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[ Novembre 1997] - La fin de Cassidy, la fin de tout.

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PERSONNEL DE POUDLARDBibliothécaire
    PERSONNEL DE POUDLARD
    Bibliothécaire
AVATAR : James McAvoy
MESSAGES : 544

INFOS PERSONNAGE
SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Pas vraiment seul, mais presque.
DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 10 Août 1964
SANG SANG: mêlé
MessageSujet: [ Novembre 1997] - La fin de Cassidy, la fin de tout. Ven 12 Jan 2018 - 22:08


Ambiance :
 



Dimanche, 30 Novembre 1997
Londres.




« Je suis stupide, je suis stupide » se répétait-il. L’instinct était demeuré silencieux alors qu’il aurait dû rugir, inexplicablement, contraint par un fol espoir. « Ce qu’il y a de plus rigolo, c’est qu’elle m’est douce. » En lui-même, il employait toujours le mot rigolo quand il fallait esquiver le mot triste. Il s’était attendu, certes, aux gestes et à la bienveillance, ce pourquoi rien ne justifia l’émotion qui le poursuivit cet après-midi pluvieux, lorsqu’il consentit à revoir sa mère. Et ce nœud, ce fruit dur dans sa gorge… Vivienne tourna vers lui son bel œil velouté, plein d’une coquetterie maternelle dont il avait oublié depuis longtemps le féminin pouvoir. A l’attrait soudain du regard ensorceleur, il entrevit le danger qui le guettait, la difficulté de l’explication où elle le menait posément. Ce qui l’entravait et le mettait en alerte, était le trébuchement du petit œil bleu, plissé d’un demi-sourire, qui cherchait le sien. Du reste, sa mère le contemplait de front, comme un meuble, avec une attention douteuse et sans courtoisie. Elle reprit à voix haute sa taquinerie routinière ; trompette nasillarde qu’Octave n’écoutait qu’à moitié :

« Tu as encore mis cette cravate ! J’ai horreur de ça. Jette-la au feu, elle est laide.
- Veux-tu me laisser tranquille, Madame Holbrey.
- Je suis sûre que tu la mets juste pour m’embêter.
- C’est ça, c’est la cravate qui fait parler. »

Octave tenait sa cigarette entre les dents et rejetait la tête en arrière pour éviter la fumée. Vivienne regardait son fils qui, le front renversé sur l’accoudoir, les cils mi-clos, immobile et vautré, une mèche sur le sourcil, profitait des profondeurs vallonées de son canapé. Elle l’observait sans colère, habituée à son insolence et bien décidée à retrouver la quiétude habituelle de jours passés. Ils demeurèrent côte à côte, sans efforts pour plaire ni parler, paisibles et en quelques sorte heureux de leur trêve tacite. Une longue habitude l’un de l’autre les rendant au silence, les ramenant à la veulerie et à la sérénité. Vivienne trônait au fond d’une large bergère, droite et reposée, bouddhique, suçant un verre d’alcool blanc à petites gouttes.

Ils parlèrent encore de villégiatures, de départs, de nourriture et de ragots par répliques légères et conventionnelles, contemplant la situation avec des embrumés par un bon repas, trouvant à leur bienveillance mutuelle une étrange saveur. Cette complicité-là, tranquille, avait été perdue à tant de reprises et reposait sur l’équilibre précaire qu’ils voulaient bien s’octroyer.

« …Encore hier il me disait qu’on ne peut plus manger nulle part avec les mangemorts dans les parages. Il se fait livrer des Quart-de-Chaume par Camille du coup et les revends. Toujours dans les affaires celui-là.
- Je les connais, ses affaires. Elles s’appellent : combines, trucs, pots-de-vins… »

Octave attrapa sa cigarette à moitié éteinte et bailla, s’amusant des rayons brisés, des zigzags d’or et des plumes de paon qui, pendant quelques instants, dansèrent autour des objets, dans les larmes de fatigue qui emplirent ses yeux. Vivienne y sourit tendrement. Ils vivaient le temps le moins difficile de la journée, après le repas de midi, auquel elle avait convié son fils pour profiter de la veulerie éveillée par la satiété. Endormis par un digestif, ils écoutaient avec gratitude tomber la pluie roide, amenée par un début d’hiver relativement doux, et le crépitement craquant de la cheminée.

