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[5 décembre 97] Singularités

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Serpentard7ème annéePréfet
    Serpentard
    7ème année
    Préfet
AVATAR : Brant Daugherty
MESSAGES : 194

INFOS PERSONNAGE
SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Célibataire.
DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 4 décembre 1980 (Londres)
SANG SANG: mêlé
MessageSujet: [5 décembre 97] Singularités Mer 28 Fév 2018 - 21:36



Il s'écroula comme une masse, ses cordes vocales tout autant figées que son corps, l'empêchant d'exulter sa haine à voix haute. Il ne put même pas grimacer lorsque sa tête frappa le sol, faisant danser de petits points noirs devant ses yeux grands ouverts, rivés désormais sur le ciel sans étoiles. Juste avant que son champ de vision ne soit envahi par deux grands yeux verts qu'il rêvait de voir sortir de leurs orbites, avec une petite cuillère à café pour en racler la cornée. Il nota l'idée dans un coin de son esprit, essayant de bouger ses bras sans succès mais refusant d'admettre qu'il s'était fait lamentablement avoir. Il voulu le toiser avec orgueil mais aucune de ses fibres musculaires ne daignait bouger. Magnifique.

__ T’es pas mieux comme ça ? Plus tranquille ? Jamais Schepper, ne jamais lâcher sa baguette devant quelqu’un d’armé, se moqua-t-il. Quitte à être dramatique, tu aurais plutôt dû retirer ton t-shirt, ça m’aurait fait plus d’effet et ça t’aurait évité d’avoir l’air aussi c*n.

Si, vraiment il se sentait apaisé. Sa nuque lui faisait mal - mais ça devait être son truc à Holbrey, la nuque ! -  il sentait ses vêtements se gorger d'humidité, le vampirisant des derniers pauvres degrés de chaleur lui restant. Et la vue ... mais quelle vue ! Surplombée directement par Octave et ses deux narines en contre plongée. Que demander de plus. Il avait envie de hurler, luttant toujours contre le sortilège, occultant de manière enfantine l'inutilité de vouloir lutter à l'encontre du maléfice.

__  Dire que c’est toi le mieux placé pour te faire foutre maintenant.

Pardon ? Mais avant même qu'il ne comprenne la menace à peine voilée de l'homme, une large main se posa sur son torse. Il aurait voulu se crisper sous les doigts indésirables s'attardant au dessus de son coeur mais en fut tout à fait incapable. N'était-ce pas injuste que le muscle cardiaque ait le droit de manifester de la peur alors que lui gardait l'immobilité du marbre ? Le bibliothécaire le gratifia d'une oeillade tout bonnement indécente, terminant de clarifier ses intentions. L'adolescent aurait pu prendre un air totalement horrifié mais rien ne transgressa son visage pétrifié dans la colère, tandis que les yeux émeraude dévalaient sur son corps d'une façon assez lubrique pour que n'importe quel juge ne veuille plaider l'agression sexuelle. Il n'était pas sérieux, n'est-ce-pas ? Il voulu se tortiller sous les doigts mal placés qui traçaient à présent des sillons brûlants sur sa peau glacée, rêvant que sa mobilité revienne pour empêcher le toucher aérien de descendre, retraçant la ligne imaginaire en dessous de son nombril. Pas plus bas ou je ... Il quoi ? Il avait lâché sa baguette aux pieds du bibliothécaire, s'attendant à tout sauf à ça et se retrouvait désormais désarmé, au sens propre comme au figuré. Il sentit le sang pulser sous sa peau, colorant ses joues de colère tandis que l'air s'agitait dans ses poumons, incapable d'accélérer sa respiration pour s'adapter à l'augmentation de son rythme cardiaque, ses voies aériennes bloquées par le maléfice. Il avait peur. Au delà même : il était terrifié. Encore. Son système sympathique s'accélérait sous l'action de l'adrénaline, la mydriase de ses yeux étant un des seuls signes visibles de l'extérieur tandis que l'oxygène semblait se consumer à une vitesse folle malgré l'impossibilité d'absorber plus d'air. Lorsqu'il osa franchir la barrière de son caleçon, le malheureux adolescent cru que son coeur allait tout simplement cesser de battre et qu'il allait mourir, comme ça. Plop!, puis plus rien. Bêtement, allongé dans l'herbe parce qu'il avait été stupide pour se désarmer et ayant connu pour ultime caresse celle de l'homme qu'il haïssait au plus. De quels droits se pensait-il affublés pour oser effleurer sa peau de cette façon ? Etait-ce encore une façon de lui montrer à quel point il était ridicule à côté ? Incapable d'empêcher un meurtre, de retenir Heather, de refuser le sort qu'il lui destiné ? Etait-il de ces hommes capables de tout pour détruire leur victime, peut importait finalement les méthodes nécessaires ? Il ne voulait pas subir cette humiliation. Et c'était toute la cruauté et le génie du bibliothécaire : Léon était persuadé qu'en le voyant résigné à se faire attaquer, voir tuer, il avait bifurqué vers une autre façon de lui faire du mal. Et c'était à ce genre de personne qu'il comptait laisser Heather, même pour une soirée ? Ses mains baladeuses avaient-elles également dévalées sur le corps de son amie, sans son consentement ? L'élastique claqua sur sa peau, le ramenant à la réalité tandis que la main s'aventurait à présent vers son cou, frôlant sa peau avec une douceur perverse avant de resserrer son emprise autour du col de son tee-shirt. Il préférait mourrir de toute façon alors il pouvait bien l'étrangler plutôt que de recommencer ses attouchements.

__ Relax Schepper, je déconne, souffla-t-il.

La sensation familière d'un transplanage le cueillit au creux du ventre avant qu'ils ne matérialisent ailleurs, vacillant sur ses jambes en retrouvant l'usage de ses muscles, endoloris par toute l'énergie qu'il leur avait insufflé en espérant échapper à la poigne de son agresseur. Il manqua de s'écraser de nouveau au sol, tendant une main réflexe en direction du bibliothécaire avant de se reprendre, refusant de toucher un tel personnage. Un premier frisson parcouru son échine tandis qu'il secouait la tête, inspirant à grande goulée l'air glacial qui s'engouffra dans sa trachée tandis qu'il s'exhortait au calme. Il avait l'impression que son coeur s'envolait et il lui fallu quelques secondes pour récupérer une respiration moins saccadée, se penchant en avant pour éviter de ne rendre son déjeuner. Subir une telle peur sans que son corps ne puisse réagir correctement aux stimulis lui revenait d'un coup en pleine face et la nausée le malmena. Il n'esquissa même pas un geste lorsque l'homme lissa les pans de son tee-shirt alors qu'il aurait rêvé de lui tordre le bras, afin de mettre en exemple que la torsion brisait bien mieux les os que n'importe quel coup. Mais il resta ainsi, immobile, luttant contre son estomac capricieux, avant de tourner la tête à droite puis à gauche, cherchant à identifier leur localisation. Et allez ! Encore un endroit isolé, encore quelque chose ressemblant à s'y méprendre à un mauvais roman policier. Il se tourna vers l'homme, reprenant peu à peu contenance, assez pour se redresser et faire un pas vers lui, hésitant d'abord. Puis un deuxième, plus déterminé, serrant le poing - à défaut de baguette - avec la ferme intention de lui montrer qu'il était également capable de le toucher sans son ...

__ Je t'emmène voir Elène, annonça son interlocuteur avant de lui tourner le dos avec la négligence de celui se sachant plus prédateur que proie.  

Il détendit ses doigts lentement, haussant un sourcil en suivant la silhouette trottinant d'un air absent  avant de relever la tête, ses yeux se posant sur l'enseigne moldue lumineuse ornant un bâtiment à l'allure aussi sinistre que glauque.  "Barnet Enfield & Haringey Mental Health NHS Trust " murmura-t-il, plus pour lui que pour ne signifier au bibliothécaire ses capacités de lecture. Les mots de l'homme résonnèrent de nouveau, se mêlant à ceux qu'il avait prononcé lui-même quelques mois plus tôt. Qu'elle oublie, peu importe ce qu'il lui resterait dans la tête à la fin. Etait-ce possible que ... ? Il accéléra l'allure pour rejoindre son acolyte d'infortune qui avait atteint les baies vitrées du centre, sa main empoignant l'épaule tandis qu'il retournait l'homme, le plaquant au mur, ses doigts froissant le col de son manteau.

__ Je ... commençai t-il, la douleur cassant sa voix tandis qu'il reprenait, plus bas. Elle est vivante ? demanda-t-il, ayant de nouveau l'impression de s'enfoncer dans un bloc de béton, lesté par la culpabilité de la mort d'Elène qui l'empêchait de trouver le sommeil depuis de trop nombreux mois déjà. Peu importait la réponse d'Holbrey, au final, il avait presque peur qu'il ne lui dise que oui, elle respirait encore. Ce nouvel ascenseur émotif, il n'était pas certain de le tolérer. S'il n'avait pas commandité un meurtre, il avait clairement demandé à ce qu'il fasse de sa mémoire un véritable gruyère. La culpabilité à moitié sienne n'était-elle pas plus enviable que la totalité d'un sort qu'il aurait réellement formulé à voix haute ?
__ Un problème ? demanda un voix rauque derrière eux tandis qu'un homme d'une trentaine d’années, batti comme une armoire à glace, posait une main aussi large qu'une pelle sur lui.

Mais ils avaient quoi, tous, à oser le toucher sans son accord ? Il se dégagea d'un mouvement d'épaule, relâchant le bibliothécaire avant de reculer de plusieurs pas, toisant le moldu habillé de noir et dont l'uniforme était frappé de la mention " sécurité ". A la bonne heure ! Il se mordit les lèvres, irrité d'avoir loupé son moment pour remettre dans l'axe le nez d'Holbrey par la manière forte, avant de se tourner vers l'homme, excédé.

__ Ca dépend, prit-il la parole d'un air sarcastique, vous avez de la place dans votre institut ? J'ai un bon cas pour vous, souffla-t-il au moldu en désignant du menton Octave. Je vous présente mon père, ironisa-t-il en faisant allusion à la manière dont il s'était moqué de lui à leur première rencontre. Je sais, je ne lui ressemble pas. Heureusement pour moi, j'ai tout pris de ma mère ... c'est curieux la génétique n'est-ce pas ? soupira-t-il, comme habitué à la remarque, la balayant d'un revers de main. Je suis sûr que toute votre armée de psychiatre sera ravie de se pencher sur son cas. Il pourrait bien être le sujet de plusieurs thèses fortes intéressantes à lui tout seul. De quoi donner naissance à une toute nouvelle horizon de pathologie psychiatrique : un mélange de mythomanie, de perversion, de narcissisme, avec un certain talent pour la prose qui lui permet de se tirer de toutes les situations, entre psychopathe et sociopathe, c'est assez difficile à définir...Ah, et outre le fait qu'il profite de son statut d'enseignant pour coucher avec ma meilleure amie, mineure elle aussi ... Il marqua une pause, n'ayant aucun mal à frissonner en se remémorant les doigts de l'homme sur sa peau nue, il adore me tripoter après m'avoir drogué pour que je reste immobile, accusa-t'il avec morgue, bien conscient de sa tentative ridicule mais désireux de causer un maximum de problème à son interlocuteur. Alors pour répondre à votre question : oui, j'ai un problème. Un gros problème, même, pour tout vous dire.

L'agent de sécurité - qui devait en avoir vu d'autre - le regarda avec la condescendance de celui ayant entendu d'autres balivernes. Il décida d'en rajouter une couche, puisque de toute façon Holbrey était en possession de deux baguettes et que lui était complètement - encore, décidément - à sa merci. Alors aussi minuscules et ridicules ses tentatives soient-elles, il avait bien l'intention d'essayer de ne pas lui faciliter la tâche.

__ Vous ne me croyez pas ? questionna l'adolescent, secouant la tête d'un air dédaigneux. Ce n'est pas grave. J'ai l'habitude, soupira-t-il avec lassitude. Bon alors ... disons qu'on vient voir ma mère, je la croyais morte mais ça devait encore être une blague. Il chuchota, plus bas. Il a un sacré sens de l'humour, derrière son air sérieux et distingué. Il leva la main à hauteur de ses yeux. Je dirais haute comme ça, de longs cheveux blonds, à se demander ce qu'elle pourrait faire avec un type comme lui. Il désigna Holbrey du menton. Enfin, il doit lui rester à peine assez de neurones pour baver sur sa chemise de nuit, mais il faut dire que papa tape tellement fort aussi. Il marqua une pause, secouant la tête de droite à gauche, comme indécis. Cela dit comme il va vous raconter comme par enchantement que c'est moi le problème et que comme tous les adultes vous allez préférer entendre ses monologues à lui plutôt que mes jérémiades d'adolescent ... accusa-t-il par anticipation, j'accepte immédiatement l'hospitalisation d'office, du moment que vous me server tout un cocktail de pilule. C'est mon anniversaire vous comprenez et il avait tellement envie de me montrer comment on devient un homme que j'en ai encore des difficultés à m'assoir. Donc visez large : Dopamine, kétamine, amphétamines, morphine puis diazépam, Clonazepam et tout ce qui finit en pam de manière général. Pas de discrimination.


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PERSONNEL DE POUDLARDBibliothécaireModo tentaculaire
    PERSONNEL DE POUDLARD
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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Ven 2 Mar 2018 - 2:18

Une paluche aussi lourde qu’un baril de bière était venue se poser sur son épaule pour le retourner en crêpe à point. Il avait en sa possession toutes les capacités adéquates pour se défaire de l’emprise, mais conscient que l’adolescent avait besoin d’au moins cet exutoire relativement inoffensif, Octave se laissa plaquer contre le mur en donzelle soumise, non moins exaspéré qu’on ose l’empoigner par le col comme un vulgaire voleur de caisse. Ce qui l’agressait davantage encore était la nécessité de toiser le grand étudiant d’en bas, chose dont il avait l’habitude due à sa petite taille, mais qu’il abhorrait non moins que si Schepper lui avait posé le coude sur l’épaule pour s’en servir d’accoudoir. Il serra les lèvres, monolithe intemporel figé et tanqua ses yeux d’un vert de jade sur le visage crispé de son agresseur. L’aimable enfant le consola par une moue défaite et épris d’une froide impatience, Octave se fit mielleux, car n’ayant en rien perdu le contrôle dont il faisait preuve, même petit et aussi violenté contre le mur qu’il fut par une paire de bras féroces. Au fond, ça ne le dérangeait pas du tout le bibliothécaire, au contraire. Cela lui rappelait même suffisamment d’agréables souvenirs pour le rendre mou et docile sous cette poigne qui commençait à faire doucement mal. Il offrit alors une lèvre luisante, entrouverte, et le regard mi-clos par les longs cils de ses lourdes paupières au charmant visage défait de l’infatigable étudiant. Bien sûr, l’enragé avait le charme en moins de ses habituels dominateurs, mais ça ne l’empêcha pas d’y prendre doucement goût, se satisfaisant par ses intentions toutes autres pour les détourner selon son entendement.

__ Je… Elle est vivante ?

S’enquit le mignon galopin, l’air si incrédule, au bord d’une déchirante délivrance sans réconfort, qu’Octave faillit avoir pitié, mais eut un rictus mystérieux, insensiblement moqueur et déterminé à faire durer la torture tant que l’importun s’évertuerait à préférer les poings à la parole. Il crut par ailleurs que son expression provoqua une chute encore plus décisive, et qu’un coup venimeux ne tarderait pas défigurer son visage, à temps interrompu par la venue inopinée du gardien nocturne. Echangeant un rapide coup d’oeil, ils se reconnurent tous deux et Octave laissa la providence faire son office sous la forme d’une énorme poêle venant écraser toutes les malheureuses intentions de l’adolescent. C’était le genre de retournement qu’il adorait et qui satisfaisait particulièrement bien son sens du spectacle. Schepper se retourna selon le scripte, décontenancé face à cet imposant rebondissement, suffisamment pour l’obliger à lever les yeux à son tour.

« Un problème ? »


Gronda l’armure bombée et absorba dans un souffle tout le courage et la détermination momentanément retrouvée de l’adolescent. D’une bête à l’autre, surpassé par le nombre, Schepper lâcha docilement la grappe pour se défaire à son tour de la truelle qui l’encombrait en le menaçant. En même temps, ils haussèrent des épaules, l’un pour se délivrer, l’autre pour remettre le manteau à sa place. Octave toisa l’irréductible adolescent avec la satisfaction d’une victime secourue in extremis, dont la protection lui permettait la fanfaronnade. Ce qui était faux, car en danger il ne fut point, mais il avait espéré que la présence d’un inconnu ne résigne au moins temporairement au silence et à l’obéissance docile le redoutable Schepper. Ce qui fut également faux, car le public, quel qu’il fut, semblait exulter quelque chose dans le cerveau oxydé par un trop riche apport en air de l’étudiant, qui se mettait alors en trombe comme si ses vocalises gagnaient proportionnellement en force selon la quantité de gens dont il était entouré. Un adolescent, donc, ou une gorgone. Octave en vint à se demander d’ailleurs si l’enfant barbu n’avait pas quelque chose à compenser, en s’élançant de la sorte systématiquement dans de longs et graveleux discours, comme si la juste mesure le menaçait de disparition. Il y avait bien sûr l’adage des gens extravertis, mais Schepper semblait toujours palabrer uniquement dans la colère, alors que la joie le réduisait possiblement au silence contemplatif. Exister, se faire entendre coûte que coûte, tel était son ultime retranchement, même si c’était pour se ridiculiser une énième fois, car rien n’était plus à craindre que l’inexistence. Infatigable, il s’élança alors dans l’une de ces affirmations qui imposaient l’incrédulité, mais captaient indéniablement l’attention dans un éclatant style déclamatoire rococo.

__ Ca dépend, vous avez de la place dans votre institut ? J'ai un bon cas pour vous. Je vous présente mon père.

Il insistait, le traitre ! Si Octave se contenta de froncer les sourcils d’un air quelque peu perdu, le regard fixe de celui qui suivait soigneusement la logique en attendant d’en comprendre le fondement, le gardien moldu de la clinique sembla rapidement gêné et ses petits yeux vitreux se mirent à courir du jeunot au responsable en charge. Mais Octave n’avait rien d’autre à lui offrir que l’incompréhension sans réponses et tous deux se contentèrent d’observer en silence l’incroyable histoire se tisser selon l’imagination florissante du volubile galopin. Mais que de ressources infinies ! Son écoute des babillages insensés demeura hébétée jusqu’à ce que son esprit n’attrape le fil magique qui semblait faire sens dans cet amas d’imbroglio exultant l’hormone. Au milieu de ce grand et mystérieux n’importe quoi, ce brassage d’air méticuleux, Schepper dissimulait les miettes de son propre pain, poussant allègrement la réalité jusqu’à l’absurde pour mieux cacher son propre malaise. Le responsable de la sécurité quant à lui, perdait complètement le lien avec l’histoire, à tel point qu’on pouvait lire dans ses yeux en sous-titres des questions comme : qui êtes-vous ? Pourquoi faites-vous cela ? Voulez-vous un coup de batte ? Mais Octave avait trouvé le fil d’Ariane et son attention se fit grandissante à mesure que l’adolescent parlait.

Schepper croyait plaisanter, intimider, humilier, mais le tourbillon intarissable, en plus de représenter un effort démesuré pour faire reconnaître son existence, était comme toute ironie apprêtée par les mains intransigeantes de la vérité. Rien n’était jamais inventé et tout tirait sa source de ce qu’on avait sous les yeux. C’était incertain, quelques ligatures manquaient encore dans ce squelette déboîté, mais Octave voyait de plus en plus clairement en quoi cette invention saugrenue, qui n’avait d’autre but que le rabaisser, rimait doucement avec la réalité. Ses extrapolations se précipitaient peut-être un peu, mais Elène n’était pas une mère pour rien, car elle le fut effectivement un peu jadis et d’une certaine façon, elle était morte pour lui, le laissant seul avec des parents qu’il ne semblait pas aimer d’un quelconque amour filial, même révolté. Et puis, ce recul en plein milieu, cette conscience qu’on ne croirait pas ses balivernes, non pas parce qu’elles étaient fondamentalement fausses, mais parce qu’elles venaient de lui, confirma la tranquille confiance octavienne qui s’exaltait. Le réconfort était mort, laissant Schepper avec un ascendant pervers, putride et corrompu, qui ne lui accordait non seulement aucun crédit dans le récit, mais usait et abusait de ses droits sans remords. Symboliquement, à mesure que le père grandissait, la mère se faisait réduire à ses fonctions vitales primitives, privée d’une conscience et condamnée au silence vitreux, incapable de défendre le fils aimé. A quel point fallait-il donc se sentir impuissant pour que naisse une pareille épopée tragique de l’enfant esclave, invisible et dépendant ? Celui qui préférait être fou et dopé plutôt que d’affronter la réalité qui était sienne ? Et sans cesse, la dépréciation au profit d’un autre, du joug parental ou du crédit de l’âge, où Schepper demeurait l’éternel barrage que l’on ne considérait que dans la mesure de sa gêne. Sa liberté semblait perdue, tout comme sa volonté, et même Heather partait dans les bras de celui dont il abhorrait la discutable domination. Pendant qu’il se gavait de médicaments imaginaires, abrutissants et confortables, Octave eut un étrange élan d’indulgence pour l’adolescent, dont les balivernes ne parvenaient pas à le blesser, ni à l’amuser. Au lieu de cela il sentit une espèce d’amertume se faufiler dans la fiction qui elle, était bien réelle. Aussitôt qu’il eut terminé sa litanie, le moldu se retourna vers le seul visage connu et l’interrogea du regard, soudain incertain de ce qu’il devait accepter ou réfuter.

« Bonsoir Mike. » s’imposa simplement Octave.
« Salut Jimmy… » balbutia Mike, attendant qu’on vienne illuminer sa lanterne, ralenti par l’ahurissement : « …je ne savais pas que tu avais un… fils ? Ni que Liz était ta… euh, femme ?
- T’es sérieux ? Tu crois que j’ai quel âge ? J’ai l’air d’attendre la retraite pour toi ? » retorqua le bibliothécaire d’un ton blasé. Au moins le gardien avait-il pris le parti de croire que ce qui était sage, alors que ce qui était en réalité vraisemblable résidait dans l’absurde !
« Mais j'en sais rien, je croyais justement que tu venais en plein milieu de la nuit pour... enfin, profiter de ta femme quoi.
- Si j'avais voulu profiter d'une folle, je l'aurais gardée à la maison. »
Mike sembla encore plus confus qu’avant et Octave décida de le ramener promptement sur un terrain connu où ils parlaient le même langage. Ostensiblement, il sortit une liasse de sa poche moldue, et débita trois billets fraîchement sortis de l’imprimerie, qu’il coinça entre deux doigts avant de les tendre au gardien :
« Comme d’hab’ Mickey. Qui est de garde ce soir ?
- Peggy. » Répondit le concerné, soudain hypnotisé par le pognon qu’on lui tendait, ayant déjà méthodiquement oublié toutes les horreurs douteuses qu’il venait d’entendre. « Mais elle dort dans la salle de repos de l’aile Ouest. T’es tranquille.
- Tant mieux. »

Octave allongea son bras jusqu’à ce que la convoitise soit atteignable et le gardien l’empoigna avec la précipitation de celui qui craignait l’envol soudain et inexpliqué. Mais les billets gravés restèrent dans sa main, puis rejoignirent sa poche et il leur indiqua d’une main ouverte le chemin de la porte vitrée. Le bibliothécaire lança un regard assuré à l’étudiant, le mettant au défi de rester dehors, avant de s’introduire dans le hall couvert d’un linoléum verdâtre au motif incertain. S’étant convaincu que Schepper le suivait, peut-être pas volontairement, mais au moins docilement, Octave le gratifia d’un sourire sucré tout en allumant d’une main assurée les néons, qui tour à tour clignèrent nerveusement avant de lancer sur le chemin de lin tissé leur blancheur diffuse. Il ricana doucement dans sa barbe, offrant à l’adolescent son regard le plus entendu et un sourire empli de convoitise puis commenta, malicieux :

« Je ne savais pas que mon innocente insinuation allait s’implanter dans ton esprit pour déployer tout un réseau de fantasmes. C’est quoi ta préférence ? Que je te dévergonde jusqu’à te rendre tétraplégique, que je te tripote pendant que t’es drogué, ou que je sois ton père ? Ou les trois en même temps et dans l’ordre inverse ? » Ca le faisait kiffer l’inceste ? Va pour le détournement de mineur « En fait ce n’était pas de l’envie, mais de la jalousie. T’as vu Heather et tu t’es liquéfié à vouloir être à sa place, hein, Léon-chounet ? Entre les bras de ton papounet narcissique ? » Octave dénuda la pointe canine de ses dents blanches dans un sourire carnassier : « Faut pas déprimer comme ça, Schepper. Promis, je largue Heather et je te tripote quand tu veux. Je serai ravi de te clouer dans un fauteuil roulant. Cela dit t’as peut-être raison de demander une hospitalisation, parce que je ne sais pas ce que tu as avec ce fétichisme pour l’inceste d’handicapés homosexuels, mais je trouve ça curieux. Ou bien c’est un moyen de faire honneur à toutes les minorités en une seule fois et c’est juste ton altruisme qui parle ? » Octave s’interdit le rire et dramatisa l’instant en considérant Schepper avec tout le sérieux que méritait une telle allégation, puis renchérit d’un ton bien plus tragique : « Te suicide pas fiston, on peut t’aider ici. Ton papounet t’aime et fera tout son possible. On va faire un tour et si tu veux, je signe les papiers pour que tu restes ici avec Mike. Pas en tant que père bien sûr, mais en tant que psychiatre. Tu resteras avec ta môman et vous pourrez pleurer tous les deux à quel point papa vous empêche de marcher droit. »

Ayant enfin jugé que la moquerie avait assez duré, Octave perdit de son enthousiasme débordant et reprit contenance en baissant ses épaules et relevant le menton pour regarder l’adolescent de son expression illisible et comme sculptée dans le marbre. « Visite guidée, Schepper. » Annonça-t-il en contournant l’adolescent pour prendre le couloir d’en face. Son pas demeura confiant, le bâtiment étant quasiment vide à cette heure de la nuit et les patients endormis pour la plupart. Elène était au premier étage -demande spécifique pour empêcher un éventuel suicide par défenestration- et ils n’eurent pas beaucoup de chemin à faire avant qu’Octave n'eut posé la main sur une poignée de porte. Avant de l’ouvrir, il toisa Schepper et se sentit obligé de rectifier une allégation, tout en corrigeant ce qui fut peut-être dit dans un instant d’ironie, mais qui tombait dans le cadre de ces choses qu’Octave ne pouvait s’empêcher de préciser : « Pour ta gouverne, je ne suis pas psychopathe, ni sociopathe. J’ai un léger trouble de la personnalité borderline. Et si jamais tu tombes en dépression, va voir un psychiatre, les cocktails de n’importe quoi, ça ne fera qu’empirer les choses. »

La gravité plana sur son visage, lourde comme du plomb, teintant d’une vase épaisse ses yeux d’ordinaire si chatoyants, mais en un claquement de doigts, comme sur commande, il s’allégea soudain et sourit vaguement en refermant ce qui fut une parenthèse avant d’entrer dans la chambre. La lumière était allumée et la femme, assise sur le lit et adossée contre le mur, lisait distraitement un épais journal à l’édition colorée. Instantanément, elle releva ses yeux distrait et, reconnaissant l’invité, s’illumina de l’impatience accumulée et s’écria :

« Jimmy ! »

Elène s’élança à leur rencontre, maladroite dans son allure et impétueuse comme une enfant, souriant à pleines dents de ce qui se transformait par moments en une grimace ingénue. Elle s’approcha du bibliothécaire, tordant ses doigts timides et enroulant une mèche de cheveux sur ses phalanges joueuses, attendant quelque chose dont il s’excusa :

« Je n’ai rien pour toi ma belle, c’est une visite imprévue. »
La jeune femme se déconfit un peu, puis s’illumina à nouveau, avec la facilité d’une lampe à interrupteur.
« Pas grave. » Susurra-t-elle, avant d’avoir un regard fuyant vers Léon, dont l’allure parut lui plaire suffisamment pour la gêner et sans le regarder, elle se pencha vers Octave pour lui demander : « C’est ton ami ? »
Il eut un sourire flottant et se tourna vers Schepper, dont l’intelligence il l’espérait avait su combler les chemins manquants sans avoir besoin d’explications, et le présenta :
« Liz, je te présente Léon. Il est venu parce qu’il s’inquiétait pour toi.
- S’inquiéter ? Mais on ne se connait même pas… ? » Ses fins sourcils blonds se froncèrent et elle regarda le jeune homme avec un sérieux caricatural, mais parfaitement et étrangement sincère. « Léon, ne t’inquiète pas, je vais bien. Toi en revanche, tu es tout sale dans le dos ! »

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SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Sam 3 Mar 2018 - 0:46



Depuis qu'il avait rencontré Holbrey, il avait pu constaté l'habilité à se sortir avec brio de situations périlleuses. Avec presque un certain amusement dans son regard de jade. Quelqu'un avait-il déjà réussi à l'acculer dans une impasse, lui clouant le bec et le mettant suffisament en danger pour qu'il cesse de sourire comme ça, avec l'insolence de celui ayant assez de coup d'avance pour ne jamais être inquiété ? Son regard se porta sur l'agent de sécurité qui semblait plus gêné d'assister à de pareilles révélations, que réellement choqué. C'était certes des balivernes qui étaient sorties de sa bouche, mais comment l'homme pouvait-il ne même pas y accorder un quelconque crédit ? Il avait beau savoir le monde bien laid, il n'aurait jamais cru que l'on pouvait tant se complaire dans l'indifférence autour d'une possible confession d'attouchements. Mais il commençait à comprendre que la parole d'un adolescent, aussi sincère soit elle, n'avait finalement que peu de poids. Ils sortaient d'où, tous ces adultes, avec leurs costumes d'indifférence ? Il y a avait des enfants innocents derrière les visages désormais usés par l'âge, mais quelles péripéties les avaient donc transformés en êtres si insensibles ? Il ne lâcha même pas un soupire de dédain quand l'homme, peu désireux de ne sécuriser quoi que ce soit - et surtout pas un adolescent ! - s'adressa à Octave, comme si les pseudos aveux que lui-même avait prononcé n'avaient été qu'une musique de fond, meublant assez le silence mais dont on n'écoutait jamais réellement les paroles. Décevant, mais prévisible. Il n'était pas stupide, encore moins idéaliste, mais peut être encore assez jeune pour éprouver colère et sentiment de révolte devant des tels personnages. Mais il était fatigué, trop malmené par cette journée pour daigner se montrer offusqué, aussi baissa-t-il les yeux, trouvant un intérêt tout particulier pour sa chaussure droite, écoutant d'une oreille presque distraite les pirouettes d'Octave pour discréditer ses propos.

Jimmy ? Songea Léon en notant l'usage d'une autre identité pour désigner le bibliothécaire. Cela n'était en soi pas franchement étonnant de s'être présenté sous un faux nom mais il y avait quelque chose qui le titillait, sans qu'il n'arrive à poser le doigt dessus. Ca et le fait que le dénommé Mike - quel prénom ridicule, persifla-t-il intérieurement - semblait dire que les venues d'Octave étaient fréquentes. Il renifla avec dédain en l'entendant soumettre l'idée qu'il pensait que le bibliothécaire profitait d'une des pensionnaires et se demanda quelle chance avait-il vraiment eu de s'accorder les bonnes grâces d'un type comme celui-ci. Cela dit, s'il avait eu un billet à lui tendre peut être aurait-il réussi à retirer la cire de ses oreilles pour mieux lui prêter attention ? Tout se résumait donc à ça : l'argent et le c*l ? Pourquoi était-il vraiment surpris, hein ? Sans même un regard pour l'agent d'insécurité qui leur laissait le champ libre, il suivit de manière docile le bibliothécaire, ravalant sa bile pour se contenter de d'entrer dans l'hôpital. Cela ne servait à rien de lutter, désarmé de nouveau et en sous effectif. Et puis une partie de lui voulait voir Elène pour ... pour quelle raison ? Etre rassuré ? De quoi, qu'elle ne sache même pas compter jusqu'à trois mais qu'elle puisse inspirer et expirer ? Etait-ce vraiment un soulagement de se savoir être à l'origine d'une condamnation lente et humiliante ?

Leurs pas résonnèrent dans le hall vide, les yeux gris de l'adolescent glissant sur les murs vierges de toute couleur, exempt de la moindre chaleur. Du sol verdâtre à l'odeur d'antiseptique qui agressa ses narines, Léon ne voyait qu'un vide désespérant, engloutissant. La plupart des personnes pensaient qu'un institut de soins psychiatriques était rempli de cris et de personnes hurlant des ignomies, en bavant quand il ne se tapait pas la tête contre les murs, mais c'était faux. En vrai, le silence vous grignotez peu à peu, à petite dose, jusqu'à ce vous n'osiez même plus crier tout le mal enfouie à l'intérieur. Ce n'était pas un exutoire, c'était une muselière. Tout était aseptisé, du sol au plafond, aucun détail ne troublant la platitude des murs identiques, afin que votre regard ne s'accroche sur rien. Parce qu'il n'y avait rien d'autres à regarder, à part votre vide intérieur. Il secoua la tête, sursautant presque lorsque l'homme lui fit face et daigna enfin répondre à ses attaques. Je t'en pris Holbrey, frappe, je suis déjà à terre de toute façon, eut-il envie de murmurer, mais il se contenta d'attendre, les bras ballant. Peut-être que s'il se taisait, cela passerait plus vite et qu'il retrouvait Poudlard, également terne et morose. Allez Vas-y, articules et fais vite.

__ Je ne savais pas que mon innocente insinuation allait s’implanter dans ton esprit pour déployer tout un réseau de fantasmes. C’est quoi ta préférence ? Que je te dévergonde jusqu’à te rendre tétraplégique, que je te tripote pendant que t’es drogué, ou que je sois ton père ? Où les trois en même temps et dans l’ordre inverse ? Débita-t-il. Léon ne releva pas, ni concernant la façon dont il l'avait touché qui n'avait rien d'innocent, ni les remarques plus que douteuses. Il ferma les yeux, inspira doucement de l'air tandis que les paroles du bibliothécaire continuaient, implacables, acides. Méchantes. Cela dit, ce n'était pas comme si Octave s'était montré condescendant une seule fois à son égard. Il ne voulait pas de sa pitié, de toute manière. ... de ton papounet narcissique ? Voilà. S'il y avait un prix à décerner à Holbrey pour toucher inconsciemment les cordes sensibles, il voulait bien le lui donner. Ou bien avait-il lui même donné, inconsciemment ou non, suffisament de flèches pour que le bibliothécaire puisse armer l'arc et viser juste, à chaque fois ? Plausible. Après tout, il avait été le premier à le faire passer pour son père, aussi était-ce normal qu'il prenne ce surnom. Alors pour quelle raison se sentait-il offusqué du sobriquet papounet, jeté négligemment à la figure, comme ça ? Peut-être parce qu'il n'avait jamais prononcé un tel mot. Papounet, songea-t-il. C'était d'un ridicule. ... ton altruisme qui parle ? demanda l'homme, sans attendre de réponse, avant d'enchaîner, retournant encore et encore le couteau dans la plaie. Te suicide pas, fiston, on peut t'aider ici. Fiston ? C'était un mot tout aussi ridicule que papounet et encore une fois, il le trouva terriblement blessant tandis qu'il restait planté là, sans rien opposer à la tirade qui paraissait sans fin d'Holbrey. Ca lui faisait tant plaisir que ça ? Il l'avait suivi dans cet hôpital non, alors pourquoi ne se contentait-il pas de l'emmener voir Elène ? Pourquoi fallait-il qu'il rentre dans le jeu de l'affrontement verbal, juste pour le plaisir de l'écraser de nouveau ? Il comprenait mieux ce qui devait le rapprocher d'Heather : l'envie perpétuelle de finir vainqueur de n'importe quelle joute, y compris si cette dernière l'opposait à un adolescent déjà terrifié. Alors comme pour son amie, il décida de garder ses lèvres closes. Il n'avait pas l'intention de remporter quoi que ce soit, il voulait juste que le bibliothécaire le ramène à Poudlard. Que cette nuit se termine.

Le tyran sembla trouver sa victoire écrasante puisqu'il le contourna, se dirigeant de son petit pas tranquille vers les escaliers, l'adolescent lui emboîtant le pas, ses doigts parcourant la rambarde de l'escalier. Cette dernière était collée au mur et un petit sourire stupide franchit ses lèvres, s'amusant des précautions prises pour qu'aucun drap malveillant ne vienne se nouer à un barreau, pour venir briser des cervicales, mettant fin au supplice d'un des internés. On ne fournissait pas de quoi se pendre, dans les hôpitaux. Et cela passait dans tous les petits détails, aussi minimes fussent-ils, voir mêmes invisibles pour un oeil non aguerri. Ses doigts frigorifiés quittèrent la rambarde quelques instants plus tard et il suivit le mouvement avec abattement, peu désireux de poursuivre plus longtemps dans ces longs couloirs sans particularités, tellement semblables qu'il avait l'impression de tourner en rond, repassant sans cesse devant des portes identiques et closes, sans verrous. Le bibliothécaire s'arrêta devant l'une d'elle, frappée du numéro 16. C'était comme ça, dans les hôpitaux : vous étiez le malade de la chambre untelle. Tant de dépersonnalisation, cela empêchait de s'attacher. Dans un sens comme dans l'autre, soignant versus malade. Tout dans le "juste milieu", ou autrement dit, rien du tout. Dans de tels instituts, vous n'aviez pas le droit non plus de trop bien vous entendre avec votre voisin de chambre, où l'on qualifie ça de co-dépendance nuisant au traitement. Il fallait croire qu'ici, on soignait à coup de solitude tout en oubliant que le monde extérieur était peuplé. Cruel devait être le retour à la maison, n'est-ce-pas ?

__ Pour ta gouverne, je ne suis pas psychopathe, ni sociopathe. J’ai un léger trouble de la personnalité borderline. Et si jamais tu tombes en dépression, va voir un psychiatre, les cocktails de n’importe quoi, ça ne fera qu’empirer les choses, précisa-t-il et Léon releva la tête, plantant ses yeux anthracites dans ceux de l'homme, qu'il regardait en face pour la première fois depuis de bien longues minutes à fuir ses yeux verts.
__ Je me fiche complètement de ce qui se passe dans votre tête Holbrey, alors ne me faites pas l'affront de me conseiller quoi que ce soit comme si vous en aviez quelque chose à faire, souffla-t-il, sa voix se brisant. Je ne vous aime pas, vous ne m'aimez pas. Epargnez-moi votre condescendance. On n'est pas obligé de discuter plus longtemps, murmura-t-il toujours à voix basse, comme respectueux du silence abyssal qui s'étirait aux alentours et lui donnait pourtant un terrible sentiment d'oppression.

Comme pour acquiescer à sa demande, la porte s'ouvrit et ils entrèrent tous les deux dans la cellule d'Elène. Il referma la porte derrière eux, inspirant avec lenteur avant de fuir du regard la silhouette féminine. Ses yeux s'attardèrent sur les détails, refusant de se poser sur le visage qui avait animé ses cauchemars et ses remords durant les mois précédents. Le lit était soudé au sol de manière grossière, comme un seul bloc qu'il était impossible de démonter pour s'en faire une arme, ou de pousser pour barricader la porte. Comme si qui que ce soit pourrait bien vouloir s'enfermer dans pareil endroit. Il ricana presque lorsque ses yeux se posèrent sur le petit calendrier moldu et il tendit la main, arrachant la page fine du quatre décembre qui rejoignit le sol en petits morceaux. Il cherchait à gagner du temps, tout pour éviter de la regarder dans les yeux.

__ C'est ton ami ? demanda une petite voix fluette et il posa ses yeux sur elle de manière quasiment instinctive.

La différence était saisissante. Elle était toujours la même : grande, élancée, de longs cheveux blonds bouclés caressant ses épaules, mais elle n'avait plus cet éclat de méchanceté qu'il avait entre aperçu cette nuit d'Août. Et c'était presque pire : elle semblait inoffensive, à entortiller ses cheveux comme une enfant jouant de ses boucles. Il resta figé, écoutant Octave faire les présentations. Ainsi avait-il rempli cette part du marché : elle ne se souvenait donc pas de lui. Il jeta un regard au bibliothécaire qui lui parlait d'une voix douce, presque amicale. Pourquoi venait-il voir Elène, d'ailleurs ? Lui aussi, avait du mal à se rappeler qu'elle méritait ce sort ? Parce que l'adolescent devait se répéter en boucle qu'il avait fait le bon choix, que cette femme avec qui il avait noué un étrange lien durant plusieurs mois, méritait le sort qu'Octave lui avait octroyé. Il n'avait pas réussi à se convaincre de cela en pensant qu'il s'agissait d'un meurtre ... mais y arriverait-il en considérant la dîtes traitresse comme méritante de se retrouver si ... fragile ? Elène était et ressemblait plus que de raison à une petite chose timide et ne pouvant faire aucun mal à personne. Autrement dit, elle n'était plus elle-même. Alors n'était-ce pas pire : cette camisole de force, l'emprisonnant dans son propre corps par l'oubliette au même titre que la plupart des autres occupants par tout un cocktail de pilule ?  

__ Léon, ne t’inquiète pas, je vais bien. Toi en revanche, tu es tout sale dans le dos ! Le rassura-t-elle avec le sérieux d'une ... enfant. Elle avait l'intonation et la syntaxe orale de quelqu'un d'une dizaine d'année.
__ On m'a poussé et je suis tombé, éluda-t-il, se mordant plusieurs fois les lèvres. Il n'avait rien à dire à la morte de ses cauchemars et Elène n'existait de toute façon plus vraiment. Quel était le but de cette visite ? Lui faire comprendre qu'il accusait Octave d'être un meurtrier alors que la victime respirait encore ? Très bien. Il avait vu. C'était suffisant.
__ C'est méchant, de pousser les gens, affirma-t-elle en hochant son menton et l'adolescent se crispa devant tant de franchise. Jal, il fait tout le temps ça, chuchota-t-elle en regardant par dessus sa propre épaule, comme pour parler à un ami imaginaire. Et l'adolescent se demanda si elle avait vraiment un, puis décida que c'était tout à fait possible vu l'âge mental qu'elle semblait avoir. Jal. C'était curieux, comme surnom et il sentit de nouveau l'étrange impression, insaisissable, qui l'avait saisie à la mention de Jimmy, un peu plus tôt. Elle se dissipa bien vite, engloutie par le flot de sensation qui l'envahissait.

Il se sentait à bout de souffle, assiégé par une culpabilité trop longtemps nourrie mais qui n'avait plus lieu d'être, ou du moins pas pour les bonnes raisons. Il avait maudit Holbrey jusqu'à la dixième génération pour l'avoir rendu coupable d'un meurtre. Qui n'en était finalement pas un. Il rêvait de la voir vivante et la voilà, débordante de naïveté et totalement rendue innocente par le sortilège qu'il avait demandé au bibliothécaire d'exécuter. C'était ... déroutant, parce qu'autant il avait un exutoire derrière lequel caché son terrible sentiment d'oppression devant la mort d'Elène, autant il était responsable de l'oubliette. Il ne l'avait pas jeté, mais c'était presque tout comme ! Et de cette ridicule demande, uniquement motivée par la volonté qu'Elène soit punie, avait découlé tant d'évènements qu'il trouvait presque cela risible. Un réel effet papillon. Ainsi le battement d'aile d'un papillon, quelque part au Mexique, pouvait donc créer un ouragan sur un autre continent. Le choix qu'il avait fait durant cette nuit d'Août avait-il tout bouleversé, en particulier à cause de la haine qu'il ressentait envers Holbrey ? Ou bien était-ce plutôt sa rencontre avec Elène ? Etait-ce important ? Oui. Etait-ce sa faute encore, ou celle d'Holbrey ? Celle de personne ? Fallait-il vraiment trouvé un coupable, de toute manière. Seulement c'était tentant de choisir la facilité : pas d'Octave, pas de plan d'Elène pour se venger d'un ami jaloux, pas de conflit avec Heather. Mais il y'avait d'autre battements d'ailes à considérer : pas d'emportement de haine en voyant Octave, plus de considération envers Heather ... et donc pas de conflit ? Et le problème c'était ... Elène ? Holbrey ? Heather ? Donia ? Papounet ? Fiston ? Les Carrow ?

Il inspira, expira, secoua la tête. Que faisait-il dans cette chambre ? Il n'allait pas s'excuser à cette coquille vide qui n'était pas Elène. Elène qui n'était pas Donia. Laquelle si elle était vraiment là, ne méritait ni sa pitié, ni ses excuses. C'était une impasse, une de plus. Il voulait sortir, quitter cette pièce stérile et cette conversation inutile, ce silence éloquent qui parvenait presque à lui crever les tympans tant il le trouvait assourdissant. Tout comme l'avait été les doloris un peu plus tôt. Ou les cris d'Heather. Ainsi que ses silences lorsqu'il l'avait retrouvé dans les bras d'un autre, comme son manque de réaction après sa révélation. Le murmure de la nuit sembla soudain devenir vacarme et il se sentit oppressé, incapable de se concentrer sur une seule chose, les récents évènements et ceux, beaucoup plus enfouis, tourbillonnant dans sa tête à présent devenue douloureuse. Il fit volte face, quittant les yeux verts innocents d'Elène pour ceux beaucoup moins avenants du bibliothécaire. Et puisqu'il avait l'impression qu'il s'agissait d'une urgence, il alla droit au but, se foutant pas mal de ce que cet homme penserait de lui à la fin de cette soirée.

__ Je sais bien que vous n'en avez rien à faire : de mes colères, de mes problèmes, de mes crises, de moi tout court, demanda-t-il en se retournant vers l'homme, presque suppliant. Quel que soit votre message, je l'ai compris : je fais toujours les mauvais choix et en plus, je n'en assume aucun. Il soupira, frissonnant de fatigue et de ce froid, tenace, dont il n'arrivait pas à se défaire. Je vous demande de me débarrasser d'Elène et je n'assume ni un potentiel meurtre, ni de la voir comme ça. J'agresse Heather par jalousie et je participe moi même à la pousser dans votre chambre. Je ne la ferme toujours pas et je me retrouve à devoir vous suivre. J'ai saisis, d'accord ? Affirma-t-il, un peu plus fort. On peut partir maintenant ? Je ... il ferma les yeux, cherchant à se redonner contenance. C'est trop pour ce soir, vous comprenez ? Vous pouvez rire, j'en ai plus rien à faire. Traitez moi de faible autant que vous voulez mais je veux juste quitter cette chambre. Alors j'ai bien compris que vous ne me devez rien, mais je vous le demande quand même. Ca vous suffit, comme preuve que j'ai intégré la leçon ? Quoi que vous souhaitiez accomplir, prouver, gagner, infliger comme blessure, comme humiliation, punition : vous avez réussi, à chaque fois. Je m'incline.

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Lun 5 Mar 2018 - 2:23

Il y avait dans la perfection aseptisée des hôpitaux quelque chose de profondément rebutant. On ne pouvait jamais se préparer à ce qui nous attendait derrière ces murs fadasses. L’aseptique revêtement d’une couleur approximative, l’agressif dosage de chlore qui piquait les narines à défaut de brûler les yeux, les meubles taillés dans le plancher et l’éternelle lumière blafarde des néons, doublés par les rayons d’un soleil qui frayait son chemin difficile à travers des fenêtres dont le verre était renforcé de grillage, du genre susceptible de tenir le choc en cas de lancer d’un projectile de la taille d’un gros fauteuil, par exemple. Tout ici était soit blindé, soit minimaliste jusqu’à l’ascétisme et cette sécheresse visuelle faisait trembler les paupières de tout esprit harmonieux, qui quémandait souillure de ces lignes infiniment blanches, dont l’austérité manifeste n’avait pas pour but un raffinement industriel, mais une résistance à toute épreuve. Tout en Octave se révoltait à la perception seule d’un endroit qui le combattait et l’oppressait par sa pure absence de superflu. C’était vide. Vide, triste et sordide comme un endroit dont personne ne prenait soin en finalité, et l’aspect était systématique, quelle que soit la qualité du matériel hospitalier. Pour avoir la vue sur les Alpes et le mobilier art déco, il fallait aller dans un sanatorium. Ici, c’était les draps fins comme du papier et sentant la javel. Pas la javel Fraîcheur d’Agrumes, mais celle des collectivités. Un seul oreiller, en mousse et raplapla, puis un poster avec un arc-en-ciel au-dessus du lit qu’Elène avait couvé comme un nid. Elle avait l’air d’avoir subi un lavage de cerveau, ou pire, deux cicatrices sur le front. Elle le regardait comme un chien qui attendait sa récompense pour avoir donné la patte, et malgré la confusion ingénue et doucement révoltée de Schepper à ses côtés, Octave ne ressentit aucune pitié. Elle avait cessé d’être un humain pour devenir un de ces box a chiottes comme on en retrouvait sur les aires de repos, où des types s’arrêtaient pour tirer un coup avec des filles comme Elène. Jaune. Elle serait un box jaune, sans loquet.

Quant à Léon, il était une fois de plus dépassé par une réalité à laquelle il n’avait pas eu le temps de se préparer, et dans son regard, il n’y avait que la destruction et le vide. Octave avait eu un regard semblable la première fois qu'il s’était retrouvé dans un endroit pareil. C’était l’abîme de la dégradation mentale par succession de phases les unes plus atroces que les autres, où l’ingéniosité démoniaque de l’esprit humain faisait souffrir d’un arsenal de supplices plus efficaces que n’importe quelle torture jamais imaginée. Pour quelqu’un qui n’avait d’autre fondement que sa propre lucidité, Octave avait été horrifié par ce chant incessant à la gloire des déviances mentales, qui ne manquait pas de précipiter son imagination sensible vers les tertres de son pandémonium personnel. Submergé par ces gens, qui avaient perdus de leurs moyens jusqu’à l’entendement même, il s’était égaré, impuissant à son tour et effrayé, jusqu’à être repris par la main féroce de son grand-père. Plus tard, les visites s’étaient faites régulières, d’abord par le biais des incessantes hospitalisations de sa grand-mère, puis par ses laborieuses études. L’horreur était passée, se muant en un confort froid pour les endroits où lui seul avait encore le pouvoir sur quelque chose. Avec le temps, il avait cessé de voir en chaque visage désespéré ou désemparé l’éventualité de sa propre dégradation, la folie perdant son allure prophétique à mesure qu’il gagnait en inébranlable lucidité, ne devenant qu’un refuge dans l’ailleurs. Mais Léon devait encore voir, dans cette désespérance de l’âme sous toute ses formes, l’ignoble impuissance. La vue d’Elène lui imposa la gêne et la frayeur de ce que son esprit ne parvenait pas encore à étreindre correctement, car quel sens pouvait-il y avoir dans cette femme-enfant ? Souverainement dépossédée, son allure ingénue faisait affront à son âge et sa force si aisément révolue. Octave, quant à lui, manquait d’empathie envers celle qui ne la méritait en rien, et parce qu’il savait le processus réversible. Schepper éprouvait la culpabilité banale des gagnants, ceux qui s’en voulaient de s’en être bien sortis, oubliant commodément ce qu’il aurait pu en être si les choses n’avaient pas tourné en leur faveur. Il serait peut-être mort, ou en prison. Reiss n’avait jamais été un cœur tendre et pour cause, la sale besogne était toujours reléguée à quelqu’un d’autre. Sinon, il n’aurait pas eu le courage de ses décisions.

__ C'est méchant, de pousser les gens. Jal, il fait tout le temps ça.

La mémoire, gardienne de nos souvenirs, le surprit encore, parvenant à sortir des tréfonds de ses entrailles ce petit bijou ne voulant plus rien dire pour personne. Octave regarda les deux enfants avec un sourire fantôme aux lèvres, étant le seul à pouvoir déceler la perle. Ses yeux posèrent leurs émeraudes dansantes sur le relief du jeune éphèbe, perdu parmi les fous, absorbant l’existence cruelle par à-coups. Il voyait sous la lumière franche, les yeux gris dans leur halo de bistre, bougeant avec une lenteur inaccoutumée. Il connaissait cette attitude chagrine et transie dans l’impossible conscience. Il aurait été naïf d’attendre un soulagement, car la réalité n’était jamais belle, toujours tragique dans sa laideur et éminemment crue. Ce qui le rendait doux, c’était cette sensibilité naturelle, le trouble sain devant l’odieux, qu’Octave observa avec une sorte de jalousie captivée. Ainsi, l’enfant devenait lentement homme sous la nécessité qui dépossédait rudement. Il y a quelques heures encore, Schepper versait des larmes libératrices, et se défendait de sa meilleure amie avec la simplicité sérieuse et cruelle de ce que l’on éprouvait pour la première fois. Maintenant, pâli d’un enseignement qui laissait à son corps le tremblement inquiétant de la défaite, Léon reculait de tout son être devant une image insensée…

Parce qu’il était de ces créatures infiniment délicates, l’adolescent allait trouver de quoi s’accabler à nouveau ; ce qu’il ne parvenait pas à se pardonner, c’était l’histoire dans son entièreté. Et sous le poids de l’injustice, allait-il remonter les aléas du temps pour trouver le coupable, car il devait absolument exister un coupable pour cette monstruosité. Mais le remord se transformait doucement en regret, sans qu’il ne puisse en distinguer la différence encore, trop étreint par l’un dans l’étroit cordage de sa culpabilité naïve, incapable d’admettre l’impuissant regret : la vie ne pouvait pas être ainsi, ne devait pas l’être ! Elle ne pouvait décemment pas réduire une femme dans l’exaltation de ses forces à une telle insuffisance, ni l’obliger à le tromper si froidement, ou lever la main d’un bibliothécaire sans conscience pour lui infliger l’ignorance malsaine, sans qu’il n’y ait la possibilité d’une justice à appliquer quelque part. Car si la vie pouvait cela, c’est qu’il n’y avait plus d’espoir en rien, nulle part. C’était impossible qu’il n’y ait aucun coupable, ni que tout soit aussi arbitraire et il demeurait coincé entre la consolatrice irresponsabilité, mirant d’une existence partiale, et le joug d’une vie qu’il croyait détruite. Cependant, parce qu’il n’avait pas encore convenablement édifié sa propre force dans ce monde, Léon considérait sa position que dans une perspective unilatérale, sans donner faveur aux multiples possibilités, où les choses advenaient tragiquement même, et parfois surtout, avec le respect des valeurs. Alors Schepper ne sembla pas trouver dans cette salle blanche, dans les yeux pétillants d’une Elène ignorante et bienheureuse par manque de profondeur, le réconfort que l’on pouvait attendre. Il tourna d’ailleurs la tache nébuleuse et claire de son visage, marqué par deux yeux à la gravité vertigineuse pour supplier sans détours :

__ Je sais bien que vous n'en avez rien à faire : de mes colères, de mes problèmes, de mes crises, de moi tout court…

Curieux, comme il supposait toujours sans savoir. Déjà tout à l’heure, à sa mise en garde sérieuse, avait-il répondu avec condescendance que leur manque d’amour réciproque n’avait pas à leur peser davantage que nécessaire. Peut-être par désir de se protéger, Léon ne se laissait pas approcher de cette façon, lorsque l’affection se faisait pardonner la cruauté infligée. Octave n’avait pas été tendre. Cependant, la franchise possédait également sa part de sympathie, qu’il était toujours difficile de reconnaître. Elène releva ses yeux simples où rien ne se reflétait à part une confusion vaguement interdite, observant les deux hommes un fugace moment, avant de s’en désintéresser au profit de son magazine, dont elle savoura avec une passion nouvelle les images colorées qu’elle connaissait par cœur. Son manque de curiosité n’était dû qu’à son incompréhension bien pratique, mais parce que le sortilège d’amnésie allait partiellement être renversé un jour, craignant les pièges de la mémoire inconsciente, Octave observa la jeune femme à la dérobée pour capter l’instant où l’œil absent s’emplirait d’une présence lumineuse. Néanmoins son écoute était entièrement dédiée à la supplique désespérée de l’adolescent. Il vibrait, s’étouffait et haletait dans la précipitation d’un trouble sans exutoire. Ce qui le surprit un peu en revanche fut la conviction qu’avait Léon d’être victime d’une moquerie savamment orchestrée, qui avait trouvé son apogée dans une réalisation imposée, triste et pénible.

__ […] Quoi que vous souhaitiez accomplir, prouver, gagner, infliger comme blessure, comme humiliation, punition : vous avez réussi, à chaque fois. Je m'incline.

Il ne manquait plus que le geste en nature. Le regard perçant d’Octave, muet jusqu’à l’exaspération puisque contemplatif des longs discours, lutta de vert avec la lumière crue, mais surtout avec les yeux gris. L’épreuve avait brutalisé Léon dans toute sa force cruelle, l’épuisant au point de forcer l’intimité de ses faiblesses, déboire qu’il ne se serait jamais autorisé s’il n’avait pas été en proie à une extrême détresse. Comme une feuille sur le vent, le regard interdit d’Octave alla se poser sur Elène, dont il s’approcha en suivant la directive de ses yeux. Elle releva docilement et lentement la tête, tournesol captant son soleil, et l’apostropha en silence.

« Je reviendrai dans deux semaines. Je n’ai pas oublié ce que tu m’as demandé la dernière fois, mais tu sais que tu peux le demander à Mike, ça ? Tu veux autre chose, sinon ?
- Du maquillage, s’il-te-plaît. Oh ! je n’aime pas Mike, il ne parle que d’argent. »
Elle eut un air étonnement averti, et Octave crut reconnaître l’Elène qui charmait par sa tendresse mystérieuse et impure, exprimant la perversion par une paire de bras doux mais extrêmement avisés. Bien vite cependant, l’éclair de lucidité mature disparut au profit d’une exaspération enfantine.
« Tu me diras si on prend bien soin de toi, Liz ? » Et tandis qu’elle secouait énergiquement de la tête, déjà le visage enfoui dans les pages de son loisir, il s’excusa : « On part avec Léon. Dors bien, on se revoit bientôt.
- Au revoir, Léon, au revoir Jimmy. » scanda-t-elle sans davantage d’insistance, son excitation s’étant volatilisée dès que l’étudiant se fut aventuré dans un monologue qui dépassait largement son intérêt.

Octave regarda sa tête blonde et bouclée, dont le ruisseau doré était séparé à la nuque blanche en deux cascades uniformes et solaires. Sa présence régulière en cet endroit n’avait rien avoir avec de la compassion. Elène était de ces personnages envers qui sa rancœur était tenace, car sa confiance et sa gentillesse étaient offerts avec parcimonie et il ne pardonnait que difficilement lorsque l’un ou l’autre se retrouvait négligé par corruption. Non, il s’agissait-là d’une satisfaction perverse d’une part, puis de la juste mesure d’une punition qu’il ne souhaitait pas démesurée. Quand bien même sa rancœur fut vindicative, il désirait être juste et non pas cruel, quoi que les deux notions se brouillaient souvent l’une dans l’autre et la justice se faisait toujours cruelle, alors que la cruauté en elle-même n’était que rarement juste. Avoir un rappel de sa décision était une façon pour Octave de se confronter à son choix, au lieu de l’oublier, pour savoir si l’usure du temps n’avait pas atténué sa résolution originelle. Et la constance de son humeur était une bonne preuve qu’il ne faisait rien de contraire à sa nature, qui perdait en force et devenait souvent miséricordieuse à mesure qu’il parvenait à prendre du recul. Mais Elène était de ces personnages sans scrupules -confirmée par la manière dont elle avait manipulé Léon avant de le vendre à son profit- que sa main ne tremblait jamais de châtier, ce pourquoi s’exhortait-il à la gentillesse pour ne pas exciter sa méchanceté. La responsabilité était sienne maintenant qu’Elène ne souffre pas davantage que ce que son désir exigeait.  

Libérant de son joug la nuque qu’il avait jadis caressée et embrassée, Octave se retourna vers la porte, à laquelle Léon s’était collé de tout son long en attendant l’autorisation de pouvoir fuir. Le bibliothécaire l’arracha à sa tourmente en actionnant la poignée, formant une brèche dans laquelle l’adolescent s’engouffra comme de l’eau dans un siphon. Il devait s’imaginer une énième moquerie, une savante torture emplie de patience, dans les adieux imposés et longs qu’il avait prodigués à Elène, mais Octave avait en réalité refusé la fuite pour ne pas l’encourager car au fond, il n’y avait rien à fuir dans cette pièce, que la culpabilité dont on ne se défaisait jamais si on n’osait pas l’affronter. Dans le silence grésillant de néons du long couloir décoloré, il observa précautionneusement l’adolescent, qui avait cessé de cacher que tout en lui grelottait, abandonnant la défiance et avouant sa défaite pour peu qu’il n’ait plus à se battre. Il resta d’abord éloigné, respectant la distance sécurisante, et parla d’une voix calme et lente, qui semblait mesurer ses mots.

« Devant quoi tu t’inclines exactement ? Tu sembles tout comprendre sans l’aide de qui que ce soit. » assuma-t-il ce qui lui paraissait évident du discours entendu, fixant le jeune homme sans ciller. S’accordant une première pause pour laisser le renversement des certitudes prendre place, il entama finalement son propre marathon : « Je t’ai ramené ici parce que je savais que tu n’allais pas me croire, que tu ne te rendrais pas compte de tout ce que ça impliquait, si je te disais simplement qu’elle était vivante sans te le prouver. Loin de moi l’idée de t’infliger quoi que ce soit d’inutile. » Par un second silence, il annonça le tâtonnement d’une vérité se cherchant encore et laquelle, au vu de ce qui fut dit, l’adolescent n’avait pas eu le temps d’imaginer. « Je crois que ce n’est pas moi que tu fuis, tu ne me connais même pas, ni Elène, parce qu’elle ne te fera certainement plus de mal. Je suis à l’école depuis septembre, mais tu n’es jamais venu me voir pour me demander ce qui s’était passé, ni ce que j’avais fait. Parce qu’au fond, peu importait ce que je te dise, ta culpabilité était forte au point de ne pas se dissiper même maintenant. Tu peux me dire que tu avais peur, mais de quoi ? De moi, ou de ce qui allait advenir de toi si je te révélais l’une ou l’autre vérité ? »

Olctave s’approcha lentement en parlant d’un ton attentif et prudent, captant l’intérêt par ses yeux fixes, qu’il savait bons lorsqu’il les détendait, un peu tristes et avec de longs cils lénitifs. Finalement il se retrouva en face de Léon, le regardant légèrement en contre-plongée, ce qui accentua le vert saturé dont il couvait l’adolescent. Il glissa juste ce qu’il fallait d’assurance dans sa voix pour s’imposer, sans paraître présomptueux : savant mélange entre confiance et indulgence humble.

« Ce n’est pas que je m’en foute de toi, ou que je ne t’apprécie pas. C’est juste que tu n’as rien à me prouver. Il n’y a pas de leçon, ni d’humiliation. Mais parce que j’ai participé à la situation dans laquelle tu te trouves, tu me traites comme si j’étais l’instigateur de la misère qui te submerge et franchement, c’est me donner beaucoup de considération. »

Il soupira à peine, conscient en revanche que Léon avait largement de quoi le détester, suffisamment pour nier ce qu’il disait, raison pour laquelle Octave baissa finalement la tête en guise de soumission honteuse pour toiser le torse qui lui faisait face, bouclier de force constellé de tâches et de rosée nocturne.

« Je crois d’ailleurs que celui qui a gagné quelque chose ce soir, c’est toi » Parla-t-il au torse. « Tu sais maintenant que tu as fait de mauvais choix, ou dis des choses que tu n’étais pas prêt à assumer. » Mais les yeux remontèrent vite pour contester là où s’arrêtait sa propre responsabilité : « Ce pourquoi ce n’est pas à moi de t’absoudre, ni de cesser tes souffrances, c’est à toi-même. » Ses sourcils se froncèrent, courbe cruelle et effilée, et il continua avec sévérité, mais sans colère ni méchanceté aucune : « Tu t’inclines comme si je pouvais y faire quelque chose alors que manifestement, non. Tu crois que tu trembleras moins si je refuse de parler à Heather ? Non, parce que tu préfèrerais que le choix soit sien, plutôt que mien. Tout comme c’était le choix d’Elène de te trahir sans raison. Tu continues à souffrir alors que l’un de tes problèmes vient d’être définitivement réglé, et pourquoi ? Rien n’est jamais aussi simple et tu ne te sauveras pas en me donnant le pouvoir de te punir. Ce n’est pas ma prérogative. Ca n’a jamais été mon intention. Fondamentalement, ça ne vient pas de moi, ni d’Heather, ou d’Elène. On peut t’absoudre tour à tour, que ça ne t’aidera pas. La seule personne qui n’arrive pas à te pardonner ici, c’est toi-même. » Il le laboura encore un peu d’une attention insistante, puis s’adoucit soudain dans un soupir qui détendit son visage. « Tu sais quoi faire, Léon, tu n’as besoin de personne pour ça. Tu sais ce qui ne va pas. Fais la paix avec ce qui te ronge, même si je concède qu’il y a de quoi garder rancœur, et je ne parle certainement pas de moi, mais de la situation dans laquelle tu es. Bien sûr que tu es une victime des circonstances et de tes erreurs, mais tu n’as pas envie de continuer sur cette voie-là, sinon tous ceux qui t’entourent ne feront que prolonger ton malheur, quoi qu’ils fassent, et il n’y aura de soulagement nulle part. Tu n’es pas faible, mais tu fais des choses qui te font te sentir comme ça. »

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Mer 7 Mar 2018 - 23:16



Il s'engouffra par la porte, libératrice, se glissant dans le couloir à la manière d'un apnéiste se propulsant à la surface. Sans même un regard pour Elène, qui avait hanté ses nuits avec la régularité du soleil se levant chaque matin. Ni pour Holbrey, qui avait semblé le sonder de son regard émeraude, comme pour essayer de comprendre quelque chose. Ou peut-être bien de jauger sa sincérité. Qu'importe, pourvu qu'il sorte. Il fit quelques pas rapides dans le couloir avant de ralentir l'allure, la poche de son jean vide de toute baguette lui rappelant son incapacité à rentrer par ses propres moyens à Poudlard. Et puis, il se sentait tellement lourd, comme enchaîné et trainant à chacune de ses enjambées beaucoup plus que son propre poids. Entravés par des liens depuis le début de la soirée, noués par plusieurs mains plus ou moins indélicates. Les siennes d'abord, fixant son insigne de préfet à sa cape de sorcier un peu plus tôt. Elle semblait peser une tonne, ne serait-ce que par les nombreux regards en coins qui le suivaient désormais. L'adolescent devinait les questions, que lui même avait formulées à voix haute : ami, ou ennemi, le nouveau sous-fifre des Carrow ? En réunissant tous ses condisciples pour se diriger vers la grande salle, il avait eu l'impression de ligoter sa raison et sa conscience, les similitudes avec la Nuit de Souffrance étant trop nombreuses pour qu'il n'ait pas deviné, comme tout le monde d'ailleurs, les intentions des mangemorts. Puis il avait resserré les noeuds déjà douloureux lorsqu'il avait levé sa baguette pour tenter le doloris, avait eu l'impression de se passer la corde au cou en insistant pour dire à Heather toutes ces vérités qu'elle n'était pas disposée à attendre. Et quand le gouffre s'était profilé sous ses pieds, immense, terrifiant : il avait fait un pas en avant. Il avait sortir l'as de sous sa manche, conscient de jouer sa dernière carte. Et cette dernière n'était même pas un atout. Dire qu'il était amoureux, finalement, ca n'avait pas changer la donne. Quand la main est pourrie, elle le reste et cela ne sert à rien de poursuivre ses pauvres mises en espérant que la chance tourne. La chance n'en avait rien à faire de lui, ce soir, et de manière plus générale.

Et puis de tous les poids qui avaient décidé de le maintenir au fond de l'eau, il y avait Holbrey. Il entendait d'ailleurs le bibliothécaire calquer ses pas aux siens et l'adolescent ralentit l'allure. C'est que l'homme avait le maléfice d'entrave facile et deux baguettes pour l'exécuter. Autant ne pas tenter de fanfaronner de nouveau. La fatigue et le désespoir intérieur qu'il ressentait n'étaient de toute manière pas d'assez bons carburants pour le mener bien loin. Il fini par stopper ses pas, sa tête se tournant vers l'arrière, ses lèvres se crispant. Il n'était pas certain de supporter de nouvelles brimades sarcastiques. Ils s'observèrent un moment et l'adolescent en était à sa huitième série de jurons muets lorsque le bibliothécaire ouvrit la bouche.

__ Devant quoi tu t’inclines exactement ? Tu sembles tout comprendre sans l’aide de qui que ce soit [...] prophétisa Octave.

Il se tendit, ouvrit la bouche, la referma. Il s'imaginait déjà en proie de nouveau à la colère du bibliothécaire, se vit baver sur une chemise d'hôpital à la manière d'Elène lorsqu'il lui aurait ôté définitivement toute capacité à être déplacé de par ses propos. Il se félicita intérieurement de sa prudence en rendant closes ses lèvres pâles. Pour la première fois depuis qu'il était en présence de l'homme, il écouta. L'écouta vraiment. Cela pouvait-il être aussi simple ? Octave ne l'aurait-il emmené ici que dans l'unique but de soulager sa conscience ? C'était presque trop facile. Pas d'envie de remuer le couteau, de saler les berges de la plaie, de les asperger de citron ? Aussi n'était-ce pas l'envie de se pavaner après lui avoir volé Heather, une nouvelle fois ? Il plissa légèrement ses yeux gris, enfouissant ses questionnements intérieurs et laissant les paroles de l'homme glisser sur lui, sans chercher à rétorquer quoi que ce soit. Il y  avait, pour la première fois peut-être, une certaine douceur dans ses propos, ou du moins une absence d'animosité qui terminait de taire les sarcasmes de Léon [...] Loin de moi l’idée de t’infliger quoi que ce soit d’inutile, reprit le bibliothécaire avant de marquer une pause, le silence enflant de nouveau alors que Léon se retournait, cette fois complètement, faisant face à son interlocuteur, qu'il avait jusque là observé presque à la dérobée. Il se crispa de nouveau en l'entendant parler de la soi-disant peur qu'il éprouvait et sentit un regain d'énergie le traverser, l'offusquant assez pour qu'il ne souhaite ouvrir la bouche, contredisant l'homme. Il se fit violence cependant à mesure que les paroles d'Octave le clouaient sur place et il ressentit de nouveau cette désagréable impression d'être un livre ouvert. Il détestait ça, cette façon qu'il avait de lui signifier à demi-mot qu'Elène ne lui ferait plus de mal, qu'il aurait du venir lui demander ce qu'il était advenu de sa voisine. Et puis quoi encore, était-ce une sorte de message pour retourner la vérité, arrondissant les angles jusqu'à leur donner l'air inoffensifs ? Il n'avait qu'à rajouter que lui, Octave, l'avait protégé d'Elène et d'éventuelles représailles et qu'il avait sagement attendu dans sa bibliothèque qu'il ne vienne demander plus de renseignements. Les paroles de l'homme faisaient échos à celle d'Heather, lui assurant un peu plus tôt qu'il n'avait qu'à aller demander ce qu'il était passé ce soir là, directement à Holbrey. Bah voyons, sacré coïncidence ... Le doute se fraya un chemin à grand coup dans son esprit, abaissant les maigres barrières qu'il s'était efforcé de maintenir pour garder son amie innocente de toute connaissance sur les évènements concernant Elène. Parce qu’au fond, peu importait ce que je te dise, ta culpabilité était forte au point de ne pas se dissiper même maintenant. Tu peux me dire que tu avais peur, mais de quoi ? De moi, ou de ce qui allait advenir de toi si je te révélais l’une ou l’autre vérité ?
__ Je vous le dit alors, murmura Léon en s'adossant au mur, ses mains croisées dans son dos plaquées contre le radiateur, quémandant un peu de chaleur. Ce froid était tenace, décidément. A moins que cela ne soit la fatigue. Il marqua une pause, ses yeux fuyants de nouveau le regard de jade. Vous me faites peur. Il avait choisit de se concentrer sur les insinuations d'Holbrey qu'il pouvait géré à l'heure actuelle, à savoir l'étrange relation ou non relation qu'il y avait entre eux. Etait-ce un euphémisme de dire qu'il le détestait ? Vous me menacez dans une ruelle sombre, puis vous vous faites mielleux chez Elène. Vous me proposez de choisir son sort, puis vous éludez ensuite en disparaissant avec elle sans que je n'en sache le fin mot. Il secoua la tête, mimant son exaspération mais poursuivant d'une voix presque atone où la fatigue transparaissait, gommant toute trace d'agressivité. Vous avez tout mis en oeuvre pour que je me tienne à bonne distance de vous, usant à maintes reprises de la seule  et unique chose que vous saviez avoir de l'emprise sur moi : ma peur. Vous l'aviez dit : inutile de me cacher, vous me retrouveriez, que cela soit à Poudlard, ou bien chez mes parents dont vous connaissiez l'adresse. J'étais sensé comprendre quoi, que c'était une invitation à boire le thé en conversant à propos du sang sur vos mains ? Il soupira, secouant la tête, plaquant son dos contre le chauffage brûlant tandis qu'Holbrey se rapprochait de lui comme d'un animal blessé, avant de lui offrir un sourire sans joie. C'était une réaction logique de vous éviter, alors pas de ça avec moi. N'essayez pas de ... de trouver d'autres raisons plus complexes, ou alors posez les, vos questions, sans vous embarrasser de sous-entendus grotesques.


Il se tût, soudain effrayé par l'horizon de question s'étalant devant l'esprit rusé du bibliothécaire. Incapable de savoir ce que cet homme avait analysé de ses non-dits, de ses frustrations et de ses peurs. Incapable d'envisager répondre à voix haute à des questions qu'il refusait de se poser. Frustré de lui avoir offert la possibilité d'en savoir plus, pris au piège par une proposition qu'il avait lui même formulé. Combien de temps avant que l'homme ne saute sur l'occasion, lui qui semblait soudain désireux de le psychanalyser. C'était quoi, l'ambiance de l'hôpital qui lui donnait l'envie d'endosser la blouse ? L'homme semblait se complaire dans ce nouveau rôle, cependant, puisqu'il reprit la parole avec ce même ton doucereux.

__ Ce n’est pas que je m’en foute de toi, ou que je ne t’apprécie pas, sembla-t-il rassurer, tirant un sourire en coin à Léon. C'était ce genre de phrase bateau, toute faite, servie à tout ceux ayant un manque de confiance en eux et qui daignaient le dire à voix haute. Mais non, ne t'en fais pas, je t'apprécie. Tu es gentil, drôle, courageux, fort, et tout un tas d'adjectifs sensés gonfler l'estime de toi désespérément absente. Rayés les mentions inutiles. Et ça manquait cruellement de franchise, mis en parallèle avec le semblant d'acharnement d'Holbrey à lui pourrir son existence. C’est juste que tu n’as rien à me prouver. L'adolescent posa la tête contre le mur, fermant ses yeux fatigués. Au moins là, il était d'accord. Il n’y a pas de leçon, ni d’humiliation. Mais parce que j’ai participé à la situation dans laquelle tu te trouves, tu me traites comme si j’étais l’instigateur de la misère qui te submerge et franchement, c’est me donner beaucoup de considération.
__ Ce n'est pas vous donner de l'importance que de vous imputer une responsabilité, vous savez, murmura-t-il, ses yeux toujours clos. C'était gaspillé de l'énergie à affronter ce regard vert, intrusif, qui cherchait des vérités que lui même ne voulait pas découvrir. Vous cherchez à vous dédouaner de mon mal-être, parce que ça vous intéresse que j'arrête de vous détester, ou bien est-ce juste une façon d'apaiser votre propre conscience ? demanda-t-il dans un soupire las. Qu'on le veuille ou non, l'histoire défile à sens unique et on ne peut pas changer le passé. Vous pouvez entourer cette soirée d'août de toutes les couleurs qui vous plaisent, y rajouter les détails rendant l'histoire agréable à vos yeux, jusqu'à peindre un tableau que je ne reconnaîtrais pas, cette soirée restera gravée dans ma mémoire de la même façon, songea-t-il à voix haute, ressassant les cauchemars en ayant découlés. Vous avez débarqué dans ce bar et en l'espace d'une soirée, je me suis vu menacé, puis indemne mais responsable d'un meurtre. Il rouvrit les yeux, reprenant avec froideur. La seule chose qui s'impose lorsque je ferme les yeux, c'est Elène qui pourrie dans un trou. La voir dans cette chambre ne me fait pas du bien, ne me rend pas mes heures de sommeil grignotées par l'insomnie. Savoir que vos mains ne l'ont pas étranglés ne les rend pas plus propres à mes yeux, parce que vous n'avez rien fait non plus pour chercher à m'en dissuader. Il marqua une pause, cherchant ses mots. Alors, disons que je vous donne une importance proportionnelle au manque de respect que vous avez eu envers moi. Je ... il hésita, se donnant l'impression d'être encore plus jeune qu'il ne l'était, puis termina sa phrase. Il livrait les mots comme ils lui venaient, incapable de mieux les ordonner. Je ne vous ai rien fait Holbrey, mais vous n'arrêtez pas de débarquer partout et de tout foutre en l'air. Alors je veux bien croire aux coïncidences mais je suis dangereusement prêt de me sentir persécuté. Puis il lâcha un petit rire. Mais là encore, disons que ce qui vaut pour l'un ... vaut pour l'autre, alors peut-être est-ce moi qui provoque toute ces rencontres, ou peut être est-ce Heather qui vous attire comme un aimant.  Disons que c'est à cause de la gravité, que nous sommes tous les deux attirés par la même personne. J'en sais rien, mais ça me fatigue.

Tout revenait encore une fois à Heather, comme si son univers entier ne cessait de le ramener au même poids, inlassablement. Ca aussi, ça l'exaspérait. Il n'allait pas vivre toute sa vie dans l'expectation de celle des autres, se calant sur leur rythme, acceptant les rejets et revenant, au gré de leur houle intérieure. Si tout le monde se décidait à partir un jour, il n'avait qu'à intégrer que personne ne devait jamais prendre assez de place pour que les adieux soient difficiles. Ou que la déception soit si grande. Heather savait. Elle savait pour Elène. Ce sentiment grandissait et se faisait de plus en plus entendre, tapant à la porte de sa conscience tandis qu'un frisson le traversait à mesure que sa peau se réchauffait au contact de la source de chaleur moldue contre laquelle il était adossé. Octave repris cependant la parole et il sauta sur la diversion.

__   [... ] Ce pourquoi ce n’est pas à moi de t’absoudre, ni de cesser tes souffrances, c’est à toi-même, théorisa le bibliothécaire. C'était facile, dans sa bouche. Se pardonner de quoi, d'avoir été naïf de croire qu'Elène s'intéresse à lui, comblant un manque dont il avait pris conscience de l'importance au fil de leurs discussions ? D'avoir accepté ce travail, d'avoir tâché de rendre service à celle qu'il croyait hors de tout soupçon ? D'être tellement blessé dans son orgueil qu'il avait trouvé le sort d'Elène justifié et que quand bien même, il l'aurait prononcé parce qu'il était bien trop égoïste pour se sacrifier pour qui que ce soit, ou presque ? Devait-il également se pardonner sa bonne conscience qui l'avait torturée toutes les nuits, puis qui l'avait poussé à rechercher Heather? Devait-il mettre fin à la culpabilité des paroles prononcées par jalousie, à la colère qui l'avait poussé avoué à Heather qu'il l'aimait, ruinant toute chance qu'elle le prenne au sérieux? A entendre Holbrey, il fallait qu'il s'absolve lui-même de tous ses tords, ce qui revenait donc à s'excuser d'être sensible, naïf, orgueilleux, égoïste, jaloux, colérique, amoureux et ayant assez de conscience pour se sentir mal vis à vis d'un meurtre. Et puis quoi aussi, se pardonner d'être lui-même, carrément ? Pourquoi pas carrément d'exister ? [...]Fondamentalement, ça ne vient pas de moi, ni d’Heather, ou d’Elène. On peut t’absoudre tour à tour, que ça ne t’aidera pas. La seule personne qui n’arrive pas à te pardonner ici, c’est toi-même. Mais avait-il réellement besoin que tous leur accordent leurs pardons ? N'était-ce pas une façon de leur donner raison, que de leur conférer cette importance comme pour les dédouaner de leurs propres responsabilités ? Léon posa ses yeux sur Octave, inspirant plusieurs fois en réalisant qu'à force de s'en vouloir, il avait peut-être aussi oublié qu'il voulait que d'autres s'en veuillent, eux aussi. Ce n'était pas une absolution qu'il désirait, c'était des excuses. Il ne souhaitait pas que Donia lui pardonne d'être né, mais bien qu'elle s'excuse de ne jamais l'avoir accepté. Ce n'était pas l'enveloppe d'Elène vivante à qui il souhaitait demander pardon, mais il voulait bien que la garce l'ayant envoyée dans cette ruelle sombre ne le lui demande, ce pardon ! Il avait déjà presque rampé devant Heather, s'excusant d'à peu près tout : des ses paroles vexantes, d'avoir accepté de faire comme si ce baiser n'existait pas également. Mais elle, quand s'était-elle un peu regardé dans une glace pour y voir ses propres tords ? Et puis Holbrey. De quoi le bibliothécaire voulait-il l'absoudre ? De quels prérogatives se pensait-il doté ? Se prenait-il pour un pape assis dans son confessoir et lui servant du " mon fils, je t'absous de tous tes péchés" ?  Son prénom, perdu dans la tirade d'Holbrey, lui fit rouvrir les yeux, tandis que le nouveau représentant de dieu sur terre se parait de belles paroles pour lui conseiller de faire la paix avec lui-même. Il s'attendait presque à le voir sortir une pseudo-bible de sous sa cape, lui enjoignant de suivre la voix de la sagesse tout en lui proposant de rejoindre une grande communauté sensée l'aidée. Une secte quoi. Cela dit, vu la prison de cet hôpital et de leurs gourous habillés de blanc, il y était peut être déjà. [...]Tu n’es pas faible, mais tu fais des choses qui te font te sentir comme ça.

L'adolescent considéra l'homme un long moment, perdu dans le flot de ses pensées chaotiques qui refusaient de lui fournir une trame logique. Chacune d'elle se bousculait à l'orée de ses lèvres, voulant être la première à en franchir la barrière. Il y'avait de la vérité dans les propos tenus et de nouveau, l'adolescent se sentit terriblement vulnérable devant tant de facilité à être déchiffré. Son regard s'attarda quelques instants sur Holbrey, cherchant à comprendre pourquoi ce dernier perdait son temps à lui dispenser des conseils au lieu de les ramener à Poudlard. Si le bibliothécaire semblait armé pour comprendre l'adolescent qu'il était, lui ne pouvait pas en dire autant. Sa personnalité semblait tellement complexe que Léon avait bien du mal à appréhender quoi que ce soit. Ni ses nombreuses visites à Elène, qu'il n'arrivait pas à rattacher à de la culpabilité, ni son attention pour Heather, ni ce discours moralisateur mais qui semblait pourtant - et il nierait avoir pensé ça - avoir un but libérateur. Holbrey, souhaitant apaiser sa conscience ? Au nom de quelle bonne intention ? Et quand bien même, autant de contradictions rendaient le puzzle impossible à reconstituer, la carapace entourant un personnage aussi énigmatique devant être tellement épaisse que Léon doutait que personne ne puisse penser en connaître le contenu. Peut-être même que lui même l'ignorait, à tant vouloir se donner cette apparente maîtrise. C'était peu être un vrai chao intérieur, un vrai vacarme qu'il tâchait de dissimuler derrière une façade, où le calme du regard n'avait rien à envier à la sérénité des traits. Tout était dans le contrôle. Autrement dit, rien ne l'était ? Personnalité borderline, hein ? Songea-t-il. Et comme toutes les choses s'entourant de barrière et de barbelés pour en garder jalousement le contenu, aucune des idées fantasmatiques que l'on pouvait tâcher d'imaginer n'en était à la hauteur. Ou au contraire, tout était exagéré. Et il se demandait ce qui était impressionnant, terrifiant ? Comment voulait-il que l'on éprouve un tant soit peu de confiance devant son indéchiffrable personnalité ? Pourquoi il n'avait pas osé venir quémander si meurtre il y avait eu ?  

__ Vous avez raison, encore, avoua-t-il. Je ne me sens pas mieux, mais peut-être que je n'ai pas envie de tout me pardonner sous prétexte que la bonne conscience me fait plus de mal que d'accepter mes erreurs. Si je me pardonne tout avec facilité, comment suis-je sensée avancer ? J'ai plus appris de mes insomnies que de voir Elène vivante dans cette chambre, confia-t-il. Vous êtes en paix avec vous même, vous ? demanda t'il, se rendant compte de sa phrase déplacé à la seconde ou les mots se glissèrent entre ses lèvres entrouvertes. C'est très paradoxale : vous pensez régler mon problème en me disant qu'Elène respire encore. C'est comme dire à un aveugle que tout va bien, puisque ses yeux sont encore là. Vous ne comprenez donc pas que le mensonge a fait autant de mal que s'il s'était avéré réel ? Vous ne comprenez pas qu'il a engendré tout un tas de dégâts collatéraux qui ne se résolves pas à la vue de l'amnésique ? Il marqua une pause, puis prononça son prénom. Heather, murmura-t-il, décollant ses mains désormais brûlantes du radiateur pour frotter son front, ses doigts terminant leur course dans les cheveux déjà bien décoiffés par sa dispute avec le vent, un peu plus tôt. Parlons en, puisque de toute manière c'est à la fois hors sujet tout en étant le noeud du problème. Il marqua une pause puis se décolla enfin du mur, décidant que cette conversation avait, elle, tout son intérêt. Il fit un pas vers le bibliothécaire, inquisiteur avant d'oser formuler la question qui le tiraillait depuis qu'il avait mis les pieds dans cet hôpital. Depuis que la jeune femme avait éludé chacune des questions avec l'habilité de soi soi-disant amant pour se tirer d'une mauvaise passe. C'est à cause ... reprit-il avant de secouer la tête, rigolant amèrement, puis corrigeant enfin, pour elle, que vous êtes venus m'absoudre de mes péchés ? Combien de temps m'auriez vous laissez dans l'ignorance, si tel est le cas ? Je ne veux pas de votre pitié, personne n'aime la pitié. Même motivée par de jolis yeux noisettes. En particulier si c'est parce que vous venez soulager ma conscience par condescendance pour elle. Je pense mériter mieux que ça, souffla-t-il avant de marquer une pause, dévoré par la curiosité mais cherchant à formuler convenablement une question dont la réponse se devait d'être honnête. Elle savait, n'est-ce-pas ? Murmura-t-il, sa voix se brisant tandis que ses yeux se faisaient plus durs, pointant d'un geste vague la direction de la chambre d'Elène. Qu'elle n'était pas morte. Son bras retomba mollement tandis qu'il se mordait les lèvres, anticipant la déception. Je ... je vous le demande parce que la réponse compte pour moi. Parce que cela n'aurait pas dû concerner Heather avant moi et que j'ai besoin de savoir. N'ayez pas de pitié, ni pour elle, ni pour moi. La pitié ne rend service à personne et à la longue, tout fini par se savoir. Il n'y a pas de jolis mensonges, ni de relations saines construite sur des omissions. Mon histoire avec Heather ne vous concernait pas, vous savez. Mais vous y avait débarqué et maintenant vous en faîtes partis, que vous le vouliez ou non. On va même dire que l'on vous consacrera des chapitres entiers, soupira-t-il en repassant à cette dispute, cet aveu qui aurait dû tout changer mais avait finalement tout aggravé. Heather savait-elle ? Redemanda-t-il. Vous avez omis qu'Elène était en vie pendant des mois et vous m'avez reproché un peu tôt de ne pas avoir posé de question. Alors me voilà avec une interrogation qui a bien plus d'importance pour moi.

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Ven 9 Mar 2018 - 21:22

Vous me faites peur.

La confession aurait pu le frapper en inattendue blessure, mais ne fit que caresser ses certitudes, dont elle capitonna le plumage. L’adolescent sembla l’accuser, mais Octave n’y trouva que l’évidence, contée par des mots qui voulaient le rendre coupable d’inconstance. Ce que l’élancé adonis ne semblait pas comprendre, c’était que les ruelles sombres se prêtaient diablement bien à la menace, qu’Elène avait mérité tout son venin le plus corrosif et qu’il pouvait s’estimer heureux de ne pas avoir été la cible, mais la victime collatérale, de cet élixir méphistophélique qui coulait dans ses veines étroites. Que cette petite culpabilité, qui l’avait maintenu éveillé et réflexif des mois durant, aurait pu avoir la trace d’un mal empirant et atteignant l’énormité écrasante du cauchemar. L’angoisse l’aurait fait crier, vomir et pleurer d’un trouble bien plus étourdissant qu’un acte supposément accompli, désunissant les morceaux de sa réalité, quelle qu’eusse-t-été la minutie de leur assemblage, où le moindre heurt aurait été capable de lui faire perdre la raison. Heather, il l’aurait oubliée pour de bon, dans sa cohorte interminable de doutes et de mépris craintifs. Le danger était à bien des égards plus saisissant lorsqu’il venait de l’extérieur, que de nos propres sentiments confus. A l’instar du destin tragique, mais péniblement bienheureux d’Elène, Léon aurait pu ne connaître aucun repos, où même les limbes de l’évanouissement auraient fait ressusciter les pires serpents qui attendaient leur heure dans l’ombre de sa relativement douce adolescence. Qu’il craigne ! car c’était une crainte saine, pour laquelle néanmoins il était mal venu de blâmer celui qui fut à ses côtés par hasard et sans l’intention d’être cruel, mais qui aurait pu être bien plus clément si la malheureuse Elène n’avait pas choisi la trahison. Alors, il pouvait bien en avoir peur de ce bibliothécaire, et lui reprocher ce qu’il voulait de cette nuit d’août sucrée au parfum de bouquets aux lilas généreux. Il y avait eu de la brutalité, mais surtout beaucoup de prudence soigneusement, étouffée derrière des menaces qu’un petit adolescent impertinent s’était efforcé de suivre avec grande application jusqu’à maintenant, ce qui lui avait évité des problèmes, si ça ne lui avait pas simplement sauvé la vie, la rendant pénible au lieu de la rendre insupportable. Mais l’horrible garnement s’entêtait à simplifier les choses, se satisfaisant de sa logique caduque, où il aurait fallu lui tenir la main pour le pousser à demander de l’aide, alors que son malheur aurait pu être suffisamment cuisant pour qu’il ait le courage de ses culpabilités. Schepper ne pouvait pas lui reprocher sa douleur intarissable, son acte éternellement manqué à cause de ce qui lui fut inspiré. S’il était logique de l’éviter, c’est qu’il était également logique d’en souffrir.

La culpabilité avait cette étrange nature double, qui transissait jusqu’aux remous mêmes de son propre sang, au point d’obnubiler par la trahison de sa nature, mais qui en même temps tendais à la complaisance lorsque, surprit par son terrible tort, on prenait plaisir à se châtier pour s’absoudre du crime que l’on avait commis contre soi-même. Plus douce et satisfaisante était la punition, car elle était donnée d’une main connue, tout en dédouanant la conscience d’une honte cuisante. Heather n’avait pas été gardée étrangère à cette aventure par hasard, Octave en était certain. D’ailleurs, quelqu’un d’autre avait-il eu vent de l’histoire malheureuse ? Il y avait de quoi en douter. La peur… la honte ! La peur de sa propre honte avait tenu éloigné de tout ce Sisyphe infatigable, qui s’était torturé jusqu’à se mortifier d’un mal autophage, sans jamais oser le concrétiser nulle part que dans sa propre tête ! La vie était plus complexe qu’une simple peur primitive et Schepper s’aveuglait bien s’il croyait avoir pu laisser autant la désolation pousser en son cœur au nom d’un sentiment aussi élémentaire et ancré dans toute nature que l’effroi. Les réflexes grossiers provenaient et saisissaient une part si barbare de l’être, qu’il était quasiment impossible de lutter contre. En revanche, des sentiments induits uniquement par la morale agissaient vicieusement et semblaient puiser leurs forces dans le dédale ampoulé de ce qui ne nous prenait pas strictement au corps, mais à l’âme elle-même. Entre l’efficace mais aisée peur, et un labyrinthe s’enchevêtrant jusqu’à des profondeurs vertigineuses, pas surprenant que Scheper en vienne à choisir la première option. Néanmoins, ce n’était pas en forçant qu’il allait obtenir autre chose que la défiance, si bien qu’Octave en demeura là, ne répondant rien à l’invective. L’impassibilité, élevée au rang d’art demeura sur son visage, énième œuvre intemporelle que sa retenue parvenait à créer par le coût d’une petite mort, fissure lente qui se faisait à mesure des éclatements manqués.  

