probablement pas quitté uniquement la bibliothèque ce soir la, mais peut-être également tout un avenir que l’homme avait construit pour elle. C’était peut-être cela, qu’elle avait désiré préférer jusqu’à l’oubli même de l’existence : une possibilité. La fille d’Andréa Rowle avait peut-être, l’espace d’un instant, entrevu une voie différente de celle qui semblait toute tracée pour elle. Et il ne fallait pas être doté d’une intelligence hors norme pour deviner qui avait en sa possession le crayon qui dessinait l’avenir de la jeune femme. Mais elle était « partie ». C’était les mêmes mots que l’on utilisait lorsque quelqu’un terminait sa vie dans un souffle. Partie. Il y avait quelque chose de définitif, quelque chose qui sonnait le glas et qui achevait un chapitre qui devait avoir, à l’égal de la douleur qui transfigurait le visage d’Octave, un lot de passion tout aussi brûlant. L’adolescent releva les yeux avec lenteur, le visage tendu sous la culpabilité d’avoir usé des mots de celle qui avait tant fait de mal, de les avoir balancer avec assez de désinvolture et d’acidité pour blesser sans doute encore plus. Le bibliothécaire avait raison. C’était lui. Le dernier coup, ce soir, était le sien. Il aurait voulu détourner de nouveau le regard, mais se refusa à une telle lâcheté, s’abreuvent de la douleur du bibliothécaire avec une difficulté nécessaire, le souffle court. Seules les mains, posées avec délicatesse sur lui, l’empêchaient de se confondre en excuse et l’apaisaient assez pour que la crainte que sa faute n’ait brisé définitivement « quelque chose » ne le hâte à demander encore lâchement un pardon qu’il était trop tôt pour mériter. Il écoutait, s’exhortant à une respiration la plus calme possible, sentant son torse se soulever sous les doigts du bibliothécaire. Notant que, si lui avait fuit avec obstination, symbole de son impertinente esquive alors même qu’il n’avait pas eu de raison de s’offusquer, Octave ne l’avait pas laissé partir. Remarquant également que si le bibliothécaire avait semblé reculer, ensuite, lorsqu’il avait décidé de le rejoindre avec lenteur, sur l’équilibre précaire de la planche, il était désormais plus proche qu’ils ne l’avaient été de la soirée. Et le jeune homme avait encore plus conscience de la précarité de tout ceci, bien décidé à ne pas lui donner plus de raison de partir.  Alors il se taisait, les bras le long du corps, captant les tremblements qui quittaient les doigts de l’homme en même temps que sa respiration a lui se faisait plus posée, plus calme. Le contact entre les paumes de l’adulte et sa propre personne engendrait une promiscuité qui rassurait l’adolescent si prompt à se sentir abandonné, et même si Léon trouvait bien injuste que ce soit encore lui qui bénéficie d’une attention réconfortante, il en savourait néanmoins la chaleur avec un apaisement se disputant sa culpabilité. Les paroles d’Octave le touchaient avec ce qu’il fallait de délicatesse pour ne pas le brusquer, mais ce qu’il fallait néanmoins de vérité pour le troubler au moins autant qu’il n’aurait dû se sentir coupable. Il nota l’effort du bibliothécaire dans le choix de sa prose, mais ne pu atténuer le sentiment désagréable d’avoir été un insupportable enfant égoïste et capricieux, de se forger une place dans son esprit. Parfois, lorsque l’interlocuteur y voyait aussi clair dans votre comportement, il n’y avait rien de mieux à faire que garder le silence honteux de celui qui n’a rien à désapprouver. Car Léon était d’accord avec l’analyse que livrait Octave, enrobée de la retenue de celui qui ne voulait pas blessé mais qui savait néanmoins toucher juste. Lorsque les yeux émeraude se relevèrent pour croiser son regard, l’adolescent eut toutes les peines du monde à ne pas fermer le voile de ses paupières.

Chaque phrase semblait faire écho aux peurs informulées qui avaient justifiées sa fuite. Au delà de la stupéfaction de comprendre qu’encore une fois, Octave avait su lire ses craintes avec plus de compréhension que lui même, Léon ressentait à quel point il s’était montré irrationnel. Ce qu’il avait craint, il n’avait en fait eut de cesse de le provoquer alors qu’au contraire, il avait été bien aveugle à comprendre une attention qu’il souhaitait pourtant recevoir et cela, de manière tout à fait incompréhensible. Le gouffre de solitude était-il si désireux de se trouver combler qu’il avait placé tant d’espoir en cette relation de confiance, ou bien était-ce plus profond ? Avait-il eut peur qu’Octave ne confirme l’adage selon lequel tout le monde finissait par partir un jour, ou bien était-ce juste de cette fin préméditée dont il avait eu si peur ? De quoi avait il été si terrifié au point de prévenir un abandon qui n’avait même pas été certain ? De l’universalité de sa solitude, ou bien de la perte de ce que le bibliothécaire lui avait offert et dont il avait appris à apprécier la présence en si peu de temps ? Ou bien était ce l’affection elle-même qui avait été trop rapide pour acquérir une confiance solide, s’étant muté en un début de relation bancale en laquelle Léon avait eu si peu confiance qu’il avait sauté sur l’opportunité de la lui voir reprise par le bibliothécaire. Oui, il s’était hâté de tout refuser en bloc : l’attention qu’Octave prêtait, son aide mais aussi, paradoxalement, son départ. Il ne faisait que ça : s’offusquer et ne rien accepter. En soi, il était le propre bâtisseur de sa solitude et pierre par pierre, il édifiait solidement un mur de mauvaise foi et de répliques acerbes pour tenir à distance ou faire fuir tout le monde. Plus que tout, il se sentait soudain ridicule. Qu’Octave soit encore là tenait, finalement, à si peu qu’il écoutait avec une réelle attention les aveux du bibliothécaire, se sentant comme un enfant craintif que l’adulte n’avait de cesse de rassurer, patiemment, de ses peurs infondées, passant outre ses effusions colériques et ses phrases assassines avec la constance de celui qui voulait réellement l’aider. Léon doutait mériter une telle attention, surtout de la part de celui qu’il avait malmené sans aucun ménagement pour sa propre peine.

__ Ma colère était pour toi, mais le reste aussi [...] C’est parce que je me sens bien avec toi. Et je me serai bien senti avec toi au château aussi. Tu comprends ? acheva-t-il sous le regard scrutateur de l'adolescent qui avait presque plus de mal à croire en l'appréciation d'Octave à son encontre qu'à la culpabilité dont dernier venait de l'incomber, bien qu'en cherchant à le dédouaner de toute rancoeur. Il savait qu'Octave était franc sans être injuste, qu'il méritait la faute que, de toute façon, il ne niait même plus. Mais l'affection, ça, c'était une autre histoire. Les mains de l'homme se retirèrent une fraction de seconde et l'adolescent ressenti avec un pincement de coeur le geste prendre fin, seul réelle preuve tangible que son esprit voulait bien accepter de la promiscuité d'Octave. Oui, les gestes d'attention étaient plus compréhensibles que les mots, car parlant un langage universel, sans doute.Les doigts d'Octave effleurèrent de nouveau le tissu et Léon lui fut reconnaissant de l'accalmie qu'ils provoquèrent, en savourant les brèves secondes. Car Octave reculait à présent d'un pas prudent en l'enjoignant à profiter de la piscine, mettant fin au lien établi. Mais, déjà, les mains pâles de l'adolescent se refermaient avec empressement autour des avant-bras enserrés par les manches trempées de la chemise, empêchant une fuite qui, s'il la comprenait improbable, était toutefois encore crainte avec trop de force. La poigne était plus délicate que captive, mais néanmoins suffisante pour trahir la peur que l'adolescent ne camoufla pas en reprenant la parole.
__ Pas totalement, non, murmura-t-il dans un souffle, débordant d'une honnêteté qui transgressait le rationnel. Certaines peurs étaient trop viscérales pour être soufflées par quelques mots, aussi beaux soient-ils. La logique affrontait l'inconscience et les arguments pouvaient être irréprochables que le croquemitaine grignotait toujours l'esprit, trahissant les doutes enracinés depuis trop longtemps. Les yeux gris fuyaient ceux du bibliothécaire, s'attardant sur ses doigts enlaçant les avants bras, s'y accrochant sans force, mais avec une tendre détermination que les mots avaient du mal à retranscrire. Un sourire franchit les lèvres hésitantes, trahissant la précarité de ce qui avait tant de mal à constituer des phrases intelligibles. Renonçant à formater réellement sa pensée, il la livra comme si sa bouche se déliait et se faisait le porte-parole de son esprit, sans filtre ni retenu. J'ai toujours cru qu'être celui qui tourne le dos en premier, c'était plus facile que d'être celui qui regarde l'autre partir. Je me suis toujours dit que si l'autre semblait vouloir ouvrir la porte, il fallait lui donner la bonne clé pour qu'il parte au plus vite parce que, le pire, c'était ces adieux et ces disputes sur le seuil, sur le perron d'une relation qui avait l'air solide mais qui au final disparaîtrait lorsque la porte claquerait. Sauf que je me trompe. Ce qui importe, ce n'est pas que tu partes, ce soir ou demain, mais bien que tu sois là, aujourd'hui. Il se tut quelques instants, la pulpe de ses doigts glissant sans précipitation sur les avants bras qu'il se refusait à encore lâcher, mais dont il libérait peu à peu l'emprise, le toucher se faisant presque aérien. J'aurais dû comprendre, j'imagine ? Ce ne sont pas tes mots ou tes gestes qui manquent de conviction, c'est moi qui suis complètement hermétique à ce genre d'attachement. Laisser quelqu'un entrer c'est prendre le risque de le voir partir. Et si je ne laisse rien commencer, aucune chance que cela se termine, affirma-t-il avec hésitation, les yeux toujours rivés sur ses doigts glissant sur le tissus détrempé de la chemise jusqu'à ce qu'ils ne rejoignent l'encolure en coton qui tombait sur les poignets d'Octave. Je ne te reprochais pas de ne rien ressentir, parce que j'étais incapable de comprendre que tu pouvais m'apprécier. Attends, laisses moi finir avant de dire que c'est trop facile, d'ainsi se dédouaner d'une culpabilité toute méritée. Je ne cherche pas à m'en débarrasser, je sais que j'ai été déloyal et terriblement, maladroit. Le pardon n'est pas une éponge qui peut tout effacer et je me garderai bien de chercher à justifier l'injustifiable. Par contre certaines maladresses demandent à ce que je précise, souffla-t-il avec précipitation, fuyant toujours le regard, son pouce ripant sur la manche avant d'effleurer la peau fine des poignets de l'adulte. Quand je dis que tu donnes, puis que tu reprends, je ne parle pas de tes actions. Je ne parle pas d'une tendresse que tu récupères en te faisant violent, ni d'un réconfort que tu t'empresses de transformer en douleur, ou d'une confiance que tu bafoues. Absolument pas. Je parle de ce que tu livres de toi : de l'empathie, de la constance, de l'attention, de la force, de la fragilité, aussi. Je parle de toutes ces qualités que tu délivres par morceau. Tout ça entraîne un intérêt à ton encontre et pour toi. Cette fascination que tu offres malgré toi, ne la reprend pas. Ne cherche pas à ... la camoufler sous les défauts éventuels que tu as. On dirait que tu n'acceptes aucun compliment. C'est ça que tu reprends. L'attention que les autres te donnent. Reprendre n'est pas le bon mot ... disons que tu la refuses. Tu as l'air de n'accepter que la fuite. Ses pouces retraçaient la naissance des mains du bibliothécaire, suivant la ligne des manches avec lenteur alors que le reste de ses doigts continuaient à descendre, s’égarant dans les paumes avant qu’il ne lâche totalement et presque à regret l’adulte. Pas que tu laisses les gens partirent parce que tu ne ressens rien, mais plutôt que tu éprouves à outrance leurs ressentiments comme si tu étais convaincu qu’ils mériteraient mieux que ta présence. Comme si ta combativité s’arrêtait lorsque les reproches de l’autres font écho à tes peurs et tes incertitudes, celles qui semblent te ronger.

Il détourna les yeux devant sa propre audace a autant complimenter l’adulte à voix haute, ses joues se chargeant d’une délicate teinte pourpre avant qu’il ne secoue la tête et ne vienne de nouveau chercher le vert du regard de l’adulte qui se tenait toujours à quelques pas. Un sursaut d’honnêteté était en train de naître et Léon n’avait plus aucune raison de ne pas laisser libre court à sa pensée. Il ne cherchait à se dédouaner d’aucune responsabilité mais ne pouvait pas non plus s’empêcher d’essayer de se justifier, non sans s’épargner des défauts qu’il savait avoir et qu’il avouait avec la franchise de ce qui était admis. Il était certain de ne rien apprendre qu’Octave n’avait déjà deviné, mais l’exprimer à voix haute était quelque chose de nouveau pour l’adolescent. Incapable de poursuivre en fixant Octave dans les yeux, il se détourna avec lenteur et s’approcha du bord bétonné du plongeoir, duquel il fixa l’eau turquoise dont l’étendue plate, à cette distance, semblait parfaite. Plus aucune vague ne troublait sa plénitude et le fond semblait presque se confondre avec la surface sans mouvement. Il inspira, la couleur azur se reflétant dans ses yeux, soufflant son air, puis il reprit la parole  d’une voix peu assurée mais parfaitement audible, alors que ses pieds s’arrêtaient au bord du vide.  