« Je ne pourrai donc jamais obtenir que tu ne mettes pas tes pieds sur les coussins ? »

Octave eut un geste impatient de la main dans la direction de la voix de sa mère, demandant le silence et suppliant qu’on ne le détournât par son attention, vouée pour l’instant au confort. Vivienne lui obéit docilement, blâmant néanmoins l’enfant d’un claquement répété de la langue, puis détourna son regard paisible vers le rideau de pluie qui tambourinait contre les fenêtres, sans vent ni tonnerre, d’un orage gris. Merlin, Octave était un véritable génie de la tarabuste, se détachant par son goût pour le supplice de Tantale. Il mettait son érudition au défi à chaque rencontre et les rares victoires qu’elle arrachait à cet esprit insaisissable la secouaient d’un frisson de triomphe et de haine. Elle avait élevé un rival digne de ce nom. Ce jeu n’avait pas de fin et si elle appréciait l’obéissance aveugle et admirative de ses jeunes années, Vivienne profitait non moins des querelles courroucées où il lui échappait sans cesse pour revenir lorsqu’elle s’adoucissait avec ruse.

Alors, lorsqu’elle lui avait fait parvenir une lettre l’invitant à venir déjeuner, soigneusement agrémentée par des intentions de réconciliation, Vivienne n’éprouva aucune surprise en obtenant un accord en retour. Bien sûr, elle n’avait pas élevé un dupe. Octave savait parfaitement qu’elle lui offrait un énième mensonge, un compromis temporaire jusqu’au prochaine obstacle insurmontable. Ils se mentaient savamment, mais appréciaient ces instants de paix factice. C’était un moyen pour se surveiller de près. Si jadis les menaces de maison de redressement et d’abandon à Azkaban avaient suffit à garder son petit cœur d’enfant docile, l’âge avait tout changé. Difficile de persuades un adulte bien fait à se soumettre, et que cette soumission soit comme une seconde nature à protéger à tout prix. Elle y était parvenue un temps ; maintenant l’affaire était toujours un peu plus subtile, un peu plus cruelle. La réserve qu’avait eu Octave à repousser sa mère, quelles que fussent les griefs à son égard, quelles que fussent ses autres activités ou tentations, avait survécu le temps de son aveuglement.

Vivienne avait toujours eu pleine conscience de sa débauche éducative, de l’absurdité relative de la terminologie qu’elle employait pour garder le petit Octavius à ses côtés. Il avait fini par s’en rendre compte, mais l’endoctrinement avait été si efficace que même maintenant, du haut de ses trente-trois ans, ce bel homme revenait à sa chère mère dès qu’elle lui tendait les bras avec bienveillance. Il s’y blottissait parfois, par lâcheté, mais surtout par solitude.

« Octavius, pourquoi la Rowle ? »
Elle tenta l’affront, délicatement, comme lorsqu’on soulève un pansement pour voir la plaie, mais elle vit la main du concerné frémir d’irritation malgré sa voix obligeante. Octave, écrasant sa cigarette dans un cendrier de fortune avec un geste raide, coupa court, même si avec légèreté :
« Non. Et si tu me forces à m’expliquer, ça te contrariera et je parlerai fort, je parlerai mal. Tu finiras peut-être par m’insulter ou faussement sangloter et… et malheureusement pour toi, ça ne me fera rien du tout. »