Il fallait cependant rendre justice à son épuisement, qui forçait Schepper à l’écoute par manque de retors. Mais il y avait tout un dégradé de défiance, qui s’échouait sur le relief convexe de ses yeux d’un gris rendu vif par une haine enfouie. Maintenant que la crainte avait été surmontée de force, il ne restait donc plus que la honte, qui dans son propre désaveu se faisait aversion mal contenue. Soit ! Malgré la fatigue, la lassitude et la tentation de s’indifférer, Octave refusa de se laisser vaincre par une situation aussi grotesquement obtuse. Il le voyait chercher une raison pour bondir, s’offusquer et se fâcher encore, renforcer son attitude de victime dans l’éternelle attaque, ce qui exhortait naturellement son opposant au calme contraire. Mais ce qui prima finalement tout au long du monologue octavien, qui coula en ruisseau tranquille entre toutes les pierres et embûches, ce fut l’abattement. Le remarquant, le bibliothécaire suivit les tendances et cadences en baissant son propre ton, veloutant son phrasé et faisant dos rond sans essayer d’être le plus digne ; le plus malin en revanche…

__ Ce n'est pas vous donner de l'importance que de vous imputer une responsabilité, vous savez. Vous cherchez à vous dédouaner de mon mal-être, parce que ça vous intéresse que j'arrête de vous détester, ou bien est-ce juste une façon d'apaiser votre propre conscience ? Qu'on le veuille ou non, l'histoire défile à sens unique et on ne peut pas changer le passé. Vous pouvez entourer cette soirée d'août de toutes les couleurs qui vous plaisent, y rajouter les détails rendant l'histoire agréable à vos yeux, jusqu'à peindre un tableau que je ne reconnaîtrais pas, cette soirée restera gravée dans ma mémoire de la même façon.


Entre celui qui peignait son arc-en-ciel, et l’autre qui tartinait du goudron pour tout transformer en excavation infernale, ils étaient bien barrés. Cela dit, Octave ne pensait pas être quelqu’un qui exagérait facilement la réalité pour s’en satisfaire, tout comme il ne prenait jamais personne en pitié au point d’embellir l’impardonnable pour le rendre supportable. Schepper n’était simplement pas prêt à comprendre qu’il n’avait été qu’un malheureux accident dans cette histoire et que rien ne lui avait été destiné, à part la trahison de la belle Elène. Pour ce qui était de la suite, après si peu de coopération, une haine féroce et une participation forcée par l’alliance inopinée, Octave aurait dû en plus prendre la peine de venir le réconforter dans sa tourmente crée de toutes pièces ? Il avait joué son rôle depuis le début, et ce jusqu’à la fin sans fausses notes, tirant son suc là où il devait, sans considération, jusqu’à atteindre la garce qui l’avait trompé. Sa clémence envers Schepper, il aurait pu largement s’en passer, et aurait peut-être même dû pour ne pas se retrouver à chouchouter un cœur ne supportant rien par bienveillance. S’il avait fallu être honnête, Schepper, je ne fais pas ça pour quiconque, ou le salut de ma propre âme, mais par pitié pour ton incapacité à vivre cette vie qui te blesse sans cesse. Trop brutal ? Vous m’en direz tant.

« Alors, disons que je vous donne une importance proportionnelle au manque de respect que vous avez eu envers moi. Je...
- Le respect se mérite, jeune homme. D’autre part, lorsqu’on se retrouve en terrain inconnu avec des gens peu aimables, on collabore. Surtout dans ton cas, lorsque dire la vérité ne t’aurait rien coûté. T’as senti la fumée dès les premières minutes, mais t’as commencé à broder ta petite histoire avec James-le-gérant-du-bar, qui n’avait aucun rapport avec notre affaire, ça on le sait. Dis-moi, tu as fait ça pour protéger Elène, ou toi-même ? Ca t’aurait fait quoi, si c’était lui qu’on avait retrouvé dans un trou noir et profond par ta faute, à la place de ta jolie voisine ? Je ne prétends pas avoir représenté la crème de l’élégance ce jour-là, mais j’ai fait ce que j’avais à faire et je ne me plains pas des conséquences que ce comportement aura eu. Ton aversion envers moi en fait partie, et je l’accepte. Toi en revanche… Je suis sûr qu’en accusant James, t’étais en train de te demander sans l’ombre d’une sympathie dans quel merdier Elène avait bien pu te fourrer. » Octave s’arrêta, se rendant compte qu’il s’était penché vers l’avant, emporté dans son flot. Il n’avait pas été agressif, mais s’était mis à parler vite, refusant de céder à l’estocade. Se redressant gracieusement en col de cygne, il regarda un temps l’adolescent aux yeux clos, se demandant si la beauté si juvénile rendait la vie plus facile en un sens. Apparemment non, lorsqu’elle était doublée d’un caractère qui s’exultait de la moindre brindille. « De toute façon, c’aurait été Elène. En définitive, il n’y avait qu’elle. Mais James aurait pu suivre, et toi aussi, si la chance n’avait pas tourné en ta faveur, que tu as décidé de remercier en étant continuellement rebiqué. »

Une fugace grimace déforma sa bouche, se retenant à accuser l’adolescent d’ingratitude. C’aurait été diablement déplacé, alors son agacement l’électrisa d’une tension suffisamment vivace pour le calmer. Bien sûr, il valait mieux partir du principe que les hommes devaient se comporter selon de vertueuses convenances, sans se dire que c’était normal lorsque l’horrible contraire advenait, et à ce sujet Octave payait toujours les retours de bâton et les revers de médaille. Il fallait attendre la noblesse, mais ne pas se laisser vaincre par une vie qui était pleine de grossièretés. Schepper avait été suffisamment impertinent pour braver le cœur du danger d’un savant bouquet de sarcasmes et de mensonges, qu’il pensait peut-être légitimes parce qu’on le traitait mal. Mais en vérité, l’homme ne devait-il pas justement suivre ses principes coûte que coûte, indépendamment de ce qu’il devait affronter ? Si les intentions d’Octave ne pardonnaient pas ses manières, la mésaventure cruelle de Schepper n’excusait pas non plus sa mauvaise foi. Passons. Là n’était pas le sujet de toute façon. Il n’avait pas pour ambition de restructurer quoi que ce soit pour ce soir, mais une chose continuait à l’incommoder. Il releva la tête vers le plafond, laissa tout le poids de sa tête reposer sur la hauteur de son dos et détendit son cou.

« J’aimerai bien savoir ce que j’ai foutu en l’air ? » Question rhétorique, bien entendu. Il savait exactement de quoi il s’agissait, ce qui le rendit un peu trop mielleux, comme à chaque fois qu’il voulait éviter d’être sardonique. Se rendant compte de sa verve, il se laissa au silence, avant de reprendre avec patience : « Le monde semble toujours petit et injuste quand on déteste quelqu’un. Tu aurais pu venir récupérer Heather soule sans insulter quiconque, gardant notre secret pour toi jusqu’à un instant propice, mais tu as décidé de te donner en spectacle, pour déchanter lorsque la situation n’aura pas été en ton avantage. Tu es celui qui a mêlé Heather à tout ça. En m’incluant si bien dans ce qu’il y a entre vous, tu m’as donné la place que tu ne voulais pas que j’aie. La gravité n’a rien avoir. L’importance qu’on donne aux choses en revanche, si. Tu m’aurais ignoré que je m’en serai contenté avec joie. C’est comme gonfler un ballon. Plus tu souffles ta haine dedans, plus il te cache l’horizon. »

Il n’avait pas voulu le blâmer pour ne pas envenimer davantage les choses, mais il éprouva bien vite un amer et identique contentement à distancer, dès les premiers mots de son invective, le lieu commun de la dispute et de la réprimande sévère. Il espérait qu’une douleur noble pouvait en naître, mais il fallait une grande endurance ou de l’orgueil assuré pour sortir indemne de telles accusations. Sa foncière brutalité lui fit froncer les sourcils en une barre lourde sur ses paupières déjà pesantes. Il n’admettait pas cette activité d’écorché, cette facilité expéditive dont faisait preuve Léon, qui brûlait les relais pittoresques et flatteurs, et tendait vers… vers quoi déjà ? Heather. Car tout était là. Jamais il n’aurait eu le courage de remuer le couteau dans sa propre plaie s’il n’avait pas retrouvé Heather dans les bras du bibliothécaire et Octave refusait ce rôle inventé et imposé, qui semblait donner tous les droits à un Schepper blessé jusqu’à la rondelle. Il avait voulu se préserver, éviter les rancœurs, qui corrompaient si bien les cœurs des autres autant que le sien, mais plus il avançait dans ses réflexions, plus il se sentait dans l’obligation de tenir un rôle dont il ne voulait pas et n’avait jamais revendiqué. Il avait baissé le menton, mais trouva Schepper en train de le regarder comme pour le sonder, ce qui essouffla toute son énergie nouvellement retrouvée. Il était prêt à renoncer. Tous les vases ne valaient pas la peine de se faire recoller et vivre dans la guerre ne lui faisait pas peur à outrance, mais ils semblaient pour le moment tous deux se tenir sur les rives bien éloignées d’enfers personnels et complètement parallèles.

« Si je me pardonne tout avec facilité, comment suis-je sensée avancer ? J'ai plus appris de mes insomnies que de voir Elène vivante dans cette chambre. Vous êtes en paix avec vous-même, vous ?
- C’est à l’égard de mes mains sales que tu me demandes ça ? Tu apprendras toujours plus de tes doutes que de tes certitudes, Schepper. Personne n’a dit que c’était facile, mais celui qui ne peut pardonne à soi ou aux autres se coupe des points qu’il devra traverser. La culpabilité est cyclique ; elle nous fait toujours retourner à l’endroit où la faute est advenue pour ne jamais en partir parce que, comme tu le dis si bien, le passé ne peut pas être changé, alors à quoi bon aller de l'avant et regarder l'avenir ? Ne confonds pas pardonner et oublier. Le pêcheur qui, à coup de rames, fait avancer sa barque, a son passé devant lui et son avenir dans le dos, Schepper. »

Il tendit l’oreille, regarda ailleurs et tout son corps exprima, dans un mouvement léger, l’ironie et l’indépendance. Si Octave n’avait eu aucun doute quant à cette situation, ce ne serait pas Schepper qui serait en train de faire sa drama queen. Oh, il savait jouer ce jeu-là. Il aurait gonflé ses poumons et gagné le concours du plus outré. Se trouver des excuses, accuser l’autre, se complaire dans sa misère, il savait le faire sans guide ni instructions. Schepper, Elène m’a planté un couteau dans le dos et toi tu as essayé de la couvrir ! Tu m’as menti, tu m’as insulté, tu as ironisé sur mon compte et tu as même essayé de me mettre en danger devant Reiss, j’aurais pu finir les doigts dans un mixer, ou pire, énuclée avec une cuillère à melon ! Tu sais d’où viennes les melons Schepper ? D’Israel ! Leurs cuillères à melon doivent être très performantes. Tu vas me faire croire que tu t’es opposé à Elène parce que tu m’aimes bien peut-être ? T’as pris le côté le plus avantageux, oui, le plus sécurisant. Tout ça, ça t’as bien servi en fait, petit malin. Octave passa une main dans ses cheveux, les ramenant vers l’arrière et écrasa l’étudiant d’une lumière verte incandescente. Il s’en rapprocha soudain, lui fit face avec une défiance latente et s’énerva pour de bon :

« Tu veux quoi Schepper, que je lève les sortilèges qui pèsent sur Elène et la relâche dans la nature ? Ca t’aiderait ça ? Ca te ferait du bien ? » Il le regarda d’en bas, profitant cette fois de sa petite taille pour ouvrir grand ses yeux d’un vert de flamme. Sa voix pourtant ne trembla pas, gardant son élan patient, quoi qu’un peu tendu dans les fins de phrase, qui avaient tendance à s’alourdir d’un baryton caverneux. Il secoua la tête, les yeux fixes : « Hors de question. Je n’essaye pas de régler quoi que ce soit, je rétablis la vérité, Schepper. Et la vérité c’est que tu as dis « Je veux qu'elle m'oublie. Peu m'importe ce qu'elle doit oublier d'autres ... ou le peu de chose qui lui reste dans la tête à la fin de votre sortilège. » C’est ça qui te tourmente ? Schepper, tu n’as été qu’un meuble dans cette histoire. Tu crois que je t’ai écouté ? Que j’ai obéis, peut-être ? Elène est à moi, tu m’entends ? C’est ma vengeance et je ne laisserai pas le goût en être terni par les petites culpabilités que tu retournes contre moi comme si j’en étais responsable. Tu t’es découvert un fond de méchanceté, Schepper ? Bravo, vis avec maintenant, mais sache qu’il n’existe que dans ta tête et que les seules conséquences que tu en payes, sont celles que tu croyais être vraies. James, tu l’as oublié, hein ? Ton pauvre patron, qui aurait pu crever dans la cave du bar sous les roues des deux bulldozers de Reiss ? Lui, j’aurais eu moins de jugeotte à lui épargner quoi que ce soit, mais toi, t’es un ado. Je vois pas pourquoi tu radotes au sujet d’Elène, à qui tu n’as personnellement rien fait, mais de qui tu as absolument tout subi, alors que t’as essayé d’envoyer ton propre patron à la potence un peu plus tôt dans la même soirée. La seule nuance, c’est que personne ne t’a écouté. Et crois-moi, je ne t’ai pas écouté non plus, parce que Elène est mienne. Elle m’a poignardé dans le dos et ce n’est certainement pas un môme rencontré la veille qui m’aurait encouragé ou fait changer d’avis au sujet de quoi que ce soit. Tu n'es responsable que des paroles que tu as prononcées. Et elles ne regardent que toi. Ni Elène, ni Heather, ni moi. »

Il parlait, à l’aise dans sa froideur d’ébène, ses mains immobiles, tandis que toute l’énergie de sa frustration s’en allait dans la tension de sa voix, qui semblait sans cesse sur le point de partir en vrille, mais ne le faisait jamais, gardant l’équilibre précaire entre la force et la retenue. Mais quelque chose au fond de ses inspiration fugaces grondait de la mauvaise foi qu’il se sentait obligé de dissiper. Octave se tut un moment, tanquant Schepper d’un regard qui revendiquait l’indépendance. Cette voracité dans la propriété lui faisait du bien, et il se réappropriait doucement cet acte qu’il avait murement réfléchi, mais dont on le dépossédait à moitié pour en faire une sorte de complaisance qui semblait pouvoir maintenant absolument tout justifier des malheurs d’une vie. Heather aussi lui échappait doucement pour devenir une excuse, donnant un revers pervers et cruel à tout ce qu'il l'avait motivé à l'égard de la jeune femme.

« Et tu penses mériter quoi, Schepper ? Que je vienne soulager ta conscience parce que je me sente coupable ? Cela dit, Heather me l’a demandé, effectivement. De nous deux, c’est peut-être elle qui a eu pitié. Mais ça, c’est parce qu’elle a de la peine pour toi… Forcément, si elle me l’a demandé, c’est qu’elle le savait. Elle le sait parce qu’elle m’a demandé de quoi tu avais bien pu parler l’autre soir, et voulait savoir si j’ai vraiment tué quelqu’un. » Octave ferma soudain les yeux et secoua la tête de lassitude croissante. Il sentait ses paupières se teinter de rouge à mesure que le sang injectait le jade de ses yeux d’un pourpre iridescent sous l’effet cruel des néons. « Elle s’est tue à ce sujet pour les mêmes raisons qui auraient dû te pousser à fermer ta gueule. La pudeur. Elle sait : c’est quelque chose qui nous concerne et elle m’a laissé le temps de te le dire. » Un sourire carnassier se dessina sur ses lèves charnues en ailes d’oiseau, dénudant ses dents blanches: « Tu vas te dire que je la protège ? Mais dans ton scénario, je devrais plutôt tout faire pour que vous finissiez par vous détester, non ? Ou bien j’essaye de passer pour le gars sympa et intègre ? Apprends-donc que ton histoire avec Heather ne me regarde toujours pas. Je n’en sais d’ailleurs rien. C’est toi qui t’embête à glisser mon nom dans chaque chapitre de votre long roman pour avoir de quoi excuser les récentes embrouilles. » Il haussa des épaules, se recula en écartant légèrement les bras en signe d’abandon et affronta l’adolescent de son regard brutal. « T’es là parce que tu me casse les burnes, voilà pourquoi. Et parce que tu mérites la vérité pour pouvoir aller au-delà de ce que tu as construit sur le mensonge. Mais les seules choses que j’aie faites pour Heather, concernent Heather et elle seule. Elène est vivante, mais tu n’y es pour rien dans son état et n'y sera jamais pour quoi que ce soit. Toi qui parlais d’avancer, si tu n’arrives pas à trouver de sens dans ce que tu as appris et vécu ces derniers jours pour t’aider à progresser, c’est que t’es l’aveugle qui se plaint d’avoir encore des yeux alors qu’il ne peut de toute façon pas voir. »

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Sam 10 Mar 2018 - 17:26



Mais quelle agressivité, quel massacre verbal, songea Léon en se figeant sous les reproches du bibliothécaire. Voilà que l'autre décidait de lui ressortir sa maigre tentative d'impliquer James. La vie n'étant qu'un seul et même souffle, s'accélérant ou s'apaisant, mais ne s'arrêtant définitivement qu'une fois la mort survenue, l'adolescent s'exhorta au calme en vidant doucement ses poumons avant de reprendre une inspiration. Il avait envie d'ouvrir ses yeux, de les plonger dans les yeux d'Octave jusqu'à ce que l'intensité de son regard ne lui brûle la rétine puis de lui sauter à la gorge pour lui sectionner la jugulaire. Le débit moyen de cette artère étant un des plus importants du corps humain, quelques battements de coeur suffiraient à ce que tout l'organisme d'Octave ne contribue à le vider de son sang. Au lieu de ça, la pulpe de ses doigts se contracta contre le métal brûlant du radiateur, alors qu'il s'efforçait de tenir les rangs, sa bouche ne s'entrouvrant que pour laisser passer l'air qu'il relâchait de façon mécanique, se concentrant dessus pour ne pas céder à l'implosion intérieure qu'il ressentait. Après l'avoir enjoint à se pardonner, le bibliothécaire lui fournissait une nouvelle raison de nourrir le monstre de culpabilité qui ne cessait de grandir en lui. Jamais il ne s'était attardé sur James, sur le patron de ce bar miteux, qui par l'intermédiaire d'Elène avait accepté de l'engager et jamais il ne s'était senti coupable d'avoir essayé d'appeler en renforts un adulte. Il ne répondrait pas à cette accusation, il en avait assez de ressasser cette soirée pour s'entendre dire qu'il avait soit tout mal compris, soit mal agis, soit exagéré, ou bien qu'il n'assumait pas ses actes. Il l'avait dit un peu plus tôt, avait assez répété qu'il s'en voulait et si Octave était trop dur de la feuille pour comprendre qu'il ne l'aidait pas en repeignant la toile des évènements, il ne pouvait plus rien faire pour lui. Parle donc, pensa l'adolescent tout en sentant son ventre se contracter à mesure que les phrases acides touchaient avec précision leurs cibles, mais je ne t'opposerai que mon silence. Après tout, la grandeur d'un homme ne se mesure pas à la longueur de ses phrases. Le silence conversait parfois bien mieux que de longues paraphrases et il était fatigué, trop fatigué pour essayer de s'extirper des sables mouvants Octavien, qui ne cessaient de vouloir le tirer vers le bas. Et plus il répondait, plus il s'enfonçait. Et quand trop de questions furent formulés pour qu'il ne puisse continuer à se taire, l'adolescent reprit la parole, uniquement motivé par le désir de ne pas se voir également reprocher d'ignorer les questions.

__ Ca suffit, souffla Léon en se redressant, la demande formulée cependant d'une façon atone. Il ne mettrait plus de colère dans ses paroles puisque l'énervement semblait rendre mielleux le bibliothécaire, ni trop de désespoir qui semblait également l'exaspérer. C'était comme si aucune attitude ne semblait justifier devant lui, lui qui se permettait de juger sans oser accepter le moindre reproche. Parfait alors, il n'en ferait plus ! Mais qu'il le ramène donc à Poudlard et que cette stupide comédie ne cesse. Ce n'était ni un procès, ni une absolution. Et il refusait d'entrer dans une arène dans laquelle le combat était déjà perdu d'avance. Je ne suis qu'un meuble ? reprit-il avant d'acquiescer avec lenteur. Alors, puisque je pense que vous ne conversez pas particulièrement avec vos armoires ni vos tables basses, ne changez pas vos habitudes, murmura-t-il. Il n'avait jamais eu la prétention de croire pouvoir changer le sort d'Elène, mais se voir obligé de quand même répondre à la demande d'Holbrey l'avait conforté dans son sentiment d'impuissance. Vous avez cependant une curieuse façon de ne pas impliquer votre mobilier, ne put-il s'empêcher d'ajouter sur un don où seul la fatigue perçait. "Schepper, que veux tu faires de ta voisine ?", questionna-t-il en reprenant les paroles du bibliothécaire alors que celui-ci se servait de ses propres propos, un peu plus tôt. Vous venez de le dire : cette vengeance était la votre. Si cette question n'attendait pas de réponse, pourquoi l'avoir poser ? Les mots sont des armes, vous les manier avec adresse, je vous imagine mal les gaspiller sans but. Vous vouliez me donner la sensation d'être impliqué, pour que je la ferme, Il marqua une pause, s'autorisant un mince sourire dénudé de joie. Joli coup, avoua-t-il en toute franchise, gardant clos que cette habile mesure lui avait valu une culpabilité dont il n'arrivait pas à se défaire. Je n'avais rien dit, ni aux journalistes, ni à Heather, souffla-t-il en haussant les épaules avec abattement. Donc dans cette histoire ridicule, il n'avait été qu'un pauvre pion, inutile du début à la fin, qu'Holbrey s'était contenté de déplacer sur l'échiquier et dont il s'était soigneusement assuré de laisser en Echec et Mat, sans faire tomber le roi cependant, afin d'être sûr que la partie s'achève. Que dire de plus, hein ?

Ah, si. Heather. Mais l'homme allait y venir, puisque Léon n'avait pu réussir à bâillonner suffisament sa curiosité. Et pour entendre cette réponse, l'adolescent avait décidé d'ouvrir les yeux, son attention toute tournée vers la réponse que le bibliothécaire allait choisir de fournir. Il n'y avait pas que les mots qui comptaient dans une phrase, mais l'intonation mise dedans ainsi que la gestuelle l'entourant. Et bien qu'aucune trace d'énervement ne transparaissait de l'apparente tranquillité de l'homme, Léon savait reconnaître l'exaspération dans les mots employés. Un éclair de frustration traversa son visage, qui jusqu'alors n'exprimait qu'une fatigue intense. Ainsi, alors même qu'il avait conservé son calme, Holbrey se décidait à continuer sa basse besogne, tailladant dans la chaire jusqu'à détruire ses convictions, l'humilier concernant ses actions ou ses ressentiments. Quoi qu'il dise ou fasse depuis le début de cette p*tain de soirée, quelqu'un se permettait de le critiquer. La répétition minutieuse des remarques désobligeantes et vexantes finissait par peser tellement lourd sur ses épaules que le vert et argent se demandait quand est-ce qu'il finirait par craquer de nouveau, comme un peu plus tôt lorsqu'Heather avait décidé de partir. Si lui était fatigué, cette sensation semblait donner des ailes au bibliothécaire qui ne voulait pas lâcher le morceau. Ils n'allaient pas s'en sortir : si la colère de l'adolescent semblait calmer l'adulte, son abattement semblait raviver son énervement.

__ Et tu penses mériter quoi, Schepper ? Que je vienne soulager ta conscience parce que je me sens coupable ? Interrogea Octave. Léon se mordit les lèvres, ravalant sa bile, ravalant son envie d'acquiescer. Oui. Oui, Il aurait aimé que le bibliothécaire puisse faire preuve d'au moins le quart de la remise en question qu'il lui demander à lui, d'éprouver ! Après tout, l'homme ne cessait de mettre tout son talent linguistique à lui expliquer comment digérer les évènements, comment réagir ou ne pas réagir mais jamais il n'accepterait de comprendre que parfois, même souvent, rien n'était logique. Mais l'impulsivité devait être un monde bien étranger, pour quelqu'un qui était autant dans le contrôle que le bibliothécaire. C'était sûrement ce qui l'attirait tant dans les bouquins : le fait que l'auteur s'applique à rendre les évènements logiques. Mais la vraie vie, c'était différent. Cela dit, Heather me l’a demandé, effectivement. Elle savait, songea Léon, fermant les poings de ses mains. De nous deux, c’est peut-être elle qui a eu pitié. De la pitié ? Il n'en voulait pas de sa pitié, à Heather ! Si elle avait eu pitié, elle le lui aurait dit. Elle aurait mis de côté sa pseudo-fascination oedipienne pour Holbrey et serait venu dire la vérité à celui qui ne l'avait jamais lâché durant ces sept dernières années. Il ne lui pardonnerait pas.  Mais ça, c’est parce qu’elle a de la peine pour toi… De la peine, de la colère, de la pitié, c'était tout ce qu'elle était capable d'éprouver de toute manière, pensa amèrement Léon, son sang pulsant à ses oreilles, colorant ses joues d'un halo rosé. Furibond. Il allait exploser de nouveau, il le sentait. Forcément, si elle me l’a demandé, c’est qu’elle le savait. Elle le sait parce qu’elle m’a demandé de quoi tu avais bien pu parler l’autre soir, et voulait savoir si j’ai vraiment tué quelqu’un. Allez Holbrey, je t'en pris, vas-y. Dis-moi que je suis le seul devant me pardonner mais vas-y, poursuis donc dans ton implacable logique de " Léon n'a que ce qu'il provoque", rugit-il intérieurement, ses yeux se plissant tandis que ceux du bibliothécaire se fermaient de lassitude, avant que la couleur jade ne vienne de nouveau l'accueillir, un sourire réfrigérant en prime. Elle s’est tue à ce sujet pour les mêmes raisons qui auraient dû te pousser à fermer ta gueule. La pudeur. Elle sait : c’est quelque chose qui nous concerne et elle m’a laissé le temps de te le dire. Nous ? Mais il n'y jamais eu de nous, Holbrey, s'énerva-t-il intérieurement, il n'y avait que Heather et moi ! Comment avait-elle pu garder pour elle une notion si importante, comment avait-elle pu en si peu de temps préférer laisser du temps à Holbrey plutôt que de soulager la conscience de celui qu'elle affirmait être son meilleur ami ? C'était beaucoup trop douloureux, cette ultime trahison qui venait s'ajouter à la multitude de petits détails blessants qui s'étaient accumulés entre eux. La trahison, ce poison dévorant et insidieux, injuste parce que quand il vous frappe, vous ne pouvez déjà plus y répliquer. L'adolescent secoua la tête, soudain peu désireux d'entendre la suite des explications parfaitement logiques de sieur Holbrey, éminent psychiatre sachant tout sur tout et se permettant d'ouvrir sa bouche au lieu de la fermer quand cela était nécessaire. Il pouvait s'entourer de toutes les belles paroles qui lui plaisaient, toujours était-il qu'il n'avait aucune intention de lui prêter de crédits sur ce qui avait ou non poussé Heather à ne rien dire sur ce sujet crucial. Et il parlait, parlait encore tout en s'acharnant à le rendre encore coupable de tout, y compris de la place qu'il prenait dans la vie d'Heather. Allons donc ! C'était tout juste si Octave n'allait pas lui assurer qu'il était à l'origine de sa pseudo relation avec l'étudiante, qui, si Léon n'en effleurait pas encore l'exactitude ni les limites, avait au moins la certitude qu'elle existait belle et bien. Ne pouvait-il donc pas se taire, ne voyez-t-il pas qu'il faisait tout le contraire de ce qu'il avait évoqué bien plus tôt ? Il l'enjoignait d'apprendre de ses erreurs pour avancer mais s'appliquait à les lui énumérer toutes, les unes à la suite des autres, le plongeant dans une mer agitée tout en le maintenant pieds et poings liés, lui criant de nager pour se sortir la tête de l'eau ! Ne voyait-il pas qu'il allait couler à pic, qu'il fallait lui laisser quelques secondes pour respirer, pour entendre, accepter, comprendre ? Mais non, encore une nouvelle vague, de plusieurs mètres qui sembla engloutir l'adolescent à mesure que les paroles d'Holbrey, énoncées sur un ton calme et froid, le caressaient avec acidité.  Il regarda l'homme reculer, ouvrant ses bras comme un combattant l'enjoignant à entrer dans la danse. T’es là parce que tu me casse les burnes, voilà pourquoi. L'adolescent leva ses mains tremblantes, les passant sur son visage pour camoufler la grimace fugace mais remplie d'animosité qui traversa ses traits l'espace de quelques secondes. Il ne voulait pas la fermer, hein ? Toi qui parlais d’avancer, si tu n’arrives pas à trouver de sens dans ce que tu as appris et vécu ces derniers jours pour t’aider à progresser, c’est que t’es l’aveugle qui se plaint d’avoir encore des yeux alors qu’il ne peut de toute façon pas voir.

Il respira plusieurs fois dans ses mains, tâchant de se calmer tandis que son corps entier se tendait sous la colère, qui menaçait de nouveau de s'emparer de tout son être. Il avait tellement envie de se jeter sur Holbrey, frappant sa tête contre le mur de derrière jusqu'à ce que ce dernier la ferme, arrête de respirer, arrête de se permettre de parler comme s'il le connaissait. Il voulait entendre le son de sa boîte crânienne se brisant, il voulait voir le sang couler de ses narines, de ses yeux, de sa bouche, entendre cette voix étonnamment calme se charger de gargouillis à mesure qu'il s'étoufferait dans son propre sang. Que ce regard jade ne se voile à mesure que les micro vaisseaux traversant sa cornée ne rompent jusqu'à rendre pourpre ses globes oculaires. Il mordit ses propres lèvres, essayant de puiser dans ce qu'il lui restait de prudence pour éviter ce déchaînement de rage qu'il savait impossible ainsi désarmé. Il s'était calmé, un peu plus tôt, mais voilà qu'Holbrey décidait que cela non plus, cela ne lui allait pas. Il se prenait pour qui, à essayer de dicter chacune de ses pensées, méprisant tout et ravageant la moindre certitude sur son passage, affirmant tout comprendre de lui, détenir la vérité absolue sur les évènements se déroulant. Et il avait en plus la prétention de présenter cela comme une façon de l'aider à progresser ? Si tous les percepts et les vérités énoncés, Holbrey les appliquait à lui même ... et bien le résultat de ce bibliothécaire, qui paraissait terriblement seul au point de devoir perdre ses soirées avec des étudiantes de dix-sept ans ou des mômes lui cassant les burnes, ne l'intéressait pas. Il n'avait aucune envie de ressembler un jour à ce modèle de self-control qui devait certainement pourrir de l'intérieur à tant contenir ses émotions. Qu'as-tu donc vécu, Holbrey, pour te décider à ligoter toute émotion intérieure pour paraître si calme, si détaché ? Y'a quelqu'un qui ne supportait pas tes pleurs et tes colères de gosses, alors t'as eu la brillante idée de penser que paraître insensible à tout, ca donnerait l'impression que tu peux tout encaisser ? Songea Léon en le regardant longuement, ses yeux colériques posés sur l'homme étant un livre ouvert à ses intentions : blesser Holbrey. Il n'avait plus que cette envie, retourner à l'envoyeur toute la méchanceté qu'il avait cru bon de lui dire, sous prétexte de l'aider à comprendre, alors qu'en réalité, l'homme voulait juste montrer sa supériorité. C'était le propre des hommes qui voulaient faire croire qu'ils étaient inatteignables, sans faiblesse : la surcompensation. Paraître extérieurement assez fort pour oublier qu'intérieurement, il y avait tant de blessures enfouies que la moindre brise légère ne pouvait le faire s'effondrer. Si Léon ne connaissait pas la cause de tant de maîtrise apparente, il était prêt à parier que s'il arrivait à en effleurer la réalité avec des paroles acides, l'homme arrêterait de le regarder comme ça. Il aurait tout donné pour avoir des informations sur le bibliothécaire, des informations suffisantes pour toucher juste et faire mal. Juste le blesser, autant que lui s'efforçait de le faire. Histoire qu'ils se battent à armes égales. Il n'aurait qu'à revêtir le costume de bienfaiteur qu'Holbrey s'efforçait de croire porter : mais non, je te fais du mal pour t'aider. L'honnêteté n'excusait pas tout, ni la franchise, ni le prétexte que comprendre ses actions allait l'aider à avancer. Il aurait pu accepter de telles paroles s'il avait eu l'intime conviction que l'homme lui portait assez d'affection pour souhaiter l'aider. Les vérités n'étaient bonnes que dîtes dans la bouche de ceux voulant vous aider. Par le biais de ceux cherchant à vous blesser, c'était juste des flèches tirées pour s'ancrer suffisament profondément dans votre peau pour que vous ne vous en releviez pas. Il prit une profonde inspiration, visualisant deux chemins s'offrant à lui. Le plus simple : frapper Holbrey pour que ce dernier la boucle, puis subir des réprimandes physiques qui étaient possiblement plus agréables que cette joute verbale, déloyale. Le deuxième : ligoter la haine animant ses muscles et se libérer de cette tensions par de simples paroles. Il en choisit un, rebroussa chemin. Hésita, plusieurs secondes. Se rabroua intérieurement, puis décida que les mots étaient des armes causant des blessures bien plus profondes. Certaines blessures ne cicatrisaient pas sous les doigts agiles de guérisseur. Il n'avait pas la prétention de réussir à blesser le bibliothécaire, mais s'arma d'honnêteté pour tâcher de se montrer plus intelligent qu'un coup de poing en plein dans son visage aux traits fins.

__  Ne pouvez-vous pas comprendre qu'apprendre Holbrey, c'est impossible lorsque l'on subit ? Souffla-t-il en faisant un pas vers l'homme, avant de s'arrêter, soupirant. J'entends vos paroles, j'entends vos arguments, j'entends toute la stupidité dont vous affublez chacune des mes actions. Vos paroles sont blessantes et elles touchent leurs cibles, non seulement parce que cette soirée a fait de moi un livre ouvert, mais également parce qu'en ce moment même vous vous contentez d'ajouter votre pierre à l'édifice déjà bien haut de toutes mes erreurs de la soirée. Il marqua une pause, reprenant toujours dans un murmure dont il savait qu'Holbrey percevrait chacun de ses mots. Vous n'êtes pas si différent des Carrow, cependant. Quand eux me demandent de lancer des sortilèges pour blesser une personne que je ne déteste pas, vous, vous exigez que je comprenne. Là, tout de suite, maintenant. Je ne suis pas certain que l'on apprenne vraiment, ni sous la contrainte ni sous la menace. Vous exigez tout de moi ce soir, mais ne donnez rien. Il sentit son thorax se serrer sous l'oppression, sous la fatigue. Cette soirée ne finirait-elle donc pas ? Il désigna la chambre d'Elène d'un geste vague de la main. Elle ... elle était importante pour moi, même si c'est une garce. Une garce qui m'a écouté pendant deux mois. Alors, j'aimerais la haïr, vraiment, mais je ne peux pas, je n'y arrive pas et peut être qu'en mon fort intérieur, je ne veux pas. Son bras retomba lentement. J'ai fait semblant d'avoir trouvé la force de la condamner lors de cette nuit, mais je ne suis pas comme vous. La vengeance ne m'a apporté aucune satisfaction, et ne m'en apportera peut être jamais. Il frotta ses yeux fatigués de manière vigoureuse, refusant de voir de nouvelles larmes de colère, fatigue, ou douleur, dévaler de nouveau ses joues mal rasées. Et c'est bien pour ça qu'Heather ne voudra jamais de moi, souffla-t-il avant de désigner le bibliothécaire d'un hochement de tête.Souvent, je me suis demandée ce qu'elle vous trouvait mais je vous accorde que c'est à cause de moi que vous êtes réellement devenu intéressant. Il laissa planait quelques secondes puis continua, débordant d'honnête au fur et à mesure qu'il comprenait un peu mieux ses propres erreurs. Elle vous a demandé si vous étiez un meurtrier, pas parce que cela l'aurait effrayée ou qu'elle se serait méfiée. Ni parce qu'elle était inquiète pour moi. Ca a été ma plus grande erreur, d'ailleurs, de vous donner ce rôle. Je vous ai rendu encore plus attrayant, malgré moi. Il connaissait Heather et la comprenait bien, peut-être même mieux qu'elle même se connaissait. Je n'ai pas votre goût : ni pour la vengeance, ni pour la violence, encore moins pour le meurtre. Mais Heather, elle en déborde et je lui ai fourni la parfaite représentation de ce qu'elle adorerait devenir. Il ne manquerait plus qu'elle découvre que, par exemple, vous détestez un membre de votre famille.

Sa voix mourut dans le silence de la nuit de l'hôpital. L'honnêteté de ses propos, destitués de toute haine envers qui que ce soit, lui fut cependant assez agréable pour qu'il n'ait envie de poursuivre sur cette voie. Arpenter cette voie, c'était comme commencer à briser les chaînes qu'il dont il se sentait prisonnier depuis de le début de l'été, et donc cette soirée n'avait contribué qu'à en resserrer les liens étroits. Il étouffait, et dire à voix haute tout ce qui l'oppressait lui permettait de mieux capturer l'oxygène, alors il continuerait. Peu importait qu'Holbrey ne veuille écouter, peu importait qu'il déteste cet homme et qu'il ne soit pas vraiment le destinataire de ses propos. Il avait juste l'impression qu'après, il respirerait mieux. Ce trop plein, il n'en pouvait plus.

__ C'est pas vous qui avait tout gâché, même si ça aurait été plus facile, murmura-t-il, se moquant bien désormais d'avoir l'air fragile. C'est moi. Je lui ai dit que j'étais amoureux d'elle et je n'aurais pu choisir pire moment. C'est juste une erreur d'appréciation, mais elle va me coûter très chère. Elle va me coûter Heather, mais vous l'avez déjà récupéré à la volée quand elle est sortie de cette pièce. Sa voix perdit de nouveau quelques décibels, à mesure que sa voix se briser. On vous a déjà dit qu'on vous aimait, Holbrey ? demanda-t-il, sans attendre vraiment de réponse. Moi, ces trois petits mots, je ne l'ai ai jamais entendu. Je pense qu'ils auraient pu combler pas mal de problème, dans ma vie comme dans celle d'Heather, mais j'ai été trop stupide pour les lui jeter à la figure au moment le plus inopportun. Je pensais que ça comblerait le gouffre que je ressens ainsi que le sien, mais elle préfère la vengeance et ça ... ça je ne peux pas lui offrir. Je ne vous rend responsable que de ça, au final : m'avoir ouvert les yeux sur ce que je ne veux pas être, ni devenir. Il ferma les yeux, secouant la tête douloureusement, tâchant de se reprendre. Pourquoi parlait-il de ça avec ce bibliothécaire sans coeur, hein ? Je veux juste ...ne pas être comme vous. Vous avez l'air tellement seul Holbrey, dans votre bibliothèque, entouré de vos livres, incapable d'occuper vos soirées autrement qu'avec une adolescente perdue dans ses idées de vengeance et le pauvre môme que vous avez dû vous coltiner. Vous avez l'air libre, sans aucune attache, sans aucune contrainte mais moi, j'ai surtout l'impression qu'il y a quelque chose qui vous ronge et que c'est pour cette raison que si toutes les parties de votre corps se mettaient à faire la course, votre langue arriverait en premier.. Vous parlez, encore, toujours, donnant des conseils aux autres pour leur donner des leçons de morale sur la façon de vivre leur vie. C'est peut être parce que vous, vous êtes passé à côté de la votre, justement.

Il regarda l'homme aux yeux de jade, plusieurs longues secondes, se demandant s'il avait au moins touché une petite corde sensible. Même si au fond, peu lui importait. Holbrey avait choisi de continuer à l'énerver mais Léon s'était décidé à ne plus se montrer agressif. Puisque parler de Léon semblait être le sujet favori du bibliothécaire ce soir là, ils n'avaient qu'à continuer sur cette voix là. Et peut-être bien qu'une fois qu'ils auraient épuiser tout le lot d'erreur de l'adolescent, l'homme cesserait ses reproches pour le reconduire à Poudlard ?

__ Je suis désolé de m'être montré désobligeant envers vous lors de cette rencontre en novembre. J'ai déjà présenté mes excuses à Heather concernant cette soirée et comme vous venez de le dire, elle ne vous concernait pas. Mais en voici, rien que pour vous : je n'aurais pas du m'emporté. Il soupira, avant de reculer vers le radiateur et de se laisser tomber contre celui-ci, la fatigue le rendant presque chancelant. Il aurait voulu dormir, mais au lieu de ça, il semblait vivre un cauchemar éveillé, doublé d'une introspection intérieure forcée par le bibliothécaire. Elène ... celle que je croyais connaître, est morte cette nuit là, et elle a emporté avec elle tout le réconfort qu'elle aurait pu me donner. Il continua son énumération d'une voix faiblarde. J'aurais voulu qu'Heather me parle d'Elène parce que cela aurait montré qu'elle tenait à moi, plus qu'en votre relation si courte. Sept ans. J'ai été là pendant sept ans et j'ai tout accepté : ses silences, ses colère, son baiser, son rejet. Je sais que l'amitié est gratuite et n'exige rien, mais j'aurais aimé qu'elle me dise que je n'avais participé à aucun meurtre. Je ne dis pas qu'elle me devait la vérité, mais j'aurais aimé qu'elle me l'offre. Il soupira longuement, posant sa tête contre le métal, appréciant cette maigre source de chaleur. Et de réconfort. C'est à elles, que j'en veux, mais c'est vous qui êtes une meilleure cible à ma colère. Vous, vous n'avez jamais prétendu tenir à moi alors je peux vous détester sans me sentir rejeté. Je ne dis pas que c'est bien, je dis juste que ça me fait du bien. Du moins, c'est ce que je croyais.

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Lun 12 Mar 2018 - 22:03

__ Ca suffit.

L’étanchement tardif. Octave ne parlait déjà plus. Curieusement, la supplique attendait toujours le silence pour mieux se faire entendre, n’en paraissant que plus intéressée, plutôt que mue par le désespoir. Ca suffit. Il voulut s’en moquer, mais n’en fit rien, se retranchant définitivement dans son mutisme à l’égard d’un épuisement monocorde. Il assommait, sans répit ni pitié ; rare étaient ceux qui trouvaient quoi retorquer sur les mots, scellant et confirmant son hégémonie, tout comme la trace indélébile que sa verve glissant jusque dans les nerfs-mêmes. Mais c’était sa prérogative, cultivée par une famille qui luttait sur les mots, irrévocablement sévères, contre lesquels il avait fallu trouver des armes adéquates pour s’en défaire efficacement. Ca suffit. Il se raidit, attendant que la rancune fleurisse de ce silence qui n’était qu’une pause, se rendant parfaitement compte qu’il donnait des forces au serpent, alors qu’il aurait pu l’achever d’une charge unique.

__ Je ne suis qu'un meuble ? Alors, puisque je pense que vous ne conversez pas particulièrement avec vos armoires ni vos tables basses, ne changez pas vos habitudes. Vous avez cependant une curieuse façon de ne pas impliquer votre mobilier. "Schepper, que veux-tu faires de ta voisine ?"

Avait-il seulement la hargne nécessaire pour s’enfoncer ainsi dans les détails ? Dans cette folle aventure, Schepper n’avait été qu’un élément du décors, involontaire feuille morte s’étant échouée entre la fourmi et sa fourmilière. Mais la feuille morte s’acharnait à prétendre au rôle de l’arbre, ou du vent, qui l’avait fait hasardeusement choir. Lui ou un autre, lui ou personne. Il était le soldat anonyme se plaignant de la guerre, le fonctionnaire mal payé se rebellant dans sa solitude emplie de bravoure contre l’état, le dixième violon de la troisième voix faisant une fausse note en plein milieu d’un fiévreux bouquet de staccatos emmêlés. Et comme pour tous les petits individus faisant partie d’une situation les dépassant quelque peu, il avait été épargné par hasard. Il avait eu le bonheur d’avoir ressenti assez de griefs contre Elène pour se retrouver du côté salvateur, revenant sur ses pas maintenant que tout était terminé pour se donner le rôle de l’impuissance martyrisée. Le regret était tenace avec celui-là, décidemment. Au lieu de se muer en noblesse, il se retranchait dans l’éternelle excuse. Octave haussa un sourcil. Pourquoi avait-il posé cette question à quelqu’un dont l’opinion lui importait bien peu ? L’histoire était vieille comme le monde. Et les lumières du mauvais côté, par ailleurs. Car la véritable curiosité était de savoir pourquoi Schepper s’était senti obligé d’y répondre quoi que ce soit ? Dans ses rigoureux souvenir, il ne se rappelait pas avoir entendu l’étudiant supplier comme maintenant, et encore moins s’offusquer. Il aurait pu ne rien dire, au lieu de chercher à retourner la situation en son avantage. Je veux qu’elle m’oublie. Sa rancœur avait parlé. Maintenant, c’était sa culpabilité qui avait pris le relais, oubliant de suivre les chemins de la constance pour préférer ceux du caprice. Pourquoi m’avez-vous mis dans une situation où j’en suis arrivé à prononcer ces mots ? Octave le sentait, tel était le reproche caché. Ce qui avait la même pertinence que de demander à la vie pourquoi était-elle si arbitraire.

__ Joli coup. Je n'avais rien dit, ni aux journalistes, ni à Heather.

Eh quoi, fallait-il s’étonner maintenant que la ruse avait si bien marché ? Telle était son but. Reprochait-il donc à Octave d’avoir voulu être prudent en de pareilles circonstances ? Alors que lui-même avait tenté à maintes reprises de se préserver, sans succès, des volontés imposées par la situation ? Allons, que de mesures partiales ! Difficile de s’avouer avoir été manipulé du début à la fin, hein ? De s’être torturé pour quelque chose qu’il avait inventé, comme tous les péchés les plus abjectes se produisant au sein exclusif de nos têtes. Mais c’était l’adage de l’aveuglement, que de remettre en question le contexte, plutôt que ce qui en fut fait. Agréable devait se vivre une vie scheperdienne, ou la bravoure et la noblesse ne se faisait que dans les bonnes conditions. S’il tentait de s’échapper en retournant à l’envers la situation, c’était qu’il se savait inconsciemment porter la responsabilité de ses pensées, quelle que fut la raison l’ayant poussé à les avoir. Pourquoi d’ailleurs ne poussait-il pas le vice à accabler Elène, qui lui avait inspiré ses pernicieuses idées de violence en le trahissant si lâchement ? Parce qu’elle avait été bonne et grâcieuse, et qu’on pardonnait tout ce qui était possible au pouvoir de la beauté et du charme, mais rien à celle de la vérité un peu trop crue. Octave se récoltait maintenant ces foudres indigestes, et non l’ingénue Elène, dont l’état ignoblement impuissant rendait difficile la rancune. Elène, minable dans sa défaite, laissait le sillon de la chaleur maternelle, des confessions doucereuses, de la gracile main choyant les blessures et les qualités, si peu et mal ternies par une nuit confuse où quelqu’un s’était avéré dans la foulée et par contraste être plus odieux qu’elle. Il était aisé de se bercer par les bonnes apparences et oublier que cette oreille tendue n’écoutait qu’à moitié et sans véritable intérêt, que les doigts caressaient pour assouvir leur domination, que les yeux tendres se complaisaient dans l’amour absolument dévoué qu’on leur rendait. Elle avait été fausse et hypocrite, endormant les méfiances par des baisers de velours, mais sa perfidie à la bonne odeur de sucre ne rivalisait en rien avec celui qui avait déclaré franchement ses intentions. Bon. Il fallait avouer que l’on oubliait difficilement ceux qui nous avaient soignés, quand bien même ce fut pour les mauvaises raisons et avec de vulgaires intentions. On tombait confortablement dans le piège de la grâce facile, préférant le délicieux mensonge calculé au lit de ronces offert par la crue réalité, où ce qui était salvateur faisait mal.

La colère qui lui était destinée lui parût alors impersonnelle. Si ce n’est opportuniste finalement. Comme avec Heather, qui était tombée dans ses bras parce que poussée dans la dos, Léon se tournait vers lui à ne pas vouloir se regarder soi, ou Elène. Il avait certes eu son rôle à jouer, mais qu’il sentait particulièrement exagéré au vu des drames disproportionnées qui ressortaient de ses intentions médiocres. A aucun moment n’avait-il prétendu que Léon fut en sécurité, ni qu’ils étaient amis, et encore moins avait-il prétendu à l’existence d’une confiance, mais les faits lui étaient retournées comme s’il s’était agi d’une grossière entourloupe. L’étudiant se plaignit en silence, s’alourdit et le bibliothécaire sentit la fronde se tramer. Il continuait à méconnaître, hargneux, tout ce qu’il avait entendu, tout comme l’instinct auguste qui le forçait à s’installer dans le malheur en l’exploitant comme une mine de matériaux précieux.

__  Ne pouvez-vous pas comprendre qu'apprendre Holbrey, c'est impossible lorsque l'on subit ? […] Vous n'êtes pas si différent des Carrow, cependant. Quand eux me demandent de lancer des sortilèges pour blesser une personne que je ne déteste pas, vous, vous exigez que je comprenne. Là, tout de suite, maintenant. Je ne suis pas certain que l'on apprenne vraiment, ni sous la contrainte ni sous la menace. Vous exigez tout de moi ce soir, mais ne donnez rien.

Décidemment, ça ne lui réussissait pas de s’exposer. Il aurait dû s’en tenir à des faits impersonnels, livrer encore moins, au point où on ne pouvait rien deviner ni lire entre les lignes. Pourtant les sciences prétendaient que l’on apprenait justement mieux sous la contrainte. Cela dit, lorsqu’on ne parvenait pas à extirper la matière essentielle, il n’y avait effectivement rien à apprendre. L’apprentissage brutal des Carrow était toutefois davantage ancré dans l’inconscient instinctif, tandis que ce qui se déroulait misérablement à leurs pieds était ô combien moins évident et ne pouvait pas s’entendre par le corps. Mais Léon cherchait l’insulte et Octave n’avait pas grand-chose à lui offrir dans ces conditions-là. Surtout pas lorsqu’il continuait à confondre clémence et facilité à l’égard d’Elène. Il aurait pu trouver la force de lui pardonner, mais préférait simplement ignorer parce qu’elle avait su flatter quelque chose qui lui était cher.

__ Et c'est bien pour ça qu'Heather ne voudra jamais de moi. Souvent, je me suis demandée ce qu'elle vous trouvait mais je vous accorde que c'est à cause de moi que vous êtes réellement devenu intéressant.

La suite, Octave l’écouta avec une attention scrupuleuse, sans le souffle et au profit d’une concentration attentive. La spéculation le laissa finalement hébété, la complexité de la supposition le dépassant quelque peu. Il s’avoua un instant confus, et ses sourcils s’arquèrent légèrement dans la surprise discrète, détendant son visage jusqu’à le rendre lisse. La difficulté des intrications le gêna, car autant les motivations pouvaient suivre des chemins complexes, les sentiments demeuraient frustes et simples dans leurs manifestations. Dans la foulée, il ressentit une injustice faite à l’égard d’Heather, à qui l’étudiant prêtait les pires intentions, égoïstes et malveillantes, préférant supposer une nouvelle trahison, plutôt qu’une affection sincère et maladroite. La pauvre avait été diablement soûle au point de désinhiber toutes ses défiances, au point d’avoir la parole nue, si peu réfléchie et désinvolte, comme si ce que son cerveau avait inventé, sa bouche le disait dans la foulée… Il la voyait donc mal invoquer une telle malveillance dans un instant de pareille abréaction. Injuste était également l’accusation de dédain pour la haine, au profit d’un caractère jugé sanguinaire. Quelle mauvaise opinion Schepper cultivait donc à l’égard de la jeune femme pour l’accuser si mal ? Au point de lui imputer la préférence fugace d’une violence, qu’elle subissait pourtant chez elle depuis des années, sans aucune considération pour l’affection. Soit elle était horriblement hypocrite et égoïste, soit Léon s’aveuglait encore un peu en interprétant le pire là où il pouvait pour justifier sa rancœur. Car après tout, dans sa description, Heather et Elène partageaient les mêmes qualités, à l’exception que l’une n’avait pas fini entre les bras du bourreau.

Et puis, l’amour. L’amour fou. Celui qui rendait inconscient. Octave avait supposé un lien suffisamment fort pour créer la jalousie, mais l’amour expliquait bien des choses. Mais encore, cette dépréciation constante de soi, puis des autres. A ses yeux gris, Heather ne valait pas plus que lui-même finalement, se faisant réduire à des intentions déloyales auxquelles on ne pouvait rien pardonner, et encore moins y supposer une bonté. Schepper semblait lui faire confiance autant qu’il se faisait confiance à soi-même, c’était dire le petit saut de poux. De l’amour unique, il s’évada vers l’universel, celui qui se comparait à l’autre, qui remontait les racines pour le trouver nulle part, avant de blâmer les branches pourries et vides de l’élixir vivifiant. Schepper, celui qui s’énervait d’être blessé, mais qui la seconde d’après donnait les armes. Octave avait d’ailleurs soigné son regard fixe et n’avait pas bronché tout du long, ou à peine pour ciller. On vous a déjà dit qu’on vous aimait, Holbrey ? Il s’autorisa un bref soupire, muet et sans réponses, comprenant qu’il gagnait à rester en retrait, comme toujours, car toutes ces questions n’avaient que la curiosité du contexte, cherchant à rebondir dessus pour servir le propos de Schepper, qu’il ne négociait à aucun prix. Jamais, jamais, jamais se mettre en avant avec quelqu’un qui n’était pas prêt à écouter. Schepper ne possédait qu’une lecture latérale de ce qui lui était advenu, ou de ce qui advenait, percevant uniquement les premiers plans du paysage qui défilait, sans jamais parvenir à voir le tableau dans son intégralité. Comme tous ceux craignant de se noyer, il s’accrochait à la surface. Ce nouvel élan de modération humble donna à Octave la faculté nouvelle de sentir, de souffrir ; l’intolérance dont l’avait doté récemment toute cette défiance accumulée s’éteignit doucement, emportant dans son sillon cette loyale injustice, ce début dans l’élévation inutile qui consistait à reprocher au médiocre sa médiocrité et sa philosophie. Il ne s’agissait pas de lui. En rien.

__ Je veux juste ...ne pas être comme vous. Vous avez l'air tellement seul Holbrey, dans votre bibliothèque, entouré de vos livres, incapable d'occuper vos soirées autrement qu'avec une adolescente perdue dans ses idées de vengeance et le pauvre môme que vous avez dû vous coltiner.

Tout comme l’étanchement, l’insulte fut tardive et trouva un Octave devenu si veule et passif que l’attaque lui arracha un petit sourire défait. Ahlala… Il ne suffisait pas de viser bien, fallait-il s’assurer avant qu’on était en mesure de faire tomber. Quel que fut son état, Octave tenait bien mieux sur ces deux jambes que l’étudiant. L’expérience et l’âge lui avaient laissé le temps de prendre du recul et de discerner ce qui pouvait être vrai du faux. Depuis longtemps avait-il compris être le seul à pouvoir décider de ce qui lui était propre, ou non. La solitude était son ombre, mais pour avoir été sujet à ce sentiment tant de fois, Octave savait d’avance quand il faisait quelque chose par désespoir. A force d’osciller entre les extrêmes, il avait fini par se connaître, ce qui rendait les spéculations de Schepper davantage curieuses que recevables. Il s’autorisait de grandes déclarations, annonçant des suppositions sans véritablement les appuyer par autre chose qu’une généralité. Vous êtes seule, donc vous êtes rongé, ou vous êtes rongé, donc vous êtes seul. Vous êtes seul, donc libre, mais désespéré. Puis vous parlez, mais que pour compenser quelque chose. C’était bien connu, les donneurs de leçons le faisaient tous par prétention, jamais pour partager l’expérience. Et tout dans sa vie s’expliquait par un handicap, bien sûr. Schepper l’affronta, comme tout abrutis essayant de connaître l’effet de sa blague sur son publique. Dommage pour lui, Octave décomposait les raccourcis logiques en plein vol. Il s’autorisa même la plaisanterie :

« Cela ne rend-t-il pas mes conseils justement plus valables, si j’ai raté ma vie ? Ou si je l’ai réussie… Je ne sais pas, je ne vois pas trop le lien. C’est comme prétendre qu’on ne peut pas critiquer l’art parce qu’on ne sait pas peindre. »

Lorsque l’étudiant s’excusa, Octave eut un vague geste dédaigneux de la main, comme s’il chassait l’idée à coup de paume. Ca n’avait aucune importance. Et puis il avait surtout l’impression, après toutes ces attaques personnelles, que Schepper courbait l’échine au lieu de se redresser pour éclaircir l’horizon autant que possible, se rendre irréprochable. D’ailleurs, il s’écroula le long du radiateur, toujours un peu plus vaincu, alors même que ses propos médisants contredisaient son allure. A croire qu’il s’allongeait pour mieux frapper. Octave s’adossa contre le mur en face de Schepper, laissa sa tête y reposer avec un regard mi-clos pour l’étudiant, tranquille et patient, se laissant le temps de réfléchir. Le tourbillon, quant à lui, faisait inconsciemment sa route dans le silence, donnant toujours plus de flèches à l’arc.

__ J'aurais voulu qu'Heather me parle d'Elène parce que cela aurait montré qu'elle tenait à moi, plus qu'en votre relation si courte. Sept ans. J'ai été là pendant sept ans et j'ai tout accepté : ses silences, ses colères, son baiser, son rejet. Je sais que l'amitié est gratuite et n'exige rien, mais j'aurais aimé qu'elle me dise que je n'avais participé à aucun meurtre. Je ne dis pas qu'elle me devait la vérité, mais j'aurais aimé qu'elle me l'offre.
- Vraiment ? » Dit-il sans véritablement poser la question, qu’il formula davantage comme un doute. « Tu crois que tu serais parvenu à faire quelque chose de plus constructif si c’est elle qui te l’avait avoué, plutôt que moi ? N’aurais-tu pas trouvé une autre raison pour lui en vouloir ? Par exemple, comment se fait-il qu’elle soit au courant de cette situation à ton insu ? Hum… » lâcha-t-il la réflexion, traçant doucement la ligne de sa pensée. « Donc, elle aura préféré une relation fugace, à celle qui dure depuis votre enfance. Explique-moi, en quoi est-ce différent de ton refus à condamner le comportement de celle que tu as connu à peine deux mois, mais dont les douceurs auront été un prix suffisant pour t’empêcher de la condamner ? Elène a tes faveurs dans sa douce folie, alors qu’elle t’a envoyé dans un piège qui aurait pu te coûter la vie. Mais Heather ne mérite que ton mépris pour un mensonge ? Je ne prétends pas que ce n’était pas une bévue sans importance, mais la balance te semble égale, manifestement… Ou bien as-tu eu le temps de relativiser le passé, alors que le présent te cache encore son soleil ? »

Octave interrogea ingénument l’adolescent du regard, pinça ses lèvres carmin, puis dévia les yeux vers une proche fenêtre, dont il ne voyait qu’un carré noir, au milieu duquel brillait un unique lampadaire jaunâtre. C’était un répit qu’il offrait, comme le psychologue qui se penchait pour écrire quelque chose dans son calepin, ou qui regardait ses mains pour mieux réfléchir. Ce n’était que du théâtre, il connaissait déjà sa prochaine question et n’avait pas besoin de sonder le vide. Bientôt, il parla d’une voix aussi lointaine que le lampadaire qu’il observait, avec le détachement discret de ceux qui s’intéressaient sans arrière-pensée :

« Aussi, en quoi décider de te cacher la vérité prouve qu’elle tient à « notre relation si courte », davantage qu’à la vôtre ? Je ne lui ai rien demandé à ce sujet. Elle était libre de faire ce qu’elle voulait avec ce que je lui ai dit, sans que je ne lui tienne rigueur pour quoi que ce soit. Qu’elle ait été maladroite, peut-être… éventuellement mal intentionnée à ton égard, faisant ça pour te punir, mais protéger notre relation ? » Ses sourcils bondirent et sa bouche se courba dans l’interrogation ouverte, dubitative, mais pas complètement fermée. « C’est un peu fort comme argument. » conclut-il à demi-mot. « En cette vertu, tu lui ôtes catégoriquement le bénéfice du doute. Tu ne te dis pas qu’en faisant ça, en lui refusant cette présomption d’innocence, tu barres toi-même les sept années d’amitié que vous avez eue ? En lui niant une éventuellement bonne intention mal exécutée, tu nies par la même occasion toute l’affection qu’elle aura eue à ton égard pendant ces années. Elle a peut-être été négligente, mais toi tu manques de clémence et de constance. En ce point, vous vous valez bien, s’il vous suffit de si peu pour vous briser, pour vous déposséder de la confiance que vous avez pu avoir l’un envers l’autre… »

Octave avait parlé avec l’intonation du songe, sans s’opposer, mais questionnant la providence davantage que l’adolescent lui-même, offrant l’aperçu monocorde de ce qu’il pouvait en être si le chemin choisi avait été tout autre. Schepper avait décidé d’être catégorique, mais injuste, et son injustice se retournait maintenant savamment contre lui, tandis qu’il souffrait de sa propre sévérité, à laquelle il trouvait de grelottantes excuses. « Hum… » laissa-t-il échapper encore en choyant sa barbe rousse. Suivre le courant, doucement, spéculer sans s’impliquer et voir à quel point l’effet miroir faisait son travail.

« En amitié, ce n’est pas l’amour, ni les malentendus qui sont inéluctables. C’est le manque de confiance. Tu parlais d’amour, plus tôt. Il n’a pas besoin d’être dit pour exister. Parfois même, il existe mieux lorsqu’il est préservé que lorsqu’il est énoncé, car nombreux sont ceux qui parlent sans savoir, ou disent les trois mots pour être complaisants. » Octave parlait comme s’ils furent allongés au bord d’une rive, bercés par un soleil sudiste de fin d’été, contemplatif et immobile, ne risquant aucune parole banale, creusant pourtant innocemment à chaque proposition le traumatisme. Mais il n’était plus là pour attaquer, se plaçant aux côtés de l’adolescent pour tenter de regarder dans la même direction et peut-être, par la même occasion, lui ouvrir un peu mieux les yeux sur les richesses nombreuses de ce paysage qu’il s’efforçait à réduire au superflu. « On voudrait tous de la démonstration glorieuse, mais l’amour, comme l’amitié, n’a de preuve que dans l’épreuve et les détails. Tu appréciais Elène non pas parce qu’elle te disait des mots doux, mais bien parce qu’elle était gentille avec toi, non ? Qu’elle savait t’écouter, te faire sentir que tu étais bienvenu chez elle, que tu ne la dérangeais pas, que tu l’intéressais… C’était les petits gestes et intentions qui rendaient sa présence agréable. » Dit-il rêveusement en se souvenant d’une paire de bras parfumés qui pesaient jadis sur ses épaules, dont elle comptait les taches de rousseur avec ravissement.

« L’affection se cache et se distille dans les moindres manifestations de la vie et se passe bien souvent des grandes déclarations. Alors, à force d’en chercher les expressions à la mesure de ce qu’on en attend, on y demeure aveugle. Et parfois, les attachements prennent la forme de longues loyautés, si vites ternies par l’absence au moment désiré d’un grand sacrifice. » Octave se tourna à nouveau vers Léon, celui qui était si malheureux qu’on ne s’immole pas en son nom. « Ne t’a-t’elle pas consacré plus de temps et d’énergie qu’à quiconque ? » Ses lèvres se pincèrent, alors qu’il semblait douter lui-même de ses paroles et fronça les sourcils : « Tu as probablement raison, tu la connais mieux que moi après tout. Cette fille est tellement volage ! Elle est comme Elène. Elle te flatte pour mieux te mordre et se casse dès que l’ennui lui vient avec celui qui satisfait au mieux ses envies du moment. Et probablement que toutes ces années ne voulaient rien dire, c’est ça ? Elle a juste profité de toi, non ? Je ne vois pas sinon pour quelle autre raison tu mettrais une croix aussi catégorique sur elle, en lui prêtant de si mauvaises intentions, à moins que ce ne soit une habitude et qu’elle t’ait déjà fait le coup. Ca doit être une sacrée sal*pe pour que tu considères Elène avec plus de pitié ! » Octave renifla avec mépris envers cette petite garce, ingrate et inconstante, qui trompait et trahissait à la première occasion. « Pourquoi tu ne l’as pas ignorée plus tôt, c’est ça la question ? Ca t’aurait épargné de la peine, d’autant qu’elle doit être toxique à souhait. A tous les coups, elle ne sait juste pas aimer. Pas étonnant de la part de quelqu’un qui n’a rien connu d’autre que la violence. Elle ne mérite pas tout ce que t’as fait pour elle. Elle ne sait même pas réfléchir par elle-même, ni faire preuve de gratitude. Sois pas triste de la voir partir, à t’entendre, t’as pas l’air de perdre grand-chose. Je vais suivre ton exemple et l’envoyer chier, j’ai pas besoin de quelqu’un comme elle dans ma vie. » Déclara-t-il soudain vindicatif et dégoûté. « Au fond, tu ne dois pas avoir plus d’importance à ses yeux qu’elle n’en a pour toi… » Glissa-t-il, sinueux, le sous-entendu qui se lisait si mal et se comprenait si bien. Puis, haussant les épaules, il conclut : « Mais bon, qu’est-ce que j’en sais, j’ai raté ma vie. »

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__ Vraiment ? Rétorqua Octave, s'entourant de son calme habituel. [...] N’aurais-tu pas trouvé une autre raison pour lui en vouloir ? Par exemple, comment se fait-il qu’elle soit au courant de cette situation à ton insu ? [...] Elène a tes faveurs dans sa douce folie, alors qu’elle t’a envoyé dans un piège qui aurait pu te coûter la vie. Mais Heather ne mérite que ton mépris pour un mensonge ? [...]

Les questions soulevées par le bibliothécaire d'une voix douce glissèrent vers l'adolescent adossé au radiateur, caressant son oreille de leur murmure jusqu'à devenir presque assourdissantes. Il tressaillit, à mesure que chacune des vérités coulaient en lui, chassant les mensonges qui avaient pourtant érigés leurs remparts bien haut autour de sa conscience, tâchant de le protéger de cette vérité bien plus douloureuse. Il ouvrit la bouche, prêt à s'offusquer contre l'injustice qui l'accusait mais la referma bien vite, aucune parole assassine ne se frayant un chemin parmi l'effusion de pensées qui agitait son esprit fatigué. Comme à chaque vrai combat, le coup ne vous atteignez que bien plus tard. Soudain, les accusations psalmodiées par Octave depuis le début de leur conversation trouvaient leurs cibles. Ensemble, comme d'un même mouvement. Son regard gris s’agita quelques instants, fixant l'océan de jade qui lui faisait face avant qu'il ne baisse honteusement le regard vers le sol, ses paupières lourdes caressant ses pommettes lorsqu'il ferma les yeux. Le silence gonfla et il se racla la gorge, cherchant ses mots alors qu'il n'avait plus rien à répliquer. Sa voix mourut au fond de sa gorge, faible avortement de ce qui aurait pu être une nouvelle brimade défensive mais qui lui paraissait bien faiblarde. Il se pinça les lèvres au fur et à mesure que sa prévisibilité l'amenait à suivre le cheminement d'accusations déjà formulées par l'homme. Réalisant qu'il n'avait fait que conjecturer tout avec une étonnante précision. Un instant volé, qui n'existerait pas, traversa son esprit : un reflet de lui même, s'enrageant de chacune des paroles d'Heather, refusant de croire Elène vivante, l'accusant de nouveau d'avoir plus confiance aux dires du bibliothécaire qu'en les siens. Si les accusations envers son amie semblaient différentes, Léon entraperçut l'espace d'une seconde la multitude de chemin qu'ils auraient pu emprunter avant de se rendre compte qu'aussi distincts semblaient-ils, bien fades étaient leurs différences. Comme si au bout, quoi qu'Heather ne dise ou quoi qu'il ne fasse lui, ils n'aboutissaient tous les deux dans ce cagibi, à se faire tellement de mal que cela frôlait l'indécence de cette amitié en laquelle ils croyaient pourtant tous les deux. Il se crispa contre le radiateur, réalisant qu'aucune force céleste ne s'acharnait à vouloir le séparer d'Heather si ce n'est lui-même.

__ Je ... hoqueta Léon en secouant la tête, gardant ses yeux clos et refusant d'affronter le regard lourd de reproche d'Octave, qu'il sentait posé sur lui. Je ne sais pas ... s'embrouilla-t-il, défait. De longues secondes planèrent, rythmées par la respiration de l'adolescent qui semblait devenir de plus en plus hachée, écho intérieur de ce qu'il ressentait. Son coeur pulsait à ses oreilles, martelant ses tempes douloureuses, tapotant sa conscience pour l'enjoindre à réaliser qu'il aurait beaucoup gagné à se taire, beaucoup gagné à ne pas se glisser dans l'imagination pour combler les vides de ce dont il ne savait rien.
__ Aussi, en quoi décider de te cacher la vérité prouve qu’elle tient à « notre relation si courte », davantage qu’à la vôtre ? glissa-t-il de nouveau, inconscient sans doute du trouble saisissant le vert et argent. Plus le bibliothécaire parlait, plus Léon avait l'impression qu'il ne se faisait que l'écho des pensées tortueuses qu'il s'était efforcé d'expliquer depuis le début de la soirée. Mais ainsi formulées par l'adulte, les accusations sans raisons qu'il portait à Heather semblaient perdre de leur superbe pour devenir complètement ridicules et insensées. L'adolescent, sentant sa colère se muter lentement en honte, garda ses lèvres pâles closes. Il avait l'impression qu'ouvrir la bouche pour contredire Octave, c'était briser cet élan de prise de conscience qu'il sentait s'enraciner en lui.Elle était libre de faire ce qu’elle voulait avec ce que je lui ai dit, sans que je ne lui tienne rigueur pour quoi que ce soit. L'accusation était là, discrète et bien amenée, mais trouva sa cible. Léon étouffa en silence un premier sanglot, relevant la tête tout en gardant ses yeux clos, pour ne pas que la barrière de ses paupières ne laisse échapper la larme insidieuse s'étant glisser derrière. De quel droit lui-même se croyait-il doter pour ainsi juger des actions d'Heather ? La jeune femme avait choisit de laisser du temps à Octave, peut être devinant que Léon ne le lui aurait sans doute pas laissé cette opportunité. Il n'y avait jamais eu d'obligation à garder le secret du bibliothécaire, et la liberté étant une bien meilleure motivation que celle de l'enchaînement d'une supposé amitié devenue sans doute étouffante, elle avait préféré choisir. Choisir de se taire, parce que se sachant peut être déjà condamnée  par la colère que lui-même ressentait déjà à son encontre. Libre. Peut-être qu'à trop vouloir s'occuper d'Heather, la protéger, il était finalement devenu l'opposé, oubliant qu'elle ne lui appartenait pas. Libre. Octave la considérait comme libre, lui n'avait cessé de demander des comptes, l'enchaînant à ses propres envies. [...]En ce point, vous vous valez bien, s’il vous suffit de si peu pour vous briser, pour vous déposséder de la confiance que vous avez pu avoir l’un envers l’autre…

L'adolescent déglutit, se murant dans le silence, savourant presque son absence de reproche à opposer au bibliothécaire. Cesser de lutter, cesser de défendre son point de vue ridicule avec des explications tout autant dénuées de vérité, c'était peut-être ça qui le pompait de toute son énergie. Il ferma un peu plus fort ses yeux, désireux de ne pas se montrer plus faible qu'il ne se sentait déjà. Conscient que c'était une maigre tentative. Mais préférant ignorer l'image qu'Octave pouvait bien avoir de lui. Il ne cherchait pas à être extraordinaire, après tout,  se contentant d'être quelconque. Ce qui était parfois bien plus compliqué. Mais il y avait quelque chose de novateur à cette sorte de défaite qu'il ressentait : le combat était terminé, d'une certaine façon. Accepter ses erreurs, c'était déjà commencé à sortir dans cette arène ou il se sentait tiré de force. Il n'avait plus qu'à continuer ce qu'il avait déjà commencé un peu plus tôt : écouter. En laissant échapper un petit soupire, il entrouvrit les yeux, laissant à peine la larme dévaler le début de sa joue pour l'essuyer d'un revers de main maladroit, cherchant des yeux le bibliothécaire qui ne s'arrêtait pas de dispenser ses paroles. Adossé contre le mur d'en face, l'homme poursuivait son monologue, sa voix gardant son rythme monocorde et doux, qui, s'il avait excédé l'adolescent, lui apparaissait maintenant comme une constante calme à laquelle il était plutôt reconnaissant de pouvoir s' y accrocher.

__ En amitié, ce n’est pas l’amour, ni les malentendus qui sont inéluctables. C’est le manque de confiance, confia Octave. Tu parlais d’amour, plus tôt. Il n’a pas besoin d’être dit pour exister. Parfois même, il existe mieux lorsqu’il est préservé que lorsqu’il est énoncé, car nombreux sont ceux qui parlent sans savoir, ou disent les trois mots pour être complaisants. [...]C’était les petits gestes et intentions qui rendaient sa présence agréable.

Léon dévisageait Holbrey, ne formulant toujours rien. Notant que le bibliothécaire avait pris soin de ne pas se moquer de cet amour d'adolescent, souvent ramené à la jeunesse. Comme s'il y avait réellement un âge pour tomber amoureux, une limite sensée à donner à ce sentiment. Comme si une peine de coeur n'avait le droit d'exister qu'une fois adulte. Il fut reconnaissant de ne pas s'entendre dire qu'il ne connaissait rien à ça et s'arma de silence à nouveau, n'ayant que peu de choses à opposer au calme paisible de la conversation, brisant le silence de la nuit sans pour autant parvenir à attirer l'attention de qui que ce soit dans l'hôpital. Léon observait en contre plongée Octave, notant une fois de plus la posture nonchalante, cherchant à comprendre pourquoi tant de patience, incapable de choisir entre simple franchise, désir de l'aider, envie qu'il lui lâche les basques. Ou peut-être les trois. Mais si l'hypocrisie permettait bien des amitiés, la franchise pouvait engendrer la haine. Le vrai problème, c'était pourtant de prêter à l'hypocrisie le bon rôle tout en dénigrant cette honnêteté douloureuse. Léon souffla, regardant avec insistance le bibliothécaire, cherchant à comprendre quel intérêt toute cette conversation avait pour lui. Pourquoi s'acharner à ouvrir les yeux à un adolescent qui se bornait depuis de longues heures à ne pas vouloir regarder, et surtout pas la vérité ? Appréciait-il suffisament Heather pour désirer faciliter leur réconciliation ? Ou bien était-ce simplement gratuit, dénué d'arrières pensées ? Léon n'arrivait pas à se décider et bien que la curiosité le quémander de demander réponse à cette question, il préféra ne pas s'agacer à voix haute de l'objet de la condescendance qu'éprouvait Octave à son égard. Sa voix s'éleva, murmure crevant le silence, acquiesçant à voix haute les dires du bibliothécaire.
__  Je pensais que de longues phrases lui expliquant ce que je ressentais auraient du pouvoir. Puis j'ai cru que trois petits mots seraient encore plus forts. J'aurais dû comprendre que le silence battait les deux premières options. Il marqua une pause, soupirant. Ce ... ce n'est pas en elle que je n'ai pas confiance, mais en moi, avoua-t-il à demi-mot.

Il chassa d'un nouveau geste maladroit la nouvelle larme accrochée à ses cils, traitresse, avant de laisser de nouveau sa main retombée sur le sol. Si accepter les critiques d'Octave serait sans doute bénéfique à long terme, il se sentait à présent aussi démuni et fragile qu'un enfant, soupirant dans son berceau pour protester contre l'injustice de son ventre vide. Il avait envie de se blottir quelque part, d'attendre que le jour ne se lève pour lui apporter le réconfort d'une pensée non alourdie par la fatigue. Ici, dans cet hôpital lugubre, après cette soirée éprouvante, tout semblait démesuré. Aucune proportion ne daignait être respectée, que cela soit dans la colère ou le chagrin empli de lassitude qu'il ressentait désormais. Infiniment douloureux. Difficile canalisable, alors qu'Holbrey ne cessait de lui demander de comprendre sans colère, d'accepter sans abattement. Léon se savait incapable d'une telle maîtrise de ses émotions, lui qui se coulait si bien dans le masque de colère et de cynisme habituel. Son propre désarroi lors de cette soirée, dont le point culminant trouvait son apogée depuis qu'il s'était laissé tombé contre le radiateur, le terrifiait. Il s'était longtemps attardé sur les tords des autres, mais l'abysse dans lequel sa propre introspection le plongeait, semblait beaucoup plus difficile à appréhender. S'il s'était démontré enfin apte à cesser de vouloir se trouver des excuses pour tout, rejetant sur les autres ses propres erreurs, il n'était pas certain de réussir à continuer d'entendre énoncer à voix hautes toutes les erreurs commises. Il n'avait pas cette endurance, se complaisant bien dans ses ruminations intérieures et ses fausses culpabilités, mais se sachant bien incapable de gérer de réelles remontrances formulées par un quasi inconnu. Le bibliothécaire était implacable, ne laissant rien passer, n'enrobant aucune réalité. Et parce qu'il se foutait pas mal de ce qu'un adolescent pourrait ressentir à son encontre, il frappait juste et fort depuis le début de leurs échanges. Et ne semblait pas avoir terminé.

__ L’affection se cache et se distille dans les moindres manifestations de la vie et se passe bien souvent des grandes déclarations. [...] Ne t’a-t’elle pas consacré plus de temps et d’énergie qu’à quiconque ? Interrogea-t-il. Si, songea Léon, détachant son regard des traits fins de l'adulte pour se perdre dans l'obscurité du couloir. Heather n'était pas démonstrative dans ses marques d'affection, lesquelles devaient se savourer comme de grands crûs dûment acquis. Mais si Léon pouvait se vanter de quelque chose, c'était bien d'avoir attendri la jeune femme, au point où elle finissait par mettre de côté son aversion pour les démonstrations tactiles. Chose qui ne lui était destiné qu'à lui. Enfin, ça, il n'en était plus si sûr. Il retint une nouvelle lamentation, se demandant s'il n'aurait pas dû lire entre les lignes de pareilles démonstrations, sans pour autant se convaincre qu'elle ne ressentait rien. Se passer de grandes déclarations, avait-il dit. Le problème, c'était que l'égoïsme qu'il ressentait, doublé de ce manque total de confiance, aurait préféré qu'Heather les formule, quitte à les lui balancer à la figure dans un moment de colère, si c'était ce qu'elle gérait mieux. Mais il aurait voulu les entendre, que cela soit crié comme dans un murmure. Même incomplet. Mais juste une fois, pour combler ce manque. Mais quel égoïsme, n'est-ce-pas ? Il aurait dû comprendre, mais aurait préféré qu'elle le dise. Léon s'apprêtait à ouvrir la bouche pour acquiescer lorsque le bibliothécaire le prit de court, enchaînant dans sa tirade, soufflant toute envie à Léon d'être en accord sur quoi que ce soit. Le désarmant par ses propos abruptes. Tu as probablement raison, tu la connais mieux que moi après tout. L'adolescent se tendit, tout son corps se crispant sous le revirement de situation. De quoi parlait-il, sur quel sujet était-il soudain d'accord après tant d'acharnement à vouloir lui ouvrir les yeux sur une réalité qu'il ne comprenait pas jusqu'alors. Cette fille est tellement volage ! Elle est comme Elène. [...] Elle a juste profité de toi, non ? [...] Ca doit être une sacrée sal*pe pour que tu considères Elène avec plus de pitié ! L'adolescent vrilla ses yeux gris dans ceux d'Holbrey, se mordant les lèvres jusqu'à gouter à son propre sang, serrant les poings. Pourquoi tu ne l’as pas ignorée plus tôt, c’est ça la question ?  Ca t’aurait épargné de la peine, d’autant qu’elle doit être toxique à souhait. A tous les coups, elle ne sait juste pas aimer. Infirme affective. C'était ce qu'il avait dit à Heather, mais dans la bouche d'Holbrey, l'affront lui paru outrageux. Pas étonnant de la part de quelqu’un qui n’a rien connu d’autre que la violence. Fermez-la, songea Léon avec force, ses yeux toujours rivés sur le bibliothécaire, la rage au fond de ses iris ne rencontrant que le calme de ceux de l'adulte. Elle ne mérite pas tout ce que t’as fait pour elle. Taisez-vous. Elle ne sait même pas réfléchir par elle-même, ni faire preuve de gratitude. Bouclez la. Sois pas triste de la voir partir, à t’entendre, t’as pas l’air de perdre grand-chose. Etouffez-vous avec votre salive. Je vais suivre ton exemple et l’envoyer chier, j’ai pas besoin de quelqu’un comme elle dans ma vie, se dégouta-t-il à voix haute. Au fond, tu ne dois pas avoir plus d’importance à ses yeux qu’elle n’en a pour toi,  mais bon, qu’est-ce que j’en sais, j’ai raté ma vie, termina-t-il en le gratifiant d'un haussement d'épaule.

Sans se rendre compte qu'il s'était relevé, l'adolescent combla d'un même souffle toute la distance le séparant du bibliothécaire, n'accordant que peu d'estime aux yeux verts semblant surpris de le voir si vite sur lui. Sans même réfléchir à la portée de ses actes, il empoigna Holbrey par le col de la chemise, le poussant sans ménagement contre le mur, écrasant son avant bras contre sa gorge, l'empêchant par la même occasion de bouger, y mettant assez de force pour rendre difficile la moindre inspiration. Il voulu parler, mais ses mots moururent de nouveau sans franchir la barrière de ses lèvres. Incapable de trouver dans son vocabulaire assez d'adjectif pour signifier à Octave sa colère, l'adolescent desserra son étreinte, quelques secondes avant que son poing ne vienne s'écraser contre la mâchoire du bibliothécaire. Le bruit plaintif du cartilage contre sa main le fit revenir à la raison et il se recula d'un pas, tandis qu'Holbrey retombait contre le mur. Essoufflé par sa propre colère, Léon lui lança un long regard, chargé de reproche, de déception, d'incompréhension. Il leva lentement ses propres mains, étonné de s'être vu porter un coup au bibliothécaire. Il n'était pas de nature à se servir de ses poings pour communiquer, leur préférant l'acidité des mots. Il recula, ses yeux s'embuant de nouveau de larmes, camouflant les iris incandescent sous la rage.

__ Vous ... murmura-t-il, fermant douloureusement les yeux pendant quelques secondes avant de les rouvrir, pourquoi vous cherchez par tous les moyens à me pousser à bout ? Hoqueta-t-il avec difficulté, esquissant un geste les englobant tous les deux. C'est quoi le but de tout ça, hein ? Dire à voix haute la moindre de mes peurs pour que je m'offusque de leur stupidité ? Insulter Heather pour que je comprenne à quel point j'ai eu tord d'oser lui en vouloir ? Faire en sorte que toutes vos paroles, en échos finalement au mienne, ne me semblent assez stupides pour que je vous en colle une, en désespoir de cause ? Quelle est la finalité de toute ça ! Répétât-t-il avec force, une larme roulant sur sa joue avant qu'il ne vienne l'essuyer d'un revers de main. Je ... il souffla, excédé, secouant la tête, cherchant ses mots, à la manière d'un lion en cage. Il étouffait désormais, à mesure qu'il prenait conscience de ses tords et des nouveaux problèmes auxquels il s'était exposé en fracassant la mâchoire d'un membre de Poudlard. Il essuya deux nouvelles larmes, de rage, de colère, de tristesse, il ne savait plus quelle raison blâmer pour cette nouvelle slave de perles salées. Depuis le temps que je voulais vous frapper ... et j'en suis maintenant profondément désolé, soupira-t-il, en colère contre lui même. Accordez à mes excuses ce que vous voulez, je m'en fiche. Je ... pourquoi vous ... je commençais à vous écouter ! reprit-il, tâchant de se calmer, reculant d'un pas. Vous aviez réussi à me toucher dans mon incroyable capacité à ne pas vouloir écouter, pourquoi il a fallu que vous parliez d'elle en mal ... c'était encore une façon de me prouver mon impulsivité, en paroles comme en gestes ? J'essaie, vous comprenez ? Mais je ne suis pas comme vous, je n'arrive pas à tout contrôler ! Je vais devoir aussi m'excusez de ça ? Il détourna les yeux, soupirant de façon hachée à plusieurs reprises, partagée entre colère, déception, tristesse. Je suis désolé ! S’énerva-t-il de nouveau, à bout de souffle. Je suis désolé de vous avoir frappé, je suis désolé d'avoir essayé de vous discréditez envers Heather, je suis désolé de l'avoir poussée dans vos bras. Pas parce que ce sont les vôtres, mais parce qu'il faut être incroyablement c*n pour blesser quelqu'un à qui personne n'a jamais fait attention. Il perdait pied, de nouveau, s'éloignant d'Holbrey pour finalement se rapprocher de lui, à nouveau menaçant, puis repartant, marchant sans but, tournant en rond. C'était à l'image de ce qu'il ressentait. Chaotique. C'est un comble, de m'en vouloir de vous avoir frappé après m'être tant offusqué de votre existence, hein ? Rigola-t-il nerveusement. Vous avez beau être celui qui crache du sang ... expliquez-moi pourquoi j'ai l'impression que c'est moi, qui ait pris une raclée ce soir ?Souffla-t-il en pinçant ses lèvres, goutant au goût salée de ses propres larmes.

Il accrocha encore une fois le regard d'Holbrey, qu'il distinguait mal à mesure que sa vision se floutait, puis baissa honteusement les yeux, inspirant plusieurs goulées d'air. Il ne s'était pas passé plus d'une minute depuis qu'il lui avait explosée la mâchoire et le bibliothécaire avait eu maintenant tout le temps de reprendre ses esprits. Il se crispa, s'attendant de nouveau à prendre un coup, espérant qu'Holbrey n'est pas un penchant pour le sortilège Diffindo. Il avait assez de cicatrice comme ça. Mais plus qu'une blessure, il craignait surtout la prise de parole du bibliothécaire, assassine et douloureuse depuis le début de cette soirée. Soirée qui ne paraissait pas vouloir se terminer, s'éternisant dans les épreuves.

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PERSONNEL DE POUDLARDBibliothécaireModo tentaculaire
    PERSONNEL DE POUDLARD
    Bibliothécaire
    Modo tentaculaire
AVATAR : James McAvoy
MESSAGES : 790

INFOS PERSONNAGE
SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Pas vraiment seul, mais presque.
DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 10 Août 1964
SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Ven 16 Mar 2018 - 4:12

Ce fut dans la seconde partie de sa chaotique scolarité qu’on lui attribua enfin un surnom, la première partie ayant été soigneusement cloitrée à la limite de la militarisation, l’ayant non seulement écarté du monde qui aurait dû être celui de la douce enfance, mais également rendu taciturne au point où tout moquerie était avortée par son attitude introvertie. Bien avant l’université cependant, fut exacerbée en lui l’orgueil et l’impertinence, nourris par une vie d’hédonisme lors de sa précoce adolescence, qui lui avait alors donné ce que son jeune corps désirait, sans égard pour ce dont il avait en vérité besoin. L’excès avait tué l’enfant, faisant de lui l’ébauche d’un homme sans la moindre éducation. Il avait tout eu, avait tout fait, et dans la manipulation, tout avait été facile. La faculté avait accueilli la quintessence de sa juvénile hardiesse et insolence. Les étudiants, cage de lourdauds paons sans expérience, l’avaient affublé du sobriquet banal de Moulinette. Tentative de rabaisser au rang de crétinisme intellectuel ses longues tirades. Octave avait par ailleurs réussi à faire croire par le biais d’exaspérantes rumeurs que son surnom faisait référence à quelques qualités dont il savait faire preuve avec les dulcinées, ce qui l’avait rendu populaire rien que par le biais de la féminine curiosité. Certaines avaient éventuellement fini par descendre au dernier palier sans équivoque, reléguant ses bavardages à une paquet de pâtes en forme de lettres de l’alphabet. Alphabetti. En guise de revanche, ils s’étaient assurés à ce qu’il ne puisse pas retourner l’insulte en gloriole et il fut définitivement connu pour ses discours, jugés aussi pertinents que la succession aléatoire de lettres dans un bol de soupe en conserve. Ca ne l’avait pas empêché de continuer à exercer sa verve de manière encore plus productive sur qui pensait pouvoir faire mieux. Il n’avait jamais renoncé aux mots et savait pertinemment qu’on l’avait rabaissé avec une telle médiocrité d’imagination parce qu’il n’était pas simplement bavard, mais n’employait jamais aucun mot à la légère. Il avait bien sûr été souvent motivé par la méchanceté, l’aigreur et un inébranlable sentiment de supériorité face à tous ces petits branl*urs de chaussettes. Mais il n’avait jamais été vulgaire pour l’être, ce qui le rendait particulièrement désagréable à mesure qu’il pesait chaque mot avec une parcimonie de bijoutier. Parfois, ce qu’il supposait était faux, mais il cousait si bien le mensonge à la réalité qu’il y avait de quoi la prendre pour acquise, surtout par des adolescents qui ne connaissaient d’eux-mêmes que leur nom. Il avait conscience de leur endurance et savait d’instinct, car quelque chose se brisait dans le fond du regard, l’instant où il parvenait à abattre le dernier rempart.

Octave n’avait pas besoin de voir Léon pour savoir que son regard portait la belle fêlure. Quelque part sur le chemin apaisé de sa voix, avait-il perdu les derniers éclats de sa colère. Il ne fallait pas oublier après tout que les remparts haineux ne faisaient souvent pas que blinder le cœur, mais taisaient aussi la vigilance et coupaient court à toute considération. Si l’amour rendait aveugle, l’aversion créait des sourds. Et tandis que l’adolescent lui avouait l’amour qui n’avait pas su atteindre sa cible, Octave songea à une idée qui lui revenait souvent lorsqu’il pesait son honnêteté : « Les mots sont comme des sacs : ils prennent la forme de ce qu’on met dedans ». Si Heather devait être rôdée pour quelque chose, c’était probablement de deviner lorsqu’on faisait du commerce avec ses sentiments. Les parents violents profitaient souvent de l’innocence et recouraient au chantage. Peut-être que Léon ne l’avait pas fait consciemment, mais le mot d’amour, plongé dans le nerf d’une dispute, avait pris dans sa bouche non pas la forme d’une renonciation dévouée, mais à un troc. L’amour désespéré n’atteignait que rarement sa cible, tant il ressemblait à autre chose qui ne s’y prêtait absolument pas, rendant l’affection d’autant moins sensible à la pitié. Chaque idée nécessitait son nid pour s’y allonger confortablement, mais peu savaient quand préparer la niche et les bonnes intentions finissaient par ressembler à de l’opportunisme parce qu’ils étaient couchés sur le lit de la négligence. Probablement, l’étudiant avait-il exulté par désespoir, laissant son amour revêtir le voile de la faiblesse au lieu de lui insuffler la force de la noblesse. Douée qu’elle était, Heather avait dû se braquer car en détresse elle-aussi, elle avait cru à une tentative d’amadouer sa méfiance, plutôt qu’un trait sincère si mal porté. Clairement, lorsque les choses finissaient aussi mal, c’est que la discussion avait été impossible, quelle que fusse sa manifestation. Pourtant, parce que l’offrande fut faite à Heather, même si fondamentalement réfutée, c’était à elle de venir panser les plaies de celui qui lui avait proposé son cœur. Pour ça, elle ne semblait pas être prête, ni en mesure de l’accepter convenablement. Comme toute personne craignant le pire, son univers était tacite et évoluait dans le silence des émotions, qui trouvaient leurs chemins par tant de moyens qui se passaient de démonstrations.