__ Je n’aurais pas dû. Me servir de ce que j’ai découvert dans la bibliothèque, de ce que j’ai entendu dans sa bouche à Elle. Je crois que je voulais te blesser, même si je n’en prends conscience que maintenant. Il marqua une pause, déglutissant avec difficulté avant de reprendre, fixant il ne savait quoi dans les profondeurs de la piscine, soufflant plusieurs fois, buttant sur les mots à mesure qu’il essayait de comprendre les raisons d’un pareil comportement. Je suis impulsif. Je ne réfléchis pas et quand je sens l’esquisse de ce qui pourrait ressembler à un abandon, je prend immédiatement les devants afin d’avoir une culpabilité à éprouver. Je crois que d’une certaine manière, c’est plus facile à digérer pour moi. Si quelqu’un disparaît  à cause d’une mauvaise action de ma part, c’est plus facile que de le voir me rejeter pour une personnalité qu’il n’apprécie pas tout simplement. Ou par manque d’intérêt. Ou d’affection. Nouvelle pause. Nouveau soupire douloureux. Le visage d’Heather sembla danser quelques secondes devant ses iris, mais le mirage se dissipa bien vite alors que son ventre se serrait de nouveau. Merlin, elle lui manquait. Je crois que je préfère la colère à l’indifférence. Ça donne une raison. Mais cela n’excuse pas ce que je t’ai dit et en ça, je comprendrais que tu t’en ailles. Il se retint de tourner la tête vers le visage d’Octave, car si être de dos lui permettait d’avouer sa culpabilité avec plus de facilité, il lui était impossible de capter les réactions de son interlocuteur. Cela dit, c’était peut-être mieux ainsi. Il n’était pas certain de pouvoir continuer s’il percevait de la colère ou de la désapprobation. Ses épaules se haussèrent sous l’aveu de pareils caprices et il baissa un peu plus la tête vers le sol, poursuivant cette fois d’un ton beaucoup plus bas. Sauf que, je suis égoïste, aussi. J’ai envie que tu restes. L’adolescent se sentit de nouveau insistant alors que l’adulte n’avait démontré aucune intention de fuite. Mais c’était plus fort que lui. Ou pas assez. Oui, pas assez de confiance. Pas envers les autres, mais envers lui-même. Peut-être était -il temps de dévoiler aux gens en quoi il appréciait leur présence au lieu de sans cesse les accuser de ne pas être assez présents ? D’aussi loin qu’il se souvenait, il n’était pas un modèle de compliments ni d’attention, se renfrognant à la moindre contrariété et ne semblant pas vraiment se battre pour voir quiconque rester. Finalement, c’était peut être lui dont il avait décrit un peu plus tôt les caractéristiques : n’acceptant que la fuite. Il secoua doucement la tête, luttant contre sa propre personnalité afin de laisser la suite filer entre ses lèvres. Il voulait qu’Octave reste. Autant être honnête et lui dire qu’il en avait envie, non ? Il fut tenté de faire un pas vers l’avant pour rejoindre l’abysse de la piscine mais choisit de reprendre la parole, ce qui était beaucoup plus difficile que de ne laisser la gravité faire son œuvre. Pas parce que tu as l’air de tenir à moi pour des raisons que je ne comprend pas. Pas parce que je pense mériter une telle présence, et cela même si je ne fais que me plaindre alors que tu as l’air de bien plus en pâtir que moi, ce soir. Non. Je veux que tu restes parce que moi aussi, je n’aime pas particulièrement les bars miteux ni les piscines. La suite mourut sur ses lèvres et il lui fallut quelques secondes de répit avant que ses cordes vocales ne daignent lui obéirent de nouveau. C’est toi que j’apprécie.

L’adolescent serra les lèvres, comme si une telle confession lui en coûtait. Ce qui était le cas, en soit. Il y avait quelque chose de proprement terrifiant à accorder à quelqu’un la confiance nécessaire pour abaisser les armes. Cela n’avait jamais été quelque chose de naturel et, en ça, il trouvait même surprenant d’avoir réussi à se lier d’amitié avec Heather dont le fonctionnement émotionnel était encore plus complexe que le sien. Mais avec la jeune femme, les mots avaient finalement toujours été bien en retard par rapport aux gestes. Cette attitude fusionelle entre eux avaient toujours été de la sorte : se passant de longues phrases, trouvant un réconfort que la voix ne pouvait traduire mieux qu’en se taisant alors que leurs mains s’enlaçaient, apaisées par le contact de leurs épidermes rendus à vif par trop de contrariété. Mais les mots, eux, avaient mis du temps à venir, comme s’ils concrétisaient plus de chose que ne l’auraient fait de simples gestes. Ou bien que les émotions avaient été trop fortes pour ne prendre vie qu’en une étreinte réconfortante. En ça, avouer à Octave qu’il l’appréciait, lui et sa personnalité, lui avait semblé bien plus difficile que de retenir les avants bras, un peu plus tôt. Léon restait silencieux, son esprit cherchant à retrouver l’apaisement qu’il était venu chercher auprès du bibliothécaire. La fatigue était toujours présente, de même que la sensation d'oppression qui était remontée à la surface avec la même rapidité que le sentiment d'abandon s'était manifestée. L'adolescent passa une main sur derrière sa nuque, titillant la racine de ses cheveux avant d'enlacer ses propres doigts entre eux avec nervosité. Il se sentait curieusement de nouveau très proche du gouffre et son regard fut de nouveau attiré vers les profondeurs de la piscine avant qu'il ne secoue la tête et ne finisse par s'assoir au bord du plongeoir, les pieds dans le vide, incapable de sauter. Ce n'était, de toute façon, pas le réconfort de l'eau qu'il était venu chercher en franchissant la porte de la bibliothèque.

__ Ce n'est pas de la compagnie de la piscine, dont je souhaite profiter, dit-il en fixant droit devant lui quelques instants, puis baissant la tête de nouveau, fixant ses pieds battant dans le vide. C'est plutôt de ta présence, souffla-t-il, fermant le voile de ses paupières. Plonger et sombrer seul, ça n'a plus aucun intérêt, poursuivit-t-il dans un murmure, parlant d'un plongeon improvisé du haut de la plateforme de trois mètres comme de son abandon lorsque qu'Octave l'avait poussé. Je préfère rester là,reprit-t-il comme en écho lorsque, un peu plus tôt, il avait décidé de ne pas rejoindre Octave. Sauf qu'à présent, Léon réalisait qu'il n'avait aucune envie de s'éloigner de l'homme. Bien au contraire. ... avec toi, termina-t-il sans se retourner, n'affrontant toujours pas le regard de jade.


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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Jeu 28 Juin 2018 - 20:34

Une force sensible vint quérir ses poignets avant même qu’il ne les eut complètement baissés, et il crut que c’était la profondeur de l’attachement renouvelé qui tenait ses mains prisonnières, pour les faire revenir comme deux vagues sur le torse chaud. Mais il dut se rendre à l’évidence que les doigts l’enserrant n’avaient pas l’apparence d’une volonté capricieuse et son regard vint à la rencontre de ce qui l’avait rendu esclave. Avec une sorte d’étonnement tardif et lent, il constata que Léon le retenait attaché, sans insistance ni vigueur néanmoins, mais empreint d’une impatience désespérée, comme s’il avait prévu l’amorce d’un départ au point où Octave ne se demande si effectivement, il n’avait pas eu l’intention de tourner le dos pour retourner au sol. Mais il n’avait bougé rien d’autre que ses bras – ou peut-être que si ? - et la stupeur contemplative s’accentua légèrement, rehaussant à peine l’arc de ses sourcils, tandis qu’il observait sans conviction les menottes imposées. Elles semblaient sans volonté et l’enlaçaient sous le coup d’une passivité hésitante, ou d’une appétence impulsive peu assumée et effrayée, qui se recroquevillait maintenant sans oser lâcher prise. Hébété par cette douce violence, Octave regarda plus haut et chercha la splendeur rebelle qui l’avait irrité chez ce beau jeune homme. Mais ce n’était plus qu’un Léon consterné, un adolescent chargé, trop tôt, de l’humilité, des maladresses, de la morne obstination du repentir, qui se présenta à ses yeux, que l’azur diffus avait bleui un peu aux milles reflets de la piscine. Il le toisa comme un étranger dont on ne reconnaissait pas l’apparence, car il y avait quelque chose de proprement surréaliste à ces deux mains empoignant les siennes ; de maladivement désespéré aussi : Léon ne l’avait jamais vraiment touché, si l’on devait exclure la caresse maladroite et ivre. Quoi que, sa joue brûla du souvenir et il crut discerner l’accident sur sa peau, une curiosité superflue, comme l’on touchait une plante pour en connaître la texture là où les yeux ne pouvaient se contenter de regarder. Les doigts étudiants avaient été tendrement inconscients jadis, en proie à une rêverie soûle dont seul Léon avait connu la teneur, pour se faire à présent dures dans l’intention et Octave contempla encore une fois, incrédule, ses nouvelles chaînes. Il le savait, seule la désolation pouvait pousser quelqu’un à une pareille consternation, à un acte de privation purement physique, que la crainte dotait d’une infinie délicatesse. Qu’est-ce qu’il lui avait donc aspiré suffisamment de peur pour le résoudre avec précipitation à ce qu’il n’aurait jamais osé faire ? Si la caresse nocturne avait bénéficié de son intérêt attentif, quoi que superflu, la tourmente de Léon récoltait maintenant son incrédulité la plus accrue. Il ne bougea pas, mesurant les résolutions de ce curieux animal qu’il n’aurait jamais imaginé avoir pareil égard pour ses étroits poignets, subissant sans réticence la captivité, trop confus pour répondre ou attendre quoi que ce soit de cette union incongrue et ne tenant pas en place dans son esprit, qui devenait rigoriste jusqu’à l’absurde lorsqu’il s’agissait de mettre des mots sur l’incompréhensible. Car troublé il l’était, probablement outre-mesure.

« Pas totalement, non. »


Lentement, ses mains n’étaient plus vraiment les siens. Tout en sentant ses muscles être atteints de paralysie, Octave eut l’impression paradoxale que son corps entier s’était distillé et réduit en essence à ses deux bras seulement, que Léon tenait comme des quilles à jongler. C’était étrange, incongru, complètement insensé. Il savait que ce n’était pas tant le geste qui l’avait bouleversé, mais surtout la charge émotionnelle qu’il avait cru y percevoir ; une tension insoutenable passait à travers les mains crispées pour faire frissonner ses soudain frêles poignets. Et plus Léon parlait, plus cette sensation se galvanisait. Octave n’avait à aucun moment été dupe des longs hurlements informulés qui avaient parcouru leurs discussions, comme une fréquence à peine trop haute pour qu’on puisse concrètement l’entendre. Son malaise avait toujours été une couche plus basse, ne se montrant qu’à travers les lieux communs d’un caractère revêche, se raffinant inlassablement sur le revers de ses paupières et de sa bouche, à l’ombre de la conscience, note de cœur d’un parfum perpétuellement désemparé et désespéré. Mais Léon lui tenait les mains, ostentatoire quoi qu’hésitant, dévoilant ses plus tendres secrets et donnant sur lui le pouvoir incommensurable de la faiblesse. Octave cessa de rêvasser et eut l’espace d’un instant le regard excessivement perçant et admira l’adolescent harmonieux, que son jeune âge avait cessé de former. Brun, blanc, de grande taille, il croissait lentement et ressemblait de plus en plus à un homme, tant il livrait avec justesse la tourmente de son cœur. Avec les explications maladroites il saisit l’ampleur du geste, que son instinct n’avait fait que deviner. Léon lui tenait les mains tout en lui expliquant son usage du mauvais revers. Ce pont l’obligeait à faire front, tout comme il forçait Octave à ne pas se détourner, même si ce n’était que pour descendre du plongeoir, sans métaphore ou sous-entendu. Il songea que peut-être l’adolescent ne le retenait pas, mais s’agrippait à travers lui au présent. Son étreinte devenait de plus en plus lâche, malgré le coton rêche et translucide là où il ne plissait pas, mais épousait la peau jusqu’à la transparence laiteuse. Il n’avait pas tort au fond, il n’y avait rien de glorieux ni de réconfortant dans l’abandon, et l’âme se parait de chagrin à l’instant où elle sentait son attachement inégalé. Dès lors, le regret de la réciprocité se faisait tenace et toutes les différences d’envergure se vivaient comme un petit bouleversement, jusqu’à souhaiter n’avoir rien éprouvé et là était la véritable petite tragédie, qui s’exaltait d’elle-même jusqu’à la catharsis. C’était la voie de l’absence perpétuelle. Celle qu’on s’imposait pour moins souffrir en se croyant libéré, alors même qu’on se rendait davantage esclave sous le joug de la solitude involontaire. La retenue n’offrait aucune délivrance. Et en regardant les doigts glisser avec hésitation sur ses poignets, Octave se dit qu’en dépit des apparences, Léon s’accrochait plus qu’il ne retenait dans un ultime gémissement. Lui aussi, d’ailleurs, semblait incrédule de sa propre audace et regardait son étreinte sans oser y voir un début de réponse, ou un semblant de sentimentalisme qu’il assumait mal pour les raisons explicitées.  