Il se renversa à nouveau dans le canapé profond et n’ajouta rien de plus. Il avait sur les traits son masque le plus beau et le plus immobile. Une sérénité désapprobatrice reposait sur son front, sur ses paupières baissées que la trentaine bistrait, sur sa bouche qu’il prenait garde à clore sans contractions, doucement, comme dans le sommeil. Vivienne haussa sans bruits des épaules, abdiquant sans forces, tâtant encore de la confiance qu’il lui accordait. Elle bourdonna tranquillement encore un peu, pour faire oublier la question, murmurant des injures confuses et cordiales à l’égard des inconvénients du nouveau régime, et des amis qui la fatiguaient, recueillant en retour des grommellements endormis participatifs. Elle finit par ricaner, contrôlant que son enfant l’écoutait toujours ; ce qu’il faisait, l’oreille relevée et le cou tendu sur l’accoudoir, le visage néanmoins détourné pour qu’elle n’en distinguât plus ses expressions.

En cette parenthèse, le reste disparaissait et Octave retrouvait la mère qu’il aurait préféré aimer, tandis qu’elle savourait la possession qu’elle avait sur lui. Il lui était arrivé de s’éveiller hors du présent, dépouillé de son passé le plus récent, rendu à l’enfance, rendu à sa mère. Ils s’en contentaient tous les deux, avant que la guerre ne reprenne bientôt, la prochaine fois que Vivienne lui réclamera quelque chose, ou qu’Octave défendra ses intérêts, si souvent incompatibles avec ceux de sa génitrice. Mais en attendant, il rattrapait quelques espoirs rarement assouvis lorsqu’il était enfant, et dont il bénéficiait maintenant que parce qu’il savait être méchant à l’égard de celle qui ne battait retraite que lorsqu’on la repoussait.

Lorsque Vivienne interrompit son flot de banalités quotidiennes pour regarder le bibliothécaire, elle le retrouva occupé à son divertissement, pâle, immobile devant le jardin ruisselant derrière la fenêtre et mordillant une énième cigarette éteinte. Il ne sourcillait pas et sur son visage, l’ombre de la pluie marquait une multitude de chemins gris, ruisselants sur ses beaux traits arqués. L’incident était oublié et il avait refermé paisiblement ses paupières, prêt au sommeil. Un sommeil que Vivienne guettait jalousement et qui ne tarderait pas à poser son brouillard sur l’esprit d’un Octave qui y sombrait toujours les après-midis de pluie, après un peu d’alcool et des réconciliations doucereuses. Il rouvrit par ailleurs ses yeux une dernière fois, sa chemise respirant lentement au rythme de sa poitrine, semblant en avoir fini avec toutes les batailles, et regarda le jardin ployer sous le fouet de la pluie. Il soupira et referma ses lourdes paupières, fin prêt à sombrer.

« Elle est si prudente… » rit-il amèrement en lui-même, se répétant insidieusement que ça ne durerait pas et que le sommeil qui le prenait était amené par une paix déterminée. Inconsciemment, il attendait le prochain dédain, reculant avec répugnance devant l’idée de vivre dans une union qui n’était pas régie par l’amour. Mais séduit par la douceur inusitée d’une voix maternelle qui se faisait aérienne et précautionneuse, sans arrière-pensées, Octave fut naturel et presque confiant. Il se laissa glisser doucement dans la quiétude, pénétré de honte et rougissant de cette bonne entente monstrueuse, factice, bâtarde qu’il laissait faire par faiblesse.

Vivienne fit une moue agacée : elle avait toujours eu en horreur ses abandons en pleine milieu du jour. Jamais personne ne l’avait surprise défaite, ou somnolente, même pas ses amants. Mais elle permettait aux autres ces relâchements, surtout lorsque cela lui laissait le loisir de profiter d’une solitude morale. Elle demeura par ailleurs immobile, attendant que le sommeil ait parfaitement étreint l’esprit de son fils. « Qu’il dorme, le petit, ça me laissera le temps de faire mon mal. » Elle ne s’était jamais résignée à être aussi extrême, mais une peur terrible, prenant racine dans des idées qu’elle reniait par fierté, l’avait frappée lorsqu’elle avait abandonné Octave dans la cour de Poudlard en compagnie de Miss Trown, il y a de cela presque deux semaines. Ils s’étaient disputés, comme toujours, avec son active participation, mais il avait à nouveau eu dans le regard cet éclat singulier qu’elle n’avait aperçu qu’une seule fois jadis : la certitude d’avoir trouvé un remède à sa solitude. Ils s’étaient dit des horreurs et pourtant, Octave avait eu l’air de la frôler sans la voir, endurant une demi-surdité et une demi-cécité qui renvoyaient à un début de sentiments où sa mère n’avait plus sa place.