Mais il fallait battre le fer tant qu’il était chaud, comme qui dirait. Schepper avait beau s’être assagi, il ne l’avait fait que par fatigue et épuisement, chose qu’Octave ne cautionnait pas. On ne pouvait pas commencer une guerre et décider de son achèvement parce que les fondations s’avéraient ne pas être assez solides. Schepper n’avait pas le droit de réclamer l’achèvement, seulement la défaite. Peut-être que ce vocabulaire combatif ne rendait hommage qu’à la lutte menée, mais laisser Schepper s’abattre aurait été comme ne pas réciter en entier un poème longuement appris, ou refuser de lire le dernier chapitre d’un roman sous prétexte que le dénouement avait eu lieu plus tôt. Son dernier chapitre fut d’ailleurs si grossier qu’il hésita à en faire usage. Ca puait le traquenard, car après tout Octave n’avait consciencieusement pas ajouté un seul de ses mots dans l’insulte proférée à l’égard d’Heather, reprenant uniquement ceux que Schepper avait prononcés, les agrémentant d’une exagération au passage. C’était typiquement le genre de coup qu’il fallait faire devant des spectateurs se tenant prêts à applaudir, au risque de passer pour un odieux personnage dans le cas contraire. La seule raison, autrement qu’égoïste, pour laquelle il aurait pu souhaiter voir Léon rester docile, aurait été la perspicacité. Car il aurait pu définitivement, dans son infinie lassitude émotionnelle, bêtement s’en foutre là où il aurait fallu une preuve insolente d’amitié. Mais les émotions, fidèles réactants, s’émurent au contact de l’indignité, qui se faisait davantage odieux encore qu’ils étaient tirés en traitre de la bouche qui se voulait fidèle et amoureuse. Tout était si déformé, et pourtant si semblable ! Etait-ce possible que les mots débités par l’horrible bibliothécaire fussent quasiment les mêmes que ceux que le malheureux adolescent avait prononcés plus tôt ? Octave ne faisait que perroqueter à sa façon, prenant soin à ce que l’insolent entende exactement ce qu’il avait osé proférer contre sa meilleure amie, son amoureuse, tenant le miroir pour que le Prince puisse s’y mirer. Alphabetti avait encore fait sa soupe. Surtout celle qu’était devenue le cerveau décomposé du pauvre Schepper. Si, à l’air défait du jeune visage, Octave n’avait pas été certain de sa tactique, la suite l’encouragea bien vite à nourrir sa réprobation en crescendo jusqu’au final pressenti et escompté. Enfin, escompté… c’était vite dit. Il aurait presque préféré l’entendre gueuler jusqu’à prendre conscience des absurdités qu’il débitait, mais le vaillant étudiant opta pour une tactique bien moins verbale, mais tout aussi éloquente. Il pouvait presque voir les sous-titres qui défilaient sur les yeux outrés de l’adolescent : « ta gueule, ta gueule, ta gueule ! ». Il se bouffait littéralement, se liquéfiait, faisant appel à des miracles de retenue pour ne pas craquer et sa haine suintait presque liquide par ses pores grands ouverts. Son hypnose acharnée sembla marcher contre lui, tandis que le bibliothécaire voltigeait toujours plus haut sous l’éclairage scénique des yeux gris.

Le haussement négligeant d’épaules fut peut-être de trop. Idéalement excessif. Schepper partit comme un chien de chasse, comme s’il s’était rendu compte avoir oublié d’éteindre le fer à repasser, comme Rogue tentant d’échappant à une douche improvisée, et Octave dut réunir toute son énergie pour ne pas avoir une réaction identique. Il assassina soigneusement ses propres réflexes innés et n’eut qu’une sorte de sursaut maladroitement avorté, tandis que Schepper montrait déjà le relief luisant de son bras imberbe pour l’étouffer. Le chapitre pourtant n’aurait toujours pas été convenablement lu et ressenti jusqu’au bout s’il avait décidé de se défendre. D’une part parce que mince, il n’était pas franchement sûr de pouvoir s’en sortir tout à fait dignement face à cet énorme morceau d’adolescence enragée. Mais principalement parce que le but fut que Léon ait le temps de libérer ses émanations méphitiques, s’en exorciser définitivement et sans retour, ce qui n’aurait pas été possible s’il avait rencontré une résistance. Tandis que le bras ferme épousait sa gorge, la tête du bibliothécaire épousa le mur dans une succession de parallèles amoureuses au mariage de forme davantage que de fond.

L’asphyxie était un mal qui submergeait dans l’immédiat, si bien qu’Octave sentit d’abord distinctement sous la pression le tube inflexible qu’était sa trachée. La salive lui monta à la bouche et sa langue sembla se gonfler, tandis que déjà, un vertige le prenait, les néons l’éblouissant plus que nécessaire. Si Léon avait voulu parler, il ne l’aurait probablement pas suffisamment entendu, étouffé par le bourdonnement du sang qui pulsait à ses oreilles. Il y avait encore assez d’air dans ses poumons et d’oxygène dans son corps, mais ce qui le fit souffrir en réalité fut les battements fiévreux de ses veines bien trop étroites. Le rouge monta à son front et Octave sentit un début de malaise larmoyer ses yeux, qu’il tenait effrontément fixés sur l’adolescent, refusant à essayer même de respirer tant que son corps le lui permettait. Ses mains étaient instinctivement venues rejoindre le poignet et le coude de Léon, qu’il sembla vouloir écarter pourtant sans grande volonté. Là encore, s’il s’était mis à se débattre, l’étudiant n’aurait vu que les effets de sa violence, mais au lieu de cela, il pouvait pleinement se concentrer sur deux yeux d’un vert brillant qui n’avaient eu de cesse à le fixer avec patience.

Dans un mouvement suppliciant l’esprit à se battre, le corps décocha un éclair où Octave regretta presque de ne pas avoir dévié l’attaque, car à force d’attendre, il s’affaiblissait et perdait se chance de pouvoir correctement se défendre si l’adolescent ne parvenait pas à calmer sa rage. Mourir ? Non, mais il craignait de s’évanouir. Cependant à l’instant même où le manquement l’alerta, Schepper se recula. Seulement pour profiter de sa confusion, car Octave s’évertuait à reprendre son souffle d’une large lampée à pleins poitrine lorsque le coup percuta sa mâchoire. A peine avait-il ressenti le plaisir traitre de ses poumons se déployant telles des fleurs que sa bouche se déboîta, coinçant sa lèvre étroite et sa langue entre les dents et tout s’enfla à nouveau d’une douleur autre. Désorienté, il pressa une main contre sa bouche, où le goût du sang faisait déjà frémir sa langue attendrie par un sentiment de boursoufflure, tout en cherchant à se retenir contre le mur pour ne pas tomber. Replié sur lui-même du coup qui lui fut administré, Octave avait l’impression que les os de son visage vrombissaient et que tout allait brutalement tomber en morceaux. Mais la timbale raisonnante se calma très vite, les sensations se réduisant à la lèvre fissurée qui commençait à bouffir et aux blessures de ses joues. S’étant retenu, il exhala un long souffle par les narines, tremblant tout entier de l’affront qui lui avait été fait. La rage grandissante et purement virile fut néanmoins étouffée sans ménagement, car il y avait eu davantage de mal que de honte, au fond, et le bibliothécaire se redressa très lentement, couvrant toujours sa mâchoire d’une main comme s’il craignait qu’elle ne se déboîte. L’attendait en haut de cette traversée une paire d’yeux gris, guettant la vengeance et regrettant déjà son geste.

__ Vous... pourquoi vous cherchez par tous les moyens à me pousser à bout ? C'est quoi le but de tout ça, hein ?

Octave l’avait d’abord écouté sans broncher, le vrillant de sa lumière verte où quelques vaisseaux pétés avaient déversé leur feu d’artifice pourpre, mais il baissa finalement les yeux au sol tout en tâtant ses dents à travers la joue que Léon avait frappé. Il y avait une molaire récalcitrante qui passait son temps à se faire la malle depuis quelques années, sans qu’aucun dentiste ne puisse la lui remettre de manière définitive, à moins de la visser à la mâchoire, ce qu’il ne voulait pas. Mais elle était là, avec ses jumelles, inébranlable. Léon n’avait alors pas frappé si fort que ça ! Il ne devait pas en avoir l’habitude, mais y avait quand même probablement mis toute son énergie. Il le valait mieux pour lui, c’était la première et la dernière fois qu’Octave se laissait frapper pour satisfaire un caprice qui n’était même pas vraiment le sien. Il déglutit, mais le sang resta ferreux en bouche.


__ […] Faire en sorte que toutes vos paroles, en échos finalement aux miennes, ne me semblent assez stupides pour que je vous en colle une, en désespoir de cause ? Quelle est la finalité de toute ça ! Je…

C’était lui qui pleurait maintenant ? Plus indécente encore sembla la jubilation du bibliothécaire, qui voyait finalement son publique applaudir comme convenu. Il aurait très mal digéré de s’être fait agresser pour rien, mais Schepper semblait, après avoir exorcisé sa violence fugace, crever ses abcès en énumérant ce qui déjà était clair. A croire qu’il avait besoin d’une confirmation, dans le doute d’avoir frappé quelqu’un qui n’était pas prêt à le souffrir. Mais Octave était docilement adossé au mur, les épaules encore légèrement recourbées. Sa main lâcha enfin sa bouche, qu’il avait doucement massé, mais ses doigts vinrent en dernier recours inspecter sa lèvre inférieure, qu’il sentait tendue comme un fruit mur.

__ Vous aviez réussi à me toucher dans mon incroyable capacité à ne pas vouloir écouter, pourquoi il a fallu que vous parliez d'elle en mal ... c'était encore une façon de me prouver mon impulsivité, en paroles comme en gestes ? J'essaie, vous comprenez ? Mais je ne suis pas comme vous, je n'arrive pas à tout contrôler ! Je vais devoir aussi m'excusez de ça ?

Pour le coup, Octave soupira franchement. Il y avait eu du progrès, mais qu’est-ce qu’il était perdu ce môme ! A se demander comment il faisait pour survivre avec autant de complexes concentrés par centimètre carré de cerveau. La beauté. Le charme. La survivance de la jeunesse ! Il était beau le diable, et puis juste assez naïf pour charmer par la faiblesse. Octave s’en mordait les doigts, d’une telle délicate fragilité. Mais en attendant, il fallait tout lui expliquer. Et surtout, le rassurer. Ce qui était un peu dommage, car à peine avait-il assumé cette offense naturelle ressentie face à l’affront, que l’étudiant se répandait maintenant en diverses excuses dont le bibliothécaire n’avait franchement que faire. A priori, il n’était pas suffisamment impliqué pour que cette histoire ait pu lui faire véritablement du tort. Mais il reconnaissait au moins cette politesse à l’étudiant, ce pourquoi il le laissa finir en gardant un sérieux constant et dénué de sévérité. Et même si tout cela était rythmé par un aller-retour tantôt fulminant ou désespéré, il savait que cette main peu habituée à frapper n’aurait pas le courage de se relever, car là encore se sentirait-il coupable de se battre, alors qu’il avait lui-même provoqué l’affrontement par le premier geste.

__ Vous avez beau être celui qui crache du sang ... expliquez-moi pourquoi j'ai l'impression que c'est moi, qui ait pris une raclée ce soir ?
L’adolescent sonda le regard vert comme s’il attendait d’y lire une réponse, mais ce fut encore une fois la bouche qui prit le relais. Cessant de flatter sa lèvre blessée, que le gonflement avait rendu curieusement sensible, il répondit finalement :
« Parce que de nous deux, tu es celui qui as le plus à perdre. » Il inspira, un peu trop fort peut-être et en retard, car l’odeur de javel le brûla à la gorge et il se mit à tousser, lui coupant la parole et le souffle. La quinte l’étouffa à nouveau et il sentit l’irritation naître au fond de sa bouche. « Et puis, pour renaitre de ses cendres, il faut mourir un peu ! Or, tu ne peux pas mourir si tu restes dans ce qui t’es familier ; tu n’y apprendras rien de nouveau si rien ne change. D’où l’intérêt à dépasser ses propres retranchements : tes erreurs te mènent toujours en dehors de ce que tu connais, là où les voies habituelles ne fonctionnent pas. Encore faut-il le reconnaître et oser réfléchir autrement : ce que tu refusais de faire jusqu’à il y a peu. » Octave suçota sa lèvre inférieure, qu’il aimait finalement à sentir si douce alors que la chair rouge montrait son pourpré relief. Il parlait cette fois sans arrière-pensée, car le rideau était définitivement clos, ce pourquoi il parût spontané, ne cherchant plus le calcul autre que celui du coeur. « A chaque fois que tu essayeras d’apprendre quelque chose, tu feras des erreurs. Mais faut-il encore savoir qu’en faire ! Les ignorer et se dire que tout est de la faute des autres ? Fais-le et ça deviendra le serpent dans le jardin de ta tranquillité, qui te fera incessamment prendre le même chemin à chaque fois, pour reproduire exactement les mêmes erreurs. » Octave se détacha du mur et s’approcha lentement de l’étudiant pour l’empêcher de tourner en rond, et le regarda droit dans les yeux en essayant de capter son regard pleurant, qu’il suivait infatigablement sans le laisser s’évader. « Ce qu’il faut apprendre à faire, c’est se dépasser sans l’aide de quiconque pour éviter la raclée. Soit le serpent reste, soit tu le tues, soit quelqu’un le fait à ta place. On paye toujours un prix, qu’il reste où qu’il parte, mais il est moindre et bien plus supportable lorsqu’on le fait volontairement. Tu sais bien comment renaissent les Phoenix : dans les flammes. » Octave marqua un silence, les yeux étincelants, pencha la tête sur le côté et observa le jeune homme d’un long regard illisible avant de commenter d’un ton précautionneux, qui choisissait soigneusement chaque mot prononcé : « Tout n’est pas de ta faute, mais tu souffriras déjà moins à comprendre où se situe exactement la tienne, parce qu’il y aura alors moins d’impuissance, puis plus de compréhension à l’égard de ce que tu aimerais changer. » Octave releva la tête, offrant la pâleur de son visage à l’étudiant et continua avec la même patience douçâtre, un très léger sourire en coin : « Tu es quelqu’un de bien Léon. » Glissa-t-il soudain avec une tendresse familiarité. « Tu t’excuses de m’avoir frappé alors que tu défendais celle qui n’était pas là pour le faire. Lâche Elène, elle n’est qu’un poignard dans ton dos, et mets ton énergie plutôt à comprendre celle que tu défends même quand elle ne le sait pas. »

Au fond peut-être se sentait-il fautif sans vraiment l’être, d’avoir été celui à réveiller le monstre au sein de ce juvénile Adonis. La tendresse d’un tel cœur aurait gagné à se faire dompter par une amitié, plutôt que par une rivalité inventée de toutes pièces, raison pour laquelle il récolait consciencieusement les morceaux à sa manière. Il ne lui suffisait pas de juste remettre les choses en place, en espérant que tout continue comme avant, car tout avait manifestement changé, et l’ordre d’antan ne convenait plus.  

« Je ne peux pas te garantir qu’elle t’aime comme tu le voudrais, parce que ce n’est peut-être pas le cas. Mais elle a suffisamment d’affection à ton égard pour me demander, à moi qui ne lui doit rien, de rendre ta vie plus simple à ma mesure. N’oublie pas ça. N’y renonce pas. Un tel dévouement est rare, même si marqué par des défauts. Lâche-lui la main que si tu penses vraiment qu’elle apporte plus de malheurs dans ta vie que de joie. » Il y eut, au fond de son regard, une sorte de supplique dont il ne soupçonna pas la présence, offrant involontairement au creux de ses yeux une fêlure profonde, qui avait déjà tant perdu par jalousie et aveuglement. Mais se rendant compte qu’il perdait le contrôle sur ce qui semblait lui filler entre les doigts, reconnaissant l’ombre d’une craquelure, Octave baissa brusquement les yeux, se raclant la gorge vaguement douloureuse. « Je suis navré de ce que tu as vécu cet été. Que ta confiance ait été si lâchement trahie, au point que tu continues à penser qu’elle puisse être trahie à nouveau, et ce par celle qui t’es chère. Mais ce n’est pas le cas. Alors, ne laisse pas les choses t’échapper parce que tu as peur. » Il se tut, comprenant soudain qu’à ce sujet, et devant un cœur si tendre, il ne pouvait décemment pas rester de marbre, mais s’obligea quand même à parler de ce qui le touchait personnellement. Sa voix se fit imperceptiblement fébrile, tandis qu’un brouillard de souvenirs le gagnait des tréfonds de son âme. « Et ce n’est pas parce que Heather ne t’aime pas maintenant comme tu le voudrais, ou qu’Elène ait profité de ta gentillesse pour te tromper, que tu es quelqu’un qui mérite ce qui t’arrive ; que tu es quelqu’un qu’on n’aimera jamais. Ce n’est pas vrai. » Il releva son regard, conscient d’offrir une imperfection lui échappant au point de se fendre en une nuée d’or sur le rayon coloré de ses yeux, mais couva quand même l’adolescent de sa détermination infatigable, malgré les blessures jadis vécues. Et sans se rendre compte, il assura Schepper comme il aurait voulu qu’on l’assure. « Ce n’est pas vrai. Des gens t’aiment déjà sans que tu ne t’en rendes compte. Des gens t’aimeront encore, et ce sans que tu aies besoin de faire quoi que ce soit à part être toi-même. Tu n’es pas condamné à être toujours seul et tu n’auras pas toujours mal. »

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INFOS PERSONNAGE
SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Célibataire.
DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 4 décembre 1980 (Londres)
SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Mar 20 Mar 2018 - 22:15



La respiration de l'adolescent s'était faite silencieuse tandis qu'il baissait les yeux, comme espérant rendre ses un mètre quatre-vingt dix moins visibles. Maigre tentative, car si Octave souhaitait répliquer, il n'avait pas la moindre chance de s'y soustraire. Pestant contre son insolente réaction et ce choix stupide d'expression par la violence, il garda ses yeux clos, le temps semblant prendre un malin plaisir à s'étirer. Seul le silence l'agressait, cependant, total, engloutissant par son immensité. L'adolescent compta mentalement jusqu'à dix, avant d'oser un regard fugace vers le bibliothécaire. Ce dernier était toujours adossé contre le mur, tâtant d'une main délicate sa mâchoire, qui se teintait progressivement en tout un nuancier de mauve et de bleu. Aïe. Il baissa de nouveau les yeux, appréhendant par avance l'instant ou l'adulte déciderait que l'affront méritait correction. L'instant où Holbrey reprendrait suffisament de contenance pour dégainer l'une des deux baguettes en sa procession. Où peut-être bien allait-il répliquer à mains nues. Ce qui n'était pas franchement une bonne nouvelle, la nuque de Léon se rappelant au bon souvenir de la pression qu'avait exercée la poigne du bibliothécaire durant leur rencontre l'été passé. Il se crispa, serrant les dents, s'attendant déjà à être soufflé par un sortilège, se tortillant au sol sous l'emprise d'un Doloris ou se vidant de son sang comme lors de la nuit de souffrance organisée à Poudlard, laquelle portait bien son nom. Mais rien ne vint. Aucun coup ne vînt le cueillir à l'estomac, aucun atemi ne lui coupa le souffle en même temps que ses côtes ne se brisent, aucun maléfice ne fendit l'air. Prudemment, le vert-et-argent ouvrit de nouveau ses yeux gris, surpris de constater que l'adulte n'avait pas bougé, se figeant sous le regard de jade. S'était-il aussi fourvoyé concernant la personnalité du bibliothécaire ?

__ Parce que de nous deux, tu es celui qui as le plus à perdre. [...], lui répondit Octave, avant d'être pris d'une quinte de toux. Coupable, l'adolescent esquissa un mouvement furtif vers l'adulte avant d'avorter son geste, serrant les dents en le regardant reprendre difficilement son souffle. Il n'avait pas frappé si fort ... si ? La lèvre du bibliothécaire enflait à mesure que les minutes s'égrenaient, à mesure que le sentiment de honte qu'il éprouvait prenait de plus en plus de place. Il avait toujours eu en haine la violence, surtout depuis qu'il avait passé chacune de ses rentrées à Poudlard à panser les plaies dont d'autres portaient la responsabilité. Il était hors de question de devenir ce genre de personne. Comme en opposition avec la violence dont il avait fait preuve, le bibliothécaire parlait d'une voix posée, presque douce. Et Léon écoutait. Non seulement parce qu'il se sentait soulagé qu'Holbrey ne lui rende pas les coups - il n'avait pas la prétention de le sous-estimer, mais parce qu'il puisait en les paroles de l'adulte des vérités qu'il n'aurait probablement pas pu abordé seul. Des erreurs, il en faisait des tas. Il se reconnaissait même un certain talent dans ce domaine et au lieu de s'en servir pour rebondir, elles le paralysaient. Le doute faisait partie de sa vie, que cela soit sur ses propres actions que sur l'affection que d'autres pouvaient lui porter. Il ne doutait pas du pouvoir fantastique de ces remises en question, qui permettaient probablement d'avancer, à condition que ce sentiment reste une force qui le pousse en avant et non une dépréciation perpétuelle de lui-même. Sans l'aide de personne, l'enjoignait le bibliothécaire, il fallait qu'il réussisse lui même à se pardonner et à se surpasser. Et le vert-et-argent ne pouvait qu'être d'accord avec cette proposition. La liberté, cela commençait par apprendre de soi-même. Et Léon avait plus que soif de liberté, lui qui se sentait de plus en plus entravé. Octave s'était déplacé, lâchant le mur pour se planter en face de lui, le regard émeraude captant ses yeux gris qui se faisaient fuyants, comme le ramenant à l'instant présent. Léon souffla de se sentir si acculé et ... si vulnérable. Encore. Alors que les larmes perlaient toujours avec traitrise. [...]Tout n’est pas de ta faute, souffla avec lenteur Octave. Le monstre de culpabilité s'agita dans le ventre de l'adolescent,  qui se sentit presque immédiatement oppressé, peinant à retrouver une respiration tranquille. Il vivait depuis si longtemps avec ses erreurs en guise de compagnie que ces dernières semblaient refuser de quitter son esprit tortueux, redoublant d'effort pour empêcher les paroles du bibliothécaire de le soulager. Et pourtant, une petite partie de lui, dont il ne connaissait pas encore l'importance, semblait reconnaissante. Octave ne lui devait rien et n'attendait rien de lui : ses paroles, accusatrices ou libératrices mais à chaque fois gratuites, semblaient bien plus le toucher que celles de ses propres amis. Il devinait Holbrey avare de ce genre de phrase et il savoura quelques instants cette constatation. Tu es quelqu’un de bien Léon. souffla-t-il d'un ton sans appel mais avec ce qui ressemblait à s'y méprendre à de la tendresse, la douceur dans sa voix éclaboussant le vert et argent, peu habitué à ce genre de compliment. Tu t’excuses de m’avoir frappé alors que tu défendais celle qui n’était pas là pour le faire. Lâche Elène, elle n’est qu’un poignard dans ton dos, et mets ton énergie plutôt à comprendre celle que tu défends même quand elle ne le sait pas.

Léon se détacha du regard d'Octave, soufflant légèrement en se retournant vers la chambre d'Elène. Il s'accorda quelques instants tandis que le conseil d'Octave faisait doucement son oeuvre dans son esprit, gommant les soi-disant marques d'affection qui n'avaient rien été de plus qu'un moyen de le conduire dans un coupe-gorge. Avec difficulté, il accepta de laisser s'envoler les longues conversations où il s'était senti écouté pour ne garder rien d'autres que l'image de la quadragénaire se jouant de lui, essayant de se servir de ses peurs pour le manipuler. Une nouvelle fois, il se sentit rejeté mais tâcha d'accepter qu'elle se soit juste servie de lui parce qu'il avait été trop naïf d'accorder sa confiance. Ou plus simplement, parce qu'Elène excellait dans la manipulation avec adresse, comblant sans difficulté les manques qu'elle percevait pour demander des services. Il n'avait été qu'une proie et il fallait accepter cette naïveté, accepter que rien n’ait été vrai dans cette douce échappatoire qu'avait incarnée sa voisine. Il lâcha la porte de la chambre des yeux, cheminant doucement, acceptant avec encore plus de lenteur. Octave avait choisi d'opposer Elène et Heather et Léon le savait assez fin pour ne pas avoir choisi cette association par hasard. Si Elène s'était évertuée à combler son manque cruel de confiance en lui par tout un attirail de bonne intention, Heather n'avait jamais cherché à le rassurer. Elle avait débarqué dans sa vie, éblouissante de fragilité mais s'évertuant à tout repousser sur son passage. Il lui avait fallu bien des efforts pour percer à jours les maltraitances, encore plus de persévérance et de tendresse pour qu'elle accepte d'abaisser un à un les murs soigneusement bâtis de sa carapace et qu'elle ne lui laisse voir les hématomes, les plaies, les cicatrices. Leur amitié semblait rectiligne et débordante de complicité de l'extérieur, mais Léon voyait avec beaucoup plus de clarté les courbes et les bifurcations de leur relation. Avec Heather, c'était trois pas en avant pour quatre en arrière. Si elle avait accepté qu'il lui prodigue des soins à chaque rentrée scolaire, il n'avait jamais atteint plus que sa peau, malgré son insistance, malgré son envie de soigner bien plus que quelques côtés fêlées. Mais il errait dans la vie d'Heather, dépendant totalement de ce qu'elle voulait bien lui laisser entrevoir d'elle et en sixième année, leur amitié avait pris une courbure jusqu'à les faire bifurquer de façon radicalement différente. Tout en étant peut être plus similaire qu'il ne le croyait. Il ne savait pas, parce que cette réponse ne lui appartenait pas uniquement à lui. C'était la leur. Eux. Il y avait peut-être encore un " eux " concernant leur amitié et il ce n'était pas à lui de prêter une définition à ce que ressentait son amie. Et il lui devait bien ça. Du temps. Octave avait eu raison d'opposer Heather à Elène. Parce que les deux jeunes femmes n'avaient rien à voir entre elle. Et que lui avait tout à comprendre de cela : Elène ne l'avait pas rejeté, juste trahi. Et Heather ... Heather était peut être plus perdue qu'il ne l'était lui même. Si l'une méritait l'oublie, l'autre méritait plus. Beaucoup plus. Et comme en accord avec le fil de ses pensées, comme si Octave disait à voix haute ce que lui avait tant de mal à énoncer plus haut, il conclut.
__ Je ne peux pas te garantir qu’elle t’aime comme tu le voudrais, parce que ce n’est peut-être pas le cas. [...] Lâche-lui la main que si tu penses vraiment qu’elle apporte plus de malheurs dans ta vie que de joie

Le jeune homme essuya une nouvelle fois ses joues baignées de perles salées, avant d'accorder à Octave un long regard, chargé de reconnaissance. Si les mots échangés avec Heather avaient été douloureux, si la peine qu'il ressentait en pensant à elle était infiniment grande, le bibliothécaire lui offrait une porte de sortie qu'il n'aurait pas osé emprunter tout seul. Déçu de revenir à la charge, il se serait muré dans l'incompréhension, se serait figé dans le sentiment de rejet sans oser s'accrocher. Encore. Léon savait qu'il aurait réussi l'incroyable bêtise de se persuader qu'elle n'en valait pas la peine tout en sachant pertinemment qu'elle était la seule personne à laquelle il tenait. Désespérément. Mais Holbrey avait tout simplifié, redéfinissant avec simplicité que même si elle ne lui prêtait pas la réciprocité de ses sentiments, il était bien plus heureux auprès d'elle qu'à tenter de la haïr dans un coin. Inutile de préciser qu'il se savait incapable d'un tel sentiment. Elle était trop importante et à la vue de la lèvre boursouflée d'Octave, son subconscient n'était pas dupe, près à la défendre qu’importent les bêtises dont il tâchait de se convaincre. Il voulut ouvrir la bouche pour remercier à voix haute le bibliothécaire mais une fois encore, les mots refusèrent de sortir et moururent dans sa gorge. Il se sentait désarmé par cette conversation qui ne semblait avoir comme unique vocation que d'apaiser ses doutes. Peu de personne, voir presque personne, ne s'était essayé à cette exercice et l'adolescent se sentait trop maladroit pour formuler de façon convenable à quel point il se sentait redevable. En réponse à sa violence, Octave lui offrait un réconfort qu'il n'était plus vraiment certain de mériter.


__ Je suis navré de ce que tu as vécu cet été., s'excusa Octave en baissant les yeux, arrachant un regard intrigué à l'adolescent tant l'aveu semblait sincère.  Que ta confiance ait été si lâchement trahie, au point que tu continues à penser qu’elle puisse être trahie à nouveau, et ce par celle qui t’es chère. Mais ce n’est pas le cas. Alors, ne laisse pas les choses t’échapper parce que tu as peur. Le ton avait changé et l'espace d'un instant, d'un instant très court, Léon se demanda si le bibliothécaire s'adressait toujours à lui ou bien s'il se parlait à lui même. Avant de comprendre que cela n'avait au final, pas une grande importance. Et ce n’est pas parce que Heather ne t’aime pas maintenant comme tu le voudrais, ou qu’Elène ait profité de ta gentillesse pour te tromper, que tu es quelqu’un qui mérite ce qui t’arrive ; que tu es quelqu’un qu’on n’aimera jamais. Ce n’est pas vrai, offra-t-il en réconfort, la voix se brisant sur certains mots, tandis qu'il relevait les yeux du sol. La plupart des gens qui cherchent à vous rassurer le font pour satisfaire leurs propres doutes. Aussi Léon se retînt de demander d'où il tirait de pareils certitudes, se gardant bien de formuler à voix haute qu'il ne semblait pas si crédible, comme si lui-même doutait de la véracité de tels dires. Ou comme si la souffrance de pareilles  croyances le conduisait à vouloir rassurer n'importe quel reflet de l'adolescent qu'il avait été. Son regard gris se posa sur le bibliothécaire, s'attardant sur les iris verts semblant renfermer tout un panorama de secret dont il n'en effleurerait peut-être jamais un seul. Un curieux instant avant qu'il ne reprenne la parole, Léon eut l'impression qu'Octave tentait l'impossible prouesse de lui révéler une vérité tout en tâchant de  lui dissimuler l'essentiel. Ce n’est pas vrai. Des gens t’aiment déjà sans que tu ne t’en rendes compte. Des gens t’aimeront encore, et ce sans que tu aies besoin de faire quoi que ce soit à part être toi-même. Tu n’es pas condamné à être toujours seul et tu n’auras pas toujours mal.

Le silence les enveloppa tous les deux et Léon se glissa dedans, désireux de laisser le temps à chacune des paroles de l'adulte de trouver leurs cibles. Le ton du bibliothécaire semblait être de celui employé pour dire des vérités, ne supposant aucune contradiction, se déployant avec la force que confère la certitude des choses. C'était dangereusement tentant, de se laisser aller à de pareilles paroles et d'y croire. Si le doute paralysait, l'espoir pouvait faire bien pire car il n'y pas plus douloureuse chute que celle d'une croyance vous ayant élevée bien trop haut. Les mots continuaient leur cheminement, caressant le gouffre de solitude, se jouant de lui pour tenter de le combler. Tâcher d'atténuer la sensation de vide que Léon ressentait depuis si longtemps, comme s'il était perché au dessus d'un abysse d'incertitude qui ne demander qu'à l'engloutir. Il était dangereusement prêt d'accepter les mots sécurisant d'Octave, à présent. Et puisqu'ils le touchèrent avec une étonnante facilité, Léon ne put s'empêcher de supposer que s'il ne les avait pas choisi au hasard, c'était parce que lui aussi les attendait. Il resta silencieux encore quelques instants, suspendu au silence et à la pénombre de la nuit, désireux d'y croire sans se montrer encore trop naïf, soucieux de ne rien contredire. Il y avait trop d'honnêteté pour qu'il n'y oppose une contradiction, n'étant plus certain du destinataire de tels propos. Lui ? Octave ? Les deux ? Il était juste conscient d'une chose. Il s'était arrêté de pleurer.

__ Je suis prêt à partir, murmura-t-il dans un souffle, certain qu'Octave comprendrait la nuance de ses propos sans qu'il n'ait besoin de préciser plus que nécessaire qu'il voulait bien faire une croix sur Elène. Sa voisine dont il ne souhaitait pas prononcer de nouveau le nom mais dont il acceptait de comprendre la nécessité de ne plus y accorder d'importance. L'adolescent se gratta la nuque d'un geste hésitant, poursuivant à demi-mot, incertain de la suite de sa demande. Pas ... pas tout a fait à retourner à Poudlard, en revanche. Il se mordit les lèvres, poursuivant sur le ton de la confidence. Vous dîtes que je dois tuer le Serpent, mais ils se sont tellement multipliés que je ne vois même plus le jardin. avoua-t-il, reprenant la métaphore usée un peu plus tôt. Avant de demander à d'autres de m'aimer, il faudrait peut-être que je m'essaye à l'exercice. Mais je ne suis pas certain d'apprécier ce que je suis en train de devenir. Il marqua une pause, sa conscience le cajolant pour l'intimer à la prudence, à peser chacun de ses mots. Il renonça cependant, les paroles d'Octave l'enjoignant à la confiance. Vous ... vous savez ce qu'il s'est passé, ce soir, dans la Grande salle, n'est-ce-pas ? Ce n'était pas un reproche, ni même une véritable question, aussi n'attendit-il pas vraiment de réponse. Ils oeuvrent avec tant d'entrain à vouloir nous ôter toute liberté, usant de stratagèmes pour nous aliéner à leurs désirs que je ne sais même plus quelle est ma part de responsabilité, ni celle des autres. C'est culpabilisant tout en étant déresponsabilisant parce que ... parce que ca avait l'air d'un choix, mais cela n'en était pas un ! C'était juste une façon d'opposer notre instinct de survie à celui de ... de quoi, au juste ? L'idiotie ? Il secoua la tête. Alors bien sûr qu'on a levé nos baguettes. Tous. Parce que ca a développé notre lâcheté et que la nuit de souffrance avait déjà éteint toute idée de désobéissance . Il gardait ses yeux gris sur ceux du bibliothécaire, à l'affût de toute suspiçion, tâchant de minimiser ses propos car il ne savait que peu de choses sur ce que pensait Octave de la fratrie de Mangemort. Cette guerre ... elle me donne l'impression d'un sentiment d'urgence. Je n'ai pas l'impression d'avoir le temps de comprendre mes erreurs, d'avoir le temps de m'en servir comme d'une force pour avancer, d'avoir le temps de découvrir cette affection dont vous parlez avec tellement de certitude. Il reprit un peu plus bas. Vous dîtes que je n'aurais pas toujours mal ... mais toujours, cela ressemble de moins en moins à l'éternité. . Il n'y avait pas d'abattement dans la voix, juste une simple résignation, comme devant un problème trop difficile à résoudre pour que l'on n'en gaspille un temps précieux. Mais je vous remercie. Dans une certaine mesure, vous ne m'avez pas libéré que de la culpabilité concernant Elène ce soir ... vous avez fait bien plus. Et je suis réellement désolé de n'avoir eu à vous offrir qu'un bleu en guise de ma gratitude. Il lui adressa un lourd regard, chargé d'excuse.  J'ai envie de vous croire, j'ai envie de me dire que cela va changer, que je vais avoir le temps de recoller les morceaux avec Heather, de me servir de mes erreurs pour ne pas les reproduire, de grandir. Découvrir. Aimer. Détester. Me tromper. Recommencer. Tout ça ... ça suppose du temps, et plus cette année avance, moins j'ai l'impression que l'on en a, justement. Et cela rend mes erreurs beaucoup plus difficiles à ... accepter.  

Il se tût, lâchant du regard Octave qu'il n'avait cessé de regarder jusque là, ses yeux se posant sur la sortie un peu plus loin. La lune régnait en solitaire dans le ciel dépourvu de toute étoile, baignant le couloir dans son halo argenté. L'adolescent se perdit quelques instants, désireux de prolonger encore l'instant avant qu'Octave ne le ramène à Poudlard car il devinait qu'il n'avait plus rien à découvrir dans cet hôpital et que l'homme n'avait donc plus de raison de prolongerla parenthèse les ayant conduist en dehors de l'école.

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Dim 25 Mar 2018 - 1:18

Il se mordait, coinçait la lèvre maintenant luisante et pleine sous ses dents et relâchait la chair avec un contentement extatique, savourant sa tendresse nouvelle et insensible avec l’impression que quelqu’un d’autre l’eut touché. La grosseur ne tarderait pas à se défaire, mais en attendant, cette douce douleur sourde lui procurait un plaisir tactile. La lèvre ne saignait pas vraiment, mais il sentait sous ses dents la crevasse fendue d’un rouge passionné. Cette volupté pénible n’était pas sans rapport avec la satisfaction de sentir, comme par la force d’un sinistre alignement stellaire, influençant l’aléas du temps par le mystérieux biais d’une ondulation cosmique, qu’ils venaient enfin de se toucher. Schepper et Holbrey avaient atteint en un instant de cohésion inattendue un diapason semblable ; l’harmonie précaire d’une voix se mettant à raisonner avec le verre. De loin, avec méfiance et une dose non dissimulée de circonspection face à ce qui les dépassait dans l’autre, mais ils se comprenaient. La sensation était grisante dans l’inconscience, lui faisant construire des passages vers les sentiers schepperdiens, tels des arcs électriques qui se créaient entre leurs deux esprits échauffés. Cependant, ils se connaissaient bien mal et Octave sentit planer la délicate descente d’une intimité qui s’était créée par la force, ne tardant pas à s’étioler dès que l’instant propice s’en irait, comme s’ils avaient tous deux par inadvertance regardé par le trou de serrure de leurs âmes respectives. Et plus l’étudiant l’observait, plus une compréhension diluée emplissait son regarde d’une sagacité tel que le bibliothécaire se sentit le besoin pressant de détourner sa propre fêlure, et la mettre à l’abri de cette inquisition suffisamment sensible pour déceler là, où le discours avait cessé d’être exclusif. Ce n’était pas quelque chose qu’il pouvait abandonner au hasard et s’en contenter. Mais plutôt que de pudiquement détourner le traître rayonnement de ses yeux vers, Octave referma imperceptiblement la brèche et son regard perdit en profondeur et éclat, tel le sable séchant après le passage d’une vague. Schepper l’avait vu, ce qui le privait de l’accommodante possibilité à faire comme s’il n’en fut rien, et que la blessure n’avait jamais existé. Au lieu de cela, il n’avait le choix que de prudemment reculer en reconnaissant son manquement, avec l’espoir que l’étudiant n’en tire que l’assurance lui étant nécessaire, tout en se gardant de curiosités. L’effort lui demanda du recul, et Octave sembla s’éloigner un instant pour revenir finalement, la blessure personnelle se muant doucement en bienveillance quelque peu détachée.

Mais l’instant de grâce sembla persister, bien que le bibliothécaire se fut dépouillé de tout ce qui aurait pu sembler trop intime. Au-delà du détail qu’était la confiance trouvée dans ce qui nous paraissait compréhensible et semblable, Schepper risquait de s’effrayer à la perspective de pouvoir considérer des soucis qui n’étaient pas les siens et qui le dépassaient probablement de loin. L’absence d’implication était le meilleur adage d’une bonne écoute, lui avait jadis radoté son grand-père. Quand bien même avait-il eut partiellement tort, Octave savait que ces confidences adolescentes se vouaient à demeurer unilatérales et ne demandaient pas vraiment d’aveux en retour. Léon n’avait frappé que parce qu’il avait eu, dans un coin éloigné de son esprit honnête, la conviction que le bibliothécaire ne flancherait pas et résisterait à l’assaut le plus audacieux. Son cœur empli de droiture n’aurait pas osé attaquer quelqu’un qu’il aurait senti plus faible et l’exercice aurait perdu son intérêt dans son entièreté, si Octave avait reculé à la première charge. Néanmoins, il observait avec une attention concentrée, la compréhension accomplir doucement son affaire sur les épaules crispées et le regard inquiet de l’étudiant. La paix pourtant, sereine, encore mitigée par l’acceptation qui tardait, se dissipait et balayait les colères tel le vent se défaisant à l’usure des plus grandes dunes.  

__ Je suis prêt à partir. Pas... pas tout à fait à retourner à Poudlard, en revanche.


Enfin quelque chose qui autorisait un sourire ! Octave s’y abandonna de grâce, esquissant l’habituel rictus mielleux mais compréhensif que ses lèvres chérissaient à revêtir, éternel bouclier contre la pesanteur. Le chapitre d’Elène semblait se refermer, un peu à contre cœur, comme il en était toujours des histoires dont la malfaisance nous faisait du mal au point où il semblait davantage sécurisant de nier la trahison, plutôt que de la reconnaître. Cela lui convenait certes très bien, de pouvoir disposer de l’horrible femme sans avoir à supporter les regards scrutateurs d’un témoin aussi droit qu’honnêtement emmerdeur. Mais l’expérience lui avait banalement appris que si l’on voulait un résultat durable, et non pas retapé en apparence avec du plâtre pour cacher les fissures, il valait mieux procéder correctement, quitte à raser les fondations. Le temps et l’attention accordés maintenant, allaient racheter les éventuelles obligations bien plus dispendieuses, s’il s’était décidé à simplement faire taire l’intenable enfant, sans égard pour ce qui le tourmentait. Précaution à prendre lorsque la cohabitation promettait d’être longue et entourée d’individus prêts à se servir de la moindre occasion pour casser une ou deux jambes. Réflexion un peu sèche, d’un pragmatisme nécessaire, mais qui en réalité se tissait dans les recoins subconscients d’un esprit sincèrement contenté d’avoir pu dégager la voie à sa jumelle perdue.

« Vous dîtes que je dois tuer le Serpent, mais ils se sont tellement multipliés que je ne vois même plus le jardin.
- Raison pour laquelle il est très important de prendre un problème après l’autre, sans essayer de se précipiter à tout régler à la fois en imbriquant les éléments les uns dans les autres. » Dit-il en ayant un regard vers la porte de la chambre d’Elène, dont la douleur causée venait de se faire grossièrement mêler à tout un pan de la relation que Schepper semblait entretenir avec les femmes en général. Bien sûr, tous ces serpents avaient un point commun, quelque part, un schéma récurent qui, dans l’ombre et l’inconscience, se répétait sans qu’on ne parvienne à clairement mettre le doigt dessus. Mais ce qu’il ne fallait surtout pas faire, c’était de se soustraire à la tentation de jeter tous les serpents à la fois en pensant qu’ils allaient partir comme ils étaient arrivés : la présence d’un serpent en attirait un autre. Ce qui était vrai en un sens, sans trouver l’intérêt à se faire traiter avec une telle facilité, car si les serpents se suivaient, ils ne partaient jamais tous ensemble. « Ne va pas en dehors de ton cercle de compétences. Commence par ce qui est à ta portée, ce qui dépend de ton opinion et non pas celle des autres. Puis progresse dès que tu sens en être capable, sans te frustrer des éventuels échecs. Les choses peuvent s’arranger, mais un serpent à la fois et dans l’ordre. »

Carl Jung avait jadis dit que « l’homme moderne ne voyait pas Dieu parce qu’il ne regardait pas assez bas », ce qui pouvait se comprendre dans le sens où l’on sous-estimait les petites tâches et les détails qui pouvaient nous aider à nous en sortir, mais que l’on négligeait parce qu’ils paraissaient insignifiants. Il était déjà suffisamment compliqué de se reprendre en main soi-même, alors s’attaquer aux gens nous entourant était un défi monumental, surtout lorsqu’on tentait de régler nos propres soucis par leurs biais. Léon avait tout à gagner en se détournant d’Heather ou d’Elène pour diagnostiquer la manière dont il avait choisi de mener sa vie. Reprocher les motivations aux autres était censé d’un point de vue éthique et moral, mais perdait de sa valeur lorsque c’était fait pour blâmer ses propres intentions. De la même façon qu’avaient certains à s’insurger contre des questions jugées mauvaises, préférant se vexer de leur teneur plutôt que d’y répondre avec dignité et droiture. Ces gens-là reprochaient leurs échecs à de désavantageuses circonstances, ainsi qu’à la mauvaise foi des gens les entourant. Ce qui, encore, était une opinion parfaitement viable s’il s’agissait de mesurer la moralité du monde dans lequel ils évoluaient, sans représenter un argument ne serait-ce que pertinent pour justifier de déplorables décisions.

__ Avant de demander à d'autres de m'aimer, il faudrait peut-être que je m'essaye à l'exercice. Mais je ne suis pas certain d'apprécier ce que je suis en train de devenir.

Octave se retourna vers l’étudiant, ayant remonté sans y réfléchir une main vers sa joue, qui avait cessé de le tirailler pour juste gronder d’une douleur sourde. Un hématome peut-être, rougeur aux joues de jeune fille ! L’idéal aurait été un paquet de glaçons… Tant pis, il souffrirait demain de sa beauté malmenée ? Fronçant les sourcils, Octave passa finalement ses doigts délies entre ses mèches brunes pour les ramener vers l’arrière, laissant le silence peser son poids sur les hésitations de l’étudiant qui continuait à marcher sur des œufs.

__ Vous ... vous savez ce qu'il s'est passé, ce soir, dans la Grande salle, n'est-ce-pas ?


C’était donc ça. Le bibliothécaire tarda à redresser la tête, acceptant avec une sorte de résignation sinistre à ce que le sujet s’éloigne toujours un peu plus de ce qui était aisément compréhensible, brassant aussi large que possible pour mettre en exergue chaque recoin étreignable de cet horizon sans fin. Mais si Shepper abordait ce sujet, c’est que ce dernier lui était nécessaire pour la tranquillité de son âme. Comment résister aux évènements ? Qu’en faire, lorsqu’ils nécessitaient de corrompre son caractère ? Octave soupira lourdement, puis hocha lentement la tête en guise d’acquiescement muet et aveugle. Tout allait de toute façon butter à ce mur, quel que fut le sujet ou l’inquiétude : tout se résumait maintenant à des choix que personne ne savait prendre et ne voulait surtout pas avoir à prendre.

__ Ils œuvrent avec tant d'entrain à vouloir nous ôter toute liberté, usant de stratagèmes pour nous aliéner à leurs désirs que je ne sais même plus quelle est ma part de responsabilité, ni celle des autres. […]

Tout du long, Octave demeura tête baissée, l’air légèrement renfrogné. C’était loin d’être la première fois qu’il devait faire face à la détresse engendrée par la tyrannie, alors les mots ne le surprenaient pas, ni les confusions ou les amalgames, mais il se sentait toujours aussi démuni autant dans les actions que dans les mots, avec la vague sensation de ne rien pouvoir apporter de satisfaisant ou particulièrement réconfortant. Le sujet était difficile et complexe, exigeant beaucoup de sacrifices et de travail, que peu étaient prêts à envisager et préféraient souvent continuer à nier l’impuissance. Il sentait que Schepper guettait son regard, qui continuait à se perdre dans le vague, refusant encore d’offrir à l’avide étudiant les réponses et réflexions qu’il désirait. Lui, avait justement l’impatience de son jeune âge, l’effervescence d’une grâcieuse adolescence aussi confuse que riche, qui attendait des réponses, mais ne recevait que des exigences. Il voulait gravir les montagnes plus vite que ses propres jambes ne pouvaient le lui permettre, plus rapidement encore que le jour laissant place à la nuit, comme si les circonstances et le mauvais temps n’avaient pas à ralentir sa folle assenions vers l’âge mûr. Mais en face, il n’y avait que la contrainte, d’impossibles demandes qui révulsaient souvent l’âme, réduisaient à l’impuissance ou pire, à l’apathie. Pourtant, s’il y avait bien quelque chose que la nature avait fait prévaloir tout du long de son évolution, c’était l’adaptabilité. Le reste pourrissait en branches mortes. Octave avait trouvé un équilibre précaire, passablement mensonger, entre l’instinct et l’intégrité qu’il se devait à soi-même pour ne pas se corrompre. Cependant, tout le monde ne pouvait se permettre des convictions aussi souples que les siennes, et c’était tant mieux. Mécaniquement, Octave traça le relief de son sourcil satanique, songeant longuement aux mots appropriés. Car si la réponse existait déjà quelque part, le discours s’adaptait à chaque oreille pour mieux continuer à la faire raisonner. Il finit par lisser son front avec sa paume déployée, puis releva enfin la tête pour toiser l’adolescent d’un regard cherchant la meilleure façon de, si ce n’est le rassurer, au moins lui proposer des solutions.

« Un pas après l’autre, ils testent vos limites. Primitivement, comme un chien cherchant à défier l’autorité de son maître. La seule chose qui leur importe, c’est votre endurance. Au fond, vous savez très bien que tout ça ne s’arrête pas à vous, que les têtes de ce monstre remontent très haut dans le ciel et que si vous en coupez une, elle repoussera dans l’immédiat. Néanmoins… » Octave eut un long regard concentré, cultivant soigneusement dans son esprit ce qu’il pensait être vrai et juste. « Ne cherche pas aussi loin, ni aussi haut, ou chez le voisin. S’il y a bien quelque chose de vrai, c’est que les changements qui veulent être rapides et brefs se font toujours dans la violence, tandis que ce qui aspire à être durable et paisible demande beaucoup de temps. Tout dépend de ce que tu es prêt à sacrifier. Si tu veux vivre en paix avec toi-même, le moyen le plus sûr d’y parvenir c’est de ne pas faire ce qui te fait honte. » Il eut un autre lourd soupir, nécessitant le silence avant la suite. « Mais on sait tous que ce chemin-là mène sûrement vers le sacrifice ultime. Certains sont prêts à le payer parce que pour eux la mort vaut mieux que de vivre une vie corrompue. Mais ce n’est pas non plus une solution. Trouve un compromis qui t’empêchera d’être le coupable de ta propre destruction, qui t’empêchera de défigurer ton propre idéal. Pour ça il faut que tu réfléchisses soigneusement à tes limites, de ce que tu es capable de subir, ou non. Parce que tu ne pourras pas choisir des principes que tu suivras que quand ça t’arrange, pour regretter de n’avoir rien fait après : il y a aura un gros prix à payer. Regarde et choisis pour toi-même, indépendamment de ce que tu penses des autres et de ce que les autres pensent de toi. Parce que suivre les règles des Carrow où celles des leaders de la révolution, alors qu'il ne s'agit pas de tes convictions profondes, c’est exactement la même chose. » Octave détendit son cou et releva la tête vers le plafond en abaissant ses épaules, laissant le temps de la réflexion à l’étudiant, tout en abordant déjà méticuleusement la suite. Lorsqu’il baissa le menton, ses lèvres étaient serrées en une fine ligne, qu’il défit doucement pour rendre à la théorie la légèreté qui lui appartenait. « Décide ce que tu veux pour toi en essayant de réduire au possible ce qui te fait souffrir. Choisis tes combats et les prix que tu es prêt à payer sans t’étioler. Ne culpabilise pas de ne pas pouvoir tout changer en un seul acte de bravoure. Personne ne le peut. Tu n’as effectivement pas le temps, alors il faut réfléchir vite et se poser les bonnes questions. Préfères-tu faire souffrir quelqu’un de tes propres mains pour donner l’illusion de l’obéissance dormante, ou refuser la servitude, aussi brève soit-elle, pour courir le risque de souffrir toi-même ? Dans quel cas de figure seras-tu suffisamment fort pour subir l’une ou l’autre conséquence sans t’effondrer de culpabilité ou d’épuisement juste après ? Quel que soit ton choix, si c’est le bon, il te rendra plus fort, plus sûr et plus apte à aider les autres. Ce qui est le but, n’est-ce pas ? Sauver autant de vies que possible, et non pas les détruire au nom d’un ultime sacrifice démonstratif. L’impuissance, ce n’est pas quelque chose qu’on ressent vis-à-vis des autres, mais vis-à-vis de soi-même. Choisis consciencieusement lorsque qu'il est sage de ne rien faire, ou lorsqu'il est nécessaire d'agir. »

Merlin que c’était long, puis laborieux. Surprenant peut-être. Les gens aimaient à donner de dispendieux discours emplis de bravoure pour redonner de la force aux troupes, promettant tout ce dont il était possible de rêver : la liberté, la délivrance, la fin de toutes les souffrances. Mais c’était un panache facilement offert avant les grandes batailles définitives, ce qui était loin d’être leurs cas. Schepper ne devait pas rassembler toutes ses forces au nom d’un effort unique qu’il aurait le loisir d’oublier, mais pour le marathon qu’était sa vie. Car, encore, n’y avait-il aucun intérêt à blâmer les circonstances, seulement s’y adapter sans se corrompre. Octave n’était pas un grand partisan des usages que l’on faisait de la bravoure, non pas parce qu’il en manquait, quoi que ce fut un autre sujet, mais parce qu’il était facile de l’invoquer lorsqu’on espérait follement ne rien y perdre.

__ Mais je vous remercie. Dans une certaine mesure, vous ne m'avez pas libéré que de la culpabilité concernant Elène ce soir ... vous avez fait bien plus. Et je suis réellement désolé de n'avoir eu à vous offrir qu'un bleu en guise de ma gratitude.
Octave ricana par la gorge, eut un geste dédaigneux de la main pour écarter cette idée, avant d’adresser à l’adolescent justement fautif un sourcil relevé.
« Le poing n’était pas offert, mais mérité par des insultes, Schepper ! Fais tes excuses correctement au moins. »

Il eut une moue faussement agacée, déploya sa gorge et ramena les mèches récalcitrantes de ses cheveux d’un brun abondant vers l’arrière. L’air condescendant flottant un instant, trop démonstratif pour ce visage tout en finesse pour être sincère, jurant avec l'ecchymose qui marquait son visage d’une tâche diffuse et s’étalant sur la longueur de sa pommette.

« Tout ça ... ça suppose du temps, et plus cette année avance, moins j'ai l'impression que l'on en a, justement. Et cela rend mes erreurs beaucoup plus difficiles à ... accepter.
- Tout ça devrait justement te faire accélérer la cadence. Mais ça viendra. Parce que si ça ne vient pas, tu risques d’avoir de gros soucis. Et là, il n’y a pas de mystère ! » Chantonna-t-il avec la légèreté qui lui était propre. « En parlant de temps… » Octave fouilla négligemment les poches de son manteau et en sortit la baguette magique schepperdienne. L’agitant entre ses doigts pour en soupeser la facture, il finit par la saisir à pleine poigne et, regardant de part et d’autre du couloir, s’aventura à réduire l’espace qui le séparait de l’étudiant. Sans intention de lui la rendre dans l’immédiat, bien entendu. Encore une fois, il posa sa main sur la poitrine de l’adolescent, malmena entre ses phalanges agiles le col épais et, dans un sourire qui plissa ses yeux, ils transplanèrent.

Tous deux atterrirent dans un quartier éloigné de la capitale ; ruelle habitée, mais très peu fréquentée, résistant vaillamment et silencieusement tant à l’immigration chinoise qu’au crime. Les enseignes n’avaient rien d’attirant et s’étendaient en une succession de petits bouiboui douteux où tout avait une odeur d’huile rance. Au loin du chemin piéton se profilait une artère principale de la ville avec ses bruits de voitures, qui laissaient leur chemin lumineux de phares blanches, puis rouges, au bout de l’étroit couloir de volets clos. L’humidité, et un reste de pluie, dégoulinait en un concert métallique redondant le long des gouttières percées. Une porte vitrée sembla en particulier attirer l’attention du bibliothécaire, qui avait déjà lâché la poitrine de l’étudiant, soignant comme la première fois son t-shirt froissé par ses soins. Une fois cela fait, Octave tendit la baguette magique à son propriétaire et avec un regard tentateur, déclara :

« J’ai la dalle, je vais manger un bout. Tu peux rentrer au château. Ou pas… »

Dit-il avec désinvolture avant de faire son chemin jusqu’au pub étroit, promettant une cuisine toute la nuit, et n’ayant quasiment aucun doute sur les intentions de l’adolescent, qui ne risquait pas de s’aventurer à Poudlard tout seul en plein milieu de la nuit, et comptait peut-être même profiter de cette liberté fugace en dehors du monde magique. La clochette sonna l’entrée, vieux carillon qui manquait d’entrain, tout comme la porte manquait d’huile et de peinture, mais la devanture était trompeuse. L’intérieur, peu engageant et somme tout sans charme aucun, recelait une petite vitrine avec un trésor de beauté culinaire simpliste. C’était comme venir dans la préhistorique cuisine d’une grand-mère fossilisée, où tout semblait équivoque jusqu’à ce que l’ancestral savoir de la matriarche ne fasse son petit miracle sous la forme d’une pile de sandwiches au pain blanc comme la neige, sans croûte, couvant des tranches de dinde dorée avec amour et de laitue croquante du potager de grand-père. Plus loin, étaient alignées des tartelettes aux framboises, une tarte au citron meringué à moitié entamée, un demi-gallon de porto blanc Goodson, du porto rouge, bordeaux bâtardé d’eau claire, puis des carafes de thé froid sucré des enfances heureuses – tout cela se laissant imaginer bien mieux que décrire. A côté, sur un tableau d’ardoise, était promise une cuisine maison : beignets à la viande ou aux carottes à manger avec les doigts, viande froide ou marinée, puis une multitude de tapas de porc caramélisé ou de bœuf fumé, sandre panée accompagnée de gelinottes rôties, variétés d’asperges et une étrange salade de feuilles de vignes à laquelle Octave ne s’était prêtée qu’une seule fois. Le mélange n’avait que la logique de ce qui était bon et bien fait, avec le cœur, comme disaient certains : une cuisine que les livres appellent l’effet Proust. Tout avait ici le goût de l'enfance sans vraiment l'avoir, car Octave n'avait rien mangé de toute cela étant petit. Mais la minutie et la simplicité avait le goût et l'aspect des nuits clandestines et des week-ends passés dans des cuisines qui avaient l'affection de ceux qu'elles nourrissaient. Joyeux, Octave héla l'homme moustachu au bar :

« Gustav, la nuit est bonne ? Dis, t'aurais tes frites en route ? Et quelque chose pour le petit, c'est son anniversaire. Des bulles ? Quelque chose de réconfortant. »

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Quelque chose semblait s'être brisé dans l'océan de jade, une sorte de fêlure que Léon n'entrevit que l'espace d'une poignée de secondes, vision si éphémère qu'il doutait de sa véracité. Regarde où l'ennemi t'attaque : c'est souvent sa propre faiblesse. Si l'adolescent avait bien du mal à conserver la dénomination d'ennemi envers le bibliothécaire, tous ses sens semblaient s'accorder sur le fait qu'une barrière entourant la personnalité de l'adulte venait de se fissurer, laissant s'échapper quelques brides d'un passé jalousement gardé par Octave et dont il n'en apprendrait pas plus. Si le jeune homme tiqua, il s'abstînt de relever, l'ébauche de respect qu'il ressentait pour l'homme l'incitant à faire preuve de décence. Un autre jour, dans d'autres circonstances, dans un autre monde, peut-être oserait-il s'approcher de la faille dans l'armure infranchissable d'Holbrey. Mais il avait l'intime conviction, non, la certitude, que parfois le silence s'imposait. Curieusement, Octave ne lui témoignait pas cette délicatesse, brisant ses certitudes, s'acharnant à en construire de nouvelles, s'engouffrant dans chaque faiblesse que Léon osait mettre à nu, s'acharnant avec encore plus d'entrains sur celles qu'il tâchait de dissimuler. Et pourtant, l'adolescent n'avait aucune envie de lui rendre la pareille, n'en ressentait plus le besoin. Refoulant dans un coin de son esprit le voile de tristesse qui avait assombris l'émeraude du bibliothécaire, il abandonna l'idée d'y revenir.

__  Raison pour laquelle il est très important de prendre un problème après l’autre, sans essayer de se précipiter à tout régler à la fois en imbriquant les éléments les uns dans les autres, lui opposa Octave, sur un ton serein et exempt de reproche, que l'adolescent accepta sans se renfrogner. [...] Les choses peuvent s’arranger, mais un serpent à la fois et dans l’ordre.

Léon scrutait Octave avec attention, les conseils donnés se glissant en lui, effleurant sa conscience jusqu'à y planter l'ébauche de résolutions qu'il savait devoir mûrir intérieurement avant de les appliquer. Ses yeux gris ne lâchaient pas l'homme, emplis de remerciements qu'il avait du mal à retranscrire en mots, touché par le retournement de situation et le calme qui s'était établi entre eux deux. Le silence engloutissant les entourant faisait enfin écho à son ressenti intérieur et Léon accueillait cette accalmie avec la joie de celui ayant été trop longtemps tourmenté par des vents extérieurs. Déjà, il sentait son esprit libéré du flot de questions qui ne cessait de mordre sa conscience depuis le début de cette soirée, refoulant les soucis hors d'atteinte de toute solution pour l'instant, acceptant seulement les faits sur lesquels il pouvait avoir une action immédiate. Parfois, penser peu avait un intérêt et le jeune homme s'accrocha à cette découverte afin de vider son esprit des idées parasites qui bouillonnaient, tourbillonnaient à l'en rendre malade. Déjà, il sentait sa respiration s'apaiser au fur et à mesure que les mers salées s'étant disputées ses joues terminaient de s'assécher, laissant son regard enfin dénué des perles l'ayant occupées jusqu'alors. La fatigue l'enveloppa et il se sentit à la fois vidé de ses forces mais porteur d'une énergie nouvelle, comme s'il s'était délesté d'un poids trop lourd pour lui et découvrait avec avidité qu'il pouvait se déplacer avec aisance sans un tel fardeau. Et c'était incroyablement salvateur. Il respirait. Vraiment.

Ses pensées dérivèrent sans pourtant se perdre, lâchant Elène en acceptant d'en refermer la porte. Définitivement. Elles cheminèrent avec douceur, sans l'agresser, sans que le monstre de culpabilité ne se délecte ni ne l'assomme de reproches. Se posèrent sur Heather. Avec une tendresse presque retrouvée, il décida que ce problème là méritait son attention immédiate. Parce que s'il ne pouvait pas encore s'atteler à celui des Carrow, se noyant totalement dans la monstruosité de cette guerre pour laquelle il n'était pas prêt, il voulait bien s'abandonner de nouveau dans la complexité et l'immensité des yeux noisettes de son amie. Quitte à perdre pied, autant que cela soit à propos d'elle. Et tant qu'il n'aurait pas affronté le gouffre le séparant de la jeune femme, il serait bien incapable de surmonter quoi que ce soit d'autre. On ne gravit pas des montagnes en se sentant amputer d'une partie de lui. Et c'était ce qu'il ressentait, comme séparé d'une part de son âme. Il fallait, non, il devait parler à Heather. S'il ne pouvait pas gommer l'objet de leurs discordances, ni forcer une réconciliation qu'il n'était pas certain de mériter, il pouvait clarifier ses propos. Jusqu'à les rendre limpides, simples, sans aucun équivoque possible. Ainsi aurait-il, peut-être, la réponse qu'il attendait. Le bibliothécaire avait raison : cela ne serait peut-être pas celle qu'il espérait depuis plusieurs années. Ca serait probablement insupportable mais au moins il n'y aurait plus de d'espoir. Non, ce n'était pas le mot adéquat. Il n'avait pas envie de vivre dans l'espérance et l'attente de quelqu'un, pas même d'Heather. Il ne s'aliénerait pas, ne s'abaisserait pas à quémander de l'affection. Si lui offrait la sienne, il devait en être de même. Il voulait simplement ... ne plus être pris ce doute paralysant afin de pouvoir mieux avancer. Quitte à devoir l'oublier s'il le fallait et même si la tâche semblait si complexe que le mot oublier perdait de son pouvoir, tant il paraissait ridiculement infaisable.  Et pourtant, Léon savait qu'Heather était la première marche à franchir de la longue ascension, étape sans laquelle il lui serait impossible de se concentrer sur son futur. Sur les Carrow. Sur le nouvel ordre sorcier. Un serpent à la fois, comme l'avait dit le bibliothécaire, lequel acquiesçait silencieusement à la question formulée un peu plus tôt. Léon n'avait pas douté un seul instant qu'Octave n'ait été au courant de la folie s'étant emparée d'eux dans la Grande Salle, quelques heures auparavant. De cette baguette que lui-même avait levé et dont il se sentait encore maintenant honteux.

__   Un pas après l’autre, ils testent vos limites. Primitivement, comme un chien cherchant à défier l’autorité de son maître, convînt Octave. Des êtres primitifs. C'était peut-être ça et les Carrow n'avaient finalement pas démontré grand chose. Entre mourrir bêtement ou survivre intelligemment, il n'y avait peut être pas à réfléchir bien plus loin ? Personne n'était mort ce soir et en tentant de jeter ce maudit sortilège, Léon avait réussi à convaincre suffisament les mangemorts pour qu'aucun mal ne soit fait à sa victime. Etait-ce un si grand échec ? [...]Si tu veux vivre en paix avec toi-même, le moyen le plus sûr d’y parvenir c’est de ne pas faire ce qui te fait honte. L'idéalisme avait un goût d'inatteignable et Léon s'apprêtait à soulever cette idée lorsque le bibliothécaire reprit la parole. Mais on sait tous que ce chemin-là mène sûrement vers le sacrifice ultime. Il y avait peu de choses dont l'adolescent était certain, mais l'idée de perdre la vie dans une idiotie de sacrifice faisait partie des choses qu'il refusait en bloc. Les martyrs n'avaient de glorieux que les quelques lignes qu'un bon biographe désirait écrire à leurs égards et les morts n'avaient que faire de ces mots, aussi beaux soient-ils. Léon se savait trop égoïste pour ce genre d'acte de bravoure, ou pas assez bête. Ou manquant de courage. Peu importait que ces adjectifs soient antagonistes ou bien qu'ils signifient finalement la même chose, Léon n'avait pas envie de mourrir. Pour qui que ce soit. Cette prise de conscience rendait sa désolation des dernières semaines bien inutile alors que chacune des parcelles de son être était au moins d'accord sur un sujet : il voulait vivre. S'il n'était pas disposé à empiler les corps pour parvenir à cette prouesse, il n'allait pas moins se jeter à terre pour permettre à d'autres de le piétiner. Et peu importait le visage que prenait ces autres : que cela soit ceux d'innocents élèves comme les traits délicats d'un visage fin encadrés de longs cheveux bruns. Certains sont prêts à le payer parce que pour eux la mort vaut mieux que de vivre une vie corrompue. Mais ce n’est pas non plus une solution. Trouve un compromis qui t’empêchera d’être le coupable de ta propre destruction, qui t’empêchera de défigurer ton propre idéal. L'immensité de la proposition saisie Léon en pleine réflexion, l'adolescent se demandant si un tel équilibre pouvait détenir sa place dans cette guerre alors même que son âme compliquée tendait vers l'auto-culpabilisation. Il fut tenté de questionner le bibliothécaire dont la plupart des paroles clamaient cette liberté qu'il semblait avoir réussir à atteindre. C'était ça : Octave semblait libre, comme s'il glissait sur le conflit sans vraiment perdre pied, ses convictions rendues inatteignables par cette chose que Léon avait pris pour une carapace inébranlable. A tord, maintenant qu'il y réfléchissait. Le bibliothécaire était peut-être simplement assez intelligent pour avoir trouver l'harmonie entre la survie et ses convictions. Une sorte d'harmonie dans le chaos du monde extérieur ? Equilibre précaire, certes, mais équilibre quand même. Bien observateur serait, d'ailleurs, la personne qui pourrait annoncer avec certitude de quel côté se trouvait l'adulte. Cette impossibilité à ranger Octave dans une case définie l'agaça durant une poignée de seconde avant que l'idée ne l'effleure, tapotant doucement son esprit jusqu'à devenir presque assourdissante. Octave n'avait pas vraiment choisi d'autre camp que celui lui étant propre. Et c'était cet échappatoire qu'il lui proposait : ne pas choisir. Se créer une propre voie qu'il serait libre d'arpenter, en toute impunité en ayant de compte à rendre qu'à sa propre conscience, sans pour autant perdre de vue qu'il devrait parfois faire des concessions pour survivre. Non, par survivre. Vivre, tout simplement ! [...] Parce que suivre les règles des Carrow où celles des leaders de la révolution, alors qu'il ne s'agit pas de tes convictions profondes, c’est exactement la même chose [...]. Léon était toujours muet, écoutant tout en visualisant un chemin auquel il n'avait jamais réellement accordé d'importance. Le sien. Tout simplement, même si c'était peut être la voie la plus difficile à arpenter. Mais la seule réconciliant chacune des parties de son être. L’impuissance, ce n’est pas quelque chose qu’on ressent vis-à-vis des autres, mais vis-à-vis de soi-même. Choisis consciencieusement lorsque qu'il est sage de ne rien faire, ou lorsqu'il est nécessaire d'agir.

Léon choisit donc de se taire, trouvant inutile d'ajouter quoi que ce soit. Parfois, le silence conversait mieux que de longs discours et Léon savait apprécier celui s'étirant entre eux. Bien loin de voulant ignorer les paroles du bibliothécaire, son mutisme témoignait avec plus de force de l'importance qu'il accordait à ces propos. Si le jeune homme avait la parole facile pour se défendre et s'offenser, c'était dans ses silences qu'il fallait savoir entendre l'inaudible. Et quand le bibliothécaire s'offusqua avec ironie de ses excuses maigrichonnes, Léon n'en ajouta pas d'autres. Il y avait déjà assez de remerciement dans son regard et de culpabilité lorsqu'il posait ses yeux sur l'hématome grandissant. Et il savait Holbrey suffisament intelligent pour dénicher dans ses iris de biens meilleures excuses qu'il n'aurait réussi à exprimer à haute voix, le jeune homme maniant bien les mots dans l'acidité et l'animosité mais se trouvant aphone dans la sensibilité. Il manqua finalement de briser le silence lorsque sa baguette magique réapparût entre les doigts d'Octave et il retînt de justesse son bras qui ne demandait qu'à se tendre pour saisir son bien. Ou comment se confondre de ridicule encore une fois, car déjà Octave lui adressait un sourire dont il n'était pas certain d'apprécier la raison. Il n'eut guère le temps de se poser plus de questions, cependant, car déjà les doigts effleuraient son torse pour empoigner le col de son pull, la sensation de transplanage finissant de lui ôter la moindre réplique.

Le froid l'accueillit, mordant ses joues pâles alors qu'Octave s'éloignait déjà de lui, ne manquant pas de remettre son vêtement en place, geste que Léon avait du mal à expliquer mais qu'il choisit d'interpréter comme une tendance maniaque. Holbrey accordait peut-être à l'apparence vestimentaire des autres la même importance qu'à la sienne, ne supportant pas de créer des plis là où lui-même tâchait toujours d'être tiré à quatre épingles. Cette particularité témoignait sans doute d'un besoin de tout contrôler et encore une fois, Léon se demanda ce qui pouvait être à l'origine de tant de perfectionnisme.  Incapable d'en savoir plus et doutant d'en être un jour capable, il abandonna l'idée sans pour autant l'oublier totalement, portant son attention sur la ruelle dans laquelle le bibliothécaire les avait conduits. Bien loin du silence du couloir de l'hôpital, Léon fut surtout surpris par le bruit de la circulation, lequel se confirma lorsque la pénombre scintilla doucement sous les phares d'une voiture. Le quartier était moldu et dénotait avec la vision à laquelle Léon s'était préparé : Poudlard.

__ J’ai la dalle, je vais manger un bout, l'informa Octave tout en lui rendant sa baguette magique. Surpris, l'étudiant écarquilla les yeux avant de se reprendre avec rapidité, refermant ses doigts à nouveau glacés contre le bois réconfortant. Etre surpris de récupérer son bien ne l'empêchait pas de faire preuve de bon sens et il se sentit incroyablement moins vulnérable lorsqu'il glissa l'objet dans la poche de son jean. Cependant, il n'éprouvait pour la sensation de danger depuis longtemps et considéra cette vérité pendant quelques secondes, réalisant que s'il n'avait pas encore confiance en Octave, ce dernier ne le terrifiait plus. Tu peux rentrer au château. Ou pas… le tenta le bibliothécaire avant de se détourner pour entrer dans un des restaurants de la ruelle, non des moins engageant tant il semblait défraichi.

La solitude s'empara de Léon qui regarda autour de lui, comme pour confirmer qu'il était bien l'unique âme vivante de la ruelle. Autour, la vie continuait sa course, les lumières clignotantes des voitures au loin ponctuant le vrombissement des moteurs. Quelques fenêtres étaient allumées et Léon s'imagina sans mal les occupants des appartements déroulant leur routine tandis qu'il posait de nouveau ses yeux sur la porte par laquelle Octave avait disparu. Sans plus réfléchir, désireux de prolonger cette entre-temps au loin de Poudlard et de la noirceur s'y trouvant, il se délesta de sa cape de sorcier qui aurait pu intriguer n'importe quel moldu curieux, la pliant savamment jusqu'à ce que le tissu n'évoque rien de plus qu'une écharpe noir bien simpliste, avant de pousser la porte, s'engouffrant dans la chaleur réconfortante. L'odeur doucereuse et alléchante, d'une cuisine que Léon devina copieuse, emplie ses narines. L'adolescent cessa de chercher l'adulte du regard, ses yeux attirés par les mets entreposés dans la vitrine, son estomac remuant pour se révolter contre pareille tentation. Le restaurant était peu occupé et baignait dans une quiétude chaleureuse qui réchauffa le coeur de l'adolescent tandis qu'il rejoignait Holbrey, lequel ne semblait pas surpris de le voir à sa suite.

__ Gustav, la nuit est bonne ? Apostropha-t-il le responsable, un homme proche de la retraite, dont la moustache grisonnante était la seule caractéristique particulière. Dis, t'aurais tes frites en route ? L'estomac de l'adolescent sembla approuver. Et quelque chose pour le petit, c'est son anniversaire. Des bulles ? Quelque chose de réconfortant.
__ Alexei ! Salua en retour le barman, contournant son bar pour venir à leur rencontre. Léon ne marqua même pas sa surprise d'un haussement d'épaule, peu étonné de ne pas voir le bibliothécaire se faire appeler par son vrai prénom. Le dénommé Gustav ouvrit les bras en désignant les quelques pauvres clients de sa petite brasserie, l'air soudain très las. J'ai bien assez à manger pour vous, avec ce satané climat morose, les gens ne sortent plus. Ils sont tristes, déprimés et osent à peine se divertir ... ce pays part en vrille, mon ami ! Soupira-t-il avant de les entrainer vers une table isolée au fond de la salle. Léon s'installa sur ce le banc recouvert d'un faux cuire rouge délavé, éventré à plusieurs endroits et laissant s'échapper quelques pans de mousse. La main de Gustave lui tapota l'épaule et il reprit sur un ton plus enjoué. Petit ... il est bien grand, ton petit ! Au moins, ce soir, je ne risque pas d'avoir de restes, railla-t-il avec ironie avant d'ajouter sur un ton plus enjoué. Disons un peu de tout puisque c'est soir de fête, proposa-t-il avant d'hausser un sourcil. Dis donc, siffla le restaurateur désignant du doigt la blessure du bibliothécaire, quelqu'un n'a pas apprécié ton sens de l'humour ? Se moqua-t-il avant de virevolter vers une étagère, déposant un set de table ainsi que des couverts sur la table en bois,  avant de s'éclipser en hélant la cuisine, disparaissant entre les portes battantes.

L'adolescent, un sourire flanqué aux lèvres et retrouvant peu à peu des couleurs, comme si l'environnement chaleureux suffisait à gommer la morosité de ces derniers jours, posa de nouveau ses yeux sur le bibliothécaire avant de prendre la parole, une pointe d'ironie dans la voix.
__ Alexei ? Ricana-t-il, pourtant sans aucune méchanceté.   Jimmy ? Je commence à me dire qu'Octave ne doit être qu'un de vos nombreux noms d'emprunt ... Il laissa le doute planer quelques secondes, une touche d'ironie doublé d'un léger soupçon enveloppé d'innocence.   Vous saviez que j'allais vous suivre, n'est-ce-pas ? devina l'adolescent sans s'apitoyer sur sa propre prévisibilité, ses doigts jouant négligemment avec le verre posé sur la table, comme pour s'occuper alors qu'il avait bien du mal à poser la question qui le dévorait. Il tînt quelques secondes avant de cesser de trouver son occupation assez distrayante, s'en délaissant pour plonger ses yeux dans ceux du bibliothécaire qui lui faisait face. Je suis ravi de cette porte de sortie mais je me demande ce qui vous pousse soudain à vouloir ... quelque chose de réconfortant, pour moi, s'interrogea-t-il à voix haute, avant de rajouter, imitant sans vraiment réussir le sourire mielleux dont le bibliothécaire ne cessait de le gratifier. Changeant de sujet sans s'embarrasser d'une logique quelconque. Ainsi, Gustav trouve que votre humour à lui tout seul peut justifier que votre joue se transforme en un nuancier de bleu ? siffla Léon, plus moqueur que méchant.

Il s'en voulait toujours d'avoir choisis la violence pour répondre aux attaques de l'homme, mais tâchait de camoufler avec maladresse ses excuses pitoyables derrière un humour encore plus douteux que celui affublé à Octave par le restaurateur. Ce dernier fendait d'ailleurs le restaurant, plusieurs assiettes en équilibre sur ses poignets et avant bras, témoignant de l'expérience dûment acquise. Il fut vite sur eux, disposant tout un tas de plats devant eux qui mirent immédiatement l'eau à la bouche de l'étudiant. Il était affamé et il se demanda depuis quand il n'avait pas daigné s'octroyer un vrai repas. L'homme déposa deux verres dont le contenu mousseux rappeler à Léon la bierre-au-beurre des trois balais. Il tendit ensuite une torchon enroulé sur lui même et dont la fonction semblait parler d'elle même. Néanmoins, Gustav se permit d'insister.

__ Met ça sur ta joue, ca t'évitera de perdre de ton charme ! l'enjoignit-il avant de partir vers l'autre bout de la pièce ou un client à l'apparence peu avenante cherchait à attirer son attention.

L'adolescent jeta un regard à Octave puis, son estomac criant presque famine, attrapa sa fourchette pour picorer plusieurs frites dont le bibliothécaire avait expressément fait la demande dès son entrée dans le restaurant. Plusieurs minutes passèrent, Léon tâchant de réfréner son appétit mais engloutissant néanmoins la moitié de l'assiette contenant du boeuf caramélisé, deux des sandwich disposés dans une autre assiette, ponctuant le tout en avalant quelques gorgées de la boisson posée devant eux qui s'avérait excellente et dont il descendit assez vite la moitié du verre. La situation avait beau être criante d'étrangeté, Léon essayait de ne pas s'attarder sur l'ironie de cette soirée. Si un peu plus tôt, quelqu'un lui avait affirmé qu'il finirait son anniversaire dans un restaurant au fond d'une ruelle moldue, en compagnie d'Holbrey, il lui aurait ri au nez. Cependant, il était assez heureux d'échapper encore pour quelques instants à la réalité, retrouvant peu à peu des couleurs à mesure que son humeur s'améliorait, chargeant sa voix d'une chaleur qui avait été absente depuis de longues semaines. Son estomac plein couplé à l'ambiance familiale du restaurant et au sentiment de sécurité qu'il ressentait pour la première fois depuis longtemps, y étant certainement pour beaucoup.


__ C'est la première fois ... que je mange ailleurs que chez moi ou à Poudlard pour mon anniversaire, avoua en toute honnêteté l'adolescent, portant une nouvelle fois le verre à ses lèvres à présent rosées. Faut dire que pas grand monde n'était content de ma venue au monde, comme si j'aurais pu y changer quelque chose. Il y a des gens qui ne méritent pas d'avoir des enfants, mais faut croire que dans l'esprit de ces personnes c'est à leur progéniture de payer leur manque d'instinct maternel. Ou d'être à la hauteur pour mériter un quelconque amour, comme s'il fallait payer un droit  à l'affection. L'adolescent parlait, à la fois pour lui même et pour ponctuer la conversation, essayant à tout prix de retarder la fin de ce repas, se morigénant intérieurement d'avoir mangé aussi vite. Ses pensées s'égarèrent de nouveau mais il se reprit, peu désireux de laisser de nouveau une ombre planer sur ses yeux et souhaitant à tout prix profiter de ce moment d'accalmie. Comme s'il avait soudainement peur de se retrouver de nouveau morose alors qu'il se sentait enfin bien, respirant pour la première fois depuis de longues semaines. Vous êtes devenu bibliothécaire parce que Poudlard vous manquez ? osa demander Léon, ayant envie de dévier le sujet de sa propre personne. Depuis le début de la soirée, il n'était question que de lui et de ses mauvais choix, des progrès qu'il devait faire. Il tâcha néanmoins de justifier sa curiosité. Ma question était probablement déplacée. C'est que j'ai bien du mal à vous cerner. Vous êtes imprévisible, tant dans vos affronts que dans votre gentillesse. C'est désarmant , souffla-t-il de but en blanc avant d'ajouter, ses yeux se plantant dans ceux du bibliothécaire. J'ai l'impression que vous devinez bien plus de choses sur ma personne que moi-même ... je crois que je suis juste curieux, parce que je suis incapable de me montrer aussi perspicace à votre sujet.  

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Dim 1 Avr 2018 - 17:22

On ne trouvait pas ces endroits-là par hasard, ou quand bien même cela advenait, on n’y demeurait pas pour le plaisir, tant rien n’inspirait un quelconque réconfort pour celui qui n’avait pas lieu d’y être. Ce n’était pas des rues dans lesquelles on aimait se perdre, à moins de chercher mauvaise aventure, ou des restaurants où il faisait bon d’y rentrer pour satisfaire autre chose que le goût du risque ou de l’inconscience. Cette rue n’avait rien de particulièrement familier, ni de chaleureux ; les volets demeuraient éternellement méfiants et gratifiaient les murs d’une continuité sinistre sans ouverture. Il n’y avait pas de notion de visiteurs sous ces enseignes de néon à la lumière pâlichonne : les clients, davantage encore que les propriétaires, avaient l’allure de la possession insolente qui n’acceptait personne qui soit étranger. Les pubs perdaient leur fonction première et devenaient des squats dont les écumeurs perpétuels veillaient à la subsistance. La seule raison pour laquelle aucun loubard au regard pesant, au pied replié contre le mur et une clope aux doigts ne leur avait pas craché un mollard visqueux aux pieds fut le temps peu clément, qui gardait ces sangsues bien au chaud, au fond du bar en train de picoler. Octave n’avait pas l’allure désirée pour coller à cet endroit, ce pourquoi, même à l’intérieur de la taverne, tout un peloton de têtes s’était redressé sur son manteau beaucoup trop soigné pour un lieu pareil, se rabaissant à l’instant où Gustav l’eut salué d’une chaleur égale. Pourtant, la première épopée n’avait pas bénéficié de cette assurance, et encore moins d’un accueil semblable.

Quelques temps après son échappée d’Azkaban, le jeune, mais particulièrement angoissé et essoufflé Octave avait connu l’errance désemparée, qui dédaignait la prudence et la conscience pour se perdre toujours un peu plus là où de plus insignifiants problèmes pouvaient le guetter, lui faisant oublier ceux étant bien plus solidement ancrés. Il avait espéré l’oubli réconfortant, ou la torgnole qui lui boursoufflerait le visage avec une l’identique énergie que la haine qu’il se portait à soi-même. Mais Octave avait fini par faire trop pitié peut-être, pour mériter pareille attention et certains s’étaient contentés de le chasser tel un chat sauvage, mais trop vieux ou blessé pour mériter davantage de coups. Cette insuffisance cruelle l’avait frustré encore un peu, rendu morose et âcre comme un mauvais tabac humide. Il avait pourtant eu le courage de faire un scandale à sa mère, la punissant pour sa trahison, sa défaite maternelle, les nombreuses sévérités et vilénies qui n’avaient eu aucun coût, pas plus qu’ils n’avaient eu une utilité autre que la douleur infligée. Pour la première fois semblait-il, Vivienne avait craint son fils, dont la colère avait postillonné sa gerbe acide sur tout ce qu’elle possédait et était, sans vouloir se tarir dans l’amertume. Mais il s’était tu, furieux et décidé comme jamais il ne l’avait été, non pas fier ou condescendant, mais diablement déterminé à mettre ses menaces à exécution, virtuose dans l’art qu’était sa perspicacité, dont il faisait subir les déductions les plus barbares à sa propre mère. Elle s’était défendue au début de l’incartade, mais avait fini par se taire, une sorte d’horreur glacée stagnant au fond du regard terrifié de celle qui voyait son arme se retourner contre elle. Curieusement, la détresse exorcisée n’avait fait que l’affaiblir et une fois la colère apaisée, Octave s’était senti vidé comme l’une de ces bouteilles de cidre brut qu’il avait pris pour habitude de boire en deux longues lampées à peine, avec l’espoir de ressentir le marasme détendu et vaporeux de l’alcool se condensant dans son cerveau. Cette fois encore, quelque chose s’était condensé, puis s’était rigidifié en brique de cire à l’intérieur de son crâne vibrant, l’abandonnant lourd comme du plomb et sans volonté.

Plusieurs jours durant, il avait lâchement fui sa propre demeure pour ne pas avoir à affronter l’autre réalité, la cruelle réalité de son abandon, voguant dans les rues comme s’il n’avait véritablement nulle part où aller. Cette conscience de sa propre misère émotionnelle et son déni le rendaient pitoyable jusqu’à l’absurde. Alors, lorsqu’il avait arpenté cette même rue dix ans auparavant avec l’espoir de se faire démembrer par un chien, ou agressé par quelqu’un au sang chaud et à la verve prompte, Octave n’avait manifesté aucune crainte apparente, ni n’avait baissé les yeux au sol pour se rendre invisible, traînant sa carcasse livide tel un poids mort. Les regards dédaigneux l’avaient réjoui, confortant son malheur, jusqu’à trouver une place dans ce pub miteux, où on avait accueilli son apparition fantomatique avec la plus grande des suspicions. Il avait attendu qu’on le bouscule, qu’on l’insulte et qu’on l’attaque pour pouvoir enfin déchaîner sa rage, dont il avait découvert un puit sans fin, envers ceux qui voulaient bien l’accueillir. Mais au lieu de cela, ce fut une assiette de frites qui s’était posée devant lui, Gustav éloignant de sa voix grave les mouches hostiles dans un langage tarabiscoté, mélange d’anglais grossier et de tchétchène. Ces frites, elles avaient certes du cœur, mais elles avaient surtout adouci le sien.

« J'ai bien assez à manger pour vous, avec ce satané climat morose, les gens ne sortent plus. Ils sont tristes, déprimés et osent à peine se divertir ... ce pays part en vrille, mon ami ! »

Octave lui sourit, accueillant les rituelles lamentations du quotidien de la même façon que les dix dernières années. Tous deux trouvaient leur part de réconfort en cette convenue amitié, sans sentir la nécessité d’être parfaitement sincères ou particulièrement intimes. Gustav était de ces bergers qui aimaient à prendre soin d’un grand troupeau aux visages multiples, tandis qu’Octave appréciait parfois à être noyé dans la masse d’une bienveillance partagée. Léon les rejoignit et le bibliothécaire lui avait décoché un furtif regard en tapinois, malicieux et contenté comme un chat. Il avait bien sûr une conscience orgueilleuse de ses charmes, mais savait également que l’adolescent n’était pas assez indépendant et intrépide pour faire le voyage jusqu’à Poudlard tout seul. Comme jadis l’avait fait l’adulte, Léon se consolait en errant à l’orée de la réalité tangible, longeant son périmètre et se perdant dans des vies et des lieux qui n’étaient pas les siens, éprouvant le confort particulier à parler des choses importantes là où elles semblaient n’avoir aucun pouvoir.

Ils s’installèrent tous deux en vis-à-vis autour d’une table au vernis rongé, Gustav passant un consciencieux et exceptionnel coup de chiffon pour l’impeccable par-dessus du bibliothécaire. Ce-dernier le retira d’ailleurs, pliant le manteau en deux et le déposant sur la banquette miteuse, avant de remonter les manches de sa chemise sur ses avant-bras légèrement halés malgré l’hiver, mouchetés d’une constellation d’étroites cicatrices et de taches de rousseur mises en valeur par le contraste des néons iridescents. Sa chemise, trop bien cintrée et d’un noir de jais, arracha quelques attentions indiscrètes d’hommes mal rasés, aux mâchoires bleuissantes, aux yeux louches et humides. Mais Octave n’en parût pas gêné, ni contrarié, observant l’épais Gustav faire preuve de sa chaleureuse familiarité avec l’adolescent docile, semblant apprécier l’amitié désinvolte de ce grand homme à la moustache frissonnante. Sa bonne humeur acheva par ailleurs la méfiance des autres clients, les renvoyant au rang d’invisibles silhouettes immobiles, faisant partie du mobilier. Ce pub était l’un de ces lieux miraculeusement intouchés par la vie réelle, continuant à fonctionner, semblait-il, par la force de leurs propres règles et de lois physiques échappant agréablement à l’entendement.

« Dis donc, quelqu’un n’a pas apprécié ton sens de l’humour ?
- Une vraie consolation ! tu sais bien que le meilleur humour est le seul qui mérite d’être frappé. »

Octave rengaina, narquois, et Gustav s’en contenta comme à chaque fois, car personne n’était là pour parler, mais toujours pour le léger soulagement et l’espoir d’un ventre plein. Il soutint sa bonne humeur jusqu’à ce que le dos du barman ne lui fasse front, après quoi le bibliothécaire se saisit d’une cuillère et l’approcha de son visage pour voir les couleurs s’y mirer bien plus que le relief de sa pommette. L’inox lui renvoya un dégradé de chair violacée, prune difforme et trop mûre au milieu d’un océan pâle de sable roussâtre. Il s’horrifia brièvement de se voir si coloré, mais reposa dignement la cuillère et dans un geste maniaque, l’aligna soigneusement au couteau. La blessure ne le gênait pas, ni son apparence, mais il ne l’avait pas pensée si visible et la surprise de la savoir remarquée l’avait vaguement prise de court. Après une succincte observation des environs, Octave considéra enfin l’étudiant qui ironisait déjà sur ses surnoms, sans savoir que le principal secret avait jadis beigné la matière de sa mémoire, avant de s’en évaporer d’un coup traitre dans le dos.

« Alexei ? Jimmy ? Je commence à me dire qu'Octave ne doit être qu'un de vos nombreux noms d'emprunt... »
Octave se contenta d’y sourire sans rien répondre, mystérieux dans son silence, tout en s’emparant de la pochette jaunâtre qui servait de menu, sans grand intérêt cependant car sa mémoire n’en avait pas besoin, mais comme chacun, il éprouvait le besoin de meubler son propre mutisme. Aussi, ses yeux parcoururent négligemment les lignes délavées par la lumière, revenant bien vite au confortablement disposé étudiant.
« Vous saviez que j'allais vous suivre, n'est-ce-pas ?
- Je savais surtout que tu allais fuir Poudlard encore un peu. »

Le sourire persista, imperturbable comme un orage d’été, mais le regard n’insistant que bien peu, pour revenir aux pages insensées d’une carte connue par cœur depuis le premier jour. Il connut néanmoins un plaisir véritablement nostalgique à revoir ces lettres, qu’il avait observé pour la première fois il y a bien longtemps, et avec des yeux aussi peu enchantés que pouvaient l’être deux creux dans un tableau. Heures de dissipation grossière. Pour Schepper pourtant, l’altération douloureuse semblait avoir doucement cessé, laissant place à un relâchement gracieux qui dévoilait les petites qualités d’une âme enfin tranquille.

« Je suis ravi de cette porte de sortie mais je me demande ce qui vous pousse soudain à vouloir... quelque chose de réconfortant, pour moi… ? » il trébucha maladroitement, puis tenta la tenue détachée et l’humour désinvolte : « Ainsi, Gustav trouve que votre humour à lui tout seul peut justifier que votre joue se transforme en un nuancier de bleu ?
- Je suis sûr que tu n’en penses pas moins. » Gronda-t-il d’un ton réprobateur en lui jetant un regard à l’ombre de son front penché. Pour la première partie cependant, il lui fallut un peu de réflexion, et la réponse ne se formula pas en sa bouche aisément, même si les bribes en subsistaient déjà dans son esprit. C’était la question typique à laquelle il aurait naguère sifflé un beau sarcasme, se dédouanant négligemment d’une sensibilité peu assumée. En demandant cela, Schepper désirait probablement une raison tout aussi réconfortante que les apparences le suggéraient, leurs effets perdant de leur efficacité si la réalité s’avérait être odieusement égoïste. Puis, il voulait aussi un peu cerner celui qui ne cessait de défier les attentes. Octave soupira doucement et retourna la carte pour voir son versant, le dos joliment cambré et la tête légèrement penchée sur le côté dans une sorte d’interrogation latente.

« Caresse un chat lorsque tu en vois un. » Métaphorisa-t-il, sans être encore capable d’une précision moins équivoque. Il avait intégré ses bonnes intentions à un certain degré, mais peinait encore à les reconnaître et les formuler correctement. Posant la carte en bout de table, Octave releva la tête pour toiser l’étudiant et consentit néanmoins à une généralité plus intelligible : « Un jour, tu seras toi-même bienveillant envers quelqu’un. Ce jour-là, il y aura moins d’aigreur et un peu plus de vaillance en ce monde. Tu ne peux pas espérer que ta vie se tienne si tu n’apportes pas ton soutient lorsque tu t’en sens capable. »

Il avait transposé, réduisant l’évènement à de la pure logique sans s’y mouiller pour autant. C’était terriblement primitif pourtant : jamais n’avait-il été plus malheureux qu’en ayant refusé de voir les petits miracles de l’existence lorsque la vie avait été particulièrement cruelle. Les choses avaient cessé d’empirer à l’instant où il avait décidé d’être interpelé, au plus profond de son aigreur pitoyable, aux beautés de ce qui semblait insignifiant, les minuscules étincelles de force dans la complète pénombre. Savoir regarder et reconnaître ce qui était beau, ce qui recelait un quelconque secours, puis s’y accrocher en étant reconnaissant. Cela avait fini par rendre la situation simplement tragique, le sortant définitivement du siphon infernal qu’était le dépit haineux. Banalement, tout comme pour ces éclats fugaces, Octave avait dès lors tenté de réduire l’amertume autour de soi lorsqu’il le pouvait, ce qui gratifiait souvent son horizon d’un peu plus de sérénité et parfois même de félicité, le ravissement de sa propre vie dépendant en partie de ce qu’il acceptait d’offrir aux autres. A cet exercice, Octave n’excédait pas encore parfaitement, mais il reconnaissait volontiers la limite que possédait son caractère trop avisé pour être entièrement naïf.