« Quand je dis que tu donnes, puis que tu reprends, je ne parle pas de tes actions. Je ne parle pas d'une tendresse que tu récupères en te faisant violent, ni d'un réconfort que tu t'empresses de transformer en douleur, ou d'une confiance que tu bafoues. Absolument pas. Je parle de ce que tu livres de toi… »

Octave releva sur l’adolescent un regard singulier, semblable à celui d’un pénitent se préparant à souffrir, que la conscience alourdissait d’un éclat sombre et constant. Difficilement, il éprouva le poids d’un manquement qu’il se connaissait et que l’adolescent décrivait avec une justesse suffisante pour le mettre dans l’embarras. Il connaissait son imperfection et ne pensait pas qu’elle avait sévi si bien sans son consentement. Quoi que… il ne pouvait pas se prétendre aussi dupe. Le mécanisme était vieux et se mettait en place qu’avec l’aide de quelqu’un pour le remonter. Bientôt, il lui fallut admettre qu’il avait, inconsciemment peut-être, mais sciemment refusé toute forme de sympathie s’étendant au-delà du conventionnel. Son attitude avait eu d’impersonnel juste ce qu’il fallait pour paraître désintéressé, esquissant quelques louanges sincères lorsque les apparences devaient être sauvées, et rien d’autre, aucune générosité de caractère, juste l’essentiel. Il n’avait jamais donné plus qu’il était nécessaire selon sa perception des besoins rudimentaires. Même Heather, il l’avait cajolée qu’à la condition de n’être qu’une étape, n’acceptant pas la finalité. Cassidy… à travers l’aride rétrospection, il pensa ne jamais avoir eu à faire d’effort à son égard pour se dissimuler de sa curiosité : ses inquiétudes avaient complètement éclipsé sa personnalité et ses craintes. Elle n’avait connu de lui que ce dont elle avait besoin, sans jamais pousser la curiosité à outrance, se contentant de ce qu’il acceptait de révéler, même s’il s’agissait de bien peu, tant que c’était le meilleur ! Sacrifice qu’il s’était contraint à tenir pour ne pas lui imposer une mélancolie qu’il la soupçonnait incapable d’embrasser convenablement. Elle aurait fermé les yeux. Elle se serait aveuglée pour ne puiser d’Octave que sa force et il aura fallu une petite mollesse pour qu’elle fléchisse et l’abandonne. L’élégance de leur relation lui avait même évité la déconvenue d’une rupture aux conséquences publiques. Alors que dans la vie véritable, faire des choix se résumait à lancer des cailloux dans l’eau et en subir les remous, leur union pouvait s’assimiler au destin tragique d’un malheureux coincé dans un cercueil avec une paille pour respirer. Il n’avait le choix que de vivre ou mourir, sans que l’un ou l’autre décision n’ait d’impact sur quiconque à part lui-même. Mais aujourd’hui, Léon le tenait par les poignets et lui rappelait que personne jusqu’à maintenant ne l’avait forcé à se dévouer autrement que par la précaution. L’adolescent le voulait-il vraiment au juste ? Oui bien sûr, mais la soif ne provenait-elle pas d’un manque ? Ils se connaissaient avec Heather depuis un très jeune âge, Poudlard les forçait à fréquenter tout le temps des individus invariables et si Léon avait soigneusement déraciné tout son entourage, il devait espérer tout de la moindre nouveauté qu’il n’avait pas encore eu le temps de prévenir ou d’éconduire pour se protéger.

Octave baissa les yeux un instant. Si Léon avait su définir par les mots ce qu’il en résultait dans les apparences, il n’avait cependant pas accès au pourquoi. Il considéra alors la situation sous l’angle de son désir. Qu’aurait-il voulu ? La réponse était assez simple en soi : de la place. Mais à travers sa retenue méfiante, elle venait souvent à manquer parce que la vie ne supportait pas le vide et que s’il était peu enclin au partage, les autres finissaient par combler l’espace vacant. Et après, c’était comme dormir dans un même lit : une fois la couverture partagée, la générosité se cantonnait aux limites de ce qui fut convenu au départ. C’était de sa faute s’il ne voulait pas tirer la couette, jamais. Il n’aimait pas tirer, ce n’était pas dans sa nature et il se savait suffisamment résistant pour donner sans recul, quitte à avoir froid. Mais honnêtement, il n’aurait rien pu faire de plus. La patience et la compassion, qu’il essayait de cultiver comme des roses fragiles, étaient des créatures avides qui ne pardonnaient aucune indélicatesse. Aucune résolution, à moins qu’elle ne fût entrée en contradiction avec les deux vertus, ne l’aurait convaincu de quémander à Cassidy une attention qu’elle n’était pas prête à donner. Il aurait alors fallu revendiquer les droits de ses sentiments, puis éventuellement devoir la quitter, elle qui était si infiniment confuse et déjà malheureuse, partiellement à cause de ce qu’il lui avait révélé sur elle-même. Comme aurait-il pu ? La seule pensée de devoir l’abandonner pour ses propres caprices l’aurait répugné. « Aurait », car pour ça il aurait justement fallu y songer. Heather avait été plus patiente, mais il avait hésité à imposer une vie difficile et des songes maussades à une jeunesse déjà passablement malmenée. Il y avait un temps pour tout et le sien venait toujours beaucoup plus tard. Ses aveux, liés à sa mère, avaient finalement été davantage accidentels que provoqués par un long essoufflement de sa part. Sans ce beau et cruel hasard, ils n’auraient jamais été aussi proches. Quant à Léon… il était une âme désordonnée. Il tirait, puis donnait, puis tirait à nouveau, sans cesse, sans laisser le temps à quoi que ce soit, sans s’abandonner au confort, ramenant tout à soi, puis brusquement s’élançant dans la direction contraire pour comprendre, avant de faire volte-face à nouveau, comme si l’immobilité était synonyme de danger. Octave aurait donc souhaité être là, aussi incarné et profondément désespéré que Léon l'était, mais il ne savait pas se battre pour ce droit. Déjà, il regrettait un peu d’avoir souligné son privilège à la peine et au deuil. Cependant, au fond, il n’avait pas fait ça pour soi, mais pour Cassidy. Pour leur relation, qui n’avait jamais existé que dans l’espace clos de leurs deux corps, elle avait malencontreusement gagné un témoin au dernier instant. Asserter leur douleur commune était un moyen de donner un peu plus de chair à ce qui fut, et non pas à ce qui était, conférant une existence tangible à leur brève et fulgurante histoire. Mais du reste, il ne savait pas et ne voulait pas revendiquer sa place. Il voulait qu'on la lui offre et qu'il n'ait à rien demander, à rien imposer de force ou de connivence. Il voulait la preuve définitive et suprême de l'attention : le renoncement.

Soulignant son empathie, Léon avait lâché les mains prisonnières, l’endurance audacieuse de son jeune âge ayant été au bout du chemin qu’il était capable de soutenir, et retenir les poignets encore un peu ne semblait plus envisageable. Et tandis que ses bras tombaient mollement de part et d’autre de son corps, l’adolescent subissait la timidité de sa franchise. Il sembla néanmoins bénéficier d’un bref élan de courage, mais tourna définitivement le dos à l’étreinte, puis au visage devenu quelque peu impassible du bibliothécaire. Octave mesurait en silence ce qui venait d’être constaté, se rendant surtout compte que pour quelqu’un craignant si intensément l’abandon, Léon devait avoir eu beaucoup de peine avec quelqu’un comme lui, quelqu’un demeurant éternellement à la surface, le dominant dans son indifférence. Il savait que l’étudiant avait connu plusieurs aventures lui ayant légué une réputation volage : peu étonnant pour quelqu’un qui n’avait pas confiance en soi et qui doutait de ses charmes. Les roses qui s’ignoraient sentaient toujours mieux que les autres. Mais il n’y avait qu’un moyen de batifoler de cette façon : sans attachement, ou seulement de façon superficielle. Alors, quelqu’un qui lui rendait la monnaie de sa pièce, ce devait être comme se regarder dans un miroir sans croire aux frustrations de son propre reflet. Encore que le rapprochement était peut-être un peu trop précipité. Mais sa vie, à l’exception des soubresauts envers Heather, avait dû être bien insipide, avec les revers familiers d’une confiance donnée dans le désespoir pour se sentir un peu mieux. Pour l’heure, Octave avait besoin d’une meilleure perspective avant de répondre quoi que ce fut : sa propre existence était relativement nette, mais Léon lui paraissait flou comme s’il le regardait de trop près.

«  Je n’aurais pas dû. Me servir de ce que j’ai découvert dans la bibliothèque, de ce que j’ai entendu dans sa bouche à Elle. Je crois que je voulais te blesser, même si je n’en prends conscience que maintenant. »

Habituellement, il n’aimait pas voir les autres ressasser remords ou excuses, mais curieusement cet aveu le soulagea au lieu de l’irriter. Peut-être parce qu’il était gratuit. Il ne sut pas très bien pourquoi, mais il se sentit respirer plus librement, comme si quelque chose s’était dénoué dans ses poumons. Sa nature avait été élevée dans l’idée rigoureuse du mérite et il se croyait plus spontanément coupable d’un mauvais traitement, plutôt que victime. Malgré tout la colère et la révolte, il avait intimement comprit que Léon n’avait pas voulu le blesser pour rien. Contrairement à ces excuses, sa cruauté n’avait en rien été gratuite et il en éprouvait une consolation féroce, se voyant retiré le devoir de porter la culpabilité pour tout. Son caractère y vit le soulagement du lâche, parce que son enfance avait été intransigeante et que son adolescence avait porté la marque d’une inégalité constante. Pour les bribes de sa famille, il était resté étranger illégitime, et pour sa mère, un dédoublement dont elle n’avait pas voulu et qui l’avait laissée déçue. Alors, entendre parfois, envers et contre tout, qu’il avait subi sans mérite, le réconfortait outre mesure, comme une délivrance soudaine et sans raison, ce qui la rendait d’autant plus surprenante. Cependant, malgré la colère fulgurante qui l’avait aveuglé, sa compréhension avait saisi avec clarté qu’il n’y avait eu dans cette attaque rien d’autre que la douleur. Octave serait parti et Léon aurait pu se satisfaire d’avoir été abandonné pour sa méchanceté, qui offrait une raison bien plus commode pour la répulsion que des vertus dont on avait honte. Car après tout, l’adolescent avait soigneusement dissimulé chaque potentielle qualité sous l’apparence d’un défaut : la sensibilité se faisait caprice, la force devenait cruauté et l’amour se targuait d’être un mauvais calcul. Toutes les raisons pour lesquelles on pouvait l’apprécier devenaient des motifs au dégoût, car personne n’aimait à se faire punir pour ce qu’on pensait être des vertus. Avait-il déjà été accusé d’être faible, lorsqu’il se réfugiait pour pleurer un petit malheur ? Octave se souvenait qu’on avait plaisanté et dédaigné tout ce qui aurait pu un tant soit peu ne pas respecter les expectations de réserve. Jamais personne ne devait être capable de prendre avantage sur son caractère. Eviter la pitié et l’apitoiement à tout prix. Les sentiments n’étaient que des voiles qui brouillaient la réalité. Alors, Octave, subtil, né pour la chasse et la tromperie, avait habillé de mystère son mutisme, et s’était armé de tout ce qui le gênait. Jusqu’à ce que sa mère ne sache plus que se taire d’incompréhension, souffrir de ce qu’elle taisait, de ce qu’elle voudrait apprendre, et se raidisse contre le précoce, l’impérieux instinct de tout reprendre, contre la crainte que son fils, de jour en jour chargé, d’heure en heure plus fort, ne rompe le frêle amarre qui le ramenait tout le temps au bout touffu incliné sur la mer, aux rochers chevelus de fructus noir, qui entouraient la maison familiale. Déjà, il avait dès ses dix ans appris une manière funeste de regarder sa mère, fixement, sans la voir, comme si elle était transparente, fluide, négligeable.

« Sauf que, je suis égoïste, aussi. J’ai envie que tu restes. »


Demeuré immobile jusqu’alors, Octave pencha la tête sur le côté, comme il le faisait lorsque la réflexion semblait faire fléchir sa nuque, offrant aux regards l’angle saillant de sa mâchoire et la plongée veloutée de son cou. Tout cela était des gestes inconscients de pur calcul, parce qu’il savait que ça se remarquait, qu’on y associait quelque chose et que donc, on l’écoutait ou l’observait. Coquetterie qui se faisait passer pour une habitude. Mais il n’y songeait plus maintenant, ça se faisait presque indépendamment de sa pensée, lorsqu’il lui fallait du temps pour considérer un plaisir. Ce qu’il conçut spontanément néanmoins, bien avant sa propre satisfaction, fut le sacrifice qu’accomplissait l’adolescent. A peine avait-il confessé sa faute, qu’il se liait dans la foulée définitivement à celui qui l’avait accusé, avouant le mal qu’il aurait à le décevoir. A combien de personnes, à combien d’amoureuses n’avait-il même pas songé à faire ce genre de confession ? Il y avait une urgence, comme si Léon avait instinctivement senti que les ressemblances de leurs deux caractères risquaient de les séparer pour les mauvaises raisons. Mais c’était aussi sa nature qui poussait à l’empressement désespéré : il était impulsif, spontané et de fait, très rapidement à bout de nerfs. Octave se retrouvait à faire le pendant contraire, ou complémentaire, c’était à voir. Il ne comprenait pas bien d’ailleurs pourquoi cette affection soudaine ? Pour confirmer ce qu’il avait lui-même déjà dit ? Pour donner de l’ampleur à sa cruauté ? Parce qu’il était fatigué de perde les gens par facilité, se risquant à être franc jusqu’à la faiblesse avec le parfait inconnu qu’était le bibliothécaire ? L’expérience d’une vie adolescente, qui voulait découvrir en cause désespérée si dévoiler sa propre sensibilité pouvait être payant ? Ou peut-être que le refus d’Heather laissait soudain véritablement sans rien une nature qui ne supportait pas le vide. Octave s’approcha autant qu’il le put, toisant le traitre qui avait décidé de tout dissimuler, mais la roideur de son dos lui suggéra l’anticipation. Il ne sut quand exactement, mais quelque part entre les mots lui étant destinés, la colère et la tristesse maladroite s’étaient sagement lovées sans bruit et son humeur avait cessé de frissonner. A croire que lorsque l’audacieux adolescent s’était accroché à ses bras, il avait par la même occasion réarrangé la perspective de ses émotions, de la même façon qu’une nouvelle douleur dissimulait la précédente par sa témérité. Cependant, de la clarté semblait provenir de ce jeune visage caché, quand bien même il s’agissait de la réverbération ondoyante de l’eau. Le Léon qu’il ne voyait pas encore, Octave l’imaginait clair, aux yeux chatoyants au fond, comme s’il avait soudain découvert quelque chose d’essentiel pour soi. Il tendit la main, mais le bougre était trop bas, trop courbé malgré sa grande taille, que même la plus timide hauteur du bibliothécaire ne parvenait pas à combler convenablement. Il avait voulu lui mettre une main sur l’épaule, mais ce fut le bout de ses doigts qui vinrent caresser la naissance de sa nuque aux petites mèches noires et légèrement bouclées. La conjecture ne lui convint bientôt plus et il cessa, vint s’assoir à côté de l’étudiant. Prenant appui avec ses deux bras sur le rebord, il arrondit joliment son dos et regarda le vide bleuté.