Il y avait toujours eu sur le visage de son fils, dans le fond de ses yeux verts d’inconnu, une impétuosité vivace, autoritaire et débordante, aussi robuste que la volonté de vivre de ceux destinés à mourir. Une force naturelle rafraîchissant joliment ses traits, espiègles et folâtres, mais sur lesquels luttait toujours quelque par une lassitude et le désespoir d’une vie perdue. On y percevait une mélancolie perpétuelle qui creusait la joue et durcissait ses pommettes, noircissait légèrement l’orbite, que la jeunesse intarissable sauvait en gardant intacte l’arc ravissant et la pulpe élastique des lèvres, sur l’aile duvetée de la narine, dans la brune abondance de sa chevelure. Il y avait en lui un malaise inexprimé et timide, lui rendant tout son charme romanesque de quelqu’un cachant éternellement une blessure qui ne se refermait pas. Une agitation continue régnait dans le creux de ses pupilles tranquilles et souriantes, comme un prince orphelin enfermé dans un palais trop vaste. Mais lors de leur rencontre, cette déférence habituelle lui fut toute destinée et Vivienne avait senti l’esprit tourmenté de son enfant tourné déjà vers le futur, vers la Rowle, comme jadis il fut tourné vers Jane. Mais la Rowle était loin d’être une mourante, ni prête à renoncer et toutes ces nouvelles responsabilités à Poudlard semblaient avoir prêté des ailes à son vilain enfant.

Cette crainte de le voir disparaître, perdant ses attaches dans son malheur immuable, la gardèrent prudente et poussèrent Vivienne au vice. Lorsqu’elle crut déceler dans le souffle d’Octave le rythme du sommeil profond, elle se faufila en chat à patte de velours sur les épais tapis de ses jambes nues. Elle tourna autour du canapé, caressant le rebord de ses doigts fins et scrutant l’endormi, avant de se pencher sur lui. Elle se figea, suspendue au-dessus de l’abîme, non pas hésitante, mais contemplative de l’homme qu’elle avait fait naître. Elle sourit, comme sous une louange que son fils lui faisait par sa seule et solide existence, regardant de près les cils brillants, la face du jeune homme amaigri, qui avait la pommette dure, les lèvres tristes, des yeux lourds et tragiques, mais où demeurait sur le front la trace d’une lumière, la brûlure d’un l’amour qui ne lui appartenait pas.

« Tu l’oubliera. Mais oublier, qu’est-ce que c’est ? » Elle y avait longuement songé. La mémoire était comme une toile d’araignée, elle s’accrochait à tout et chaque chose pouvait devenir un miroir renvoyant à ce qui fut omis. Le son d’une voix, un parfum, écrasé tout mouillé contre une nuque fragile, des cheveux blonds, le rayon bleu d’un regard grand ouvert… Si l’on oubliait un visage, il demeurait encore tant de choses qui risquaient à chaque instant de raviver l’absence perdue. L’amour était seul capable de vivre l’expérience infinie de la mémoire et vouloir le supprimer était comme essayer d’extraire, fil par fil, le motif d’un complexe tissage. Les liens étroits du souvenir pouvaient faire revivre ce que magie avait supprimé, redessinant de soi-même des remembrances effacées de force, comblant là où des trous demeuraient. Vivienne ne voulait pas de ça. Elle ne voulait pas qu’Octave se retrouve à éternellement chercher une ombre, resuscitée par un cœur s’émouvant de rappels anodins. Il était aisé de se rendre compte des absences dans la mémoire. Aussi, risquait-il un jour, en se baladant dans un champ de blé, de retrouver le visage de la Rowle et le sentiment ardent l’accompagnant, lorsqu’un coup de vent doré fouetterait son regard. Il n’y avait que le subtil entrelacement des souvenirs, cordes tissant leur réseau sibyllin pour altérer l’amour-même, rompre la force d’un décor familier.