Gustav interrompit les bribes persistantes de sa réflexion, ne laissant que peu de temps à l’adolescent pour répondre quoi que ce soit, et rompit le vide par un fastueux débordement de nourriture. Le bibliothécaire s’en réjouit, bien moins cependant que l’étudiant, mais que parce qu’il avait moins à compenser. Dans sa grande bienséance, le moustachu lui tendit en bouquet final un torchon humide, que le concerné considéra avec circonspection, rappelant vaguement un enfant à qui un parent tentait de faire honte. L’ironie n’aida pas, mais Octave céda dans une grimace déconvenue, ramenant le paquet de glaçons à sa joue pour refroidir par la même occasion son honneur bafoué. La pression glaciale le fit frissonner de désagrément, une douleur vibrante rappelant soudain le prix de ces belles couleurs. Léon s’empara vivement des instruments de sustentation et énergiquement, glana dans les assiettes débordantes à tour de rôle, succombant avec frénésie à l’appel de la faim émotionnelle, bien plus forte que celle qui était innée. Octave s’appuya un moment sur son bras replié, la joue contre le torchon dont le froid commençait à lentement anesthésier son visage, un œil contemplatif couvant l’étudiant affamé. Cela aussi, c’était un test d’une certaine façon, une manière de vérifier que les problèmes avaient bel et bien été surpassés. Manger, dormir… les deux principales activités que l’on se devait d’accomplir au quotidien, indépendamment de ce qui arrivait. Mais lorsque la vie se faisait difficile, ces choses élémentaires devenaient soudain impossibles à accomplir, tout comme la respiration même se rendait parfois difficile dans l’angoisse. Un bon appétit était le témoignage assuré d’un esprit adouci et ayant retrouvé ses priorités. S’en réjouissant en silence, le bibliothécaire picora à son tour avec les doigts quelques frites généreuses, quartiers de pomme de terre conséquents. De l’autre bout de la salle, Gustav le regarda avec la lueur dans les yeux qui traduisait l’amusement bienveillant, reconnaissant peut-être en cette scène le jeune Octave d’il y a dix ans, à qui il avait servi à manger pour lui réchauffer le cœur. Et il les avait engloutis, ces maudites frites, avec la rage du désespoir, sur le point de pleurer.

__ C'est la première fois ... que je mange ailleurs que chez moi ou à Poudlard pour mon anniversaire. Faut dire que pas grand monde n'était content de ma venue au monde, comme si j'aurais pu y changer quelque chose.


L’estomac assouvi, le cœur reprenait à nouveau ses droits et Octave s’accorda cet air attentif qui lui était propre, les yeux tranquilles, prenant par mimétisme une gorgée de ce cocktail que Gustav servait à tour de bras et qui alliait ses trois alcools préférés : la Guinness, la crème de whisky et le whisky. Craignant pour l’adolescent, il semblait l’avoir dilué avec une bonne dose de crème, rendant la boisson plus légère que d’habitude, mais également plus traître car sucrée. Le pauvre bougre risquait de finir beurré pour son anniversaire, si Gustav faisait son habituel tour de passepasse, remplissant le verre dès qu’il se retrouvait vide. La suite, peut-être déjà partiellement amenée par l’alcool et un excès de confiance, laissa le bibliothécaire quelque peu défait, mais confirmant son instinct. Sans véritablement le dire, Léon sous-entendit venir d’une famille où il n’avait pas eu sa place dès le départ et dans laquelle il continuait à ne pas en trouver. Va savoir cependant si c’était son ressenti d’adolescent, ou des parents qui n’étaient jamais parvenu à inclure leur fils dans leur existence. Contrairement à la règle qu’il s’était tacitement établie pourtant, Octave ne put que se sentir concerné par cette remarque désabusée, sous tous ses aspects les plus disparates. Sa famille n’avait été réunie que sous la bannière d’un même nom, tandis que sa mère n’avait de mère que le titre et la fonction purement charnelle. Puis, lui-même ne se sentait pas digne d’enfants, lâchement reconnaissant que ses tentatives de procréation se virent couronnés par des échecs successifs. Le bonheur l’avait jadis rendu aveugle, ou peut-être était-ce l’abattement latent actuel qui le rendait vaguement morose, mais sans Jane, sans le soutient qu’elle avait représenté, il se sentait incapable de porter un enfant de ses propres forces. Et la vue de l’adolescent, chagriné par la solitude de sa propre maison, lui rappela pourquoi il ne voulait plus ni être cet enfant désemparé, ni le parent d’un fils malheureux. Un lourd soupir franchit ses lèvres, aussi compréhensif qu’il pouvait l’être, mais Schepper changea déjà de sujet, prompt à voguer d’un bord à l’autre pour ne surtout pas voir le bateau couler.

« Vous êtes devenu bibliothécaire parce que Poudlard vous manquait ?
- Plutôt le contraire. Je ne suis jamais allé à Poudlard : scolarité à domicile. Je crois que je voulais savoir ce que j’ai raté. »

Répondit-il sans trop réfléchir, curieux de savoir à quel point tous ces élèves pouvaient être nostalgiques d’un pareil endroit au point de vouloir y travailler pour retrouver l’ambiance de la jeunesse. Mais au fond, cela insinuait que Léon considérait cet endroit en refuge où l’on pouvait retourner comme on souhaitait retourner à la maison pour retrouver sa famille. Lui aussi fuyait le foyer, trouvant du réconfort autre part, tout en souhaitant pourtant l’avoir chez soi, là où il était censé être. Octave s’essuya les doigts d’une main sur une serviette en papier, l’autre pressant toujours le chiffon rempli de glaçons contre sa joue, puis sirota une longue gorgée de L’irish Car Bomb.

« Ma question était probablement déplacée. C'est que j'ai bien du mal à vous cerner. »

Son sourcil fétiche, circonspect, se releva en une courbe bombée. Il ricana doucement pourtant, ne trouvant aucun mystère à déceler dans sa psyché, plutôt bien avisé des chemins simplistes qu’employait son esprit pour prendre des décisions. Mais manifestement pour pas mal de gens, ces voies-là semblaient aussi impénétrables que celles du seigneur lui-même. La plupart du temps, il y avait simplement un manque de connexions et l’esprit ne parvenaient pas à tirer de conclusions à moins que la réponse ne lui soit présentée clairement et sans équivoque.

« J'ai l'impression que vous devinez bien plus de choses sur ma personne que moi-même... je crois que je suis juste curieux, parce que je suis incapable de me montrer aussi perspicace à votre sujet.  
- Déjà, tu peux me tutoyer, je préfère. Puis, je suis hélas plus vieux, alors il est normal que je connaisse l’issue de certaines voies que tu commences tout juste à emprunter, mais dont je connais déjà plus ou moins la finalité, non ? Et si tu y réfléchis bien, tu en sais davantage que tu es prêt à le reconnaître. La vérité c’est que je n’en saurai jamais plus sur toi que toi-même, mais il y a probablement encore plein de choses auxquelles tu n’as simplement pas réfléchi. Or, il est bien connu que ce qui n’est pas exprimé n’existe pas vraiment. » Octave eut un sourire malicieux, goba quelques frites et se pourlécha les babines agréablement grasses. « On va partir du principe que je ne suis pas fou, que je n’agis pas de manière aléatoire et ce sans raisons. A partir de là, tout ce que je fais est motivé. Si je te suis imprévisible, c’est que tu conjectures sur des chemins trop étroits. Mais là encore, je pense que tu ne prends pas assez de recul. Prends du temps et tu te rendras compte que tu me comprends suffisamment bien. » Avec un regard entendu, il constata l’étudiant, certain de sa revendication. Bien sûr, Schepper n’était pas encore en mesure par manque d’information à le percer complètement, mais il avait en sa possession déjà de quoi se satisfaire. Octave lui avait avoué bien assez, et s’il ne l’avait pas dit, il l’avait fait. Certains auraient trouvé peu avisé d’apprendre la morsure au chien, cependant c’était des armes dont Schepper allait bénéficier dans tous les aspects de sa vie, et il aurait été malheureux de ne pas lui en faire part par crainte de les voir se retourner contre soi. Désinvolte, le bibliothécaire trouva quelques morceaux tendres de bœuf avec sa fourchette et les savoura par petites bouchées. Le torchon abandonna sa joue et, ironique, Octave le poussa vers l’étudiant :

« Pour tes jointures ? » Il ricana, doucereux, libérant son visage d’un froid qui avait commencé à figer ses muscles au point de faire mal. Prenant appui sur la table de ses deux coudes, il se pencha légèrement vers l’avant, se faisant vaguement inquisiteur. « Mais si tu as des questions, tu les poses. » Dit-il avec dans le ton, le défi. Il voulut aborder Heather, mais ce sujet était bien trop épineux pour qu’il s’y aventure de son propre gré et contourna l’idée. Pourtant, il avait l’impression que tous les deux étaient amis à cause de cette frustration parentale qui les unissait dans une sorte de compréhension tacite. Au lieu de cela, il baissa la tête et se mit à creuser l’ouverture offerte, sentant que l’instant s’y prêtait bien, tout en demandant un regain d’énergie qu’il se sentait encore posséder. Comme toujours, précautionneux, il guetta les mots convenables : « On s’accordera sur le fait qu’avoir des enfants est une lourde responsabilité, mais malheureusement je ne pense pas que l’amour en fasse nécessairement partie. Beaucoup de parents n’aiment pas leurs enfants pour diverses raisons et le leurs font payer de façon terrible, parfois tout au long de leur existence. Mais tu auras deux familles. Celle dans laquelle tu es né et dont tu vas te désolidariser au fur et à mesure et dont tu dois devenir indépendant, puis celle que tu auras choisie et dont tu seras responsable. D’ailleurs, tu as déjà commencé à la construire : Heather en fait manifestement partie. Fondamentalement, tu changes d’identité et laisses derrière toi celle qu’on t’aura imposée pour embrasser celle que tu souhaites avoir. Tu commences justement à atteindre l’âge où tu peux faire de ton anniversaire ce qu’il te plait, tout comme tu peux arrêter de t’entêter à faire des efforts qui ne recueilleront jamais la récompense désirée. » Octave haussa des épaules, quelque peu désabusé, mais aussi confiant que pouvait l’être un fils qui avait compris ne rien pouvoir aux cruautés d’une mère qui ne désirait lui offrir que cela. Puis soudain enjoué, il se saisit de son verre et le souleva, les yeux brillants d’un enthousiasme pétillant : « On trinque à ton premier anniversaire alors. Le premier d’une longue lignée qui est entièrement tienne. »

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Ven 6 Avr 2018 - 23:08



__ Caresse un chat lorsque tu en vois un, éluda le bibliothécaire, Un jour, tu seras toi-même bienveillant envers quelqu’un. Ce jour-là, il y aura moins d’aigreur et un peu plus de vaillance en ce monde. Tu ne peux pas espérer que ta vie se tienne si tu n’apportes pas ton soutient lorsque tu t’en sens capable.
__ Pour soutenir, il faut être stable non ? rétorqua-t-il, tapant doucement contre l'un des verres à pieds posé sur la table, ce dernier tanguant doucement avant de retrouver son équilibre. L'équilibre qui, comme on le disait souvent,  n'était qu'à mi-chemin entre deux extrêmes. Peut-être fallait-il être fragile pour réussir à être vraiment solide, capable d'une sensibilité permettant l'empathie sans s'y perdre pour ne pas s'écrouler sous les problèmes des autres. Je crois que si on est deux à se noyer, ca permet de respirer un peu plus longtemps mais on fini par couler quand même à vouloir nager pour l'autre ..., convînt-il sans réellement faire d'allusion à Heather tout en ayant l'impression d'être pourtant assez clair sur le sujet. Si être délaissés tous les deux les avait rapprochés un temps, le manque était peut être trop grand et le désespoir trop palpable pour réussir à se tirer vers le haut ensemble, lestés par les problèmes et les incertitudes de l'autre. Un jour, qui sait. Mais ... peut-être pas maintenant, en effet. Alors vous aidez les gens pour que votre vie ait un sens ?, demanda-t-il avant de contrer de lui-même ou bien pour rendre, à votre façon, la pareille à quelqu'un vous ayant tendu la main, un jour, en vous proposant un repas agréable et une oreille attentive alors que vous étiez aussi perdu ? Aussi perdu que moi, songea-t-il alors qu'Octave appliquait le torchon tendu par Gustav sur sa blessure.

Léon ne put s'empêcher de penser que le bibliothécaire aurait surtout besoin de soigner son orgueil et un nouveau sourire s'étira à la commissure de ses lèvres tandis qu'il engloutissait de nouveau plusieurs bouchées d'une sorte d'omelette aux champignons. Il se donnait l'impression d'être un affamé malpoli se jetant sur la nourriture, mais son estomac semblait tellement heureux d'une pareille preuve d'attention qu'il doutait d'arriver à contenir son appétit. Il releva plusieurs fois la tête en sentant le regard d'Octave posé sur sa personne. Etait-ce de l'agacement à le voir dévorer ainsi ? Ou bien ... du soulagement ? Difficile à dire. Et à comprendre. L'adolescent marqua une pause dans son festin, s'autorisant quelques questions enfin formulées à voix haute, meublant le silence tout en essayant de procurer à sa curiosité la même satiété qu'à sa faim.

__ Je ne suis jamais allé à Poudlard : scolarité à domicile. Je crois que je voulais savoir ce que j’ai raté, répondit le bibliothécaire tout en picorant quelques frites à mains nues, tirant un sourire étonné à Léon qui s'attendait à voir l'homme utiliser ses couverts.
__ Un foyer , expliqua Léon du tac au tac, réalisant qu'il avait bien résumé l'école et tout le vide qu'il ressentait en la voyant se transformer en prison au fur et à mesure que l'année avançait. Ainsi donc le bibliothécaire n'avait jamais eu la joie de découvrir Poudlard avec les yeux émerveillés d'un enfant de onze ans. C'était presque dommage. Non, c'était carrément du gâchis. Pour quelles raisons des parents imposeraient-ils une adolescence en isolement à leur progéniture ? Caressant une fraction de seconde l'envie de poser la question, le jeune homme s'y refusa et bifurqua au dernier moment. Vous n'avez pas choisi la bonne année ... il y a plus de vie dans un cimetière qu'à Poudlard, en ce moment. Mais ... ca ressemblait vraiment à une maison, ou du moins à une maison dans laquelle on voulait retourner chaque soir.

Dès sa première rentrée à l'école de sorcellerie, Léon avait compris que sa véritable maison n'était pas celle dans laquelle il rentrait à chaque vacance scolaire. Puis finalement, uniquement les étés. Si Donia l'avait confié à sa propre mère en se débarrassant de l'enfant non désiré sans se soucier de son bien être, Amy s'était appliquée à lui faire comprendre que l'on n'avait pas besoin d'affection pour grandir. Elle n'était pas violente, ni foncièrement méchante, juste une veille peau acariâtre et qui n'avait qu'une notion ancestrale de l'éducation. Son enseignement avait au moins eu le bénéfice de lui offrir un goût prononcé pour la lecture, dans laquelle il s'était plongé pour oublier le monde extérieur jusqu'à finir par devenir assez introverti pour paraître froid et distant. Pour le plus grand plaisir de sa grand-mère qui avait décrété qu'elle avait réussi à faire de lui quelqu'un de solide. Si elle savait l'océan de tristesse qu'il avait pourtant choisi d'enfermer dans ses yeux gris. Le vert et argent avait pris l'habitude de passer Noël et toutes les autres fêtes possibles au sein du vieux château, en profitant au fil des ans pour se lier d'amitié avec la seule personne de Serpentard qui semblait fuir sa maison avec autant d'entrains, si ce n'est plus, que lui-même. Et puis en quatrième année, emménageant pour la première fois avec sa mère, son idiot de nouveau mari et le substitut de fils dont elle s'était affublé, le jeune homme avait fini par réellement détesté les deux longs mois d'été l'obligeant à être le spectateur de la mascarade sordide que les Mills s'entêtaient à vouloir appeler famille. Il voulait bien accepter l'idée qu'elle ne l'aime pas, même si il se surprenait encore à espérer et se flagellait intérieurement pour cette faiblesse. Mais la voir jouer à l'épouse parfaite, allant même jusqu'à le récupérer pour paraître pleines de regrets envers Ed et sa tendance ultra-paternaliste, ça c'était trop. Surtout depuis que le beau-père en question prenait un malin plaisir à fourrer son nez là où cela ne le regardait pas, toujours dans l'ombre de sa mère lorsque cette dernière lui adressait la parole. Encore une de leur c*nnerie de sorcière-psycho, le genre d'article tape à l'oeil Faire front ensemble à l'adolescence pour lui permettre de devenir adulte avec les conseils de Jacqueline, psychomage en chef et spécialisée dans les familles recomposées. Et bla-bla-bla. Il n'y avait pas de solution miracle au manque de relation entre sa mère et lui. Et quand il n'y avait pas de solution, la définition même du mot problème était à revoir car il imposait qu'on puisse le résoudre. L'adolescent avait cessé de se creuser la tête et avait fini par accepter que cet amour inexistant était un fait, comme une page de l'histoire qu'il serait impossible de réécrire. Ed avait beau s'acharner à vouloir y appliquer de la colle, c'était pas à coup de volonté, de mariage, de maison et de demi-frère n'en étant pas un, qu'il y changerait quoi que ce soit. Cette pensée maussade l'accompagnait comme une vieille amie, rendant la situation si étouffante que Léon accueillait cette majorité comme une réelle délivrance. Il avait mis de l'argent de côté lors de ses petits jobs d'été et ne comptait rentrer dans la banlieue de Londres, avec la pelouse et les chiens bien dressés digne d'un vrai téléfilm moldu et lui donnant la nausée, qu'afin de récupérer ses affaires. Si Poudlard avait été un foyer qu'il quitterait avec nostalgie, ce n'était pas le cas pour la demeure des Mills, dont chacun des membres mis à part lui portait désormais le nom. Ce détail, si simple, avait bien une signification.

__ Déjà, tu peux me tutoyer, je préfère, proposa l'adulte, tirant Léon de ses pensées. Tutoyer Holbrey ? S’interrogea-t-il intérieurement, doutant d'être capable de passer aussi facilement au tutoiement. Ce n'était pas l'âge le problème, mais l'aura mystérieuse ainsi que l'impression d'entendre énoncer à voix haute les réponses à ses questions parfois informulées. Mais l'adulte semblait pressé de donner une explication logique à la lecture bien facile qu'il avait fait des problèmes de l'adolescent. Puis, je suis hélas plus vieux, alors il est normal que je connaisse l’issue de certaines voies que tu commences tout juste à emprunter, mais dont je connais déjà plus ou moins la finalité, non ? Et si tu y réfléchis bien, tu en sais davantage que tu es prêt à le reconnaître. La sagesse, donc, en guise d'amoindrissement de l'empathique capacité à lire entre les lignes dont le bibliothécaire semblait doté ? C'était un peu trop facile, peut-être, de tout vouloir résumer à une différence d'âge, même si le jeune homme voulait bien admettre que la fougue de sa jeunesse déformait souvent de petits problèmes pour en faire des montagnes, se perdant dans les méandres de la dramatisation pour se plaindre que la vie s'acharnait. Soit, le bibliothécaire avait pour lui ses années en plus mais Léon n'avait pas envie de résumer leurs différences à cette simple divergence, refusant d'accorder aux années qui défilaient une si grande importance. Un enfant pouvait se montrer bien plus sage que l'adulte prenant soin de lui. Et si l'expérience permettait de se tromper pour mieux rebondir, elle ne faisait pas de tous les chemins une entité connue qu'il était si facile d'expliquer aux plus jeunes. On va partir du principe que je ne suis pas fou, que je n’agis pas de manière aléatoire et ce sans raisons, poursuivit-il. C'était marrant, de tout vouloir justifier et de se donner l'air si calculateur que Léon en arrivait à se demander combiens de coups d'avance il possédait. Y'avait-il de la place pour le bonheur dans autant de prévision ? A partir de là, tout ce que je fais est motivé. Si je te suis imprévisible, c’est que tu conjectures sur des chemins trop étroits. Et pourquoi pas l'inverse, pourquoi pas parce qu'il prévoyait si loin que personne d'autre que lui ne pouvait vraiment y voir clair ? Mais là encore, je pense que tu ne prends pas assez de recul. Prends du temps et tu te rendras compte que tu me comprends suffisamment bien. Léon lui accorda une moue douteuse tandis qu'une nouvelle idée germait dans son esprit et à laquelle il comptait bien laisser plus de place, portant son verre à sa bouche non sans lâcher l'adulte des yeux. Rien par hasard, donc ?
__ Vous m'avez laissé vous frapper au nom d'une conjecture ? osa Léon avec douceur, ses yeux ancrés dans ceux du bibliothécaire. Alors tout ça, poursuivit-il en englobant la table d'un geste du bras, tout ça ne fait parti que d'un plan plus vaste ? Je n'ai pas envie de "conjecturer" sur ... t...vous, buta-t-il, échouant à employer la deuxième personne. Je pense qu'il y a du bon à ne pas tout comprendre, ni à chercher à tout savoir. Je vous laisse le soin de de planifier, je préfère agir sans prévoir vos actions. La spontanéité a du bon, elle aussi, même si elle laisse de la place à l'incertitude. Je n'ai pas envie de prévoir ma vie. Je souhaite la vivre, quitte à être surpris par ce hasard que vous semblez éviter.

Pas de méchanceté dans ses propos teintés de naïveté. Juste une légère pointe de sarcasme, sans vouloir pour autant critiquer la façon dont le bibliothécaire semblait organiser sa vie. Mais à vouloir trouver des raisons partout, à vouloir donner un sens à chacune de ses actions, Léon se demandait quelle place à la surprise il pouvait bien laisser au sein de son existence. Ou peut-être que, au contraire, il avait eu trop de mésaventures pour céder au doute trop d'espace, préférant l'éviter pour ne pas en être terrifié. Il ne pouvait pas s'empêcher de trouver cette façon de penser quelque peu triste, surtout en l'ajoutant à ce voile qu'il avait entraperçu durant une fraction de seconde, un peu plus tôt, dans le couloir de l'hôpital. Le bibliothécaire était loin d'avoir une vie paisible et tranquille, ça, il l'avait bien compris lors de leur premier rencontre. La carapace n'était pas là pour rien et l'illusion semblait pouvoir se dissiper, pour qui saurait regarder.  

__  [...] Pour tes jointures ? se moqua Octave, sa joue rendue rouge par le froid, la couleur tranchant avec l'hématome s'étirant de ses lèvres au début de sa pommette.

L'adolescent se contenta d'un sourire en coin, bougeant ses doigts fins qui avaient à peine rosis en percutant la mâchoire du bibliothécaire. Il haussa les épaules tout en repoussant négligemment le torchon d'un geste qu'il voulu désinvolte, tandis que ses yeux se posaient par inadvertance sur les poignets nus de l'adulte. Il peina à retenir un hoquet de stupeur devant les sillons blancs traçant leurs lignes de feu sur la peau de porcelaine et dont l'irrégularité attirait les regards indiscrets. Par mimétisme, les siennes lui picotèrent le dos et il passa sa main sur son cou, son index effleurant la naissance de l'une d'elle. Qu'avait donc vécu le bibliothécaire pour se faire marquer de la sorte ? Il fixa pendant de longues secondes les plaies avant de remonter avec lenteur sur les avants bras zébrés d'autres blessures à l'allure tout aussi anciennes. Il suivi le tracé de l'une d'elle, serpentant depuis le poignet gauche et filant plus haut jusqu'à disparaître sous le tissu sombre de la chemise du bibliothécaire. Il n'avait rien vu de tout ça lorsqu'Holbrey avait remonté de la même manière sa chemise afin de l'impressionner l'été dernier, probablement à cause de l'obscurité. Ou bien parce qu'il n'avait pas voulu les voir, ni même à la grosse entaille laissant son empreinte au creux du poignet droit, révélant une plaie profonde et n'ayant pas disposée des soins sorciers adéquats. Se sentant soudain trop peu discret et intrusif, il détourna timidement la tête,  replongeant dans les yeux émeraude tout en essayant de gommer les interrogations muettes qu'Octave pourrait lire au fond de son propre regard.

__ Mais si tu as des questions, tu les poses , le défia-t-il et l'adolescent se mordit les lèvres pour retenir le flot intrigué de ses pensées. Loin de lui l'idée de ne pas mûrement réfléchir cette proposition sans imposer un filtre à sa curiosité. On s’accordera sur le fait qu’avoir des enfants est une lourde responsabilité, mais malheureusement je ne pense pas que l’amour en fasse nécessairement partie [...] L'adolescent se renfrogna, ses doigts tapotant la table tandis qu'il gardait les lèvres closes à sa colère sourde. Il détestait être le fruit d'une simple effusion d'hormone s'étant conclu dans le lit grinçant d'un hôtel probablement miteux. L'amour n'était certainement pas la cause de sa présence sur terre, ni l'aboutissement d'une rencontre entre une mère et son enfant. Il était un accident, même s'il détestait ce mot. On pouvait trébucher par accident, d'accord. Mais on pouvait difficilement comparer ça au fait de retirer sa culotte devant le premier moldu qui passait par là. Poussant un soupire, il porta son verre à ses lèvres rosées et avala quelques gorgées de la boisson sucrée qui avait le mérite de lui réchauffer le coeur. Mais tu auras deux familles. Celle dans laquelle tu es né et dont tu vas te désolidariser au fur et à mesure et dont tu dois devenir indépendant, puis celle que tu auras choisie et dont tu seras responsable. D’ailleurs, tu as déjà commencé à la construire : Heather en fait manifestement partie. [... ] L'adolescent se crispa une poignée de secondes, ses doigts grattant une encoche dans la table  avec nervosité, tandis qu'il s'exhortait au calme, laissant couler le nom de son amie dans la bouche du bibliothécaire. Il ne le regardait plus dans les yeux, comme attiré par chacun des défauts parsemant le bois vieilli, s'écorchant presque les ongles avant d'arrêter son geste. Qu'est-ce qui le dérangeait dans cette phrase ? Qu'Holbrey utilise le présent avec une certitude à la fois douloureuse mais à laquelle lui-même voulait croire ? Ou bien réaliser qu'il n'avait eu qu'Heather, mais qu'il n'était plus vraiment certain d'avoir qui que ce soit à présent ? Refusant de laisser ses ruminations enclencher de nouveau les rouages de sa colère il prit soin de souffler avec lenteur jusqu'à ce que le malaise ne se dissipe, en profitant pour avaler une nouvelle gorgée du liquide dont la brûlure dans sa gorge se faisait de plus en plus douce à mesure que ses joues se coloraient de rose, reportant son attention sur Holbrey mais doutant d'avoir réussi à faire illusion sur l'étau qu'il avait de nouveau ressenti, étouffant. Oppressant. Tu commences justement à atteindre l’âge où tu peux faire de ton anniversaire ce qu’il te plait, tout comme tu peux arrêter de t’entêter à faire des efforts qui ne recueilleront jamais la récompense désirée. Cesser d'être l'ami toujours compréhensif, le fils se devant d'un amour inconditionné, le Serpentard hostile et froid juste parce que c'était marche ou crève dans cette foutue maison ? Arrêter de vivre dans les attentes des autres, arrêter de s'excuser. C'était tentant, simpliste. Diablement difficile, flirtant avec l'impossible. Comme construire sa propre famille. Construire, c'était un joli mot, malgré tout. Ca donnait l'impression de devoir donner pour récolter au lieu d'attendre quelque chose qui aurait dû être offert. Ca avait le goût d'une chimère irréalisable et pourtant, Léon avait envie de s'y essayer. On trinque à ton premier anniversaire alors. Le premier d’une longue lignée qui est entièrement tienne, souffla Octave en levant son verre. Léon lui offrit un sourire, l'un des premiers véritablement sincère, levant son verre presque vide à son tour et le posant contre celui d'Octave avant de finir le sien.
__   Trinquons à la majorité et à la liberté. répondit-il alors que Gustav, comme alerté par le bruissement du verre s'entrechoquant, accourait pour les resservir. L'adolescent se saisit du verre en remerciant le gérant, le rapprochant de lui tout en s'intimant à ne pas le finir aussi vite que le premier s'il ne voulait pas voir sa langue se délier de trop. Il ouvrit la bouche, la referma, hésitant. Puis se jeta à l'eau, baissant les yeux, incertain de son nouvel aveu et de cette curiosité difficilement contrôlable, si débordante parce que déplacée.   J'ai pleins de questions, laissa-t-il échapper, ses doigts traçant le contour du verre d'un geste hésitant alors qu'il marquait une nouvelle pause, cherchant à ordonner son esprit pour ne pas avoir l'air d'agresser le bibliothécaire. Disons que c'est donnant, donnant. Je veux bien répondre aux vôtres, si tant est que vous y trouviez un intérêt, troqua-t-il d'un air incertain, doutant que la curiosité ne soit réciproque mais cherchant à amoindrir son insolent désir d'en savoir plus en rendant l'échange à double sens au lieu d'en faire un interrogatoire à sens unique. Il buta quelques secondes, hésitant sur la tournure, rebroussant chemin. Nouveau soupire, nouvel assaut d'une multitudes de questions s'écrasant sur la barrière de ses lèvres closes, qu'il entrouvrit pour avaler quelques gorgées, gagnant du temps. Et un peu de courage. Heather, commença-t-il, ses yeux lâchant le contenu doré de la boisson et fixant un point derrière l'épaule d'Octave, sa voix se brisant sur le prénom. Le sujet était vaste et il était difficile de faire un choix sans paraitre trop jaloux, ni désespérément possessif. Il aurait aimé savoir les conditions de leur rencontre, pourquoi la jeune fille l'avait-elle tue ainsi que la nature de leurs liens. Il ouvrit la bouche, la referma, esquissa un sourire, plus pour lui-même que pour le bibliothécaire, avant de formuler la seule chose qui avait vraiment de l'importance. Vous l'aidez ? , interrogea-t-il pour ne pas demander Comment vas-t-elle ? . Il appuya avec son index sur la fourchette, la soulevant de quelques centimètres jusqu'à relâcher la pression, la laissant retomber contre le bois. Recommençant, comme si s'occuper les mains ordonnait le tourbillon de ses pensées. Elle aussi, elle a des cicatrices qu'elle dissimule, souffla-t-il,  sans demander vraiment si Octave savait pour Jake, mais s'en doutant depuis que le bibliothécaire avait soumis l'idée que la jeune femme n'avait connu que la violence au cours de sa vie. Sans préciser qu'il avait remarqué les siennes, de plaies, mais sans prétendre non plus qu'il n'avait rien vu. La vraie blessure n'était pas dans la chaire mais dans l'intimité qu'on leur donnait, à les dissimuler ou à  les laisser apparaître. Et si Octave en était assez libéré pour oser découvrir ses avant bras, ce n'étaient pas le cas des deux adolescents qu'il côtoyait. Le barrage céda, se brisant sous le pouvoir grandiose des mots ayant amené une intense réflexion tout au long de la soirée. Et sous l'effet d'un peu d'alcool, il fallait être honnête. Il faut que je guérisse les miennes avant de m'occuper des siennes, de blessures. C'est égoïste, n'est-ce-pas ? Mais j'ai l'impression d'avoir essayé de l'aider pour combler mes propres vides, sauf qu'à un moment ca n'a plus suffit. Ca n'a peut-être jamais suffit. Je pensais pouvoir voler au dessus de tout ça, mais maintenant j'ai l'impression d'être cloué au sol par des doutes auxquels je n'avais accordé aucune importance, détournant les yeux pour m'occuper de problèmes n'étant pas les miens parce que c'était plus simple que de réfléchir sur ma vie. C'est si égoïste de vouloir remettre de l'ordre ?   soupira-t-il, avalant de nouveaux quelques gorgées tandis que ses yeux s'embuaient doucement sous les effets de la boisson. Vous parliez de responsabilité, tout à l'heure, envers une famille. Ma future famille. Cela implique d'être honnête avec moi-même d'abord ... et la vérité, c'est que je ne vais pas bien. Pas assez bien pour constuire autre chose qu'un radeau auquel m'accrocher et qui ne flotterait que peu de temps.



Dernière édition par Léon Schepper le Ven 13 Avr 2018 - 0:00, édité 1 fois
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SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Pas vraiment seul, mais presque.
DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 10 Août 1964
SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Mer 11 Avr 2018 - 18:49

« Pour soutenir, il faut être stable non ?
- Il vaut mieux, oui. »

Confirma-t-il brièvement et sans équivoque, d’une voix quelque peu monocorde avec laquelle on soulevait habituellement des évidences impérissables. La majorité des gens étaient submergés par leur propre existence et leur bienveillance se limitait souvent à une écoute sporadique à l’intérêt globalement superflu, dénué de toute véritable intention d’assister en quoi que ce fut. Dès que leur présence physique disparaissait, partait avec eu toute disponibilité. Pour cela, il fallait savoir faire preuve d’une certaine dévotion excentrée, qui elle quémandait un temps et une modestie à laquelle peu étaient prêts à s’abandonner. Puis au-delà, la simple écoute avait elle aussi son petit prix désagréable pour ceux qui aimaient puiser chez les autres uniquement leur aspect purement tragique, sans les inconvénients que cela pouvait couver. Mais ce n’était pas tant un appel à baisser les bras qu’à reconnaître ses propres limites. Octave se savait être bancal à plus d’un égard, mais son endurance le rendait patient quant à la vie des autres lorsque cela s’avérait nécessaire. Il avait étendu, pour ainsi dire, ses tentacules de façon à être aussi constant que le paysage le lui permettait. Mais honnêtement… Octave pencha la tête jusqu’à ce que sa joue vienne se reposer sur la paume de son bras au coude replié et observa l’adolescent avec un sourire indéchiffrable, sorte de tiédeur maligne baignant son visage. Schepper n’avait que dix-sept ans : il n’avait pas fini ses études, n’avait pas non plus véritablement travaillé, ne s’était jamais retrouvé complètement isolé ou abandonné de tous soins, pour ne pas dire qu’il y avait à peine cinq ans, il en avait encore que treize. Il ne savait pas grand-chose de lui-même pour l’instant. Ce n’était pas à cet âge-là qu’il fallait prétendre pouvoir soutenir quiconque, ces efforts étant souvent le fruit de l’orgueil ou de l’ambition. Ce n’était pourtant en rien dégradant, car il y avait un temps pour tout et Schepper n’avait pas besoin de grandir plus vite ou essayer de porter des charges qu’il n’avait pas la force de soutenir pour protéger celle qui, peut-être, ne voulait même pas de ses solutions. Il fallait indéniablement un ordre, aussi insignifiant qu’il puisse paraître, mais suffisant pour s’y tenir sans détours.

« Je crois que si on est deux à se noyer, ça permet de respirer un peu plus longtemps mais on finit par couler quand même à vouloir nager pour l'autre... »
Octave accentua son sourire, puis commenta dans un soupire languide et contenté d’un corps tranquillement repu :
« Tu sais ce qu’on conseille dans les avions, avant le décollage, aux parents accompagnés par leurs enfants ? De toujours penser à soi d’abord dans le cas d’un accident, en mettant le masque à oxygénation en premier. Car pour pouvoir protéger efficacement leurs enfants, les parents doivent être en bonne santé. »

Il appréciait cette consigne, que finalement peu de gens étaient enclins à respecter instinctivement. La raison délaissait les esprits qui se précipitaient alors vers le plus faible à travers tous les dangers, surestimant les capacités de leur propre corps jusqu’au stupide évanouissement. A force de ne pas vouloir mourir après son enfant, les parents succombaient parfois un peu trop tôt. Ce qu’il aimait bien finalement dans cette analogique bien plus exploitée que ce qu’elle entendait, c’était l’idée qu’il fallait savoir se traiter convenablement soi-même avant de tenter prendre soin de quiconque. Et puis, bien sûr, dans un élan de douceur pudique, Octave se consolait de savoir un pareil amour infini et inébranlable exister dans le cœur de certains parents, au point de les pousser à la négligence pour préserver leur progéniture. Il ne s’agissait donc pas là du fantôme d’un regret quelconque, mais le simple émerveillement devant l’insondable nature.

« Alors vous aidez les gens pour que votre vie ait un sens ? »

Octave pouffa, amusé et même quelque peu troublé par le franc contraste entre toutes ces allusions plus ou moins subtiles et la simplicité sans détours de son incartade cavalière. Ce qui devint encore plus amusant fut la tentative qu’entreprit l’adolescent pour arrondir les angles de sa spontanéité, ce qui, agrémenté par les saccades de sa voix qui butait contre une abondante ponctuation, lui prêta l’air cocasse de celui qui, au lieu de noyer le poisson, lui érigeait un piédestal. Le bibliothécaire rigola discrètement de la gorge sans méchanceté pour ne pas décourager le jeune homme, mais clairement désarmé. Que pouvait-il dignement y répondre ? Au lieu de cela, il soupira avec langueur, mangeant paresseusement des brindilles de légumes frais, sur lesquelles ses dents exerçaient un croquement sonore d’une nature verte. C’est qu’il cherchait le démon, encore et toujours ; les dispositions de son humble interlocuteur, creusant sur tous les flancs comme on rognait un trognon de pomme pour trouver ce qui éclaircirait cette bienveillance au miroitement apparemment inexplicable. Il appréciait l’obstination, ce qui força justement le rire, quoi que Schepper se précipitait quelque peu dans ses allégations, simplifiant les enchaînements de pensée et appliquant une rigueur pragmatique bien trop exigüe pour ce qui, finalement, venait simplement du cœur. A vrai dire, même s’il saisissait en quoi la curiosité de l’adolescent était barbare dans la forme, il hésitait à y répondre d’une façon intelligible par manque de confiance dans ses propres intentions et les conséquences que ces agissements bienveillants pouvaient avoir. L’adolescent semblait chercher un parallèle poétique entre leurs deux chemins, plutôt qu’un sens fondamental dans cette coïncidence romanesque dont, du point de vue fatidique autant qu’anecdotique, l’approximation était très satisfaisante à ses yeux, sans pour autant trouver écho dans la réalité du bibliothécaire. Pour pallier, Octave s’enfonça dans la contradiction, puis emprunta le langage purement pratique dont l’étudiant avait fait preuve à son égard. Il s’humecta finalement les lèvres et répondit d’une voix trainante, pleine d’un sourire qui flottait à peine sur son visage en voile translucide.

« Les responsabilités, c’est ce qui donne du sens à une vie, Schepper. Et non, je ne paye pas un crédit au passé. »

Le sérieux revint à mesure qu’il formulait sa réponse, car à en écouter l’utilitarisme grossier, il se rendit compte à quel point tout cela aurait pu sonner faux et horriblement intéressé. Peut-être que ça l’était effectivement en un sens, mais certainement pas en la façon dont l’étudiant le suggérait maladroitement. Octave regarda à côté, tendant son cou en une courbe dorée entre deux épaules remontées. L’adolescent allait devoir consentir à ne recevoir aucune réponse. Non pas que la gentillesse dût rester sans questionnements, dénuée de tout soupçons, mais déjà la question avait été mal posée et s’était teintée, à mesure de son déploiement, d’une désinvolture suggérant l’impolie cupidité. Si Schepper cherchait absolument à savoir d’où venait cette soudaine complaisance, il allait devoir prendre son mal en patience, puis se résoudre à n’y accorder aucune source, car il n’y en avait véritablement pas. On aurait cru à une méfiance camouflée derrière l’impudence courtoise, tout cela pour savoir si on le choyait pour les bonnes raisons, si on daignait l’estimer parce qu’il fut lui, et non pas pour satisfaire une frivolité personnelle. A ce sujet, Octave avait l’intention de laisser l’adolescent tâter l’approche qui convenait le plus, sans autre guide que la brièveté de ses réponses.

Ils retrouvèrent le chemin d’élucubrations faciles, sur l’aveu d’une scolarité à domicile, puis d’une présence à Poudlard dont la raison n’avait pas grand intérêt cette fois-ci, obligeant Schepper à le reconsidérer tel un sauvage qui s’en fut retourné à la civilité les derniers mois, à moins que ce ne fut l’effet de ses doigts gras… Le fidèle étudiant s’employa dès le premier instant à prêter son sens à ce que représentait cette école. Un foyer donc. Octave tailla du bout des doigts la base de son verre au cocktail d’une couleur de café-crème. Quel enfant ne finirait-il pas par considérer un lieu pareil en deuxième foyer, voire premier en de très tristes cas, après y avoir passé les premières années d’une vie ? L’enfermement et l’éloignement du toit parental y était pour quelque chose, à n’en pas douter, puis l’entremêlement sans limites distinguables entre le temps du loisir et les études conférait à cette tranche de vie une sensation d’unité incomparable.

« Vous n'avez pas choisi la bonne année ... il y a plus de vie dans un cimetière qu'à Poudlard, en ce moment. Mais ... ca ressemblait vraiment à une maison, ou du moins à une maison dans laquelle on voulait retourner chaque soir.

- Et maintenant, il y a un intrus dans la maison. »

Dit-il avec la voix éloignée d’un songe, les yeux effectivement perdus dans le vague, comme appesanti par le chagrin d’une perte qui appartenait entièrement à Schepper. Sans avoir connu la plénitude les ayant unis, il pouvait mesurer à pleine poigne ce qui leur avait été arraché, éprouvant le sentiment commun d’une nostalgie saccagée, de la sécurité compromise là où le cœur fut jadis le plus en paix. Chaque enfant avait inévitablement abandonné, puis fait grandir une part de sa propre personnalité entre ces murs, s’y mêlant jusqu’à ce que chaque recoin soit le souvenir d’une prouesse, comme les rondes d’aubier faisaient l’épaisseur d’un arbre, année après année. Schepper s’était de toute façon enfoncé dans des profondeurs bien plus abyssales qu’Octave n’aurait pu le faire, ses liens potentiels avec l’école n’étant qu’élucubration, alors que l’étudiant semblait revivre chaque raison qui avait fait de Poudlard davantage un foyer que sa propre maison. Il était néanmoins certain qu’il n’aurait jamais atteint ce confort entre le mur de l’école à une époque où même l’âge adolescent ne l’avait pas corrompu. Cette certitude lui était advenue au fur et à mesure de ses observations, tandis qu’il avait le nette souvenir d’avoir été hostile à tout ce qui s’apparentait à l’extérieur de son horrible, mais si familière maison. Sa mère avait garantie son aversion pour ce qui n’était pas eux et plus le monde lui avait manifesté de bienveillance gratuite, plus il s’était obstiné dans le dégoût. Son éducation ayant été probablement bien trop dysfonctionnelle pour lui permettre de garder le charme excusable de la béatitude enfantine, son caractère taciturne n’aurait recueilli l’indulgence qu’un trop bref instant pour lui permettre le changement. Il n’aurait alors vécu qu’une succession d’instants auxquelles il n’aurait rien compris, à l’égard desquels il aurait ressenti le plus grand des mépris avec le désir, toujours, de rentrer chez soi, sans pour autant être capable de considérer sa propre demeure comme ne serait-ce que l’esquisse d’un foyer. Il ne s’y était jamais senti bien, mais il avait toujours eu l’impression que c’était le seul endroit où il avait un jour été en sécurité.

Pendant ce temps, Léon flanchait devant les familiarités que le bibliothécaire lui imposait avec une autorité qui allait peu à la politesse. Il sut dès les premiers éclats de son regard désarmé, que l’adolescent aurait le plus grand mal à accéder à sa requête. Pour cela, Octave savait où insister et cette surprise allait bientôt se transformer en suffisant agacement pour le contraindre à l’obéissance. En attendant, il fallait brasser le mystère de ses profondes motivations, comme on pressait longuement les olives sans en tirer suffisamment d’huile.

« Vous m'avez laissé vous frapper au nom d'une conjecture ? Alors tout ça, tout ça ne fait partie que d'un plan plus vaste ? »

Malgré la moue en contre-bas qui lui fut offerte, Octave claqua de la langue en signe d’agacement, sans pour autant en tirer la moue. A croire que tout devait toujours avoir une valeur aboutie avec ce jeune homme, qui s’exhortait aux explications rigides et simples, accordant de l’importance aux choses superficielles et sommaires, comme si les actes ne devaient leur existence qu’à une dimension unique, à la profondeur toujours mesurable dans une seule direction. Son incrédulité se traduisit bien mieux dans ses désirs à ne pas spéculer que dans ses interrogations et Octave sourit, malicieux, les paupières closes sur son avant-bras qui longeait le rebord de la table. Il l’accusait de calcul, le petit fripon, sans l’offusquer car c’était partiellement une vérité. Il tendait à la maîtrise et la contradiction soulignée à voix haute le fit sourire de plus belle. Cependant, ce n’était pas parce que quelque chose était fait par supputation qu’elle perdait de sa force sensible ou de son intensité émotionnelle ; bien souvent même, elles en gagnaient, mais peut-être se fourvoyait-il dans une tentative de se croire moins froid et calculateur que soigneusement réfléchi dans ses élans émus. Octave se frotta délicatement le front en fermant les yeux un instant, laissant glisser ses phalanges jusqu’au dos de sa main dont le froid apaisa sa peau. Comme pour confirmer le mauvais sort, l’adolescent butta sur le tutoiement et le fit glisser dans un silence sonore, vers son opposé bien plus confortable que ces nouvelles intimités. Ah ! Qu’il était cruel, cet enfant ! Tout cascadait doucement dans sa bouche vers le resserrement pénible d’une succession d’actes uniquement intéressés par les affres du passé, ou l’affirmation d’une logique voulue implacable, fruit d’un esprit étriqué et préoccupé davantage par la certitude de ses propres spéculations que par désirs de faire les choses convenablement. Octave finit par légèrement froncer les sourcils, comme s’il fut dérangé d’une petite migraine et rouvrit les yeux sur un Schepper ayant achevé de refuser à le sonder davantage. On l’avait si rarement accusé de prudence par des voies aussi dérobées ! Le pragmatisme sceptique était, quant à lui, son fidèle compagnon, tour à tour chéri pour son sang-froid inébranlable, puis écroué lorsque la froideur se faisait sentir dans ce qui était considéré comme un manque d’empathie. Il répondit quand même d’une voix lasse et un peu moins forte que tantôt :

« Les révolutions se font aussi au nom d’une conjecture. Pourtant on ne saurait leur refuser une force passionnée. »

Il faillit finir sur un point d’interrogation, mais se ravisa pour ne pas replonger dans la rhétorique, qui marchait bien pour l’argumentation, et déjà moins bien lorsque l’on se retrouvait quelque peu vexé. Pour l’heure cependant, cela n’avait pas grande importance et Octave concéda à n’en laisser pour trace que ce léger rappel : s’il savait être tranquille, l’ironie barbare pouvait renaître à chaque instant de bonnes intentions trop vites sacrifiées sur l’autel de jugements précipités. D’une curiosité avérée puis étouffée, l’adolescent s’élança vers une autre, tandis que son regard faisait cavalier seul sur les avant-bras du bibliothécaire habitué, et donc animale immobile qui consentait à se faire caresser. Ceci avec la vague impression de se faire constamment évaluer, jauger de tout part pour cerner non pas au fond, sa personnalité, mais la justesse de ses intentions, constamment remises en question ou ramenées à de petits profits personnels empreints d’outrecuidance. Après avoir néanmoins trinqué de bon cœur, Léon se retrouva cerné et hésitant face à la machinerie gustavienne bien huilée, toujours prête à remplir les verres. L’alcool avait laissé Octave lucide, mais semblait doucement bercer l’adolescent avare.

« J'ai pleins de questions. Disons que c'est donnant, donnant. Je veux bien répondre aux vôtres, si tant est que vous y trouviez un intérêt.
- Tu. »

Lui qui prétendait à la spontanéité… L’affaire était au moins claire maintenant. Il s’agissait bel et bien d’une quête d’intéressement et la crainte du matérialisme dont, peut-être, avait fait preuve sa famille à son égard. Schepper voulait être apprécié pour ce qu’il était, et non pas en tant que valeur d’échange pour accéder à quelque chose qui se trouvait dans son dos. Octave soupira, sentant la reprise du match lui poindre au nez. Le bougre avait repris des forces et se sentait hardi pour plonger les mains dans son jardin de serpents à nouveau.

« Heather… Vous l’aidez ?
- Tu. »
Et avec ça, un regard se prétendant fixe, mais qui en réalité se faisait fuyant. Octave s’abandonna sur le dossier du fauteuil de faux cuir potelé et pencha la tête sur le côté, avec le sentiment de subir un interrogatoire sélectif.
« Elle aussi, elle a des cicatrices qu'elle dissimule. »
Avait-il soufflé en complément, ce qui souleva un sourcil circonspect au regard du bibliothécaire. Elle aussi ? Elle aussi quoi ? Elle aussi avait de cicatrices, ou elle aussi, les dissimulait ? Avec qui Schepper faisait-il vraiment la comparaison ? Car Octave n’avait jamais laissé sous-entendre avoir eu honte de ses cicatrices. Il demeurait quelque chose d’indicible dans sa question, bien trop vague pour être complète, ce qui donna au bibliothécaire le sentiment de ne répondre qu’à moitié, ou à côté.
« Qu’en sais-je Schepper ? » Demanda-t-il d’un visage interrogatif, puis, après un bref silence, commenta : « Tout le monde a des cicatrices à dissimuler et si elle ne veut pas que quelqu’un l’aide à véritablement soigner les siennes, personne n’y pourra jamais quoi que ce soit. En général, ce sont ceux-là qui cachent le plus leurs blessures… Tu ne peux pas aider quelqu’un qui veut continuer à se perdre. Le mieux que tu puisses faire, c’est organiser ta propre vie de sorte à manifester la réalité d’un mode de vie alternatif au sien. »

Ce qui, encore une fois, était une invitation à considérer son propre jardin avant celui des autres. La seule qui pouvait quelque chose pour Heather, c’était Heather de toute façon et avant qu’on ne lui ouvre les portes, Léon tout comme Octave allaient être condamnés à l’exil. L’étudiant s’était néanmoins fait à nouveau nerveux, les traits de son visage s’esquissant d’un air à un autre, comme s’il cherchait l’exacte sentiment, sans en trouver pour autant la justesse. Ennemis, puis éphémères complices… Si Octave avait tracé sa ligne depuis le début sans s’y dérober, Léon peinait à accepter ce nouvel état de fait, et dans chacune de ses répliques, un éloignement se faisait sentir, comme s’il refusait à s’impliquer de trop, ou qu’il ne parvenait pas bien définir quel rôle il accordait au bibliothécaire.

« Il faut que je guérisse les miennes avant de m'occuper des siennes, de blessures. C'est égoïste, n'est-ce-pas ? Mais j'ai l'impression d'avoir essayé de l'aider pour combler mes propres vides, sauf qu'à un moment ça n'a plus suffit. Ca n'a peut-être jamais suffit. »

Le Siphon faisait efficacement son affaire, encore, aspirant tout ce qui daignait s’éloigner trop longuement du trou noir qui se creusait quelque part au fond. Comment étaient-ils parvenus à coexister aussi longtemps sans jamais faire trembler les fondations bancales qui les avaient maintenues tant bien que mal ensemble ? Comment se faisait-il qu’un étranger aussi extérieur et désintéressé qu’Octave ait pu être le caillou qui bloquerait leur engrenage de façon aussi définitive ? Enfin, ça, ce n’était pas véritablement un mystère, lorsque le château construit tenait sur la seule force d’un unique boulon, qu’il suffisait de le dévisser pour que tout s’effondre. Du pouce, Octave traça mécaniquement la courbe de sa mâchoire jusqu’au menton, puis remonta à nouveau vers l’orée de son oreille. Il s’était douté devoir recueillir la carcasse d’une relation consumée aussi vite qu’elle avait mis du temps à se construite, que Léon lui offrait sous forme de poussière dont il se rendait coupable de renaître.

« Ce qui est égoïste, c'est d'avoir travesti en amitié une béquille qui t'aidait à te sentir mieux. » Dit-il posément et sans intonation particulière, le regard fixe mais dénué d’insistance. « Maintenant, ta béquille casse, et toi tu tombes, la tête dans le nid de serpent que tu as ignoré. Quand bien-même ce serait égoïste, ne sacrifie pas celui que tu peux devenir pour celui que tu es aujourd’hui : ce que tu as essayé jusqu’à maintenant n’a pas marché et vient clairement de s’effondrer. Tu ne peux décemment pas espérer attendre qu’elle vienne te relever. Pour vous deux, il vaudrait mieux qu’elle ne le fasse pas. Ne sois pas avide ou défaitiste : contente-toi d’un tronc d’arbre pour garder la tête hors de l’eau s’il le faut ; personne ne commence jamais avec un radeau tout prêt, c’est juste qu’on se souvient rarement l’avoir construit. » Octave décida de prendre une pause symbolique pour boire une gorgée de son breuvage, conscient que le jeune âge rendait confus, mais Léon avait en vérité largement de quoi faire, à moins qu’il n’eût décidé de baisser les bras, ou de consolider son radeau avec ce qu’il lui restait de son amitié. « Si tu ne remets pas d’ordre dans ta vie, tu vas en payer le prix et ceux qui t’entourent en payeront le prix également. Tu l’as évoqué toi-même : il y a très peu de chances que tu sois capable d’aider quelqu’un dont les problèmes ne sont pas à ta mesure. Souvent, tu finiras même par te blesser. Ose me demander maintenant si remettre de l’ordre est égoïste ? » Questionna-t-il d’une voix malicieuse, qu’il souligna par un regard au rayonnement pénétrant. Malgré le sujet pesant, Octave sembla retrouver sa légèreté et releva le menton en abaissant ses épaules dans une allure alanguie. Il n’était pas dupe cependant et voyait bien l’adolescent vaciller d’un bord à l’autre en essayant de se donner du crédit à travers l’âge mûr, mais le bibliothécaire n’avait à lui offrir que la dureté. « Tu manges bien pour assouvir ta propre faim, n’est-ce pas ? Je ne vois pas pourquoi il en devrait être autrement pour ta curiosité, tes sentiments, ta vie. N’attends pas d’exister à travers ou au dépend d’autrui, parce que tous les soirs, seul dans ton lit, tu retrouveras toujours le nid de serpent que tu as négligé toute la journée. Il vaut mieux faire de son existence un endroit aussi confortable que possible, plutôt que de passer son temps à se fuir, non ? »


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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Ven 13 Avr 2018 - 0:11



__ Tu sais ce qu’on conseille dans les avions, avant le décollage, aux parents accompagnés par leurs enfants ? rétorqua le bibliothécaire tandis que Léon peinait à visualiser correctement tous les éléments moldus, remerciant sa curiosité pour comprendre convenable pourquoi l'usage d'une telle métaphore. De toujours penser à soi d’abord dans le cas d’un accident, en mettant le masque à oxygénation en premier. Car pour pouvoir protéger efficacement leurs enfants, les parents doivent être en bonne santé , poursuivit-il, répondant à sa propre interrogation.
__ Sauver quelqu'un par le biais d'un masque à oxygène à plusieurs kilomètres d'altitude, sacré illusion de la sécurité, bouda-t-il tout en évitant de signifier à voix haute que l'évocation d'un tel sacrifice pour ses enfants l'épaterait toujours. Et le rendait éternellement jaloux, dans un sens. Se laissant du temps, il avala de nouveau quelques gorgées qui illuminèrent ses yeux gris tandis que le contenu de la boisson diminuait dangereusement. Je ne crois pas en l'instinct parental, encore moins en l'instinct maternel et même si certains parents seraient prêt à se sacrifier pour leurs progénitures, ça n'a plus rien d'instinctif. Il n'y a qu'à voir les maternités, toutes ses femmes qui déposent leur nouveau-né de quelques heures dans des berceaux transparents et qui sourient à leurs visiteurs, déjà apprêtées pour recevoir et exposer le nouveau membre de la famille. Verrait-on un chat agir de la sorte ? Non, le mammifère garderait jalousement sa portée tout en lui fournissant ce dont elle a besoin : à manger et de la chaleur. Mais maintenant, être une bonne mère ou un bon père ca répond juste à des principes de société, à une espère de norme idéalisée que l'on voudrait se voir tous appliquer. Et qu'on s'empresse de montrer aux yeux de tous. Y'a plus d'instinct qui entre en compte, on coupe le cordon et ensuite on s'entoure d'artifice en espérant que l'amour viendra, se perdit il avant de rajouter, certain de ses propos. Ma mère, elle aurait mis son masque en premier. Pas par intelligence, mais parce que le seul instinct qu'elle possède, c'est celui de sa propre survie. Il tapota quelques instants sur la table avant d'ajouter à mi-voix. Et je crois que j'ai déjà donné le mien à Heather et qu'à présent c'est moi qui m'évanouie, asphyxié par ma propre stupidité.

Léon planta sa fourchette dans une assiette, picorant quelques morceaux de boeuf caramélisé même s'il se sentait presque rassasié. Il avait un besoin quasiment viscéral de s'occuper les mains, incapable d'être calme alors que tout son être se trouvait chamboulé par tant de révélations. La soirée avait été éreintante et si la fatigue avait jusqu'alors reculait au profit de la peur, de la colère et de l'angoisse, elle retrouvait peu à peu ses droits. L'alcool ingurgité faisait également son oeuvre et il ne tarda pas à laisser échapper un discret bâillement, plaquant la paume de sa main devant ses lèvres rosées pour tâcher de l'étouffer. Il ne souhaitait pas donner au bibliothécaire des arguments pour que le repas ne s'achève plus vite. Cette parenthèse étrange ne pouvait pas se terminer sans qu'il ne compren comment cette soirée bien mal débutée avait-elle pu prendre une courbure aussi serrée. Et lorsque le bibliothécaire lui concéda n'agir jamais par hasard, Léon en profita pour s'offusquer du manque de spontanéité. Peut-être qu'intérieurement il souhaitait que cette conversation à coeur ouvert ne fasse pas partie d'un stratagème plus vaste, ni de la voir se dérouler à sens unique. Si Holbrey lui proposait de poser les questions qu'il souhaitait, le bibliothécaire se montrait néanmoins habile pour éviter celles qui l'intéressaient vraiment. Et moins il répondait, plus Léon doutait de la sincérité de cet échange dans lequel il avait pourtant envie de se perdre encore quelques instants.

__ Les responsabilités, c’est ce qui donne du sens à une vie, Schepper, contra Octave en guise de réponse à ses interrogations, contournant le sujet avec l'habilité d'un politicien vous servant une phrase ordinaire mais semblant vous dévoiler une vérité exceptionnelle. Léon arqua un sourcil, s'offusquant en silence mais abandonnant l'idée de laisser à sa curiosité trop de place. Il y avait quelque chose de fragile dans cette conversation, de si précaire qu'il avait l'impression qu'à trop souffler dessus tout pourrait s'effondrer. Alors, autant ne pas éternuer trop fort. Et non, je ne paye pas un crédit au passé, bifurqua-t-il avec habilité.
__ Les responsabilités envers qui ? rétorqua-t-il, s'aventurant sur le nouveau terrain que lui proposait l'adulte tout en délaissant la question à laquelle il aurait aimé une vraie réponse. Pourquoi essayait-il de m'aider?. Cet insigne qu'il m'ont collé ne me rend pas responsable des élèves de cette école, ni même des actes de l'équipe enseignante. Et être l'ami d'Heather ne fait pas de moi le garant de ses descision et ne m'investie pas de la mission de la voir se relever si elle ne le souhaite pas, si je comprends bien le sens de toute cette conversation. Rien ne me rend responsable des actes des autres alors que je peine déjà à être responsable de moi-même. Et personne n'a à être remplir ce rôle me concernant, termina-t-il en lui jetant un regard entendu qu'il peina à rendre suffisament intense, papillonnant difficilement des yeux à mesure que sa voix perdait de son intensité.

Personne ne s'était senti le besoin de l'aimer suffisament pour se sentir garant de son avenir ou de son bien être et il était hors de question d'accorder à quelqu'un un tel rôle désormais, parce qu'il n'y croirait pas. Pas sans une explication mettant hors de doute une quelconque pitié. Mais Octave ne semblait pas désireux de lever le voile sur les raisons les ayant menés à finir cette soirée de la sorte. Si la curiosité de Léon n'était pas rassasiée de ce refus d'obtempérer, il se fit cependant violence pour ne pas remettre le sujet sur la table, s'engouffrant dans des sujets plus simples afin de ne pas brusquer son interlocuteur. Cette mascarade semblait de plus en plus plausible et l'adolescent aurait eu bien du mal à prêter à Octave de mauvaises intentions. Pas alors qu'il ne discernait dans ses propos qu'une volonté d'aider son côté tortueux à se sortir de ce sentiment étouffant qu'il ressentait depuis de longs mois. Peut-être que, finalement, cet homme était tout simplement assez gentils pour accorder de son temps à un adolescent qui n'avait pourtant eu de cesse de lui faire porter tous les malheurs du monde depuis leur entrée à Poudlard. Deux adolescents, même, si l'on accordait à la relation qu'il entretenait avec Heather un rôle similaire. Et s'il n'y avait rien d'autre à comprendre à ce soudain revirement de situation ? Le masque d'Holbrey, ce n'était peut-être pas la gentillesse qu'il avait entre aperçue dans le couloir et dont il avait fait preuve avec Heather. Et lui-même, ce soir. Peut être que justement, le masque était tombé pour révélé un homme bien plus sympathique et touché par les autres que la carapace ne  le laissait croire. Un homme dont il ne savait au final pas grand chose, mis à part qu'il n'avait pas la vie tranquille d'un bibliothécaire et n'avait pas mis les pieds à Poudlard avant d'y trouver ce poste. Léon s'empressa de lui décrire l'école comme un foyer et Octave sembla saisir le désespoir qu'il y mis en abordant l'amertume qui entachait  de sa morosité  la vie dans le vieux château, depuis la rentrée.

__ Et maintenant, il y a un intrus dans la maison.
__ Il n'y en a pas qu'un seul. Ca gangrène de partout, comme tout ce qui est indésirable. soupira l'adolescent en secouant la tête, songeant aux Carrow mais également à son beau-père ainsi qu'à Lucas, caressant l'idée de les imaginer en insectes indésirables que l'on pouvait évincer en les écrasant d'un coup de chaussure négligeant. Cela aurait été tellement plus simple ! Il pouffa intérieurement sur l'image avant de songer avec plus de sérieux à l'étrangeté de ses pensées, fixant le fond du verre d'un oeil suspicieux avant de s'interesser de nouveau au bibliothécaire. Le problème avec ce genre de parasite, c'est qu'on a beau essayer de s'en débarrasser, ils finissent par s'adapter jusqu'à devenir résistant à tout ce que vous mettez en oeuvre pour les éradiquer. Certains insectes ont l'air insignifiant au début, mais plus vous vous intéressez à eux plus vous vous rendez compte de leur ténacité ! Prenons mon beau-père, au début ça avait l'air de quelqu'un de banal, sans intérêt et facilement impressionnable. L'ennui personnifié,   souffla t'il en remontant les manches de son pull sur ses avant bras, l'alcool qui se diluait dans ses veines contribuant à rendre la température de la pièce beaucoup plus élevée qu'il ne l'aurait cru. Sa langue, elle, s'adaptait à ce nouvel état en se déliant, mais Léon était trop embrumé pour réussir à s'en préoccuper dans l'immédiat. Et pourtant, il est toujours là. Et c'est pas faute de lui compliquer la tâche en refusant d'être le fond de la toile du tableau haut en couleur  sensé représentait leur famille parfaite. Et je dis leur, parce que je ne m'inclus absolument pas dans cette absurdité. A tel point que j'en suis à me demander qui est vraiment le parasite. Il haussa les épaules, avalant de nouveau quelques gorgées, reposant le verre sans délicatesse, manquant de renverser une assiette. Alors rentrer à Poudlard pour être face à d'autres envahisseurs, ca craint. Vraiment, râla t'il en baissant les yeux, se perdant dans la boisson dorée qui diminuait bien trop vite à son goût mais dont la note sucrée lui donnait sans cesse envie de s'abreuver de nouveau. D'autant plus quand j'ai cru qu'un certain parasite maniéré essayait également d'envahir mon espace personnel, osa-t-il, sa langue dépassant largement sa pensée. Mais je me suis trompé et je le reconnais. Parasite n'est pas du tout le bon mot, même si je n'arrive pas encore à définir pourquoi nous mangeons ensemble tout en philosophant sur ma vie. Mais c'est agréable, de parler à quelqu'un qui semble réellement avoir envie d'écouter, avoua-t-il tout en essayant de se persuader que ses propos maladroits étaient pourtant clairs. N'est-ce-pas ?

Et comme Octave daignait écouter, Léon osa confier qu'Heather avait besoin d'aide, délaissant à sa manière être la seule personne à pouvoir la lui accorder. Sans être sûrement assez clair, il aborda les cicatrices d'Heather sans parler de celles lui étant propres, demanda s'il aidait la jeune femme pour ne pas avoir à préciser qu'il espérait que cela soit le cas. Parce que si lui n'était plus à même de le faire, il fallait bien que quelqu'un le fasse et s'il ne pouvait pas demander à ce presque inconnu de s'y attelait, il pouvait espérer que cette étrange complicité liant Heather à Octave ne s'y prête déjà. Il fronça les sourcils lorsque l'adulte s'appliqua à remplacer ses vouvoiements par leurs jumeaux plus familiers.

__Qu’en sais-je Schepper ? s'étonna à voix haute le bibliothécaire, tirant une moue amusée à Léon réalisant qu'il se faisait de plus en plus brouillon à force de vouloir se montrer vague dans ses propos. A moins qu'il ne s'agisse de l'alcool, lui volant le sens de ses paroles en les rendant aussi brumeuses que son esprit ?
__ Léon, martela à son tour l'adolescent, s'octroyant également le droit de demander à ce qu'on le nomme par son prénom, puisque l'adulte exigeait un tutoiement. Après tout, s'il voulait amoindrir quelque peu la hierarchie, inutile de s'adresser à lui comme un enseignant le faisait avec son élève, non ? Il ne savait plus avec discernement ce qui était logique ou non, tandis que son esprit peinait à contenir chacune de ses pensées, si bien qu'il se demandait parfois s'il parlait à voix haute ou bien s'il continuait à ruminer dans la sécurité de sa propre tête.
__ Tout le monde a des cicatrices à dissimuler et si elle ne veut pas que quelqu’un l’aide à véritablement soigner les siennes, personne n’y pourra jamais quoi que ce soit, clarifia-t-il, avant d'enchaîner trop rapidement pour que Léon n'y oppose sa réflexion.En général, ce sont ceux-là qui cachent le plus leurs blessures… Tu ne peux pas aider quelqu’un qui veut continuer à se perdre. Le mieux que tu puisses faire, c’est organiser ta propre vie de sorte à manifester la réalité d’un mode de vie alternatif au sien.
__ J'étais à ça de l'aider, pourtant ... souffla t'il en levant le bras droit, écartant le pouce et l'index pour mimer une distance imaginaire avant de secouer la tête, comme agacé et peu crédule de ce mensonge éhonté. Ou peut être que j'étais à des kilomètres. Nouveau soupire, nouvelle gorgée du deuxième verre qui finalement avait la fâcheuse tendance de descendre tout aussi vite que le premier. En tout cas, j'étais là. Et pourtant quand elle avait besoin, elle n'appelait pas à l'aide. Mais je savais écouter surtout quand elle ne disait rien, laissa t-il en suspens quelques instant hésitant à questionner le bibliothécaire sur les conseils qu'il prodiguait.

Pouvait-on s'armer d'autant de certitude sans jamais n'avoir expérimenté pareille situation ? Ou était-ce, là encore, une voie qu'il connaissait et dont il voulait bien confier la finalité, une sorte d'échec qu'il avait eu du mal à accepter et sur lequel il ne souhaitait pas que l'adolescent ne se méprenne à son tour ? Plus le bibliothécaire se perdait dans les conseils et plus Léon les trouvait justes, tellement justes qu'il semblait expert dans le domaine. S'était-il fourvoyé à son tour, tâchant de faire remonter à la surface quelqu'un qui n'avait aucune intention de respirer ? Ou bien parlait-il de lui même, que personne n'avait réussi à sauver sans qu'il n'ait choisi de vouloir se relever ? Léon était indécis : qu'avait-donc vécu l'homme assis en face de lui ? Etait-il plus proche de la colère d'Heather à laquelle il savait que personne ne pourrait rien, ou bien de l'adolescent s'étant jeté dans les problèmes d'une autre pour ne pas avoir à se préoccuper des siens ? Etait-ce cela qu'il trouvait dans l'aide qu'il apportait à Heather ainsi, qu'étonnement, à lui ce soir ?  Y trouvait-il un miroir à son adolescence probablement tout aussi compliquée que la leur ? Les cicatrices sur ses bras trouvaient-elles leurs échos dans celles infligées à Heather par un parent, ou bien à celles défigurant son dos alors qu'il s'était trouvé impuissant face à la colère d'autres ? Et surtout : que réparait-il, narcissiquement, en s'attardant sur les problèmes d'adolescents rencontrés quelques mois plus tôt ?

__ Ce qui est égoïste, c'est d'avoir travesti en amitié une béquille qui t'aidait à te sentir mieux. Maintenant, ta béquille casse, et toi tu tombes, la tête dans le nid de serpent que tu as ignoré [...] convînt Octave, attribuant à sa relation avec la jeune Serpentard une tout autre dimension, une traduction qu'il n'avait peut-être jamais comprise. S'étaient-ils tous les deux contenté de trouver en l'autre un pansement à leurs propres blessures ? Etaient-ils liés uniquement par leurs problèmes respectifs, tenant à l'autre comme pour compenser les manquements de leur vie ? Ou bien y avait-il autre chose, de plus simple, de moins fragile entre eux ? Ou autrement dit : seraient-ils continuellement amis, même une fois leurs fêlures personnelles de combler ? La question méritait réflexion, mais Léon se sentait de moins en moins apte à comprendre les méandres de leur relation difficile. Tu ne peux décemment pas espérer attendre qu’elle vienne te relever. Pour vous deux, il vaudrait mieux qu’elle ne le fasse pas., enchaîna-t-il, Léon s'imaginant difficilement Heather venir courber l'échine pour l'aider alors que c'était lui qui avait le rôle du tyran dans cette histoire. Savoir qu'elle ne viendrait pas n'était pas exactement ce que proposait Octave et l'adolescent saisit malgré tout la nuance de ses propos. Ne pas vivre dans l'attente des actions de quelqu'un d'autre, encore une fois. Seulement à force de n'attendre ni ne vouloir rien de personne, ne devenait-on pas terriblement seul ? Peut-être que la vraie liberté avait finalement un goût de solitude. Sauf qu'être seul sans se sentir désespéré, cela s'apprenait. [...]Si tu ne remets pas d’ordre dans ta vie, tu vas en payer le prix et ceux qui t’entourent en payeront le prix également. Abandonner l'idée d'aider Heather, ne plus se sentir responsable de ses actions afin de lui rendre sa liberté, tout en y gagnant la sienne. Cela ressemblait à un vide immense. Terrifiant et vertigineux, mais à tous les coups indispensable. Après tout, il n'y avait pas d'envol sans vide et on ne se relevait que parce que l'on acceptait d'être tombé. Tu l’as évoqué toi-même : il y a très peu de chances que tu sois capable d’aider quelqu’un dont les problèmes ne sont pas à ta mesure. Souvent, tu finiras même par te blesser. Ose me demander maintenant si remettre de l’ordre est égoïste ?
__ Je essaya-t-il, mais déjà, le bibliothécaire poursuivait.
__ Tu manges bien pour assouvir ta propre faim, n’est-ce pas ? questionna-t-il, toujours de manière rhétorique. Je ne vois pas pourquoi il en devrait être autrement pour ta curiosité, tes sentiments, ta vie. [...] Il vaut mieux faire de son existence un endroit aussi confortable que possible, plutôt que de passer son temps à se fuir, non ?

L'adolescent ouvrit la bouche de nouveau, la refermant, noyant ses paroles dans de nouvelles gorgées du liquide à bulles. Tout semblait logique dans la bouche d'Octave mais cela ne rendait pas l'acrobatie qu'il demandait plus facile. Se recentrer sur soi-même n'était pas la chose la plus aisée mais il se devait d'apprendre à lutter lui même contre la part d'ombre qui le menaçait chaque jour, jusqu'à assombrir la moindre de ses pensées. Et il se devait d'essayer, ne serait-ce que pour au moins mériter d'échouer si jamais il ne parvenait pas à faire la paix avec lui même. Il comprenait où les mots implacables d'Octave tachaient de l'emmener et il avait réellement envie de lâcher prise pour vaguer sur se courant empli de bon sens qu'il lui proposait. Seulement savoir qu'il fallait atteindre la terre ferme pour ne pas se noyer ne lui apprenait pas pour autant à nager. Il baissa les yeux, honteux de se sentir bien peu capable de débarrasser ce jardin de la multitude de serpent qu'il avait remarqué qu'une fois en grand nombre. S'il voyait la cible qu'il devait atteindre par son introspection, s'il avait conscience d'être la flèche devant l'atteindre sans avoir à se perdre dans toutes les directions sous peine de ne jamais arriver, il ne savait pas encore comment provoquer le rendez vous. Comment faire en sorte d'atteindre cet état de paix intérieur dont le bibliothèque parlait?  Et plus important : comment ne pas perdre le peu qu'il avait lors de ce cheminement ? Léon lâcha des yeux le contenu de son verre où l'océan gris venait de se perdre, relevant doucement la tête pour la reposer contre le mur, fixant Octave et se perdant dans son observation.

Quel âge avait le bibliothécaire pour parler de la sorte ? Et pourquoi semblait-il décrire la vie avec l'expérience de celui ayant déjà vécues ce genre de situation et connaissant la situation ? Lui proposait-il une carte dans ce labyrinthe parce que lui-même avait déjà arpenté ce genre de situation ? Toujours ces mêmes interrogations sur son interlocuteur dont il ne savait que si peu de choses. La même rengaine, inlassablement, parce qu'Octave ne livrait rien de lui. En avait-il conscience ou était-ce un réflexe, de prêcher la bonne parole sans pour autant illustrer par son vécu afin de rendre les conseils plus vivants ? Avait-il conscience du mystère dans lequel il s'entourait ? L'adolescent termina en quelques gorgées le verre devant lui, toujours perdu dans ses pensées et détaillant l'homme lui faisant face, s'arrêtant de nouveaux sur les plaies zébrant les avant bras pâles, ornant la peau avec la même condamnation à vie que le seraient des tatouages. Léon buttait sur ces cicatrices dévoilées avec la négligence de celui ayant déjà supporté les regards pleins d'interrogations mais ayant accepté de ne plus se sentir épier. Ou de ne plus avoir honte des explications à formuler tout comme de refuser de répondre à des questions indiscrètes. Son intérêt semblait déplacé et pourtant il y avait quelque chose de rassurant à se concentrer sur cela plutôt que sur ce que lui inspiraient les siennes, véritables rappels de l'impuissance qui l'avait saisie en se sentant acculé par les Carrow. D'une certaine façon, Léon avait décidé de les cacher également à Heather alors qu'il avait convaincu cette dernière d'assumer les siennes. Encore une façon de détourner les yeux de ses propres démons pour se concentrer sur ceux des autres. Jusqu'à se retrouver grignoter par ses mêmes chimères au coeur de la nuit lorsque ces dernières venaient l'arracher à l'emprise de Morphée pour le plonger dans l'enfer de l'insomnie, promesses d'heures de ruminations qui n'apportaient jamais rien de bon. Pas plus que le sommeil peuplé de cauchemars dans lequel il sombrait quand, harassé de fatigue, il glissait finalement dans les songes.

__  C'est difficile de trouver ce confort intérieur, souffla-t-il, fixant de nouveau un point derrière l'épaule d'Octave, fuyant tout en étant étonnamment sincère. C'était peut-être une certaine pudeur, de ne pas se livrer tout en se perdant dans les yeux émeraudes semblant tout comprendre, même dans les silences. Ca a quelque chose d'angoissant de ne s'occuper que sa propre personne, de se dire que l'on est finalement pas grand chose une fois que l'on s'intéresse uniquement à soi, indépendamment de ce que pense les autres de nous ou de ce que nous croyons apporter à d'autres. souffla-t-il tout en glissant son regard dans les yeux d'Octave. Il avait conscience de trop parler, de s'enfoncer dans ses pensées tortueuses, poussé par l'alcool qui distillait ses paroles avec une facilité déconcertante, brisant les barrières qu'il aurait voulu maintenir. Mais la fatigue était trop grande, l'heure trop avancée et le verre bien trop vide pour que Léon ne fasse preuve de plus de retenue. Et si le réveil du lendemain promettait d'être difficile, il espérait au moins que ce doux abandon lui permettrait d'avancer. Comment dois-je me définir ? Je ne suis pas à ma place chez les Mills, pas non plus à la mienne à Poudlard désormais. Je ne suis pas cet ami qui sera toujours là et je vais bientôt cesser d'être un Serpentard, avec tous les clichés que la répartition dans des maisons impute à notre personnalité. C'est beaucoup plus difficile de se décrire comme être à part entière qu'en essayant de se prêter un rôle à travers les yeux des autres ... C'est dur de vider le jardin et je finis par douter que cela ne soit vraiment possible. Chacun est prisonnier de l'histoire qu'il se raconte sur lui-même rigola-t-il doucement, ses doigts trouvant de nouveau l'encoche dans le bois de la table et s'acharnant de nouveau dessus sans préoccupation pour l'état de ses futures mains qu'il malmenait ainsi. Quelques instants passèrent avant qu'il ne relève la tête, le regard gris légèrement voilé par la boisson se faisant curieux. Alors, c'est possible ? demanda-t-il à Octave. De vider son jardin de ses propres serpents. De ne pas convertir en amour ou en amitié une béquille qui nous fait nous sentir mieux, parce qu'elle nous apporte de la tendresse là où il n'y avait finalement jamais rien eu d'autre, ou parce que cela comble un vide ? De ne pas sombrer en même temps que cette béquille disparaît ou ne se brise ? De ne plus s'endormir le soir en étant prisonnier des mauvais choix que l'on a fait, ou de ceux imposés sans que l'on n'ai eu aucun mot à dire dessus ? De ne pas fuire la personne que l'on est ? continua-t-il d'un ton avide avant de clarifier, cédant à la demande d'Octave et glissant vers le tutoiement alors qu'il avait évité l'usage de la deuxième personne jusque là. Tu as réussi ?


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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Dim 15 Avr 2018 - 19:48

« Sauver quelqu'un par le biais d'un masque à oxygène à plusieurs kilomètres d'altitude, sacrée illusion de la sécurité. »

Vivement, le bibliothécaire avait relevé les yeux devant pareille salve amère, que sa nature relativement délicate finalement rebutait à un certain degré, sans se douter que le nuage toxique ne ferait que se répandre et grossir, en touchant et empoisonnant tout ce qui fut à sa portée. Il l’observa ainsi, immobile et les yeux vifs, l’air quelque peu stupéfait qu’une pareille méchanceté trouve encore la force de se répandra alors qu’ils avaient, semblait-il, dépassé le stade des rancunes stériles. Mais Schepper s’acharnait sans relâche, encore fermement prisonnier de ses serpents et incapable de faire le lien entre la source commune de tous ses maux : le ressentiment constant envers ce qui le rendait malheureux. D’abord vaguement rebuté, Octave laissa patiemment se vider l’anecdote qui avait de façon totalement fortuite fait littéralement un trou béant dans le crâne de Schepper. De son analogie, il n’avait retenu que ce qui l’intéressait pour le tourner en l’avantage de ses sentiments, qu’il exhorta autant qu’il le put, sans s’essouffler ou s’étouffer, comme s’il s’agissait d’un puits sans fond. Au moins, Octave avait-il l’occasion de faire proprement les présentations avec la seconde blessure, si ce ne fut en fait la première, qui jonchait le jardin imaginaire : le rapport à ses parents. Leitmotiv régulier des adolescences en pleine crise existentielle, apparemment. Il s’autorisa un discret soupire pour évacuer son agacement graduel, tentant de véritablement écouter les lamentations de l’étudiant, qui lui semblaient pourtant de plus en plus improductive, même du point de vue sain de la ronchonnerie compétitive. Schepper s’évadait de façon tout à fait conceptuelle, mais il n’y avait pourtant pas besoin de creuser, l’enfant étant suffisamment volubile, pour se rendre compte que ce jugement tout en longueur avait pour source un empirisme personnel de l’expérience parentale, biaisant implicitement toutes les appréciations qu’il pouvait avoir d’un lien familial sincère. Comme tout révolté, il s’envola, palabra depuis son court horizon, d’un exemple soigneusement choisi à un autre, terriblement subjectif et surtout précautionneux dans le choix de ses arguments, qu’il n’aurait surtout pas fallu présenter sous le mauvais angle de la complaisance. Dans sa bouche, tout paraissait calculé, pourri, intéressé et égoïste, jusqu’à la vile comparaison animale, qui ne rendait service à personne. Le pauvre était complètement désabusé et désillusionné par sa vie familiale au point de ne plus croire en rien et pire, ne laisser crédit à aucune forme d’affection familiale quelconque. Discours peu dilué, complètement corrompu et n’ayant aucunement l’intention de convaincre qui que ce fut, mais plutôt de trouver raisons pragmatiques à l’injustice vécue, exorcisant par la même occasion ses griefs. Octave soupira, encore, incapable d’écouter sur une aussi longue période un pareil manque de parcimonie, même s’il en connaissait la cause passablement égocentrique et inoffensive.  

« Et je crois que j'ai déjà donné le mien à Heather et qu'à présent c'est moi qui m'évanouie, asphyxié par ma propre stupidité. »

Et pas qu’un peu, se dit le patient bibliothécaire, le visage relativement impassible, mais d’une façon élégante, teinté d’une moquerie à peine perceptible. La survie de Heather était pourtant discutable et Schepper avait très bien pu sacrifier un masque percé, les laissant tous deux inconscients, absolument certains de l’utilité de leur sacrifice mutuel. Curieuse interprétation, au passage, alors que l’adolescent avait déjà reconnu leur réciproque entraide. Si tant est qu’on pouvait parler ainsi de deux individus qui ne s’avouaient rien. Il aurait pu dire que cette attitude profondément acerbe lui ressemblait à un point, mais Schepper était bien loin de la mauvaise foi dont le bibliothécaire avait pu faire preuve jadis. Fait rassurant, l’adolescent répandait son aigreur dans un exercice démonstratif davantage que par conviction profonde et avérée. Au fond, il provoquait pour que quelqu’un daigne lui prouver le contraire un jour, ou échauffe suffisamment son aigreur jusqu’à la rendre agréable dans son confort. Octave ne pouvait pas se permettre cependant de le contredire sans ménagement. L’opinion de Schepper se construisait sur autre chose que la raison, et ce n’était donc pas à la raison pure de corriger sa cruauté. Quoi que, il était bien tenté de l’attaquer sans équivoque, l’assommer comme il savait le faire, mais Leon allait alors demander forfait non pas par défaite régulière, mais par manque d’arguments, ce qui n’aurait vraiment pas été productif. La nervosité effervescente de sa voix passa dans les gestes une fois que la litanie s’en fut terminée, et Octave esquissa un sourire à peine perceptible. Il y avait une violence dans ces idées que Schepper ne s’avouait probablement pas, mais qui le rendait indéniablement agité. Voilà un serpent qui rampait à sa bouche jusqu’à son cœur et dont il ne se rendait même pas compte, l’exaltant soigneusement par de l’alcool. Ce qu’Octave ne laissât pas s’immiscer en revanche, ce fut les maladroites prétentions à son égard, trop sur l’offensive à son goût pour qu’il s’aventure à y accorder du temps. Schepper en revanche ne vit pas la situation sous cette perspective, oubliant cependant bien vite les prétendus manœuvres du bibliothécaire pour revenir à soi.

« Cet insigne qu'il m'ont collé ne me rend pas responsable des élèves de cette école, ni même des actes de l'équipe enseignante. […] »

Au lieu de concéder à la juste mesure, l’étudiant se bornait aux extrémités en se dédouanant de tout. A croire cependant qu’il attendait la bénédiction, au vu des regards constants qu’il jetait à son interlocuteur, toujours en bout de propos, pour constater ses réactions. A la dernière question, Octave affronta tranquillement l’attention qui lui était accordée, le visage doucement impénétrable et sans l’once d’une réponse dans le regard qu’il accordait à l’adolescent. Il lui avait tenu la main juste ce qu’il fallait et sentait que Schepper testait davantage ses hypothèses plus qu’il n’y songeait vraiment. Octave esquissa finalement un sourire malicieux et retorqua :

« Je ne sais pas. Des responsabilités, on en a tous besoin et tu choisis celles que tu souhaites endosser. Ce qui est certain cependant, c’est que tu ne peux pas t’affranchir de tout ce qui n’est pas toi perpétuellement, et surtout pas parce que ça te semble difficile. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. » Octave libéra ses mains et les écarta d’une part et d’autre de la table, doigts légèrement défaits, telle une balance s’apprêtant à peser quelque chose : « Image qu’un choix t’es offert et le voici : ta vie n’a strictement aucune sens et pour cause, tu n’es pas obligé d’accepter une quelconque responsabilité. Tu peux vivre une vie dépourvue d’obligations, ponctuée par la recherche de plaisirs aussi immédiats qu’éphémères, dont le prix à payer est l’absence totale de signifiance et de but. Ou bien tu peux choisir l’opposé et vivre une vie sensée, mais qui n’aura de signifiance qu’à la hauteur des responsabilités que tu accepteras de porter. »

Dit-il, tandis que les phalanges de sa main droite se déployaient en lotus généreux, offrant une pépite imaginaire en son sein. Octave releva les yeux qu’il avait baissés vers sa paume sur Schepper et l’observa un court instant. Cela pouvait sembler être une réponse quelque eu à côté de la plaque, mais il devait apprendre à déduire les éléments utiles soi-même. De base, ils n’avaient abordé qu’Heather et Elène, enseignement qu’il s’était empressé d’étaler sur ce qui pouvait l’arranger, l’acquisition de son enseigne de préfet étant une histoire toute autre, qu’il mêlait pourtant à son aventure avec Heather afin d’en tirer de semblables conclusions, resserrant soudain dans un mouvement exclusif tout à sa stricte personne, sans comprendre tout à fait qu’en pratique, il ne pouvait pas espérer changer en s’évinçant du contexte. La seule façon pour lui de grandir était de faire des choix en fonction du monde qui l’entourait, cela comprenant son insigne, ses amis, la tyrannie vécue à l’école et l’injustice ressentie au sein de sa propre famille. Les serpents de son jardin venaient de l’extérieur, il serait donc malvenu de s’imaginer pouvoir s’en débarrasser en se coupant de toute conséquence intrinsèque. Déblayer son jardin passait par choisir le rôle qu’il souhaitait endosser dans chaque évènement le concernant. Il prétendait s’affranchir de tout, sauf de soi, sans se rendre encore bien compte qu’il était impossible de n’avoir pour seule responsabilité personne d’autre que soi-même. Mais de toute façon, ils palabraient d’une théorie à une autre sans s’aventurer encore à appliquer quoi que ce fut sur la vie réelle, chose qui allait encore demander moult rectifications. Si Schepper criait injustice quant aux engagements qu’il devait avoir envers les autres sans s’attendre à de la contrepartie, c’est qu’il lui fallait encore un peu de temps pour y songer… Après tout, ils parlaient de ce qu’il pouvait exiger de sa part pour se sentir mieux, non pas ce qu’il pouvait envisager de quémander aux autres.

Avec une sorte de redondance amusante, Léon usa de Poudlard comme il avait usé de la métaphore parentale pour en revenir à ce qui le démangeait véritablement. Rien d’étonnant lorsqu’on mélangeait le foyer originel et celui que l’on s’était créé par défaut à l’école, mais l’ajout du beau-père à cette histoire de façon aussi peu grâcieuse plongea Octave dans une sorte de convenance répétitive. L’école ne fut qu’un prétexte, auquel il avait bien fait de répondre brièvement, car ce qui intéressait Léon finalement dans cette conversation, c’étaient tous les liens possibles et probables qu’il pouvait faire avec sa famille sans paraître ostentatoire, ce qu’il était, tout autant que du rouge à lèvre et un collier de perle sur un porc. D’une certaine façon, c’était l’agréable témoignage de premiers conseils s’étant avérés suffisamment fructueux en l’opinion de l’adolescent pour qu’il s’aventure à imposer un nouveau thème, sur lequel il désirait éventuellement un avis qui n’était pas le sien. De fait, Octave tendait à prudemment revendiquer un début de confiance, sans pour autant s’en assurer encore convenablement.

Peu nécessaire de mentionner qu’il s’étouffa encore un peu dans le nuage toxique réservé au faux géniteur, qui en prenait encore plus pour son grade que l’instinct parental tant les insultes étaient profondément personnelles. Ce qui était particulièrement significatif dans sa description, c’était l’aspect fondamentalement quelconque qui lui était attribué dès le début, sans que l’once d’une qualité ne lui soit accordée, comme si un tel fait était littéralement impossible. Difficile à dire pour le moment s’il s’agissait d’une critique voilée des mauvais goûts de sa mère ou une appréhension naturelle pour tout ce qui était de sexe masculin, mais il était clair que le pauvre homme était davantage pitoyable qu’effrayant. Inoffensif peut-être même, au vu du peu de crédit que lui accordait son fils adoptif. De là, soit le personnage faisait pitié, ce qui dans les yeux aigris de Schepper se transformait en dédain, soit il était respectable, toutes ses qualités étant métamorphosées en défauts par le prisme pétri de préjugés de l’impossible enfant. S’il y avait une conclusion à tirer, c’était qu’effectivement, avec un peu de malchance, le parasite était bel et bien Léon, et ce précisément pour les raisons évoquées. Cependant, il fallait changer quelque peu d’angle pour se rendre compte que tous les membres de la famille, décrits comme faisant partie d’un tableau absurde, faisaient en fait preuve de bonne volonté pour rendre la cohabitation agréable : chose que l’Adonis en herbe refusait à faire par… mais oui ! par esprit de contradiction. Ou mauvaise foi, au choix. Concrètement, il se rendait la vie bien plus terrible et difficile qu’elle ne l’était véritablement en substance, imaginant une bonne partie de ses soucis.

« D'autant plus quand j'ai cru qu'un certain parasite maniéré essayait également d'envahir mon espace personnel… »
L’œil du bibliothécaire brilla, vif et pénétrant, sans méchanceté aucune, mais avec un brin de circonspection. Puis il se détendit, sans attendre véritablement la plaisanterie, déjà certain que l’enfant ne voulait nullement le blesser, simplement le tester, encore.
« Parasite n'est pas du tout le bon mot, même si je n'arrive pas encore à définir pourquoi nous mangeons ensemble tout en philosophant sur ma vie.
- Parce que tu en ressens la nécessité. » Assura-t-il comme s’il se fut agi d’une évidence. « Parce que j’avais faim, et toi aussi manifestement. Et parce que tu n’avais pas envie de rentrer à Poudlard. C’est aussi simple que ça. » Dit-il avec un sourire contemplatif. « Puis aussi parce que tu parles. »

Tout n’était finalement que du tâtonnage précautionneux, pas très discret, entre méfiance et confiance, ponctué par l’éternel questionnement plus ou moins détourné des intentions qui animaient le bibliothécaire au point où il se demanda, avec plus ou moins d’amusement, si Elène avait bénéficié du même traitement, ou si sa stature maternelle lui avait épargné pareil exercice. Les adultes en général semblaient poser un problème, particulièrement ceux qui s’aventuraient à la bienveillance, ce qui s’avérait être une curieuse transposition entre l’expérience personnelle du jeune homme et la réalité à laquelle il voulait bien soumettre les autres. Même lorsque les rapports se présentaient sous leur meilleur jour, Schepper semblait maintenir une robuste rivalité entre eux deux, sorte de compétition à celui qui s’imposera le plus. Octave ne savait cependant si cela avait une quelconque important, ou si c’était une façon de bomber le torse face à ce qui l’intimidait. Il concéda néanmoins à la requête, non sans un pincement de lèvres, lorsque Schepper lui imposa son prénom en retour de ses tutoiements. Ce qui commençait à l’inquiéter en revanche, c’était la sécheresse constante de l’étudiant, dont la langue se déliait et se perdait en audaces de façon proportionnelle à l’alcool ingurgité. Il s’en mettait à radoter, tournant en boucle les certitudes tantôt amoindries, tantôt exacerbées comme maintenant concernant Heather, qu’il ne calibrait plus qu’en termes de succès gradués. L’illusion réconfortante était tenace, pourtant il ne pouvait décemment pas longtemps croire avoir été à deux doigts de réussir si le résultat était un pareil désastre sur tous les plans personnels. L’adolescent s’y accrochait néanmoins, parce que c’était encore la chose la plus importante pour lui : la conviction qu’il ne s’était pas sacrifié pour rien, alors que justement, il avait sacrifié Heather sur l’autel de ses propres craintes. Il s’accrochait à ce quiproquo, refusant de réaliser que cela n’avait peut-être servi à rien, pas encore prêt à comprendre que ce n’était pas le plus important. Il n’était peut-être pas parvenu à l’aider, mais il l’avait soutenue là où les autres avaient échoué et c’était déjà une considérable récompense. Octave fit un signe discret à Gustav, demandant une carafe d’eau pour noyer tout cet abandon.