« Tu sais, je n’ai pas eu d’amis avant mes vingt-trois ans. Les gens que je fréquentais avant, c’était pour la picole, entre autre. » Il marqua une pause, sourit légèrement, puis poursuivit : « Des années perdues, en un sens. Je me suis toujours arrangé pour nouer des liens avec des gens dont je pressentais l’influence future. Pour la diplomatie. C’était du calcul. Il n’y avait que le prisme de l’utilité qui comptait, qu’elle fut charnelle ou sociale. Ca rend invincible, ce genre de choses, parce que personne n’a d’importance. Je ne souffrais pas vraiment, je n’étais pas malheureux, alors je me disais que je devais être plutôt bien loti, sans me rendre compte que j’avais tout senti de travers, mais il en est souvent ainsi : on ne sait pas à quel point on a atteint une extrémité tant qu’on n’a pas connu l’autre. Crois-moi, ça fait bizarre de se rendre compte qu’on est sans saveur, alors qu’on pensait mordre l’existence à pleines dents. » Octave barbotta des pieds dans le vide, les agita comme deux petites balançoires qui s’opposaient par la force, alors qu’un sentiment de quiétude embaumait son visage penché, que l’eau miroitante bariolait de ses éclats céruléens. « En contrepartie, je me suis toujours présenté selon le bénéfice qu’on pouvait tirer de ma personnalité. Que je continue à percevoir comme temporaires, comme si je cessais d’exister une fois que l’usage prenait fin. Le reste ne compte pas et il n’y a que ça : chacun me fréquente pour une qualité particulière, une valeur qui, comme toute chose, perd de sa praticité une fois le souci résolu. Je sais que les gens sont plus que ça, mais tu vois, j’ai longtemps vécu en ayant un seul profil à la fois et il m’est difficile d’être autre chose que ce qu’on attend de moi. Mais tu oublies quelque chose : pour accepter la fuite, il faut avant tout accepter que quelqu’un entre dans notre vie. » Sa tête seule se tourna lentement vers l’adolescent et il le couva d’un regard explicite, comme s’il y avait une évidence à quérir dans sa parole, amusé qu’il fut par son propre mal dont il était tragiquement conscient. Bien rares étaient les gens qui le remarquaient cependant… « Tu ne t’es jamais dit que certaines personnes étaient justement parties pour ce que tu avais bien voulu leur faire croire de toi, et pas pour ce que tu étais vraiment ? A souligner ta méchanceté, tu vas vraiment finir par devenir quelqu’un de cruel, par nature. Se retrouver tout seul n’est ce qui t’arrivera de plus grave. »

Après un instant de contemplation, il sourit sans propos, découvrant l’envers rouge de ses lèvres et du trésor perlé qu’elles abritaient : dents sèches et sans luisance. Il révéla en souriant une tristesse qui ne quêtait nul remède, et modeste comme un mal de pauvre. Son regard erra sans but, puis revint vers l’étudiant. Sa vigilance alla de la lèvre bleuie à la paupière creuse, des mains abandonnées jusqu’au visage scellé sur un seul secret, une seule tristesse.

« Je sais, je sais. Tu as peur de commettre un faux pas, d’être le mauvais architecte de ta destinée. Les erreurs peuvent être profitables. Quand tu es jeune, il faut jeter ton ignorance à la tête des gens. Ca te vaudra des coups de bâtons et quand tu atteindras un certain âge, ton instrument émoussé se sera suffisamment aiguisé. Si tu caches ton ignorance, tu ne recevras pas de coups et tu n'apprendras rien, ni sur toi, ni sur les autres. » Il baissa la tête enfin, libérant l’adolescent d’un joug qu’il savait lourd pour un aussi jeune âge, qu’il aurait d’ailleurs en un sens aimé à nouveau avoir pour ne pas se perdre autant qu’il s’était égaré. « Ne cherche pas à guérir trop rapidement, ça demande une énergie qui te laissera vide et incapable de donner. A chaque fois, tu auras moins à offrir. T’obliger à ne rien ressentir, juste pour ne plus souffrir ? Quel gaspillage… Tu auras l’impression qu’il n’y a que de la douleur et du chagrin, mais en essayant de les éviter ou de les réduire, tu réduiras en même temps la joie que tu en auras éprouvé. Bon tu sais quoi… ? » Octave cambra sa belle taille, regarda Léon avec une liberté exquise dans le regard et lui tendit la main : « Je promets de me convaincre que je te mérite, si tu me promets en échange de… nous laisser nous disputer pour nous comprendre. Deal ? »

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rita phunk
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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Jeu 5 Juil 2018 - 0:14



Assis au bord du plongeoir - au bord du gouffre ? - Léon était courbé vers l’avant, le dos légèrement voûté et la tête rentrée dans les épaules. La position trahissait le malaise qui s’était emparé de son corps lorsqu’il avait décidé que l’honnêteté primait. N’empêche. Si les mots avaient mis leurs temps avant d’éclore, tournoyant, virevoltant et s’échappant avant de revenir à l’assaut des lèvres, sa voix avait réussi à forcer le barrage de la pudeur pour venir s’abandonner aux oreilles du bibliothécaire. Mais quel risque, même infime, ne venait-il pas de prendre à baisser ainsi les armes, à laisser la possibilité à quelqu’un de se frayer un chemin au dessus du mur bardé de barbelés qu’il avait, jusqu’alors, consciencieusement érigé autour de lui ? N’était-il pas dangereux, n’était-il pas stupide même, de montrer ainsi la fragilité qui déjà, réussissait à s’emparer de lui, la délicatesse de son cœur d’adolescent qui, si vite, faisait confiance en tâtonnant mais appréhendait déjà la chute abrupte, même après de si frêles instants en sa compagnie ? Et finalement, cette confiance, cette ouverture envers Octave, qu’en attendait-il ? Qu’espérait-il de cet homme qui, au final, n’était plus tout à fait un étranger mais non plus un ami ? Comment définir ce lien tangible, qui n’avait peut-être été  rien de plus que le sursaut d’un désespéré qui en chutant, essayait de se raccrocher à la première main tendue ? Etait-ce cela, qui finalement convenait le mieux comme résumé à cet étrange essai qu’ils étaient en train de se composer au fur et à mesure de leurs altercations ? De l’adolescent rageur et plein de colère rencontrant son ennemis, le récit s’était fait plus surprenant lorsque finalement, l’ennemi était devenu confident et la peur, fascination. Et à présent ? Qu’en était-il vraiment, de tout ce qui avait semblé naître dans le bar miteux, de ces paroles qui peu à peu s’étaient mutées en geste d’attention, en complicité que le jeune homme n’aurait jamais deviné et dont il n’arrivait pas encore à trouver la logique ? Et l’alcool, ce doux breuvage, l’avait-il condamné à faire des choses qu’il regrettait ou bien au contraire, avait-il juste gommer ce qu’il fallait de la pudeur qui aurait empêché ce rapprochement, cette caresse qui, si elle n’avait jamais été, n’aurait sans doute jamais cristallisé ce lien dont le vert et argent, à présent, craignait tant de se le voir reprendre. Que cette question était cruelle, de par ce qu’elle conservait de mystère et de part ce qu’elle engendrait d’introspection. Il demandait à l’homme de rester après avoir tout mis en œuvre pour le voir fuir, et parlait d’une envie d’être en sa compagnie sans réussir à comprendre pourquoi il en ressentait la nécessité. Était-ce un besoin ? Une sorte de bouée à laquelle se raccrocher, ou était-ce plus complexe que cela ? Complexe. Bien sûr que cela l’était. La frontière, dans la perdition, entre la réelle affection pour autrui et le besoin d’avoir quelqu’un, était mince. Très fine, cette ligne qui séparait un être apprécié d’une figure d’attachement dont on ne pouvait pas se passer. Et pourtant, Léon était persuadé de voir se profiler cette dangereuse confusion, il savait qu’il aurait été naïf de confondre le début d’une réelle affection de la nécessité de combler un vide.  

Naïf vraiment ? Le chuchotement avait beau être encore à peine audible, le jeune homme était certain d’en percevoir pourtant l’ébauche timide et, bien qu’il aurait été facile de tout simplement le confondre avec d’autres sonorités, Léon n’en avait aucune envie. Non, il n’avait pas juste envie de le voir rester pour ne pas être seul, parce que si c’était un socle qu’il avait cherché, Octave n’aurait jamais été la solution la plus évidente, la plus facile. Et quand on essayait de se trouver une ancre à laquelle amarrer son désespoir, pourquoi s’embêter a prendre celle qui semblait si complexe, si mystérieuse, si abrupte dans ses paroles ? Pourquoi aurait il choisi cet adulte au premier abord si dangereux, dont la vie semblait si compliquée et qui n’était pas, et de très loin, accessible pour se confier ? Octave ? C’était un terrain semé d’embûches, miné par les difficultés et pourtant, ils étaient là non ? Alors non, cela n’était pas juste la première main tendue qu’il avait rencontré durant sa chute. C’était juste celle où il avait eu envie de s’accrocher. Celle qui avait su s’ouvrir avec parcimonie, celle qui n’avait pas lâché prise en se rendant compte que la tâche semblait ardue et le malheureux, bien habile à se morfondre tout seul. Non, les doigts s’étaient refermés sans étouffer, la parole avait su réconforter sans tomber dans les cajoleries faciles et les réconforts aveuglants et la poigne, ferme, avait su renouveler sa proposition même quand il avait voulu lâcher. Alors non, ce n’était pas juste une main tendue comme beaucoup. C’était celle-ci et finalement, Léon lui, voyait la différence. Et en parlant de main tendue, des doigts vinrent caresser la naissance de sa nuque et Léon ferma doucement les yeux, tressaillant sous le geste et sur le toucher aérien qui venait effleurer les mèches folles qui s’éparpillaient sur la peau pâle. Les muscles se relâchèrent alors qu’il se redressait sans même en avoir conscience, offrant un peu plus de surface aux doigts qu’il devinait pas assez longs pour l’atteindre complètement. Et pourtant, l’attention, elle, l’atteignit totalement. Pleinement. Il savoura la caresse sans en comprendre réellement la teneur mais encore une fois, ce n’était qu’un chuchotement trop bas pour que Léon n’en perçoive autre chose que le murmure tressaillant. Et de surcroît, un chuchotement bien court puisque déjà, la pulpe des doigts audacieux quittait son épiderme. Dans un bruissement de tissu mouillé, le bibliothécaire prit place auprès de lui, pieds dans le vide, chemise blanche encore humide gouttant lentement sur le béton, les avants bras jadis prisonniers à présent libres, à quelques centimètres de ceux du jeune homme. Léon regardait toujours dans le vide, aussi ne put-il qu’imaginer le visage de celui qui avait pris place à côté. Était-il, comme il l’avait déjà vu à plusieurs reprise, animé par la désapprobation de voir l’adolescent ne pas réagir comme il le souhaitait - car Octave semblait toujours attendre quelque chose et souvent être surpris par les actions du préfet qu’il n’avait pas la finalité escomptée ! Oui, les yeux émeraudes étaient-ils légèrement plissé sous la colère, les sourcils clairs encore légèrement arqués sous la surprise et les lèvres pourpres, figées dans une moue désapprobatrice, prête à repartir à l’assaut dans un monologue fiévreux et moralisateur ? Oui, Léon s’attendait presque à cette attitude, et après tout, il l’espérait timidement. Peu importait, au final, puisqu’Octave avait ce don pour toujours essayer de pousser à la réflexion, et Léon cette capacité à ne jamais vouloir entendre les arguments sans y opposer au moins les siens, quitte à ne pas abdiquer sans combattre. Oui, cela promettait d’être encore une longue discussion et ce qui l’intéressait, d’ailleurs, c’était qu’elle soit longue. Peut-être était-ce la définition de ce qui les liait, un perpétuel désaccord, une soif de toujours se contredire dans un discours endiablé, rythmé par de nouveaux assauts et parfois, quelques pauses douces afin de reprendre haleine. Oui, peut-être. Tant qu’il n’y avait pas de point final, Léon aurait sans doute accepté de repartir dans un nouvel échange houleux. Quoi que. Il y avait cette respiration douce et lente, à ses côtés, qui se calquait presque en rythme au clapotis de l’eau qui caressait les bondes d’évacuations. Il s’était peut-être trompé, alors, et ils allaient s’agir d’une de ses oasis délicieuse calme et revigorante, et pas d'une nouvelle traversée du désert aride de leurs désapprobations, de leurs culpabilités respectives au nom d’il ne savait quoi. Ce n’était pas plus mal, finalement. Léon était fatigué et assoiffé de calme, n’espérant qu’à délasser sa conscience et profiter d’une halte dans ce quotidien harassant et brûlant. Il souffla longuement alors que la voix calme de l’adulte se frayait un chemin sans obstacle jusqu’à ses oreilles, appréciant le ton dénué de sarcasme, les mots dénués de reproches et surtout, le débit lent dans lequel elle furent proférés. Oui. Ils n’étaient pas plus mal, là. Pas de raison de se presser.

__ Tu sais, je n’ai pas eu d’amis avant mes vingt-trois ans. Les gens que je fréquentais avant, c’était pour la picole, entre autre, débuta Octave sur le ton de la confidence, quoi que l’exemple choisi avait également pour vocation d’illustrer un futur conseil.