Du bout des doigts, Vivienne dégagea des mèches de cheveux du front de son fils, les ramena vers l’arrière, puis pointa sa baguette magique sur sa tempe endormie. Enchanteresse, elle murmura ses incantations : « Impossible d’effacer, impossible d’implanter du faux, surtout dans ton esprit qui se rappelle des moindres détails, mon pauvre. En revanche, je peux couper des fils, barrer des voies pour isoler les souvenirs tenaces, en faire des îlots sans bord ni rivages. » Sa baguette se mouva lentement, tissant un fil argenté de la tempe dorée, comme prise de feu sous les cheveux aux reflets roux. Altération légère de la mémoire, une continuité tranchée sans faire mal pour dépérir des morceaux auxquels l’esprit n’avait plus accès. Transition nécessaire entre la vie ancienne, où tournoyait un indiscernable orage de couleurs, de parfums, de lumières dont la source unique dissimulée n’était autre que la Rowle, et son doux royaume secret à venir. « Il n’y a que son visage qui va disparaître de certains instants. A chaque souvenir commun que vous aurez, c’est une autre que tu verras, petite adolescente de ton école à qui tu parles, ou amie lointaine, sotte amante d’un soir peut-être... De chaque histoire, Cassidy disparaîtra, laissant place à l’une ou l’autre muse évanescente de ton choix. L’amour ne disparaitra pas, mais son sujet sera confus, entre les conquêtes qui t’auront un peu plus séduites à chaque fois. Tu souffriras. En l’absence de souvenirs continus, tu ne sauras à quoi accrocher tes sentiments, ni à quels évènements les attribuer. Cela te passera, dans la confusion, doucement, délaissant la déception de ne pas trouver la source de ce grand amour sans ancre, jadis inspiré par la petite Rowle. Vous avez bien fait de garder votre relation secrète, mes anges, aucun témoin pour vous demander où sera passée la tendresse… Elle sera là ta petite Rowle, mais noyée derrière d’autres silhouettes, d’autres visages. » La baguette s’éloigna, ayant fini son affaire et les longs doigts revinrent caresser le front humide.

Son cœur aimant allait néanmoins souffrir d’une sérénité inexorable, exigeant du fond de lui-même que quelque chose vienne combler le vide soudain face à l’absence de causes. Octave allait sentir, faible et perdu, tremblant comme une graminée, la trahison, comme on sent errer un de ces orages hésitants qui tournent l’été autour des plaines. Pour y remédier, Vivienne avait pris, précautionneuse, un peu de Poussière du Malin, qu’elle répandit sur les cils de son fils d’un souffle chaud. Les grains se répandirent et s’accrochèrent en étoiles à ses yeux clos. La légende contait que le diable avait créé un miroir déformant la réalité et ses apprentis, voulant se jouer des anges, prirent le miroir et volèrent vers les nuages. Plus ils montaient, et plus le miroir tanguait, déformant en horreur ce qu’il reflétait. Ils montèrent aussi haut qu’ils le purent et dans un dernier mouvement, le miroir défigura tant la nature qu’il se brisa. Une infinie poussière de diamants se répandit dans le monde, grains maléfiques de sable qui se logeaient parfois dans les yeux des gens, leur faisant voir alors par moments que les défauts et la cruauté. Charmante légende, quoi qu’exagérant les effets, mais trompant si bien l’origine de cette poudre. Vivienne se nettoya soigneusement les mains et cacha sa baguette, avant de s’assoir à côté de son fils, qu’elle observa dormir. Sieste légère mais tenue, percée par les bruits et gestes, mais utilisant chaque trouble au profit d’un rêve tenace qui faisait frémir ses paupières lourdes.