Sa dernière intervention plongea Schepper dans une longue méditation confuse. Au moins ne s’en sentait pas-t-il blessé. Là encore, le bibliothécaire se trouva observé plus que de raison, comme si l’adolescent tentait d’inclure d’une façon quelconque son interlocuteur à sa réflexion, si bien qu’il craignit un instant devoir endosser un énième rôle dans cette histoire, dont il essayait pourtant de se distinguer le plus possible. Le regard furtif, les œillades sur ses bras striés comme une carte par des fleuves, ces incertitudes constamment présentes dans les questionnements et l’allure : Octave lui-même semblait être la source de toutes ces divagations. Il tentait peut-être de le faire coïncider avec son propre tableau, les différents illustrant l’un l’autre semblant l’empêcher de pouvoir inclure les conseils sans en connaître la source. Il voulait absolument percer l’inconnu, comparer les crevasses et en constater la profondeur éventuellement semblable, comme si l’expérience de l’homme ne se valait qu’en fonction des dimensions qui en composaient la complexité. Octave se doutait de cette nécessité superflue, qui voulait à ce que la bienveillance soit une monnaie d’échange pour autre chose, mais il doutait de son efficacité et craignait que cela n’embrouille d’avantager l’étudiante que ça ne l’aide à avancer d’une quelconque façon.

« C'est difficile de trouver ce confort intérieur. Ca a quelque chose d'angoissant de ne s'occuper que sa propre personne, de se dire que l'on est finalement pas grand-chose une fois que l'on s'intéresse uniquement à soi, indépendamment de ce que pensent les autres de nous ou de ce que nous croyons apporter à d'autres.
- Tu dis ça parce que tu es autant aveugle sur tes faiblesses que sur tes forces. Tu es bien plus solide que tu ne le crois. » Octave soupira, baissant les yeux sur ses bras, dont l’aspect de plus artistique avait attiré le regard de l’étudiant comme un aimant depuis qu’il avait remonté ses manches. Il ne savait pas si Léon disait cela pour se donner des excuses, ou s’il craignait véritablement de ne pas trouver quoi que ce fut de très intéressant en soi, mais il lui manquait indéniablement un peu de confiance en ses capacités. « Tu as du potentiel en toi, mais tu ne t’en rendras jamais compte si tu décides de te cacher sous prétexte que se regarder dans un miroir est difficile ou angoissant. Bien sûr que ça l’est. Et ceux qui te diront que ce n’est pas le cas te mentiront. Tu n’y es pas préparé, et c’est normal. Personne ne pense être parfait et encore moins de gens pensent avoir véritablement quelque chose à apporter. Et quand bien même tu te rends compte ne pas avoir beaucoup de valeur : tant mieux, tu ne peux que t’améliorer. Mais il faut que tu acceptes de faire face à ce qui te fait peur : ça ne te rendra certes pas moins effrayé, mais ça te rendra plus fort. »

Si Léon cherchait du réconfort, c’était le seul qu’Octave était capable de lui fournir sans lui mentir : s’il y mettait du sien, il n’y avait aucune raison pour qu’il ne parvienne pas à devenir ce qu’il voulait être. Mais pour ça, il fallait regarder le dragon en face et l’affronter. Son environnement proche était dans une certaine mesure le reflet de ce qu’il était, mais au lieu d’en prendre le contrôler, il se sentait écrasé et paralysé par son propre monde. Sa famille, Heather, Elène… Schepper n’y pouvait effectivement pas grand-chose, mais il avait le choix de ne pas être autant en colère à leur égard, ni envers l’existence elle-même, qui était ainsi faite de façon parfaitement arbitraire. Son aigreur le faisait se sentir faible, l’impuissance nourrissant la frustration, sans qu’il ne soit capable de briser la boucle.

« Comment dois-je me définir ? Je ne suis pas à ma place chez les Mills, pas non plus à la mienne à Poudlard désormais. »

Octave secoua lentement la tête en signe de négation, le geste lui demandant un certain effort curieusement laborieux, tandis que Schepper continuait à énumérer ce qu’il n’était plus, s’enfonçant un peu plus dans un pessimisme débordant, uniquement là pour lui donner l’impression qu’il n’avait rien, alors qu’il possédait au contraire tout ce dont il avait besoin. C’était plus simple de s’en priver, parce qu’alors, dépouillé de tout, on pouvait se consoler de rester à terre pour des raisons suffisantes pour faire taire le sentiment de culpabilité. Par les mots, il cherchait des excuses pour éviter les lieux et des circonstances qui lui inspiraient de la crainte, se transformant déjà en petite victime, qui allait se cacher toujours plus loin dans un trou jusqu’à ce que plus rien ne puisse l’atteindre, mais sans qu’il ne puisse bouger non plus. Ce vocabulaire défaitiste, Octave l’abhorrait jusqu’au plus profond de ses tripes, parce qu’il était extrêmement simple de se laisser charmer par ces facilités sirupeuses dont l’adage reposait dans la parfaite impuissance : celle à laquelle on trouvait justification. Or, il n’y avait aucun prétexte valable pour ne pas être reconnaissant, perpétuellement ingrat. Il n’avait pas relevé les yeux, mais sa voix était devenue dure, presque accusatrice sans forcer, mais juste assez pour paraître déçue.

« Déjà, tu n’as pas ta place chez les Mills parce que tu en as décidé ainsi. Qu’est-ce qui définit exactement un endroit où tu as ta place ? Là où on a besoin de toi, ou là où tu te sens bien ? Je t’ai déjà dit : cesses de dire des choses qui te rendent faible. Tu es en train de faire le choix de t’abstraire de tout, alors ne viens pas me demander ce qui te définit parce que dans ce cas-là, la réponse est : strictement rien. Que tu le veuilles ou non, tu es un fils, le membre d’une famille, et c’est ton choix de ne pas en faire partie. Tu es élève à Poudlard, tu es encore un ami, tu fais partie de la maison des Serpentards, mais tout ça, tu le jettes avec dédain et pourquoi ? Parce que c’est difficile. Tout ça, on te l’a donné, et tu t’en fous, tu le ramènes à rien, tu le dénigres parce que c’est comme ça que tu te sens à l’intérieur : sans valeur. »

Dit-il avec calme, mais une extrême aigreur dans le ton, à tel point qu’une grimace déforma ses traits de façon bien trop durable pour n’être qu’un écart involontaire. Cette attitude-là, il la détestait, non pas parce que c’était un trait ancré dans son caractère par son éducation, mais parce que le discours ne menait à rien d’autre que l’abandon et Octave ne pouvait pas l’encourager sous peine de perdre totalement le fil. Puis, d’une certaine façon, au-delà du rapprochement éloigné qu’il pouvait faire entre eux deux, la parfaite arrogance avec laquelle Schepper considérait toutes les opportunités offertes le révoltait. Il avait à quoi s’accrocher, mais ne le faisait pas parce que ça ne lui semblait pas suffisamment bien, ou évident, ou simple. Le bibliothécaire, sentant ses doigts nerveux de toucher une cigarette, s’exhorta à la patience sans abandonner néanmoins le ton du mécontentement. Pour un individu avec un entendement pareil, témoigner d’un succès quelconque apportait-il véritablement du sens à ses attentes ? Octave comprenait parfaitement pourquoi Schepper cherchait à l’ouvrir comme une fleur, à observer les évènements de sa vie pour se les approprier au travers de leur conversation, mais ce n’était pas productif. Ce n’était pas de la curiosité, il cherchait seulement un exemple de plus, alors que tant de personnalités valeureuses l’entouraient déjà et dont il pouvait puiser sa force ! Il passa une main sur son front, ferma les yeux et songea un instant à la meilleure façon d’articuler cette évidence sans vexer quiconque, mais plus il y réfléchissait, plus cela lui semblait inutile. Octave s’éveilla doucement et releva ses yeux sévères vers l’étudiant.

« Tu as réussi ?
- Je sais ce que tu veux. Et je sais pourquoi tu le veux. C’est contreproductif. Tu ne trouveras pas dans mes réussites la réponse à tes problèmes. » Asséna-t-il sans pitié. « Tu ignores déjà tes soucis en t’occupant de ceux des autres à outrance, je ne vais pas encourager ça en te distrayant en plus par mon exemple, dont tu n’as pas besoin. Ne te mesure pas à moi, ça n’a aucun intérêt. » Il soupira et laissa un vide tandis que Gustav leur rapportait de l’eau, mais reprit dès que le tenancier eut le dos tourné. « Tu as une famille, tu es membre d’une maison, tu as des amis, tu as même un certain degré de pouvoir avec ton insigne, tu as un bon physique, tu n’es pas stupide, tu es gentil, compatissant et bienveillant… Mais tout ce que tu as, tu le dénigres ! C’est la dernière fois que je te le répète et si je te vois t’enfoncer dans le ressentiment futile, le dénigrement douillet, la recherche d’excuses juste pour avoir l’air minable et démuni, je te laisse pourrir dans le trou que tu n’arrêtes pas de creuser. » Octave se laissa lourdement tomber contre le dossier de son siège, se demandant si Schepper n’en était pas à trouver des similitudes avec les passifs de sa meilleure amie juste pour se consoler un peu dans son malheur. Néanmoins, il lui fit une fleur : « Est-ce que j’ai l’air pétri de rancœur, ou vindicatif à outrance ? Corrompu et empoisonné par quelque chose qui me ronge ? Voilà ta réponse. » Il faillit énumérer, stupidement mais démonstrativement, sur sa famille de rats à moitié crevés, sur sa femme morte, son adolescence anxiogène, l’enfermement perpétuel, la cruauté… mais s’abstint de justesse. Schepper devait apprendre à s’apprécier sans l’aide de quiconque, sans culpabilité ni recherche d’excuses inutiles. « Et quand bien même ce serait le cas, qu’est ça t’apporterait ? Tu sais quoi faire, mais tu tournes autour du pot comme une planète autour du soleil. Sois une mouche, va te cramer les ailes une bonne fois pour toutes ! Elles repousseront et t’en crèveras pas. »

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Serpentard7ème annéePréfet
    Serpentard
    7ème année
    Préfet
AVATAR : Brant Daugherty
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INFOS PERSONNAGE
SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Célibataire.
DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 4 décembre 1980 (Londres)
SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Sam 21 Avr 2018 - 15:48



Octave s'agaçait. Même dans son esprit qui se faisait brumeux, cette certitude alerta l'adolescent qui se perdait depuis de longues minutes en lamentations. Plusieurs soupires vinrent ponctuer les ruminations, caressant l'adolescent qui pencha doucement la tête sur le côté, se sentant alourdi par cette sorte d'exaspération semblant transpirer de l'adulte assis en face de lui. Ainsi, à remuer le couteau dans la plaie depuis le début de la soirée, le bibliothécaire allait maintenant se plaindre de voir le sang se déverser sur le sol ?  Le préfet des verts et argent eut envie de soupirer de concert, quelque peu blessé d'être considéré avec lassitude alors qu'il avait l'impression d'ouvrir son esprit à une tiers personne pour la première fois depuis bien longtemps.  Qu'aurait-il d'avantage souhaité ? Qu'octave ne rajoute à son désespoir d'autres couches de malheurs, triturant encore plus dans les chaires déjà meurtries ? Non. Alors qu'espérait-il ? Il avait déjà décliné la pitié, refusant d'être réduit à une pauvre chose qu'il fallait plaindre. Il y avait, quelque part, caché derrière des monticules de manque de confiance en lui, bien enfoui derrière l'oppression qu'il ressentait ainsi que la vulnérabilité dont il se sentait affublé, de la dignité. Mais les questions revenaient, impérieuses, alors que l'alcool l'aidait à formuler à voix haute toutes les interrogations intérieures l'ayant malmenées depuis des mois pour ne pas dire des années, déballant au bibliothécaire son incertitude face à son introspection intérieure. Formulant d'une autre façon la question existentielle à laquelle personne n'avait de réponse : Qui suis-je, vraiment ? et Ai-je vraiment envie de me confronter à la réalité de cette personne là ?. L'adolescent avait l'impression d'avoir trébuché du haut d'une falaise, tombant en chute libre, un balai dans la main mais ne réussissant pas à choisir s'il voulait réellement monter dessus pour prendre son envol et sauver sa vie. Comme il était facile de tomber inexorablement vers le bas, comme accablé par la gravité, lesté par ses petits tracas quotidiens mais désireux de toucher le bas pour n'avoir plus aucune excuse à être en miles morceaux. C'était presque rassurant, dans un certain sens, de se plaindre de sa souffrance plutôt que de réellement lutter pour réussir à marcher de nouveau. Mais le bibliothécaire étaient de ceux vous mettant de force debout, quitte à vous ramener en haut de la falaise pour voir si la deuxième chute ne serait pas meilleure que la première, n'attardant que peu de regards aux fractures déjà présentes tant qu'il était encore possible de marcher.  

__ Tu dis ça parce que tu es autant aveugle sur tes faiblesses que sur tes forces contra-t-il en suivant le regard de Léon, posant ses yeux sur ses bras zébrés de plaies. Peut-être une façon d'affirmer que les blessures pouvaient devenir des forces et que les plaies n'étaient que la conscience d'une faiblesse devant encourager à trouver des solutions et non des jérémiades. Léon releva les yeux, lâchant la peau blanchâtre avec gêne, se trouvant soudain beaucoup trop intrusif. Tu es bien plus solide que tu ne le crois. Tu as du potentiel en toi, mais tu ne t’en rendras jamais compte si tu décides de te cacher [...] Mais il faut que tu acceptes de faire face à ce qui te fait peur : ça ne te rendra certes pas moins effrayé, mais ça te rendra plus fort.

Un sourire traversa les lèvres closes de l'adolescent. Comment Octave pouvait-il affirmer toutes ses choses à son encontre alors qu'il ne le connaissait pas ? Etait-ce genre de phrases toutes faites que l'on servait à ceux manquants de confiance, comme pour essayer de restaurer l'orgueil narcissique que chacun se devait de posséder ? Ou bien était-ce une constatation, déjà établie sur le peu de moment qu'il avait passé auprès de l'adolescent ? Le jeune homme doutait de cette dernière option. Le bibliothécaire avait rencontré un adolescent effronté puis perdu, le retrouvant à Poudlard rageur puis détestable envers son amie de toujours. Et maintenant, il soufflait avec lassitude de le voir aussi lamentable, alors que Léon continuait à expier sa colère à coup de remises en questions toujours plus spirituelles, frappant à toutes les portes cédant sous les coups de son ressentiment ou de sa morosité. Tout était bon pour râler  - ou autrement dit, tout était toujours mieux que d'aborder le fond du problème, cette porte si bien verrouillée à double tour qu'il était plus facile de la contourner et de fermer les yeux sur ce qu'elle cachait.  Le vert et argent ne s'embarrassait pas des détails, accusant tour à tour chacun des pans de sa vie, s'attachant à noircir les angles tout en donnant à ses propos un air terriblement défaitiste, alimentant son désespoir à goût de gorgée d'alcool qui n'avait de réconfortant que le brouillard dans lequel il se sentait doucement couler. Rien ne fut épargné, de la maison à laquelle il appartenait en passant par le résidu de famille qu'il refusait d'intégrer mais dont il s'offusquait, paradoxalement, d'être exclu. Du coin de l'oeil il entrevit le bibliothécaire secouer la tête en marque d'opposition et avant même qu'il ne reprenne la parole d'un ton aigre, Léon comprit avec certitude qu'il ne recevrait aucune condescendance et que l'adulte sauterait sur la moindre occasion afin d'éclaircir le tableau sombre qu'il s'acharnait à peindre depuis de longues minutes.

__  Déjà, tu n’as pas ta place chez les Mills parce que tu en as décidé ainsi. [...] s'opposa Octave un ton abrupt qui refroidit l'adolescent avec la même efficacité que d'être plongé dans un océan glacé. Il se sentait tout d'un coup incapable du moindre mouvement, figé sous les mots du bibliothécaire qui le traversait, le clouant au sol avec la même efficacité que des centaines de chaînes s'enroulant autour de ses membres, ligotant sa pensée pour l'obliger à écouter. Sans ne rien pouvoir y opposer. Alors qu'il s'était acharné à rejeter Ed sans le moindre scrupule, se murant dans son ressentiment allant jusqu'à exécrer l'innocent Lukas, le bibliothécaire bifurquait dans une autre direction. Jamais, jamais il n'avait choisi de regarder le chemin indiquant qu'il était le bienvenu dans cette famille, jamais il n'avait eu l'impression d'avoir le choix et voilà que le bibliothécaire suggérait qu'il s'était lui même isolé. La cruauté de ces paroles le frappa une seconde avant que la vérité ne le blesse également et Léon serra les dents à mesure que l'idée se frayait un chemin à grand fracas. Tu es en train de faire le choix de t’abstraire de tout, alors ne viens pas me demander ce qui te définit parce que dans ce cas-là, la réponse est : strictement rien, continua-t-il, implacable. Au fond de lui, le vert et argent sentit quelque chose se briser. Définitivement. Et c'était à la fois douloureux et libérateur, bien que l'angoisse fut la seule chose qu'il ressentit réellement, son coeur s'affolant dans sa cage thoracique à mesure que les mots continuaient leur minutieuse démolition. Ou bien tentait-il de reconstruire ? Difficile à dire car déjà, le bibliothécaire portait un autre coups, tapant sur la corde sensible avec la facilité de celui ayant l'habitude de toucher sa cible et ne doutant pas d'y arriver. Que tu le veuilles ou non, tu es un fils, le membre d’une famille, et c’est ton choix de ne pas en faire partie.  Tu es élève à Poudlard, tu es encore un ami, tu fais partie de la maison des Serpentards, mais tout ça, tu le jettes avec dédain et pourquoi ? Parce que c’est difficile, simplifia-t-il comme si toutes les préoccupations de l'adolescent pouvaient se résumer à un obstacle trop compliqué à franchir. Léon serra les dents, ses yeux reprennant leur couleur orageuse alors qu'il s'efforçait de ne pas exploser de nouveau. Il se sentait rabaissé et, étrangement, quelque peu trahi par les dires du bibliothécaire qui ne lui épargnait rien, même pas le désespoir le gagnant après une soirée bien trop riche en évènements. Ou bien était-ce le sentiment d'être mieux compris par un quasi-étranger, alors que lui peinait à interpréter ses propres idées noires ?  Tout ça, on te l’a donné, et tu t’en fous, tu le ramènes à rien, tu le dénigres parce que c’est comme ça que tu te sens à l’intérieur : sans valeur. termina-t-il, mettant un point final à sa tirade au moment même ou une multitude de sentiments semblèrent trouver leur apogée, se disputant le podium.

La colère d'abord, et l'envie de rendre symétrique le visage du bibliothécaire comme si sa joue indemne lui criait de répondre à cette injustice. Puis la gratitude de comprendre à quel point il était idiot de tout rejeter en bloc. Il fulmina quelques secondes, ses doigts en suspend au dessus du bois se serrant, ses jointures blanchissants sous la colère. De longues secondes passèrent avant qu'il ne délie ses doigts, les bougeant lentement pour faire de nouveau circuler le sang, soufflant avec force comme pour évacuer toute sa colère. Il se sentait observé, épié, jugé et eut l'impression qu'il avait un choix important à faire sur la manière de poursuivre cette entrevue. Il détourna les yeux dans un dernier effort pour récupérer le sentiment de calme qui l'avait envahi jusqu'aux mots aiguisés du bibliothécaire, occupant ses mains en portant le verre à ses lèvres avant de s'apercevoir qu'il était vide, le reposant avec un calme olympien, jurant avec son ressentiment intérieur. Mais ses doigts le serraient si fort que Léon se demanda s'il n'allait pas le sentir se briser. Sans le regarder, il se gratta plusieurs fois la gorge avant de reprendre la parole.

__ On ne m'a rien donné du tout, rétorqua-t-il de manière hachée, peinant à reprendre contenance mais bien décidé à ne pas céder à la colère. Il se fit violence, vrillant ses yeux gris dans ceux du bibliothécaire alors qu'il reprenait avec plus de force et d'assurance, tapant doucement du poing sur la table. Cet insigne, que je déteste dans ce contexte, est pleinement méritée parce que je suis un des meilleurs élèves de cette école, assena-t-il en mettant Octave au défi de le contredire. Il n'était pas vantard, juste réaliste. Et il fournissait assez d'effort pour être fier de sa réussite, laquelle ne dépendait jamais de ses états d'esprits ou de ses problèmes personnels. Travailler, il en était capable dans n'importe quelle circonstance, heureux ou en plein chagrin, valide comme blessé, aimé comme détesté. Et l'amitié d'Heather n'est pas un cadeau que j'ai déballé comme ça, en m'asseyant dans le bon wagon lors de ma première année. Si je suis son ami, c'est parce que j'ai été la seule personne avec assez de courage pour ne pas fermer les yeux sur ses blessures, ni à les fuir, ni à m'en servir contre elle, poursuivit-il, réalisant à mesure qu'il parlait à quel point il avait raison concernant la jeune femme. Et à quel point il avait sûrement failli un peu plus tôt dans la soirée, et ce à chacune de ces affirmations. Il avait abandonné tellement dans cette amitié, sacrifié tellement d'heure à gagner sa confiance, tellement de mois à réussir à la conserver, tellement d'année à consolider tout cela qu'il ne pouvait pas s'entendre dire qu'il allait jeter tout cela comme l'on se débarrassait de quelque chose d'encombrant. Et je ne me sens pas sans valeur, contra-t-il avec encore plus de force. Je pense seulement que pour le moment, je ne lui apporte rien parce que je ne sais pas comment interpréter la multitude de sentiment que je ressens à son encontre. Et ca fait justement de moi un bien meilleur ami que celui que j'ai été il y a deux ans, lorsque j'ai choisi de traduire son désespoir et son besoin d'affection par une attirance envers moi ! , continua-t-il, ses doigts se resserrant sur le verre à mesure qu'il gagnait en conviction. Dire que l'on se noie tous les deux, ce n'est pas la facilité. Tu te trompes. opposa-t-il d'une voix froide, supportant sans ciller les yeux accusateurs et sévères d'Octave. La facilité, ça serait de la rejoindre pour lui dire que je m'excuse et que je ne pensais pas ce que j'ai dit, ça serait de ravaler le fait que je suis complètement perdu entre mon amitié pour elle et ce que je pense être de l'amour, sans en être certain ! poursuivit-il, sa voix se faisant plus forte à chacune de ses phrases. La facilité, ça serait de lui dire exactement ce qu'elle veut entendre, de lui dire qu'elle a qu'à bousiller sa vie en mettant à profit toute la haine qu'elle a en elle et puis ensuite de la récupérer en morceau pour essayer de faire flotter l'épave qu'elle sera devenue. Tout ce que je lui ai dit tout à l'heure, ce n'était pas facile. Loin de là. C'était même la chose la plus difficile que j'ai faite ce soir. On aurait pu se réconcilier si j'avais fermé les yeux, sauf que je la respecte assez pour être honnête. termina-t-il en ayant retrouvé plus d'assurance et en ayant parlé plus fort qu'il ne l'avait jamais fait depuis le début de leur conversation dans le restaurant. Avant d'ajouter, plus bas. Et je me respecte assez également pour savoir que c'est toxique, notre relation, en ce moment.

L'adolescent fixait toujours Octave, refusant de ciller, refusant de céder sur certains des points. C'était tellement ironique, tellement égoïste de s'offusquer des paroles du bibliothécaire alors que ce dernier n'avait fait que simplifier toutes les lamentations que l'adolescent lui avait servies sur un plateau depuis de nombreuses minutes. Dans son orgueil se reconstituant, Léon savait qu'il prenait encore une fois le chemin de la facilité, préférant râler contre Octave plutôt qu'admettre que son interlocuteur avait raison. C'était comme se réveiller d'un cauchemar mais préférer déverser toute sa frustration et toute sa haine sur la première personne ayant le malheur de vous croiser le matin. Inutile et carrément inapproprié. Mais Octave semblait assez solide, assez sûr de lui pour ne pas le lâcher des yeux alors que Léon contre attaquait, bifurquant sur la vie de l'adulte pour tenter de se prouver que vider le jardin de ses serpents, c'était impossible. Octave passa la main sur son front et le jeune homme sentit la tension augmenter d'un cran alors que les yeux de jade se reposaient sur lui avec dureté.

__ Je sais ce que tu veux. Et je sais pourquoi tu le veux. C’est contreproductif. Tu ne trouveras pas dans mes réussites la réponse à tes problèmes lui refusa-t-il sur le même ton acerbe. Sans surprise, l'adulte ne lui céderait aucune réponse. Tu ignores déjà tes soucis en t’occupant de ceux des autres à outrance, je ne vais pas encourager ça en te distrayant en plus par mon exemple, dont tu n’as pas besoin. Ne te mesure pas à moi, ça n’à aucun intérêt. Gustav les interrompit, remplissant leur verre d'eau et Léon s'en empara d'un regard déçu alors que le gérant s'éloignait aussi discrètement qu'il n'était arrivé. Le jeune homme fit tourner avec lenteur le liquide à l'intérieur de son piège de verre, se renfrognant alors qu'il n'avait jamais espéré une réponse à ses insinuations. Il soupira doucement, ne cherchant pas à revenir à la charge. Octave bottait en touche, refusant de satisfaire une curiosité mal placée et animée par de mauvaises raisons. Tu as une famille, tu es membre d’une maison, tu as des amis, tu as même un certain degré de pouvoir avec ton insigne, tu as un bon physique, tu n’es pas stupide, tu es gentil, compatissant et bienveillant… Mais tout ce que tu as, tu le dénigres ! C’est la dernière fois que je te le répète et si je te vois t’enfoncer dans le ressentiment futile, le dénigrement douillet, la recherche d’excuses juste pour avoir l’air minable et démuni, je te laisse pourrir dans le trou que tu n’arrêtes pas de creuser. Léon se gratta la tête, les yeux rivés sur la table, gardant ses lèvres scellées à toute l'offuscation qui ne demandait qu'à pouvoir s'exprimer. Alors qu'il lui avait ouvert les yeux sur ses propres erreurs, l'adulte voulait désormais qu'il les digère avec rapidité pour se relever dans un même mouvement. Se rendait-il compte de ce qu'il demandait en l'espace de quelques heures ? De toutes les liaisons qu'il lui enjoignait de faire entre ses peurs, ses colères, ses angoisses et ses doutes ? De toutes les conjectures tombant à l'eau, des nouvelles se frayant une place, de tous les chemins se dessinant pour la première fois alors que d'autres se refermaient, définitivement ? Non, encore une fois il fallait apprendre à marcher pour courir un marathon ensuite. Est-ce que j’ai l’air pétri de rancœur, ou vindicatif à outrance ? Corrompu et empoisonné par quelque chose qui me ronge ? Voilà ta réponse . Léon souffla, fort, luttant pour ne pas reprendre la parole. Il avait envie de répondre oui à chacune des insinuations, aurait voulu parler de ce voile de tristesse et de cette fêlure qu'il avait entre aperçue mais refoula les paroles acerbes. Il n'était pas question d'Octave depuis le début de cette conversation, et il le comprenait tout juste. Et c'était pour cette raison qu'il lui refusait la moindre réponse le concernant. Toutes les tentatives s'étaient révélées infructueuses et il aurait été futile d'attaquer de nouveau et de chercher à percer la carapace par l'opposition. Et quand bien même ce serait le cas, qu’est ça t’apporterait ? demanda-t-il alors que Léon secouait la tête, se renfrognant toujours plus Tu sais quoi faire, mais tu tournes autour du pot comme une planète autour du soleil. Sois une mouche, va te cramer les ailes une bonne fois pour toutes ! Elles repousseront et t’en crèveras pas.

Léon lui lança un long regard avant de se lever avec lenteur, faisant quelques pas vers une des tables abandonnées il y a peu par des clients et s'emparant de la bouteille d'alcool qui trônait encore fièrement sur le bois, encore presque pleine. Il la soupesa quelques instant avant de faire un pas de plus pour distancer le bibliothécaire puis se figea, secouant la tête avec de venir se rassoir en silence, écumant sa rage comme il le pouvait. Cette dernière n'était pas destinée à Octave et il savait qu'il avait tout intérêt à ne pas se tromper de cible en la libérant. La table bougea doucement lorsqu'il posa avec brusquerie la bouteille dessus. Il la déboucha avec lenteur, ses doigts tremblants n'aidant pas, et la portant à son nez pour essayer d'identifier l'alcool moldu. N'y parvenant pas, il décida finalement que cela n'avait pas d'importance alors qu'il s'en servait un fond, l'avalant d'un trait tout en laissant planer de longues minutes, incapable de rétorquer quoi que ce soit sans se montrer agressif, digérant les paroles acerbes jusqu'à n'en garder que le contenu afin de se persuader qu'Holbrey cherchait à l'aider et non à le blesser. L'effort lui demanda un second verre qu'il avala de la même façon avant d'enfin relever les yeux vers le bibliothécaire.

__ Très bien, commença-t-il en se frottant le front, ébouriffant ses cheveux avant de remonter un peu plus les manches de son pull, à mesure que l'alcool ingurgité aussi vite ne colorait de nouveau ses joues. Il considéra l'adulte quelques instants supplémentaires, le regard brûlant et encore ivre d'une colère qui n'était en rien destinée à l'homme en face de lui. Brûlons ces foutues ailes, voyons de quelle p*tain de soleil je vais devoir m'approcher pour enfin y voir plus clair. soupira t'il en tapotant sur la table, hésitant, buttant sur les mots et se frottant les yeux avec agitations Il y a différents problèmes et je peux pas les prendre tous ensemble. énuméra-t-il en secouant la tête, son esprit s'embrumant au fur et à mesure que sa langue se déliait. Un soleil à la fois, un serpent à la fois. Je vais prendre celui qui va me rattraper dès demain matin, puisqu'il faut bien donner un ordre à mes priorités. Heather. Je vais me réconcilier avec elle, assura-t-il, mettant au défi Octave de le contredire. C'est juste que je n'ai aucune idée sur la manière dont je vais réussir cet exploit , dit-t-il avec morosité, se penchant vers la table derrière eux pour attraper un nouveau verre qu'il positionna à côté du sien. Disons que je fais le premier pas, pour lui présenter des excuses. Peut-être pas sur tous les points, mais certains ne dépendent que de moi, soupira-t-il, remplissant les deux verres et poussant du bout des doigts vers Octave l'un de des deux. Et ensuite ? questionna-t-il à voix haute. La majorité de ce que j'ai dis, je le pensais. Certes, ce n'était peut-être ni le moment, ni la bonne tournure ni la bonne intonation mais le sens y était. Si je suis honnête avec elle, avec nous même, je ne peux pas m'excuser des propos que j'ai tenu. Juste de leur forme, affirma-t-il, ses doigts courant sur le haut du verre alors qu'il continuait à occuper ses mains pour ne pas exploser. Ce que je veux, là, maintenant, tout de suite, c'est Heather. Mais je ne sais pas si c'est pour de bonnes raisons, confia-t-il, posant sa tête au creux de sa propre main, le coude adossé contre le bois vieilli de la table. Suis-je vraiment amoureux d'Heather et de sa personne, ou bien de l'idée qu'elle puisse combler ce vide immense que je ressens depuis toujours ? Peut-être que fondamentalement, c'est la même chose mais je crois qu'il y a une différence infime. Non, plus que ça. C'est même tout le contraire voir diamétralement opposé, se contredit-il lui même avant de fermer quelque peu les yeux, puisant dans le voile noir que lui offrait ses paupières closes quelques secondes de répis.

Toutes les images féminines de sa vie semblaient tendrent vers le même but, inlassablement, et à chaque fois, Léon se trouvait déçu de leur comportement et la colère surgissait avant qu'il ne décide de tourner le dos. Peut-être ne prenait-il pas le problème dans le bon sens, peut-être que le vide qu'il pensait camoufler était au contraire éblouissant de clarté aux yeux des autres. Aux yeux de toutes les personnes qui gravitaient autour de lui. Ce besoin d'amour immense avait-il fait fuire la Donia adolescente qui n'était pas prête à être mère et l'était encore moins à voir dépendre quelqu'un de ses sentiments ? La faille avait grandit, et Heather était arrivé avec la sienne. Ce même vide avait-il poussé une Heather perdant tout à vouloir s'y glisser l'espace d'un baiser, afin de se sentir enfin importante aux yeux de quelqu'un ? Et lui, avait-il sauté sur cet instant de faiblesse de la jeune femme pour essayer de convertir son amitié en amour afin de se sentir enfin désiré ? L'adolescent rouvrit les yeux, les posant de nouveau sur l'adulte, formulant à voix haute ce qu'il pensait être le noeud de tant de colère, de déception, de faux pas et de doutes.

__ La planète autour de laquelle je gravite, reprit-il en faisant écho à la métaphore du bibliothécaire, ce n'est pas Heather. Enfin, pas directement. C'est... Donia. Où plutôt le vide qu'elle a laissé en refusant d'être ma mère pendant tant d’années. Sa tête se balança en arrière et il la reposa contre le mur contre lequel il était adossé, comme désireux de soutenir toute sa personne alors qu'il plongeait de nouveau au sein de ses propres angoisses. Quoi que je fasse, tout revient inlassablement à elle, et j'ai l'impression d'arpenter ma vie non pas en ligne droit mais dans une sorte de boucle, me ramenant toujours à mon point de départ. Alors c'est peut-être le problème par lequel je devrais commencer, sauf que je ne sais pas par quel angle l'aborder.

Il marqua une pause, ses yeux glissant de nouveau sur la silhouette d'Holbrey, cherchant sans s'en rendre compte une invitation à poursuivre le fil de sa pensée. L'adolescent se livrait peu, voir jamais et il avait l'impression de danser sur une corde en équilibre au bord du vide tant l'exercice lui semblait difficile. Peut-être aurait-il était plus simple de se confier à Heather, peut-être que son amie lui aurait tendue la main à l'autre bout afin de l'enjoindre à continuer. Seulement, tout l'intérêt de cette conversation, justement, résidait en la méconnaissance mutuelle des deux interlocuteurs ainsi qu'en l'absence de relation entre eux. Ainsi, le bibliothécaire donnait son avis sans s'embarrasser de sentiments ni être motivé par la gentillesse, n'acquiesçait pas en son sens au nom d'une hypocrite amitié  et ne se gênant pas pour se montrer agacé ou ennuyé. L'honnêteté était douloureuse comme sa jumelle vérité et Léon avançait avec lenteur afin de retarder l'échéance, sachant que l'adulte ne lui épargnerait rien. Avait-il peur de la lecture que le bibliothécaire ferait de la relation qu'il entretenait avec Donia ? Il commençait à effleurer la surface de ce qui le définissait réellement et comme dans chaque abandon d'une partie de son être, Léon appréhendait la vulnérabilité qui en découlait. Il se mordit les lèvres, hésitant pendant de longs instants mais ne trouvant rien d'encourageant dans le regard vert posé sur lui. Là encore, Octave n'attendait rien : ni ses confidences, ni son silence. Il l'avait dit un peu plus tôt : c'était lui qui parlait. Et personne ne le forçait - hormis cette délicieuse sensation d'oubli qui étendait de plus en plus ses bras autour de sa conscience à mesure que la quantité d'alcool ingurgitée se diluait dans le sang.

__ Elle m'a abandonné pour continuer à vivre sa vie d'adolescente. Elle n'en avait rien à faire de moi, rien à faire de me voir grandir avec sa propre mère acariâtre, sévère et qui n'éprouvait aucune affection pour cet enfant à moitié moldu. Cette même mère qu'elle a détesté de tout son être enfant et à qui elle m'a pourtant confié.  Alors pourquoi est-ce que j'essai de combler par tous les moyens ce vide abyssale qu'elle a laissé en moi ? Pourquoi je n'arrive pas à vivre avec ? demanda-t-il, ses yeux gris se voilant à mesure qu'il continuait, ne laissant pas à Octave le temps de reprendre la main pour répondre. Elène, Heather ... ce ne sont que des substitues en sommes. Peut-être que je me suis accroché à elles pour tâcher de réparer ce que Donia a laissé. Et de les voir me rejeter me conforte dans l'idée que personne ne veut de moi ? C'est stupide n'est-ce-pas ? De trouver du réconfort dans le malheur, alors que la vraie question n'est pas là. Elène se jouait de moi, Heather n'a même pas conscience de cette peur que je ressens. Mais la seule dont j'attends l'affection autant que je la repousse depuis qu'elle tente de se réapproprier sa qualité de mère, c'est Donia. Ses doigts fins tapotaient la table dans un rythme régulier, cherchant les mots afin de bien définir ce qui étreignait son coeur depuis de nombreuses années, tiraillant son âme dans tous les sens jusqu'à le laisser épuiser à trop lutter intérieurement. Ca serait trop simple de lui pardonner, de la laisser entrer dans ma vie et tout réparer à coup d'amour tout ce qu'elle a sans le vouloir détruit. C'est trop tard et en même temps trop tôt parce que si je la laisse faire, elle va réussir. Je n'ai pas assez mûri, je suis encore cet enfant qui attends qu'elle vienne me rendre visite et si je la laisse trop approcher, elle va frapper à la porte et ensuite je n'arriverais plus à la laisser repartir. C'est injuste. Parce que malgré tout mon ressentiment, malgré tout ma haine envers elle et toutes les phrases bien acides que je rêve de lui lancer, je sais que j'en serais incapable.  Je la déteste d'avoir ce pouvoir sur moi, continua-t-il plus bas, presque dans un murmure alors que la phrase semblait résonner à l'intérieur de lui même. Il lui donna écho bien vite, toujours dans un souffle, comme si le dire trop fort rendait cela bien trop réel. Je veux réussir à tourner la page sur elle, ne plus rien attendre et ne plus rien espérer. Et quand ... si je pardonne à Donia, si tant est qu'il y ait vraiment quelque chose à pardonner, cela sera avec la tête froide et non pas pour pouvoir enfin entendre que je compte pour elle. Je ne veux pas troquer une colère contre une admiration sans borgne à son encontre, je ne veux pas me défaire de ce vide pour me sentir enchaîné à l'amour de quelqu'un, même si l'illusion pourrait être suffisante pour me faire oublier que je me sens seul.

Il se tût, lâchant des yeux Octave pour se concentrer sur le fond vide de son verre, se demandant si, à son image, il ne devait pas se vider de toutes ses angoisses pour enfin réussir à repartir à zéro. Il se fondit dans le silence, sa respiration s'apaisant tandis que pour la première fois depuis de longues minutes, ses mains cessaient de chercher une occupation. Il avait mis plus d'ordre dans ses pensées et pour cela, il se sentait reconnaissant. Levant la tête avec lenteur, il lui fallu quelques instants avant de choisir de formuler sa pensée envers celui qui s'efforçait de l'aider, même s'il avait mis du temps avant de s'en aperçevoir, et encore plus de temps à lui accorder ce qui ressemblait de plus en plus à de la confiance.

__ Ce n'était pas une comparaison entre nous, souffla-t-il en revenant sur les paroles prononcées un peu plus tôt par le bibliothécaire, lorsque ce dernier avait déclinépour ne pas répondre à la question personnelle que Léon lui avait posée. Tu sembles libre, en paix avec toi et tes choix ça crée comme une sorte d'aura qu'il est difficile de manquer. Au début, ça ressemble à de l'orgueil mais plus tu parles, plus ca ressemble à s'y méprendre à de la certitude. Tu as l'air convaincu de chacun des mots que tu emploies, tu as l'air de trouver des solutions aux problèmes des autres sans pourtant affirmer avoir régler les tiens. Ca donne envie de vouloir capturer cette sérénité, de t'entendre dévoiler si tu as réussi à appliquer les conseils que tu distilles à chaque fois que tu ouvres la bouche. Ou de voir si tu fais parti de ceux qui, cloués au sol, se donnent quand même des grands air pour que les autres aient l'impression qu'ils savent voler. Il marqua une pause, désireux de peser ses mots afin de ne pas paraître trop intrusif. Mais après tout, ce n'est pas comme si Octave se gênait, lui. Je crois que pour le moment, je ne veux plus savoir si tu as réussi ou pas. Cela ne me concerne pas. Et ce n'est peut-être pas le plus important, finalement. Le tout est d'essayer, de tomber, et de recommencer quand même, n'est-ce-pas ?

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Mar 24 Avr 2018 - 1:05

La liquéfaction haineuse. Souvent, par facilité ou manque d’imagination, l’insulte pure et simple était considérée comme le seul moyen tangible et rapide pour posséder quelqu’un jusqu’à la moelle. Chez les gens un tant soit peu orgueilleux mais sans capacité de recul, les atteintes à la dignité trouvaient rapidement résonnance avec leur patience limitée, et quand bien même l’affront ne fut motivé pour aucune vérité, la réaction était immédiate. Son charme provenait probablement du manque d’effort à y consacrer. Efficace, l’insulte était cependant gratuite et bien peu durable, car au fond horriblement superficiel. Non, la véritable domination se faisait par une valeur sous-estimée, voire farouchement fuie : la vérité. Pas celle qui se manifestait au monde, bien entendu, mais celle à laquelle on avait peur de croire. Fort heureusement pour ceux qui savaient en user, l’orgueil n’était quasiment jamais dénué de son contraire, distillé dans l’ombre, murmurant lorsque l’oreille s’y prêtait des horreurs paralysantes. Chacun avait la crainte d’être l’imposteur d’une vie entière, illégitime sur tous les aspects d’une existence pour laquelle personne ne se sentait préparé. Le piège de l’incertitude latente était tenace, il vous excluait de tout, ne vous donnant le droit à rien, laissant même parfois le sentiment d’être perpétuellement redevable pour quelque chose. Jamais la bonne personne, jamais au bon endroit, ni au bon moment. Et si un fourbe habile mettait le doigt sur une pareille faiblesse, supposément secrète et pourtant terriblement commune, il ne s’agissait alors plus d’une simple offense, mais d’un plongeon dans l’obscurité la plus parfaite. L’emphase des défauts sonnait recherchée et personnelle, alors qu’il s’agissait souvent d’une tare banale, mais elle touchait quelque chose qui semblait réfléchi, et non plus lâché sur les flammes de la furieuse spontanéité. Pas la peine d’être particulièrement inventif à ce sujet, par ailleurs. Le rappel d’une vie coulant sur la lisière de la médiocrité suffisait à faire brûler le regard. Toucher quelques points mous avec le bon ton et le phrasé approprié transformaient une honte secrète en bûcher de la misère, à tort parfois, mais les gens ne savaient pas reconnaître leurs défauts avec tranquillité. Léon aussi fulminait, sans que le bibliothécaire n’ait souligné quelconque indignité pourtant. Peu importait le ton finalement, l’effet était toujours le même : une colère sourde, sans qu’Octave ne puisse véritablement en trouver l’exacte raison. Il avait en mémoire les instants d’impuissance où, opposé à sa mère et désireux de garder son jardin secret, il se découvrait tout à coup transparence et sans aucun mystère. Peut-être que ces vérités-là avaient renforcé ses craintes, et donc son agressivité. Peut-être n’avait-il pas apprécié de voir quelqu’un dissiper un mensonge qu’il s’était lui-même créé. Ou tout cela à la fois.

Ces vérités crues auraient pu ne pas être vraies, mais la manière dont Léon y réagissait indiquait au bibliothécaire qu’il avait atteint la limite qui protégeait Schepper de sa propre vulnérabilité. C’était la haine qui allait se défendre coûte que coûte contre ce qui tentait de la dénuder. C’était la haine qui en voulait à Octave de ne pas être dupe, de ne pas être assez poli pour s’aveugler sur ce qui n’était pas agréable. Puis, il avait beaucoup trop simplifié sur les mots une situation qui devait lui paraître indicible, minimisant ses angoisses. Cela l’avait rendu longuement silencieux, digérant l’énergie déployée par une vague colérique. Curieux comme il fallait demeurer immobile pour chasser la nervosité. Octave observa les jointures blanches sans l’ombre d’une émotion, contempla les soupires et attendit patiemment le dénouement de ce combat mené contre soi-même. L’adolescent reprenait doucement conscience de sa propre identité, tentant de ne pas déraper vers ce qui lui faisait peur et qui était accessoirement faux, mais dont il se targuait pour justifier sa faiblesse. L’instant où il fallait reconnaître que les craintes dont il s’était servi pour ne pas se défendre étaient mensongères. Probablement sentait-il que prétendre le contraire et perpétrer la tromperie jusqu’au bout n’allait lui faire que du mal. Schepper pouvait par entêtement s’enfoncer dans sa cuisante impuissance, mais c’était davantage un état ponctuel dans lequel il se réconfortait, plutôt qu’une certitude qu’il s’avouait avec abattement. La destruction de cette barrière ne guérirait point son cœur sur l’instant, et il n’en ressentirait la volupté que bien plus tard, de façon si diffuse qu’il n’en percevrait peut-être même pas la cause véritable. A moins d’être très cruel, lâche ou de téter encore sa mène, on ne pouvait être heureux sur Démonia, la planète de l’errance impuissante.

« On ne m'a rien donné du tout. Cet insigne, que je déteste dans ce contexte, est pleinement méritée parce que je suis un des meilleurs élèves de cette école. »

Octave avait d’abord lentement levé un sourcil, sans un émoi quelconque pour balayer son visage d’albâtre néanmoins. La crise d’outrecuidance le surprit quelque peu et il se sentit vaguement agressé par une manière si rude d’étaler ses propres réussites, mais finalement, parce que c’était le but recherché, il retrouva la tranquillité de ses attentes, sentant presque la jubilation victorieuse lui monter au visage. Le style était grossier, les revendications à la limite de l’arrogance, peut-être un peu exagérées pour mieux réfuter, mais Schepper se défendait néanmoins avec une assurance farouche. Octave s’en réjouit avec une force égale, bien que les mots usés eussent brusqué sa délicatesse, la plaisance se retrouvant non pas dans la forme, mais dans le fond enragé d’un cœur justement révolté. Le bibliothécaire laissa couler le flot, mouvant à peine et gardant sur ses traits la stoïcité exaspérante d’un philosophe, se retenant de sourire, mais ! il était encore trop tôt pour laisser éclater son triomphe, qu’il s’acharna à garder secret en ternissant même le fond éclatant de ses yeux verts. La parole faisait son chemin et le terrible enfant ne faiblissait pas, énumérant avec fougue toutes les qualités qu’il voulait bien s’accorder en cette situation. A tort par moment, car l’élan lui donnait plus de courage ou d’ardeur que l’instant n’en avait véritablement exigé. Cela, il fallait le lui pardonner, lui qui savait osciller qu’entre les deux extrêmes sans en trouver l’imperturbable mesure. L’effort lui demanda beaucoup de concentration pour ne pas flancher, à tel point d’ailleurs que lorsque l’adolescent atteignit son apogée avant de redescendre, Octave s’était déjà apaisé dans son agitation fébrile, ayant savouré en secret complet le plaisir de voir l’enfant choisir finalement la voie de la reconnaissance.

Schepper s’exprimait encore avec peu de jugeotte, préférant les déclarations spectaculaires plutôt que la précision, ne se rendant pas compte qu’à vouloir surfaire son caractère dans un sens ou dans l’autre, son langage finissait par influencer son attitude. Mais cela, il allait encore trouver le temps de le comprendre, puis de le corriger. Ce qui était délicieux, c’était qu’à mesure qu’il se félicitait, l’adolescent gagnait en belle allure, la sûreté de son ton portant la stature de ses épaules, déployant tout son corps telle une queue orgueilleuse de paon. Voyant qu’il trouvait son aboutissement, Octave laissa doucement un sourire se distiller sur son visage en rayon solaire, plus démonstratif que spontané, ayant trouvé en soi la force de maintenir l’inexorable félicité. La joie fleurit finalement, sincère dans sa malicieuse douceur, affrontant le regard qui se braquait sur lui avec une tranquillité épanouie et béate, comme s’il venait de recevoir le plus cher des compliments. Peu lui importait la réalité de ce que Schepper venait de lui dévoiler pour se défendre, ce qui l’avait intéressé fut la nécessité de cette défense, de la même façon que tantôt, lorsqu’il avait savamment bafoué le doux nom de sa dulcinée. Aussi, Octave s’était tendrement avachi sur ses bras, souriant avec facétie et sans méchanceté aucune, tel l’intemporel soleil. Le silence avait duré sans qu’il n’y réponde rien, puis penchant la tête sur le côté, il déclara simplement le visage intact :

« C’est fou, tu marches qu’à la contradiction. »

A croire qu’il fallait aller dans son sens à outrance, jusqu’à rendre sa position instable et peu crédible pour l’exhorter à s’insurger au nom de la vérité. Cette fougue juvénile l’enrobait dans une bienveillance étrange et douce, dénuée de toute animosité envers celui qui trouvait son chemin que lorsqu’on donnait trop de crédit à ses mensonges et évoluait dans une opposition perpétuelle. Au moins, cela semblait marcher à coup sûr pour le forcer à trouver son équilibre et, s’il fallait blesser gratuitement le ventre mou d’une énième victime de ses croyances aveugles, Octave était prêt à en être le fidèle exécutant. Curieusement, il éprouvait en même temps l’incommodante sensation de sacrifier quelque chose en étant ainsi cruel simplement pour forcer Schepper à bien vouloir de nouveau retrouver la surface pour respirer. Il savait qu’ils ne pourraient pas ainsi perpétuellement fonctionner dans l’absurde et l’exagération, la distorsion de la réalité par trop de brusqueries ayant toujours prix à payer. En attendant, l’étudiant replongea dans une autre piège bien moins plaisant, qu’Octave s’évertua à esquiver sans délicatesse, frustrant davantage l’impossible enfant. C’était un leurre pénible, en lequel il refusait de croire et encore moins de s’y soustraire avec facilité. Si Schepper souhaitait se minimiser pour brandir le drapeau blanc sans se battre, c’était son choix et ses armes, mais le bibliothécaire n’allait pas lui fournir ses aveux amers sur un plateau pour alimenter son mur des lamentations. Peut-être que Léon l’entendit, mais pas à coup sûr. Ses yeux se rivèrent vers le bas et à part l’ombre de son front et sa chevelure épaisse, Octave n’en vit aucune expression. La tension était demeurée dans ses membres comme de l’eau gelée, le paralysant presque et l’obligeant à de gestes brusques pour casser la nervosité, soufflant des volutes de fumée à l’haleine lourde.

L’adolescent s’était redressé avec lenteur, non sans lui adresser une promesse de meurtre au préalable, et déambula pour apaiser sa soif de relâchement en refusant l’eau proposée. Sa main avait soupesé la bouteille de vin un instant de trop, obligeant le bibliothécaire à se figer dans une alerte primitive. Il s’était laissé frapper la première fois pour prouver son argumentation, mais cette agressivité-là, il n’était pas prêt à la tolérer pour quelle que raison plausible. Ses muscles se tendirent et il observa Léon sans ciller, prêt à porter le coup fatal au premier point vital, peu enclin à danser longuement avec un tesson de bouteille aiguisé. Mais il n’eut pas le temps d’expirer son trouble que l’adolescent se ravisa en faisant trembler le bois sous un coup de fond bien tassé. Maladroitement, il s’évertua à la déboucher sous le regard d’un Octave ayant perdu son sang chaud aussi vit qu’il eut bouilli. Une décision avait peut-être été prise, ou l’intention n’avait pas été convenablement calculée… L’inexpérience obligea Schepper à renifler le goulot avec suspicion, cherchant dans des gestes paresseux et anodins une autre façon pour atténuer sa violence, qui n’avait pas trouvé délivrance comme elle l’aurait souhaité. Et tandis qu’il buvait comme pour la première fois, Octave et Gustav échangèrent quelques œillades fugaces et lourdes de sens. Pour l’instant, le bibliothécaire laissait l’abus se faire dans la maîtrise et le propriétaire s’en retourna essuyer des verres dans les cuisines.

« Très bien. Brûlons ces foutues ailes, voyons de quelle p*tain de soleil je vais devoir m'approcher pour enfin y voir plus clair. »

Schepper se préparait pour un combat, mais d’un tout autre type cette fois. Octave s’étonna légèrement de l’énergie nouvelle qu’il prêtait à sa fougue et colère mal contenue. Sa gestuelle et son ton avaient quelque chose de presque comique, tandis que dans le courage se distillait encore la brusquerie d’une frustration tenace. Le bibliothécaire suivit avec attention chaque mouvement de cet animal sauvage, constatant avec une certaine satisfaction les conseils suivis et les enseignements retenus à bon escient, pour le moment. Il n’était pas obligé de s’élancer dans l’immédiat sur le champ de bataille, combattre le dragon et les serpents, puis s’en revenir victorieux dans l’instant. Ce n’était pas ce qui était exigé, ni possible de toute façon. En revanche, le seul pas à faire était celui de se fixer la prochaine étape, de convenir à y accorder le temps nécessaire, la patience et l’effort, avant de consentir au long chemin que chaque serpent allait être. Mais déjà, par sa voix et ses intentions, Schepper semblait plus serein malgré la colère, à mesure qu’il se frayait un chemin entre les désirs irréaliste et les tendances à l’abattement pour maintenir le pont qui le rattachait encore à Heather. Octave pencha légèrement la tête sur le côté en accueillant avec suspicion le verre de réconciliation que l’adolescent venait de lui remplir. Il but néanmoins par politesse une gorgée qui mouilla à peine ses lèvres, concentré sur son écoute contemplative d’un monologue ne nécessitant nullement sa participation. L’exercice était simple : Léon parlait pour réfléchir et si recalibrage il devait y avoir, ce dernier n’adviendrait qu’à la fin, sans qu’il ne vienne nécessairement du bibliothécaire par ailleurs. L’adolescent se débrouillait très bien dans sa rhétorique, répondant à ses propres questions dans la foulée, organisant sa pensée à voix haute devant un interlocuteur dont il n’avait rien d’autre à craindre que l’honnêteté.

Puis, ainsi qu’une femme partageant un père, puis un mari, Léon gravita autour de son obsession qu’était la féminité. Cette conversation accabla l’adolescent d’un poids qui pesa sur son cou, sa tête se faisant trop lourde pour soutenir le ton imposé. Octave baissa un instant ses yeux sur les détails de la table, incapable de ne pas faire le lien, de ne pas projeter la réflexion vers sa propre existence et ce qu’il en avait déjà supposé. Les mères étaient là du début à la fin et ce qu’on leur reprochait souvent sans explicitement l’avouer, c’était de ne pas avoir correctement préparé leur enfant à la vie adulte sous ses aspects les plus primaires. Mais bien avant, elles étaient celles qui portaient la vie sous leur sein, celles qui par leur désir maternel, donnaient une preuve de légitimité pour une existence entière. Marie, Madone… Elle avait toujours eu le pied posé sur un nid de serpents, tenant le Christ au-dessus de ses épaules pour le protéger, s’élevant en portrait archétypal biologique de la mère désirée, protectrice et dévouée. L’absence d’amour, ou son outrance produisaient aux yeux du monde des monstres en quête de quelque chose dont on les avait privés, qu’il s’en fut de liberté ou d’affection. La mère dévoreuse ou la mère absente, peu importait, elles étaient là, gravées sur le revers des paupières et dans chaque geste et chaque pensée, telles les régulières portées d’une partition qui soutenaient n’importe quelle mélodie. Léon le sondait, mais Octave n’en voyait rien, les mains entremêlées couvrant sa bouche et les yeux doucement perdus dans le vague de la table en bois. L’adolescent avait-il également un souci sous-jacent avec la masculinité ? Il lui semblait que non. La parentalité symbolique définissait le regard que chacun allait porter sur l’un ou l’autre genre, les carences ou abus de chaque moitié se reflétant en suite dans toute parcelle de vie. Schepper s’adonnait aux femmes, mais ignorait les hommes, ne s’y référant en rien et même sa virilité avait tout pour n’attirer et impressionner que le sexe opposé. Octave avait pour sa part dépossédé les femmes de leur personnalité et traité les hommes en rivaux qu’il fallait perpétuellement conquérir. Ses représentants parentaux avaient été ses ennemis, et telles furent tous les autres. La manière dont Léon allait devoir régler cette tourmente, il la savait d’aventure extrêmement délicate. Ainsi qu’il le soulignait, un fil constant s’était tissé de manière tenace au travers de son existence, lui causant autant de peines que de fausses espérances, et s’il en venait à en briser la pointe dans le présent, cela ne lui causerait que la tourmente d’une histoire sans fin. A les extirper, si tant était qu’il en fut capable, le dépossèderait d’une part entière de lui-même. C’était comme tenter de retirer le motif d’une broderie, fil par fil. Et quand bien même la patience était tenace, il demeurait toujours des crevasses absentes dans les coutures, fentes impossibles à tirer. Il ne restait plus qu’à apprécier le motif tel qu’il avait été composé, dans sa laideur la plus parfaite s’il le fallait.  

Lorsque Léon en eut terminé et baissa ses yeux sur son verre au fond rouge, ce fut au tour d’Octave de relever ses yeux d’un vert sombre sur le front plissé de l’adolescent. Etait-il de bon conseil à ce sujet ? Pouvait-il répondre quelque chose sans regretter après d’avoir enjoint la mauvaise suggestion ? Il était passé par tant de tourmentes avec sa propre génitrice que par moments, il ne savait plus exactement si le chemin emprunté le menait réellement quelque part, où s’il ne faisait que s’aveugler pour ne pas commettre l’irréparable matricide. Elle l’avait si bien dévoré qu’il avait déjà songé à la tuer de l’intérieur, à l’engloutir pour que cesse l’insupportable existence, ne laissant dans sa mémoire plus qu’une image qu’il aurait pu ressusciter à volonté. Il se savait incapable de l’oublier et elle était incapable de le laisser véritablement partir. Mais ça, ça ne concernait que sa propre histoire.

« Réconcilie-toi avec. » Murmura-t-il avec une sorte de paresse aphone et, se rendant compte du manque d’entrain, il se racla la gorge, se forçant à l’éveil. « Tu n’es pas obligé de tout oublier, ni d’être le fils qu’elle souhaiterait maintenant avoir, ou même de l’aimer avec dévotion, mais pardonne lui ton passé. » Ses doigts jouèrent avec la base du verre encore plein d’un vieux vin goûteux en tanin, son regard suivant cette caresse improvisée avec une indolence doucereuse. Il s’exprimait beaucoup plus lentement qu’avant, d’une voix pleine de torpeur lourde et peinant à éviter l’hésitation. « Tu n’arrives pas à vivre avec justement parce que tu sens qu’elle est là partout. Elle est ton origine et ta raison. Elle s’est trop mêlée à ta vie, par son absence, puis par sa présence, pour que tu puisses l’oublier ou recommencer tout depuis le début. Mais si tu peines à accepter cette réalité sans aigreur, tu n’avanceras jamais et resteras cloué à ton passé et à chaque chose qu’elle t’aura fait subir et pour lesquelles tu lui tiens rigueur. » Il se tut encore, planant quelque part dans ses souvenirs, craignant de parler et se rendre compte de sa bêtise, mais une chose était cependant certaine : « Ses erreurs et faiblesses n’ont rien avoir avec qui tu es, seulement ce qu’elle voyait de toi : une responsabilité dont elle ne souhaitait pas. » Ses sourcils se froncèrent finalement, tandis qu’il soufflait longuement sur le dos de sa main immobile. Peut-être qu’au milieu de tout cela, il pouvait trouver une autre réalité qui, si convenablement exploitée, n’apporterait que du réconfort dans les instants les plus difficiles. « Qu’elle revienne dans ta vie en définitive ou pas, pardonne-lui et accepte ce qu’elle a fait comme quelque chose qu’elle n’a possiblement fait que pour soi. Ne cherche pas à combler les manquements dont tu n’es pas coupable. Ca n’a rien avoir avec toi. Réconcilie-toi avec votre passé et ses choix, comprends-la, puis vis avec. Si elle veut revenir dans ta vie… » Octave pencha sa tête sur le côté et coinça flâneusement sa lèvre inférieure sous une rangée de dents blanches, pépins luisants retenant un fruit rouge…  « Entoure-toi de gens qui, malgré leurs défauts et leurs faiblesses, ne veulent que le meilleure pour ce qu’il y a de bien en toi. Si tu dégénères, ils doivent être là pour te mettre en garde, si quelque chose de bien t’arrive, ils doivent s’en réjouir. Qu’il s’agisse d’amis ou de famille, peu importe. Si ta mère t’aime, tu le sauras, tout comme tu sais ce qu’il y a de toxique entre toi et Heather. »

Le bibliothécaire se frotta un œil d’une fatigue qui n’avait rien de physique. Son cœur, doucement, vibrait d’une douleur usée et se serrait jusqu’à retrouver le confort épineux d’une petitesse étroite aux creux de sa poitrine, entre les mains éternelles de Jane, dont les bras l’enveloppaient à chaque fois qu’il craignait ses propres défauts. Le tas de roses dans lesquelles il se jetait parfois encore sans le vouloir…

« Je parie qu’au fond de toi, tu l’as toujours su. » Supposa-t-il savamment, sans précisément de qui il parlait. « Le malaise remontait à la surface lorsque tu t’approchais d’une évidence brûlante… puis tu l’ignorais, ou l’imputais à quelque chose d’autre. Tend l’oreille et écoute tes désirs. Pas seulement ceux qui te promettent la félicité, mais aussi le plus timides, qui te chuchotent avec insistance que ce que tu fais te rends malheureux. Peut-être que ta mère a changé, et tu la laisseras t’aimer sans méfiance, mais peut-être qu’elle te racontera la même histoire qu’elle se raconte pour justifier sa propre lâcheté, comptant sur ta compassion et ton désespoir pour se sentir moins coupable. Tu le sauras très vite, ça, tu le sentiras, comme tu sentiras instinctivement si je te suis malveillant. »

Tout revenait-il encore à elle, même après toutes ces années ? Octave fronça les sourcils, remonta ses yeux de jade vers les murs en crépis et les toiles d’araignée dans les coins du plafond d’un vert pomme équivoque. Lui aussi avait toujours su, mais il y avait eu quelque chose de confortable à n’avoir qu’elle. La première fois qu’il s’était retrouvé ici, il bouillait d’une rage rentrée en sentant soudain toute la dépendance qu’il avait eu pour elle suinter de son être et l’assaillir avec autant de force qu’une odeur nauséabonde. La conjecture de cet endroit lui avait donné l’intuition fugace d’une défaite, la conversation le ramenant instinctivement en arrière, à l’instant même où il avait dû faire tous ces choix. En observant à travers les âges le jeune homme qu’il fut, puis en constatant Schepper assis en face, il s’assura que ces réminiscences amenées par vagues pour alimenter la conversation de sa propre expérience n’avaient plus la même existence tangible que jadis. De son amour, il n’en voulait plus. Il acceptait sa nature de mère comme une tâche de naissance : elle était là depuis le début, l’avait obsédé par sa laideur, son unicité, puis indifféré jusqu’à devenir une part de lui-même dont il avait renoncé à se débarrasser, tout en s’évitant d’y accorder de l’importance. Mais les dilatations du passé, la végétation exubérante de la mémoire avaient multiplié ces craintes par dix, ou davantage. L’on pouvait certainement expliquer cet émoi étrange en considérant que chacun de ces souvenir maternels projetaient une ombre déchirante, pareille à l’ombre d’un volcan lunaire, sur des vallées entières de son existence, ombre qui ne décroissait en réalité jamais, mais se faisait simplement éclipser par d’autres sources de lumière. Octave sourit à cette certitude, but une gorgé réglementaire avec une oisiveté étudiée et affronta enfin l’étudiant, piquant dans le vif comme toujours :

« Et si tu te rends compte qu’Heather ne puisse simplement pas combler le vide que tu ressens, qu’elle le veuille ou non, qu’est-ce que tu feras ? »

Cela peut-être allait le faire reculer d’un pas ou deux, reconsidérer son engagement sur les mots, qu’il faisait probablement que dans la perspective d’une contrepartie. L’amour était gourmand d’une dévotion parfois sans entrave ni pitié pour l’orgueil. Si Schepper avouait la ferveur aveugle, c’est qu’il était déjà parvenu à transcender son propre vide. Mais il ne lui avait pas semblé être tout à fait prêt et quand bien même l’amour fut réel, il n’allait survivre que le temps d’une illusion mirifique. Ces sentiments n’avaient pas à être regrettés mais se devaient d’être tendrement chéris, puis ensevelis sans rancune ni ressentiments sous les nombreux débris d’une histoire qui se mouvais sans cesse.

« Ce n'était pas une comparaison entre nous. Tu sembles libre, en paix avec toi et tes choix ça crée comme une sorte d'aura qu'il est difficile de manquer… »

Tour à tour étonné, puis amusé, le bibliothécaire finit par ricaner, une gêne presque palpable s’allongeant sur son attitude soudain bien trop réservée, alors qu’il redressait son dos et ramenait ses cheveux désordonnés en arrière. Le rictus fleurissant paraissait quelque peu crispé, et les joues peinaient à se déplisser des leurs fossettes creuses. S’il savait à quel point tout cela était surfait en apparence ! Il n’aurait certainement pas été enclin à prêter tant de bons sentiments au bibliothécaire s’il l’avait vu se tordre d’un empoisonnement à l’alcool. Il aurait plutôt récolté un regard empli de dédain ou de pitié, ce qui renforçait l’idée qu’en psychiatrie, il ne valait mieux pas trop parer ses théories d’exemples personnels. Il y avait dans les conseils une perspective qui n’avait à se prouver que dans et par les yeux de celui qui écoutait. Bons ou mauvais, il n’y avait que Léon qui fut capable de savoir ce qu’il désirait vraiment, ce pourquoi les histoires d’un autre ne pouvait faire augure que de vagues anecdotes, plutôt que d’exemple à suivre strictement. L’orgueil, l’orgueil ! On se sauvait de tout par l’orgueil… Et la certitude ne parlait pas pour lui, mais pour Léon, car personne n’écoutait les hésitations avec le moindre intérêt.

« Je crois que pour le moment, je ne veux plus savoir si tu as réussi ou pas. Cela ne me concerne pas. Et ce n'est peut-être pas le plus important, finalement. Le tout est d'essayer, de tomber, et de recommencer quand même, n'est-ce-pas ?
- Tiens donc, moi qui cherchais histoire à conter… Tant pis ! » Dit-il en essuyant une larme imaginaire, avant de confirmer finalement avec l’ombre de la gravité : « Effectivement, par rapport à toi, ce n’est pas plus important. Capture ta propre sérénité et continue à essayer de voler. Sois l’exemple que tu aimerais suivre et peut-être qu’à un moment, quelqu’un te prendra en exemple. » Octave lui décocha un sourire large, de ceux qui plissaient les yeux et froissaient le nez.
« Aleksei ! C’est pas toi ça ? »
La voix était parvenue des cuisines, se rapprochant graduellement à mesure que le propriétaire faisait glisser sa silhouette adipeuse dans l’étroit couloir, dont il s’extirpa comme une éponge bien pleine et dévala la rangée de tables à présent vides. Entre les doigts, il tenait victorieusement une carte rabougrie dont Octave ne vit que le revers jusqu’à ce que Gustav la pose à plat sur la table, certain de faire plaisir.

...:
 

Octave ne se reconnut pas tout de suite et dut se regarder un long moment à l’envers avant de comprendre qu’il s’observait lui-même à travers les couches poussiéreuses et grasses du passé. La photo s’était quasiment décolorée, avait été malmenée, pliée - il avait essayé de la déchirer en la voyant la première fois, sans succès, la froissant seulement alors qu’on l’empêchait de la détruire -, puis accrochée au-dessus des plaques de cuisson, sur le frigo ou le tableau des commandes, là où le vernis s’était desséché et abîmé. Gustav les regardait avec une satisfaction béate, absolument inconscient de l’instant qu’il avait jadis capturé, comme l’on capturait ce qu’on croyait être amusant.

« Ouais, c’est moi. »

Consentit le bibliothécaire sans se lâcher des yeux, surpris de se retrouver, de se voir aussi vindicatif et malheureux. Il se souvenait parfaitement de cet instant. Il n’avait eu aucune envie d’être là, ici, dans ce fauteuil miteux ou même encore sur cette terre, livrant à la salle entière un regard immobile et lourd. Même aujourd’hui, il ne parvenait pas à apprécier ce que cette photo disait de lui : aucune énergie pour faire semblant, ni essayer de cacher les craquelures dans le vernis de sa lucidité. Ou peut-être n’était-ce qu’une illusion imposée en filtre par la conscience qu’Octave concevait de son humeur passée, voyant dans cette pair d’yeux vides, ce visage sans sourire et tiré par la fatigue, un délavement que seule la décrépitude du temps imposait au papier. Il pencha la tête sur le côté sans toucher la photographie, la sentant recouverte d’une crasse à laquelle il ne voulait pas nécessairement avoir affaire. Ca sentait la prison et la grosse dispute avec sa mère, encore un peu la cocaïne, dont il sentait le picotement chimérique, se sachant électrisé alors par quelque chose qui s’était logé au tréfonds de lui dans un lieu que jamais de toute sa vie il n’avait pu atteindre jusqu’alors. Octave considérait néanmoins l’image avec une curiosité distante, sans émotion particulière, comme s’il observait quelqu’un qu’il ne connaissait pas vraiment.

« Tu avais quel âge, comme le petit ? T’étais tout jeune… !
- Non, un peu plus vieux que le petit. Vingt-trois ans. » Répondit-il d’un ton rêveur et éloigné à l’enthousiasme nostalgique du vieux Gustav, puis releva soudain les yeux vers celui qui s’exaltait déjà : « Dis Gustav, tu l’as toujours ton appareil ? Tu nous prends ? »

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Mer 25 Avr 2018 - 23:54



__ C’est fou, tu marches qu’à la contradiction. lança Octave alors que Léon se rependait en justifications de sa valeur bien que, quelques minutes plus tôt, il s'était lui même enfoncé sous un monticule de dévalorisation.

L'adolescent eu un moment d'arrêt, comme suspendu à cette affirmation qui avait semblé si évidente aux yeux du bibliothécaire. Il aurait voulu répliquer mais le sentiment de lui donner raison en s'y risquant fit mourir dans sa gorge l'envie de s'opposer à la conclusion qu'avait fait Octave de ce soudain regain d'énergie. Au lieu de ça, il lui adressa un sourire presque mutin alors que son cerveau embrumé par l'alcool se sentait mue d'une philosophie nouvelle. Ainsi donc remarquait-il la contradiction, alors qu'il avait lui même cherché à le mener exactement au carrefour de deux idées diamétralement opposées ? Octave ne se rendait donc pas compte d'être ce vent capricieux, vous faisant virevolter d'un côté puis de l'autre, sans jamais vous laisser véritablement tomber mais espérant que vous vous envoliez ? Comment un tel personnage ne pouvait-il pas voir que c'était lui, qui s'acharnait à creuser la surface de toutes les carapaces qu'il trouvait, cherchant à en découvrir la vraie nature ? Et il parlait de contradiction, alors qu'il était attiré par la dualité comme un aveugle découvrant les couleurs par delà l'obscurité permanente dans laquelle il était plongé. C'était soit risible, soit paradoxale. Ou bien peut-être qu'à vouloir tant trouver en les autres de la complexité, l'adulte cherchait à justifier l'incroyable dualité qu'il renfermait ? Il l'observa à la dérobée, cherchant à exprimer le fond de sa pensée pendant que ses idées glissaient inexorablement dans un tourbillon confus, se disputant sa raison alors qu'il ne demandait qu'à s'arrimer à ce qui lui apparaîtrait comme le plus juste, désireux de mettre en évidence ce qui venait de le frapper à l'instant.

__ Ou peut-être est-ce toi, justement, qui recherche cette contradiction ? souffla-t-il avec légèreté, l'opposition de sa suggestion perdant de son agressivité alors qu'il s'exprimait d'un ton calme. Tu sembles être ce genre de personne qui s'étonne de tout alors qu'il en sait déjà bien assez et ce, sur de nombreux sujets. Et quand tu tombes sur une singularité, et bien tu veux tellement la comprendre que tu t'y accroches. Rien n'est ni tout blanc, ni tout noir mais toi tu ne te contentes pas de ça, tu veux comprendre le nuancier de gris dans son intégralité. Tu veux chercher la fragilité derrière la carapace, comme chez Heather ou bien pousser les gens dans leurs retranchements pour faire apparaître la combativité, comme chez moi. C'est toi qui cherches à débusquer la contradiction et lorsqu'elle t'échappe, tu la provoques. Quitte à te montrer parfois désobligeant, cruel, ou même en tendant finalement la joue alors que tu n'as rien à en tirer, à part la satisfaction d'avoir eu raison d'insister. C'est une intrusion en ce qui a de plus cher dans chaque individu et tu te comportes comme un voleur qui n’hésite pas à enfoncer des portes pour réussir à entrer. , poursuivit-il, sa voix dénuée de toute agressivité mais prenant le ton d'une constatation plus que d'un jugement de valeur. Il n'avait pas cillé de sa tirade et il avala quelque gorgée, se mordant les lèvres avec hésitation avant de poursuivre, son regard bleu luttant contre le jade lui faisant face. C'est peut être pour ça, que tu es là. C'est la platitude que tu fuies, la simplicité. Mais l'incompréhension doublée d'une certitude d'avoir raison sur quelqu'un, sur des choses que peut-être même cette personne, ignore sur elle-même, ça, ca te cloue à ta chaise avec bien plus de facilité.

Il posa ses doigts sur la bouteille, se servant de nouveau un fond de l'alcool pourpre au goût sucré, le faisant tournoyer avant de l'avaler en quelques gorgées. Octave était de ces personnages intéressant, maniant les mots comme des armes et se permettant d'en user sans vergogne, mais sans se douter du pouvoir que la maîtrise de sa prose lui conférait sur ses interlocuteurs. Ou bien le sachant parfaitement, justement ? Parler avec le bibliothécaire demandait de la patience, non pas envers lui mais les troubles que ce dernier remuait. Léon saisissait de plus en plus clairement pourquoi la colère et la méfiance avaient été ses seuls ressentiments, lors de leur première rencontre. L'adulte n'avait peut-être pas les clés de toutes les portes, mais il savait très bien lire le plan qu’étaient les myriades de sentiments envahissant la cible qu'il s'était désigné. Si l'on se refermait, il tapait dans toutes les directions afin de susciter un émoi, n'importe lequel et puis il s'en jouait comme d'un équilibriste se défiant du vide. Et le plus fort, c'était qu'il accueillait les confessions tout en donnant l'impression d'un ennui profond alors qu'en réalité, il restait là à écouter et à apporter des solutions qui ne l'engageaient à rien, sinon à y avoir réfléchi. Pourquoi se pencher sur les problèmes des autres avec ce flegme dissimulé, mais cette persévérance qui semblait au final complètement désintéressée ? Pourquoi argumenter sans but, pourquoi cette patience ? L'adolescent avait bien essayé d'en comprendre les raisons mais Octave les lui avait refusé, parce qu'il n'avait pas su poser les bonnes questions, certes, mais peut-être également parce que lui même se demandait ce qu'il faisait ici. Ou ce qu'il faisait également avec Heather, quel que fût au final l'objet de leur conversation. Alors, pourquoi était-il là à l'écouter déverser ses doutes, à le laisser graviter autour de sa mère tout en ayant l'air d'un enfant capricieux ne sachant ni pardonner, ni oublier, ni cesser d'aimer sa génitrice ? Octave ne parlait pas, ni ne le regardait, mais il écoutait. Sans rien objecter et c'est dans le silence que l'adolescent puisa finalement la force de continuer son monologue. Nul doute que l'adulte se serait empressé de rétorquer, de sauter sur la première incohérence pour la lui agiter sous le nez, l'enjoignant à en tirer des conclusions plus réalistes, plus logiques. Toujours plus rapidement, toujours plus loin ou sinon il se targuerait de répéter en soupirant, de reformuler en promettant que ca serait la dernière fois, menaçant parfois d'abandonner. Et pourtant, il était toujours là et il n'y avait peut-être même pas de raison à cela.  Le préfet mit un terme à sa tirade, reposant théâtralement sa tête contre le mur derrière lui alors que le silence prenait place sans en devenir gênant. Peut-être que finalement, il était parti beaucoup trop loin et que l'adulte avait fini par s'endormir, le regard rivé sur la table en bois, trop poli pour oser l'interrompre.

__ Réconcilie-toi avec , murmura-t-il alors, sortant de son mutisme comme pour contredire les dernières pensées de l'adolescent. Octave ne dormait pas, il écoutait et sa voix reprenait du service, quoi que plus basse. Moins assurée. Le préfet avait troqué sa morgue et son air suffisant contre le naturel de son timbre de voix, plus posé, moins agité, moins tragique. Et en retour, l'adulte semblait plus vrai, également, alors qu'il proposait le drapeau blanc avec Donia, comme un écho à cette trêve silencieuse s'étirant entre eux deux. Léon aurait bien aimé avoir un avis dessus, mais ce fut plus fort que ça. Il écouta parce qu'il ne savait quoi faire de cette proposition, simpliste mais étonnante. Et c'était déjà un progrès, en soi, de ne pas la rejeter à peine l'avoir entendue effleurer sa pensée, de ne pas se braquer. S'il ne l'envisagea pas ni ne s'y attarda pas dans l'immédiat, il ne la repoussa pas non plus et cela relevait presque de l'exploit.  [...]Tu n’arrives pas à vivre avec justement parce que tu sens qu’elle est là partout. Elle est ton origine et ta raison. Elle s’est trop mêlée à ta vie, par son absence, puis par sa présence, pour que tu puisses l’oublier ou recommencer tout depuis le début. Mais si tu peines à accepter cette réalité sans aigreur, tu n’avanceras jamais et resteras cloué à ton passé et à chaque chose qu’elle t’aura fait subir et pour lesquelles tu lui tiens rigueur. Il recommençait. Holbrey. A parler de ses sentiments comme si lui même les avait vécu, à s'approprier des mots qu'il aurait pu prononcer, peut-être avec moins de panache ni de poésie, mais avec la même nostalgie, à n'en pas douter. Léon en arrivait à se demander d'où il tirait de pareilles conclusions et quelle était la part de lui qu'il mettait dans ses conseils, tout en se gardant bien de formuler toutes ces suggestions à haute voix. Le vert-et-argent conservait les yeux clos, l'image de Donia emplissant ses paupières et le brûlant avec la même efficacité qu'un soleil que l'on regardait sans filtre après avoir trop été dans la pénombre. Il la trouvait belle tout en détestant les traits où il ne se retrouvait finalement pas tant que cela. Ou bien s'était-il efforcé de ne voir que ce qui les opposait ? N'y avait-il pas dans ses yeux en amandes une vague ressemblance avec les siens, bien que la couleur ne soit pas la même ? Et dans cette bouche pâlissant si vite, le même contour que le trait un peu plus foncé ornant la sienne ? Il s'imagina Donia plus jeune, s'attardant sur les courbures de ce visage qu'il connaissait presque par coeur, même de mémoire, témoignage de tous ses regards en coin, dévorants, qu'il lui avait adressé. Et Octave suggérait de se laisser aller à la réconciliation et peut-être de pouvoir enfin la regarder vraiment, autre que par ce regard rempli de colère, de déception. Serait-il possible qu'en enlevant ce filtre de ressentiment qu'il s'appliquait à plaquer contre les traits de sa mère, il ne découvre autre chose que du dégout au sein de ses iris d'une couleur si différente de la sienne ? Ne voyait-on pas exactement ce que l'on redoutait, à trop s'entourer de doutes et d'appréhensions ? Se réconcilier. C'était tellement difficile, tellement tentant. Et compliqué, de fait. L'image de sa mère se brouilla, les contours devinrent plus masculins mais sans prendre réellement de forme et il rouvrit les yeux, refusant de voir sa propre silhouette donner vie à l'image d'un père avec lequel il se refusait d'accepter une ressemblance. [...]Entoure-toi de gens qui, malgré leurs défauts et leurs faiblesses, ne veulent que le meilleur pour ce qu’il y a de bien en toi. [...] Qu’il s’agisse d’amis ou de famille, peu importe. Si ta mère t’aime, tu le sauras, tout comme tu sais ce qu’il y a de toxique entre toi et Heather. Octave lui prêtait-il la qualité de lire en les autres, ou prêtait-il si peu de considération ce talent dont lui-même était doté ? Ou bien était-ce ça, l'expérience, d'essayer de comprendre le sens des gens nous portant un intérêt, apprenant des déceptions les détails auquel il faudrait par le futur s'attarder, pour ne plus reproduire les mêmes erreurs ? Le vert-et-argent avait envie d'essayer tout en se détestant de se laisser si facilement persuader. Quoi que, persuader n'était peut-être pas le bon mot, renvoyant à une notion de croyance ou de subjectivité, bien loin de ce dont parlait Octave. Il ne fallait pas être persuadé, seulement comprendre. Soi même mais aussi les gens auxquels il voulait bien s'ouvrir, puis faire confiance à cette petite chose que chacun possédait : l'instinct. Sans se montrer trop naïf pour croire en la bonté de tous, ni trop méfiant pour ne laisser personne approcher. L'équilibre semblait précaire et précis mais Léon ne pourrait que chuter éternellement s'il n'essayait pas ce numéro d'équilibriste, au moins une fois. Et qui mieux que Donia, l'origine de tant de méfiance, pour commencer, n'est-ce-pas ? Je parie qu’au fond de toi, tu l’as toujours su [...] Peut-être que ta mère a changé, et tu la laisseras t’aimer sans méfiance, mais peut-être qu’elle te racontera la même histoire qu’elle se raconte pour justifier sa propre lâcheté, comptant sur ta compassion et ton désespoir pour se sentir moins coupable. Tu le sauras très vite, ça, tu le sentiras, comme tu sentiras instinctivement si je te suis malveillant.

Un nouveau sourire dessina de petits ridules autour de sa bouche, entourant également le coin de ses yeux et il ponctua le tableau en secouant doucement la tête. Il passa une main sur ses yeux, les frottant jusqu'à faire danser de minuscules point noirs obscurcissant sa vue avant de les rouvrir, laissant sa vision s'accommoder lentement pour faire apparaître les contours encore un peu flous du bibliothécaire. Son instinct, justement, l'avait aveuglé pour ne voir en son interlocuteur qu'une menace depuis de nombreux mois et maintenant il faudrait s'y fier pour approcher Donia ? C'était quelque peu risible, même si au fond il possédait un avantage pour apprécier à sa juste valeur Donia : il connaissait ses sombres péchés, savait avec quelle désinvolture elle pouvait le considérer et doutait perpétuellement qu'elle puisse un jour l'aimer. Au moins le bouclier était-il assez solide pour ne pas se fendre devant un assaut de tendresse et d'affection, mais à lui également de ne pas le rendre totalement hermétique.  Il ne possédait pas ce même avantage avec Octave et comme lorsque l'on rencontre un prédateur, on l'évalue à son apparence extérieure : son assurance, sa capacité à encaisser les coups et les chances de lui échapper. Pas étonnant que son instinct ne se soit fourvoyé, même si à force de paroles, d'autres idées germaient, une sorte de confiance dont Léon ne reconnaissait que les fragiles prémices.

__ Ca a l'air simple et naturel, dis comme ça, convînt-il, ses doigts venant trouver l'encolure de son pull avant de jouer avec d'un geste inconscient, mécanique. Il vint gratter la couture, faisant passer le tissu sous son ongle avant de recommencer. Cet instinct il faut que je le travaille un peu, cependant, malgré qu'il soit sensé être inné. Parce qu'il m'a poussé à croire Elène et a me méfier de toi, alors que j'aurais gagné à faire l'inverse. Il continuait, ses doigts passant sous l'encolure de son tee-shirt, effleurant sans s'en rendre compte sa propre peau en un geste réconfortant, à l'image de celui qui, pour s'endormir, se recroqueville au sein de ses propres bras pour avoir l'impression qu'une présence réconfortante l'enlace. Ca me fait peur, de me réconcilier avec ma mère. De lâcher prise comme ça, en chute libre et en attendant de voir si elle est sincère. En acceptant l'idée que tomber est inévitable, s'écraser au sol possible, attraper sa main pas tout à faire inatteignable. Il n'y a que moi qui peut voir, de toute façon parce que si je ne fais pas un pas en avant, personne ne pourra le faire à ma place. C'est ma vie, je n'en aurais qu'une et ça ne sera pas la dernière fois que je devrais tenter d'apprendre à voler.
__ Et si tu te rends compte qu’Heather ne puisse simplement pas combler le vide que tu ressens, qu’elle le veuille ou non, qu’est-ce que tu feras ? demanda-t-il alors que Léon se figeait, ses doigts suspendant leurs gestes. L'adolescent déglutit plusieurs fois, se mordant les lèvres avec hésitation alors que ses yeux cherchaient à s'échapper pour ne pas avoir à répondre à cette question. Il se fit violence cependant, tiraillant sa conscience dans les moindres recoins afin de trouver quoi répondre à cette possibilité qu'il n'avait pas envisagée, sous cet angle. Du moins, pas réellement. Il se faisait à l'idée de peut-être aimer Heather pour de mauvaises raisons, tout comme à son refus plus que probable concernant l’aveu de ses sentiments que, de toute façon, elle n'avait pas compris. Mais imaginer que cela soit insuffisant ? Ca, c'était plus mesquin, plus insidieux, presque encore plus douloureux. Ses yeux s'accrochaient aux détails de la pièce, s'arrêtant sur les rares visages des quelques clients encore présent dans le bar, trouvant un intérêt particulier à un tableau fixé au mur pour revenir vers Octave, s'échappant de nouveau avant de se décider à se montrer honnête.
__ Je ne sais pas ... ? hésita-t-il en toute franchise. Il ne pouvait décidément pas avoir réponse à tout et faire lumière sur chacune des possibilités de son futur, aussi tangibles soient-elles. Il ne dénigrait pas la question, mais doutait de trouver une réponse qui ne satisfasse Octave. Qu'importe en réalité, que cela plaise au bibliothécaire parce que ce qui le gênait le plus, c'est qu'il n'était pas certain de réussir à être satisfait de sa réponse non plus. J'imagine que cela me rendra triste mais que le vrai combat commencera : ne pas laisser cette constatation briser notre amitié. Ca, c'est l'idéal. Dans la réalité, ca sera sûrement plus complexe et difficile. D'accepter que si cela n'est pas elle, cela sera sûrement quelqu'un d'autre, une personne dont probablement je ne connais pas encore l'existence. Il voulu rajouter "s'il y a quelqu'un" mais se retînt de justesse, refusant d'être de nouveau défaitiste, refusant de se cacher derrière l'idée selon laquelle s'il ne connaissait pas une chose, alors cela voulait nécessairement dire qu'elle n'existait pas.

Gustav choisit ce moment pour les interrompre, alors qu'Octave prenait la renonciation de Léon à entendre son histoire comme un refus, mimant une déception à laquelle Léon n'accorda aucun crédit. Le gérant les rejoignit, passant entre les tables du restaurant avant de poser fièrement sur la table une photographie, l'entourant de question auquel le bibliothécaire répondait de manière succincte. C'était bien lui sur la photo ? Oui, avait répondu simplement Octave sans s'embarrasser de détails, n'accordant que peu d'intérêt à l'objet qui suscita immédiatement la curiosité de l'étudiant. Parce que, justement, Gustav avait capturé une contradiction. Celle d'Alexeï ou celle d'Octave, si l'on ramenait sa réelle identité. Combien en avait-il, d'ailleurs ? Etait-ce la multitude d'entre elles qui faisaient sa complexité, ou bien l'usage de pseudonymes n'étaient en réalité que l'exutoire détourné de nombreux sentiments contradictoires, ne pouvant trouver leur logique que sous des noms d'emprunt différent ? Il y avait tant de contraste entre celui qui se tenait en face de lui et la photographie. Les doigts de l'adolescent effleurèrent le papier de glace usé par l'âge, le rapprochant de lui afin de mieux capter ce qu'il avait entrevu dès qu'il avait posé ses yeux dessus. L'Octave y semblait jeune, bien plus jeune et pourtant ce n'était pas le détail le plus frappant. C'était le même menton carré, le même port de tête presque altier, sauf que le masque semblait être moins bien fixé, le numéro beaucoup moins bien huilé. Les épaules s'affaissaient de manière presque imperceptible, le dos légèrement vouté comme lestée d'un poids trop lourd pour ses épaules le clouant au canapé sur lequel il avait posé sa main, s'y soutenant sans s'y agripper réellement. Scellé au fauteuil semblant aussi fatigué que lui et pourtant, le préfet avait l'impression qu'il était en chute libre. Léon posa son index sur l'un des coins corné, rapprochant l'image de son visage alors qu'il poursuivait sa contemplation. Il était fasciné par ce que l'objectif avait réussi à dérober et s'y attarda de longues secondes, ses yeux avides dévalant sur le portrait qui en disait bien plus long sur le bibliothécaire que toutes les  phrases échangées jusqu'alors. Tout perdait de sa superbe dans cette photo, sans que le vert-et-argent ne trouve cela dérangeant. Bien au contraire, c'était comme réussir à trouver ce qui clochait dans un tableau semblant trop lisse, comme si cette imperfection capturée à son insu suffisait à rendre l'oeuvre plus intéressante. Tout comme les cicatrices avaient dévoilé un peu plus tôt les fêlures. Les longs cils de l'adolescent vinrent toucher plusieurs fois ses hautes pommettes alors qu'il faisait le va et viens de manière peu discrète entre son interlocuteur et le fantôme de ce qu'il avait été quelques années auparavant. Quel âge avait dit Gustav, déjà ? Vingt-trois ans, donc. Soit six ans de plus que lui aujourd'hui. Et combien d'années passées pour l'adulte ? Dix ? Quinze ? Le jeune homme n'aurait su répondre, tant Holbrey semblait différent, trônant au sein du portrait tout en donnant l'air de vouloir devenir transparent. Et pourtant, tout crevait l'objectif : de la chemise trop grande qui baillait tout près des clavicules mais qui ne pouvait être imputée à une erreur de coupe, sinon au sacrifice de muscles ayant coulés pour permettre de lutter contre la faim. De la barbe naissante, des cheveux légèrement plus longs et retombant sur un visage creusé, marqué par une fatigue semblant autre que celle d'un manque de sommeil devenu usant. Et ses yeux, deux phares verts braqués sur l'objectif mais qui regardaient sans voir, cet air si profondément triste, presque hagard. Vide mais remplis de colère. Etait-ce possible, ou bien était-ce le fruit de son imagination ? Pouvait-on avoir l'air si calme tout en semblant lutter intérieurement contre tout ?

Il releva légèrement la tête, ses yeux gris glissant une nouvelle fois vers la silhouette de l'adulte, s'attardant sur les oppositions entre lui et l'homme de la photographie. Toute cette multitude de détails semblant refléter la contradiction que Léon ne faisait que supposer : entre force de caractère et fragilité, à mi chemin entre le besoin de tout contrôler et le lâché prise rare qu'il devait s'accorder. Tout semblait trop long également sur ce cliché : des manches recouvrant les bras jusqu'aux poignets fins et masquant les avant-bras dévoilés ce jour-ci, des cheveux encadrant le visage émacié à ceux, plus ondulés et léger d'aujourd'hui. Il y avait une force tranquille chez le bibliothécaire lui faisant face, de son maintient à sa façon de parler alors que figé sur le papier, avec ce regard perdu, tout semblait sur le point de se briser ou d'éclore. Au choix. Que c'était-il passé dans la vie du jeune homme installé le canapé miteux, des années auparavant ? Et quels chapitres de l'histoire avaient par la suite transformés la perdition en contrôle jusqu'à réussir à ériger bien haut des murailles sensées empêcher que pareille situation ne se reproduise ? Transformer, d'ailleurs, ou bien camoufler ? Il avait déjà vu ce regard, à bien y réfléchir. Deux fois. Dans le couloir de l'école, juste avant qu'Heather et le bibliothécaire ne s'aperçoivent de sa présence. Des yeux qui avaient semblé si différents du regard froid et implacable qu'il avait aperçu lors de leur premier rencontre. Il y avait eu une première faille dans la façon dont il avait couvé son amie ce soir là et Léon s'était sûrement mépris, travestissant cela en de la contemplation envers la jeune femme, armant sa jalousie si prompt à exploser. Mais avait-il destiné ce regard à la verte-et-argent, ou bien était-ce juste une conséquence de sa rencontre avec le détraqueur et de ce que celui-ci avait fait remonté à la surface, égratignant la carapace l'espace de quelques secondes ? Et puis un peu plus tôt dans la soirée. " Des gens t’aimeront encore, et ce sans que tu aies besoin de faire quoi que ce soit à part être toi-même. Tu n’es pas condamné à être toujours seul et tu n’auras pas toujours mal " avait-il dit. La solitude, le manque d'amour, était-ce cela qui transparaissait de la photo jusqu'à atteindre l'adolescent, même une décennie après qu'elle eut été prise ? Elle était peut-être ici, cette contradiction que Léon cherchait à attraper du bout des doigts sans parvenir à la garder assez longtemps pour la rendre compréhensible. Dans la force et la fragilité, le contrôle et l'abandon, les belles paroles et le mutisme, les conseils donnant un sens à tout et l'air si perdu, comme s'il ne savait rien. Comme s'il avait mal de tout mais s'efforçait de ne faiblir devant rien, pas même l'objectif de la photo. Le préfet reposa avec lenteur le cliché, sans lâcher des yeux Octave ni se rendre compte de l'intensité avec laquelle il le fixait depuis de longues secondes, ayant perdu toute notion de discrétion à force de vider cette bouteille de vin rouge aux notes beaucoup trop sucrées et trompeuses. Il hésitait, sa langue buttant sur ses lèvres alors que la curiosité bandait sa volonté. Il n'allait pas pouvoir se retenir à demander ...