C’était quelque chose qu’il faisait sans peut-être s’en rendre tellement compte, mais Léon commençait à remarquer que cela s’apparentait presque à une règle tacite. Le bibliothécaire se livrait peu, et lorsqu’il choisissait de le faire, cela avait toujours un autre but que l’intéressement simple qu’aurait pu avoir le lecteur à écouter son histoire. Était-ce voulu, de confier par petit pan sa vie uniquement pour appuyer un futur dogme, ou bien était-ce la suite logique de ce que Léon avait cru comprendre ? Pensait-il que sa vie n’avait d’intéressante aux yeux d’autrui que ce qu’elle pourrait appuyer comme erreur à ne pas commettre ? Un peu comme la prison avait été l’exemple à tout ce malheur dont il s’était lui même fait bâtisseur, avant de rencontrer sa fameuse « quelqu’un » - et Léon se souvenait de la douceur et de la volupté de la voix, de la soudaine illumination de son visage lorsque qu’il avait parlé de cette rencontre ! Mais cette confidence avait eu un but, outre la nostalgie du bibliothécaire : lui montrer que si l’on était artisan de sa propre joie, on l’était aussi de ses malheurs, si l’on préférait remarquer à quel point la nuit était noire, et non pas à quel point les étoiles brillaient. Alors quel était le but de ce nouveau discours ? Léon se tourna à demi, cambrant légèrement sa taille pour poser ses yeux clairs sur la silhouette du bibliothécaire. Il s’était trompé, un peu plus tôt. Il n’y avait aucune désapprobation dans le visage paisible, aucun orage dans le regard de jade et encore mois de contrariété dans la mimique de ses lèvres. Finalement, Octave avait presque l’air détendu, battant les pieds à la mesure de ses paroles, un brin nostalgique, mais qui semblaient être pourtant offertes à celui qui, un peu plus tôt, avait su si bien user de confidences pour blesser avec tant  d’ingratitude. L’adolescent écoutait, sans interrompre, l’adulte parler de cette époque où il avait lui aussi caressé l’âge doux de la vingtaine et Léon se laissa porter par les phrases, s’arrêtant ci et là sur quelques détails qui continuaient de dépeindre ce jeune homme de vingt trois ans qui, le premier, avait fasciné Léon. Il voyait s’esquisser devant lui le tableau d’un Octave à l’allure sûr de lui, quoi que moins que maintenant, mais bien naïf sur sa condition. De ses amis qui n’en étaient pas vraiment, de cet avenir que l’on essayait de construire à coup de relation et en se fondant dans le moule, quitte à s’oublier soi même et à vivre par procuration de ce que l’on voudrait tant devenir, oubliant de vivre l’instant présent. Des qualités devenaient des armes pour plaire, le caractère devenait changeant et la personnalité, malléable, afin de plaire à l’interlocuteur du moment. Comment se construire un caractère en se faisant caméléon aux multiples visages ? Léon aurait pu sourire, de fatalisme, en se demandant si c’était de cette époque ambivalente qu’il n’avait tiré sa fâcheuse habitude à changer d’identité, comme si « untel » se devait de s’adapter pour plaire au plus grand homme alors qu’Octave Holbrey, lui, devait vivre caché car aimé véritablement de personne.  Qui jugeait-il indigne ? Son interlocuteur, a le découvrir tellement ou lui même, en qui il avait si peu confiance ?

__ Je sais que les gens sont plus que ça, mais tu vois, j’ai longtemps vécu en ayant un seul profil à la fois et il m’est difficile d’être autre chose que ce qu’on attend de moi. Mais tu oublies quelque chose : pour accepter la fuite, il faut avant tout accepter que quelqu’un entre dans notre vie, professa-t-il alors que l'adolescent sentait brutalement son ventre se serrer sous la multitude de sentiment le prenant d'assaut.

La peur, d'abord, pas celle qui vous fait sursauter et vous coupe la respiration, non, il n'était pas question de cette terreur qui tenait plus à surprise qu'à la réelle crainte de quoi que ce soit. Non, c'était plus insidieux, plus lent et comme tout ce qui prenait son temps, cela rongeait jusqu'à la moelle et jusqu'à ce que vous appreniez à vivre avec. Et parfois, alors que vous aviez presque oublié ce semi-parasite qui avait élu domicile jusque dans vos tripes et se tapissait, prêt à bondir, il suffisait de quelques mots pour que le poison ne se distille brutalement dans vos veines, arrachant un peu plus de votre conscience. Parce que c'était bien cela, que Léon craignait tant : l'abandon, la fuite et donc, pour se faire, l'attachement. Raisonnement stupide, qu'il avait tourné et retourné de nombreuses fois mais dont il trouvait pourtant la raison implacable. S'il n'y avait personne, il n'y aurait personne à perdre. Léon ferma le voile de ses paupières, ses mains tremblants légèrement alors qu'il songeait à cette impression de vide qu'il ressentait, ainsi qu'à tous les faux pas qu'il n'arrêtait pas d'enchaîner, comme un véritable répulsif, balayant sur son chemin toutes les amitiés, les anciennes comme les naissantes, pour être certain d'être le premier à tourner le dos. Aussi, n'était-il pas vrai qu'il n'avait annoncé ce qu'il pensait ressentir pour Heather au pire moment, ainsi serait-il facile de mettre son rejet sur tout autre chose qu'une simple absence de réciprocité ? La facilité, encore et toujours et par dessus tout, des excuses pour ne pas être seul que sa propre personnalité. Ah ! Comme il était beau, l'adolescent qui avait osé dire d'Octave que ce dernier n'acceptait "que la fuite", se faisant moralisateur d'un homme beaucoup plus mûr qui répondait avec une sagesse que Léon était loin de posséder, que pour accepter la fuite, il fallait bien que quelqu'un soit en position de tourner le dos. Autrement dit ? Léon n'avait beau ne faire entrer personne - parce que de qui parlaient-ils, chacun ? D'eux-mêmes, ou de l'autre ? Difficile à dire, parce qu'il n'y avait peut-être pas de réelles différences - il s'attachait quand même. Il avait peut-être cru naïvement qu'Octave était resté bien à distance et pourtant, n'était-il pas monté au crédo en sentant le prémices d'un abandon ? Si le préfet des verts se dardait d'être quelqu'un s'attachant difficilement, la fuite ne le terrifiait pas moins que s'il s'était réellement lié. Tu ne seras pas toujours seul, Léon. Sauf si tu ne laisses personnes approcher, n'est-ce-pas ? Etait-ce le message qu'il souhaitait lui transmettre ? Sentait-il le trouble que ces mots venaient à nouveau de soulever ? Octave le regardait à présent, le couvait presque, et Léon accepta la chaleur réconfortante sans même se poser de question, soutenant ce qui n’était en rien accusateur et reprenant son souffle. A bien des égards, l'Octave adolescent et le jeune Serpentard avaient peut-être eu certains traits en commun : si Octave s'était appliqué à plaire à beaucoup, Léon s'était attaché à être détesté de tous pour justifier l'abandon. Et les deux n'avaient récolté que la solitude, dévorante. Il aurait aimé en entendre plus mais, déjà, le sujet glissait inexorablement vers lui-même, se détachant de la jeunesse d’Octave pour venir appuyer une question destinée à l’adolescent. Ce dernier s’était attendu à ce que l’homme ne délaisse son passé pour revenir au présent d’un autre, mais il serait bien resté un peu plus longtemps dans le livre autobiographique que contait le bibliothécaire. Mais les chapitres n’étaient jamais intégraux et les extraits se faisaient rares, précieux. Qu’il était compliqué d’en apprendre plus sur lui... ou bien ne le jugeait-il pas apte à écouter ? Ou peut-être n’avait-il tout simplement pas conscience de l’intérêt de Léon à en savoir plus? La curiosité, pourtant, n’était cette fois motivée par rien d’autre et Léon, penchant la tête légèrement sur le côté en écoutant la question du bibliothécaire, se demanda intérieurement comment formuler ses interrogations sans ne voir son interlocuteur esquiver avec habilité.

__ Tu ne t’es jamais dit que certaines personnes étaient justement parties pour ce que tu avais bien voulu leur faire croire de toi, et pas pour ce que tu étais vraiment ? interrogeait-il alors que Léon se pinçait les lèvres. Avait-il une réponse honnête à fournir ? Et quand il parlait d'honnêteté, il n'évoquait pas un mensonge à rétorquer au bibliothécaire, mais plus une mascarade qu'il se serait joué à lui même.A souligner ta méchanceté, tu vas vraiment finir par devenir quelqu’un de cruel, par nature. Se retrouver tout seul n’est ce qui t’arrivera de plus grave.
__ Je... tenta-t-il, mais il n'arrivait pas à exprimer de façon cohérente une pensée qui ne l'était pas beaucoup plus. Ses yeux gris se perdaient dans ceux de son interlocuteur, et Léon se demanda si dans les iris clairs, Octave ne voyait son trouble miroité car déjà, il poursuivait.
__  Je sais, je sais. Tu as peur de commettre un faux pas, d’être le mauvais architecte de ta destinée, continuait-il alors qu'il refermait la bouche, se demandant si le bibliothécaire n'évoquait pas à haute voix, beaucoup mieux qu'il ne l'aurait fait, le fond de sa pensée. L'adulte le lâcha des yeux et Léon se retrouva soudain orphelin, détournant de nouveau les yeux, incertain de ses émotions. Se retrouver éémuni des yeux du bibliothécaire,dans lesquels il avait eu l'impression de se faire happer comme si l'homme réussissait à extraire de lui la moindre de ses pensées, le laisser à présent complètement vide et en proie aux nouvelles émotions que de pareilles mots venaient remuer. Son regard se perdit de nouveau sur la surface plate de la piscine, dont il admira la régularité alors qu'intérieurement, il se sentait remué en une multitude de vaguelettes qui venaient perturber ce qu'il avait toujours pris pour acquis. [...] T’obliger à ne rien ressentir, juste pour ne plus souffrir ? Quel gaspillage… Tu auras l’impression qu’il n’y a que de la douleur et du chagrin, mais en essayant de les éviter ou de les réduire, tu réduiras en même temps la joie que tu en auras éprouvée. Pas de chaud sans froid, pas de bien sans mal, pas de nuit sans journée, ni de sécurité sans danger... pas plus que d'attachement sans abandon, n'est-ce-pas ? Léon se mordit de nouveau les lèvres, hésitant à faire de cette sorte de maxime une vérité à laquelle il voulait croire. Il aurait bien aimé, trébucher, faire des erreurs, recommencer. La jeunesse, disait-il. Sauf qu'il n'avait pas l'impression qu'on lui permettait de fauter dans ce château sans que cela ait trop de conséquence et pour ce qui était de ses sentiments...il n'avait jamais été aussi catégorique que ce qu'Octave avançait. Si ? Empêchait-il tout le monde d'approcher ? Léon aurait préférait avancer qu'il était sélectif, essayant d'ériger des filtres afin de ne plus s'attacher à ceux pouvant le blesser. Mais encore une fois, pouvait-on s'abandonner totalement si la personne n'avait aucune emprise sur vous, du moins pas assez pour vous faire du mal ? Non, sans doute pas. Certainement pas. Mais cela n'était pas si simple, la confiance. C'était fragile. Tout comme le coeur. Et si l'un était la clé de l'autre, Léon n'avait pas envie de la donner à n'importe qui. Il était juste... prudent, non ? L'adolescent releva les yeux au moment où l'adulte l'interpella, fixant le regard soudain plus vivant et l'attitude, avenante, alors qu'un main se tendait vers lui. Je promets de me convaincre que je te mérite, si tu me promets en échange de… nous laisser nous disputer pour nous comprendre. Deal ?

Une lueur d'étonnement traversa ses yeux alors qu'il fixait les doigts dépliés vers lui, faisant la navette entre le visage d'Octave et la poigne proposée, son esprit ayant buté sur un mot qu'il n'était pas certain de voir sa place dans la proposition. Mériter ? Le mériter ? En quel honneur ? Cependant, l'injonction ne permettait pas à l'adolescent de trop réfléchir et sa main quitta le béton sur laquelle elle s'était appuyée, rejoignant celle du bibliothécaire et se logeant, paume contre paume, contre elle, les doigts se refermant sur la peau fine qu'il avait un peu plus tôt caressée sans demander permission.

__D'accord. Et moi, je promet en plus de faire tout mon possible pour que mes actes ou mes paroles ne te blessent plus, souffla-t-il alors qu'il relâchait la main, la sienne retombant contre le béton. Il se détourna, fixant au loin devant lui avant de pencher la tête sur le côté, un sourire en coin étirant ses lèvres. Cela dit, j'en ai marre du conflit. Je préférerai te découvrir autrement qu'à coup de justification, de brimades, de réflexions ou de conseils.

Il haussa les épaules, avant de cesser de  se maintenir par les avants bras et de s'allonger lentement contre le sol froid du plongeoir, ses jambes repliées pendant toujours dans le vide alors que son regard se posait à présent sur le plafond du bâtiment, qui ondulait toujours sous les reflets de l'eau du bassin. Il cala sa tête sous son bras gauche, laissant la droite reposer à côté de celle du bibliothécaire, toujours assis, qu'il pouvait à présent regarder en contre plongée. Il s'attarda sur l'arrondi de son dos qui soulignait la finesse du corps de l'adulte, dont les omoplates saillaient sous le tissu trempé de la chemise, qui ne pouvait sécher dignement alors que des goutelettes fines continuaient à dégringoler des cheveux, traçant la ligne imaginaire de sa colonne vertébrale d'un filet d'eau qui venait s'abimer sur le béton. La luminosité était faible et ainsi positionné, Léon ne distinguait plus très bien le regard de l'adulte, qui se chargeait d'un peu plus de mystère que l'adolescent n'en ressentait déjà. Il soupira avec discrétion, presque frustré de cette perpétuelle sensation de ne rien savoir sur son interlocuteur alors que lui devinait sans mal beaucoup plus que Léon n'aurait souhaité livrer. Il ajusta un peu sa tête afin de mieux l'observer, se demandant par où aborder la question. Il lui faisait penser à un coffret précieux, de ces boites à musique dont il fallait comprendre le mécanisme pour qu'en ouvrant le couvercle, la mélodie ne soit jouée dans son intégralité. Léon avait déjà entendu quelques notes de la chanson, mais jamais plus de quelques secondes et jamais elle n'avait semblé jouer par simple envie de faire entendre sa symphonie. C'était toujours motivé par quelque chose, une question, une accusation, de la colère aussi. Parfois pour appuyer tel ou tel exemple, il puisait dans sa partition mais jamais plus que pour quelques notes, qui laissaient souvent l'adolescent encore plus fasciné, mais toujours plus curieux. Il inspira doucement, cherchant à savoir par où il devait commencer pour remonter le mécanisme afin d'en apprendre plus, avant de se rendre à l'évidence même que la formulation n'était pas la bonne. Il ne voulait pas apprendre, comme on le faisait avec une connaissance, qui une fois su n'avait plus d'autre intérêt que d'être utilisé, ou mise en mémoire. Non, il ne souhaitait pas apprendre, il voulait découvrir, comme on agissait avec quelque chose pour lequel on ressentait de l'intérêt. Mais par où commencer ? Avait-il le droit, tout simplement ? De crainte que son regard ne soit trop intense, et se sachant déjà peu discret, il lâcha le visage des yeux pour venir se fixer de nouveau sur le plafond. Et puisqu'il ne savait pas par où commencer, il décida de livrer un peu plus de lui même. Il ne s'agissait pas d'une monnaie d'échange, après tout, car la confidence n'appelait pas à la confidence de celui qui écoutait, qui recevait. Non. C'est simplement motivé par l'envie de faire plus ample connaissance, et la seule chose que Léon maîtrisait, c'était ce que lui avait envie de livrer, tout comme l'adulte était maître de ce qu'il souhaitait que l'adolescent apprenne. Cela n'était pas en tapant sur la boîte à musique que l'on entendait la mélodie. Et puisqu'il n'était plus question d'ériger des remparts, Léon décida d'abaisser les siens.