L’impatience la prit finalement et elle alla ouvrir largement deux battants d’une fenêtre. Quelques gouttes de la pluie paisible entrèrent dans la chambre, avec une fade odeur de rivière. La tête d’Octave oscilla légèrement et glissa de l’accoudoir, arrêtée à mi-chemin par un coussin et il appuya contre le velours une tête encore évanouie, que la lumière de l’après-midi teintait d’une pâleur grisâtre. Cependant, il s’éveilla et ses yeux s’ouvrirent grands, avant de se plisser dans la douleur.

« Pardon, je ne voulais pas te réveiller. » Elle se retourna et vit Octave écarquiller son œil gauche pour tenter d’en déloger une poussière. « Qu’est-ce qu’il y a ? »
- J’ai quelque chose dans l’œil. »

Dit-il d’une voix pâteuse. Vivienne s’approcha et le saisit par les tempes de ses mains soyeuses, tournant sa tête vers la lumière. Il obéit, docile, ne cessant de cligner des paupières pour se défaire de la branche sèche et douloureuse qui lui crevait le blanc de l’œil. Mais comme sa mère mettait du temps à trouver l’intrus, il finit par s’irriter, dramatique :
« Laisse-moi, tu vois bien que je suis en train de perdre la vue ! »

Il renversa sa tête et frotta de la paume ses paupières endolories jusqu’à faire danser des kaléidoscopes sur leurs revers. La douleur passa et il se détendit, mais ne se hâta pas de revivre tout à fait. Il se retranchait, derrière ses yeux clos, au sein du rêve qu’il avait fait. Sa mère demeura penchée, à demi-assise sur le rebord du canapé, lui portant une attention efficace et bienveillante. Octave s’étira, se sentant léger, froid et vide. Sa méfiance avait disparu et à la place, il ressentait un étrange abattement, une morosité tenace.

« C’est bon, tu as fini de mourir ? » Demanda-t-elle, non sans une ironie prononcée dans la voix. « Lève-toi, j’ai des gens à souper ce soir et tu ne peux pas passer ton après-midi à dormir.
- Je croyais que tu étais du genre éléphant.
- Je te demande pardon ?
- Les éléphants gardent leurs petits longtemps auprès d’eux. Mais on dirait que tu es plutôt un coucou. Tu me pousses hors du nid ! D’accord, d’accord, je m’en vais, mère vénérée. »

Et tandis qu’il se relevait pesamment du profond canapé, Vivienne le regarda de ses yeux d’un bleu unique, guillerette. Il avait raison le diable. Elle l’aurait jalousement gardé avec elle toute la soirée si elle l’avait pu, mais l’envie de le jeter dans les bras du monde pour voir les effets de sa magie surpassèrent son caprice et elle poussa l’oisillon dehors. En partant, Octave lui jeta un regard de haut en bas et lui versa la lumière assombrie et troublée de ses yeux secs, dont le vert imitait les nuances changeantes des feuillages forestiers. Un instant, elle se crut démasquée et attendit qu’il lui lance une remontrance méchante, un cri offensé de celui qui venait à nouveau de se faire trahir dans son sommeil sacré. Mais il se contenta de la regarder avec une dureté dissimulée, moqueuse, la jaugeant en objet et sans gratitude. Son silence était aussi impérieux qu’un bond, et son regard en portait tout le poids. Vivienne comprit alors soudain qu’il la châtiait simplement par une réticence, l’humiliant de sa condescendance. A telle point qu’elle s’aigrit presque et il dut voir le changement sur son visage, car il ricana avant de s’échapper par la porte, satisfait de sa méchanceté et elle comprit soudain qu’il avait déjà un peu perdu de sa pitié.

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