Clac. Le flash de l'appareil photo agressa ses yeux clairs et il eut un imperceptible mouvement de recul, papillonnant des yeux sous l'éblouissement alors qu'un voile noir lui masquait la vue. Il se dissipa et ses yeux trouvèrent Gustav, à moitié camouflé par ce qui semblait être un appareil d'une autre époque, terni par le temps mais que les mains du barman caressaient comme s'il s'agissait d'un objet précieux. Léon ne l'avait pas vu partir, ni revenir et il mit un certain temps avant de comprendre que c'était le bibliothécaire qui était à l'origine de cette demande. Il secoua légèrement la tête, comme essayant de sortir de sa torpeur aux effluves bien alcoolisées, regardant le tavernier récupérer de ses doigts boudinés le carré tout blanc sortant de l'appareil photo, l'agitant quelques temps en l'air avant de le poser sur la table, se grattant la gorge pour attirer l'attention de l'étudiant à l'esprit embrumé.

__ Regardez par là, demanda-t-il avant de se reculer de quelques pas, son oeil rivé dans l'objectif alors qu'il levait quelques doigts en l'air, les bougeant pour mimer un rapprochement. Aleskei, tu veux bien te rapprocher du fond? Je ne vois que ta grosse tête au premier plan. Je compte jusqu'à trois, annonça t'il.

Un. Léon fixait l'objectif, sa curiosité maladive réduite au silence alors qu'il se préparait au nouveau flash de l'appareil photo, anticipant par avance un nouvel éblouissement. Deux. Il aurait pu s'arrêter sur l'étrangeté de la situation, sur le parallèle qu'Holbrey essayait de faire entre sa condition d'antant et la sienne, puisque tous les deux se trouvaient en miroir dans ce même bar, l'un perdu à des dizaine d'années de là tandis que l'autre vivait son abysse en ces moments précis. Au lieu de ça, il posa son coude sur la table et y adossa sa joue, comme pour soutenir sa tête alors que son esprit semblait divaguer à des années de là, désireux de rencontrer l'Octave de vingt-trois ans qui avait également trouvé un refuge dans ce bar. Trois. Sous le poids du coude de l'adolescent, la table bascula et les deux hommes marquèrent un sursaut alors qu'un flash retentissait de nouveau, faisant plisser les yeux de Léon qui entendit sans voir Gustav se rependre en lamentations.

__ Ca va être flou ! rouspéta-t-il en tirant un nouveau rectangle blanc de son appareil photo, regardant l'immaculée blancheur de la feuille polaroïd qui ne tarderait pas à foncer pour en révéler le cliché. C'était mon dernier papier. C'est dommage, tu souriais sur celle là, au moins ! railla-t-il pour Octave tout en secouant la tête, posant la photo pressentie comme ratée sur un coin de la table, rejoignant ses cuisines, un air pincé sur le visage, sa machine dans la main.

Léon le suivit du regard jusqu'à ce que les portes battantes de l'arrière du restaurant ne l'avale, les plongeant presque dans la solitude. Il n'avait même pas remarqué que la plupart des clients étaient partis tout comme la notion du temps semblait lui échapper. Il se frotta la tête, sentant poindre un mal de crâne qui promettait de rendre la journée du lendemain bien compliquée. Il releva le menton, ses doigts traçaient de petits cercles sur la table usée par le bois, continuant leur chemin jusqu'à se perdre en arabesques diffuses aux contours irréguliers, vagues, tout comme l'était son esprit. Il se connaissait cependant assez pour savoir qu'il ne faudrait pas longtemps à sa curiosité pour reprendre le dessus, profitant de l'occasion brumeuse pour faire table rase de la politesse, aussi perdit-il le combat sans même avoir songé à une hypothétique victoire.

__ D'où venais-tu ? souffla-t-il, ses paupières lourdes retrouvant assez d'énergie pour ne pas se refermer sur le bleu si pâle de ses iris, fixant Octave comme pour l'empêcher, cette fois ci, de se défiler. Encore.

La question était courte, simple et sincère, l'usage du passé suffisant pour qu'Octave ne puisse se cacher derrière une autre question. De quoi parles-tu ? Aurait-il pu demander pour essayer de se soustraire de nouveau, mais déjà le préfet des Serpentard poussait vers l'adulte la photographie aux bords élimés et à l'allure si vieille. Du bout des doigts, il fit frôler à la table le portrait jusqu'à l'arrêter assez prêt du bibliothécaire, suivant le mouvement jusqu'à poser ses deux coudes sur la table, se rapprochant un peu plus, refusant de ne pas avoir de réponse à la demande formulée. Cette curiosité n'était, cette fois, motivée par rien d'autre que par l'envie de savoir qui se tenait réellement en face de lui. Pas pour s'offusquer de mauvaises raisons poussant le bibliothécaire à le mener ici, ni pour nourrir ce doute persistant que l'on ne s'intéressait à lui que par intérêt. Ni pour trouver des réponses à des problèmes évoqués plus tôt, pas plus que pousser par l'envie d'en apprendre assez sur Holbrey pour repartir dans l'énumération de ses propres peurs à lui, ou pour détourner la conversation de l'unique sujet autour duquel elle avait tourné jusqu'alors : Léon. Non, l'adolescent posait la question juste pour entendre la réponse d'Octave. D'où viens-tu ? Voulu-t-il dire de nouveau. De loin, d'accord, mais où étais-tu avant de franchir la porte de ce bar pour rencontrer Gustav et son objectif ? Léon savait pourquoi le bibliothécaire l'avait mené ici : pour marquer une pause après la nuit cauchemardesque qui s'était déroulé, des Carrow jusqu'à Heather pour allait rencontrer Elène, dans son asile psychiatrique, arpentant les couloirs jusqu'à comprendre que tout cela n'avait été que de pâles exutoires menant à Donia, sa mère. Et aussi avait-il dit, tout simplement parce qu’ils avaient faim. Mais lui, Octave Holbrey, ou Aleskei, ou peu importe le nom qu'il avait porté à l'époque et sur ce canapé, qu'est-ce qui l'avait donc porté ici ? Qui étaient les Carrow de son histoire, quels possibles amitié ou amour déchus avait crée ce regard vide, envers quelle exutoire la colère était-elle destinée ? Avait-il arpenté de longs couloirs stériles comme ceux de l'hôpital d'Elène, des prisons encerclant son esprit comme les mangemorts voulaient emprisonner ceux de leurs élèves ? Avait-il eu une Donia, lui aussi ? Peut-être pas sa mère mais quelqu'un autour de laquelle il avait gravité jusqu'à se perdre, jusqu'à la haïr autant qu'il ne l'avait aimée et qui avait été à l'origine des traits si fatigués, de l'allure si épuisée ? Et qui expliquerait si bien pourquoi Holbrey se plaisait à parler pour lui, mettant en forme ses sentiments alors que Léon n'arrivait pas à saisir comment il réussissait l'exploit de si bien comprendre ? Il fixait toujours Octave, refusant de céder cette fois-ci puis, prenant conscience de se montrer intrusif par ses mots et ses gestes, se recula pour se radosser au mur. Son coude ripa sur du papier glace et Léon baissa la tête, ses yeux se posant sur la première photographie de Gustav, celle qu'il avait prise avant même que l'adolescent ne se rende compte qu'il y avait un objectif capable de capturer l'intensité de toutes les questions muettes qu'avaient fait surgir le fantôme adolescent du bibliothécaire. Il la regarda longuement, avant de la reposer, la poussant doucement vers lui, reproduisant à l'identique le même geste qu'il avait exercé un peu plus tôt, jusqu'à ce que cette dernière ne superpose le portrait d'Octave.

__ Et comment es-tu arrivé là ? souffla-t-il en tapotant l'Octave si sûr de lui, récemment capturé par la photographie, juste avec que ses doigts légers ne se déplacent sur le papier de glace pour se désigner lui même en train le regarder à la dérobée avec intensité. Cette fois, c'est du réel intérêt pour ton histoire, murmura-t-il en basculant la tête sur le côté, rivant des yeux patients sur l'adulte.

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PERSONNEL DE POUDLARDBibliothécaireModo tentaculaire
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DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 10 Août 1964
SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Dim 29 Avr 2018 - 2:18

Gustav était un homme bien trop attaché à ses idées de valeurs familiales et fraternelles pour supposer quelconques motivations vaniteuses derrière la demande. Il s’était au contraire précipité pour retrouver le vieux polaroïd d’époque, un SX-70, ayant probablement relégué celui utilisant le film-pack sur une étagère d’exposition. C’était un homme au fond moelleux, aimant la cuisine généreuse et les relations simples, jamais sans aucun préjugé, ni mauvaise intention, bien qu’Octave le sût garder un Colt Python solide plaqué de scratches contre le revers du comptoir, dont il avait palpé tout à hasard et à l’aveugle l’épais canon, reconnaissant la bande ventilée au-dessus. Gustav faisait encore toute sa comptabilité rigoureusement à la main, lunettes sur le bout de son nez rond et tablier ceinturant sa large taille, s’amourachait de vieilleries resurgissant tout droit de son enfance américaine, nettoyait rigoureusement à l’eau savonneuse ses vinyles de collection, refusait de faire changer le faux cuir rachitique de ses fauteuils vintage complètement démodés, mais Octave savait le colt pas plus vieux que Noël dernier, démonté, lubrifié une fois par semaine, nettoyé et lustré. Cette sécurité constamment astiquée amusait le bibliothécaire, tant ses priorités passaient de la familiarité la plus totale à une défense instinctive sans impliquer la moindre dureté de caractère. Dans la rue voisine, au dernier étage d’un immeuble suffisamment pittoresque, il avait une femme et des enfants, grandis maintenant, sans avoir jamais cessé d’agrandir son autre famille, dont il avait un album complet débordant, dégueulant de souvenirs torturés et maintes fois sortis, puis remis, regardés et abîmés, mais jamais oubliés. Et comme pour ajouter à sa sagesse tranquille et simpliste, l’homme ne plongeait pas dans les remous d’une nostalgie sinistre, mesurant à chaque fois le chemin parcouru, plutôt que les illusoires couleurs d’un passé toujours plus rehaussées que le présent ne pouvait l’être.

Raison pour laquelle sans doute il n’avait eu qu’une curiosité limitée pour la vieille photographie retrouvée, davantage enjoué d’avoir extirpé des bribes d’un instant les ayant unis pour dix longues années, plutôt que déploré par le piteux jeune homme. Schepper en revanche s’y accrocha sans pouvoir s’en détourner, paralysé et le regard aveugle au monde l’entourant, parfaitement absorbé par une histoire dont il ne savait rien et qui pourtant gisait entre ses mains en témoin d’une réalité à laquelle il n’avait probablement jamais vraiment songé. Quelle que fut le processus évolutif de son observation, les divergences capricieuses de ses chorégraphies lacunaires, l’énigme que l’adolescent semblait sonder lui prenait toute son énergie et sa concentration, pourtant souvent volage. Quoi que, possiblement n’y avait-il aucun mystère et Gustav n’y trouvait aucun intérêt ayant vu l’enfant grandir petit à petit sous ses yeux, mûrir et s’épanouir, revenant ponctuellement comme un oiseau migrateur sur les lieux de sa première renaissance pour magnifier à chaque fois ses ailes toujours plus grandes. Schepper devait rattraper ces années d’abreuvement en un instant, mesurant le temps sans en connaître les péripéties et ne pouvant que deviner le prisme ayant avantageusement altéré le faciès de son serviteur au point de provoquer pareil silence. Pour dire, l’adolescent se montra si absorbé que son intérêt força le bibliothécaire à se reconsidérer à plusieurs reprises, tentant de trouver ce qui avait bien plus accrocher l’œil gris avec une telle insistance, et s’il n’avait pas en fait déniché dans les plis du papier et les ombres du vernis un quelconque code, ou formule magique capable de prodiges merveilleux. Cette obstination parfaitement déplacée et anormalement engourdie dans l’allure mais active par le regard accrocha un sourire bienveillant au bibliothécaire, qui le laissa découvrir et s’approprier la surprise ou l’écho familier qu’il semblait y déceler. Il se savait différent, mais la fascination proprement impénétrable de l’étudiant à son égard le laissa songeur, brièvement inquiet d’avoir finalement fait mauvaise route entre ce qu’il avait été et ce qu’il était devenu.

Obnubilé par l’obnubilé, Octave n’eut pas le temps de se parer convenablement et l’appareil le saisit, aveuglant par un flash abrupt et mettant fin à ses observations. Ses pupilles allaient certainement ressortir rouges. Léon s’était également fait surprendre, renaissant de sa contemplation dans laquelle il s’était complètement condensé. Octave s’empressa de tenir la pose et regarda l’objectif, étendant joliment son cou pour lui prêter une longueur ronde et souple, inutilement. Il savait que le premier cliché, savamment prit à la dérobée et au naturel, allait être celui que Gustav garderait dans son carton à souvenirs : « L’adolescent observant avec stupéfaction le passé, sous le regard bienveillant du présent ». Pour la forme et par plaisir, Gustav voulut faire crépiter l’appareil encore une fois, les encourageant à une harmonieuse composition qui pour lui, n’avait en fait strictement aucun intérêt et ce n’était pas pour rien, s’il avait sorti cette vieille photo, prise sur le vif. Mais Léon prenait joliment l’appui pour faire bonne figure, trop d’ailleurs, car la table flancha sous ses deux coudes, provoquant une poignée de crises cardiaques, curieusement sans renverser quoi que ce soit : les deux verres n’étaient plus très pleins. Décidemment ! Octave toisa l’adolescent de son regard le plus sévère, bien trop pour être véritablement sérieux, tout en replaçant à table un couteau qui s’était fait la malle sur la banquette.  

« C'était mon dernier papier. C'est dommage, tu souriais sur celle-là, au moins !
- Tu dis ça comme si c’était la dernière fois qu’on se voyait. »

Bougonna le bibliothécaire en récupérant le cliché raté et effectivement flou, horriblement surexposé et balayé par des morceaux de bras se mouvant en saccades blanches sur toute la pellicule. Il y souriait effectivement, car en plus des bandes disparates qui formaient le relief étrange d’un éventail, se trouvait la tâche éclatante de ses dents, sur laquelle se rabattait une tâche encore plus riche d’une lèvre rouge. Dans ses yeux déjà, il y avait l’étonnement provoqué par l’incident de table, mais sa bouche souriait encore. Gustav bougonna quelque chose en retour depuis les cuisines, mais Octave observait de nouveau l’étudiant, content de l’avoir vu faire l’effort de prendre la pose pour une photographie improvisée. Son impulsion n’avait pas eu de raison particulière, à part la satisfaction d’un goût exigeant pour la symétrie et le symbolisme saugrenu. Puis il savait que Gustav s’emplirait d’une fierté joyeuse en immortalisant ce qu’il avait pressenti comme étant un instant crucial. Et peut-être que ça l’était en un sens. Quand bien même ce ne fut pas le cas, Octave ne regrettait pas le geste, ni l’intention d’imprimer dans le papier une poignée de bons sentiments sincères.

« D'où venais-tu ? »


Un haussement de sourcils réglementaire advint, quelque peu surpris du ton adopté par l’adolescent, lourd et mystérieux comme un brouillard en pleine nuit, dont les yeux le décortiquaient avec une insistance maladive. Sans égard supplémentaire pour les deux photos, Octave sut d’emblée qu’il ne pourrait pas y échapper cette fois, que la demande était franche, sans arrière-pensée et passablement légitime. Il s’immobilisa un instant, inexpressif et sans clin, une tension enveloppant son corps entier dans un voile rigide. Soupirant finalement, il cambra sa jolie taille et pencha délicatement la tête sur les illustrations tel un scientifique observant une nouvelle variété de papillon épinglé, à laquelle il fallait trouver un nom latin. Un vrai petit mélodrame se déroula sous ses yeux attentifs, dont les spectres contrastés et flous, ou parfaitement immobiles et comme gravés dans la pierre, étaient les interprètes. Ses yeux voguaient de l’ancienne photo à la nouvelle, cherchant le bon récit…

Le nez n’avait pas encore acquis l’épaisseur de ligne hibérnienne que possédait maintenant Octave et qui était le trait caractéristique des Holbrey, mais l’arête s’en était singulièrement accusée avec le temps et les coups faciles ; l’extrémité, légèrement rabattue, présentait un petit sillon vertical qu’Octave ne se souvenait pas d’avoir naguère eu. Les yeux s’étaient curieusement agrandis sous les paupières invariables lourdes, gardant leur éclat immémorial qui ne s’éteignait quelle que fut son humeur et sa peine, lumière intrinsèque au temps, intimement endogène et semblait-il, proprement intarissable. Mais leur expression s’était transformée : sur la photo, on eut dit que des couches successives de tristesse et de taciturnité s’étaient accumulées, voilant à demi la pupille, tandis que dans leurs orbes allongées, les globes d’émail s’étaient immobilisés avec une inquiétude quémandant la nervosité. Les années avaient relevé ce regard trépassé par les biais de sourires incessants, mais il se savait capable de décocher pareille épaisseur transperçante de torpeur horriblement rigide à l’instant même, si tant est qu’il se décidait à relâcher l’aisance de vivre qu’il cultivait de force en soi. Sa mâchoire s’était épaissie, comme son cou, subissant l’énergie virile et robuste de la masculinité s’épanouissant. S’en suivit le rétrécissement élégant, familier et caractéristique sa bouche, qu’un visage plus vigoureux avait tiré en un jeu franc et ardent de muscles obliques. Autre détail inchangé fut le soupçon de rouge généreux qui donnait à ses lèvres l’apparence d’un fruit mûr ; par contraste on n’en ressentait qu’avec plus de force le choc de la vie farouche quand, gaieté ou gourmandise, il révélait l’éclat mouillé de ses larges dentes et le corail trésor de sa bouche. Mais il fallait dire que la délicatesse s’arrêtait là pour lui, la masculinité ayant privé sa figure d’autres grâces que l’âge juvénile préservait si bien sur la photo. La question de Schepper lui parût pour le coup peu avisée de ces détails qu’apportait le temps avec soi et qui bâtissait d’un corps étroit et fragile, presque anguleux, les vallons arrondis et souples d’une force dense. Comparé à son ombre, frêle et d’une agilité féline, son analogue vieilli, aux bras vigoureux et au torse marqué aurait paru davantage robuste pour quiconque s’amusait à comparer les âges. L’existence décharnait toujours, labourait les visages et les esprits, rendant plus résistant aux aléas et l’étonnement de Schepper résidait partiellement en l’orgueil de la jeunesse, qui voulait se croire inchangée et éternelle dans son incarnation. Mais lui aussi allait vieillir et se tasser, Heather et sa mère ne faisant plus partie que d’un sombre passé, éventuellement.

Octave esquissa un sourire, haussa des épaules puis fit la moue. Léon avait gagné le droit de le connaître plus, après tout, bien qu’Octave aurait comme toujours préféré s’en tirer par un glissement aussi soudain qu’inévitable vers un détail, dont il aurait suffisamment gonflé l’importance pour éclipser sa propre existence. Mais il fallait lui être indulgent, sa réserve s’était solidifiée sur trois épaisseurs successives : d’abord son éducation, qui ne s’était rudimentairement intéressée qu’à son apparat, puis son métier et enfin son caractère déjà discret sur sa vie silencieuse, tout cela ne facilitant en rien de toute façon les confidences ou même les amitiés tout court. Il préférait les lectures sinueuses faites entre les lignes, les succès avoués du bout des lèvres, les amours chuchotés comme tant de pierres précieuses, les qualités qui ne se reconnaissaient pas mais les défauts honnêtes, et toujours cette tension entre ce qui était difficile et bien. Les histoires, récits et fables n’avaient que peu de texture sans archétype, sans grand combat lancinant en son sein, alors peu importait les grandes batailles ou les petites victoires, tant qu’elles ne se faisaient pas sur le deuil de sacrifices aussi infimes que multiples. Mais à cela, il fallait toujours un contexte, une mesure pour apprécier une vie vécue, avec une curiosité toute particulière pour ce qui avait rétrospectivement laissé pressentir les premières ombres fugitives de ce qui advenait au présent. Le regard mutin, Octave considéra la question posée comme étant suffisamment large pour lui laisser le loisir d’un atterrissage en souplesse, sélectif dans ce qu’il voulait bien offrir, évitant ce qui lui était le plus cher et dangereux car encore trop délicat. Puis, il y avait dans sa jamais trop longue ni tumultueuse existence, des évènements qu’il s’était efforcé de ne pas révéler à quiconque et Léon n’allait pas y faire exception, contrairement au coup de poing qu’il avait accepté de prendre. Dans son adolescence à tout autres égards irrésolue et endolorie, l’Octave juvénile avait été encore plus agressif et accorte que dans son enfance passionnée déjà jusqu’à l’anomalie… D’un autre côté il hésitait à mettre Schepper K.O. en l’assommant par autant de faits et de détails qu’il le pouvait, jusqu’à le rendre parfaitement incapable de savoir à quoi accorder son intérêt brûlant, l’obligeant finalement à se perde, puis baisser les bras dans la multitude de causalités qui avaient pourtant toute leur importance, comme tant de coups de pinceau composant un grand tableau.

Je venais de la rue, battu, mordu, écorché vif ! Juste avant, j’avais foutu ma mère à la porte de ma maison où elle vivait avec son gigolo. Vengeance pour avoir prétendu que j’étais mort ! Derrière, il y a eu 3 mois à Azkaban, un an et demi d’armée et deux mois de kibboutz pour se désintoxiquer d’un empoisonnement à l’alcool. Un an d’alcoolisme, si ce n’est en fait quatre : je buvais une dizaine de verres par soir, quasiment chaque soir, souvent jusqu’à l’ivresse avec une cuite sévère de temps en temps. Cocaïne une fois par mois. Mais sur Manhattan, ça s’était dégradé jusqu’à un litre de whisky par nuit. Mort du grand-père en plein mois de Novembre… ma mère n’était pas sur le testament, moi si. Déjà dans le bureau du notaire elle avait tenté de planifier l’argent qui ne lui appartenait pas. Avant, c’était de la mélasse. Succession d’anecdotes dysfonctionnelles. Professeurs particuliers, nourrices et éleveuses d’enfants… Quatorze-ans, ma grand-mère tarée se suicide, première relation sexuelle avec ma vieille gouvernante, à la demande de ma mère. Pas d’amis, pas d’amours, une vie sociale débridée, mélange de dope, dîners à quarante couverts et soupers clandestin dans la cuisine, ennui précoce et autant de filles que je pouvais en trouver pour ne surtout jamais avoir à de nouveau toucher l’horrible O’Reilley.

Après… Léon aurait pu avec succès prétendre à l’hypocrisie en constatant une pareille déferlante d’aigreur mal distribuée et il aurait probablement eu raison. Séparément, Octave était davantage cynique et résigné, mais dans un excès accumulatif il n’en demeurait jamais rien de bon au final, qu’une succession tragi-comique et brutale de ce qui l’avait maintenu dépité durant de longues années. Il avait laissé son regard glisser dans la pièce, torturant ses doigts agiles les uns contre les autres avec négligence. Il dut soupirer une ou deux fois, regardant sa photographie avec déjà moins de distance, mais toujours sans sentiments lui étant propres. Satisfaire la curiosité ou le besoin ? Il pouvait s’acharner à rester impersonnel au travers de sa propre histoire, ne livrant que concepts et abstractions pour nourrir l’esprit plutôt que l’imaginaire, ou bien impressionner par une aventure radicale et aussi tragique que ce fut possible, enjolivant au passage quelques détails. Là, il avait l’embarras du choix, sans savoir exactement sur lequel s’arrêter pour transformer la coquette anecdote en pivot qui aurait pu justifier pareille expression dépossédée sur un visage lisse. Du bout du doigt, il tapota sur la vieille photographie et déclara avec une sorte de réticence résignée :  

« J’étais sorti de prison. »

Tant d’années et de péripéties pour cacher ce détail… Les témoins de ce passage, il n’y en avait plus beaucoup et de toute façon, seuls les concernés s’en souvenaient vraiment. Les dossiers avaient disparu des archives ministérielles sans en laisser la moindre trace, même dans le registre, alors quand bien même Schepper décidait de le révéler à quelqu’un d’une, personne ne le croirait, de deux, aucune preuve ne viendrait appuyer un fait vieux de dix ans. Mais Octave éprouvant quand même un léger embarras à dévoiler ce détail, preuve en étant qu’il avait bien choisi. Il n’avait pas précisé de quelle prison il s’était agi de toute façon, ni pourquoi, ou pour combien de temps ; cela, il le laissait à l’imagination du jeune Adonis. En soi, la prison résumait tout. Il s’était senti rabaissé et minable, comme un alcoolique comprenant avoir touché le fond. Pas le jour où il s’était réveillé dans un caniveau, mais celui où il avait abandonné son chien parce qu’il était trop mal pour s’en occuper. Octave s’y était retrouvé pour les mauvaises raisons, si on pouvait considérer deux mensonges comme étant de mauvaises raisons, ou des raisons tout court. Quelque chose dans l’expression fataliste de sa voix laissait néanmoins trompeusement supposer qu’il ne contestait pas la culpabilité qui l’y avait mené. Bien plus tard, il aurait largement mérité la cellule, mais à l’époque, cela s’était manifesté comme l’excessivement longue conséquence d’une vie menée de façon absolument quelconque. Jusqu’alors, seule sa finesse roublarde lui avait permis d’éviter toute conséquence qu’il aurait été capable de mesurer et d’apprécier à sa juste valeur, omettant soigneusement les peines d’un cœur dont il avait ignoré la décrépitude. La prison avait été le fruit d’une turpide accumulation d’échecs relégués aux blessures de l’orgueil, plutôt qu’aux prémices d’une alerte poussant au changement d’un cycle inerte. Octave avait relevé les yeux vers Léon, confirmant en silence toutes les questions qui auraient pu flotter à la surface de son esprit d’un regard ne laissant place à aucune équivoque. Il sembla vouloir rajouter quelque chose d’autre, un commentaire pour donner du relief à ce simple fait, pour expliquer et mettre des mots sur la déchéance, mais rien ne lui venait de très consistant et cette seule réalité semblait se suffire. J’étais sorti de prison.

Son regard rejoignit la nouvelle photographie, trop contrastée et partiellement floue, qu’il observa comme pour mettre une croix sur le récit du passé et revenir au présent saisissable. Là par contre, il n’y avait pas qu’une histoire à raconter, elles étaient indéniablement aussi multiples et importantes que les rainures d’une feuille, qui se réduisaient toutes cependant à quelques concepts réduits. Bien sûr, la première à retrouver une clarté pure dans ses souvenirs était Jane, dont le nom était devenu indissociable de sa profonde félicité, même si son apparition avait été tel un leurre, une plaisanterie à laquelle il avait eu du mal à croire, et laquelle il avait des difficultés à décrire par peur que le contact des mots n’efface leur merveilleux pollen. Mais tout réduire à elle aurait été injuste envers ceux qui avaient à maintes reprises contribué à son équilibre et bonheur. Octave se mordit la lèvre, soupira dans l’indécision la plus totale et courba longuement ses sourcils sataniques.

« Je me sentais ignorant, privé de moi-même, incroyablement isolé, profondément seul, coupé des gens, affamé d’affection, physiquement fatigué par la dope, déprimé par mon apparence, mes muscles atrophiés, blessé, en colère, triste et convaincu qu’il n’y avait aucune autre façon de vivre ma vie, que j’en était incapable parce que c’était ce qu’on m’avait fait croire. » Il l’avait dit lentement, sans regarder l’étudiant, préférant fixer un point invisible quelque part au milieu de l’espace et du temps. Il n’était pas perdu, mais la recherche de mots justes le replongeait dans un état second, nécessaire parfois pour endurer pareille meurtrissure. Ca lui avait donné envie de mourir et que quelque chose puisse aujourd’hui le faire redescendre vers un état semblable d’ignominie l’effrayait de façon irrationnelle mais viscérale. Il n’y avait plus de raison pour qu’il se retrouvât ainsi dépossédé, seulement l’épouvante le guettait, comme lorsque Jane était morte. « Il paraît que quand on est au fond d’un puis, on peut voir les étoiles même en plein jour. » Il sourit faiblement et continua : « Peu importe l’endroit où je me suis trouvé, je m’étais toujours débrouillé pour le transformer en enfer personnel. J’étais capable de prendre n’importe quel petit coin de l’univers et le transformer en morceau de misère absolue. La nature a tendance à s’inverser… J’ai mis ma fierté de côté pour retrouver mon intégrité et ai accepté qu’il y avait très peu de chances à ce que je fasse les choses bien du premier coup, mais que je pouvais au moins essayer d’agir autrement. De toute façon, si rien ne marchait, je pouvais toujours me louer une chambre et faire une overdose de… ah, littéralement n’importe quoi. » Octave eut un léger rire nerveux, triturant les recoins écornés de la vieille photo qu’il regardait maintenant avec la même concentration que l’adolescent plus tôt, ce qui avait rendu sa voix quelque peu flottante. « Heureusement, il s’est avéré que j’ai doucement ouvert les yeux sur le fait qu’importe l’instant, le monde recèle une infinie richesse et une complexité qui sont proprement incommensurables. Tout est devenu plus simple, plus ordonné : je me suis écouté et je savais ce que je ne voulais pas, qui je ne voulais plus être. Puis j’ai rencontré quelqu’un... » Cette évocation éternelle se devait d’être une signature spectrale dans chaque aspect de sa vie. C’était son feu, celui qu’il allumait pour éclairer sa pensée d’un bonheur simple, ensoleillé et pas tout à fait ordinaire. Un sourire s’était épanoui à sa bouche, tandis qu’il se regardait plus jeune, béat de savoir qu’il allait rencontrer à peine deux ans plus tard celle qu’il allait aimer jusqu’aux larmes, ne s’imaginant pas une vie dépourvue de sa présence, sans se rendre compte qu’elle lui avait appris à aller au-delà de sa propre mort, bien avant que celle-ci n’advienne. Un frisson se plissa sur son nez et une fossette étroite fit une brève apparition sur sa joue droite, tandis qu’il s’alanguissait dans un confort sécurisant. « Les concepts sont universels, les histoires sont en revanche propres à chacun. Tu t’en sortiras, mais que si tu le souhaites, d’une façon différente de la mienne, avec les armes et les qualités qui sont en ta possession. »

Se sentant un peu trop en proie à une joie rayonnante, Octave laissa discrètement faner l’excès sur son visage, jusqu’à reprendre son expression coutumière de malice un brin mielleuse. Il s’était suffisamment épanché pour que sa réserve naturelle ne l’exhorte à la retenue. Il avait déjà lancé un Oubliettes sur Léon par le passé et se sentait prêt à le faire de nouveau si la nécessité se présentait. Cette certitude le tranquillisa. Il toisa Léon avec une sorte d’étrangeté douteuse dans le regard, la joue lovée dans sa paume ouverte, se disant ironiquement que l’adolescent ne pouvait décemment plus l’accuser de fuir la simplicité, à moins qu’il n’ait l’idée de lui reprocher un passé pas assez compliqué pour être si odieusement fui et évité. D’ailleurs, il était raisonnable maintenant de se vexer, voir même de quémander excuses pour une simplification pareille de ses intentions, qui étaient encore réduites à leur plus simple apparat, voir pire, à un orgueil mal employé. D’un ton plus tranquille et habituellement velouté, Octave susurra :

« Les gens fonctionnent partiellement par l’absurde. Ils ont besoin de contrastes grandiloquents pour remarquer les petites évidences. » Octave sourit, d’un air carnassier et quelque peu vengeur. « Souvent, ils rendent les choses bien plus compliquées qu’elles ne le sont vraiment. Ils génèrent de fausses crises et amplifient leurs problèmes au-delà du nécessaire pour pouvoir se convaincre qu’ils ont pris responsabilité pour leur vie une fois les difficultés supportées. Ces gens ne sont pas des singularités, ils n’apportent que le chaos et je n’en ai plus besoin. Mais entre ne fréquenter personne pour ne pas se fatiguer et tenter de rendre les gens plus stables, je préfère l’effort durable. Quant à la contradiction, je l’amène que pour faire emphase, pas parce que ça me plait particulièrement de débiter des conneries. » Il ricana de la gorge, constatant que Léon considérait encore la chose de façon unilatérale, de son point de vue unique, sans suppose que peut-être le bibliothécaire se contentait de s’adapter à la situation. Et la vie était ainsi faite que la rhétorique divergente faisait souvent plus grand effet sur un esprit qui se mentait que la simple vérité nue et crue.  « Tu crois que je cherche la profondeur ? L’essentiel est pourtant en surface : il faut seulement en suivre le fil d’Ariane qui lui, mène toujours dans les méandres de labyrinthes sans fin ni lumière. Tu sais ce que j’ai remarqué d’emblée chez Heather ? Elle est d’une méfiance peu naturelle. Tout est parti de là. Toi, t’es toujours en colère, à chercher comment éviter les conséquences de ta propre rancœur : pas la peine de chercher très loin pour mettre le doigt sur ce qui fait réagir. » Il souffla, but une gorgée conséquente de vin et confessa : « J’insiste, tu as raison. A condition que mon obstination porte ses fruits. » Puis il fixa soudain Léon avec une sévérité maîtrisée, sans menace ni contraintes, mais d’un sérieux que seule une vérité observée après son avènement méritait. Le ton s’était quant à lui abaissé pour atteindre le vrombissant baryton qu’il accordait aux certitudes le concernant : « Il t’aurait suffi d’une seule sommation sans équivoque pour me réduire au silence. Tu aurais pu me dire de te laisser tranquille sans y ajouter un mot, de te ramener dans ton lit en t’effondrant de fatigue, mais tu as toujours répondu, nourri, alimenté cette précieuse contradiction, qui te brûlait et te faisait mal sans que tu te résignes un seul instant à l’indifférence ou la capitulation placide. A chaque rengaine et déconvenue, tu étais là pour te défendre, t’obstinant à me démontrer ton point de vue tout en prétendant au fond que mon opinion n’avait aucune importance… Je t’ai écouté, Léon. » Il fit une grondante emphase sur le prénom, qu’il prononçait pour la première fois, et ce dans un contexte peu avenant pour son détenteur. « Attentivement. Et contrairement à ce que tu prétends, je n’entre pas si je ne suis pas invité. »

Cela, il en était convaincu. S’il avait encore gardé les cruelles malices de son adolescence, dont son esprit sardonique aimait à user sur les individus lui étant détestables dans un exercice de style échevelé, ceux qui trouvaient grâce à ses yeux ne la subissaient jamais sans raison. Il se savait par moment trop franc et brute, mais rarement quiconque d’appréciable avait pu souffrir d’une pareille méchanceté égarée, ou que de façon involontaire, forçant les excuses. Mais Schepper se plaignait de ce qu’il avait secrètement désiré, amené puis exalté ; Octave le revendiquait avec une quasi-certitude. Peut-être s’était-il convaincu n’avoir jamais voulu entamer pareille conversation, et encore moins avec quelqu’un comme Octave, mais la persistance de l’un avait entrainé l’autre, ou bien l’opportunisme avait-elle poussé tous deux dans l’abime, l’un suivant joyeusement l’autre… ? Néanmoins, d’aussi longs aveux n’étaient pas quelque chose qui arrivait par hasard et si le bibliothécaire reconnaissait avoir usé de contrainte, Schepper l’avait toujours suivi, à travers les ronces les plus mordantes et les brouillards piquants, à travers le froid et la tempête, prenant même les devants pour dégager de nouveaux obstacles. Teinté d’une légère outrecuidance, Octave décocha un regard vivace à son interlocuteur et commenta avec une patience exemplaire :

« Et ne prétends pas avoir été parfaitement sérieux les fois où tu m’as congédié dans un accès de colère. Etait-ce vraiment ce que tu désirais, ou ne l’avais-tu dit que pour m’insulter et mieux me blesser en retour ? » Il pencha la tête sur le côté, peut-être un peu trop sûr de soi, ne croyant pas à ce genre de coïncidences, qu’il pouvait également imputer à l’orgueil. « Sinon j’aurais pu et peut-être même dû t’écouter dès la première invective, lorsque tu m’avais souhaité d’aller me faire foutre ? On n’en serait pas là et je me serai couché tôt pour une fois. Ta seule requête honnête, je l’ai exécutée : on a quitté l’hôpital, mais on n’est pas rentrés à Poudlard. »

Un sourire énigmatique se dessina sur ses lèvres, dont Octave épousa la forme par une énième gorgée. Il n’avait à la base pas eu l’intention de boire, mais les gestes répétitifs de l’étudiant le forcèrent à une sorte de mimétisme confortable. Ce piège le rendait badin et souriant, certaine que si Léon pouvait se rebeller contre des détails, le fond baignait d’une vérité distillée et en son sens largement irréfutable. C’était comme taquiner Schepper avec un attachement et une utilité qu’il n’aurait voulu reconnaître à aucun prix : délicieusement pervers. A tous les coups, l’orgueil ne lui permettrait pas de reconnaître cette espèce d’alchimie tordue s’étant créée entre eux dans une mélasse contradictoire et explosive, et Octave jubilait déjà l’idée de pouvoir le lui rappeler à chaque fois que la conversation s’y prêterait. Encore une délectable façon de lui faire monter le rouge aux joues ! Et sans violence aucune cette fois, ni propos profondément désagréables… Mais avec une photo en tant que preuve irréfutable d’une incroyable et pure et tragique, mais tragiquement fusionnelle histoire d’amour. L’emportement précoce le fit pouffer doucement dans sa barbe, lui faisant subitement mal à la joue blessée, ce qui réincarna son rire d’une nouvelle force. L’affection brutale… Un coup de poing passionné, voilà ce qu’il raconterait en montrant la photo avec son bleu sous l’œil. Il baissa théâtralement les yeux, pinça la bouche et susurra :

« Je t’oublie si tu veux. Je suis très bon à prétendre que les gens n’existent pas. Je te ramène et on fait abstraction de cette soirée. De toute façon, tu es devenu plat et chiant, alors je n’aurais pas trop de mal à t’ignorer… » Ses lèvres se serrèrent encore, comme s’il cherchait les bons arguments pour se convaincre d’une chose en laquelle personne ne voulait croire : « J’ai volé ce que je voulais, alors je peux autant partir si ca peut te faire plaisir. »

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SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Mar 1 Mai 2018 - 22:17



Léon patientait. Cela n'était pas sa meilleure qualité, mais il avait décidé de garder ses lèvres closes alors que son esprit tâchait de suivre les agissements silencieux du bibliothécaire. Les yeux verts remontaient parfois vers lui mais revenaient inlassablement aux deux photographies étalées sur la table, témoins immobiles d'une histoire que le vert-et-argents souhaitait à présent se voir conter. L'adulte soupira à plusieurs reprises, le temps s'égrenant alors que l'adolescent se perdait en conjectures, refusant de ne rajouter quoi que ce soit pour appuyer sa demande. Il attendrait, ses yeux gris ne lâchant pas le bibliothécaire qui finit par ne fixer que le papier glacé. Léon retînt un sourire, presque satisfait que ce dernier ne daigne enfin se perdre dans le passé tout en espérant qu'il remonte à la surface pour se livrer quel que peu. Quel effet cela faisait, de se contempler à travers l'objectif sans filtre d'un appareil photo ayant capturé ce que, peut-être, on aurait voulu oublié au point d'en effacer le moindre souvenir ? Le bibliothécaire voyageait-il dans des eaux troubles, cherchant à se remémorer quelles épreuves il avait traversé pour se montrer si démuni sur ce fauteuil miteux ? Quoi que, non. Il s'en souvenait forcément, il n'avait pas besoin de chercher : pareil regard sans vie ne trouvait sa source que dans une continuité de péripéties dont Léon doutait que l'on puisse en oublier une seule. Et lui s'était permis de lui demander d'y replonger. Un instant, Léon lâcha des yeux le bibliothécaire, comme brûlé par l'évidence de ce qu'il venait de faire. Il avait parlé de voleur un peu plus tôt, mais lui n'avait pas fait mieux, se servant de la photographie comme d'une clé et essayant d'en déverrouiller le passé du bibliothécaire en la brandissant et en l'agitant comme pour espérer fendre de nouveau la carapace de son interlocuteur. Ce n'était pas juste et il se mordit les lèvres, hésitant à ouvrir la bouche pour réfuter sa question, comme si on pouvait la reprendre du bout des doigts et l'enfermer à double tour, mais sa curiosité maladive se dressa pour empêcher les excuses de franchir les lèvres pâles. De toute façon, c'était trop tard à présent. Alors que toutes ses autres tentatives s'étaient heurtées à un mur pour en devenir infructueuses, l'adolescent comprit qu'il avait utilisé des armes beaucoup plus convaincantes, insoupçonnées jusqu'alors. De la spontanéité saupoudrée d'une franchise s'étant abreuvée à un trop plein d'alcool, avec en prime une curiosité sincère pour Holbrey. Il se sentait presque mal à l'aise, désormais, pendu aux lèvres du bibliothécaire semblant chercher à mettre en mot son passé, alors que Léon doutait d'être capable de l'entendre. C'était facile de considérer les conseils du bibliothécaires, tous ceux qu'il lui avait lancé depuis le début de la conversation, attendant que l'adolescent ne s'en saisisse pour se les approprier, les répétant parfois plusieurs fois avant qu'il ne fassent leur oeuvre. Que se passerait-il si le bibliothécaire lui livrait cette part sombre et douloureuse, dont le côté tragique semblait indéniable à la vue des longues minutes de réflexions le plongeant dans une torpeur que Léon observait en silence ?

__ J’étais sorti de prison, confia Octave alors que Léon arquait un sourcil, étonné par la confession brutale. A la mesure du temps qu'il s'était accordé pour répondre, le vert-et-argent comprit que de tous les pans de son histoire l'ayant conduit à ce regard errant, il avait choisi d'aborder celui-ci. Le malaise grandit à mesure qu'il se comparait de nouveau à un voleur, plongeant dans un mutisme pour écouter le bibliothécaire poursuivre son histoire, refusant de rajouter à son intrusion une autre forme d'attaque en le coupant dans sa réflexion. Ses yeux gris revinrent vers lui à l'instant où, justement, celui-ci détourna les yeux pour se perdre dans la contemplation d'un point derrière l'épaule de l'adolescent. Se perdre ou se cacher, difficile à dire. Je me sentais ignorant, privé de moi-même, incroyablement isolé, profondément seul, coupé des gens, affamé d’affection, physiquement fatigué par la dope, déprimé par mon apparence, mes muscles atrophiés, blessé, en colère, triste et convaincu qu’il n’y avait aucune autre façon de vivre ma vie, que j’en étais incapable parce que c’était ce qu’on m’avait fait croire.

Léon avait l'impression de se perdre dans des sentiments trop forts pour lui, qu'il n'aurait pu éprouver lui-même alors que le malaise continuait à grossir, muant sa curiosité en une pitié qu'il refusait d'éprouver pour l'homme assis en face de lui. Cela n'aurait pas été correct, de s'émouvoir ainsi de la vie de quelqu'un qu'il connaissait à peine, de ressentir avec empathie une douleur qui ne lui appartenait pas plus. Sauf qu'une des portes s'était ouverte et qu'il devait à présent écouter, rencontrer ce jeune homme de vingt-trois ans qui semblait, à bien des égards, avoir beaucoup plus vécu et souffert que lui-même. Beaucoup plus perdu également, animé d'une solitude qui touchait l'adolescent à mesure que le bibliothécaire usait de son talent pour les mots afin de le plonger des années auparavant. Le contraste était surprenant, raconté par la bouche de celui se montrant à présent si solide et sûr de lui, mais acceptant de parler comme s'il éprouvait de nouveau toute l'amertume de ses jeunes années, sa voix semblant hésiter à la juste mesure du jeune homme qu'il avait été : manquant de confiance en lui, trébuchant plus que marchant sur le fil de sa vie. S'égarant. Et c'était saisissant.

La solitude semblait abyssale, à la fois celle ressentie par celui qui n'avait pas reçu les attentions attendues mais également ne s'épargnant rien. Affamé d’affection. L'allusion à un sentiment aussi viscéral que celui de la faim émue l'adolescent alors que l'expression se glisser en lui, tournant autour de ce sentiment de vide qu'il ressentait depuis si longtemps et le préfet comprit qu'à son échelle, plus petite, de manque d'amour, il pourrait offrir au gouffre qu'était le sien les mêmes adjectifs que ceux conférés par l'adulte. Comprenant également que personne n'avait réussi à combler ce sentiment crée par Donia, pas même-lui alors que cela aurait dû être au minimum un commencement. Pouvait-on laisser quelqu'un nourrir ce manque d'amour si l'on ne daignait même pas essayer soi-même de s'apprécier ? Le regard du vert-et-argent lâcha le visage du bibliothécaire, s'attardant quelques instants sur l'allure soignée qu'il n'avait cessé de critiquer, se posant quelques fractions de seconde sur la chemise sans plis, sur l'harmonie qui se dégageait de la tenue vestimentaire et qu'il avait considéré avec presque mépris jusqu'alors. Le côté débraillé sur la photo vieillie l'avait d'ailleurs alerté, mais à plus y réfléchir, Léon se demandait si Octave ne cherchait pas désormais à contrôler son apparence afin d'aimer le reflet que lui renvoyait le miroir. L'attention portée à son physique était-elle la marque de celui ayant appris, au fil des années, à se parer jusqu'à apprécier son reflet comme pour tâcher de mieux s'aimer soi-même ? Il remonta doucement vers le visage, les yeux verts toujours perdus dans le vague, ses doigts glissant sur la table jusqu'à attraper son verre pour le porter à ses lèvres.

L'adolescent écoutait dans un silence respectueux, chacune des informations livrées se frayant un chemin jusqu'à son esprit. La prison avait enfermé son corps mais Holbrey semblait s'être très bien débrouillé pour emprisonner son esprit dans les toiles aux mailles serrées de l'utilisation de drogues. Qu'avait-il cherché à oublier, pour ainsi s'adonner à la torpeur destructrice d'un oubli factice, permettant de supporter l'instant tout en haïssant encore plus chaque réveil douloureux ? Y'avait-il vraiment une solution à plonger dans un gouffre d'inconscience et de pensées brumeuses pour échapper à un autre vide ? Ou bien était-ce tout simplement de tomber à cause d'une substance plutôt que de s'apercevoir que l'on chutait inexorablement, par le poids seul de la vie, qui représentait un réconfort ? Léon écoutait toujours alors qu'Octave s'attaquait aux étoiles pour ensuite parler de l'univers. Son univers, plutôt, dont il avouait avoir repeint chaque recoin afin de le rendre aussi noir que possible, à l'image de ce qu'avait semblé être ses pensées en ces instants douloureux. Avait-il touché le fond ? Certainement, songea Léon tout en le regardant toujours à la dérobée, le moindre de ses muscles figé afin de ne pas interrompre le bibliothécaire, lequel offrit un petit rire avant de venir replié un coin de la photo. Léon baissa les yeux, s'arrêtant sur les doigts fins emplis d'une nervosité que l'adolescent n'avait jusqu'alors pas soupçonnée. Il n'ouvrit pas la bouche, cependant, le regardant reprendre le dessus sur son agitation, parlant pour mettre enfin des couleurs dans ce qui avait semblé être une existence bien terne. Voilà que la beauté du monde s'invitait dans la conversation, dessinée par un Octave à la voix lointaine et toujours perdu dans une auto-contemplation de ce qu'il avait jadis été. Il ne fit que nommer des richesses, les avoua comme multiples avant de bifurquer vers la simplicité qu'il avait découvert, entouré de toute la complexité d'un univers où, finalement, il avait peut-être enfin consenti avoir une place.

__ Puis, j'ai rencontré quelqu'un, souffla-t-il, un sourire étirant ses lèvres, s'étalant sur le visage qui s'illumina, comme baigné par les rayons d'un soleil que Léon ne pouvait pas voir.

Ainsi donc, il y avait eu une étoile dans cette univers de chaos. Quoi d'autre, de toute façon, pensa l'adolescent avec certitude. Quoi d'autre qu'une étoile filante pour illuminer la vie de quelqu'un qui était prêt à succomber, dans une chambre d'hôtel, à une overdose de n'importe quelle substance, comme il l'avait dit un peu plus tôt ? Et encore, substance, comme s'il n'y avait que la drogue en trop grosse quantité pour perdre la vie. Ne pouvait-on pas mourrir également d'une overdose de solitude, d'un trop plein de manque de confiance en soin, d'une multitude de complexes inavoués qui paralysaient tout en rendant complètement accro ? Il n'y a rien de plus addictif que la dépréciation personnelle, seul dans son lit, confronté à soi-même et avec la nuit entière pour se trouver tous les tords du monde. Et on ne pouvait pas être en manque de critique envers soi, le flot était toujours abreuvé, la source ne tarissant jamais. Jusqu'à ce que quelqu'un décide de fermer le robinet. Ou que quelqu'un daigne rallumer la lumière. Mais il avait eu droit à un soleil, et celui ci avait brillé avec assez de force pour faire renaître une étoile morte. Léon se sentit tellement intrusif à l'entente de ce souvenir, qui radoucit quelques instants les traits d'Holbrey, que sa curiosité mourut avant d'avoir oser formuler la moindre question. Cela n'était pas sa comète et si cette dernière s'était écrasée dans la vie d'Holbrey pour arriver à le transformer, il ne lui appartenait pas à lui d'exiger d'en savoir plus. Ce n'était pas la sienne, il n'avait rien à voir avec cette chose qui avait traversé le ciel sombre d'Octave pour venir le percuter, télescopant sa vie afin de le faire changer d'orbite, s'éparpillant peut-être en une multitude de débris qui continuaient de joncher le chemin de guérison du bibliothécaire. Léon se sentait presque envieux. Les concepts sont universels, les histoires sont en revanche propres à chacun. Tu t’en sortiras, mais que si tu le souhaites, d’une façon différente de la mienne, avec les armes et les qualités qui sont en ta possession, termina-t-il avec une légèreté qui étonna l'adolescent. Comment l'évocation d'une telle rencontre avait-elle pu gommer avec tant de facilité toute la morosité dont il avait été témoin ? Le soleil brillait-il encore avec assez de force, ou bien avait-il réussi à rallumer quelque chose qui brûlait désormais de son propre chef ? Il y avait quelque chose à envier, d'une pareille rencontre et Léon ne pû s'empêcher de faire écho aux paroles qu'Octave lui avait offert un peu plus tôt. Un jour, il y aurait quelqu'un. Cela semblait presque absurde, de tout résumer à une future étoile qui parviendrait à rallumer toute les constellations, comme Holbrey qui semblait reprendre contenance rien qu'à l'évocation d'un souvenir si agréable. Léon baissa les yeux, se perdant dans le fond rougeâtre de son verre, cherchant ses mots sans parvenir à avoir un avis sur ce qu'il venait d'entendre. C'était toute la différence : lui parlait pour avoir des conseils, Octave racontait. Il n'y avait plus rien à panser dans cette histoire, plus rien ne saignait, tout semblait être déjà en train de cicatriser et il aurait été futile de vouloir y ajouter quoi que ce soit. C'était un chapitre clos, dans lequel l'adolescent n'avait pas sa place et qu'il avait l'impression d'avoir lu à la dérobée, volant quelques feuilles d'un manuscrit ne lui étant pas adressé.

__ T'en es sorti, souffla Léon en faisant tournoyer le fond de son verre, se grattant la gorge avant de relever les yeux. De ta prison. Et elle n'était pas faite que de barreaux en acier, peuplée de détraqueur. Je parle de l'autre cellule : celles dont tu détenais sans le savoir les clés de toutes les portes, mais dont tu étais resté prisonnier quand même. Celle dont les bourreaux n'étaient pas des créatures fantastiques, celle où t'as laissé quelqu'un entrer pour finalement voir que si cette personne était là, c'était bien qu'une sortie existait. Il marqua une pose, lâchant des yeux le bibliothécaire pour se perdre dans le fond du restaurant, ses yeux se posant sur le mur décrépis au loin derrière. Je vais sortir de la mienne, une porte après l'autre. Et en chemin, j'espère trouver également une personne qui pourra m'aider à trouver la sortie. Ou peut-être que je devrais faire le chemin seul, et qu'elle se trouvera au bout, termina-t-il, songeur, sans vraiment se rendre compte du chemin parcouru par sa pensée depuis le début de la soirée.

Il avança sa main, attrapant du bout des doigts le carré polaroïd dans lequel Gustav avait emprisonné le Léon songeur observant le bibliothécaire. Il se regarda quelques instant de plus, cherchant à deviner si un jour il poserait de nouveau les yeux sur l'adolescent qu'il était aujourd'hui, se rappelant cette conversation tout en se rendant compte du chemin derrière lui. Une petite partie de lui espérait que cela soit le cas et l'adolescent se promit intérieurement de laisser à cette portion gagner de plus en plus d'espace, afin qu'un jour il puisse également se retourner en arrière et être satisfait du chemin accompli, au lieux de regarder vers l'avenir comme un désespéré, attendant un avenir meilleur sans jamais prendre les choses en main. Il lâcha le carré des yeux, le reposant sur la table en bois alors qu'un sentiment désagréable le parcourait, trouvant son origine dans le visage de son interlocuteur. Les sourcils du jeune homme se froncèrent devant le regard presque accusateur qui le transperçait et il pencha la tête sur le côté, rendu suspicieux par le revirement de situation, ses doigts serrant avec nervosité le verre vide alors qu'il pinçait les lèvres, n'osant pas s'offusquer avant d'avoir entendu de quoi Octave souhait à présent discuter.

__ Les gens fonctionnent partiellement par l’absurde. Ils ont besoin de contrastes grandiloquents pour remarquer les petites évidences , titilla l'adulte alors que Léon tiquait, un goût désagréable dans la bouche, les lèvres closes alors qu'Octave rebondissait sur les accusations qu'il avait formulées un peu plus tôt. Etait-il vraiment utile de dire à quel point il trouvait la répartie de l'adulte, advenant juste après les confessions touchantes qu'il avait daigné partager, carrément déloyale ? La langue de l'adolescent claqua contre son palais alors qu'il délassait ses doigts figés autour du crystal, retrouvant leur rythme en battant la table d'un tempo régulier. Ainsi donc parlait-il d'exagération, juste après avoir avoué lui-même être en partie responsable de l'univers de noirceur dans lequel il s'était enfermé jusqu'à se rendre misérable ? Et lui, l'Octave de vingt-trois ans complètement détruit, quel avait-été son contraste ? Son étoile avait-elle était grandiloquente de contradiction, respirant la vie et dégageant une aura de bienveillance qui avait été capable d'happer l'épave tournant à la dope qu'il semblait avoir été ? N'était-ce pas facile de critiquer, alors que lui aussi avait été ce jeune paumé, englué dans l'exagération perpétuelle ? Souvent, ils rendent les choses bien plus compliquées qu’elles ne le sont vraiment. Léon sourit avec nervosité, ses yeux gris se teintant d'un voile de noirceur, vexé dans son orgueil de voir le bibliothécaire minimiser tous les sentiments ressentis précédemment. Il trouvait qu'il avait tout exagéré, donc ? Le vert-et-argent secoua la tête, détournant les yeux du jade incandescent que lui offrait Holbrey, le transperçant sur place alors qu'il continuait son sermon. [...] Ces gens ne sont pas des singularités, ils n’apportent que le chaos et je n’en ai plus besoin. Mais entre ne fréquenter personne pour ne pas se fatiguer et tenter de rendre les gens plus stables, je préfère l’effort durable. Quant à la contradiction, je l’amène que pour faire emphase, pas parce que ça me plait particulièrement de débiter des conneries

Tiens, son seigneur sa sainteté Holbrey ne s'occupait des malheureux que pour voir son travail payer, à long terme ? Lui qui parlait de débiter des conneries avait perdu une occasion de se taire. Léon ne le regardait plus, se sentant mouché par toute la tirade que le bibliothécaire lui servait après s'être ouvert sur son passé. Etait-ce une façon de reprendre le dessus après s'être montré quelque peu fragile ? Pourquoi s'acharnait-il à tout ramener à l'adolescent, pourquoi revenir sur la multitude de sentiments défaitistes l'ayant traversés avec cet air sournois et taquin ? Léon secoua de nouveau la tête, se reculant de la table pour s'adosser contre le mur, levant avec une lenteur exagérée la tête vers Holbrey, un air de profonde déception peint sur le visage. Il se sentait mal.

__ Tu sais ce que j’ai remarqué [...] ? [...] t’es toujours en colère, à chercher comment éviter les conséquences de ta propre rancœur : pas la peine de chercher très loin pour mettre le doigt sur ce qui fait réagir. Un rire nerveux manqua de le traverser mais seul un sourire ironique teinta les lèvres, si pincées qu'elles en devenaient d'un pâleur maladive. Effectivement, Holbrey avait découvert comment le faire enrager en quelques secondes. Ce que Léon lui reprochait, c'était de sans cesse y revenir alors qu'il était enfin empli d'un calme qu'il n'avait pas connu depuis de longues semaines. Pas la peine de chercher très loin ? Il n'avait qu'à dire qu'il était un livre ouvert, d'une simplicité ennuyeuse, dont il avait deviné par avance les moindres péripéties et dont le final lui semblait carrément inintéressante ? J’insiste, tu as raison. A condition que mon obstination porte ses fruits. Le regard de Léon semblait s'embraser d'une colère tout en retenue, le ton employé par l'adulte, ne semblant souffrir d'aucune contradiction, l'agaçant prodigieusement. C'était fou, cette façon de tout le temps vouloir se positionner au dessus, de tout ramener à lui comme s'il avait exactement obtenu ce pourquoi il s'était affairé. Alors quoi, il avait juste continué parce qu'il avait pressenti une colère, un doute, une incertitude dans laquelle se frayer un passage ? Léon renifla avec un dédain non camouflé, se gardant bien de demander à l'adulte si l'étoile qui avait illuminé sa propre vie pour le tirer de ses tourments avaient été animée par la même insolence dont il faisait preuve à présent. Il t’aurait suffi d’une seule sommation sans équivoque pour me réduire au silence[...] A chaque rengaine et déconvenue, tu étais là pour te défendre, t’obstinant à me démontrer ton point de vue tout en prétendant au fond que mon opinion n’avait aucune importance… Je t’ai écouté, Léon.

Le voilà qui utilisait son prénom, maintenant, insistant tellement dessus que l'adolescent le trouva presque lourd. Déplacé. Pourquoi était-il si désapointé de voir le bibliothécaire s'en servir comme d'une arme pour appuyer ses propos, et non pas comme une familiarité acquise par les confidences échangées ? Léon secoua la tête, ses lèvres tremblotantes, agitées par une nouvelle salve de sourires emplis de nervosité, non sans savoir en son fort intérieur qu'Octave touchait de nouveau juste. Il avait eu envie de parler et lui avait daigné écouter. Très bien. Il avait fait sa bonne action, son investissement sur l'avenir ou tout ce qu'il pouvait bien trouver pour tâcher de justifier sa présence ici, de l'ennuie jusqu'au fait de ne rien avoir d'autre de mieux à faire que d'écouter un adolescent maugréer envers et contre tout. Oui, il avait écouté. Oui, Léon avait eu confiance. Mais maintenant, à voir ce sourire ironique flanqué sur le visage, cet air malicieux dans les yeux verts, ce ton presque sévère et sérieux, Léon se demandait s'il n'avait pas fait une erreur. Une erreur monumentale.

__ Attentivement. Et contrairement à ce que tu prétends, je n’entre pas si je ne suis pas invité . De justesse. Il retînt de justesse de lever les yeux au ciel. Il avait pas l'impression d'avoir forcé l'invitation en le poursuivant dehors, allant jusqu'à mandater un elfe pour ne pas lui laisser l'occasion de fuire ? N'avait-il pas toqué à la porte, puis fini par finalement se créer une clé de fortune à coups de phrases toujours plus assassines, touchant de plus en plus son âme, jusqu'à ce que la porte ne soit grande ouverte, piétinée, complètement abaissée ? Alors quoi, il se prétendait invité une fois au centre de la pièce, lui ? Léon baissa les yeux, adressant son regard brûlant à la bouteille de vin rouge désormais vide, se demandant si l'intensité de son regard n'allait pas s'amplifier en traversant le verre, jusqu'à aller transpercer le bibliothécaire dont il voyait le buste par transparence. Et ne prétends pas avoir été parfaitement sérieux les fois où tu m’as congédié dans un accès de colère. Etait-ce vraiment ce que tu désirais, ou ne l’avais-tu dit que pour m’insulter et mieux me blesser en retour ?

Léon soutînt le regard irrité du bibliothécaire, refusant de ciller alors qu'il se prenait à présent à la volée de critiques qu'Octave avait semblé encaissé sans sourciller. Va y, songea-t-il silencieusement. Tu ne veux pas te tapoter la joue, aussi, histoire que je ne me sente encore coupable du coup que tu as tout fait pour provoquer ? Que voulait-il à la fin, que cherchait-il à prouver qui pouvait justifier sans aucune logique le passage d'un ton de confidence à celui de l'accusation ? Il aurait pu prévenir qu'il y avait un prix à payer. Comme Léon se sentait tout d'un coup  bien naïf, figé sur le fauteuil miteux du bar, assiégé par la démonstration que celui qui avait écouté s'empresait de lui offrir, ne lui laissant aucune marge de manoeuvre. S'il avait su lire le livre alors avait-il compris l'éternelle tendance à l'auto-culpabilisation, non ? Etrange alors, cette remise en abyme des moments joués alors que la colère avait-été son seul ressenti, occultant tout le reste.

__  Sinon j’aurais pu et peut-être même dû t’écouter dès la première invective, lorsque tu m’avais souhaité d’aller me faire foutre ? Léon lui adressa un nouveau regard assassin, enfermé dans son mutisme, déçu de voir cet Holbrey-ci, sûr de lui et écrasant par sa prestance, reprendre du service. L'Octave de la photo et celui repensant à sa comète étaient bien plus agréables. On n’en serait pas là et je me serai couché tôt pour une fois. Ta seule requête honnête, je l’ai exécutée : on a quitté l’hôpital, mais on n’est pas rentrés à Poudlard. continua-t-il en le gratifiant d'un sourire si déplacé que Léon laissa la commissure de ses propres lèvres retomber en une moue déconfite, à mesure que le piège se refermait sur lui avec une minutie tout bonnement injuste.

C'était comme de reprocher à un alcoolique de boire tout en lui recevant un verre avec une moue bienveillante. Ca l'amusait, de lui balancer ses erreurs passées, lui reprochant sa colère tout en faisant tout pour la provoquer de nouveau ? C'était quoi, un nouveau test, une nouvelle façon de savoir s'il ne perdait pas son temps et si son travail avait porté ses fruits ? Léon fulminait, mais au lieu de la colère, ce fut un air triste qui se peignit sur ses traits fins. Il était déçu, au delà même de ce qu'il aurait pu imaginer ressentir devant ce qui n'était, au final, qu'une énumération de tous les tords qu'il savait déjà avoir commis, un peu plus tôt dans la soirée.

__ Je t’oublie si tu veux. Je suis très bon à prétendre que les gens n’existent pas. Je te ramène et on fait abstraction de cette soirée. De toute façon, tu es devenu plat et chiant, alors je n’aurais pas trop de mal à t’ignorer… Léon le regarda sans comprendre, accusant la critique sans le lâcher des yeux, sa déception semblant atteindre son point culminant. Merlin, que c'était déloyal de se montrer amical, de quémander un tutoiement et d'ensuite faire comme si tout ça, toute cette discussion, c'était uniquement parce que l'adolescent le souhaitait et que l'inverse n'avait pas lieux d'être. J’ai volé ce que je voulais, alors je peux autant partir si ca peut te faire plaisir.

Alors c'était ça, le grand Holbrey était vexé dans son orgueil de s'être fait accusé de vouloir s'intéresser aux autres? C'était le côté intrusif, cette comparaison à un voleur qui avait heurté sa pauvre âme sensible ? Pourtant, Léon n'avait pas eu l'impression de cracher cela comme une insulte, ni de le réprimander. Il avait juste tâché de souligner la curiosité d'Octave à rechercher en les gens l'inavouable, la clé. Lui appelait ça un travail sur investissement, l'adolescent préférait parler d'un secret dérobé ? Et alors, le final était le même, non ? Voilà Octave gratifié de la connaissance des peurs du vert-et-argent et pourtant, déjà,  il s'en servait pour le blesser, encore. De lui dire qu'il manquait d'intérêt, comme il était persuadé de l'être, toujours. Et si c'était une façon de voir s'il avait appris de ses erreurs en ne penchant ni dans la colère, ni dans la mélancolie, alors Léon avait envie de lui renvoyer les deux en plein dans la figure, frustré de se voir ainsi malmené et blessé par ce revirement de situation. Il se sentait assez sur le fil depuis le début de la soirée et n'avait franchement pas envie que la seule personne ayant décidée de l'aider à maintenir le cap ne se prenne à lui rappeler tous les faux pas de la soirée. Léon tapota une nouvelle fois sur la table avant de se décrocher du mur, posant ses coudes sur le bois, ses mains étroitement jointes entre elles, défiant du regard le bibliothécaire, source toute nouvelle d'une colère et d'une déception qui, cette fois, n'avait à voir qu'avec le comportement de ce dernier.

__ Et moi, peut-être aurais-je dû te croire lorsque tu m'as dit que finalement, c'était moi qui était le mieux placé, concrètement, pour me faire foutre ? souffla Léon avec acidité, une pointe de douleur transperçant sa voix. C'est un peu ça, finalement, je suis en train concrètement de me faire avoir. C'est dommage, je commençais presque à avoir confiance. Je ne sais pas, ça doit être ton allure, les mots que tu as mis sur le trouble que je ressentais, l'attention que tu m'as portée.  Mais j'ai dû me tromper, finalement. Tu provoques ma colère, tu l'enrobes de douceur et de compréhension pour l'apaiser et puis ensuite, tu l'attises de nouveau. Tu donnes puis tu reprends. C'est un jeu, pour toi ? C'est quoi que tu veux, des excuses ? De la reconnaissance ?  demanda-t-il, un sourire dégoûté tordant ses lèvres en une moue déçue. T'es là, assis dans ton fauteuil à me juger et ensuite tu fais comme si t'étais un tableau, pendu à un mur et que j'aurais qu'à interpréter à ma guise. Donc à t'entendre, tu es là seulement parce que je le veux, tu écoutes seulement parce que je parle, tu réponds uniquement parce que je souhaite avancer et puis maintenant si je le désire, tu oublies toute cette conversation parce que j'en formule la demande ?, murmura-t-il, sa voix tirant vers un sifflement à mesure que ses lèvres se pinçaient sous une colère qui n'avait comme origine que les paroles du bibliothécaire. Que veux-tu entendre ? Si je voulais te blesser, un peu plus tôt, quand j'étais complètement perdu ? Oui. Bien sûr que oui. Enfin peut-être pas toi, peut-être l'idée que j'avais de toi. Si j'avais envie que l'on discute ? J'en sais rien. T'avais envie toi ? Ah non, c'est vrai, toi tu t'adaptes. Tu n'en as rien à foutre, finalement, tu écoutes et attentivement, mais uniquement parce qu'au fond de moi j'en ai envie ? Quel bon samaritain tu es, souffla-t-il, secouant la tête, perdant le contact avec les yeux émeraude avant de se vriller dans l'immensité de ce regard une nouvelle fois. Tu sais quoi ? Tu as qu'à choisir. Ca changera. A ce que je saches, t'es un être doué de sentiments, de raison et tout plein de conjectures ? Prendre une descision, t'en es capable non ? Si la seule chose qui te cloue à cette chaise, c'est le fait que je veuille discuter et non pas ton envie d'écouter, je ne te retiens pas. Tu veux partir parce que je suis chiant et ennuyeux ? Très bien, la porte est grande ouverte, je sais transplaner. Je voudrais pas t'importuner plus que nécessaire, continua-t-il, se reculant et s'adossant une nouvelle fois au mur, ses yeux glissant sur le visage d'Octave, le dévisageant de haut en bas avant de lui accorder un nouveau regard animé par la déception, brillant par la colère de se sentir une nouvelle fois trompé après avoir accordé sa confiance. Du bout des doigts, il récupéra la photo d'Octave, tournant les yeux verts incandescents du portrait vers son jumeau du présent, tapotant du bout des doigts le papier glacé. C'est dommage, je commençais à avoir envie de connaître cet Octave là, murmura-t-il avant de le désigner du menton, et donc celui qui me fait face. Mais si cette soirée ne se résume qu'à ta présence passive et dépendant de mes envies, alors je ne suis pas intéressé. Sois tu restes parce que toi aussi tu y trouves un intérêt, soit tu pars. C'est trop facile, sinon, de dire que tu es là en uniquement parce que j'en ai envie. On est deux, assis à cette table, non ? Si jamais je veux quelqu'un qui m'écoute attentivement, me prodigue des conseils et que je peux à ma guise choisir de congédier, je prendrais un psychomage. Ou un chien. Mais je t'ai pas vu, ni avec une blouse, ni en train d'aboyez, à ce que je sache.Il lui décrocha une nouvelle oeillade assassine, fermant la bouche sur son venin avant d'être encore plus désagréable, le regard défiant le bibliothécaire de partir, comme ce dernier l'avait proposé, refusant d'avouer qu'il préfèrerait le voir rester.

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SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Jeu 3 Mai 2018 - 0:14

Tout du long ce fut une succession de regards mauvais à couvert de longs cils fuligineux, de plissements d’yeux méfiants, de rancœur manifestement contenue derrière un visage tendu jusqu’à la douleur, de lèvre serrées et plus pâles que des ongles, de soupirs en chien de chasse n’en pouvant plus ; observation hostile tantôt à la dérobée, tantôt de front pour mieux nourrir son audace et Octave se dit entre deux ironies que l’enfant avait l’air bien délicieux dans sa colère renfrognée. Au-delà de cette considération fugace cependant, il n’eut aucune pitié et poursuivit le fil de sa propre remontrance sans en lâcher la bride, tandis que Léon se muait en suspicion, tendant la peau de son front et ravalant le dessous de son menton avec une habilité de vieille coquette. La colère, qui nouait ses sourcils à la racine, ne fut comprise que comme une vanité prise sur le vif et obligée de se toiser dans un miroir offert. Du haut de sa propre outrecuidance naïve, Octave se crut encore une fois vainqueur, réconforté par la lumière insolente qui agrandissait les yeux nuageux de son jeune éphèbe. Au terme de sa cavalcade impudente, il s’attendit à recevoir la louange discrète d’une soumission reconnaissant avoir parlé à tort, tout en secouant impatiemment des épaules et de la tête pour se défaire du joug coupable. Mais il était loin d’imaginer les proportions que sa propre vexation avait nourri dans la pensée adolescente, qu’il croyait davantage volontaire à lui admettre son bon droit de présence en tant qu’invité et non pas voleur, plutôt que de se rebeller contre ce qu’il croyait être des sentiments dissimulés derrière la fierté de Schepper. Lorsque le silence advint, il n’eut qu’un instant pour paraître satisfait, car les yeux de l’étudiant brillèrent avec une force nouvelle dont il craignit la source. Ce regard lui étant adressé semblait plein d’un savoir qu’il n’avait pas encore en sa possession, et il sentit avoir fait une erreur qu’on allait lui faire payer cher sans lui laisser une chance pour en rectifier l’écart. Alors quoi, l’impertinent Schepper allait nier son désir, prétendre qu’il avait été forcé depuis le début à subir une présence dont il n’avait rien voulu, une nourriture dont il n’avait pas eu faim et une parole à laquelle il aurait préféré demeurer sourd ? Summum de la mauvaise foi ! Tandis que l’adolescent avançait de ses chenilles sur le terrain de guerre, tanquant son regard rancunier dans celui de jade, Octave se prépara à parer une pareille éventualité, esquissant un sourire licencieux à faire poindre sur la cime de ses lèvres aux ailes pointues. Mais la réalité fut bien éloignée de ce qu’il crut advenir et le surprit jusqu’à la défaite.

« Et moi, peut-être aurais-je dû te croire lorsque tu m'as dit que finalement, c'était moi qui était le mieux placé, concrètement, pour me faire foutre ? C'est un peu ça, finalement, je suis en train concrètement de me faire avoir. »


Le ton et la vulgarité s’allièrent dans ce simulacre fantoche de répondant, sommant l’envol des sourcils octaviens, dont le regard devint instantanément torve et inaccessible. Il osait récupérer cette once d’humour médiocre, tricoté sur l’instant pour en faire soudain un affront personnel ? Schepper ferra ses gros sabots, sans savoir qu’Octave l’aurait alors volontiers abandonné immobile au sol jusqu’à ce l’élastique de son slip ne devienne complètement rigide et cassant. Ouais, il lui sembla que les sentiments distants et las lui auraient donné suffisamment de témérité arrogante pour planter un bâton en guise de drapeau victorieux dans le nombril immobile et partir se coucher, quitte à devoir subir des regards noirs et orageux au détours de couloir pendant toute l’année scolaire. Il l’avait dit, après tout, il savait faire disparaitre les gens de sa vie… L’impression injuste d’avoir perdu son temps face à tant d’ingratitude poussa sa frustration déjà bien échaudée jusqu’à l’excès, alors qu’il subissait une amertume hors de propos. Le sifflement étudiant persistait en bouilloire brûlante, se drapant de déception, oubliant tout bonnement de nier ce que le bibliothécaire lui avait reproché, préférant se parer derrière un mensonge apparemment subi et à peine dévoilé. Les yeux de jade s’agrandirent d’outrage, son front se pencha vers l’avant pour agrandir le cercle de noir impérial qui contournait le vert pimenté de ses iris radiantes, dont il connaissait le pouvoir tranchant là où un trait sombre et épais venait souligner le vert vif. L’impossible enfant l’attaqua lâchement non pas sur ses motivations, mais sur l’apparence finalement trompeuse que revêtait l’allure fourbe, à laquelle il avait fait confiance par renfort de flatteries mielleuses, appelant sa faiblesse, mais que pour mieux le rejeter et se moquer, semblait-il ! Encore, le désintéressement ! Pire, la trahison de ce qui était sacré au cœur et à l’âme !

« C'est un jeu, pour toi ? C'est quoi que tu veux, des excuses ? De la reconnaissance ? »

Il se surprit spontanément à vouloir répondre que c’était effectivement ce qu’il voulait, mais demeura immobile dans sa défiance, incapable de s’ouvrir alors qu’il savait que d’autres coups bas allaient suivre. Octant sentait une colère impatiente lui brûler le ventre, sans être pourtant capable d’identifier exactement quelles étaient les flammes qui en attisaient le fond, ce qui ne l’empêchait pas d’inonder son corps entier alors qu’il ne trouvait rien pour y opposer résistance, même pas un silence. A vrai dire, il ne comprenait pas non plus la colère de Schepper, qui avait perdu de son sens, tandis que ses remontrances s’éloignaient considérable de ce qui lui avait été sournoisement revendiqué. Cette absence de concordance ne manqua pas d’alimenter sa frustration, qui le faisait déjà presque trembler d’indignation. Il s’attarda un moment pour se demander si ce n’était pas simplement le répondant de l’étudiant qui l’avait si bien provoqué, mais l’évidence lui dicta le contraire. La combativité ne l’avait jamais effrayé ni rebuté mais au contraire exalté, il savait encaisser ses torts pour peu qu’on les lui prouvât, mais le seul goût que lui laissait l’introduction de Schepper fut le préjudice. Il était manifestement inconsidéré de se laisser manipuler par un sentiment dont il ne comprenait pas l’origine ni le sens, mais son visage continuait invariable à se durcir pour tenir le coup, sans rien répondre car de toute façon l’étudiant ne lui en laissait pas vraiment le loisir. L’intuition lui dictait que seul un imbroglio révolté sortirait de sa bouche, sorte de balbutiement enragé et incompréhensible. Il voulut l’accabler encore en retour, non pas par plaisir, mais par pure revanche, sachant pertinemment au fond que l’impulsion n’était que caprice et cette fugace impuissance le conforta dans son inassouvissement mitigé.

Après tout, depuis le début, aucun ne s’était montré particulièrement engagent, tous deux s’exerçant à une joute verbale insatiable qui n’avait pour limite que leur sens commun des convenances. Octave ne s’en plaignait pas particulièrement, il savait avoir mérité dans une certaine mesure une pareille défiance, où en tout cas en concevait-il les raisons sans s’offusquer. Mais Schepper avait été particulièrement hargneux, même lorsqu’il s’était agi de constater sa simple présence encore dénuée d’une quelconque parole. Les manières impudemment délurées et les bouffées sardoniques n’avaient pas cessé, même lorsqu’il s’était évertué à la patience, l’impossible étudiant s’acharnant au désaccord perpétuel, conflit sans fin où chacun avait finalement trouvé de quoi se satisfaire entre les piques caustiques et la moquerie ouvertement méchante. Communication lassante, bouffie par l’orgueil, mais dont le bibliothécaire avait habitude, raison probablement pour laquelle son ton s’était si bien évertué au calme mielleux tout du long, alors que Schepper avait passé son temps à gronder comme un nuage d’été au-dessus de sa tête. Et tout du long, les aveux lâchés par poignés involontaires mais nécessaires, avaient dressé autour d’eux un écran de complicité à la cruauté partagée. Au cœur de cette masse nébuleuse de contradictions partiellement forcées, la parole n’avait pourtant jamais cessé d’avoir son sens : elle les avait liés durablement et bien plus solidement qu’ils auraient bien voulu le reconnaitre. Il fallait cependant avouer qu’à aucun instant Octave n’avait senti ou entendu une expression qui lui aurait fait croire, de façon détournée où subtile, que la soirée avait suffisamment évolué pour aboutir à d’autres attentes. Même une fois rassasié, calmé et plus autant sur la défensive, l’étudiant avait semblé lui reprocher tout du long un désintéressement continu qu’Octave s’était évertué à démentir, peut-être pas par la parole sans équivoque, mais par des attentions et gestes trahissant, lui semblait-il, l’étendue de son intérêt, qu’il avait toujours du mal à avouer par timidité et crainte que tout ne fut qu’une illusion. Au final, il lui avait vaguement semblé que Schepper ne s’était intéressé à lui que pour résoudre le mystère d’Heather, puis pour prouver la véracité de ses conseils, toujours avec l’intention de le tenter, plutôt que de le découvrir, comme si toute cette conversation se devait de convenir aux évangiles de la neutralité impartiale, où tout se devait d’avoir un prix. Le désintéressement pur signifiait un abandon que Schepper ne voulait pas accepter, n’en étant peut-être pas encore capable tout bonnement derrière son manque de confiance. Il lui avait d’ailleurs tour à tour trouvé des excuses pour expliquer sa présence combative et constante : l’orgueil, puis l’indifférence feinte, la trahison ou le mensonge…

Ce constat avait eu le don d’atténuer sa colère, mais son visage garda la marque d’une inquiétude fébrile. A y songer, on aurait dit deux avocats en train de plaider leur propre cause, tout en cachant soigneusement à la partie adverse ce qu’ils ne voulaient pas s’avouer. Octave dût reconnaitre qu’une pareille mésentente aussi abrupte et profondément frustrée ne pouvait être que le fruit de pensées demeurées douloureusement indicibles. Etait-ce banalement cela alors ? Etait-il crûment vexé ? Indisposé de s’être fait imposer des règles qu’il supportait mais n’aimait pas et qui avaient entretenu leur conversation, même sa part la plus délicate, dans un étau de méfiance arrogante ? Il lui sembla en tout cas que ce contre quoi Schepper se rebellait maintenant, c’était cette entente qui ne parvenait pas à entamer un chapitre dont il avait déjà entrepris la lecture dans sa tête brune. Octave comprit l’étudiant profondément vexé et comme désireux de quelque chose qu’il avait lui-même proprement empêché jusqu’à son ingénue question agréablement spontanée, pourtant si mal enrobée par des présomptions d’horrible futilité qu’Octave s’était empressé de défendre. Cette attitude avait quelque chose de fatiguant et d’incroyablement familier. Léon lui reprochait au fond une manque de concours, qu’il aurait préféré bien plus engagé, personnel et affectif peut-être, tout comme sa colère l’avait été, au lieu de stagner au sein d’une immobilité blanche, aseptisée et sans engagements ni promesses. Ce désir, il ne pouvait que le comprendre, mais sa présence le surprit sans le surprendre, confondant l’image qu’il avait des attentes de l’étudiant, de la part duquel il ne croyait pas possible un telle ingénue convoitise pour l’intimité sans conditions.  

« C'est dommage, je commençais à avoir envie de connaître cet Octave là… »

Raffermit-il l’insulte, toujours plus incisif et déterminé à décrire le bibliothécaire en odieux morceau de glace aux sourires trompeurs, osant référer à une photographie prise par surprise et qui décrivait au fond toute la complexité qu’avait le bibliothécaire à entretenir quelconque relation. Plutôt que de s’offusquer encore pourtant, l’image le fit songer à tout autre chose. Une sorte de déjà-vu flottait à la surface de ses yeux. La fin du printemps approchait, clémente et douce, dont la brise avait ouvert leurs fenêtres pour laisser l’ombre verte des nouveaux feuillages se poser sur le tapis de la chambre. Il avait creusé une place sur son épaule et son large sein, confiants dans l’habitude qu’ils avaient l’un de l’autre. Elle lisait quelque chose dont le souvenir lui échappait maintenant par manque d’intérêt, commentant parfois sa lecture d’une voix basse et assoupie, dont Octave écoutait le son doux se mêler aux chants et bruissements de la nature, recevant le souffle tiède sur l’arête de son nez. Ils goûtaient le plaisir d’avoir chaud, de demeurer immobiles l’un contre l’autre dans les draps d’un lit défait. « Il nous faudrait un chien » avait-elle murmuré du même ton désinvolte dont elle usait pour parler de sa lecture, mais la suggestion avait ouvert les yeux du jeune homme en grand, aussi sûrement que deux stores battus par la tempête. « Pourquoi faire ? » avait-il demandé, peinant à rester tranquille. « J’ai toujours eu des chiens… tu n’en veux pas ? » susurra Jane tout en traçant des arabesques invisibles entre les cheveux de son bien plus jeune amant sans percevoir sa confusion. Octave avait alors creusé un peu plus le nid moelleux de la chair délicate avec son nez et fermant les yeux, commenta négligemment : « Non, c’est juste que… c’est un chien. Tu le prendra avec toi, quand tu partiras ? Je ne voudrais pas m’en occuper si tu n’es pas là ». Il avait senti sa main se figer, puis reprendre sa caresse. « Pourquoi est-ce que je partirai ? » avait-elle demandé en gardant une fausse tranquillité dans le ton qu’il savait corrompu et y répondit avec une certitude résignée : « Tu partiras. Tout le monde part. Toujours. » Et tous deux savaient par le ton détaché de sa voix de jeune fille, que le jeune Octave aux longs cils, au cuir bruni et à la peau encore douce, ne parlait pas de la mort. Bien évidemment, elle l'avait sermonné.

« Si jamais je veux quelqu'un qui m'écoute attentivement, me prodigue des conseils et que je peux à ma guise choisir de congédier, je prendrais un psychomage. Ou un chien. Mais je t'ai pas vu, ni avec une blouse, ni en train d'aboyer, à ce que je sache »

Léon. Ce Léon hargneux, veule, jaloux et envieux, puis curieux et tranquille, presque respectueux, mais toujours craintifs et frustré par la seule chose qui pouvait laisser pareille trace chagrine. Octave s’en voulait de ne pas avoir fait le lien fragile plus tôt, de l’avoir si négligemment raté en suivant une règle stupide qui ménageait ses propres sentiments. Cela lui avait toujours convenu, lorsque les gens finissaient par manifester une distanciation plus ou moins délicate à son égard, qu’il acceptait comme le désir d’une implication moindre. Mais Schepper avait cette attitude pour d’autres raisons que le simple désintéressement apparent du bibliothécaire. Octave avait fini courbé au-dessus de la table, le regard fixe et l’attention contemplative, les doigts noués à hauteur de sa bouche détendue. La frustration s’était lentement effacée de son visage, qu’une étrange passivité habitait maintenant, les paroles proférées avec tant de colère l’ayant passablement refroidi. L’ingrate et fructueuse gymnastique… Il se sentit soudain stupide d’avoir pris les devants sur tout, sauf sur ça, sachant pertinemment au fond que Léon n’était pas encore de taille pour jouer à ces jeux de façon parfaitement lucide. Lentement et en silence, il sondait l’adolescent, presque honteux de s’être protégé face à quelqu’un de bien trop démuni pour lui être une quelconque menace, même dans les détails. A vrai dire, Schepper était d’une sincérité réjouissante par tous ses aspects. Il recelait certes une complexité et une profondeur qu’on accordait peu aux jeunes gens de son âge, mais son caractère était spontané et agréablement décomplexé. Il irradiait d’un éclat étrangement sauvage, qui plongeait Octave dans une course à l’audace, chatouillant sa vanité si sa jubilation n’avait été tellement exacerbée. Et Léon n’avait absolument pas conscience de ce rayonnement interne, proprement radieux et effervescent, ce qui le rendait d’autant plus inflammable dans sa fougueuse jeunesse, dont la sincérité exubérante et émotive coulait jusqu’à créer des duos improbables de gargarismes colorés, petits riens ensoleillés et fébriles. Sans se redresser, ni changer d’allure, Octave écarta les mains qui cachaient sa bouche et aboya soudain dans le silence d’un glapissement lourd et lent de vieux chien :

« Wof, wof. »

Laissant à la plaisanterie sérieuse faire son œuvre, Octave éclata soudain d’un rire contenu, rejetant son dos contre la banquette et écartant les bras, qu’il lova de part et d’autre de sa tête sur le dossier. Ses doigts caressèrent le faux cuir alors que l’espièglerie malicieuse faisait intrusion dans son regard, dénué de tout triomphe, souriant sous une louange invisible et précieuse. Quelque chose languissait en lui doucement, ivre, assourdi et tremblant. Le rire le quittant, la joie demeura et il déploya son cou en renversant la tête vers l’arrière comme s’il fut sujet à une exclamation muette, jetant un regard évasif au plafond tandis qu’un soupir fugace s’échappait de sa bouche entrouverte. Abaissant son menton, il pencha légèrement la tête sur le côté, donnant un mouvement élégant à ses épaules aux rondeurs de cantaloups. Les yeux, à l’abris sous de longs cils entremêlés, étaient voilés par une menue extase radieuse ayant gardé ses lèvres rouges, dont la jumelle inférieure fut longuement humectée d’un mouvement serré, avant de rouler sous une rangée de dents gourmandes. Elle y demeura coincée, rouge et pleine, se moquant d’une tentation qu’il destinait ouvertement à l’étudiant, s’abandonnant au badinage lascif hésitant, encore incertain des mots qu’il devait formuler pour sonner juste, préférant se perdre dans son bain chaud de douceurs alanguies. Il rit encore, sans nervosité, de ce rire que l’on faisait seriner pour la flatterie, faisant pétiller les iris rayonnantes de ses yeux tels deux joyeux mousseux. La nuance, toute en souplesse, était qu’il ne plaisant plus de Léon et ses plaisirs enjoués lui étaient tout destinés, car il en était à présent la source unique. C’était si simple, mais il aura fallu penser à Jane pour s’en souvenir, comme à chaque fois qu’il oubliait ce qui avait changé en bien chez lui. Léon avait parlé d’un jeu plus tôt, qui en réalité n’avait rien d’une mise, mais tout de la préservation. Octave peinait à s’impliquer sur les mots, car ils étaient ses armes préférées, dont il ne connaissait que trop bien l’usage pour les abandonner à quelqu’un d’autre par inadvertance et Léon était si… désinvolte dans son langage. Si cruel parfois, puis joliment compatissant l’instant d’après. La contemplation voluptueuse fit son chemin sur les traits tendus de l’étudiant, retenant toujours la lèvre cerise prisonnière d’une envie coupable, jusqu’à ce que finalement la tension lâche et qu’Octave n’avoue simplement, de son ton le plus assuré et désarmant de simplicité :

« Tu me plais. »  

Il y avait de quoi croire en l’erreur, mais Octave demeura parfaitement immobile dans sa vague concupiscence, sans rien rectifier, ni ajouter, sans même attendre une quelconque réaction car au fond, ça ne l’intéressait pas. Il avait bien appris la leçon et n’avait pas dit cela pour faire plaisir, ou pour satisfaire quelconque lubie, mais parce qu’il savait cet aveu nécessaire, sans quoi tout allait être perdu pour un fâcheux malentendu dans lequel il n’avait pas voulu s’aventurer de trop. Il avait bu, cela aussi pouvait lui être imputé et il avait soigné à rendre son regard même si languide, beigné d’un profond éclat de lucidité et de détermination tranquille. Quoi que, une pointe de gloriole enfantine se perdait quelque part.

« Tu me plais, vraiment. Beacoup. »

Avait-il renchéri d’une voix pareillement savoureuse, avec le plaisir d’un dos zébré par le soleil d’été. Ses épaules roulèrent et s’abaissèrent, lui prêtant cette nonchalance qui caractérisait si bien son air de leste parfait. La vérité fut si simple à dire et ne lui demanda aucun effort, alors même qu’il avait passé son temps à tenter la dissimulation pour gagner un terrain dont il n’avait pas besoin, mais que Léon défendait avec une hargne redoublée. Il n’avait pas besoin de cette difficulté crée artificiellement et s’en débarrassait maintenant avec la facilité d’une courtisane et peu lui importait que Léon ne le croie pas, qu’il lui trouve d’autres prétextes au mensonge et à la tromperie, il était plus simple de se raccrocher joyeusement à une réalité tangible qu’à des machinations de l’orgueil : en cela peut-être que l’étudiant avait eu raison. Mais ce n’était pas l’orgueil de la découverte ou du raisonnement, simplement celle de la défiance tranquille qui ne se permettait rien. Sous cet aspect, il pouvait se sentir clairement spécial car peu d’individus étaient parvenus à évoquer en lui cette fragilité de l’existence, qu’il s’efforçait de protéger au prix de sa propre sincérité et au mérite imbus d’une vanité inutile. L’étudiant était trop brutal, mais en même temps incroyablement précaire et plus il éprouvait l’abandon, plus il en devenait revêche. Pour être honnête, l’aveu lui fit grand bien. Une sorte de délivrance… Soudain, il sortit de la poche de son gilet une montre à gousset et constata l’heure, qu’il avait complètement oubliée, négligeant par la même occasion Gustav. Il commenta :

« En parlant de partir, il est plus d’une heure du matin et Gustav n’attend plus que nous à tous les coups. »

Sans davantage d’égard trop insistant, Octave empila les assiettes vides et, coinçant les échancrures des quatre verres entre ses doigts, se dirigea vers la cuisine pour précipiter un départ qu’il savait maintenant nécessaire, non pas pour satisfaire les provocations de l’étudiant, mais pour restaurer une convenance brièvement oubliée. En un sens, le seul espoir qu’il ait pu nourrir en s’abandonnant à la vérité fut que l’étudiant ne daigne plus l’attaquer sur ses engagements, dont la nature lui était maintenant expliquée de façon aussi brève qu’éloquente. A force de l’écouter, Octave s’était lui aussi perdu parmi la foultitude de différentes raisons ayant pu le pousser à subir aussi longtemps un insupportable garnement n’ayant pas manqué de lui pourrir un soir d’été, puis un autre d’automne, jusqu’à provoquer un petit mélodrame dont ils se seraient tous bien passés. Et effectivement, l’insolence et le répondant, mal placés dans la plupart des situations vécues, l’avaient agacé au plus haut point. Mais ce soir-là, il avait enfin découvert une sensibilité qu’il n’avait fait que soupçonner derrière les intentions parfois délicates de l’étudiant, adressées tant à Heather qu’à Elène, et les déraisonnables accusations qu’il formulait à sa propre encontre pour se couvrir d’une faute qui n’était pas toujours la sienne. Au-delà des ressemblances curieuses et mystiques, au-delà même de l’appréciation superficielle, Octave l’avait en fait choyé depuis longtemps par sa révérence, ce qui avait probablement provoqué pareille frustration.

De l’épaule, il poussa la porte battante des cuisines et découvrit Gustav en train de compléter en silence et parfaite solitude son épais carnet de sudokus. Ce dernier s’étonna, s’indigna même de voir son client porter les assiettes, mais fut bien vite ramené à la raison par des excuses pour l’heure tardive et les discussions bruyantes. Déposant son fardeau et libérant ses mains, Octave sortit de sa poche une liasse de billets maintenus serré par un étroit clip d’argent, dont il déploya deux feuilles à la somme ronde, toujours supérieure à ce qu’il avait consommé et toujours catégoriquement refusée, puis abandonnée sur le comptoir pour ne pas laisser le choix. Exactement ce que le bibliothécaire fit, dans un rituel qui avait pour vocation de se répéter à l’aveugle jusqu’au leur mort à tous les deux. Comme à un garçon, Gustav lui offrir néanmoins une poignée de bonbons colorés, dont il dégusta un, puis fourra les autres dans sa poche, un sourire ingénu rougissant sa bouche. A l’abri de ce petit couloir en carrelage mal éclairé, ils s’offrir une accolade fugace mais solide, avant que les portes ne libèrent le bibliothécaire, laissant Gustav à sa dernière vaisselle.