__ Je ne suis pas comme tu l'étais, je ne cherche pas à plaire à quiconque. Je ne m'adapte pas. Bien au contraire, c'est comme si je montrais le pire de ma personnalité afin de voir qui s'accroche, comme s'il pouvait s'agir d'un filtre faisant abandonner ceux qui risqueraient de tourner le dos à mon premier faux pas, confia-t-il d'une voix basse, de celle que l'on réservait à ses conversation dans la pénombre de la nuit et qui ne souffrait de rien d'autre que de l'intimité. Ces paroles là, il ne pensait pas les avoir offerte à quiconque avant et elles étaient toutes destinées à celui qui avait su gagner assez de place pour qu'il n'ait pas honte de les prononcer. Il avait le sentiment que même dans son désaccord, Octave comprendrait. Il poursuivit, dans un souffle qui se faisait presque murmure, avec une douceur qui contrastait avec la dureté de ses propos. Il ne cherchait pas à défendre son point de vue, il l'exposait juste, le livrant comme il venait. Avec une honnêteté débordante de simplicité. Laisser quelqu'un approcher, l'aimer c'est avoir besoin de lui, dans sa totalité, avec des défauts que l'on connaît et que l'on accepte parce qu'ils finissent par nous compléter. Peut-être me suis-je dis que si je montrais le pire, ceux qui resteraient seraient alors plus à même d'apprécier les quelques autres qualités que je pourrais offrir ? Il marqua une courte pause, reprenant sa respiration, fermant les yeux comme pour mieux se concentrer sur ce qu'il ressentait. En réalité, je suis détestable avec tout le monde comme si j'avais vocation à être haïs, mais je crois que c'est le contraire. Je crois que ce dont j'ai le plus envie, comme tout le monde diras-tu, c'est de quelqu'un qui m'aime. Réellement. Moi et pas juste mon image, ou mon histoire, ou ma maison ... moi, dans ma totalité. Il secoua la tête, se donnant l'impression d'être niais à souhait et pourtant, il poursuivit, encore plus bas si cela était possible. J'étais un accident. Ma mère elle a rencontré un homme, dans un bar et neuf mois plus tard je lui avais tout pris. Son corps, l'estime de sa propre mère déçue des déboires de sa fille, une année d'étude et une condamnation à devoir s'occuper de moi alors que si elle avait pu, elle ne m'aurait pas gardé. Elle avait dix-huit ans et lui ne devait pas être beaucoup plus vieux. Lui. Je ne connais pas son prénom. Lui, c'est un moldu. Lui, il n'a aucune idée de qui je suis. Un accident. Naïvement, j'aurais aimé être plus. Bien plus. Une surprise, à la rigueur, mais j'aurais aimé avoir le droit à ça. A l'amour inconditionnel des parents pour leur enfant. J'aurais aimé être le fruit de quelque chose. Oh, je ne suis pas le seul dans ce cas là, je le sais bien...mais ça me ronge. Ses yeux restaient clos, alors qu'il continuait sur sa lancée, livrant plus qu'il n'en avait vraiment l'intention, parlant comme il pensait, réfléchissant à haute voix. Qu'importe au final, il se sentait assez en sécurité pour ne pas mettre de filtre. J'idéalise sûrement, mais j'ai l'impression que ces trois petits mots, ceux qu'une mère chuchote à son enfant le soir et dont elle l'abreuve pour qu'il en soit persuadé, j'aurais adoré les entendre. J'aurais aimé les capturer en me réveillant, en me couchant le soir, après mes faux pas et quand je me serais éloigné, j'aurais aimé qu'elle sache me crier qu'ils étaient toujours vrais. Même après mes faux pas. Surtout après mes faux pas, je crois que ca m'aurait vraiment appris à tomber, à me relever. Ca m'aurait donné confiance en moi. Tu vois de quels mots je parle, hein ? La question n'en était pas une et il ne laissa pas le temps à octave de répondre. Je t'aime. On a déjà dû te le dire ? Tu as déjà ressenti ça, Octave, la certitude que cette personne qui prononce ces trois mots, elle le pense et que toi, tu n'en as aucun doute ? Que malgré tes erreurs, il y a quelqu'un qui est capable de tout te pardonner ? Moi, jamais. Et ca me manque. Terriblement. Trop, pour que je ne prenne pas garde et ne m'attache pas à la première personne qui aurait le pouvoir de combler ce vide. Sa main droite, posée sur le béton, tressaillit légèrement alors qu'il frissonnait, comme si ses confessions aspiraient son énergie et sa peau glacée entra en contact avec les doigts de l'adulte. Sa chaleur rétablit l'équilibre, et Léon s'en servit pour poursuivre. Si je laissais faire, comme ça, je crois que je m'attacherais beaucoup trop vite à certaines personnes. Trop vite, trop intensément, trop fort. Entièrement. Je suis impulsif, tu sais ? Dans ma colère, d'accord, mais comme dans ma passion et si je baisse les armes j'ai peur... de faire confiance à la mauvaise personne, tu comprends ? Je n'ai pas peur qu'on me le dise, j'ai peur d'y croire et d'ensuite découvrir que cela n'était pas vrai. Comme tout le monde, peut-être ? Sûrement, sauf que moi, ca me paralyse assez pour que je n'arrive pas à prendre le risque.

Il avait conscience de la présence d'Octave, dont il effleurait la peau quelque fois, en bougeant, ne serait-ce qu'à cause de leur promiscuité. Il aurait sans doute dû avoir honte de la sensibilité qui transpirait dans chacune de ses phrases, de la naïveté et de la candeur qui se dégageait de tout ce flot que certains auraient sans doute qualifier de niais. N'empêche que c'était ce qu'il ressentait, c'était ce qui ne cessait de creuser ce gouffre à l'intérieur de sa poitrine, c'était cette peur qui avait resurgit avec un grand fracas lorsqu'Heather avait décidé de partir. Il n'avait jamais prononcé ces trois mots non plus, même à son amie, comme si de ne les avoir jamais entendu, il se trouvait bien incapable à les formuler. Le serpent se mordait la queue, n'est-ce-pas ? Mais il avait tellement cru leur amitié capable de résister à tout que se rendre compte de sa fragilité n'avait fait qu'alimenter de nouveau sa méfiance à l'attachement. En réalité ? S'il avait qualifié Heather d'handicapée sentimentale, il aurait sans doute pu s'attribuer la même pathologie. Mais les mots se bousculaient toujours au bord de ses lèvres, et Léon ne souhaitait plus les retenir. Octave voulait qu'ils fassent connaissance, alors qu'il était bien avare dans ce qu'il livrait de lui. Et en parfait opposé, le jeune homme n'en finissait plus dans les aveux.

__ C'est ça, qui m'a arrêté, chez Gustav... Je t'ai demandé de partir et toi ... toi tu as dis quelque chose qui m'a assez touché pour me rassurer, sur le moment. La voix était toujours aussi fluide, le ton toujours aussi calme alors qu'il continuait, la voix entrecoupée par plusieurs respirations profondes. Tu as dis que je te plaisais. Vraiment. Beaucoup, le cita le jeune homme sans difficulté, se rappelant sans mal les émotions contradictoires qui l'avaient envahi et la rapidité avec laquelle sa colère était retombée. Mais l'apaisement qu'il avait ressenti, ça, cela restait toujours hors d'atteinte, comme emprisonné sur les fauteuils de cuir rouge délavé, emprisonné dans une temporalité qui n'avait pas lieu d'être. Ou bien peut-être était-ce l'alcool qui avait rendu tout cela possible ? Ou bien la surprise l'avait-elle empêcher de trop songer. Et maintenant, il y avait trop pensé, c'est ça ? Et je crois que maintenant, quand j'y repense, ça me fait terrifie. Je n'ai pas l'habitude que l'on m'apprécie. J'ai peur d'y croire, tu saisis ? D'autant plus que je commence à m'attacher. A...ça, murmura-t-il en levant sa main, faisant un geste vague entre eux deux, n'arrivant pas à nommer le lien qui les réunissait encore une fois, ce soir. Sa main retomba, alors qu'il terminait sur la même tonalité. A toi.


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MessageSujet: Re: [13 décembre 97] Oppressions. Lun 9 Juil 2018 - 23:01

Leurs mains s’étaient jointes à mi-chemin : consentement dubitatif contre enjouement un peu forcé. Octave avait pour habitude de faire des facilités, mais il s’était brièvement senti, au fond du cœur, fort peu disposé à faire le plaisant. La vérité était qu’il tentait ce badinage comme un moyen de faire diversion à ses pensées et de surmonter son frisson, car sa faiblesse l’inquiétait et le faisait trembler jusque dans la moelle des os. Il se sentait transi, incapable de se réchauffer, ce qui n’avait rien avoir avec ses vêtements humides. Un abattement le détrempait et pesait lourd sur son humeur et chaque geste ou pensée s’élaborait difficilement, comme s’il fut submergé dans une eau qui lui résistait, au lieu de le soulager. Mais ce fut un sourire de ravissement qu’il offrit à l’étudiant lorsque ce dernier scella leur engagement aussi plein de bons sentiments que tragiquement peu réalisable. Léon n’allait pas changer en un jour et Octave savait qu’il allait très bientôt définitivement le décevoir. Mais l’entente était volontaire, quand bien même Léon eut considéré cette poignée avec la circonspection qu’elle méritait. Il sembla néanmoins consentant à faire davantage et Octave sut que même si le souvenir amère de cette promesse lui reviendrait, il garderait quand même de cet instant un sentiment de courage repu. Les sentiments humains étaient au moins en cela bien faits, que l’on pouvait demeurer rancunier au grief tout en gardant l’innocence inconsciente des bons sentiments nourris, tant il fut impossible de complètement pervertir une relation, même si la haine fébrile succédait à l’attachement. Tant qu’il y avait des sentiments, tant que ce n’était pas de l’indifférence… Léon allait s’en souvenir sans le savoir, comme l’on gardait en mémoire davantage une odeur que son contexte, et c’était déjà ça de gagné.

Pour sa part, Octave s’oubliait un peu, ainsi qu’il en était de sa négligence. Pas qu’il fut malhonnête où dénué d’ambitions ; il savait simplement que jamais n’adviendrait l’éventualité où il aurait à être vaniteux pour revendiquer davantage de ce jeune homme. Peut-être à cause de son âge, quoi qu’il n’avait pas caractère pour se formaliser de si peu, ou bien parce qu’il se savait bientôt condamné, il peinait à se projeter au-delà d’un confort éphémère et superflu, qui adviendrait comme une bulle d’air dans sa noyade perpétuelle. Parce que la paume qu’il toucha fut froide, il prit naïvement ça comme un signe.  Il lui manquait du courage pour être autre chose qu’un panier percé, qui donnait de soi qu’à couvert d’utilité, là où personne ne pouvait l’accuser de faire dans le sentimentalisme tendancieux. C’était un trait d’usage qu’il avait recueilli chez sa mère ; Vivienne n’avait jamais rien dit de soi que pour lui faire la morale. Habillement, ça l’avait toujours rendu coupable sans qu’il n’ait grand-chose à rétorquer, parce qu’il avait tout de même jusqu’à un certain âge été enfant chétif et aisément impressionnable. Il se souvenait n’être que très difficilement parvenu à suffisamment se délester de ce subtil sentiment de manipulation pour transcender la culpabilité. Il s’était toujours arrêté à ce mur de fausse compassion, persuadé de recevoir un trésor de rareté que sa mère lui livrait par charité et pour son propre bien. C’était facile de tenir à distance sous couvert d’exclusivité et franchement peu de gens cherchaient à l’accuser de ne pas être assez généreux. Mais Léon, il en voulait plus. Après tout, ils avaient partiellement achevé la part de ressassement que l’adolescent pouvait avoir dans sa vie, toutes les clés avaient été distribuées et il ne pouvait plus considérer Octave comme un miroir : cela aurait voulu dire qu’il faille maintenant faire ses adieux. Il aurait pu être de nature indifférente, mais l’injustice d’en savoir moins ne convenait pas à son caractère sensible. Octave entrevit brièvement la possibilité de tirer parti de tout ça. Sortir des sentiers battus et faire confiance pouvait l’aider à transcender le sentiment d’incomplétude et de confusion que lui avait laissé le départ de Cassidy, leur courte et intense relation qui s’était détériorée en un instant. Faire naître quelque chose des cendres aussi vite donnerait l’illusion du renouvellement rapide. Pas de deuil étouffant, pas de sur place, pas de temps pour le vide. Néanmoins pour ça, pour passer à la suite et remettre les pieds dans les mêmes étriers, il fallait du courage qu’il n’était pas sûr d’avoir, quand bien même tout s’y prêtait confortablement et tragiquement. L’espoir se changea en peur. La peur d’être trompé à son tour, la peur que la situation ne s’améliore pas, la peur d’être séparé de Léon en plus de Cassidy, la peur que l’énergie vitale nécessaire à son équilibre ne soit dissoute dans le désarroi. La peur simplement d’avoir à tout perdre. L’intérêt de l’étudiant, qu’il fut colère ou considération, lui sembla être serpentant, comme une fissure sur un étang gelé.  