« Bonne nuit petit, joyeux anniversaire ! »


Cria le tenancier à travers les portes entrouvertes, qui se refermèrent dans le dos du bibliothécaire rejoignant la dernière table occupée. Le sourire tranquille fleurissait toujours à sa bouche, remontait en voile mirifique à ses yeux, qu’il faisait miroiter d’un éclat doré telle une myriade d’étoiles injectées dans le creux de ses iris sombres. Sans s’assoir, il récupéra son manteau sans le mettre, puis regarda Schepper avec une sorte d’amusement à peine dissimulé. Véritablement, il attendait juste que l’étudiant se lève et… prouve à quel point qu’il n’était pas parfaitement soûl comme un goret. On avait toujours la parole lucide et la tête claire jusqu’à ce qu’il fût question de devoir marcher. Ou de juste faire des gestes coordonnés. Octave regarda brièvement à l’extérieur de la boutique et constata la météo clémente, bien que froide mais dénuée de vent et tendis son manteau à l’adolescent ivre en proposant :

« Prends, on va marcher pour que tu décuves un peu. Ou bien… Tu as besoin que je te porte ? »

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Sam 5 Mai 2018 - 22:04



Les yeux gris semblaient voilés par un orage sourd, grondant dans l’intimité du cœur de l’adolescent et déchaînant ses pensées. Il se sentait trahi, en colère, triste, esseulé et naïf. Tout ça à la fois. Les mots rageurs coulaient de sa bouche en se chargeant d’ironie, se teintant de reproche à mesure que le tonnerre foudroyait ses idées jusqu'à les faire déborder de ressentiments. Plus que de la déception envers Octave, l’adolescent se morigénait lui-même des erreurs commises qui, même se parant des mêmes illusions que les autres fois, ne lui servaient aucunement de leçon. Les mots prononcés un peu plus tôt continuaient leur basse besogne, irritant l’adolescent a mesure que les critiques le transperçaient avec une facilite déconcertante. "Chiant. Plat." Pourquoi se sentait-il blessé par les paroles d’une personne qu’il avait eu en horreur depuis le début de l’année scolaire ? Pourquoi être déçu d’entendre le bibliothécaire danser avec l’idée de le planter là ? N’avait-il pas dès le début perçu tout cela dans le regard de jade ? N’était-ce pas les premiers adjectifs qui l’avaient traversé dès qu'il avait posé ses yeux sur Holbrey ? Orgueilleux. Vaniteux. Utilisant les mots comme des armes, troquant des phrases grandiloquentes contre, certaine fois, des silences encore plus dangereux. Colérique. Agressif.  Peut-être que la première impression qu’il avait ressenti en le voyant, ce frissonnement viscéral ayant hérissé les poils de sa nuque, avait être la bonne. Octave était un prédateur et comme tous ses condisciples, il aimait la traque. Ce n’était pas de poser sa main sur la victime qui l’exaltait, mais bien de prendre le dessus sur cette dernière. Quand bien même devait-il troquer un masque contre un autre, histoire de mieux ferrer sa proie, n'est-ce-pas ? Cette compassion, toutes ces phrases sensées l'aider à aller mieux n'étaient donc que des pièges détournés destinés à mieux l'amadouer pour ensuite tout reprendre. Et il s'offusquait de se faire traiter de voleur ? Pourquoi avoir débarqué dans sa vie, pourquoi ne pas cesser de toujours se frayer un chemin si c'était pour ensuite proposer d'oublier tous les évènements ? Pourquoi opposer à chacun des adjectifs néfastes qu'il lui avait attribués en premiers, d'autres qui semblaient tellement plus appréciables, qui avaient su le convaincre d'avoir confiance. Confiance, bordel. Pourquoi cette honnêteté fragile, cette douceur parfois à peine déguisée, cette fêlure et cette capacité d'écoute. Pourquoi s'être paré de tout cela si c'était pour proposer de tout oublier ?

Léon fulminait et plus il parlait et plus la colère modulait le son de sa voix, diminuant son intensité, comme si c'était au dessus de ses forces de formuler si haut de pareils reproches, qui trouvaient leur sens avec beaucoup plus de précision dans le murmure accusateur. Car c'était bien un murmure, une tirade qu'il avait crachée à l'adulte d'une seule respiration, d'un seul souffle. Sans filtre. Les mots avaient coulé avec cette facilité que conférait l'honnêteté, cette fougue qu'offrait la déception, cette méchanceté nourrie par la peur. Hargneusement. Et Octave ne disait rien. Il restait là, à le regarder avec cet air à la fois condescendant et surpris d'être l'objet de toute cette rancoeur, puis de nouveau insondable. Cette incapacité à comprendre le bibliothécaire agaçait l'adolescent, et ce de manière prodigieuse. Comme en proie à une langue étrangère dont il n'avait ni appris à reconnaître les sonorités, ni jamais su déchiffrer la moindre lettre. Pourquoi était-il toujours là ? Pourquoi, d'ailleurs, était-il là, tout simplement ? Parce qu'à cela, évidemment, il n'avait jamais voulu répondre. Parce que ce n'est pas le moment, parce que c'est hors sujet, parce que tu fais ça pour de mauvaises raisons, parce qu'il n'y a pas de raison. Parce que c'est la pleine lune aussi, tant qu'il y était. Ou parce que va te faire foutre, Léon. Va bien te faire foutre. N'est-ce-pas ?, songeait-il, hurlant en silence dans la sécurité réconfortante de son esprit. Toujours de bonnes excuses, toujours tout pour ne pas répondre, jusqu'à ce que la vérité ne daigne enfin franchir les lèvres rosées. "Plat et chiant. Je t'oublies, si tu veux." Pourquoi cela faisait-il mal ? Comment de si petits mots pouvaient-ils réveiller à eux seul toute cette colère ? Pourquoi de toutes les paroles du bibliothécaire étaient-ce celles ci qu'il retenait, entres toutes ? "Je t'oublies, si tu veux."

Alors l'adolescent avait lui même ouvert la porte, à la volée, lui intimant de la prendre, la proposition se teintant d'une lueur de défi au fond des iris orageux. Tu veux partir ?, semblait-il dire. Très bien, Vas-y, je te soumet même l'idée avant que tu n'oses dire qu'elle ne vient de toi . Parce qu'au moins, pour une fois, si quelqu'un décidait d'abdiquer pour fuir, cela n'aurait rien d'un abandon. C'était lui qui lui proposait de partir et non le contraire. Dans l'esprit embrumé du vert-et-argent, cela faisait une différence. Une énorme différence, même. De toute manière, qui aurait envie de rester ? souffla une voix familière que Léon aurait préféré bâillonner jusqu'à ne plus entendre ses insupportables commentaires. Si la rengaine de certains était Tout le monde part un jour, celle de l'adolescent s'était toujours entourée d'une culpabilité particulièrement désagréable Personne ne reste pour moi. Là où certain avait peur de l'abandon, Léon était lui persuadé d'être à l'origine de cette multitude de départs. Qui à défaut d'être nombreux, l'avait tous blessés profondément. Donia était partie, ou plutôt n'avait-elle jamais été là, désertant la vie de l'adolescent et c'était comme si elle avait laissé grande ouverte la porte afin que d'autres ne suivent. Léon avait bien essayé d'en faire entrer d'autres, d'Elène qui s'en était servie honteusement à Heather, qui n'avait peut-être jamais compris l'importance du rejet qu'elle avait opposé à sa passion. Alors Léon s'était décidé à refermer la porte, même après avoir compris qu'il s'agissait d'une entrée unique. Malia, Carlie ... des proies fragiles, si fragiles qu'elles ne pourraient pas lui faire de mal. Jamais. Et Léon ne leur en avait pas laissé l'opportunité : il avait tourné le dos en premier. Prévenant, n'est-ce-pas ? S'il la refermait soigneusement, cette porte, alors il ne laisserait personne entrer non plus. Et si la pièce était vide, il n'y avait plus aucun risque d'évasion fortuite. Mais ce soir, l'adolescent avait abaissé les verrous, baissant sa garde. Deux fois. Et envers deux individus qui savaient prendre les armes pour le blesser, si nécessaire. Heather avait pris la porte à l'instant même où il avait avoué ses sentiments. Et Octave voulait suivre le même chemin, vexé dans son orgueil et ce n'était pas étonnant. Parce que si Heather n'avait même pas été retenue par leur amitié de sept-ans, qu'est-ce-qui retenait Octave, à qui il s'était ouvert depuis une seule petite soirée ? Qu'il se sentait incroyablement naïf et stupide. Et pourtant. Pourtant il n'avait pas menti : il avait eu envie de connaître l'Octave de la photographie, celui qui pris à la dérobée avait lui aussi baissé la garde, celui où d'une certaine façon, il se reconnaissait un peu. Celui qui semblait si sûr de lui mais qui pourtant avait été perdu, cette personne dont les stigmates des douleurs reçues était ancrées dans la peau mais qui ne s'en cachait pas. Qui pouvait se montrer violent mais parlait avec des mots délicats. Il avait voulu faire confiance à cette contradiction, mais cette dernière semblait vouloir reprendre ses droits. Va-y, semblaient dire les yeux gris. Dégage, je ne serais même pas étonné., encourageait-il silencieusement en fixant Octave, s'attendant déjà à le voir se rabrouer, l'accablant sous une multitude de mots blessant sensés lui expliquer en long, large et en travers à quel point il n'avait encore une fois, rien compris. Certaines phrases prononcées par l'adulte se frayèrent un chemin vers la surface, reprenant leurs droits, alimentées par le sentiment de dépréciation qui resurgissait en même temps qu'Octave reprenait tout ce qu'il avait distillé au fil des heures. "T’es là parce que tu me casses les burnes, voilà pourquoi" "Schepper, tu n'as été qu'un meuble dans cette histoire." "Je te laisse pourrir dans le trou que tu n’arrêtes pas de creuser" "De toute façon, tu es devenu plat et ennuyeux, je n'aurais pas trop de mal à t'ignorer". Léon ne cillait pas, ses yeux dévorant le bibliothécaire comme s'il avait été capable de le brûler sur place, sur l'hôtel de toute la déception qu'il avait osé provoquer. Alors, de quel côté de la contradiction Octave allait-il verser, à présent ? Peut-être d'autres phrases sensées le rassurer, afin de pondérer les remarques désobligeantes et de le laisser toujours en équilibre sur la corde précaire, tendant parfois la main pour ensuite la retirer, faisant bouger le socle afin que Léon ne perde pieds. Quelle était la part de mensonge entre ce qu'il avait dit pour le soulager et ce qu'il tâchait à présent de reprendre pour le blesser ? Confiance. Il avait eu confiance. Merlin quelle erreur monumentale, alors pourquoi se sentait-il peiné ? "Tu le sauras très vite, ça, tu le sentiras, comme tu sentiras instinctivement si je te suis malveillant." Mensonge. Encore. Léon ne savait plus et n'avait d'ailleurs jamais su. Confiance. Quel mot stupide, quel sentiment stupide. Inutile. Alors il attendait, les yeux rivés sur le visage inexpressif, à demi dissimulé derrière les mains nouées devant  sa bouche. Le temps passait et Léon avait de moins en moins de patience. La colère grondait, la déception enflait, il voulait des réponses. Un départ. Une altercation. N'importe quoi du moment qu'il faisait un choix. Allez Holbrey, crache ta verve, avait-il envie de lui crier. Barre toi, cela me confortera dans l'idée que tout cela n'avait été qu'une énième mascarade dans laquelle je ne suis que l'imprudent protagoniste. Et enfin, Octave daigna ouvrir la bouche.

__ Wof, Wof, imita-t-il, sa voix grave résonnant dans la salle du restaurant à présent vide.

Et il éclata de rire, d'un rire qui décupla la mauvaise humeur de l'adolescent. Léon le regardait, interdit, figé et démuni devant une réaction à laquelle il ne s'était pas attendu. Ses yeux gris se plissèrent alors qu'Octave basculait la tête en arrière, le lâchant enfin de son regard intrusif pour venir fixer le plafond décrépi du bar, la lumière du lustre au dessus d'eux baignant les traits du bibliothécaire dans un halo doré. Content. L'adulte avait l'air heureux et bien que le rire aurait pu être communicatif, le vert-et-argent n'avait pas envie de le suivre. Pour rien au monde. Il se fou vraiment de ma gue*le, songea Léon en tapant de nouveau ses doigts sur la table, renfrogné, au bord de l'implosion.  Il ne voyait pas ce qui était drôle dans la situation, ce qui avait pu provoquer ce rire déplacé ni ce soudain relâchement du bibliothécaire, qui abaissait maintenant la tête pour revenir plonger son regard dans le sien. Léon se sentait épié, sondé au delà de l'apparence physique, comme si Octave cherchait des réponses au sein de l'interlocuteur qui lui faisait face. C'était intrusif. Et il n'était pas un voleur, hein ? Il sentit tous ses muscles se tendre, fixant l'adulte avait la nette impression qu'un détail lui échappait. Cela dit, il s'en moquait, tout ce qu'il voulait c'était que cet air de profond bien-être qui emplissait l'adulte ne déserte ses traits. Il s'était attendu à des soupires, à des réflexions, à se faire remettre à sa place. Peut-être même à voir l'adulte transplaner sans plus de cérémonie. Mais à ce qu'Holbrey ne rigole? Ou alors ce rire était-il le prémice d'une longue tirade dans laquelle l'acidité des mots du bibliothécaire retrouverait tous ses droits, usant de son talent visible pour la prose afin de renvoyer chacune des phrases prononcées contre son auteur. Mais tu vas parler !, se demanda-t-il alors qu'Holbrey se mordait à présent les lèvres, continuant à le fixer avec une intensité qui commençait à rendre mal à l'aise l'étudiant. Définitivement, il ne comprenait pas. Ni ce rire, ni cette attitude, ni ce silence. Encore moins le fait qu'Octave soit toujours là, assis en face de lui, enfermé dans une plaisanterie qu'il ne voulait apparemment pas partager. Les yeux de l'adolescent quittèrent l'émeraude brûlant, déstabilisé par tant d'intensité, pour venir se poser sur la lèvre inferieure qu'Holbrey ne cessait de mordiller, celle qui d'un rouge sang tranchait avec la pâleur de sa peau. Le nuancier de violet et de bleu était toujours là, l'ecchymose déposée comme la trace d'un baiser à l'angle de sa bouche, la lèvre tuméfiée par le coup qu'il lui avait porté un peu plus tôt. Les dents ne cessaient de venir taquiner la blessure et Léon se demanda s'il avait mal. Il espérait que oui, puisque la blessure physique avait été la seule chose qui avait réussi à toucher l'adulte, visiblement. Le reste il s'en moquait, en témoignait ce rire qui avait empli la pièce et qui trouvait encore son écho dans la lueur malicieuse qui irradiait du visage d'Holbrey. Il s'amusait ! Alors que lui bouillonnait toujours, luttant avec chacun des pans de sa personnalité pour ne pas exploser de  nouveau. Et à sa lutte intérieure, Octave n'offrait que sa patience, calme et infinie. A l'opposé, chacun à leur manière. Chacun d'un coté de la table. La tension semblait atteindre son paroxysme pour l'étudiant qui était à deux doigts de reprendre la parole. Un soupire s'échappa de ses lèvres toujours closes.  La soupape allait lâcher et Léon se crispa de nouveau, bandant sa volonté pour empêcher la moindre de ses fibres musculaires de bouger, luttant contre l'envie de parler, de se lever, de fuire avant qu'Holbrey ne le fasse ou ne se décide à contrer. Parce qu'il allait répliquer, n'est-ce-pas ? Un nouveau rire s'échappa de ses lèvres, d'ailleurs. Léon lui adressa un regard assassin en réponse, débordant de reproches. Si Octave ne daignait pas choisir, alors Léon savait ce qu'il avait à faire. Il allait se lever, partir, tourner le dos à ce simulacre de début d'amitié dans laquelle il avait mis plus d'espoir qu'il ne l'aurait crû, fermer la porte de ce bar et par la même occasion, fermer la porte à Octave et ne plus jamais le laisser approcher. Il en avait assez, de jouer, justement. Le préfet avait pris sa descision, intimant un léger mouvement afin de tenter de se lever mais le bibliothécaire choisit ce moment redécouvrir l'usage de ses cordes vocales, clouant par ses mots l'adolescent qui s'immobilisa malgré lui.

__ Tu me plais, déclara-t-il simplement, anarchant l'étudiant surpris à son siège avec bien plus de facilité que s'il ne s'était de nouveau retrouvé stupéfixié.

Il osait. Octave s'était montré outré, en colère, faussement condescendant, clairement moqueur, parfois doux, souvent ironique, quelque fois touchant, au delà de ce que l'adolescent aurait cru. Intéressant, détestable la seconde suivante. Sérieux puis débitant des conneries, se cachant toujours derrière des excuses, affirmant sans cesse ne rien faire par hasard.  Passant d'une émotion à l'autre sans que l'adolescent ne réussisse à suivre les chemins sinueux l'ayant mener là. Et maintenant, ça. Il passait de "Plat et chiant" à "Tu me plais". Léon était beaucoup trop outré pour réussir à prendre la parole, dépité de voir l'adulte se changer une nouvelle fois en contradiction, de celle qui disait justement qu'elle ne le définissait pas. Bah tiens, , songea Léon, son regard toujours empli de doutes ne lâchant pas l'adulte. Il flairait le piège, mais ne savait pas encore quoi en faire. "Quant à la contradiction, je l’amène que pour faire emphase, pas parce que ça me plait particulièrement de débiter des conneries. " C'était donc ça, Octave essayait de faire emphase pour que Léon ne comprenne quelque chose, sans doute. Faut dire que cela n'était que ça, depuis le début, phrases bien réfléchies pour l'amener à une conclusion. Comme lorsqu'il avait insisté sur les défauts d'Heather pour lui faire comprendre son amitié pour elle. Sur quel côté cherchait-il à mettre l'accent ? Disait-il l'apprécier pour exagérer à outrance le fait qu'il était dénué d'intérêt ? Ou bien était-ce l'inverse ?.A partir de là, tout ce que je fais est motivé. Sauf que le vert et argent ne voyait pas où ce pseudo compliment tombé de nul part en plein milieu d'une overdose de reproche à son encontre, était sensé l'emmener.  

__ Tu me plais, vraiment, réitéra l'adulte,beaucoup.

Et puis, qu'entendait-il par ça, de toute manière. "Tu me plais". Ca ne voulait rien dire, se rendait-il compte de cela au moins ? L'adolescent se retrouvait muet, rendu silencieux par ce demi-aveux qui n'en était pas vraiment un et auquel il tâchait de donner un sens. Plaire dans le sens tu es quelqu'un d'agréable, j'aime bien ton caractère ? Cela dit, Holbrey était un bibliothécaire non, aimer les truc plat et chiant c'était sûrement son truc ? Ou bien était-ce le côté colérique qui lui plaisait parce qu'il trouvait cela amusant et divertissant, de pouvoir à son gré énerver un adolescent puis ensuite se jouer de lui ? C'était ça, le considérait-il comme un jouet bien plaisant ? Léon ne trouvait rien à dire, ses idées brumeuses cherchant à donner un sens à ce qui n'en avait aucun, essayant de comprendre comment il avait pu passer de la colère à l'imitation de l'aboiement d'un chien pour ensuite débiter ça, comme si sa réflexion l'avait emmené à cet endroit exact, précisément. Alors il le toisait, circonspect, attendant qu'il n'exprime mieux le fond de sa pensée. Car s'il y avait un domaine dans lequel son interlocuteur excellait, c'était bien de se perdre en phrases démontrant avec minutie ses conclusions face à une situation, la décortiquant jusqu'à ce que chacun de ses aspects ne soit clairement explicite. Il n'avait qu'à attendre, après tout et le bibliothécaire se chargerait de clarifier le fond de sa pensée. Ou bien de rigoler à nouveau avant de partir puisqu'après tout, la porte était toujours grande ouverte.
Sauf qu'Octave était toujours là. Dans les méandres de son esprit embrumé, le tourbillon des conjectures que Léon tâchait d'arpenter afin de comprendre les dires du bibliothécaire, seule cette certitude fut capable de le toucher. Octave Holbrey n'avait toujours pas pris la porte et il était toujours installé en face de lui. Et ce fut cette présence qui souffla finalement sa colère, détendant les muscles de l'adolescent rendus presque douloureux par autant de frustration, distillant le voile de colère au fond des yeux clairs. Il n'était pas parti, malgré l'absence d'invitation claire à ne pas rester. Malgré toutes les fois où il s'était montré agressif pour le rejeter, pour essayer de fuire ce bibliothécaire qui apparaissait toujours au moment le moins propice, il était toujours là. Malgré les injonctions à partir. Malgré les reproches, les insultes, les brimades, les sarcasmes, les regards haineux. Malgré le coup de poing. Malgré l'intrusion dans sa vie privée que Léon savait être férocement défendu.


"C'est gentil d'avoir ramené mon amie, mais je crois que l'on va réussir à se débrouiller sans vous désormais."
"Jusqu'à ce que je vous rencontre cet été, tout ce que je touchais ne pourrissait pas par la suite."
"Vous êtes ... toxique."
"Il a le sens du détail pour ce qu'il s'agit de faire "oublier" des choses. Le problème c'est que sous ses doigts, tu finis par en oublier de même de respirer."
"Qu'est-ce que vous foutez là ?"
"Vous ne trouvez pas que vous en avez déjà fait assez ?"
"Vous êtes un enfoiré Holbrey et ce n’est pas parce que vous cirez vos pompes soigneusement tous les soirs qu'on ne voit pas que vous marchez dans votre propre me*** à longueur de journée."
"Alors allez bien vous faire foutre."
"De toute manière j'ai combien de chance de vous échapper ?"


"Aucune. Si tout le monde était être comme toi d’ailleurs, ça m’aurait grandement facilité la tâche. Si tu savais le nombre de gens qui se mettent à courrir". Octave n'avait pas eu tord. Il n'avait toujours pas réussi à lui échapper. Parce qu'il était toujours là, parce que finalement Octave s'était accroché, dans un sens. Exaspérant, incompréhensible, jouant dans des catégories bien trop compliquées pour que Léon n'en saisisse bien les particularités et le sens. Rieur, parfois sérieux, souvent agressif. Toujours cherchant à le contredire, à repousser les limites, blessant pour mieux réconforter, repartant à l'assaut. Parfois déstabilisant. Souvent surprenant. L'adolescent se mordit les lèvres, fermant les yeux, la colère ayant laissée place à la fatigue, les traits de son visage se relâchant alors que les cernes noires ressortaient avec plus de netteté au sein du visage pâle. Il n'avait cessé de repousser Octave avec acharnement, ça, il en était bien conscient. Pour s'offusquer ensuite il y a quelques minutes de le voir enfin proposer de l'ignorer alors que cela avait été si longtemps sa volonté. Si Octave n'était pas logique, lui ne l'était pas beaucoup plus. L'adolescent voulu ouvrir la bouche pour rétorquer quelque chose, mais rien ne vînt. Pas même un questionnement pour demander à Octave d'expliquer, pas plus de colère à son encontre, pas d'excuse non plus. Rien du tout. Léon avait l'impression de s'être fait fauché en plein vol, paralysé parce que dérouté. Déstabilisé de ne pas trouver de réponse à la colère qui l'avait renfrognée, étonné de constater sa présence tranquille, surpris par la tournure de ce qui ressemblait à un compliment, mais dont il ne saisissait pas le sens. "Tu me plais". Devait-il répondre quelque chose alors qu'il ne comprenait pas ce que sous-entendais le bibliothécaire ? Pourquoi sa curiosité ne s'offusquait-elle pas de ne pas être rassasiée, pourquoi aucune question ne fusait, pourquoi n'avait-il, pour la première fois de la soirée, absolument rien à dire ? L'adolescent, toujours adossé contre le mur derrière lui, ses mains tout aussi figées que son esprit, sondait à son tour le bibliothécaire avec un air perdu sur le visage, oscillant entre l'envie de parler et l'impression qu'il était tellement à des lieux de comprendre ce qu'avait voulu dire le bibliothécaire qu'il valait mieux s'abstenir. Le contact si intense imposé par le bibliothécaire prit fin lorsque ce dernier baissa les yeux sur une petite montre qu'il venait de sortir de sa poche. Un frisson parcouru l'adolescent lorsque la tension du regard de l'adulte se vrilla sur l'objet, comme s'il se trouvait délesté d'une sorte de poids dont il n'avait pas eu conscience jusque là. Il reprit son souffle, constatant la quasi apnée dans laquelle il s'était trouvée lorsque ses poumons acceptèrent avec plaisir une respiration plus généreuse.

__ En parlant de partir, il est plus d’une heure du matin et Gustav n’attend plus que nous à tous les coups, annonça-t-il avant de se lever, les mains chargées par les couverts et les assiettes, disparaissant du champ de vision de l'adolescent.

Léon se surprit à le suivre des yeux, notant qu'il y avait quelque chose de curieux à voir cet homme si bien apprêté et plein de manières distinguées se charger lui même de débarrasser la table. Etait-ce par qu'il appréciait le tenancier, ou bien parce que l'aveux incompréhensif avait créé une sorte de timidité, vite dissimulée en fuyant par les portes battantes de la cuisine ? Léon secoua la tête, passant une main sur son visage. Il se sentait incroyablement fatigué tout d'un coup, comme assommé par toute cette colère qui l'avait rongé et qui s'était envolée, dissipée par le calme paisible adopté par le bibliothécaire. Ce vide, ce vide immense qu'il ressentait depuis toujours, n'avait cessé de saigner depuis le début de la soirée. Si Donia l'avait creusé depuis de nombreuses années, si Heather s'était chargé de rouvrir la plaie et si Octave lui avait porté de nombreux coups, l'adolescent avait l'impression que l'hémorragie venait de s'arrêter. Il fixait toujours les portes battantes ayant avalées le bibliothécaire, se rendant compte qu'il ne craignait même pas de le voir disparaître pour de bon. ll y avait quelque chose qui venait de s'ancrer en lui, quelque chose dont Léon avait à peine conscience mais qui s'appliquait comme un pansement, contenant le flot de peur, une sorte de promesse qui n'avait pourtant pas été formulée mais que Léon ressentait tout de même. Le bibliothécaire allait revenir, il le savait. A vrai dire, étrangement, il n'en doutait pas. Et cela n'avait rien à voir avec le fait que la baguette de l'adulte ainsi que son par-dessus se trouvaient toujours sur la banquette au vieux cuir rabougris. Non, c'était plus profond que ça, en quelque sorte. Léon savait sans mettre de mots exacts dessus qu'Octave ne le laisserait pas. N'était-ce pas ce qu'il avait prévu dès le mois d'Août ? "[...]"on se retrouvera très rapidement, toi et moi, même si tu fuis maintenant. D’ailleurs, on se retrouvera, où que tu ailles." Léon secoua la tête, trouvant presque risible que toutes les menaces d'Octave ne se soient effectivement prophétisées, le bibliothécaire et lui n'ayant fait que se croiser, ce dernier apparaissant toujours dans les moments les moins propices, chamboulant tout sur son passage. Pour finir par vraiment se rencontrer ce soir.Le destin avait un sens de l'humour bien particulier, il fallait se l'avouer.

Le vert-et argent fixait toujours les portes lorsque ces dernières recrachèrent le bibliothécaire, le "Joyeux anniversaire petit" de Gustav se frayant un passage jusqu'à ses oreilles. L'homme se rapprocha, récupérant ses affaires, un sourire toujours flanqué au visage tandis que Léon arborait toujours le même air surpris, comme s'il n'osait parlé pour ne pas provoquer de nouveau l'adulte. Il sentait poindre la fin de la bulle qu'avait été cette soirée, un serrement étreignant son coeur à l'idée de transplaner de nouveau à Poudlard. Déjà, parce qu'il n'était pas certain de ne pas rendre l'intégralité du festin qu'il avait ingurgité comme un affamé, l'alcool et le transplanage n'ayant jamais faits bon ménage. Ensuite parce qu'il n'avait pas envie de se voir aussi vite confronté à tous les serpents qu'il lui restait à affronter : Heather, la froideur du château, les Carrow, l'insigne de Préfet. Et aussi parce que, d'une certaine manière, la fin de cette soirée marquant sa dix-septième année n'était pas si catastrophique que la journée qu'il avait vécu aurait pu le présager.

__ Prends, lui dit-il avec amusement en lui tendant son propre manteau, on va marcher pour que tu décuves un peu. Ou bien… Tu as besoin que je te porte ?

L'adolescent le regarda, toujours interdit et muet, secouant la tête à la dernière question tout en posant ses mains sur la table en bois, y prenant appuie pour se lever. Le sol sembla tanguer, l'appelant vers lui dans une sorte de danse hypnotique mais Léon se fit violence, fixant un point fixe derrière l'épaule d'Octave, refusant de lui donner raison. Il tenait l'alcool, qu'est-ce-qu'il croyait ? Ses yeux rendus vagues firent la navette entre Octave et le manteau proposé, cherchant en ce geste une explication avant de l'accepter docilement, la fine cape de son école ayant tout à envier au chaud prometteur porté par l'habit de bonne manufaction. Il récupéra le tissu en des gestes maladroits et l'enfila dans une gestuelle tout aussi peu gracieuse, ayant bien du mal à faire passer son deuxième bras dans la manche. L'alcool l'avait rendu incroyablement gauche et il dû glisser sa main derrière le col de la veste pour remettre le manteau droit, soupirant en tirant quelque peu là ou le tissus peinait à recouvrir ses poignets. Octave était plus petit que lui, cela n'avait rien d'étonnant. Il lança un regard plein de défis au bibliothécaire avant de se diriger d'un pas décidé vers la porte, titubant plus que marchant jusqu'à atteindre la sortie, refusant de voir l'adulte l'aider. Il n'en avait pas besoin, il marchait de manière tout à fait convaincante, n'est-ce-pas ? Il poussa la porte qui refusa de céder, ses yeux se posant sur la poignée qu'il tritura de nouveau, et il finit par poser son épaule sur le bois, essayant de palier avec force le refus de coopération de la porte. Sans succès. Une main franchit son champ de vision, tirant le battant et manquant de faire trébucher le jeune homme qui secoua la tête. Lui aussi aurait compris qu'il fallait tirer et ne pas pousser, si on lui avait laissé une autre minute de réflexion. N'ayant que peu de considération pour le rire amusé franchissant les lèvres du bibliothécaire, l'adolescent s'engouffra dans le froid hivernal, maudissant les pavés sur lesquels il trébucha à de nombreuse reprise et ne lui fournissant aucun repère en ligne droite pour lui permettre de donner l'illusion de se déplacer de manière ordonnée. Ce dont Léon n'avait pas conscience, c'était que la seule personne qu'il pourrait convaincre de sa sobriété, c'était lui-même. N'importe quel passant, même le moins observateur, aurait pu deviner à son attitude, ses joues rouges alors qu'il faisait si froid, ses gestes maladroits, qu'il était tout sauf très frais.

Mais Léon avançait lentement, sentant plus que ne voyait Octave marcher auprès de lui. Si ce dernier avait rigolé de sa maladresse, il ne l'avait pas entendu. Son champ de vision et sa capacité d'observation n'étant concentrés qu'à une seule et unique tâche : ne pas s'étaler au sol en se prenant les pieds dans un de ces foutus pavés.  L'air frais lui faisait du bien cependant, semblait clarifier ses pensées et à mesure des minutes qui passèrent, silencieuses, Léon ressentit qu'il fallait qu'il ouvre la bouche, restée close depuis que le bibliothécaire avait avancé cette phrase dont il ne comprenait toujours pas le sens. Tu me plais. Mais ce n'était pas sur ça qu'il voulait revenir, lâchant prise, acceptant de ne pas avoir de réponse précise au fait qu'Octave restait. La seule chose qui importait, finalement, était qu'il ne l'ai pas planté dans ce restaurant, ni dans le parc un peu plus tôt, ni dans cette ruelle sombre en Août. Et cela méritait bien un commentaire, une réflexion. "Mais vous êtes une vraie contradiction à vous tout seul !". C'était ce qu'il lui avait dit dans le parc, au début de leur altercation, juste après l'avoir remercié de s'occuper d'Heather. Juste avant que le bibliothécaire ne choisissent en fait de venir s'occuper de lui, de le libérer d'Elène, de l'écouter. De l'aider. Ce à quoi Octave avait répondu tout à l'heure "C'est fou, tu ne marches qu'à la contradiction". C'était ça. Une contradiction. Marcher à côté d'Octave qu'il n'avait cessé de rejeter tout en étant à présent bien content de voir que toutes les injonctions à partir n'avaient pas été suivies. Et sans vraiment sans rendre compte ni l'avouer, Léon commençait à réellement aimer cette opposition perpétuelle entre eux qu'Octave ne cessait de provoquer depuis le début. Et que lui-même alimentait sans s'en rendre compte. Alors l'adolescent tourna doucement sa tête, resserrant les pans du manteau du bibliothécaire pour ne pas laisser le froid glacial du mois de Décembre s'engouffrer contre sa peau, regardant sa contradiction à la dérobée, avant de murmurer, ses yeux le lâchant pour fixer la nuit noire.

__ Merci, de ne pas être parti. Cette fois, mais surtout toutes les autres où je te l'ai demandé.

Il reporta son attention devant, ses yeux se posant sur les berges d'une rivière qui se profilaient devant lui et qu'il rejoignait sans vraiment avoir de notion géographique sur Londres, se contentant de mettre un pas après l'autre de la manière la plus ordonnée qu'il le pouvait. Une moue passa sur son visage et il se stoppa net, faisant volte face, manquant de percuter le bibliothécaire qui marchait proche de lui et qui n'avait pas saisi les mouvements de l'adolescent imprévisible.

__ Je ne sais pas par où il faut marcher pour rejoindre Poudlard, avoua-t-il de manière plus légère avant de reprendre, intrigué et complètement perdu, un sourire passant sur ses lèvres. Ce qui n'a pas d'importance, en fait, parce qu'on ne va pas s'y rendre à pied. Il soupira, secouant la tête à sa propre bêtise avant de reprendre sa marche, ayant de plus en plus de mal à ne pas perdre pied, parlant comme pour essayer de combler le silence absolu de la nuit solitaire, comme si cela pouvait distraire l'adulte de l'état pitoyable d'ébriété dans lequel il se trouvait. T'as raison. Faut marcher avant, parce que si tu transplanes maintenant ... Il grimaça à l'évocation même de la nausée qui ne manquerait pas de le traverser si Octave se décidait à écourter la marche nocturne et, constatant que même marcher allait s'avérer bien difficile, il passa son bras autour des épaules d'Octave qui se trouvait non loin de lui. Le geste aurait pu lui paraître trop familier si l'adolescent n'avait pas été aussi embrumé par l'alcool et si fatigué, mais il lui semblait à l'instant juste indispensable pour ne pas aller embrasser le sol la tête la première. Et comme il passait d'un sujet à un autre sans s'en rendre compte, dépassé par les évènements et par l'alcool, Léon enchaîna sans aucune logique. T'avais raison. Je t'ai laissé entrer même si je n'ai jamais eu la sensation d'avoir formulé une invitation. Je n'ouvre jamais la porte de moi même, j'aurais bien trop peur que la personne s'en aille sinon. Mais toi t'arrêtes pas de frapper, Octave. De plus en plus fort, d'ailleurs, souffla-t-il, formulant le prénom pour la première fois sans même s'en rendre compte. Alors je ne comprends toujours pas ce que tu fais ici, ni pourquoi tu restes, ni quel intérêt tu y trouves. Mais je crois que je m'en fiche, en fait, murmura-t-il, les yeux perdus dans le vague, ne se posant sur rien parce que tout était en mouvement. Même les étoiles semblaient danser, tournoyant dans le ciel à lui en donner le vertige. Définitivement, il était complètement soul. T'es tenace, tu sais ? sourit-il amèrement, un brin de contentement étirant la commissure de ses lèvres, illuminant le visage de l'adolescent si taciturne depuis de longues minutes. La réponse, c'est non. Je ne veux pas de ta proposition de m'oublier. Que tu partes ne me fera pas plaisir non plus, continua-t-il avant de rajouter, plus bas. Mais si tu restes, il faut que je t'avoue quelque chose à mon tour. Car il y avait bien une explication à tous ces aveux, à ce bras qu'il enroulait autour des épaules d'Octave, à la main de ce dernier qui le soutenait avec force autour de la taille. N'est-ce-pas ?L'adolescent prit une grande inspiration, sembla réfléchir quelque seconde, un franc sourire s'étalant maintenant sur son visage, faisant pétiller ses yeux clairs avant qu'il ne rajoute, un air complètement béat affiché sur le visage Je crois que je ne tiens pas du tout l'alcool. Je suis définitivement et irrémédiablement soûl.

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PERSONNEL DE POUDLARDBibliothécaireModo tentaculaire
    PERSONNEL DE POUDLARD
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SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Sam 12 Mai 2018 - 18:32

Il y avait toujours quelque chose au-delà. Semblables aux miroitements de l’autre côté du Styx qu’offraient les affres de la mort, les effusions premières n’étaient qu’un écran opaque de sentiments grossiers, jetés au visage avec une violence vitale sans avouer sur ce qui les faisait véritablement surgir. La vie et la mort ressemblaient alors tous deux à la surface d’un lac tranquille, que d’un œil hagard l’on pouvait sonder et se heurter au chatoiement du ciel, ou bien transcender ce qui n’était que le reflet d’un leurre pour interroger ses profondeurs les plus absurdes et allongées en couches de noirceurs mystérieuses. Au-delà donc, il y avait autre chose. Mais à l’instant le ciel grondait et funèbre demeurait l’eau sans reflets, refusant le don de sublimation. Cela paraissait stupide à la remarque, mais toute ferveur était le fruit d’un sentiment terrible, singulièrement les colères qui souvent traduisaient une faiblesse soignée, et quelque chose dans cette attitude aussi particulièrement que soudainement revêche avait donné à Octave l’intuition que s’abattait sur lui en fait tout le sel, tout le plomb, tout l’or de l’émoi. L’ardeur ressemblait à s’y méprendre à une brutale et simpliste vexation de mauvais enfant au mauvais cœur l’espace d’une frustration, mais quelle force avait donc eu la blessure ! Il en aurait été plus aisé avec une avanie passagère, mais Léon lui avait jeté tout sa hargne venimeuse comme s’il avait été trahi de la façon la plus lâche et obscène. Ce n’était pas le cas pourtant, et une blessure en provoqua bien vite une seconde dans son emportement, imputant au bibliothécaire ce qu’il n’avait à aucun moment nourri en pensées, ou de façon très ironique et sans quelconque intention. Il avait été crucifié et ce pour rien, continuant à percevoir de Léon que le reflet noirâtre d’une haine soudaine et vibrante, alors qu’il y avait au-delà bien plus que cela. Au-delà… il n’en savait rien encore très exactement : ces limbes-là étaient comme toutes les dissimulations, discrètes dans leurs expressions sincères, passant par des détours grandioses et leurs contraires. Mais était venu l’instant où, songeur et silencieux, il lui avait semblé très distinctement sentir une trace qui ne convenait pas à la signature révélée, petite antinomie en plein milieu de la tempête, éclat de plomb perdu dans la turbine et qui résonnait de son carillon sinistre. En quoi avait-il bien pu le trahir ? Et puis doucement, inconsciemment quelque part, la révélation qu’il avait en fait trompé une attente jamais vraiment avouée. L’absence de franchise envers soi-même, puis envers son vis-à-vis aurait pu être largement blâmée, mais comme disait Molière : mettons-nous moins en peine et faisons grâce à la nature humaine, ne l’examinons point dans la grande rigueur et voyons ses défauts avec quelques douceurs. Il faut parmi le monde, une vertu traitable. A force de sagesse on peut être blâmable : la parfaite raison fuit toute extrémité et veut que l’on soit sage avec sobriété.

Tant pis, Octave n’en avait pas tout saisi, ou plutôt avait-il la crainte d’en saisir les véritables nuances, mais opposer la sincérité contre une vexation lui avait semblé être un compromis honorable. L’effet cependant en fut immédiat, aussi efficace et radical qu’une éclipse dissimulant le soleil. Qu’il était défait, l’étudiant ! Presque fané, mais très certainement à court de mots et même de pensées. Eteint le feu, radicalement, sous une généreuse gerbe d’eau, étouffée la rancœur par une complaisance à laquelle elle ne pouvait tout simplement pas résister, étanchée d’une intention délicate, cette soif inexorable et infinie… Mais surtout, il l’avait surpris, confondu de la façon pourtant la plus aisée. Voilà que la vague échaudée, cruelle et prête à tout détruire venait de rencontrer la plus docile des obéissances ! De la part d’Octave, qui plus est, éternel monstre d’équivalence infinie qui ne fatiguait jamais de rendre ce qu’on lui donnait dans toutes les mesures possibles, quels que furent les sentiments imposés. La haine, la répugnance, l’aigreur, pour affronter quoi ? L’amour. Octave ne faisait pas preuve de franc-jeu : c’était bas comme moyen de faire chavirer une vanité si jeune et déjà si bien épanouie. Et puis que pouvait-il y répondre du haut de ses dix-sept ans tout frais, de son amour avoué puis rejeté, de son infini désordre, à cet homme bien plus âgé, au moins tout aussi enchevêtré dans sa mesure et diablement équivoque dans ses appétits… ? Léon allait pourtant devoir survivre à l’injustice, qui possédait son intérêt d’une façon délicieusement obscure et à laquelle il ne semblait même pas être capable de répondre quoi que ce fut, à part l’observer avec la méfiance que l’on accordait à ce qui ne nous inspirait aucune confiance. Promesse réitérée dans l’instant, comme s’il fallait prouver l’absence de plaisanterie par la tranquillité d’une voix assurée, que la farce faisait toujours trembler ostensiblement. Mais Léon continuait à le regarder de ses yeux vitreux, privés de leur essence vitale alors que la dernière bribe de colère à laquelle il se raccrochait lui échappait définitivement, jusqu’à ce que finalement, une tension s’apaise sur son visage et l’abandonne lâche. Ainsi qu’il l’avait espéré, Octave avait encore joué sur les lois de la physique pour inverser la gravité. A vrai dire ce trouble lui avait fait énormément plaisir, non pas dans ce qu’il avait de triomphant, mais parce que cela semblait confirmer quelque chose que seule l’intuition orgueilleuse lui avait soufflé mot jusqu’alors.

Ce fut cela et rien d’autre qui le fit tendrement sourire du bout des lèvres, tandis qu’il était possédé par la sensation d’avoir découvert, sans qu’on ne lui ait montré ou révélé quoi que ce soit, un secret que même son porteur ne doutait pas posséder, mais s’en défendait avec d’autant plus de forces. Léon n’avait pas ri, il ne s’était pas même moqué mais juste bêtement immobilisé dans l’expectative d’être celui à qui on avait joué un mauvais tour. Que c’était charmant ! quoi que bien peu flatteur. Octave n’était pas étranger à son pathétique et perpétuel désir de plaire, mais ayant été aimé pour peu et surtout pour le mauvais, il avait imposé des conditions à son attrait, soignant de moins en moins ses flatteries avec l’idée d’être aimé malgré, et non pas pour quoi que ce fut. Prudence prétentieuse peut-être, mais cette conscience de vouloir être plaisant envers et contre tout, surtout contre les défauts de son propre caractère, avaient relégué cette faute d’orgueil jusqu’à le faire doucement disparaître. Il ne lui en restait plus que cette honnêteté déchirante et coutumière, dépossédée de sa conviction que quelque chose de mieux pouvait advenir, se moquant d’être complaisant, souhaitant simplement être juste mais surtout sincère quant à lui-même, car il avait passé bien trop de temps à se dissimuler pour oser gangréner ce qu’il lui demeurait de vie personnelle d’inexactitudes. Il voulait plaire certes, mais être soi lui avait semblé être d’une plus grande importance, quitte à devoir contempler une vie où on se contenterait de l’effleurer. Mais voilà que l’adolescent se tenait muet et interdit, assimilant péniblement ce qu’il venait d’entendre. L’absence de réticence, puis cette naïveté stupéfaite avaient fait renaître la douce chaleur de plaire, envers et contre ce qui avait pu être dit. Octave avait l’impression merveilleuse d’avoir découvert dans les profondeurs de l’océan un trésor qui subsistait discrètement dans les abysses obscurs, et résistait aux intempéries qu’étaient la rancœur et la rage. Il s’inventait peut-être quelque chose dans le silence, mais la façon dont Léon en était demeuré paralysé l’avait fait sincèrement et timidement sourire, puis s’épanouir en secret alors que des mains chaudes au regard circonspect lui brûlaient le cœur.

A son retour, la statue qu’était devenue Léon n’avait curieusement pas bougé, comme si le temps s’était définitivement arrêté pour lui lorsque le bibliothécaire avait parlé. Effigie de cire en train de rejouer encore et encore une séquence à l’intérieur de son regard qui, bien que mobile et attentif, était tourné entièrement vers l’intérieur. Cette perception double se vit néanmoins tripler lorsque la rage retombant à plat comme un pneu partageant une histoire d’amour avec un clou, et que l’alcool remonta au premier plan pour brouiller les yeux de l’adolescent de ce flou livide et inexplicablement joyeux. Simplet. L’aveu l’avait non seulement grassement assommé, mais en plus rendu docile à tel point qu’il obéit sans dire un mot, luttant cependant éventuellement contre l’envie de vomir. Le voir s’habiller fut un spectacle des plus divertissant, Léon s’essayant à la reconversion dans une carrière de cerf-volant ou de parasol. Il aurait pu l’aider, mais se serait alors privé de la très légendaire féérie ivre. Sans parle que le manteau maladroitement enfilé était trop petit, ce qui soulignait outrageusement cette prestance grotesque que l’adolescent essayait de se donner alors même que ses yeux louchaient légèrement pour s’acclimater à un univers devenu bancal. Mais Octave, en grand professionnel de biscotes beurrés, ne dit rien et n’esquissa pas même le fantôme d’une moquerie lorsqu’il constata les manches trop courtes, à peine compensées par des épaules convenablement taillées. Léon était plus grand, mais pas plus large, ce qui limitait le désagrément un tant soit peu. La sortie fut tout aussi laborieuse, grandiloquente comme le passage dans un tunnel trop étroit, où l’étudiant exécuta son pas de danse personnel, consistant en une poignée de mouvements très lents et précautionneux pour simplement mettre le pied au bon endroit, jusqu’à rencontrer l’obstacle définitif et manifestement invincible qu’était porte. Le garçon essaya de renverser son adversaire d’une manœuvre irrégulière quoique effectuée dans une louable intention. Il était à deux doigts de sortir un gant pour frapper l’ennemi en travers de la clenche pour le provoquer en duel mais l’officieux témoin fit succomber la pauvre porte en la tirant vers l’intérieur, mettant ainsi fin au duel.

Un air froid et épais les enveloppa presque comme de l’eau et coupa légèrement le souffle au bibliothécaire bien moins préparé que tantôt, même si agréablement rassasié. Il dut dérouler les manches de sa chemise et profita des lenteurs étudiantes pour boutonner les manchettes aux poignets. Léon trébuchait sur à peu près rien, c’est-à-dire tout. La moindre irrégularité menaçait le terrassement et la façon dont il observait très attentivement ses pieds lui donnait l’air d’avancer en cherchant perpétuellement une pièce de monnaie perdue quelque part en ligne droite. Octave suivit d’un pas lent et paresseux l’infortuné qui prétendait ne pas avoir besoin d’aide sans briser le silence imposé, un vague sourire fleurissant sur ses lèvres. L’hiver avait finalement laissé sa peau doucement frissonner, mais l’habitude s’était faite et le rouge aux joues, il avait glissé négligemment les mains dans ses poches en profitant de la chaleur qu’exhalait son corps, et qui donnait par contraste l’impression que l’air lui mordillait doucement la peau. Etrangement, il ne se sentait pas vraiment en droit de parler pour le moment, comme s’il fallait laisser à ce trouble le temps de mûrir en silence. Enfin l’intarissable bibliothécaire fermait son clapet ! Octave s’en contentait parfaitement : si la haine et le mépris devraient trouver résistance dans leurs moindres aspects, l’affection était en revanche un sentiment qui se prêtait davantage à la floraison lente et comme toute idée nouvelle, il lui fallait son heure pour s’ancrer convenablement. Alors il se taisait, doucement amusé par les pérégrinations de celui qui luttait tout autant contre la gravité de la terre que celle que le bibliothécaire semblait être parvenu à exercer sur lui. Silence apaisant et libérateur, car pour une fois dénué de toute tension de sa part, même si Léon sondait méticuleusement de son côté les tréfonds de son esprit. D’ailleurs, Octave ne savait pas où l’adolescent allait, mais il n’y avait pas à dire, il y allait avec férocité !

« Merci, de ne pas être parti. Cette fois, mais surtout toutes les autres où je te l'ai demandé. »

Ses yeux ne rencontrèrent rien d’autre qu’un profil qui s’esquissait en trois-quarts sur fond de lampadaire, ombre quasiment noire, recouverte d’une lueur pâlichonne sur le relief de la joue sinueuse tel un glaçage lunaire. Difficile de sonder quoi que ce fut sous cet angle, mais le bibliothécaire sourit de plus belle, ne sachant s’il fallait y répondre quoi que ce soit au risque de sembler outrecuidant. Il s’était targué d’avoir ignoré les tentations et les obstacles de la séparation, mais tout ça pour quoi ? Et était-ce véritablement pour les bonnes raisons ? En vérité, il aurait surtout fallu simplement partir au bon moment, et non pas lorsque c’était demandé par défi ou colère. Mais quel aurait été ce bon moment… ? Dans le doute, ne trouvant pas cela véritablement de bon augure, il ne répondit rien, acceptant néanmoins ces remerciements comme une réponse éloignée et voilée aux sentiments assurés plus tôt. Craignait-il donc tant que ça de le voir partir ? Cela aurait été sa seule véritable interrogation, mais elle lui sembla hors de propos et précipitée pour l’instant. Cet enfant semblait être pétri de défis et tentations en tout genre, comme s’il cherchait à donner autant de raisons que possible pour se faire négliger. De cela, Octave comprit qu’il devait traiter ses aigreurs avec précaution et patience, car le faux se distillait dans le vrai aussi bien que son contraire pour donner raison à cet enfant qui attentait avec défiance qu’on l’abandonne. Il désamorçait la crainte qu’il avait de ses propres mains et s’évitait les mauvais désagréments autant que les espérances. Soudain, le refus d’Heather lui parût bien plus triste et tragique une fois mis en perspective avec une attente qu’il n’avait manifestement pas envisagée venant de sa part. Le front ainsi baissé sur sa propre réflexion, Octave manqua de percuter l’étudiant soudain ancré et s’arrêta tout proche en ayant à peine freiné son élan, les yeux pouvant presque détailler le menton bleui par une barbe que la jeunesse tenait encore timide.

« Je ne sais pas par où il faut marcher pour rejoindre Poudlard. Ce qui n'a pas d'importance, en fait, parce qu'on ne va pas s'y rendre à pied. T'as raison. Faut marcher avant, parce que si tu transplanes maintenant... »

Déclara l’étudiant d’abord amusé, puis dépité, avant de se retourner pour reprendre sa valse de quilles. Octave le suivit comme on accompagnait son chien sans lui imposer de rythme et cette déambulation pittoresque au bord de l’eau avait certes sont charme, mais ne faisait que révéler l’absolu délabrement dans lequel Schepper se trouvait. Il n’en était certes pas au point de ramper à quatre pattes sur le pavé, mais parcourir la moindre distance lui demandait une concentration qui allait bientôt s’épuiser et… et voilà qu’il pendouillait finalement sur ses épaules… Ce qui était un euphémisme dissimulé dans une contradiction car cette masse musculaire ne pendouillait pas, elle s’étalait tout bonnement sur sa petite personne. Rarement Octave s’était senti aussi petit et étroit : toute sa masculinité à peine développée à un âge bien trop tardif venait de s’envoler dans le souffle qu’il avait laissé échapper lorsque Léon l’enguirlanda de son jambon. Il faillit flancher d’ailleurs, car clairement l’étudiant avait allègrement transvasé au moins la moitié de son poids sur ses frêles épaules. Il était un pauvre papillon. On venait de toucher ses ailes et plus jamais il n’allait pouvoir voler. Le choix était cornélien : s’effeuiller de ce gland et reléguer sa précédente proposition au rang de blague, ou bien… bon, Octave s’empara du poignet qui pesait sur son épaule pour assurer à l’étudiant une relative stabilité, replaça d’un coup d’épaules le gros jambon et supporta les vacillements d’oscilloscope que lui imposait maintenant sa trop grande ancre. Impossible que ce monstre ait dix-sept ans. Et surtout, ce n’était pas un humain, mais un sac de farine avec deux spaghettis en guise de jambes. Etre sobre, que c’était ennuyeux ! Le voilà béquille, alors qu’ils auraient pu être à deux en train de chercher du fric par terre et à faire des courses à quatre pattes. Non, il refusait de le porter, il était trop lourd pour son frêle corps de gazelle.

« T'avais raison. Je t'ai laissé entrer même si je n'ai jamais eu la sensation d'avoir formulé une invitation. Je n'ouvre jamais la porte de moi-même, j'aurais bien trop peur que la personne s'en aille sinon. Mais toi t'arrêtes pas de frapper, Octave. De plus en plus fort, d'ailleurs. »

Et toi t’arrêtes pas de peser, Léon. De plus en plus, d’ailleurs. La concentration requise pour ne pas faiblir le garda muet et prêt à tenir tous ces soudains babillages pour les émanations d’alcool, qui remontaient enfin et faisaient ventiler ses poumons avec des mots du dictionnaire qu’il convenait vaguement de mettre côte à côte. Sentimentalisme maladroit qu’il était bon d’ignorer éventuellement car il le voyait bien maintenant faire des déclarations de loyauté dans la foulée, si vite oubliées le lendemain.

« Alors je ne comprends toujours pas ce que tu fais ici, ni pourquoi tu restes, ni quel intérêt tu y trouves. Mais je crois que je m'en fiche, en fait.
- Pas faute d’avoir essayé de te l’expliquer pourtant. »

Octave avait savamment pris la direction d’un bar, dont il voyait l’enseigne clignoter de son néon incolore à quelques mètres, abritant son lot de fumeurs échaudés et de buveurs de pintes, que la chaleur du bar avait poussé vers l’hiver. L’idée n’était pas de le soûler encore plus que ce soit l’hôpital qui se charge de son cadavre, non. Il était cependant bien peu envisageable déjà de transplaner sans que tout ceci ne se termine en œuvre d’art intestinale, mais même une fois l’atterrissage effectué, la route à pieds vers le château promettait d’être terriblement longue, surtout si l’adolescent continuait à s’affaisser sur son mécène en manque d’enthousiasme. Héler un taxi en plein milieu de la nuit pouvait être chose peu aisée, mais ces avares-là aimaient à faire la queue devant des bars bondés pour récupérer les infortunés mais joyeux lurons à la sortie. Et Schepper continuait à divaguer. Introspectivement, c’était entièrement de sa faute. Il lui revenait la très concrètement lourde charge de porter son protégé à moitié évanoui et balbutiant sur les bras, mais franchement, il ne prétendait pas être la madone pour rejouer une Pietà. Le taxi c’était très bien.

« T'es tenace, tu sais ? La réponse, c'est non. Je ne veux pas de ta proposition de m'oublier. Que tu partes ne me fera pas plaisir non plus. Mais si tu restes, il faut que je t'avoue quelque chose à mon tour. Je crois que je ne tiens pas du tout l'alcool. Je suis définitivement et irrémédiablement soûl.
- Oh ! Je croyais que tu me faisais une accolade pour me prouver tes bons sentiments et ton amitié. Je suis déçu. »

Railla-t-il sur l’évidence. Il insistait, le traître ! Mais Léon se laissait aller, c’était vrai. Il s’assoupissait lentement sur ses épaules sans protester, l’interpelant docilement par son prénom… Ils avançaient ! Mais Octave se méfiait de ses interludes et entractes qui demandaient à prouver leur perpétuité dans la vie de tous les jours. En attendant, ils s’approchaient avec succès de la courte cohorte de taxis, hackneys carriage typiquement londoniens aux grandes portières. Le bibliothécaire toqua à la fenêtre du premier et recevant un signe complaisant de la part du conducteur, ouvrit la porte arrière de la voiture et y déchargea son poids mort en l’enjoignant :

« Allonge-toi et ne parle pas. Dors. »

Non pas qu’il en eut marre des gazouillis intempestifs, mais voyage en voiture avec du plomb dans le crâne ne faisaient pas toujours bon ménage et il aurait été judicieux non seulement d’éviter le désastre sur la banquette, sur le manteau et sur le reste des vêtements, mais surtout l’odeur. Pour sa part, il prit place devant, à côté du conducteur, à qui il chuchota discrètement la destination. Derrière le pont ? C’est ça. Une fois les détails accordés, le moteur démarra. Le conducteur s’avéra être Allemand, aussi bavard que la plupart de ses condisciples, sans en venir à pousser la chansonnette néanmoins comme ce fut le cas la fois où un sombre énergumène avait fait subir à notre Octave promptement dégoûté pour l’heure une sérénade de chants populaires. Ce jeune allemand-là était d’une humeur philosophique quasi suicidaire, bien que futur « papa de drois chumeaux tans drois semaines ». Pendant l’affreux colloque, Octave jeta quelques regards par-dessus son épaule pour constater l’état du passager muet. Le conducteur déraisonna pendant tout le trajet, d’une voix sourde et mélodieuse ; on aurait cru qu’il était plongé dans un sommeil magnétique et communiquait avec l’âme errante d’un défunt ménestrel. Et la route fut longue, car ils durent quitter le centre de Londres pour s’éloigner un tantinet vers une banlieue de maisons spacieuses et distantes. Derrière, la ville mouchetait le ciel de grosses étoiles orangées et colorait les nuages d’un dégradé semblable. La voiture les mena finalement dans une rue longue où aucune voiture ne se profilait, mais le long de laquelle une succession de hautes haies se poursuivait, sapins touffus et bleus, arbres aux troncs noirs, à l’exception de l’un d’eux qui sans aucune feuille, offrait des grappes de kakis encore plus oranges que les lampadaires. Quartier discret et secret de maisons cachées derrière des futaies et où l’on ne connaissait pas son voisin. Idéal pour l’homme qu’il était. Une fois arrivés, Octave extirpa la carcasse de la banquette arrière et allongea le bras épais à nouveau sur ses épaules dociles. Le pauvre conducteur mérita bien un pourboire.

Dans un noir complet qu’ Octave connaissait par cœur, ils remontèrent un chemin de gravier taillé entre deux colonnes d’arbustes qui pour l’heure, lui griffèrent une ou deux fois la main par inattention. Entre la végétation, impossible de distinguer la maison : seule la cime du jardin découpait le ciel. A couvert de la nature, l’air froid sembla moins lourd qu’en ville, où le vent balayait à loisir les rues dénudées. Octave traina l’étudiant en maugréant quelques imbroglios indéchiffrables - savant mélange de mécontentement en trois langues. Leur court chemin aboutit à un porche qui s’éclaira d’une petite lampe électrique, n’offrant à la vue rien de plus que de bas sapins étroits collés aux murs, de la terre retournée pour les floraisons du printemps et une tonnelle nue de bois quadrillé les surplombant. La devanture néanmoins laissait à deviner une demeure soignée, briques pâles et pierre blanche, dont les nuances et les matériaux semblaient sous certains éclairages, s’entre prêter leurs apparences. Octave retourna soudain sa tête vers l’étudiant et regarda avec une attention particulière, un sourire bien trop malicieux flanqué sur les lèvres pour être de bon augure.

« Tu permets… » Dit-il en tout en glissant une main le long de son propre manteau jusqu’à la poche de celui-ci, qu’il inspecta de ses doigts déliés, non sans chérir au passage la cuisse étrangère qu’il sentait à travers le tissu. Il s’y frotta un instant, allègrement, une expression mielleuse esquissant les traits fins de son visage. « Oups, pas la bonne. » Constata-t-il avec un faux air de déception et recommença le manège de l’autre côté sans quitter les yeux louches des siens, lovant le dos de sa main dans la chaleur confortable et contre la jambe prisonnière. « Voilà la coquine. »

Conclut-il enfin en saisissant sa… baguette, bon sang, sa baguette ! Il extirpa donc l’ustensile de son manteau et le pointa sur la porte résolument close. On aurait pu croire à une intrusion irrégulière, mais Octave avait simplement oublié ses clés. D’un sortilège informulé et sans mouvements particuliers, la clenche finit par lâcher son chant métallique et s’entrebâilla paresseusement.

« Bienvenue chez moi. »

Cette maison avait été leur bijou. Ils l’avaient créée, chérie et choyée ensemble, raison pour laquelle y revenir ne le chagrinait pas autant que cela aurait pu en être le cas si l’endroit avait été l’œuvre d’une seule personne. Les idées s’étaient entremêlées librement et leur imaginaire avait accouché de cet enfant commun qu’il aimait visiter autant qu’il l’avait aimée elle, sans regrets ni nostalgie douloureuse. C’était leur création et le foyer qu’ils avaient érigé autour d’eux pour ce qu’il leur restait à vivre ensemble. Les bâtisse était toute faite d’espaces ouverts, aux portes doubles en bois d’ébène sombre et laqué, toujours ouvertes, si bien que la lumière traversait les hautes fenêtres et se diffusait à travers les chambres dans un jeu de lumières éparse, la nature tissant souvent sa dentelle délicate sur des surfaces inattendues. Du reste, tout s’unissait dans un style habité par l’art déco, se réduisant à des tons de blanc dominant ceux du noir, dont la sombre ligne s’amusait souvent à tracer les contours aiguisés. Le mobilier était parallélépipédique, aux angles vifs, arrondis ou à pans coupés. Aucune pièce ne rougissait d’une petite bibliothèque, l’entrée ne faisant curieusement pas exception : hauts rayons et cabinets trapus, ouvrages à reliure en tissu pour la plupart, où quelques rares recueils de cuire marquaient l’alignement de leur côte noirâtre aux lettres d’or. Mais les deux visiteurs ne s’y attardèrent pas et bifurquèrent dans le salon à droite, Octave ne faisant pas affront des escaliers à la biscotte beurrée. A l’intérieur, la lumière tamisée et timide s’alluma seule, offrant la vue d’une pièce large, qui aurait pu paraître bien plus confortable si la majorité du mobilier n’avait pas été recouvert de draps blanc pour les protéger de la poussière et de la lumière du jour. Octave y était retourné quelques fois, mais jamais très longtemps et de façon trop ponctuelle pour faire vivre convenablement l’endroit, préférant lui imposer un sommeil tranquille jusqu’à son retour avéré. Aux murs, tapisserie blanche aux abstractions géométriques, parquet d’acajou poncé recouvert d’un tapis grecque façon Horshow, et parfois des tableaux sombres, des bustes pâles, tous désespérément immobiles pour une maison habitée par deux sorciers. Mais Octave ne supportait pas bien les objets mouvants au coin des yeux et s’irritait rapidement même des photos. Plus loin, des chaises en noyer sculpté, table d’ébène incrusté, piano à queue noir et dans l’oblique faisceau d’un rayon studieux, à côté d’une autre bibliothèque s’incrustant en nid dans le mur, un Atlas botanique ouvert sur un pupitre montrait une planche figurant des orchidées. Deux divans noirs se faisaient face et semblaient s’enfoncer dans le sol de leur poids, ressemblant presque par leur largeur et profondeur à des lits de repos. Sous la fenêtre formée d’une seule glace, d’où la vue s’étendait en plein jour avec prodigalité sur un jardin d’arbres sauvages et de fleurs disséminées, une fine commode chinoise trônait couverte de coussins. Tout cela, Octave le retraça selon sa mémoire, car ils n’en perçurent que les fantômes inertes aux formes approximatives.

Style:
 

S’assurant de sa stabilité relative, le bibliothécaire tira d’un coup sec le linceul de l’un des canapés et relâcha quelques peu ses épaules, Schepper pouvant maintenant se permettre l’évanouissement sans l’aide d’une béquille. A côté, il découvrit une table de chevet étroite, abritant une lampe Tiffany que Jane affectionnait particulièrement : réalisée selon la méthode de Louis Comfort Tiffany, l’abat-jour était en verre fait artisanalement et constituait des vitraux en forme de fleurs, dont les nuances multiples travaillaient la lumière à la façon d’un prisme diffus. En-dessous, la seule photographie mouvante tolérée, justement parce qu’elle ne bougeait quasiment pas et amenait un sentiment confortant d’été. Jane y faisait dos, retenant par son bras gracile et blanc, moucheté de tâches de rousseurs, un chapeau de paille. Le relief de son visage laissait deviner un sourire et seuls la cascade de cheveux roux, divisée sur l’épaule, se mouvait au grès d’une légère brise, qui ramenait par moments une ou deux pétales des fleurs du cerisier sous lequel elle se trouvait. Ayant allumé la lampe, Octave s’attarda sur la photo, comme lorsqu’on voyait un spectre familier, mais le négligea bien vite pour les vivants. Il observa Léon, d’abord avec une sorte de complaisance, comme celle que l’on a pour les alcooliques d’un soir, mais elle se mua finalement en préoccupation de plus en plus tenace. Prenant le manteau par le col, il aida l’adolescent à s’en débarrasser sans lui prêter un regard, avant de l’affronter fixement, sourcils à peine froncés.

« J’ai peur de t’avoir quelque peu gêné tout à l’heure en te disant que tu me plaisais, tu pardonneras mes excès. Ce n’était pas le but et je ne veux pas que ça te travaille. » Dit-il avec la précaution et le sérieux que ces choses-là méritaient. « C’est peut-être précipité, mais je ne veux pas que tu te sentes… éventuellement redevable parce que j’aurais frappé trop fort à une porte qui ne voulait pas s’ouvrir. Là tu es soûl, mais demain ton esprit et tes yeux seront à nouveau clairs. Je comprends que ton intimité te soit précieuse, que tes portes veulent rester closes et si d’augure tu te rends compte avoir découvert plus que ce que tu aurais souhaité, ne t’embarrasse pas je t’en prie. » Il parut presque gêné à son tour, comme si le trouble qu’il évoquait s’incarnait dans sa bouche, mais son regard demeura ferme et sans hésitations. « Tu doutes de ce qui me retient et j’en conclue que toute cette soirée t’aura beaucoup coûté. Bien plus que ce qu’elle aurait dû peut-être. Tu ne veux pas te faire blesser et c’est parfaitement honnête, sois donc certain que je n’en profiterai pas. » Il soupira doucement, ne sachant comment exprimer la simple crainte de voir Léon s’effrayer d’avoir offert tant de choses à un inconnu auquel il ne devait strictement rien, puis trembler que cette faiblesse se retourne un jour contre lui tout en l’empêchant d’espérer plus. « De ce soir, tout demeurera intact. Mais demain, regarde-moi dans les yeux quoi qu’il advienne. Compris ? »

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SANG SANG: mêlé
MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Dim 13 Mai 2018 - 20:31



Le bibliothécaire sembla vaciller sous son poids mais Léon était beaucoup trop soûl pour s'en rendre compte. Il avait glissé son bras autour d'Octave sans jamais réfléchir à la carrure plus petite de ce dernier, ni à son un mètre quatre-vingt dix à lui. Parant au plus urgent : son manque cruel d'équilibre. Et le fait que le sol ne cesse de l'appeler en une rencontre qui se promettait douloureuse. Si tout le monde se liguait contre lui aussi, il allait finir par s'écraser au sol ! Il sentit à peine la main du bibliothécaire s'enrouler autour de son poignet afin de mieux le maintenir, juste satisfait de voir que sa marche se trouvait beaucoup plus simple avec un tel appui. Et puis, en étant réaliste, l'adulte semblait savoir où se diriger alors que lui avait marché avec la détermination farouche de celui persuadé de savoir quelle route emprunter. Ce qui était faux, de toute évidence. Léon continuait à parler, seule chose dont il était capable puisqu'il fallait l'avouer, le fait de tenir debout et de se déplacer était à présent plus du ressort du bibliothécaire que du sien. Lequel lui répondait par des phrases courtes, teintées d'ironie, se moquant sans méchanceté de son état d'ébriété et de confusion tout en prenant la direction de ce qui ressemblait vaguement à l'enseigne d'un nouveau bar. Ah non, songea Léon avec confusion, j'avale plus rien. Son ventre s'agita pour demander grâce à son tour et Léon inspira un grand bol d'air frais, comme si son souffle pouvait balayer la nausée qui lui soulevait le coeur. Il failli préciser à l'adulte qu'il n'avait franchement pas soif, mais ce dernier se stoppa devant une carriole montée sur pneu que les moldus appelaient, si son souvenir était exact, une voiture. Un nouveau hoquet s'empara de lui à l'idée de monter dans un endroit clos et en mouvement mais déjà l'adulte ouvrait la portière, l'enjoignant à entrer dans l'automobile. L'adolescent, trop grand et empoté, se cogna la tête, maugréant une série de juron avant de s'allonger sur les sièges matelassés, le visage tourné vers le plafond, se frottant la tête là où il avait rencontré la carrosserie traitresse.

__ Allonge-toi et ne parle pas. Dors, ordonna Octave mais le préfet ne s'offusqua pas du ton autoritaire, la mise en mouvement de la voiture lui ôtant toute envie de discuter. Avec un estomac aussi capricieux, titillé par les freinages et les accélérations pourtant douces, mais nombreuses, Léon était bien décidé à garder les lèvres closes, histoire de conserver également le contenu de son bol alimentaire bien au chaud.

Il fut vite évident que fermer les yeux était plus facile et Léon s'y attela, plongeant dans un état de semi-conscience. Il avait l'impression de percevoir la réalité à travers un tampon d'ouate, son propre coeur cognant parfois contre sa poitrine alors que ses oreilles semblaient se boucher de temps à autre, aussi percevait-il le fil de la conversation des deux hommes installé devant par brides toujours plus confuses. Il aurait été incapable de leur répondre et encore plus incapable de dire à quoi ressemblait leur conducteur. Si la nausée et la sensation de malaise l'empêchaient de plonger dans un sommeil lourd, l'adolescent eut l'impression de glisser dans l'inconscience à plusieurs reprises, sa tête ballottant à droite ou à gauche en fonction des changements de directions, de façon douce cependant car leur chauffeur faisait preuve d'une conduite assez fluide. Etait-ce de la condescendance pour ses sièges propres qu'il ne voulait pas souiller ? Ou peut-être une demande d'Octave qui semblait de plus en plus prévoyant à son égard ? L'adolescent ouvrit les yeux, regardant l'adulte à la dérobée quelques instants. Il ne distinguait plus très bien les traits de son visage à cette distance là, la peau à peine baignée par les lumières intermittantes des autres voitures qu'ils croisaient. Il referma cependant bien vite les yeux, vite happé par la sensation de mal et le sommeil l'avala, avant qu'il n'émerge quelques minutes après, reprenant son manège. Il cru plusieurs fois croiser le regard d'Octave, à demi retourné vers lui pour vérifier sans doute qu'il respirait toujours, mais n'en fut pas certain. Les lumières étaient de plus en plus rares et seul le bruit du moteur de leur taxi semblait à présent emplir le silence de la nuit à mesure que les autres voitures se faisaient de plus en plus ponctuelles. Où Octave les conduisait-il ? Pouvait-on se rendre à Poudlard par les moyens moldus ? Léon n'en savait plus rien, plongé dans sa torpeur, incapable de se remémorer les sortilèges empêchant les moldus d'approcher trop près de l'école. Seule l'envie de ne pas rentrer dans le château l'envahie, lui serrant quelque peu le ventre à l'idée de devoir rejoindre la pierre froide des murs et le dortoir inconfortable des Serpentard. Inconfortable, oui. Ce soir, Léon sentait qu'il le trouverait bien trop désagréable. Il voulu ouvrir la bouche pour demander à l'adulte de ne pas le ramener, tout en sachant sa demande bien inutile, mais plongea de nouveau dans l'inconscience fébrile qui le gagnait avec rengaine depuis le début du trajet. Depuis combien de temps roulaient-ils ? Léon aurait été incapable de le dire, bercé malgré lui par la conduite et assommé par la fatigue qu'il avait ressentie tout au long de la soirée. Il resserra les pans du manteau d'Octave autour de lui dans un geste mécanique et l'odeur différente de la sienne vînt titiller ses narines. Le parfum était léger, par la grâce de Merlin, et assez agréable pour ne pas réveiller son estomac capricieux. Coinçant sa tête contre le siège, reposant le visage enfoui contre le col de la veste, l'adolescent s'enfonça une bonne fois pour toute dans un sommeil peu agité, ponctué cependant par ces petits mots auquel il n'arrivait toujours pas à trouver un sens. Tu me plais .

L'air froid l'arracha de sa torpeur, alors qu'Octave l'extirpait de la voiture, le calant de nouveau contre lui afin de lui permettre de marcher. L'adolescent avait la tête lourde, encore perdu dans son sommeil et il la laissa reposer contre le bibliothécaire tandis que ce dernier tendait au chauffeur de quoi régler le service. Papillonnant des yeux quelques instants, le préfet releva la tête qui s'était perdue contre le cou de l'adulte. Si le sommeil menaçait de le reprendre à tout instant, l'adolescent devinait qu'il lui avait également fait du bien, malgré l'impression de malaise encore bien présente. Il laissa ses yeux glisser sur le paysage les entourant, ravi de constater qu'il ne connaissait pas les lieux. Toujours pas de château, toujours cette bulle en dehors de l'école qu'Octave lui avait offerte depuis le transplanage. Et il s'en sentait immensément reconnaissant. L'adolescent docile, accroché à l'adulte, se sentit entraîné dans ce qui semblait être une végétation sauvage, fouettant ses joues et arrachant quelques jurons à sa béquille humaine, lesquels arrachèrent également plusieurs sourires à Léon. Se plaignait-il des haies, ou bien du poids qu'il subissait sur ses épaules ? C'était aussi un peu de sa faute, il fallait l'avouer. C'était lui qui avait demandé quelque chose de réconfortant à Gustav, non ? Et bien voilà, il était réconforté. Soûl au possible mais détendu, un sentiment désagréable lui tordant le ventre mais se sentant agréablement bien à présent. Un sourire étirait d'ailleurs ses lèvres pâles, trahissant le contentement de Léon à voir la bulle perdurer. Il n'avait pas envie de rentrer. Il voulu remercier l'adulte de sa condescendance mais le brusque allumage d'une lumière lui fit refermer ses yeux gris, trop clairs pour supporter de pareils changement de luminosité. Il grimaça et sa mimique s'accentua en voyant le visage du bibliothécaire s'illuminer sous une malice qui semblait déjà lui procurer une grande satisfaction. Léon, ne voyant pas ce qu'il y avait de drôle à se retrouver sur le porche d'une maison, frissonnant dans le froid de décembre, lui adressa un regard intrigué avec la désagréable impression que quelque chose lui échappait de nouveau.

__ Tu permets… demanda Octave de façon rhétorique avant que sa main ne tâtonne, froissant le tissu du manteau prêté jusqu'à ce que les doigts ne trouvent la poche latérale, dans laquelle il glissa sa main. Léon lui adressa un regard exaspéré mais ne broncha pas tandis qu'il sentait Octave fouiller à la recherche de ce qui devait être ses clés, mais qui se perdait en longueur tout en pressant sa main contre sa cuisse avec langueur. Il se serait offusqué s'il avait pu, mais il s'en sentait incapable. L'adulte semblait s'amuser, cependant, et Léon ne pu s'empêcher de faire le rapprochement avec le Stupefix. Si les gestes l'avaient outré plus tôt dans la soirée, il ne releva pas réellement cette fois-ci. L'alcool aidait, cela-dit, ainsi que l'air amusé du bibliothécaire qui l'enjoignait à garder une attitude neutre. S'il réagissait, rougissait ou autre, il était persuadé de contenter l'adulte et il n'allait certainement pas lui accorder ce plaisir. Oups, pas la bonne. s'excusa-t-il faussement en retirant ses doigts avant de répéter son manège dans la seconde ouverture, située de l'autre côté du vêtement. Bah tiens, songea Léon, toujours immobile, fixant d'un air circonspect l'adulte. Le visage du bibliothécaire semblait illuminé par la malice et la satisfaction de forcer à nouveau un contact. Léon leva les yeux au ciel dans une mimique incontrôlée. Par Merlin, ce qu'il était exaspérant cet homme ! Tu t'amuses bien, voulu-t-il demander, mais cela aurait été inutile. Bien sûr qu'il s'amusait ! Voilà la coquine, déclara-t-il en extirpant enfin sa baguette pour déverrouiller la porte de la demeure. Bienvenue chez moi.

Ils entrèrent dans la maison, Léon manquant de trébucher sur la marche du perron et raffermissant sa prise sur l'adulte, tandis que ses yeux avides se posaient sur l'intérieur. Il se trouvait bien étonné de se trouver au sein même de ce qui semblait être le nid douillet d'un être qui n'avait cessé de vouloir lui cacher sa vie. Et, de manière symbolique, c'était à présent Octave qui ouvrait une porte. Et comme l'on disait qu'il n'y avait rien de mieux que le refuge d'une personne pour découvrir son âme, le préfet laissa son regard dévaler sur les murs, autant que son vertige le lui permettait, cependant. C'était, sans surprise, épuré et de très bon goût, à l'image de la tenue du bibliothécaire et de son allure toujours soignée. Et en parlant de bibliothèque, il y en avait partout, dans chaque pièce et remplies d'une multitude de livres aux reliures à la fois vieillies et précieuses, qui attirèrent la curiosité de l'adolescent. Les livres avaient toujours représentés beaucoup pour lui, qui avait aimé s'évader chaque fois que possible dans l'esprit d'autres, dans les aventures de ceux n'étant pas cloués à leurs chambres ou enfermés dans un château. Ces petits instants d'évasions avaient toujours été des bouffées d'oxygène mais également de culture, réjouissant la curiosité de l'enfant qu'il avait été et perpétuant une fois qu'il avait été plus âgé, sa soif d'apprendre. La lecture était inépuisable, n'avait pas de limites et Léon aurait dévoré l'intégralité de la bibliothèque de l'école s'il avait eu assez de temps à accorder à son passe temps favori et solitaire.  Il lâcha des yeux les livres une fois arrivé dans le salon, manquant d'éternuer lorsque l'adulte débarrassa le canapé du drap blanc plein de poussière. La maison n'était pas habitée, ce qui n'avait pas grand chose d'étonnant vu que le personnel de l'école avait l'habitude d'être logé au sein même du château, mais le vert-et-argent pressentait toute une histoire au sein de ce lieu si harmonieux. Que représentait la bâtisse pour Octave ? Et ... pourquoi la lui montrer, à lui ? Il aurait voulu demander, mais les questions moururent sur ses lèvres lorsque les doigts de l'adulte le frôlèrent de nouveau, le débarrassant du manteau prêté et beaucoup trop petit, que Léon quitta pourtant avec un certain regret, frissonnant de la tête au pied lorsque le froid de la maison inhabitée vint caresser sa peau. Il n'avait cessé d'avoir froid depuis le début de la soirée, attribuant principalement cet état à la fatigue débordante qui l'habitait depuis de nombreuses semaines. Le pull en coton noir, d'une simplicité débordante, n'était finalement pas très chaud et l'adolescent fut repris d'une nouvelle slave de frissons, entourant ses propres bras de ses mains et frictionnant doucement ses avants bras. L'adulte, qui l'avait lâché, lui faisait maintenant face, un air concentré peignant ses traits, à peine distinguables dans la lumière tamisée de la pièce. Le jeune homme sentait poindre des propos importants pour l'adulte et tâcha de se concentrer, désireux d'être attentif, espérant des réponses sans vraiment savoir lesquelles il attendait. Pourquoi étaient-ils ici ? Quoi que, c'était toujours mieux que Poudlard. Et curieusement appréciable. Et puis, l'autre interrogation qui l'avait agité tout le trajet, se frayant un chemin dans son subconscient lors de ses brefs abandons aux sommeils, titillant sa curiosité lors des regards furtifs qu'il avait posé sur l'adulte dans la voiture, puis sur le perron. Quelque chose était en train de se dérouler sous ses yeux mais il n'arrivait pas à tendre le bras pour l'attraper, ou bien peut-être ne montrait-il pas assez de motivation à vouloir refermer ses doigts hésitant sur cette compréhension. Tu me plais, vraiment. Beaucoup. Cinq petits mots simples renfermant un univers bien trop complexe pour Léon. Ou bien un vide trop immense pour qu'il ne réussisse à accepter de s'y glisser. Et, effectivement, l'adulte souhaitait revenir sur les quelques mots qui avaient suffit à souffler la colère de l'adolescent un peu plus tôt, jusqu'à le rendre étonnement calme et docile. Léon s'empressa de l'écouter, avide de réponse.

__ J’ai peur de t’avoir quelque peu gêné tout à l’heure en te disant que tu me plaisais, tu pardonneras mes excès., commença Octave. Toi non plus tu n'as pas compris, songea Léon en son fort intérieur, au moins on a ça en commun. Il avait interprété le silence comme une gêne, l'immobilisme comme preuve qu'il ne savait pas quoi répondre. Pour une fois, Octave avait tout faux et Léon ne pu empêcher un sourire de s'étaler sur les lèvres. S'il avait été gêné des paroles de l'adulte, il se serait offusqué. S'il elles l'avaient mis en colère, il se serait rebellé avant de partir dans une nouvelle tirade haineuse. Ou bien serait-il parti tout court, d'ailleurs. Au lieu de ça, par dessus la surprise, l'étonnement, l'incompréhension ou la peur de comprendre, les mots l'avaient réduit à un silence songeur, avaient apaisé sa colère, tarissant de nombreuses peurs et abaissant les dernières barrières de réserve envers Octave. Dans un certain sens, bien qu'elles lui causaient encore le trouble de l'incertitude de qui se cachaient derrière, les paroles du bibliothécaire l'avaient rassuré, à bien des égards. Ca, mais surtout sa présence qui s'éternisait encore. Il n'était toujours pas à Poudlard et Léon appréciait les prolongations. Il n'avait pas envie que la bulle n'éclate. Ce n’était pas le but et je ne veux pas que ça te travaille. Trop tard, eut-il envie de souffler, tu ne peux pas donner puis reprendre ça aussi. Surtout qu'il l'avait répété. Trois fois, si l'on comptait celle là. Pour quelqu'un qui ne voulait pas que les mots prononcés ne cheminent longuement dans son esprit, c'était loupé. On aurait dit quelqu'un révélant un secret bien juteux puis enjoignant immédiatement après de ne plus y penser. C'était risible, comme demande. Risible et impossible. Comme de dire à un enfant de ne pas toucher un objet qu'il n'avait pas encore remarqué. Cela donnait envie d'aller voir, justement. Tu me plais, vraiment. Beaucoup. Léon pencha la tête sur le côté, ses yeux dévalant toujours sur le visage du bibliothécaire, curieux de ce que de nouvelles émotions encore jamais perçues pouvaient modifier dans les traits maintes fois regarder. Car Léon était certain d'avoir prêté une grande attention à chacun des traits et des courbes du visage de son interlocuteur, depuis le début de la soirée. Le sérieux lui donnait un air presque grave, ses sourcils se fronçant et soulignant un regard de jade qui ne cessait d'être transperçant. Décidément, pour quelqu'un ne souhaitant causer aucun trouble, il s'y prenait vraiment mal. C'était, d'une certaine façon, comique et attendrissant. A vouloir le détourner des aveux incompris un peu plus tôt, Léon avait l'impression qu'il les distillait avec plus de force, essayant de dédouaner l'adolescent de toute compréhension mais piquant de nouveau sa curiosité, faisant emphase sur ce qu'il avait dit un peu plus tôt. Et plus il lui permettait de ne pas saisir et de ne pas accorder d'importance, plus Léon avait l'impression de comprendre ce qu'il avait voulu dire un peu plus tôt. Plus il avait envie de comprendre, même. C’est peut-être précipité, mais je ne veux pas que tu te sentes… éventuellement redevable parce que j’aurais frappé trop fort à une porte qui ne voulait pas s’ouvrir. Les yeux de l'adolescent se plissèrent alors qu'il continuait à penser qu'Octave se fourvoyait. Redevable ? Bien sûr qu'il se sentait redevable. Le bibliothécaire l'avait écouté, conseillé, débarrassé de la culpabilité d'Elène, avait pansé certaines blessures même s'il avait du les rouvrir pour que l'adolescent comprenne quel pans de son âme saignait. Pouvait-il vraiment lui reprocher toutes ces intrusions ? En un sens, il aurait peut-être était plus confortable de le voir tenir ses distances, mais après tout ... Octave était toujours là, non ? Il avait ouvert les portes, mais il était resté même en voyant ce qu'il y avait derrière. Bien sûr qu'il était reconnaissant, qu'est-ce qu'il croyait ? Là tu es soûl, mais demain ton esprit et tes yeux seront à nouveau clairs. Je comprends que ton intimité te soit précieuse, que tes portes veulent rester closes et si d’augure tu te rends compte avoir découvert plus que ce que tu aurais souhaité, ne t’embarrasse pas je t’en prie. Mais de quoi ne dois-je pas m'embarrasser ? se demanda-Léon, sondant du regard son interlocuteur si sûr de lui et pourtant si ... gêné ? De quoi ? Voulait-il reprendre ses aveux, sentait-il son propre trouble au point de ne pas avoir réellement envie, à présent, que l'adolescent ne comprenne le sens de ses paroles ? Tu doutes de ce qui me retient et j’en conclue que toute cette soirée t’aura beaucoup coûté. Bien plus que ce qu’elle aurait dû peut-être. Tu ne veux pas te faire blesser et c’est parfaitement honnête, sois donc certain que je n’en profiterai pas. La promesse glissa jusqu'à lui, caressa son esprit tandis que Léon tâchait, malgré la brume alcoolisée de ses pensées, de la graver sein de sa mémoire. Il trouva Octave touchant par ses propos, mais inquiet également de quelque chose dont il n'arrivait pas à en saisir l'origine. De ce soir, tout demeurera intact. Mais demain, regarde-moi dans les yeux quoi qu’il advienne. Compris ?

Oh. Léon se perdit quelques instant dans le jade incandesdant, cherchant à confirmer ce qu'il pensait avoir attraper au vol. Rassurer quelqu'un sur un trouble qu'il n’avait pas évoqué à voix haute, c'était aussi bénéficier d'une empathie nécessaire pour le supposer. Et pour deviner les émotions de quelqu'un, souvent, on se basait sur ses propres ressentis. Octave venait de lui promettre de ne pas le blesser, de l'enjoindre à ne pas trop réfléchir à l'intimité dont il sentait avoir franchi les limites, comme soudain conscient de s'être comporté ... en voleur ? L'idée accentua le sourire de l'adolescent. Ce qui était curieux, c'était qu'en cet instant précis, le vert-et-argent ne se sentait plus sur la corde raide, tâchant de retrouver son équilibre, perdant pieds. Il se sentait apaiser et en confiance, alors que son interlocuteur semblait anticiper une peur qu'il ne ressentait pas encore. Le connaissait-il à ce point ou bien ... ou bien était-ce finalement Octave, qui appréhendait, justement ? Mais quoi, au juste ? Que l'adolescent ne se sente gêné, visiblement, voir même honteux de s'être tant confié et que la peur à son encontre ne reprenne le dessus sur ce qui ressemblait à un début du confiance ? Léon se sentit coupable, soudain. De son attitude. De la colère, sans cesse de la méfiance ou du dédain, parfois de l'abattement. Un peu de curiosité pour Octave, parfois quelques remerciements. Et après ? Avait-il témoigné autre chose, finalement ? Visiblement, pas assez pour qu'Octave craigne de le voir détourner le regard un fois l'alcoolisation passée, une fois que le jour aurait balayé la confortable obscurité de la nuit, celle dans laquelle les aveux étaient bien plus faciles à formuler qu'en pleine lumière. Il se mordit les lèvres, se sentant soudain bien avare. Toute cette soirée n'avait tournée qu'autour de lui et Octave avait réussi à le persuader d'avoir confiance, d'une confiance qui semblait méritée mais aussi entre de bonnes mains. Le bibliothécaire ne venait-il pas de dire qu'il ne servirait pas de ce qu'il avait découvert pour faire mal ? Et lui, qu'avait-il assuré à l'adulte, à part son mauvais caractère, sa dépréciation constante et son humeur impulsive ? Il se sentait soudain idiot et eut envie de rectifier le tir, touché également par la demande du bibliothécaire. Octave pouvait-il vraiment appréhender son indifférence ? Cela le touchait t'il suffisament pour qu'il formule cette sorte de crainte à voix haute ? Mais demain, regarde-moi dans les yeux. Léon ne le lâchait pas du regard, de toute façon, mais là n'était pas la question, n'est-ce-pas ? Octave était resté, malgré la violence, malgré les larmes, malgré l'abattement, malgré l'acidité de ses paroles. Aucune des facettes de sa personnalité ne l'avait fait fuire. Mais Léon, lui, n'avait cessé de repousser l'adulte, si bien qu'à présent, Octave semblait penser que le lever du jour signerait la fin de cette parenthèse. Il fallait qu'il rectifie le tir, et vite.

__ Tu ne me gêne pas, souffla-t-il avec urgence, dans un murmure à peine audible, secouant la tête comme pour imager la négation face à la crainte d'Octave.

Et après ? Léon ne l’avait pas lâché des yeux un seul instant durant son discours, ses lèvres à présent closes comme scellées par le discours du bibliothécaire. Il se sentait incapable de répondre et pourtant désireux de le faire,  butant sur les mots comme s’il était soudain pris d’une aphasie rendant bien trop ardue l'attribution du moindre sentiment aux paroles pleines de préoccupations d’Octave. Muet, il le regarda longuement et avec précaution, sachant qu’il ne pouvait pas laisser dans l’ignorance quelqu’un qui avait tant œuvré pour lui ouvrir les yeux sur lui-même, avec un acharnement et une motivation que Léon avait encore bien du mal à appréhender. Il voulu ouvrir la bouche pour rassurer l’adulte mais ce fut sa main qui se leva avec une infinie lenteur, s’approchant avec une retenue timide. Elle se figea, hésitant une fraction de seconde comme en proie d’un équilibre trop précaire, avant que la pulpe de ses doigts ne vienne retracer d’un toucher aérien l’arrondi sous orbitaire, dessinant des cernes imaginaires sur le visage aux traits fins. Cela l’avait toujours frappé : la cruauté de ses mots et parfois de ses attitudes, et ce visage au contraire si délicat auquel il rendait enfin honneur lorsque la fragilité reprenait le dessus. Sa peau glacée frôla la sienne et pour la première fois depuis qu'il le connaissait, ce fut entièrement sa volonté. Octave avait imposé de nombreux contacts, du début de la soirée quand il l'avait stupéfixié à un peu plus tôt, lorsqu'il avait fouillé le manteau, un air malicieux sur le visage. Léon l'avait frappé quant à lui, sous le coup de la colère. Mais cette fois-ci, c'était différent, sans qu'il ne sache vraiment se l'expliquer. Le pouce de l’adolescent effleura la haute pommette avec encore plus de délicatesse, contournant l’auréole violette qu’avaient laissé ses propres phalanges sur la peau pâle, quelques heures plus tôt. Il grimaça légèrement en sentant l’épiderme à vif, la culpabilité qu’il ressentait face à la violence offerte lui faisant froncer les sourcils dans une moue contrariée. Il était désolé. Il s'attarda quelques instant sur la blessure, attentif à ne pas faire plus de mal que ce qu'il avait déjà fait, puis ses doigts bifurquèrent. De son index replié, il suivi du dos de la phalange le tracé de sa joue en une caresse lente, très lente, jusqu’à rencontrer le contour de sa mâchoire qu'il retraça millimètre par millimètre, ses propres lèvres toujours immobiles, prêtant à ses gestes ce qu'il n'arrivait pas à clarifier par les mots. Peut-être qu'Octave y comprendrait quelque chose, en revanche. Son pouce avait suivi le mouvement avec langueur et se déposa juste au dessus de la lèvre supérieure, alors que son index terminait de contourner la mâchoire pour venir rejoindre la commissure, encore œdématiée par  la blessure. Il se fit précautionneux, contournant la plaie dans un effleurement, suivant le sillon inférieur des lèvres fines avant que ses doigts tremblants ne quittent le visage, son bras retombant mollement contre son propre corps.

__ Je suis juste perdu, souffla-t-il, sans en préciser les raisons. Il y en avait trop. Et Octave les avait déjà entendues. Le doloris. Donia. Poudlard. L'insigne. Heather. L'alcool. Tu me plais, vraiment. Beaucoup. Il avait compris beaucoup de chose ce soir, mais pas encore assez pour que le puzzle ne s'assemble avec facilité. Surtout qu'il ne cessait d'y avoir de nouvelles pièces. De nouvelles associations à réaliser. Je ne compte pas détourner mes yeux, Octave, murmura-t-il toujours aussi bas, maladroitement, ne sachant pas rendre à l'adulte le réconfort que celui-ci avait tâché de lui donner. Il n'était pas doué pour les promesses, pas doué pour s'ouvrir aux gens et pour accepter leur importance à ses yeux. Parce qu'Octave avait pris de l'importance, quelque chose était en train de se tisser malgré lui, malgré eux peut-être et Léon ne luttait pas contre cela. Ou plus. Non, il avait cessé de lutter, à vrai dire. Mais il n'arrivait toujours pas à démêlé l'enchevêtrement complexe, alors il se contenta de la seule chose qu'il savait déjà avoir offert à l'adulte, quelque chose qu'il savait précieux et rare de sa part. J'ai ... confiance en toi. Ca ne disparaîtra pas demain matin. Ni après demain, si tu es toujours là.

Si. L'adolescent n'avait pas réussi à empêcher le doute de transpercer ses mots, bien malgré lui. Il failli rajouter quelque chose, de la défiance, une sorte de phrase toute faite. Le genre inquiet de se voir blesser après avoir baisser les armes, de se voir trahi par Octave qui connaissait maintenant bien des choses à son égard. De le voir reprendre sa promesse dès le lendemain, également, puisqu'elle était de celles que l'on ne pouvait jamais rendre éternelle. Et Octave avait l'embarras du choix pour taper fort : Donia, sa peur de l'abandon, Heather ... Il y avait tout un panel et Léon savait avoir donné toutes les cartes de lui-même à l'adulte et c'était bien ça, le plus terrifiant. Cependant, il ne gratifia pas l'adulte de sa méfiance, désireux de s'adonner à ce sentiment de confiance qu'il venait d'avouer à Octave. Et il y ferait attention, n'est-ce-pas ? Ne venait-il pas de le dire ?

Léon mit fin au contact visuel, maintenu depuis de longues minutes à présent, reportant son attention sur les murs et meubles du salon, qui continuaient de tanguer dans une sorte de danse hypnotique, qui ne cessait de lui donner la nausée. Ses yeux accrochèrent le portrait d'une femme, dont il détailla pendant quelques secondes les traits. Peau pâle, longue chevelure rousse chaleureuse, agitée par le vent. Le cliché respirait le bonheur, la simplicité, la beauté. La femme était très belle, d'ailleurs. C'était la seule photo de la pièce et elle voulait tout dire. L'étoile d'Octave était ravissante mais elle avait bien été filante, puisque cette maison semblait vide. Désespérément vide, même. Le coeur de l'adolescent se serra sans raison, mais cela tournoyait beaucoup trop pour qu'il ne puisse poursuivre son observation, aussi recula-t-il d'un pas, s'asseyant sur le canapé afin de ne pas s'écraser au sol. Et comme cela tanguait toujours, il s'allongea à moitié, les pieds toujours posés sur le sol. C'était mieux. Ses yeux étaient rivés sur le plafond, lui aussi tourbillonnant à lui en donner la nausée. Le voile de ses paupières vînt le sauver et il posa la face externe de son poignet contre son front, ses doigts reposant dans ses cheveux décoiffés, inspirant lentement et expirant avec la même tranquillité. Luttant contre le sommeil qui menaçait de l'emporter à tout moment, il ouvrit la bouche pour continuer, animé par une force nouvelle. C'était plus facile, de parler sans le regard brûlant qu'Octave posait sur lui et qui semblait lire en lui avec cette facilité déconcertante qui l'avait tant exaspéré, mais qui le dérangeait bien moins à présent, cela dit.

__ Je ne boirais plus jamais. C'est terminé, souffla l'adolescent, les yeux clos et la voix basse, ses respirations comblant le silence de la pièce. Il savait sa phrase puérile et dîtes à de nombreuses reprises par plusieurs générations d'adolescents et d'adultes tous plus éméchés les uns que les autres, mais ne fut pas plus original qu'eux. Cette soirée m'a beaucoup coûtée, t'as raison. Mais pas par ta faute. C'est moi qui creusais un trou et toi t'as tendu la main pour m'en sortir. Alors merci, poursuivit-il, sa voix baissant d'un ton alors qu'il commençait à glisser vers le sommeil, continuant toujours de lutter. Il n'avait pas fini, et demain il aurait probablement la langue beaucoup moins déliée. Evite de la reprendre, en revanche. Cette main tendue. Je crois que je commence à trouver cela agréable ... d'être en ta présence, sourit-il de manière fugace avant de terminer, toujours plus bas. Tu devrais dormir, toi aussi. Je pense que je vais faire une petite pause ici, en ce qui me concerne ... glissa-t-il avant de sombrer doucement dans sa torpeur qui n'était pas encore un sommeil profond, mais l'entrainait néanmoins assez bas pour qu'il n'ait plus vraiment conscience de ce qui l'entourait. Il faillit ajouter quelque chose mais la pensée ne franchit pas la barrière de ses lèvres, emportée par l'alcool, la fatigue, l'incompréhension, la peur, la multitude de sentiment contradictoire, l'âge de l'adulte, sa pudeur à lui, Heather et tout un tas d'autre chose tout aussi complexe.

Et Octave ?, avait-il manqué ajouter, Toi aussi, vraiment. Beaucoup.

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Mar 15 Mai 2018 - 21:32

L’influence était une perpétuelle responsabilité. L’on y consentait pendant un temps à prêter ses propres émotions, à faire vivre quelqu’un de ses passions, ambitions et principes. Les plus indifférents n’y consentaient aucune importance et soufflaient leur poison par orgueil, satisfaits d’une possession nouvelle et soudain si parfaitement semblable à leurs propres désirs. Et quand bien même les intentions furent bonnes, toute influence demeurait immorale, car c’était la même chose que de donner son âme. Jane Austen le lui avait déjà soufflé par ailleurs : l’influence de la vanité sur une cervelle fragile engendre toutes sortes de désastres. L’approche était péjorative, mais au fond c’était exactement ça. Beaucoup d’emphase et de jolis mots ne voulant pas dire grand-chose lorsqu’on y songeait, multitude de couleurs, mais aucun son qui en vaille la peine, tout ça pour impressionner un adolescent perdu, qui maintenant lui souriait bêtement. S’il s’efforçait ainsi de décrire ces souvenirs en les dépréciant, ce n’était point pour les revivre dans la détresse où le regret, ni pour combattre cette sensation d’avoir au final allègrement manipulé un aveugle, mais pour délimiter les régions infernales et paradisiaques dans cet étrange univers terrifiant et aberré qu’il leur avait créé de ses propres mains avares. La beauté et la bestialité s’y rencontraient en un point, et c’était cette frontière qu’il essayait de fixer, en ayant l’impression d’échouer totalement dans cette tâche. Il lui fallait avancer avec précaution, parler à voix basse car une fois la tempête passée, l’éclair laissait dans le sable des fulgurites aux reliefs fragiles qu’il ne coûtait rien de briser ou pire, blesser. Il se savait parfois manquer de délicatesse avec les sentiments, être trop franc lorsque cela ne s’y prêtait pas, puis muet alors que l’honnêteté était attendue. De cette force de la nature tarie qu’était Léon, il ne savait que faire et avait peur maintenant que ses taquineries ne rencontrent plus aucune résistance, que sa présence devienne malaisante, car au fond il ne savait que très mal s’adapter à une vie tranquille. C’était dans ces moments-là qu’il quittait la scène et rejoignait les coulisses, parce que la suite l’effrayait toujours autant que le premier jour où il avait compris que Jane n’était pas juste une passade. Le lendemain, il fallait gérer des attentes qu’il ne maîtrisait plus et Léon risquait de regretter énormément. La gêne allait s’abattre, cuisante. Celle-là même qui s’abattait sur Octave depuis un avenir qui naitrait au lever du jour, honte hideuse et oppressante, comme s’il avait été forcé de s’éveiller avec le fantôme d’une petite créature qu’il venait d’assassiner. Mais jalousement, il avait quand même gardé Léon près de soi pour lui prouver quelque chose – des bêtises… -, au point de dévoiler par moments ce qui était bien plus éloquent que tous les mots dont il était capable, comptant sur l’ébriété de l’enfant pour n’en rien percevoir. Et Léon le regardait, hébété, voguant dans un brouillard sur lequel Octave ne pouvait pas vraiment compter pour être lucide. Joyeusement inconscient, tendrement innocent, sans savoir que l’accomplissement du rêve, quand bien même il eut éclipsé ou pas ses espérances, pouvait tout autant dépasser son but et dégénérer en cauchemar. Octave avait été imprudent, vil et maladroit. Pis encore, son plaisir de voir Léon doucement complaisant et agréablement sincère avait été si monstrueux que, tout au fond de cet horrible maelstrom, il sentait renaître les convulsions de sa propre lucidité. Bref, Octave était horrifié.

« Tu ne me gêne pas. »


Maintenant, peut-être pas. Il ne se rendait pas compte de la volatilité du temps, des aveux trop rapides et du renouvellement prompt qu’apportait le jour nouveau. Le murmure, bien que timide, avait été porté par une précipitation touchante, comme s’il avait tenté de prévenir son départ proche. Octave le contempla d’un sourire léger et caressant, un peu navré, car certain que l’emportement n’était dicté par rien d’autre que la sentimentalité du simple, l’émoi débridé dont usaient et abusaient les ivrognes occasionnels, vie enchantée par l’aisance des frôlements. Entouré d’étrangers, ou seuls, Léon croyait pouvoir tout subir et tout revendiquer, mais demain… demain, lorsque l’existence reprendrait son cours lancinant, son discours deviendrait tout autre. Mais Octave y souriait quand même, touché d’une telle prévenance pudique, déjà conscient cependant que tout cela n’existait plus vraiment. L’esprit de l’étudiant était autre part et cette conversation aurait gagné à se tenir bien plus tôt, le silence s’en suivant lui étant témoin. C’était le confort de la politesse peut-être, l’ordre des convenances, suivis par l’impossibilité évidente à justifier quoi que ce fut sans se trahir. Octave ne lui tenait pas rigueurs ; c’était déjà faire preuve d’une belle conscience que d’être naturellement gentil comme l’était l’étudiant, et il lui offrir son plus paisible regard, absolu et miséricordieux. Demain Léon, se disait-il tandis que l’adolescent bredouillait, demain les mots te viendront et ils ne seront ni perdus, ni glorieux, mais hagards, noyés dans la certitude de s’être trahi maladroitement.

L’approche sournoise le condamna à un aller-retour nerveux entre l’inquisiteur bouquet de doigts déliés et le visage tout aussi défait, se demandant si ce geste était dicté par des considérations indécentes, ou par la pitié à l’égard d’un adulte trop compatissant. Ses sourcils se nouèrent à la racine, froncés et circonspects. L’affaire péchait par quelques points : c’était douteux. Les vagues lieux communs d’une petite pudeur si strictement en vogue, les insupportables fadaises du soupirant timide emmitouflé dans de niais verbiages, archaïques, arcadiens, tout cela se tenait tapi sous le double silence de l’embuscade. Mais dès qu’Octave se fut rendu compte que la main adolescente était trop proche de son visage pour que ce fut une hésitation ou le fruit de l’innocence, bien trop près d’ailleurs pour que la décence fût sauve, il sut que cette approche silencieuse, exotique sous tous ses aspects, devait avoir commencé longtemps en deçà, dans la pensée indéfinie, infinie, et qu’il n’était plus question de la proscrire sans sembler hypocrite et reconnaître que tacitement, Octave avait en un sens accepté la répétition. Il s’était définitivement figé, le regard prudent observant attentivement l’adolescent, tandis que l’épiderme butineuse esquissait dans un mouvement périlleux, car trop proche de sa pupille, l’angle cruel de sa fatigue. L’audace doucereuse ne s’arrêta pas en si bon chemin et dans la chaleur implacable d’un souffle retenu, Léon glissa sur le rebord saillant de sa joue, sur ce qui devait être le galbe teinté de la petite blessure en une sensation puissante et mystérieuse, curieusement duveteuse. La navrance du regret ? Une grimace fit office de témoin et Octave sentit sa gorge se serrer subitement, coupable lui aussi d’avoir mené pareil spectacle à terme tantôt, dans la perspective de prouver son propos. Tout aurait pu se tarir convenablement à ce succinct constat, mais la main curieuse continua son inspection au-delà de ce qui aurait pu être conforme et ne poser aucune question indélicate, au-delà de l’ébriété semblait-il même, mais surtout au-delà de toute explication tangible. Octave eut l’impression de se faire palper par un aveugle, tentant d’imprégner l’image de son relief dans les recoins de son esprit bordé par les ténèbres, mais le regard perçant de l’adolescent laissait deviner que son intérêt ne portait pas la marque de cécité. Dès l’instant où la main épaisse et masculine abandonna le contour tangible de sa joue blessée, sa douceur s’en fut comme précipitée dans un gouffre insensé. Immobile, le bibliothécaire était l’animal mort qui attendait de voir son chasseur perdre tout intérêt avec le cadavre qu’était son corps. Le remord du coup porté, il pouvait en appréhender l’attendrissement, mais l’indéfinie droiture de sa protubérance osseuse ne pouvait décemment nourrir qu’une affection toute autre et qui n’avait potentiellement aucun rapport avec un quelconque désir de repentance. Une torpeur progressive s’était emparée de son visage, alors qu’il avait tout bonnement arrêté de sentir les extrémités de son propre corps, entièrement absorbé par le regard curieux, la main grivoise et tendre…

Ca… Si Léon n’avait eu d’autre souci que de soulager sa conscience grondante, si, en d’autres termes, les sentiments gracieux n’eurent été pour rien dans l’affaire, il se serait sans doute accommodé au réveil de l’incongruité de son attitude, mais le chemin merveilleusement parallèle qu’il venait d’emprunter teintait sa conduite d’une ambiguïté que même le pauvre Octave était incapable d’expliquer autrement que par les affres implacables de l’alcool. Mais l’étudiant avait atteint ses lèvres et cet assouvissement compliqué ne pouvait être une fin en soi, ou plutôt il était une fin comme l’était la fin d’une impasse. Que venait-il faire là, aussi près de sa bouche… ? Peut-être le garçon avait-il trop l’habitude des femmes, dont il fallait choyer la peau pour se faire pardonner, remonter jusqu’aux coins les plus étroits, fentes vertigineuses de l’œil ou de la bouche, sans oser le baiser portant absolution de tout, mais au moins s’aventurant jusqu’à la garde de l’affection. Il connaissait bien cela, ces belles affections caressantes et délicieuses qu’il était aisé de donner pour paraître correcte, tout en attendrissant un caractère volontaire. En être la victime était chose autrement troublante. Octave ne savait pas très bien quel acte avait bien pu mériter une attention pareille et se demanda même un instant si l’adolescent ne l’avait pas pris pour un opportuniste androgame. Le toucher s’évapora avant qu’il n’ait pu conclure sur quoi que ce fut, mais la stupeur demeura tel un puissant narcotique, que le bout des doigts attentionnés avait enduit sur sa peau frissonnante.

« Je suis juste perdu. »

Nous sommes donc deux maintenant… Et ton geste ne va pas améliorer ton cas, je le crains franchement.

« Je ne compte pas détourner mes yeux, Octave. »

Non seulement tu vas les détourner, mais ils vont faire un 180 degré dans tes orbites pour s’aveugler. Tu viens de me caresser la joue et de me toucher la bouche, mec. Demain en te réveillant, à moins d’avoir une perte de mémoire partielle, tu vas t’enfuir par la première fenêtre que tu verras. Ou mieux encore, sans attendre demain, tu vas t’éveiller en sursaut en plein milieu de la nuit et rougir suffisamment pour légèrement faire cuir la surface de ta peau. Tu ne viens pas d’arracher un tendre baiser à une cocotte, tu viens de tripoter un homme mon pauvre, ton orgueil ne s’en remettra ja-mais.

« J'ai ... confiance en toi. Ca ne disparaîtra pas demain matin. Ni après demain, si tu es toujours là.
- Ah… bon. »

Etait-il parvenu à bredouiller. Il ne s’agissait pas d’une remise en question ou d’un doute, mais d’un simple constat qu’il faisait dans l’incapacité de formuler quoi que ce fut d’autre, ni de rentrer dans un débat futile pour clarifier ce qui de toute façon ferait sens tout seul d’ici quelques heures. La confiance… au bout d’une soirée ? Léon s’abandonnait définitivement trop vite. Il n’y avait pas de confiance à donner au bout d’une soirée ; un début d’affection était acceptable, mais la confiance devait se laisser le temps de grandir sous les aléas du temps qui, si peu clément, ferait alors naturellement mourir toute assurance. La confiance se cultivait au fil des épreuves et Léon la lui offrait comme ça… par inadvertance. Quel généreux garçon. Et Octave ne le réalisait point par moquerie, mais parce qu’il n’y avait qu’un esprit véritablement pur et tendre pour faire un pareil don de soi aussi vite. L’abandon et l’âge précoce lui prêtaient désir de s’adonner hâtivement, brutalement, avec l’espoir d’enfin appartenir à quelqu’un ne serait-ce qu’un peu. Mais à trop vite accorder sa bénédiction venait le risque de la voir retournée en poussière. Octave déglutit maladroitement, irrévocablement touché autant que mitigé par une telle faiblesse, qui se prêtait bien mieux à la colère et n’engageait à rien d’autre qu’un peu de défiance. Emu au point de vouloir payer sa tribu par une confiance aveugle… Quelle belle âme ! Il aurait bien aimé avoir le don d’un pareil renoncement, même si ce fut que te façon joliment éphémère par ébriété victorieuse. Entre quelles mains crapuleuses Léon venait-il donc de s’alanguir… ? D’ailleurs, il s’alanguit véritablement dans ce canapé confortable et moelleux, mais trop profond et l’engloutissant presque entre les coutures cruelles. Octave semblait halluciner un peu lui aussi, mais de sa hauteur, les coussins semblèrent sur le point de dévorer l’étudiant par leurs noirceur saturée – spectre métaphorique qui ne pouvait décemment pas être dénué de sens.  Les regards s’étaient déliés mais il ne pouvait s’empêcher de fixer l’étudiant de son visage subtilement inexpressif, sa blessure le brûlant inexplicablement.

De son poignet, il se soulageait le front et respirait si calmement... ! Le trouble ne l’avait pas encore rattrapé, tout comme la réalité. Mais bientôt, très bientôt. Qu’il dorme, cet enfant intarissable, gentil et cruel, cruel dans sa gentillesse et gracieux dans sa colère féroce. Qu’il dorme et laisse cette caresse précieuse aux rêveries plaisantes plutôt qu’aux cauchemars intarissables. Demain, cela se muerait en honte, mais en attendant, tant que la légèreté de l’esprit le permettait encore, aucune délicatesse ne devait avoir à souffrir de la culpabilité ou de la disgrâce. Léon continuait à palabrer, mais maintenant que la tension du regard ne lui pesait plus, Octave avait de plus en plus de mal à se concentrer et ses yeux étaient devenus vitreux. Un sourire se fit à quelques reprises sur son visage de marbre sans jamais atteindre son regard – stérile preuve de son écoute passive.

« Evite de la reprendre, en revanche. Cette main tendue. Je crois que je commence à trouver cela agréable ... d'être en ta présence. »

Avait-il même recommencé à respirer ? Il lui semblait que non. Léon s’étendit encore un peu, se suffisant à soi-même comme les conteurs d’histoire qui disaient parfois les choses que pour les dire. Puis il sombra lentement dans le sommeil, comme l’on plongeait dans une baignoire, avec le plaisir de la lassitude assouvie. Et par l’adage de l’abandon tranquille, Léon n’avait rien remarqué de l’immobilité rigide du bibliothécaire. Le silence assourdissant le fit respirer profondément, mais de son regard un peu pâle et légèrement assombri, il continuait à fixer l’endormi heureux, rougissant sans le vouloir. Quelque chose s’était arrêté en lui ; un engrenage peinait à repartir. Ses mains étaient froides comme le marbre et son esprit errait sans but au milieu de conjectures insensées. Le silence était si riche à présent, si paradoxalement sonore qu’il faisait résonner avec d’autant plus de forces le bourdonnement de sa pensée obtuse. Graduellement, cependant, il parvint à retrouver une apparence de sang-froid, ne laissant pas l’image de Léon s’approcher de sa conscience au-delà de ses yeux. Dans le vide ainsi mélangé se précipitèrent une foule de réflexions prosaïques – pantomimes de la pensée rationnelle. Doucement, il se pencha et défit les chaussures de l’étudiant, exécutant chaque geste avec une application saugrenue, très lentement, très précautionneusement, de peur de briser le nouveau, l’inconnu, le fragile Octave qui venait de naître un moment plus tôt. Il regardait ses pensées tourner, danser, parader, faire quelques grimaces, alors qu’en réalité il était passablement incapable de se concentrer sur quoi que ce fut à part le vide en lui. Puis il songea soudain qu’il préférait lorsqu’on le détestait. Que faisait-il là ? se demanda-t-il en posant les souliers au pied du canapé, puis en se dirigeant vers la commode chinoise, le regard toujours aussi vitreux. Minutieusement et sans faire de bruit, il souleva le drap, puis le couvercle et extirpa des entrailles d’ébène une couverture de laine. Ce n’était pas son genre, ces profondeurs abyssales. Leslie, Heather, Cassidy, Lina quelque part, puis même Rogue. Rogue ! Oui, c’était plus simple lorsqu’on le détestait. Et il n’évoquait pas une simplicité aisée, qui voulait que l’on nettoyât mieux ou plus vite sa vaisselle avec la magie qu’à la main, mais la simplicité des engagements qu’il fallait honorer lorsque l’on était apprécié. Une haine ne pouvait aller qu’en s’améliorant tandis qu’une main tendue se devait de l’être jusqu’au bout, au risque de périr parmi les flammes dévorantes de la déception. Il n’en était pas capable.

L’ébriété, se répéta-t-il en recouvrant l’adolescent de la couverture, une espérance étrange se mêlant à la conviction solidement bâtie. L’ébriété… Il y avait une vérité qui couvait derrière ces spontanéités débridées, celles-là mêmes qui vous faisaient caresser la joue d’un parfait inconnu au-delà de la petite excuse ou de la plaisanterie ivre. Octave craignait cette vérité autant sans sa tangible existence que dans la raillerie vite oubliée ou regrettée. Bien plus que tous les mots, ce geste maladroit ayant fini sa tendresse à la cime de sa bouche était de ces sincérités si profondément pétulantes et franches que l’on ne pouvait y voir que le cri du cœur. Ses propres chaussures ! Le bibliothécaire retira ses richelieus toujours en équilibre avec sa conscience et les posa alignées avec le second canapé. Malgré la recommandation for sensée, il ne pouvait fermer les yeux au risque de voir tout s’effondrer. Que faisait-il encore dans ce château. C’était un bien vieil adage, mais qui s’était gravé dans son être aussi sûrement que l’encre s’imbibant dans le papier et à part détruire la pierre, peu de choses, excepté le temps, risquaient d’estomper le relief de la taille. Les gens pouvaient rester pour le haïr, pour le combattre, par utilité ou complaisance, parce qu’ils en avaient besoin, mais pour lui ? Cela ne le dérangeait pas. Il avait pris habitude de l’usure, de son existence purement valorisante et fonctionnelle. D’abord le fils effigie, puis le fils délicieusement indigne, l’outil d’une quête qui n’était pas la sienne, l’ami à l’argent généreux, et enfin… enfin. Brièvement mais férocement, l’amour sans contrepartie. Il n’avait été rien d’autre que sa propre incarnation, son propre épanouissement, préambule vers une existence tout à fait nouvelle. Mais cette vie unique s’était comme éteinte avec celle qui l’avait depuis le début vu jusqu’aux tréfonds de son âme pourtant trouble. Comment avait-elle pu le sonder aussi bien et aussi facilement, elle, qui était maintenant au cœur de toute chose. Elle l’avait tant consolé ! Ah, elle avait fait preuve d’une patience proprement céleste à son égard jusqu’à ce qu’il ne soit à ses yeux que ce qu’il étouffait en son sein depuis de longues et déchirantes années. Et maintenant… ce château, tant de douceur et de tendresse, de confiance, qui naissait toujours de la souffrance, mais aboutissait à la renonciation précieuse, tandis qu’il était incapable d’être parfaitement soi. Il savait que supporter autre chose que sa force était une tâche bien trop laborieuse. Cassidy était partie bien trop tôt pour le constater, Leslie ne revenait que lorsqu’il avait besoin de puiser le courage et la fermeté nécessaire à son caractère inégal, Rogue n’en avait cure et se rassasiait de mystérieux silences. Quant à Heather… dans l’affrontement où le malheur, son existence avait un sens concret, que ce fut dans un ordre fonctionnel ou symbolique, mais au-delà… au-delà il n’y avait rien que lui et son insécurité empoisonnée. Qu’adviendrait-il de son cadavre lorsque la haine ne le ferait plus vivre, ou que la souffrance cessera de faire son office et que son existence n’aurait strictement plus aucune utilité ? Au calme du jour, tout le monde partait. Seule Jane était morte avant de pouvoir s’enfuir.

Il se frappa furieusement le front de son poing fermé et rejoignit en titubant la cuisine sur la pointe de ses chaussettes. Odieux personnage ! Quel odieux personnage il était... Puis cette caresse, légère et éphémère, qui ne se nourrissait de rien et qui offrait tout. Ebriété, Octave, ébriété. Tout cela était très sot et paraîtrait probablement comique d’ici quelques jours, mais cette nuit-là Octave Holbrey était un homme mort. Exécutant les gestes d’un rêveur imaginaire, il se prépara minutieusement une tasse de café noir et serré. Tandis qu’il prenait conscience de la puissance de sa précarité sentimentale, un souvenir lui revint en mémoire, vers ses seize ans. Son premier ami véritable n’avait été autre que son tuteur de littérature anglaise. Cinquante-cinq ans de cheveux grisonnants, un beau poivre et sel et une masculinité qu’il jalousait du haut de son glabre absolument énervant. Ils avaient pris l’habitude de se balader dans le parc après les deux heures d’étude et au bout de quatre mois, Monsieur Evans lui avoua que l’adolescent avait chamboulé tout son univers, qu’il avait pris conscience d’en être amoureux. Il avait seize ans et ce tuteur était tout ce qu’il avait au monde. Il passa tout son temps avec lui, sans jamais que l’homme n’ait eu de gestes déplacés à son égard, se tenant toujours à une distance courtoise et coupable. Six mois plus tard c’était devenu une obsession, une folie. Le couvercle avait sauté. « Je vais te tuer. Ou me suicider. » Après une soudaine crise de larmes à laquelle l’Octave de l’époque n’avait rien compris, Evans était parti pour ne plus revenir. Personne n’avait plus jamais entendu parler de lui et tout ce qu’Octave avait, aussi détestable et malaisant que c’ait pu être, avait disparu en un clin d’œil humide. Et ça lui avait paru parfaitement normal. Il avait attendu à côté du téléphone du matin au soir, des jours durant, pendant un an. Il relisait les monstrueuses lettres d’amour, gardées à jamais secrètes, même envers sa mère, qu’il faillit sottement narguer à plusieurs reprises. « Je te vénère, et pourtant tu t’obstines à me maltraiter, tu cherches à me détruire chaque fois que tu regardes quelqu’un d’autre que moi, que tu destines tes sourires à autrui. Mais je ne peux pas m’empêcher de vouloir te revoir et je ne t’accuse pas mais oh ! Octavius, tu es responsable d’avoir ouvert en moi une irritation insatiable… Le feu que tu as allumé, je suis incapable de l’éteindre et maintenant je te hais, je te hais d’abuser de ton pouvoir, je suis fou d’amour pour toi et tu cherches à m’anéantir. En ta présence comme en ton absence, je perds tout empire sur mes nerfs et plus rien n’existe que toi. » Tels étaient les principaux fragments de la mosaïque, limpides aujourd’hui, pour la plupart, mais que son attachement d’adolescence n’avait pu clairement distinguer, marquant dans sa chair l’emprunte indissoluble d’une culpabilité équivoque. Toutes les marques d’affections nourries par la suite furent du même acabit, condamnables et il en conserva à jamais l’image composite et atrocement nette de ces sentiments étranges. Chaque lien persistait à se nouer de façon contrenature, dérangeante et sordide. Et quel que fut le degré de son implication, il rendait invariablement les gens aliénés ou malheureux.

Avalant le café d’une traite, Octave erra dans la maison vide, remontant les étages autant que les souvenirs abrités dans chaque recoin. Les moments heureux, puis ceux qui l’étaient un peu moins. Vers la fin, Jane ne fonctionnait plus que par mouvements lents et extasiés. En l’espace d’un mois, elle s’était transformée en squelette n’exerçant plus aucun contrôle sur sa vessie. La seule raison pour laquelle elle était à la maison c’était parce que les médecins avaient été à court d’examens auxquels la soumettre. La vie était devenue un point d’interrogation. L’infirmière lui avait montré comment faire des intramusculaires, sans qu’Octave ose lui avouer que pour d’obscures raisons, il savait en fait déjà les faires. C’était en partie pour cette raison que Jane le regardait parfois comme s’il allait la faire souffrir encore plus. Il s’était même injecté de l’eau pour constater la douleur, infime, et dut se rendre à l’évidence que c’était le médicament et non l’aiguille qui provoquaient une sensation de brûlure. La sorcellerie était à l’époque bien trop en retard sur cette épidémie car curieusement moins touchée. Ils avaient dû s’en remettre à la médecine moldue – fait aberrant pour la famille sang-pur de Jane. Quoi qu’il s’en disait, les derniers mois de sa maladie avaient été ceux qui s’étaient le plus profondément ancrés dans sa mémoire. Il se souvenait surtout des deux poignés de valise qu’étaient devenues les hautes pommettes rousses, saillant douloureusement sur son visage amaigri. Pourquoi cela lui revenait en tête ? A cause de la décrépitude relative de la maison peut-être, qu’il avait arrêté de ranger aussi souvent avant sa mort. Octave alla s’allonger dans les draps du lit au premier étage, respirant le parfum des coussins à la recherche d’une réponse spontanée et familière à son état et qui bien sûr, ne sentait rien d’autre que la poussière.

Il redescendit, hagard, dans le salon à la lumière encore allumée et à la silhouette immobile. Il se laissa aller contre le canapé libre, s’allongea sur le ventre et les jambes croisées, la tête reposant sur le dos de sa main, il observa l’adolescent endormi. Qu’il était horriblement grand pour son âge, tout en paraissant petit pour ce large canapé, pour son ébriété mal subie. Adolescent aux yeux graves, à la respiration tranquille et au sommeil immobile. Il n’avait pas changé de position, définitivement assommé par l’alcool et les paupières sans clins témoignaient d’une nuit sans aucun rêve. Ou en tout cas, furent-ils tous passés. L’assoupissement rendait à chacun son accalmie et il était difficile d’imaginer que ce corps délicieusement abandonné avait été sujet à tant de soubresauts nerveux et de crises chagrines aux larmes intarissables, douleurs amoureuses et haines infinies qui s’étaient fondues en un repos profond. Lentement, avec un soupir de détresse, Léon cala paresseusement sa tête dans le nuage de coussins sous le regard fasciné du bibliothécaire allongé, les yeux grands ouverts. Qu’il dorme le petit, demain, demain tout changerait et cette observation proprement paralysée capturait l’essence même du sommeil tonique. Il n’y avait de nouveau rien dans sa tête qu’un imbroglio indissociable. Octave gisait, immobile, à la lisière du canapé, couvant de son attention infaillible les cheveux ébouriffés et la lèvre déformée par une position curieuse, mais qui ne semblait déranger en rien l’adolescent, dont le sommeil demeurait imperturbable. Il avait cependant l’impression inconsciente et hideuse que Léon était parfaitement éveillé et éclaterait en hurlements dès que le contact de l’ignominie se ferait tangible. Suspendu dans le temps, nourrissant son ensorcèlement curieux, Octave se retourna finalement sur le dos et il crut entendre au loin le chant roucoulant de quelques oiseaux matinaux. Le petit matin n’était donc plus très éloigné… La nuit fut bien trop courte pour son propre repos, son entracte avant la reprise des hostilités de la vie coutumière. Il n’était pas encore vraiment prêt à affronter les absences de Léon, qu’il savait inévitables. Il ne s’agissait pas tant d’une dépréciation personnelle que d’une certitude à l’égard de l’assurance adolescente. L’enfant était, comme ce fut si bien évoqué de sa propre bouche, perdu.

Pliant un bras sous sa tête, Octave observa encore un peu la tranquillité réconfortante à laquelle il ne songeait même plus pour soi. Il était beau ce jeune homme ! Il se faisait joliment – une mâchoire comme la sienne, ça ne se voyait plus. Etroit cou de statue, solide et long, à la nuque blanche et dégagée, avec le ronflement délicat de la vertèbre marquant les rondeurs du dos. Les omoplates saillantes et proéminentes creusaient une généreuse vallée le long de sa colonne souple, à la taille étroite et au torse se développant en un bouclier robuste. Cette jeunesse-là était proprement délicieuse. De longs cils fuligineux, les joues hautes, les larmes faciles semblait-il, les yeux diablement émotifs, tout pour séduire les cocottes, mais supportant déjà avec gêne les allusions voluptueuses non voilées et les sourires du bibliothécaire. Octave accepta, difficilement, mais accepta quand même avec une crainte vertueuse cette situation qui lui avait causé tant de trouble. Peut-être que la honte cuisante qui viendrait avec les premiers rayons du soleil le dispenserait finalement de toute responsabilité. Léon allait rougir vigoureusement, tout nier dans son esprit, ne rien commenter, puis revenir à sa vie sans demander son reste ni essayer de caresser des joues poilues une seconde fois. La robustesse des dix-sept ans tenait principalement sur l’orgueil, alors au fond, le bibliothécaire n’avait rien à craindre de ces mièvreries sentimentales. Jane était morte, Cassidy était partie, Heather se murait efficacement dans le silence bien plus que dans les épanchements, Leslie s’en était retourné, semblait-il, à ses préoccupations premières sans nécessiter des conseils du bibliothécaire, Rogue existait sans rien attendre, Lina le suivait sans rien savoir… Il regarda finalement le plafond, un peu plus serein, couvrit son visage assombri de son avant-bras et sans vraiment s’en rendre compte, sombra brièvement dans un sommeil bien plus profond qu’il ne l’aurait voulu ou même espéré.  

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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Ven 18 Mai 2018 - 0:23



Quelqu'un était en train de serrer sa tête dans un étau tout en essayant de la fracasser à coup de marteau. Ses yeux s'ouvrirent en un éclair et se refermèrent tout aussi vite lorsque les rayons du soleil essayèrent de lui brûler la rétine. Il serra les paupières, ses mains venant frotter ses joues jusqu'à ce que la pulpe de ses doigts ne vienne écraser ses globes oculaires. C'était bien connu : frotter avec vigueur ses yeux permettait de se réveiller, n'est-ce-pas ? Un soupire traversa les lèvres rendues toutes aussi sèches que sa gorge et il osa un nouveau regard vers le plafond. Il s'attarda une fraction de seconde sur les moulures architecturalement différentes de la pierre sobre de son dortoir et se redressa brusquement, cette fois parfaitement alerte. Il grimaça lorsque son ventre lui rappela ne pas encore être tout à fait remis des péripéties de la veille avant de tourner avec lenteur son attention vers sa gauche. C'était comme prendre une douche glacée alors que vous veniez de sortir d'une rivière toute aussi congelée. Tout revînt avec fracas, sans ordre précis et ne suivant aucune chronologie particulière. Le bar. Le Doloris. Elène. Heather. L'hôpital. Gustav. La photo. Le coup de poing. L'alcool. Ses propres doigts effleurant la peau de l'adulte. Le sentiment de confiance. Il posa ses pieds sur le sol, avisa ses chaussures disposées un peu plus loin, suivi la ligne imaginaire menant le canapé sur lequel il était assis vers son jumeau, remontant avec lenteur sur la silhouette endormie et dont les épaules se soulevaient lentement au rythme de la respiration de celui qui valsait toujours avec Morphée. Et m*rde ! songea l'adolescent, fixant Octave durant quelques secondes avant de détourner brutalement les yeux et de se lever avec empressement, se débarrassant de la couverture posée sur ses genoux qui tomba en boule sur le sol. Le jeune homme recula en quelques pas silencieux mais empressés jusqu'à la fenêtre, évaluant en plissant les yeux l'heure déjà bien trop avancée et ne pouvant signifier qu'une seule chose. Il avait manqué au moins les deux premiers cours de sa matinée. Et malgré les Carrow, malgré le règne de terreur des mangemorts sur le vieux château, l'adolescent n'en avait cure. Il avait vraisemblablement des problèmes beaucoup plus urgents. Il hoqueta en silence, secouant plusieurs fois la tête, se frottant le front avec précipitation comme si cela pourrait remettre en ordre les rouages de son esprit pour lui permettre de mieux comprendre la situation dans laquelle il se trouvait et comme s'y soustraire au plus vite.

C'était un sentiment d'urgence, comme ceux vous broyant la poitrine et vous signifiant le besoin vital de remplir vos poumons. Léon avait soudain l'impression d'étouffer, à mesure que les évènements de la soirée lui revenaient en mémoire. Et il n'avait pas assez bu pour en arriver à oublier. Absolument pas assez, d'ailleurs, car si certaines images semblaient complètement embrumées d'autres lui apparaissaient avec une clairvoyante netteté. Ses doigts le picotèrent avec une curieuse ironie alors que l'adolescent revoyait sous couvert de sa pensée l'épilogue de sa soirée. Par Merlin, quelqu'un pouvait-il donc lui expliquer pourquoi il avait touché le visage d'Holbrey de cette manière ? Il étouffait. Quelque chose lui tordit le ventre, secouant tout son corps tandis qu'il secouait toujours la tête comme pour éloigner de sa conscience l'effleurement aérien qu'il avait lui même entrepris, poussé par il ne savait plus trop quoi. Il se mordit les lèvres, faisant barrage au souvenir trop net qui s'imposait avec un cruel acharnement tout en essayant de ne pas trop considérer les autres. Lui s'appuyant sur Octave pour marcher, lui enfilant le manteau de l'adulte, sa tête reposant dans son cou lorsqu'il l'avait traîné vers le porche après l'avoir sorti du taxi. C'était tellement pathétique, tellement surréaliste ! Le rouge lui colora les joues et il maudit intérieurement l'alcool pourpre ingurgité, l'état de fatigue dans lequel il s'était trouvé ainsi que l'immense gouffre qui s'était profilé au sein de son âme et au bord duquel il avait dansé tout au long de la soirée. Et alors, était-ce une excuse pour être tombé assez bas pour autant se dévoiler, à autant se laisser aller jusqu'à être assez soul pour se laisser ramener chez lui ? Il étouffait. D'incompréhension, de honte, de peur, d'appréhension. Et maintenant ? Maintenant qu'il faisait jour, qu'était-il sensé faire ? L'adolescent se retourna, fixant le dossier du canapé dissimulant la silhouette de l'adulte et la solution lui parut criante de simplicité.

En quelques enjambées silencieuses - hors de question de le réveiller - il récupéra ses chaussures et les enfila rapidement, sans un seul regard pour celui qui avait ouvert la porte de chez lui. Parce qu'en parlant de portes, l'adolescent en avait dévoilées beaucoup trop à l'intention du bibliothécaire et il fallait s'empresser de les refermer. Vite. Il noua ses lacets avant de se lever et de se diriger vers la sortie sans même un regard pour ce qui l'entourait, récupérant au passage sa baguette magique, qu'Octave avait dû déposer sur la table du salon. Il ne savait pas vraiment comment rentrer, ni comment expliquer sa sortie nocturne, son absence, mais il réfléchirait à tout cela en chemin. Là n'était pas encore la question. Il ne retiendrait donc jamais aucune leçon, n'est-ce-pas ? Il se serait frapper la tête contre un mur. Ne s'était-il pas promis de ne plus essayer de se raccrocher à qui que ce soit, lorsqu'il tomberait de nouveau bien bas ? Et puis quoi, quelques verres d'alcool et ca y est, le voilà qui s'ouvrait à une personne en qui on ne pouvait décidemment pas avoir confiance ? Mais c'était quoi, au juste, son problème ? L'adolescent quitta le salon, s'engouffra dans le couloir, ignorant les bibliothèques, les tableaux, la couleur des murs et tout ce qui aurait pu accrocher son regard. Il fallait qu'il sorte. L'oppression était toujours là, lui broyant les poumons avec la même efficacité que la douleur lancinante de sa tête, petite offrande marquant les reliquats de sa cuite de la veille. Comment avait-il pu autant perdre le contrôle et s'ouvrir face à Holbrey. Holbrey ! Pourquoi tous ces aveux, pourquoi toute cette confiance, toute cette rage à son encontre puis cet abandon, cette tendresse aussi .... mais si, si, cela avait été de la tendresse, par Merlin ! Etait-il si grand, si énorme, ce vide béant, ce manque d'affection, pour qu'il n'ait cherché à le combler par le premier être humain croisant sa route ? Ce n'était plus ni pathétique, ni stupide. C'était juste affligeant. Le vide abyssal de son coeur, de son être, de son âme, n'avait rien à envier à celui de son esprit. Il était bête. Stupide ! Il ne voyait que cela pour expliquer la suite des évènements. Elène n'avait-elle pas été une leçon suffisament cuisante ? Il posa sa main sur la poignée, levant les yeux au ciel en la constatant fermée puis agita sa baguette pour la déverrouiller. Le cliquetis lui tira un soupire de satisfaction et il ouvrit la porte, le froid cinglant du mois de décembre lui fouettant les joues alors qu'il sortait avec empressement de la maison, inspirant à plein poumons plusieurs goulées d'air frais. Il frissonna dans son pull fin, ses yeux se plissant de nouveau sous la luminosité alors que de petites perles salées glissaient sur ses joues en réponse à la cruauté du vent. Il respirait mieux. Il fut tenté de s'élancer au plus vite dans l'allée bordée d'arbustes feuillus, dont les branchages avaient arrachés plusieurs heures auparavant quelques jurons à l'adulte mais se ravisa soudainement, figé sur le perron. Un sentiment de malaise persistait, nouant toujours son ventre, avec suffisament d'intensité pour le clouer devant cette maudite porte. Il frissonna, glissant ses mains dans ses poches.

S'immobilisant.

Il fuyait. Comme un malpropre, en plus. Il voulait mettre de la distance envers tout ce qui avait été si violemment secoué la nuit dernière : son mauvais comportement envers Heather, son rejet, sa crainte de la voir disparaître, sa possessivité maladive. Mais ce qu'il fuyait, au delà de tout cela, c'était ce qu'Octave avait réussi à faire ressortir. C'était cette idée, cette vérité. Heather, amitié inébranlable, eux contre le reste du monde ? Qui s'était effondrée en quelques semaines ? Non. Heather, amitié fragile et délicate, bancale, sur laquelle il s'était appuyé mais qui s'était disloquée à la moindre brise. Léon secoua la tête, sa main lâchant la poignée de la porte alors qu'il se baissait lentement, s'asseyant sur le perron. Heather qui n'avait pas compris. Heather qui était partie dans la rage, soufflée comme une feuille fragile emportée par des aveux trop gros pour elle. Incompréhensibles. Prononcés par celui qui avait tant envie de voir quelqu'un les attraper. Léon laissa retomber sa tête contre la porte d'entrée, à mesure que les sujets des conversations et des introspections menées par le bibliothécaire lui revenaient en mémoire. Donia. Cette mère qu'il haïssait, qu'il repoussait tout en souffrant paradoxalement de son absence. De la colère, de la rancoeur, de la tristesse et au bout de cela, une solution simple. Si simple. La laisser approcher. Ce n'était pas l'aboutissement de sa propre réflexion mais le conseil offert par le bibliothécaire et cette idée, même en plein jour, même sans l'alcool, lui semblait toujours solidement enracinée dans son esprit. Elle semblait même germer, à son rythme, mais le simple fait de ne pas la trouver complètement stupide était un exploit. Et il n'y avait pas que ça. Il y avait eu cette patience, ce coup brutal qu'il avait porté à son interlocuteur, toutes ces insultes. Ces remarques acides et pourtant ....

... Et pourtant. Ce fut pareil que dans le bar sauf qu'il était dehors, sauf que c'était le jour et non plus la nuit, noires de ses doutes et de ses mystères. Cela le frappa avec la même intensité sans que la pensée ne soit aussi poétique, ni tant bercée de tendresse et d'illusion parce que portée par l'alcool et le côté mélodramatique que les effluves sucrées avaient engendrées. Mais n'empêche. Cela ne changeait rien. Les faits étaient là, les conséquences également et il pouvait fuire autant qu'il le voulait, il n'effacerait ni cette soirée, ni la personne ayant tout chamboulé sur son passage. Et alors quoi, il allait partir, comme ça ? Léon se souvenait très bien de ce sentiment de calme, de cette sensation que tout avait enfin arrêté de saigner et que si rien n'avait pour autant cicatrisé, c'était un début. Plusieurs chemins s'étaient éclairés et il avait entrevu un arbre des possibles bien plus imposant que celui, maigrichon, qui lui avait semblé si terne en début de soirée. Un soupire traversa les lèvres bleuies par le froid alors que Léon acceptait une nouvelle fois cette fameuse idée, la laissant gagner son être, épongée le vide, soulager sa peine. Cette idée. Celle qui l'avait rendu muet, immobile, docile. Celle qui avait levé sa main, bien que le geste lui semblait à présent démesuré. Cette idée agréable, si réconfortante, trop précieuse parce rare, pour qu'il ne la gâche. Aussi se leva-t-il en des gestes lents avant de rentrer de nouveau dans la maison et sa chaleur sécurisante. Il referma avec douceur la porte, priant pour que l'adulte soit toujours endormi. Il ne partirait pas. Pas alors qu'Octave, contre toute attente était resté, justement. Et ça, cela faisait une différence monumentale. Cela faisait toute la différence. Parce que ce n'était pas la conversation qu'il avait cherché à fuir, ni les vérités parfois difficiles à entendre, ni les critiques. Non, il avait voulu fuire Octave. Pas celui qui était volubile au point de l'ensevelir sous les mots, mais celui qui le surprenait par ses silences. Pas celui qui provoquait mais celui qui tâchait de réconforter. Non plus celui si sûr de lui, mais plutôt celui dont les fantômes de la prison miroitaient encore dans les yeux verts. Celui dont le visage s'était illuminé en parlant d'une rencontre. Il n'avait plus peur de l'Octave vaniteux, orgueilleux, vicieux dans ses propos et parfois dans ses gestes, souvent cruel, encore plus fréquemment manipulateur. Non. L'Octave endormi était bien plus terrifiant, désarmant parce qu'il était toujours là au lieu d'avoir rejoint l'étage, parce qu'il n'avait rien dit lorsque Léon avait osé toucher son visage, parce qu'il l'avait recouvert d'une couverture et qu'il lui avait même retiré ses chaussures. Ses chaussures ! Et citrouille! réitéra Léon alors qu'il entrait dans le salon, rejoignant sur la pointe des pieds le canapé ou il avait dormi et s'y rasseyant, posant enfin ses yeux sur Octave.

Holbrey. Etait-il vraiment en train de regarder le bibliothécaire dormir ? L'adolescent respirait avec précaution et silence, ses yeux clairs dévalant sur l'adulte comme s'il cherchait à saisir un détail tout en tâchant, paradoxalement, de ne pas comprendre. L'adulte avait changé de position depuis que Léon avait quitté la pièce pour ... réfléchir. Avait-il constaté sa fuite ? Le coeur de l'adolescent s'emballa avec culpabilité, tambourinant contre sa cage thoracique alors que ses yeux se posaient sur le visage de l'adulte, enfin sur la moitié de visage qui n'était pas enfouie contre le canapé. Il s'était tourné pendant son absence et Léon serra les lèvres. Avait-il ouvert les yeux pour constater le canapé vide et la fuite déloyale de l'adolescent ? Qu'avait-il pensé ? Sûrement rien, en réalité. Comme si cela pouvait lui faire quelque chose ... Ce n'était pas comme si Holbrey lui trouvait un intérêt ? Si ? Non. Tu me plais, vraiment. Beaucoup .  L'adolescent sentit le rouge peindre ses joues et il détourna les yeux avec gêne, trouvant les paroles beaucoup moins difficiles à comprendre à la lumière du petit matin. Non, c'était le contraire. C'était encore moins clair. Il n'était pas certain de vouloir comprendre, de toute manière. Les paroles le gênaient, par leur fond mais aussi leurs impacts. Où leur manque d'impact. Cela ne le faisait pas réagir comme il l'aurait pensé et ça le troublait suffisament pour qu'il ne relègue l'idée dans un coin de son cerveau. Une chose à la fois, où il fuirait pour de bon.  Les yeux gris retrouvèrent leur cible favorite des dernières heures, s'attardant sur la chemise retroussée sur les avants bras, dont l'un pendait négligemment dans le vide, la main déliée vers le sol. Il trouva sans chercher les cicatrices qui se détachaient sur la peau pâle et la curiosité reprit ses droits, profitant de l'immobilisme et des paupières closes pour arriver à satiété. Il brûlait d'envie d'approcher plus, de comprendre avec plus de précision ce qu'avait pu causer de telles marques. Il les lâcha des yeux après des longues secondes, presque à regret, et remonta avec lenteur jusqu'au dos de l'homme qui se soulevait imperceptiblement au rythme de la respiration paisible d'un endormi. Il suivit le tracé imaginaire de la colonne vertébrale jusqu'aux cheveux clairs que les reflets du soleil capricieux de décembre faisaient luire d'un ton acajou et qui retombaient en quelques mèches sur le visage fin, sur lequel la caresse de son regard arriva avec lenteur. Il craignait de voir deux phares verts s'ouvrirent et surprendre sa curiosité, mais il n'en fut rien. Octave dormait. A n'en pas douter.  Le sommeil avait comme figé ses traits, relâchant certains plis soucieux de ses sourcils mais nouant sa bouche dans une supplique semblant presque douloureuse, comme si Morphée l'avait attrapé en plein milieu d'une souffrance que la douceur de songes n'avait pas réussi à gommer. A quoi penses-tu ?se demanda Léon alors qu'il posait ses coudes sur ses cuisses, son visage reposant entre ses mains entre-ouvertes. Pourquoi cela l'intéressait-il, de toute manière ? Il aurait soupiré avec exaspération sur sa propre incompréhension si il n'avait pas autant craint qu'Octave n'ouvre les yeux, alerté par le bruit. Se confier à Octave en étant complètement perdu lors d'une soirée bien trop dramatique était une chose, lui caresser la joue en étant complètement soûl une autre. Mais le regarder dormir en se demandant à quoi il pouvait bien songer ? Non, ça c'était ... une fascination qu'il ne comprenait pas. Mais alors pas du tout. Cherchait-il dans les traits de l'adulte la réponse à sa question ? Pourquoi était-il resté, dans cet hôpital, dans ce bar ... et puis là, sur ce foutu canapé ! N'avait-il pas une chambre quelque part dans la vaste demeure ? Un lit dans lequel il aurait pu trouver une position confortable, des draps qui auraient pu le recouvrir alors qu'il semblait juste s'être écroulé las, comme accablé par le sommeil ... mais sûrement pas par l'alcool. Quoi d'autre alors ? Qu'est-ce qui l'avait tant assommé pour qu'il ne vienne céder au sommeil à cet endroit précis ? Il frissonna puis détourna les yeux inquisiteurs, craignant que l'intensité de son attention ne brûle Octave et ne l'arrache à sa torpeur. Ses yeux se posèrent sur la photographie et accaparèrent l'opportunité de s'intéresser à autre chose qu'à Holbrey.

La photo n'avait en soi rien d'exceptionnelle. Une peau pâle, plus pâle que celle d'Holbrey, parcheminée de petites tâches de rousseurs mouchetant ses bras et ses épaules délicates, baignées par une chevelure rousse qui ondulait sous la brise capricieuse. Des doigts graciles, presque fragiles, retenaient un chapeau de paille qui menaçait de s'échapper. Léon se leva jusqu'à ce que ses doigts n'effleurent la vitre du cadre. Qui es-tu ...? songea-t-il en fixant l'inconnue de dos, qui dégageait une sensualité désinvolte, dans la courbure du bras replié jusque dans la façon dont la bretelle de sa robe retombait légèrement sur son épaule fine. Il saisit le cadre pour mieux voir les traits de la femme mais l'angle de la photo ne lui permettait que de deviner plus que de contempler le sourire. Rien d'exceptionnel? Peut-être pour moi, conclut-il en reposant l'objet de sa curiosité sur le meuble, ses yeux faisant la navette vers Octave qui dormait toujours et n'avait pas esquissé le moindre mouvement, sa respiration soutenue le confortant dans son entreprise. Octave dormait et lui n'était qu'un curieux malpoli, insatiable. Un voleur. Mais tant pis, il fallait qu'il s'occupe les mains et l'esprit. Et l'objet de sa curiosité venait de lui offrir une maison entière. A pas de loup, il repassa devant le canapé pour se diriger vers une des bibliothèques, la plus volumineuse, celle dont les reliures des livres chatoyaient de tant de couleurs à la lumière du soleil. Il y avait de quoi satisfaire son désir de lecture pendant des mois mais ce n'était pas cette soif là qu'il était venu assouvir. Les photos étaient disposées de manière désordonnées, tantôts dans leur piège de verre mais parfois avec plus de simplicité, le papier de glace légèrement courbé reposant en équilibre précaire sur la bordure d'un livre ou de plus petites photos, glissées dans le coin d'autres cadres. L'histoire d'une vie, d'une époque, un peu comme ces réfrigérateurs où les parents sentaient le besoin de tout accrocher à l'aide d'aimants, dans un désordre aussi fouillis que l'étaient les sourires des visages y étant placardés. Une photo de classe, un faire-part de naissance et puis la liste des courses, juste à côté du visage d'une personne disparue trop tôt mais dont on ne voulait pas oublier les traits. Et trônant à moitié sur la nostalgie, une liste de rendez-vous. C'était l'impression que lui donnait la bibliothèque à cet instant précis : le mur d'une époque, des petits instants si intimes exposés aux yeux de tous et où les sourires formels en côtoyaient d'autres plus spontanés. L'adolescent laissa ses yeux courir sur les souvenirs qui n'étaient pas les siens, trouvant sans mal le visage qui l'intéressait. Et puis, j'ai rencontré quelqu'un ... Elle ne regardait pas l'objectif, un sourire fendant si nettement ses traits que l'on devinait sans mal l'éclat de rire. Elle était jolie sans que Léon n'en soit pour autant fasciné, mais ce n'était pas l'important. Elle était exceptionnelle pour autre chose. Pour celui qui, à côté, lui retirait ce qui semblait être de la barbe à papa de sa lourde chevelure. Octave. Il le reconnaissait sans être vraiment sûr. Il était plus jeune, certes, temporellement plus proche de celui que Gustav lui avait laissé voir que de celui qui dormait toujours sur le canapé, mais la ressemblance avec la photographie s'arrêtait là. La joie. Celle des petits instants, celle qui finalement était plus importante que tout. Holbrey était méconnaissable et le préfet des verts et argent saisit avec plus de force le tournant qui avait conclu la litanie d'Octave. Et puis, j'ai rencontré quelqu'un ... Le couple était beau. Ca respirait tellement la simplicité que cela en était vraiment ... exceptionnel, finalement. Les yeux gris de l'adolescent se faisaient avides, passant d'une photographie à une autre sans véritable logique, se rassasiant de ces petits instants fugaces qui avaient semblé illuminer la vie de l'adulte. Assez pour qu'elles soient disposées ainsi, véritable piqure de rappels de ce que le bonheur pouvait représenter. Il s'arracha à sa contemplation qu'une fois avoir dévoré chacune des images, parfaitement conscient de s'approprier quelque chose qui ne lui appartenant pas. Mais c'était bien plus fort que lui, il semblait comme happé par cette joie de vivre qui avait tant transformé les traits du jeune homme de vingt-trois ans. Sauf que ... sauf qu'aujourd'hui, la maison était vide. Désespérément vide de toute cette joie et l'adolescent eut l'impression que son coeur se serrer d'une mélancolie qu'il savait ne pas être la sienne. Où es-tu, maintenant ? questionna-t-il l'inconnue rousse silencieusement. Parce qu'il ne sourit plus comme ça, songea-t-il en se retournant à moitié, vérifiant que rien n'avait encore tiré Holbrey de ses songes.

Rêvait-il d'elle ?

Il lâcha la silhouette des yeux, reportant son attention sur la bibliothèque, penchant la tête sur le côté pour en lire la tranche. Des auteurs moldus dont il connaissait les noms pour la plupart mais dont il n'avait pas lu les oeuvres. L'un d'eux attira son attention, l'intérêt résidant dans l'ironie de la situation. Il frôla la reliure des doigts, hésitant, avant de l'extirper de ses condisciples. Il connaissait l'auteur mais n'avait pas lu l'oeuvre, bien qu'il sache dans les grandes lignes de quoi elle parlait. Et puis de toute façon, Octave dormait et lui n'avait pas l'intention de le réveiller, appréhendant trop les yeux verts. Il avait déjà convenu qu'il ne souhaitait pas fuire. Alors, il rejoignit le canapé, rattrapa la couverture de laine qu'il reposa sur ses jambes avant de se caler confortablement entre les épais coussins noirs, le livre reposant contre ses jambes repliées. Avec un soupire, il extirpa de sa poche le petit carré de papier glace dont il avait redécouvert la présence sur le perron, un peu plus tôt. C'était la contradiction, celle qu'Octave avait capturé. Il se souvenait l'avoir glissé dans la poche de son jean lorsque l'adulte s'était éclipsé dans la cuisine pour débarrasser, mais aussi pour le laisser seule en proie avec ce fameux aveu qui n'en était pas un, probablement. Il était frustré de constater qu'il était toujours autant fasciné par le regard si torturé du jeune homme de la photo. Fasciner. Ce mot le terrifiait, aussi ouvrit-il avec avidité le livre tout en secouant la tête de nouveau en constatant le titre. "Le portrait de Dorian Gray". Si cela pouvait lui expliquer son intérêt pour celui d'Octave Holbrey, alors il voulait bien se plonger dans le roman d'Oscar Wilde. Et si les lignes du célèbre écrivant, retraçant l'histoire de ce jeune homme incroyablement beau et qui avait vendu son âme à un portrait subissant pour lui les affres de ses mauvaises actions pouvait l'absorber jusqu'à ce que le bibliothécaire ne se réveille, c'était encore mieux. Et puis cela parlait d'apparence, de portrait, de tentation et de décadence. De cet homme qui n'était pas maître de lui mais qui essayait au moins d'être maître de son apparence physique. Le regard coula vers Octave. Oui. Cela convenait très bien à la situation, comme livre. Il s'immergea dedans, goûtant au calme de la maison silencieuse, bercé par la respiration d'Holbrey. Satisfait de ne avoir fuit. Terrifié d'être resté. Les minutes s'écoulèrent, s'égrenèrent. Léon aurait été incapable de savoir depuis combien de temps il lisait.



" Je n'ai pas dit qu'il m'avait plu, Harry, j'ai dit qu'il m'avait fasciné. Il y a un grande différence"

Plongé dans sa lecture, happé par les mots, Léon mit un certain temps avant de percevoir le bruissement d'un corps en mouvement ainsi que la sensation, plus ténue, d'un regard posé sur sa personne. Depuis combien de temps Octave était-il tiré de sa torpeur ? Les yeux gris lâchèrent presque a regrets les pages noircies, regardant par dessus la couverture reliée l'adulte, peinant à faire refluer le sang de ses joues afin de ne pas les sentir rosir. Son coeur s'accéléra. Il était terrifié d'être resté, à présent. Il referma avec lenteur le roman, le portrait d'Octave se retrouvant coincé entre les pages du "portrait de Dorian Gray". Il apprécia la poésie du geste,  déposant l'objet du double délit à côté de lui avant de se pencher en avant, posant ses avants bras sur ses genoux, cherchant ses mots sans savoir par où commencer.

__ Je n'ai pas osé te réveiller, hasarda-t-il avec empressement et confusion. Il reprit sans laisser l'adulte ouvrir la bouche. Je n'ai pas osé partir non plus, Parler. ll ne voulait pas d'un autre long échange de regard qui n'avait fait que le perdre toute la soirée d'avant. Le silence, d'accord, si Octave dormait. Sinon, il risquait d'être beaucoup trop dangereux, ce silence ! Mais j'ai failli m’enfuir , préféra-t-il taire. De toute façon, Octave n'avait pas perçu cet instant de faiblesse ingrat. Un silence gêné l'enveloppa l'espace de quelques secondes, ses pensées tourbillonnant dans sa tête avec férocité, certaines cherchant à s'imposer tandis que d'autres hurlaient à sa conscience de ne surtout pas les dévoiler. C'était chaotique, alors l'adolescent botta en touche, tapotant le livre du bout des doigts. Le seul moyen de se débarrasser d'une tentation, c'est d'y succomber, cita Léon avant de pencher la tête sur le côté, ses lèvres se pinçant quelque peu avant qu'un sourire faible ne s'y étale durant une poignée de secondes. Je connaissais la citation, pas le livre. Quand  je l'ai vu sur l'étagère, il était tentant alors j'ai cédé ... J'aurais dû te demander l'autorisation, je suis désolé. Pour hier soir aussi, eut-il envie de rajouter, mais sa langue se plaqua à son palais à temps pour éviter qu'il ne trahisse sa confusion plus que nécessaire. Le sens caché, c'était peut-être mieux, finalement. Il se redressa, fuyant le regard vert quelques instants avant d'y revenir avec lenteur. Ce n'était pas facile, mais il avait promis, n'est-ce-pas ? De ne pas détourner les yeux. Et après ? Il n'allait pas réussir à trouver les mots. Ni ceux pour remercier Octave de la soirée, ni ceux permettant de clarifier tout ce qui était encore un brouillard trop épais pour lui. Mais il ne détournerait pas les yeux. Les mots, peut-être qu'il les garderait pour lui, les laissant tourbillonner dans son esprit pour un jour espérer réussir à les attraper, à les saisir pour en comprendre le sens. Avant de réussir à offrir un semblant d'explications, déjà à lui même. Puis peut-être à Holbrey, mais pas de suite. Non. Je ... n'ai pas envie de rentrer, souffla-t-il avec force. Ca, au moins, il en était sûr. Il se sentait bien, ici. Vraiment bien. Mais la bulle allait éclater et avec ça, un sentiment lui tordit l'estomac avec assez de force pour que la peur n'anime ses lèvres. Il savait devoir sortir de celle là, mais qu'en étaient-ils des autres, de parenthèses ? Hier. Enfin, ne matin. Tu as dis que de cette soirée, tout demeurerait intact. Qu'entendais-tu par là ... ? demanda-t-il. Vas-tu redevenir aussi méprisable que lors de toutes nos précédentes rencontres ? ne formula-t-il pas à voix haute. La confiance. Quel bien précieux, fragile, dangereux. Que vas-tu en faire ?, pensa-t-il douloureusement


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MessageSujet: Re: [5 décembre 97] Singularités Sam 19 Mai 2018 - 19:03

Qu’est-ce qui constituait un rêve ? Une suite composée par le hasard, une succession de scènes triviales ou tragiques, statiques ou vivantes, fantastiques ou familières, qui montraient des événements plus ou moins vraisemblables et rapiécés de détails grotesques faisant rejouer les morts, ou prêtant aux vivants des mises en scène nouvelles. Le débat continuait quant à leur signification et pour certains il ne s’agissait que d’anecdotes divertissantes ; la question se posait même de savoir si les rêves pouvaient avoir un sens tout court. Afin d’appliquer une analyse efficace, fallait-il déjà une vaste connaissance de la mythologie comparée, des rituels et symboles, du monde archétypal, des arts et ainsi de suite car précisément, les rêves utilisaient les représentations et images en tant que moyen de conceptualisation primaire. Si les canons étaient multiples, Octave connaissait le sien depuis longtemps car il ne se réduisait qu’à la manifestation de l’anxiété sous toutes ses formes les plus atypiques et nombreuses. L’angoisse, puis un danger toujours menaçant et qui ne se limitait pas qu’à ce qui pouvait intrinsèquement blesser ou faire du mal, mais également à tout ce qui ne faisait pas partie de son interprétation existentielle. Même l’esprit du volubile Octave avait une perception sur la façon dont le monde avait de fonctionner et au-delà s’étalait la confusion. A chaque fois que quelque chose ne se produisait pas comme il en était attendu, le rêve venait lui rappeler qu’il avait encore des choses à apprendre. S’en était à se demander si son sommeil n’était pas un rappel perpétuel de choses qu’il ne savait pas, que son entendement n’était pas aussi illuminé et pénétrant qu’il l’espérait. Ses rêves néanmoins lui suggéraient ce qu’il ne saisissait pas encore et avait absolument besoin de concevoir, ce qui transformait ses réveils en chaos obscure et pénible. Premier indice d’une succession de processus à venir… Sa mémoire eidétique, alliée à sa tendance pour une réflexion intempestive bien trop poussée jusqu’à devenir abstraite, produisaient des présomptions alambiquées et complexes, mais étrangement et ostensiblement intelligibles. Ses nuits étaient peuplées d’angoisses dont il éprouvait la symbolique toujours dans la navrance insupportable : comprendre ses erreurs et transgressions avec une clarté contrastée par la force de son esprit était un choc équivalent à se découvrir avoir été aveugle une considérable partie de son existence…

Rien d’étonnant à ce qu’il ait rêvé de Léon ; ce qui était une traduction préliminaire, car la puissance des dispositions de l’esprit, les courants de la créativité exacerbée et la tendance à la métaphore symbolique ne laissaient aucun répit à la clarté linéaire. Pendant des heures : les ténèbres et un sentiment de malaise. Le flot continuait de murmurer, même une fois emprisonné à l’intérieur d’une autre image ou d’un autre sujet. Le contenu du rêve se faisait oppresser et compresser par un senseur internet et mystérieux, forçant le songe à la sournoiserie dans sa signification profonde pour parvenir à délivrer un message qu’Octave ne voulait inconsciemment pas entendre. Freud pensait l’esprit fourbe. Jung spéculait que le rêve se faisait aussi clair qu’il pouvait l’être, faute d’être capable de mieux. Mais peut-être que le sommeil était aux idées ce que les artistes à la culture : tous deux mettaient en image et traçaient des représentations de ce qui était incompréhensible pour l’heure, encore confus, mais que parce qu’il s’agissait des prémices vacillantes d’une idée. Dans les deux cas, Léon avait quelque chose à lui apprendre.

Il le portait sur les dos à travers un paysage confus et sans grande importance, désertique peut-être, avec des montagnes au loin, bien que quelques plantes exotiques et grasses s’étaient présentées à ses pieds. Léon le chevauchait tel un canasson, enlaçant la taille étroite du bibliothécaire avec ses épais genoux, enfonçant les éperons de ses bottes de cowboy dans ses flancs passablement blessés. Octave sentait les coudes du cavalier reposer sur ses épaules, et retenait les longues jambes du jeune homme de ses bras, le serrant à son dos. Un vent sec les fouettait au visage et même s’il n’en voyait rien, il sentait le souffle de Léon lui envelopper l’oreille. Depuis combien de temps voyageaient-ils ? Il constatait la route longue, car des auréoles de transpiration avaient laissé une trace sur son torse et ses aisselles, la sueur perlant encore à la lisière de ses cheveux, mais il avait atteint un rythme de croisière car l’effort régulier ne lui demandait aucun mal. Il avançait sans courir, d’un pas néanmoins rapide et sur le point de trottiner. Filer trop vite aurait été fatal pour la bourrique qu’il était et de toute façon, ils n’étaient pas pressés, même si Léon continuait à lui enfoncer, pour mieux se retenir davantage que pour l’empresser, ses éperons dans les côtes. Le ciel était clair, même si curieusement sans soleil, ce qui rendait la luminosité diffuse et à l’horizon droit devant eux, l’étoile polaire.
« Où est-ce qu’on va ?
- Voir la vierge ? Tu poses la question alors que c’est toi qui m’y emmène.
- Ah. »
Effectivement, il n’y avait pas de bride, seulement des éperons. Il ne se sentait ni retenu, ni forcé à quoi que ce fut, mais docilement résigné. Ils avancèrent longuement sans parler, le regard de Léon filant vers l’horizon, tandis qu’Octave regardait ses jambes, se laissant guider par l’alignement relatif de ses pieds et par les ombres régulières des reliefs au sol. Mais à mesure qu’ils avançaient vers le ciel étoilé, dont le plus gros astre enflait sensiblement sans véritablement se rapprocher, l’air se fit plus froid comme lors d’une nuit tombante et bientôt leur souffle se fit trouble, s’élevant en vapeur opaque. Sentant Léon greloter contre son dos, dont la chaleur se dissipait petit à petit, Octave s’arrêta et fit descendre le cavalier :
« Il faut te réchauffer. On va attendre là que la nuit passe, sinon je ne pourrai plus avancer.
- Et si je meurs pendant qu’on dort ?
- Pourquoi tu mourrais ?
- De froid ? Je ne sais pas. Réchauffe-moi, je ne veux pas mourir et toi non plus tu ne veux pas que je meure. »
Le ton était assuré et un brin capricieux, mais pas assez pour s’offusquer. Plaquant une paume contre l’entaille la plus profonde laissée par les jambes du jeune homme, le canasson songea en observant l’horizon, la lumière se diminuant et les lèves mauves de son cavalier. Il avait raison, la nuit allait être trop froide. Octave s’assit alors en tailleur et déboutonna sa chemise, dont il écarta précautionneusement les pans.
« Vas-y. » dit-il tranquillement. « Mais juste pour ce soir, la prochaine fois tu dormiras dehors.
- T’es sûr ?
- Je t’ai emmené ici moi-même, tu l’as dit.
- Et j’ai suivi de mon plein gré, qu’est-ce que tu crois ? Bon… »
L’adolescent extirpa de sa poche un couteau à la lame démesurée, bien trop grande pour tenir dans le jean sans le déformer. La singularité ne s’arrêta cependant pas là, Léon se penchant sur le torse nu pour en mesurer l’écart central, cherchant l’endroit où s’arrêtait le plexus solaire de ses doigts tatillons. Enfin, d’un geste assuré, il fendit la peau sur toute sa hauteur avec la pointe acérée, taillant la chair en longeant le grand droit plus bas encore que l’ombilic, jusqu’à ce que le couteau ne butte contre la ceinture du bibliothécaire. Le sang jaillit, abondant, mais sans provoquer aucune douleur et ils attendirent que l’hémorragie s’estompe. La cage thoracique ayant été laissée intacte, Léon n’eut aucun mal à écarter la peau pour se saisir des organes, qu’il étripa au sol les uns après les autres sans ménagement. Bientôt, le tronc fut vide à l’exception du cœur, exhalant une chaleur rendue visible dans le froid ambiant, dont les viscères éparpillées et fumantes se dépossédaient. Octave se laissa aller sur ses bras, offrant un accès aussi convenable que se fut possible à l’abdomen éventré, un regard un brin dégoûté dirigé sur ses organes que le sable avait imprégné comme s’il se fut agi d’escalopes pannées. Par le miracle de l’absurde, Léon parvint à incarner son torse de toute sa taille, non sans causer quelques désagréments à sa couveuse en cherchant la bonne position pour plier ses jambes. Il se mit finalement en position fœtale, lovant sa tête entre la cage qu’était ses côtes, la joue posée sur son cœur encore battant.
« Tu étais obligé de tout sortir comme ça ?
- Tu sais bien que les gens prennent de la place. »
Léon bougea encore un peu, creusant un nid de ses épaules, déboîtant une côte par inadvertance en essayant de combler l’espace vide du mieux qu’il le pouvait.
« Tu n’as pas mal ?
- Non, avant qu’on parte, j’ai rayé le mot « douleur » de mon scénario. »
L’adolescent sembla s’en contenter, comme s’il s’agissait d’une évidence et Octave releva sa tête pour admirer le ciel bleuté d’un remarquable dégradé. Un hoquet le surprit soudain, douloureux celui-là, alors qu’un pincement l’accablait :
« Attention !
- Je croyais que tu n’avais pas mal ?
- Ca fait partie des choses que je ne contrôle pas. Sors-le, il va te gêner.
- Ah non, certainement pas !
- Sors-le, Léon.
- Je serai précautionneux. »
Les sourcils froncés, Octave fit la moue et grimaça en sentant les mains adolescentes venir se glisser contre sa veine cave inférieure, enlacer les deux ventricules et caresser les artères supérieures, plaçant son cœur dans une semblant de calice. Il soupira, quelque peu nerveux en sentant les doigts encore glacés et gémit :
« Ne fais pas ça… Pourquoi tu fais ça ?
- Il vaut mieux que je le tienne, non ? Sinon je pourrais le heurter. Je ne bougerai pas, promis.
- Sors-le.
- Un cœur, ça ne se sort pas. Tu vas avoir mal. »
Il fut tenté de fouiller lui-même la cavité pour trouver la pompe et la déloger à côté des autres chapelures, mais l’adolescent tenait sagement l’organe entre ses mains creusées comme deux coquillages et Octave reconnut que l’enserrement était agréable. De plus, la sensibilité dont il fut secoué le contraignit à la coopération. L’embryon s’endormit entre ses côtes et ne s’éveilla pas jusqu’à ce que l’azur ait teinté le ciel d’un jour nouveau. Fatigué d’avoir veillé à ce que son cœur demeura intacte, le bibliothécaire finit par légèrement bouger pour confondre le confort précaire de l’étudiant.
« Il est l’heure de reprendre ta route, la vierge t’attend. Sors, que je te reprenne sur mon dos.
- Non.
- Pardon ? »
Il commençait à s’exaspérer des caprices et son ton se durcit tout autant que son visage, tiré face au silence persistant et à l’immobilité.
« Sors.
- Tu rêves ! »
Logé à l’intérieur, la voix de Léon parut résonner dans sa tête et Octave eut l’impression de parler à une entité mystique. Il soupira, passablement agacé, prêt à se lever à quatre pattes pour accoucher de cette sangsue réticente. En réponse à ses tentatives de mouvements, l’adolescent se cramponna aux parois à l’intérieur comme un chat refusant de quitter sa boîte.
« Tu me laisses entrer et après tu m’obliges à sortir ! Ce n’est comme ça que ça fonctionne !
- Ce n’est pas à toi de décider !
- Ni à toi non plus ! »
Hurla l’adolescent exalté au point de faire vibrer la chair l’enveloppant. Essoufflé, Octave parvint à se relever et un nouvel hoquet de douleur faillit le faire vaciller. S’immobilisant, une main posée contre sa poitrine et le visage grimaçant d’une douleur vive, il chuchota :
« S’il te plait ne fais plus ça.
- Je n’ai rien fait. C’est toi. Je viens de retirer mes mains. Tu voulais que je te lâche, non ? »


Il ouvrit les yeux sur une étendue de tissu noir, éclairée par les rayons d’un soleil blafard, sans soupirs ni sursauts, comme si ce fut la continuité logique de son songe. T’as trop regard de western spaghetti, mon pauvre. Tentant d’y voir plus clair, il comprit que la moitié de son visage était enfouie dans le canapé, tandis qu’à l’autre s’offrait la vue d’un témoin assis, unique publique de son sommeil. Il ne savait pas exactement par quel miracle de conviction il y était parvenu, mais depuis ses courtes et épuisantes nuits à l’armée, où les rêveries intenses et mouvements intempestifs n’étaient pas bien vus, ses éveils s’étaient disciplinés et il en émergeait comme un crocodile sortant de l’eau, sans remous. Après tout, les geishas savaient dormir sans même bouger un seul muscle sur des coussins en bois, alors pourquoi pas lui. L’adolescent n’avait pas remarqué sa conscience. Quelque part, il fut étonné de le retrouver encore ici, convaincu que même sans essayer de fuir à l’autre bout du monde, Léon aurait au moins évité le salon. Octave ferma les yeux un moment, peu accoutumé encore à la lumière du jour, mais déjà parfaitement alerte quant au fait qu’il devait être tard. Aucune panique cependant ne l’envahit, ni précipitation. Son immobilité était paralytique. Comme à chaque fois, il n’osait rien interpréter, tout en sachant que l’allégorie avait été suffisamment claire tout du long pour que la réponse flotte déjà quelque part à la surface de son esprit, en attendant que la conscience veuille bien formuler l’idée. Davantage que la confusion cependant, il ressentait une inquiétude latente, comme s’il lui fallait prendre une décision dans l’immédiat, ce qui le forçait à cette immobilité d’inexistence feinte. S’éveiller, se manifester, c’était la même chose que de devoir s’engager dans la vie avec une conscience nouvelle, dont il ne maîtrisait pas encore tout. Au lieu de cela il demeura allongé, profitant de l’obscurité de ses paupières, tout en se sentant vaguement oppressé par la présence de celui qui lui avait affligé une grossesse morbide, refusant d’accoucher. Son cerveau fonctionnait en séquences hiérarchisées : ses yeux s’ouvrir et constatèrent l’adolescent concentré, glissèrent jusqu’au livre, puis le plaid, les pieds chaussés… Avait-il bougé ? Pour chercher le livre déjà, mais du reste… Sentant le court-circuit venir, Octave remonta son regard vers le visage juvénile. Quoi que, il s’obstinait à faire la différence, mais Léon n’avait plus un visage d’enfant depuis longtemps et même lorsqu’il l’avait surpris en train de pleurer, sa tristesse avait à chaque fois été réfléchie et profonde. Quelle belle lecture, au passage ! Quelle ironie. Un vieux accompli donnant des conseils hédonistes à un esprit trop vaniteux pour en faire bon usage, l’abandonnant à son terrible sort, puis s’effrayant du résultat obtenu.

L’éveil le força à une respiration plus soutenue et bien vite, malgré son immobilité contemplative, Octave dut se rendre à l’évidence que respirer par une seule narine l’air épais des coussins n’était pas compatible avec la survie et il tourna légèrement la tête pour assurer sa subsistance. Suffisamment pour que Léon constate son existence pour de bon, et ce avec une expression propre aux animaux acculés. Il se figea d’abord sous le regard vert par manque de naturel, hésitant sur ce qu’il fallait justifier en premier : le livre, l’attente ou tout le reste ? L’adolescent était poliment réticent et Octave le sentait.

En son temps, son grand-père avait eu une cliente qui était atteinte d’agoraphobie. Elle n’aimait pas prendre les ascenseurs : phénomène assez commun pour ce type de phobie. Elle avait essayé de la surmonter par l’exposition volontaire à ce qui lui était inconnu. Le processus curatif consistait à trouver ce qui la paralysait, le diviser en plusieurs étapes et s’y soumettre. Elle s’approchait donc d’un l’ascenseur jusqu’à être prise de peur et s’arrêtait à cette distance suffisamment longtemps pour finir par s’ennuyer. Une fois l’anxiété surpassée par la fatigue de l’habitude, elle s’approchait de l’ascenseur de quelques pas jusqu’à de nouveau être prise par la panique. Et ainsi de suite, se confrontant continuellement à sa peur sans l’éviter, jusqu’à se retrouver juste en face. Octave s’était moqué d’elle à l’époque, parce qu’à ses yeux, il ne s’agissait que d’un bête ascenseur. On pouvait certes le craindre pour des raisons purement techniques, mais cette femme s’horrifiait de façon disproportionnée. Juste un ascenseur, alors ? Les choses n’étaient pas toujours aussi évidentes. Les moyens pour percevoir le monde étaient nombreux et une seule entité pouvait faire partie de plusieurs catégories en même temps. Il voyait d’un ascenseur qu’une boîte noire allant de haut en bas et de bas en haut, mais la cliente en percevait autre chose : quelque chose qui n’était pas fonctionnel et qui nourrissait les associations. C’était un espace d’étranglement et de privations, d’isolation et de séparation, dont les multiples perceptions se superposaient avec ce qui faisait peur. Léon venait manifestement de s’approcher de quelques pas et grelotait dans son coin, tandis que les portes de son ascenseur venaient de s’ouvrir.

« Je n'ai pas osé te réveiller. Je n'ai pas osé partir non plus. »

Octave se redressa maladroitement, le sommeil inattendu et le cauchemar s’en suivant l’ayant plongé dans une hébétude narcotique assez désagréable. Avachi dans les profondeurs du canapé, passant l’une de ses mains dans les cheveux pour leur redonner contenance et l’autre dans la poche de son gilet, il constata l’heure sur sa montre à gousset.

« Tu aurais peut-être dû. »

Conclut-il sans préciser laquelle des phrases il commentait d’une voix enrouée par le sommeil, basse et gutturale, sonnant davantage comme un constat qu’un reproche. La même torpeur le garda néanmoins assis, le regard suivant les aiguilles de la montre dont la plus courte était beaucoup trop proche de la perpendiculaire. Son esprit, habitué à l’alerte, s’envola instantanément dans l’univers des excuses et mensonges, qu’il fallait élaborer le plus vite possible pour s’en imprégner convenablement. Les inexactitudes coûtaient cher et même si la plupart des inspecteurs n’iraient pas au-delà d’un exam superficiel, il ne fallait jamais exclure le risque de tomber sur quelqu’un comme Rowle. Quoi que, dans son cas ce n’était même pas la peine de luter : le crevard trouverait quoi lui reprocher même si aucune faute n’eut été commise. Lorsque l’arbre des possibilités fut établi, Octave releva mollement la tête, convenablement assommé par quelque chose pire que l’alcool. L’adolescent tentait de maintenir courtoisement la conversation, faisant comme si de rien n’était, ce qui était tout en son honneur, mais la sensation d’empressement grandissait avec la culpabilité de les mettre trop en retard. Ce fut néanmoins à travers un effort conséquent qu’Octave s’attarda, après avoir massé ses paupières endolories du bout des doigts, sur un léger sourire mielleux de son répertoire le plus constant. Il fallait renforcer ce qui avait été acquis la veille, mais ils n’avaient pas le temps pour le faire correctement. Lorsque Léon s’excusa pour le livre substitué, Octave eut un mouvement désinvolte du bras, indifférent au destin de ses affaires : bien que matérialiste, il n’avait jamais défendu quoi que ce fut en tant que propriétaire pédant. L’art était fait pour se faire inspecter, maltraiter, triturer, et non pas dormir sur une étagère… Il ne voulait pas être froid ni porter à confusion, mais son imaginaire inconscient avait placé des symboles bien trop évocateurs et puissants pour qu’il daigne reprendre un quotidien qui n’avait aucun sens. Etre poli avec Léon, mentir aux inspecteurs, trouver une excuse pour son absence matinale, reprendre ses responsabilités, tout cela s’écroulait devant l’impression d’avoir mis le doigt sur quelque chose d’essentiel, sans qu’il n’ait le loisir de s’attarder dessus autant que ce fut nécessaire. Alors qu’il fallait absolument restaurer les ponts abattus durant la nuit, Octave ne rêvait que de solitude. Il n’était jamais bon de réfléchir et de se murer dans le silence en compagnie de quelqu’un dont la confiance vacillait encore suffisamment pour mal interpréter les longues pauses ennuyeuses. Au moins pour l’instant son ivresse confuse pouvait allégrement se mettre sur le compte de la courte nuit.

« Je... n'ai pas envie de rentrer. »

Non, bien sûr que non. Octave non plus au demeurant, ressemblance qui le fit sourire davantage d’un rictus sans joie. Rester dans le monde des moldus, ne plus revenir dans un univers qui se targuait d’être supérieur, mais qui les avait lâchement trahis. Cependant, si l’on pouvait tourner le dos à tout ce qui ne nous convenait plus, il ne resterait que des cendres. Ce fut après cet instant révélateur en un sens que Léon décida de revenir en arrière, jugeant que les modalités avaient été suffisamment respectés, quoi que ce ne fut pas nécessaire en soi.

« Hier. Enfin, le matin. Tu as dit que de cette soirée, tout demeurerait intact. Qu'entendais-tu par là... ? »

Octave releva les yeux, sourit cette fois avec une malice sincère à celui qui demandait le réconfort encore une fois par les mots, déjà décidé à le lui refuser. Tout n’avait pas à être expliqué lorsque la promesse était faite en tant qu’engagement impliquant les deux protagonistes. Octave ne faisait pas cela pour embêter l’étudiant ou paraître mystérieux sans raison, mais lui expliquer ses termes de la veille aurait été comme énumérer un contrat de mariage : ça appartenait strictement à la fiscalité et l’amour n’avait rien avoir avec ça. Léon allait devoir trouver ce que cette condition voulait dire pour lui de son propre entendement. A trop connaître les règles du jeu, il risquait d’oublier à inventer les siennes.

« Le tutoiement c’est déjà un bon début. »

Retourna-t-il la responsabilité envers l’étudiant tout en se redressant. Avec une lucidité à laquelle sont visage passablement dépité ne faisait absolument pas honneur, il se dirigea d’un pas étonnamment vif vers la cuisine où il subtilisa une bouteille d’eau, puis rejoignit à nouveau le salon en passant par l’entrée, récupérant un second manteau dans le placard. Verrouillant la porte d’entrée par réflexe au passage, il réapparut en lançant le vêtement à l’étudiant. Il dut se rassoir pour mettre ses chaussures et profitant de la pause, il répondit finalement à une autre question :

« Tu peux prendre le livre si tu veux le finir, mais je te le déconseille. Si quelqu’un le retrouve dans ta chambre à l’école, ça va barder. »

Octave se redressa, à présent pleinement réveillé et fonctionnel. Enfilant la veste qu’il avait porté la veille, il récupéra sa baguette et d’un coup succinct, recouvrit les canapés avec les draps protecteurs, s’apprêtant à les renvoyer tous deux à Poudlard dans la foulée. Mais lorsque son regard appliqué se posa enfin sur l’adolescent, ce dernier sembla avoir perdu en consistance. Il paraissait curieusement plus petit, même si debout, les épaules ramassées et la tête rentrée, fuyante. Consentant à arrêter son élan expéditif, le bibliothécaire baissa sa baguette et couva son embryon cauchemardesque et ensanglanté d’un regard bienveillant. Voir l’enthousiasme déjà timide mourir en cette jeunesse à peine éclose lui crispait les nerfs et le cœur, mais l’heure du départ pouvait se faire repousser autant que possible sans jamais pour autant être suffisant. Demain, dans une semaine, le regret et la crainte allaient être les mêmes pour des raisons invariables. L’instant s’apprêtait à être encore plus délicat sous peu, car comme avec Leslie, Octave n’allait pas tarder à s’emparer de la main réticente pour la ramener dans sa prison. N’oublions pas que Léon n’avait que dix-sept ans, que sa jeune âme féconde était plongée dans la détresse, qu’il avait trop lu et trop peu inventé, que les mirages brillants qui s’étaient levés devant ses yeux quand il avait ressenti les premières douleurs, si semblables à celles déjà existantes, de l’enfantement amoureux, au sein d’un château haï car traitre, était en train de s’évanouir et muter pour devenir les prémices de l’âge adulte. Qui voulait retourner là où tout fut jadis abandonné ? Le phénix ne faisait pas un nid dans ses propres cendres… et pourtant. Déviant les yeux un bref instant pour laisser à Léon le temps de s’accoutumer à cette idée définitive, Octave finit par prendre l’adolescent par le poignet, glissant sa main sous la manche du manteau pour l’empoigner à même la peau. Cherchant le regard de celui qui était presque devenu son égal à force de s’amenuir, le bibliothécaire tenta de lui prêter un implicite courage par le dernier instant intime que la journée leur offrait. Ses doigts serrèrent doucement le poignet encore étroit de Léon, sans contrainte ni dureté, enlaçant de sa pulpe tendre la peau froide pour témoigner une présence silencieuse. Lorsqu’une contorsion douloureuse tordit les traits de l’adolescent, Octave baissa les yeux en s’abandonnant à leur contiguïté, n’impliquant en rien les mystères de l’âme, seulement ceux des sentiments. Il ferma même les paupières pour s’absorber autour du poignet qu’il serrait doucement, jusqu’à ce que les frémissements de la peau sous ses doigts ne s’amenuisent. Cette cécité volontaire exacerba agréablement ses autres sens et il sentit de leur proximité une odeur à laquelle il n’avait pas prêté attention jusqu’alors : l’arôme ténébreux d’une épaisse chevelure, mêlé à l’odeur de musc ambré, de cette lassitude qui vient de « lass ».  Il releva alors la tête et prévint :

« On y va. »

Un craquement commun résonna à leurs oreilles, tandis qu’Octave serrait la baguette entre ses doigts, l’autre main retenant toujours l’étudiant avec une force décuplée pour le retenir des méandres spatiaux. Ils atterrirent sur un large chemin en plein milieu de la forêt interdite, ruban de lumière entouré de ténèbres éternelles. Le château se profilait en second plan derrière les cimes touffues et Octave affaiblit son emprunte sans rien lâcher néanmoins, laissant la chaleur du toucher les posséder ce qui sembla être une éternité devant les menaces à venir. Mais enfin, il fallut se séparer, car il ne voulait pas être le bourreau tirant sa victime sur l’échafaud, ni le gardien poussant son prisonnier. Ses doigts se délièrent lentement, glissant le long du jeune poignet jusqu’à abandonner l’abri chaleureux et invisible aux yeux de leurs vêtements. De Léon, il dirigea son regard vers la masse noire surplombée de lourds nuages, soupira sous cette nature oppressante et s’avança d’un pas décidé vers l’existence quotidienne les attendant. Bien que rapide, il veilla à garder un rythme supportable pour la réticence de Léon, sans l’obliger à courir, ni lui laisser le temps de s’effondrer par terre. Le chemin fut muet, suffisamment accompagné par un concert de craquements sinistres pour étouffer les silences gênés que les lendemains produisaient entre deux relatifs inconnus. La terre était dure sous ses semelles, déjà gelée. Octave ne réfléchit littéralement à rien ; du temps était requis pour se distancier et mieux revenir, prendre de l’élan pour mieux sauter, comme qui dirait. Toute son attention s’était focalisée, majoritairement sensitive pour ne pas accabler l’adolescents de regards irrévérencieux par-dessus l’épaule, sur les légères modulations dans le rythme du pas, de la respiration et de la démarche, qu’il scrutait dans une tentative de desceller l’instant où il faudrait se retourner pour rattraper le craintif jouvenceau. Le drame fut évité pourtant, vaillamment, même si quelques hésitations furent ressenties, toutes mineures. Octave ouvrit la porte principale, reconnaissant de la chaleur piquante, puis ferma le dernier contact avec le monde extérieur et se retourna vers Léon, ne sachant pas encore exactement par quoi conclure l’aventure.

« Ecoute, je…
- Holbrey ! »
L’invoqué se retourna, une expression d’innocence interpellée sur le visage, et reconnût l’un des inspecteurs. Il tombait bien lui, comme une envie de pisser en plein milieu d’un film. Soyons reconnaissants qu’il ne se fut pas agi d’un Carrow licencieux. Octave se retourna vers l’étudiant, exécutant une politesse habituelle à laquelle il ne fallait surtout pas déroger lors de scénarios mal préparés et s’excuse brièvement de la non discussion qu’il fit semblant d’avoir entretenu.
« Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous ne devriez pas être à la bibliothèque ? Et Schepper, vous avez cours il me semble ? »
L’inquisition assena en s’approchant et Octave se rappela grassement : simplicité, impliquer le moins de monde possible, rapidité.
« Monsieur Schepper évitait une retenue en s’excusant de ne pas avoir rendu un livre à l’heure. » Dit-il d’un air dépité, accablant l’étudiant d’une petite faute pour faire oublier la grande hypothétique. « Pour ma part j’étais au village, des soucis de livraison de livres scolaires. Mais vous tombez bien, je vous cherchais… » D’un geste disgracieux de la main, il congédia l’étudiant, l’amnistiant de ses péchés inventés et tâcha d’éloigner l’inspecteur, qu’il valait mieux tromper d’une voix unique sans risque la discorde de cœurs en canon. Contournant l’infortuné personnage, Octave entretint son attention et sa curiosité, s’éloignant lentement vers la bibliothèque, où son intérêt imaginaire logeait : « Il faut que quelqu’un débloque des fonds, il n’y a pas assez de manuels pour le cours d’Arithmancie ! Les élèves se plaignent mais personne ne s’en occupe. Je n'ai pas le pouvoir de verser les gallions de l'école vous savez. » Ce qui était absolument vrai. Ce qui était aussi absolument vrai, c’était que personne n’en avait rien à glaner de l’arithmancie et avant même d’arriver au premier étage, l’inspecteur se dédouana comme il put d’un bibliothécaire insistant et s’enfuit aussi loin que l’architecture le lui permettait. Jouer les flics, ça les intéressait bien à condition de frimer un peu, mais dès qu’il s’agissait du revers obligatoire de la médaille impliquant de laborieuses responsabilités, ils disparaissaient tous.  


-Fin-

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