« D'accord. Et moi, je promets en plus de faire tout mon possible pour que mes actes ou mes paroles ne te blessent plus. Cela dit, j'en ai marre du conflit. Je préférerai te découvrir autrement qu'à coup de justification, de brimades, de réflexions ou de conseils. »

Octave gratifia son profil d’un faible sourire indulgent, un peu mièvre. En voilà encore, une promesse peu réalisable, mais preuve d’une belle volonté. Il songea à faire comme sa mère, appuyer un regard débordant de complicité, de tendre chantage sur Léon, sans rien révéler. Confusément, il prenait goût à la vitalité supérieure de sa mère, il la préférait parfois encore à sa propre générosité, sans savoir si cette préférence, cette partialité facile s’appelait peut-être amour filial. La méchanceté maternelle rouvrait ses nuées, ramenait un air respirable de confiance et maîtrise. Mais il savait avoir déjà trop donné pour pouvoir se dire qu’il y avait plus à sauver qu’à perdre. Ce qui le rassurait au moins, c’est qu’il avait préservé l’apparence du détachement, si Léon lui réclamait encore de la proximité. Il se sentait encore vaguement libre. L’adolescent souffrirait certainement moins d’un étranger, que de celui qu’il aurait l’impression de connaître un peu, comme l’on supporte bien moins au fond la critique d’un être de confiance, que de celle d’un inconnu. Léon s’abandonna d’ailleurs sur le plongeoir, s’allongeant dans le dos du bibliothécaire, qui se sentit épié en secret. Il s’obstina à lui offrir son profil curieusement souriant d’une joie flottante, légère et presque fantomatique. Il attendait en fait de savoir comment l’adolescent voulait le découvrir ? C’était une complainte à laquelle il fallait proposer une alternative. Sauf si la passivité glorieuse le gagnait, murant ses ambitions dans l’oisiveté de laisser le soin à Octave de faire comme bon lui semblait. L’indécision soulevait discrètement la jeune poitrine, lui arrachant des soupirs frustrés, ce qui fit encore plus doucement sourire son spectateur : un sourire d’embarras. Léon gravitait à sa périphérie, incapable pour l’heure de trouver l’entrée du royaume octavien, malgré ses nombreuses et maladroites tentatives. Et parce que justement ces tentatives étaient si malhabiles, la porte devenait inconsciemment toujours plus petite pour la méfiance innée de son roi. L’irrévérence répétée de l’étudiant ne lui permettait de définitivement baisser ses armes et il restait réticent à soulever le couvercle de sa rose, que ce fut celle du Petit Prince, qui réclamait attention, ou celle de la Bête, qui perdait ses pétales.

« Je ne suis pas comme tu l'étais, je ne cherche pas à plaire à quiconque. Je ne m'adapte pas. Bien au contraire, c'est comme si je montrais le pire de ma personnalité afin de voir qui s'accroche, comme s'il pouvait s'agir d'un filtre faisant abandonner ceux qui risqueraient de tourner le dos à mon premier faux pas. »

Il se retourna un peu pour écouter, prêtant le rayon de ses yeux verts à la bouche qui s’ourlait doucement d’une voix grave et basse, comme s’il lui parlait du fond d’un trou. Son visage, imperceptiblement, tendit vers le soulagement. Léon avait abandonné son orbite pour revenir à la sienne et cela promettait d’être plus simple. Autant avec Léon qu’en compagnie de Cassidy, il ne lui semblait jamais avoir craint pour soi. Les individus qu’il fréquentait le submergeaient efficacement et sans lui laisser le temps pour respirer. Il n’avait nullement la nécessité de songer à quoi que ce fut le concernant, s’absorbant dans la vie d’autrui comme de l’encre sur du papier, sans craindre de ne pas être compris ou ignoré, parce qu’il n’y avait rien à comprendre ou à ignorer, quand il n’y avait rien à voir. Octave ferma les yeux un instant, reconnaissant soudain qu’il avait pris pour la décrépitude en lui ce qui était surtout misère. Peut-être que Léon tentait de l’amener à la confidence, même si elle devait être comme toujours, à l’image d’un tamis triant méticuleusement les grains d’or qui en sortaient. Logique qu’il use du seul procédé ayant porté ses fruits jusqu’à maintenant, mais il les plongeait indéfiniment dans la même dynamique où le rapport était condamné à demeurer unilatéral. Il savait devoir rester indulgent devant le visage de l’inexpérience, mais Octave avala amèrement la répétition qui lui fut jetée du bord pacifié de la jeunesse. Il prit paresseusement appui sur une main, regarda par-dessus son épaule l’Adonis alangui et se réconforta dans ce qui lui était étranger, abandonnant son propre désarroi quelque part à l’ombre de sa préoccupation, appréciant la nécessité libératrice de ne plus être soi pour se consoler justement qu’on ne veuille pas vraiment lui laisser le temps de s’incarner.

Léon avait le syndrome de l’enfance pervertie, qui avait souffert d’un déséquilibre suffisant pour créer une carence irrationnelle, une peur innée. Les gens se perdaient dans de monstrueuses forêts en plein hiver, sur des îles désertes, se faisaient emprisonner dans des conditions barbares et survivaient à force de volonté désespérée, mais le traumatisme du manque en demeurait si enraciné qu’on les retrouvait, même secourus, à faire des rations de croutons sous leur oreiller. Les gens qui sortaient de la pauvreté avaient souvent les caves bien remplies d’inutile nourriture. Octave se souvenait d’une jeune fille qui achetait des flacons de shampoing à outrance, lui disant : « si un jour je suis dans le besoin, au moins je pourrai rester propre ». A ce niveau d’analogie, Léon s’apparentait encore à celui qui refusait de prendre l’avion pour aller chercher ses croutons, préférant sucer des glaçons plutôt que de risquer la catastrophe encore une fois. Octave pencha la tête et se demande à quoi pouvait bien ressembler la pensée d’un Léon éperdument amoureux ? Pas qu’il eut remis en question son amour à l’égard d’Heather, mais ils étaient un peu tous les deux réticents à oser ce qui n’était pas naturel à leur caractère, se repliant dans un mécanisme cyclique, possiblement bancal, mais au moins ayant le mérite d’être répétitif et sans surprises. Jusqu’à présent, Léon avait tout du Tristan atteint de cécité, faisant mine de chercher une Yseult de substitution et gardant soigneusement la sienne, ignorante, à ses côtés. Comment était-il une fois complet ? Se perdait-il dans la jalousie à compter ses croutons et à vérifier s’ils étaient toujours là ? Ou quêtait-il la moindre occasion pour laisser l’Yseult donner raison à ses craintes ? Y avait-il seulement un instant où il connaissait le repos, ou l’enfant tapis au fond de son cœur regardait-il indéfiniment sa mère l’ignorer ?

Son parfum, son regard, ses vêtements peut-être, une impression globale et floue – le cauchemar et la malédiction se faisaient bourreaux de la pensée pure et du temps pur – se liguaient pour mécaniser son esprit. Pauvre Léon ! Dans son effort pour éviter toute immixtion de l’image de sa mère dans l’inspiration qu’il avait des femmes, il fardait si bien de négligence et de superficialité le cœur de ses dulcinées, qu’il en faisait les parangons de tout ce qu’il abhorrait. Hélas ! à vouloir éviter un défaut, l’étudiant se jetait dans le défaut contraire. L’obligation désespérante d’effacer toute trace apparente de ce qu’il détestait réduisait sa propre vie au rôle d’un second personnage à l’état de mannequin oxygéné. Cela donnait-il lieu à un comportement ancré et naturel, ou bien la défiance venait toujours plus tard, un peu après la fin de l’innocence, lorsque quelque chose lui rappelait inconsciemment ce qui lui faisait le plus peur ? Avait-il un geste ? Un mouvement notable de la pupille ou des paupières, après quoi il changeait imperceptiblement son mécanisme de défense ? C’était extraordinaire, ce que de telles réitérations rythmiques associant des objets unis pouvaient rendre service dans des circonstances semblant chaotiques. A quel moment s’était-il braqué à l’égard du bibliothécaire ? Lorsqu’il avait senti devoir protéger Elène de sa rancœur ? Ou à l’instant où il avait remarqué à quel point sa présence facilitait sa déculpabilisation ?  Octave releva un regard baissé pour réfléchir, observa la courbe de muscles contraints de s’arquer voluptueusement pour satisfaire l’angle d’un bras replié. Léon avait en lui bien plus de force et de virilité, de beauté et d’audace qu’Octave n’en avait eu à son âge et pourtant… qui eut cru qu’une telle force de la nature ne s’appartenait pas, qu’elle suivait un chemin croyant acquis et inévitable. Il glissa alors du bout des lèvres, lorsque sa pensée se fut assez mûre pour conclure d’un seul souffle les souffrances d’une vie, quoi que ce ne fût pas son ambition :

« Personne n’accepte les défauts de quelqu’un à tout hasard. L’on accepte toujours quelqu’un en dépit de quelque chose. On consent à payer le prix des défauts lorsque les qualités dont on jouit dépassent nos sacrifices. Si les gens voyaient d’abord tes qualités, ils seraient plus indulgents envers tes fautes. Personne ne va considérer un caractère dur et tranchant comme une pierre à fusil dont jamais l’acier n’a fait jaillir une étincelle généreuse, en se disant qu’il y a derrière autre chose qu’une solitude d’huître. Enfin, presque personne. »

Il jeta un long regard équivoque à l’étudiant, songeant que la jeunesse n’était pas gratifiée par la patience. La première impression était révélatrice et l’instinct ne s’attardait pas au-delà des convenances brutes. Et c’était normal quelque part. L’attitude était une projection de la personnalité dans le monde réel. La façon dont chacun voulait être perçu et accepté. Il n’y avait alors rien à supposer d’autre, lorsqu’on se retrouvait face à un souffle de vent plus âpre que l’hiver. Au nom de quoi devait-on présumer qu’une tendresse se cachait derrière la façade ? Mais surtout, pourquoi le faire ? Pourquoi se risquer à subir un mauvais caractère et tous les défauts possibles pour, peut-être, découvrir un petit trésor qui, au vu des obstacles à franchir, serait de toute façon décevant parce qu’extrêmement difficile à atteindre. Et quand bien même le trésor s’avérait être généreux, il resterait en mémoire le premier souvenir d’une cruauté injuste et désagréable. Léon lui-même n’avait pas vraiment eu la patience ou l’envie d’en savoir davantage au sujet du bibliothécaire et y fut contraint au début que par orgueil. Il n’avait pas eu d’espoir et s’était contenté de butter, comme tout le monde, contre l’allure primordiale. Il avait constaté ce monolithe d’assurance, avait conclu que la ziggourat pouvait résister à n’importe quelle vague et s’était abattu sur ses flancs avec un acharnement furieux. Octave était par ailleurs convaincu qu’en aucun cas l’adolescent n’aurait eu autant de brutalité à son égard s’il avait montré dès le départ des signes de faiblesse croissante. Sans cela, ils auraient été à égalité, tous les deux passablement blessés et fatigués. Mais les apparences avaient été telles qu’il n’avait eu aucune intuition pour supposer que le coffre était souvent à l’image de ce qu’il recelait. Plus les parois étaient épaisses et inébranlables, plus la nature qui se dissimulait derrière avait peur de dépérir. Il était bien connu cependant que pour recevoir, il fallait être prêt à offrir et en ces termes-là, Octave était un fieffé menteur. Accessible sans être atteignable.  

Il ne sut si Léon l’avait fait exprès, comme lorsque l’on savait d’instinct toucher une corde sensible, ou si cette impression de déjà-vu n’était que le fruit du hasard. Cet aléa curieux du destin le fit doucement sourire. La fortune était ridiculeusement semblable pour les mères précipitées, qui gardaient l’enfant par convenance, obligation ou profit ; tout sauf l’amour. C’était tragique, comme l’absence d’un organe dont il fallait compenser le fonctionnement avec du grossier bricolage qui ne fonctionnait qu’une fois sur deux, ou montrant ponctuellement des signes de défaillance. Ces enfants-là ne survivaient pas tout seul. Il leur fallait du bouche à bouche, un substitut, de la médication à vie. Et ce n’était pas une question d’exemple, d’amis ou de construction sociale, mais bien de rejet. Octave s’était déjà dit que peut-être, il aurait mieux valu pour lui de se faire abandonner à la naissance, quitte à passer d’une famille à l’autre, au lieu de vivre avec une mère qui le gardait à ses côtés que par principe. C’était probablement la source du traumatisme originel : savoir que sa présence n’était pas une affaire de sentiments, mais de devoir. Sa vie n’avait pas tenu à une volonté particulière, mais parce qu’il avait été une obligation, la charge que devait porter une mère ; une gêne ! un handicap ! l’infirmité qu’on devait assumer après avoir bu en conduisant. Une infériorité qui subissait chaque minute, de chaque heure, de chaque jour, de chaque année la certitude et la preuve d’être vouée à disparaître dans l’oubli comme une mule stérile. Comme la branche morte qui avait poussé dans la mauvaise direction. Octave s’était distancié de son rôle de tumeur au moment où il avait compris que les sucres qui l’alimentaient ne venaient pas de lui. Mais Léon était encore en plein dedans. Peut-être encore persuadé que l’inconnu engrosseur pouvait éventuellement changer sa vie, parce que lui au moins n’avait pas été là pour le détester. Le doute subsistait. Octave éprouva l’envie grandissante de remonter un genou et d’y déposer son front. Depuis aussi loin qu’il s’en souvienne, cette position de flamant rose lui avait toujours donné un sentiment de sécurité. Sa peine n’avait rien avoir avec son propre passé et tout avec celui de Léon. Il ne comprenait pas bien encore comment l’on pouvait éprouver autant d’indifférence dédaigneuse envers ses propres malheurs, tout en prenant à cœur ceux de quelque d’autre, alors que les deux griefs étaient semblables. Peut-être qu’il n’y avait pas de consensus possible à ce sujet, et qu’il fallait soit se morfondre, soit se relever dans la dignité et le silence. Il n’en savait rien, à part qu’il préférait ne pas penser à sa mère et que son père l’intriguait dans ce qu’il avait de mystérieux, alors qu’au fond, Octave en avait déjà tout déduit des goûts de sa mère : sang-pur, probablement marié, de bonne famille. Ce qui l’avait retenu d’être présent aurait alors été soit le puritanisme de son rang, soit sa femme officielle. Rien de rassurant là-dedans.

« Tu vois de quels mots je parle, hein ? »

Octave hocha à peine de la tête en faisant parfaitement dos à l’adolescent, regardant entre ses pieds les miroitements de l’eau. Il comprenait que trop bien le besoin désespéré, l’impression de savoir exactement ce qu’il manquait, tout en étant incapable de s’y soustraire convenablement. Depuis cet amour manqué, tout semblait bancal et l’on remontait inlassablement au commencement, au péché originel sans savoir à quel moment il fallait se sacrifier pour racheter les fautes d’une vie entière. Tout finissait par sembler vain et définitivement cassé, comme si l’histoire se répétait d’une personne à l’autre et que chacun d’elle sentait le poison, l’élixir venimeux qui coulait dans les veines de ces enfants à l’esprit infirme. Ils étaient capables d’aimer pourtant si fort ! Si secrètement, si désespérément. Mais le jour où quelqu’un tombait éperdument amoureux de ces enfants du devoir, ça ne fonctionnait pas non plus. Il fallait alors vraiment parvenir à se désincarner pour regarder son profil et voir que le problème ne venait pas des autres, mais de soi.

Vivienne avait planté la graine du doute dans l’engrais fertile de son jeune cerveau, les semences de l’illégitimité. Même fou de désir pour Jane, conscient de sa délicatesse et de son extrême fragilité, Octave avait été odieux avec elle. Il l’avait martyrisée avec sa jalousie, cyniquement taquiné de ses soupçons, harcelé d’appels désespérés et misérables, pour s’effondrer pitoyablement  à ses pieds, puis repartir dans la même folie qui n’avait pour source que sa crainte irrationnelle qu’on lui mente encore, qu’on se joue de lui, cherchant, cherchant toujours la preuve que tout était faux. Il avait souffert de son propre mal et avait fait souffrir les autres, surtout ceux qui lui étaient proches et bienveillants. Il en avait entendu, des Je t’aime. Tellement qu’ils finirent par ne plus receler la moindre saveur, et chacun d’eux était comme de la cendre en bouche et un bourdonnement insensé aux oreilles, presque exaspérant. Le premier et peut-être le seul qui avait fait trembler son univers, fut celui prononcé contre sa tempe alors qu’il avait été cruel et répugnant de haine ; un Je t’aime qui suppliait une trêve à son chagrin défensif. Incompréhensiblement, dans l’un de ses plus terribles élans de noirceur, Jane avait sur faire écho jusqu’à son cœur. S’il ne l’avait pas aimée, il aurait eu pitié de sa pitoyable tentative, mais à l’entendre implorer sa clémence, il s’était juste brisé. Octave s’effraya un instant, crut avoir empoisonné de façon bien plus insidieuse sa relation avec Cassidy. Peut-être avait-il tacitement exigé une récompense à l’égard de leurs projets communs ? Il consentait aux privations de sa propre nature, promettait d’être forte et fiable, de la soutenir tant qu’elle n’abandonnait pas son combat. Ses absences répétées et injustifiées, suivies de baisers passionnés mais muets, avaient-ils contribué à un vague sentiment de trahison ? L’avait-il punie ? d’avoir trop donné aux mangemorts ? trop donné à son père ? Il sentit la paralysie horrifiée le prendre, son cœur manquer un battement et son regard se figer dans le vide. Il lui avait semblé avoir tout fait pour éviter ça, cette horreur dans les yeux des autres. Ce sentiment de faire payer à autrui une faute qui ne leur appartenait pas. Avait-il avoué son attrait pour Léon selon un principe semblable ? Essayant de provoquer en lui la fissure du contraste, celle-là même qui se formait lorsqu’on soumettait du verre à un changement de température trop soudain, imposant son affection alors que l’étudiant avait été particulièrement exécrable ?

Il cligna des yeux, se rendit compte que sa tête était beaucoup trop enfoncée entre ses épaules, tendu jusqu’à la douleur et tendue vers ses genoux – on aurait dit qu’il était prêt à plonger. Puis, il comprit que ce qui l’avait sorti de sa crispation n’était autre que les doigts de l’étudiant, tendant vers les siens comme une poignée de tentacules moites et froids. Octave se retourna légèrement et vit que c’était une tentative aveugle de réassurance. Léon cherchait l’absence de fuite. Alors il ne bougea pas.

« Si je laissais faire, comme ça, je crois que je m'attacherais beaucoup trop vite à certaines personnes. Trop vite, trop intensément, trop fort. Entièrement. Je suis impulsif, tu sais ? Dans ma colère, d'accord, mais comme dans ma passion et si je baisse les armes j'ai peur... de faire confiance à la mauvaise personne, tu comprends ?... » Octave hocha encore de la tête, toujours aussi brièvement et sans vraiment regarder l’adolescent, sentant qu’il avait arrêté de respirer alors que les doigts hasardeux continuaient à effleurer sa peau, répétition qui dépassait en fait le simple hasard en plus de complètement dépasser le bibliothécaire. Il ne comprenait pas bien pourquoi il éprouvait une telle difficulté au contact. « …Tu as dit que je te plaisais. Vraiment. Beaucoup. » Il hocha encore de la tête, cette fois pour confirmer le souvenir, réaffirmer son intention, qui était encore aujourd’hui nullement un rêve ou un caprice. « A toi. »

Il lui avait semblé écouter Léon à travers le prisme de ses propres souvenirs, bataillant pour prendre la relève sur le premier plan de sa conscience, si bien que le récit de l’étudiant fut comme la voix d’un conteur narrant les séquences d’un film où les gens parlaient. Alors, le voir revenir concrètement à lui, c’était comme voir un acteur rompant le pacte du quatrième mur pour venir interpeler les spectateurs dans la salle. Il cligna des yeux, ses lèvres remuèrent un vague « à moi ? » alors qu’il se retournait vers Léon pour voir s’il n’avait pas raté une réplique, ou si la phrase était belle et bien constituée que de ces deux mots. Mais il était sérieux, timide, mais sérieux. Octave souleva un sourcil dubitatif, amusé par l’impétuosité de l’ordre, voulut répliquer que ça ne marchait pas comme ça. Qu’on n’imposait pas à l’autre un monologue sous prétexte d’avoir livré sa gloire réglementaire, mais il se tut. Son regard descendit jusqu’au sol et ses doigts se mirent à lisser les manches gondolées de sa chemise : tentative pour mieux occuper son esprit. Il pensa d’abord être brusque, surprendre l’étudiant. Mais il se ravisa et dans un mouvement paresseux, rejoignit à quatre pattes le corps allongé. Parce qu’il fut excessivement lent, son attention n’était pas claire. Il finit par enjamber de ses bras la tête étudiante et resta là un instant, les mains fermement tendues et appuyées de part et d’autre de Léon, qu’il regardait sans empressement ni émotion particulière. Quelques gouttes d’eau glissèrent de ses cheveux, tombèrent sur le jeune front. Exhumant des méandres du souvenir quelques mots jadis écrits, Octave habita son récit par la voix lointaine du passé, imposant à son ton les quelques incarnations effrayantes dont il fut possédé jadis. Ses yeux s’écarquillaient par moments, exaltant la folie, sa bouche gagnait en inflexions hystériques, sans que néanmoins jamais son visage perde de sa maîtrise, où qu’il semble être autre chose qu’un acteur rejouant une scène.

« 24 Janvier 1989,
…Je te méprise. J’ai l’impression d’être un chien bâtard qui a reçu un coup de lanière sur les yeux. Aussi longtemps que je vivrai, je me souviendrai toujours de l’humiliation infinie que tu m’as causée. Tu n’es qu’une garce immonde. Quand je pense que tu es malade, je me dis qu’il y a une justice. Qu’un néant t’attende et qu’il te vouera à la même inexistence dans laquelle je me trouve à cause de toi. Bientôt, tu souffriras autant que moi, mais au moins, tu n’auras pas été trompée. Je te déteste de toutes ces fibres qui t’ont aimée.
Seras-tu toute seule quand tu recevras ma lettre ou avec lui ? Oui, LUI, je sais qu’il existe. Mais il ne profitera pas de toi plus longtemps que moi. A-t-il les bras plus tendres que les miens ? Souviens-toi, aucun gadget à oxygène, aucun sortilège n’aura le pouvoir de t’épargner l’agonie des agonies quand tu mourras de ta maladie. Et même bien avant. Les souffrances physiques que tu vas subir seront au moins à la hauteur de la putréfaction de ton âme, mais elles ne sont quand même rien comparé à l’au-delà dans lequel tu me plonge… S*lope, s*lope, s*lope.

27 Janvier 1989,
Si tu décides de me quitter pleine de dégoût, je le mérite mille fois. Je sais, j’ai tué ton amour, je t’ai remplie de mépris pour moi et tu mérites mieux. Quitte-moi, je ne suis pas en droit de le faire. C’est pour toi une honte d’entretenir un lien avec une vile créature comme moi. Tu m’as donné les plus belles choses de ce monde, mais tu ne fais que donner de l’or à un chien. Si tu me quittes, je vivrai toujours avec ton souvenir lumineux, puis du pauvre misérable qui t’a déshonorée de son amour. Je ne signerai pas de mon nom, c’est celui que tu utilisais lorsque j’étais encore digne de toi.

30 Janvier 1989,
Ca t’amuse ? Ca te donne du plaisir de me torturer ? Une semaine sans réponse ! Tu préfères m’ignorer peut-être ? Tu t’habille de gentillesse, de miel, de sucre et de compassion, mais c’est dur comme du marbre ! C’est ton bonheur de chauffer des jeunes c*ns, puis de te les fourrer tout brûlants entre les cuisses ? Tu es juste le pire tyran que je n’aie jamais connu ! Tout ça, ça ne voulait rien dire, je le sais maintenant. Ce n’était même pas la peine de m’excuser, tu t’en fous. Tu veux juste t’enfiler le plus d’amants avant de crever. J’espère que tu trouveras plein d’autres c*ns prêts à sacrifier un peu de santé mentale pour ton bon vouloir. Je te hais. Tu n'es rien. Rien du tout. Adieu, cette fois définitivement.

1er Février 1989,
C’est mon second cri iz ada (de l’Hadès). Une chose doit être établie, une fois pour toutes, irréversiblement. Je n’ai aimé, je n’aime, je n’aimerai que toi. Je t’implore, mon amour, et je t’aime, et ma souffrance et ma passion sont éternelles. Tu as et seras toujours au cœur de toute chose. Si tu as pensé à partir, reviens, je te le demande à genoux. Tu ne pourras pas empêcher mon esprit d’errer autour de tes bras, de tes si belles mains, de tes yeux où toute ma vie réside. Tu es pour moi un objet de culte et je peine à croire t’avoir souillé. Je n’aime que toi, je suis heureux qu’en rêvant de toi, c’est aussi certain, aussi réel que ma conscience d’exister… Reviens-moi, je t’implore.

3 Février 1989,
Tu es coupable, responsable d’avoir ouvert en moi une source de frénésie, une fureur de la chair, une irritation insatiable. Tu ne m’écris pas et je deviens fou, vraiment fou, aliéné jusqu’à la moelle. J’ai l’impression que chaque partie de mon être se disloque et que mon esprit part dans tous les sens, comme un feu d’artifice lugubre. Comment tu peux me faire ça, alors que je te glorifie ? Il existe un remède bien simple à mes maux, à mes throes : the flesh of you, just only you. Mais tu n’es pas là, tu ne me réponds pas… tu ne m’aimes donc plus ? Aurais-je définitivement réussi à te repousser… ? Je sais, je le mérite amplement. Je l’ai déjà écrit et je pensais que tu aurais eu pitié. Crois-moi, mon désespoir et ma tristesse sont telles que je me contenterai d’une caresse prodiguée par pitié, plutôt que de cette indifférence. S’il-te-plaît, ne me tue pas comme ça. Je suis sur la verge d’une révoltante aventure, je suis sur le point de te faire subir ce qui me faisait le plus peur. Tu pourrais me sauver, instantanément. Réponds-moi. Réponds-moi et tout ne sera plus qu’amour et sucre d’orge, je te le promets.

4 Février 1989,
Les soubresauts et les embardées de ma syntaxe t’auront assez montré que je suis incapable d’expliquer logiquement ma conduite. Je n’étais pas sérieux. Juste suffisamment malheureux pour te faire du chantage, mais ce n’était pas vrai. Cette lettre est ma dernière tentative. Considère-là comme un document sur la folie du repentir. Ce que je veux, c’est vivre avec toi, où que tu sois, pour toujours, toujours.  Réponds-moi un mot, ou considère que je suis mort. A toi, à toi, à toi. Eternellement. »  


Après la litanie, qu’il récita sans faire de pauses, Octave se tut et dans le silence, sentit son cœur battre dans ses oreilles. Son visage redevint inexpressif, presque apathique. Il regarda Léon encore un peu, juste assez pour savoir s’il était calme, ou s'il s'agisait d'une illusion. Quelque part, au fond de lui, l’orage grondait. Première et non pas dernière démonstration de sa tare, dont il avait glorifié Jane tout au long de vingt-cinq lettres écrites en l’espace d’un seul mois. Il se recula, reprit sa place sur le bord du plongeoir. Le spectacle était terminé. La conclusion et l’explication advinrent tardivement, prolongés d’une voix monocorde.

« Elle était à l’hôpital. Pneumonie. C’était pour ça qu’elle ne répondait pas. »


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rita phunk
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