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[11 novembre 1997] Acidité, aigreur et amertume

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SERPENTARD1ère année
    SERPENTARD
    1ère année
AVATAR : Ava Acres
MESSAGES : 350

INFOS PERSONNAGE
SITUATION AMOUREUSE SITUATION AMOUREUSE: Célibataire
DATE & LIEU DE NAISSANCE DATE & LIEU DE NAISSANCE: 01/04/1986 à Rennes
SANG SANG: mêlé
MessageSujet: [11 novembre 1997] Acidité, aigreur et amertume Mer 19 Juil 2017 - 17:34



Son pied glisse sur le sol de pierre, décrit son arc, revient au centre et se désaxe. Ses bras fouettent l’air tandis qu’elle tournoie et un instant, elle a l’air d’un feu-follet. Un feu-follet dont la musique commande les mouvements, un feu-follet dont la danse est réglée sur les notes qui pleuvent. Et elle saute, et elle s’étire. Et elle se plaque, et elle se recroqueville. C’est comme les battements de son cœur qui suivent le tempo de la musique : lents, gracieux et presque désordonnés. Un mouvement de hanche, une torsion du buste – tout est dans la souplesse des ondulations du corps. Un corps qui, échappé de l’esprit, effectue son envolé tout seul. Et un esprit qui, désarticulé du corps, se balance sur les courbes de la mélodie.
 
La lueur vacillante de l’unique bougie n’éclairait pas tout à fait la pièce mais cela lui convenait : une semi-pénombre, aux ombres mouvantes teintées d’orangé, était souvent plus apaisante que les lumières crues des éclairages moldus. Elle aimait les coins obscurs et les halos moins mystérieux que lui offrait alors la salle ; mieux : elle aimait se prendre pour une vraie danseuse et imaginer les projecteurs jouant sur sa peau, sur son corps, sur ses formes encore absentes, et faire comme si oui, on l’admirait pour se talents, pour sa grâce et pour sa légèreté. On n’entendait pas grand-chose à part les notes sonnantes du piano qui sortaient de sa baguette magique – c’était en fait le seul sort qu’elle savait lancer à la perfection. Elle s’était entraînée à la fin de l’été, des jours durant, seule enfermée dans sa chambre, pour être certaine qu’elle ne fût pas obligée de tout abandonner une fois arrivée à Poudlard. Il avait mis du temps, à arriver, ce sortilège ; mais elle avait fini par le dompter. Le dompter ou l’apprivoiser, selon ses humeurs.
 
Pas chassé sur la gauche, brusque relâchement du haut. L’air lui caresse le visage comme si elle était dehors, mais elle sait bien que seuls ses gestes lestes en sont la cause. Plénitude certaine, fluidité espérée. Dans son esprit c’est le vide, dans ses yeux c’est le noir ; elle ne sent plus que l’étirement de ses muscles, la raideur de ses membres et l’effort qu’ils fournissent. Ses semelles claquent le sol. Elles immaculée sur le gris sale. Le décor est flou, l’arrière-plan indistinct. Elle ferme les yeux et la sensation se fait plus forte ; elle est légère, si légère… Peut-être que si elle y croit, elle pourra s’envoler ? Peut-être que si elle essaie encore plus, elle décollera des pavés et rejoindra ses rêves tout là-haut dans le ciel ? Elle se cambre, bascule sur le côté, maîtrise sa chute au sol et soudain, il n’y a plus rien.
 
La musique prit fin dans un cahotement similaire à ceux des tourne-disques moldus. Sur le sol, la baguette d’Andrée cessa soudain de tourner sur elle-même : auparavant flottant en une sorte de lévitation instable, elle était désormais aussi inerte qu’à l’ordinaire. La fillette soupira de dépit en regardant par la fenêtre. Le ciel était déjà noir d’encre, piqueté d’étoiles blanches à peine recouvertes par les nuages, et la lune déjà haute ne laissait aucun doute sur l’heure déjà avancée de la soirée. Sans aucun doute que le couvre-feu serait déjà passé, et sans aucun doute que si on la surprenait ici, elle ne passerait pas un très bon moment. Il fallait qu’elle rentre, elle le savait. Il fallait qu’elle retrouve l’atmosphère confinée de son dortoir, qu’elle rejoigne son quotidien oppressant et qu’elle continue à supporter les démonstrations affectives de Fanny qui devenait beaucoup trop envahissante. Depuis Halloween, elle avait développé cette manie de vouloir l’intégrer à toutes leurs petites discussions « entre filles » et de passer son temps à se préoccuper de son bien-être. Parfois, Andrée avait juste envie de dire stop.
 
Elle ramassa sa cape, qui traînait dans un coin, et se dépêcha de recouvrir son débardeur et son legging moldu pour que personne ne la voit dans cet accoutrement. Ses chaussures à la main et ses chaussettes directement sur le carrelage, elle sortir de la salle désaffectée à pas de loup. Elle avait trouvé l’endroit au presque tout début de l’année et il était parfait pour ses entraînements : chaises et tables pour si elle avait besoin de mobilier, large miroir dont elle ne connaissait pas vraiment l’utilité ni la raison de sa présence là-bas mais qu’elle utilisait bien volontiers, et même immense tapis roulé dans un coin – quelle n’avait jamais utilisé cependant. Elle avait déniché quelque part une boîte entière de bougies qu’elle allumait grâce à des étincelles. Une large fenêtre donnait sur l’extérieur, même si elle semblait brisée depuis longtemps : le froid, mordant lorsqu’elle arrivait, se faisait souvent bienfaiteur lorsque l’effort devenait plus intense.
 
Oui, le lieu était idéal. Le seul souci, c’est qu’il était à l’extrême opposé des cachots et qu’elle mettait toujours au moins dix minutes pour rentrer. La température dans les couloirs avoisinait les dix degrés. Encore toute chauffée de son activité, Andrée frissonna en pestant contre ces professeurs qui ne penseraient jamais à chauffer l’intérieur. Elle accéléra le pas en rasant les murs pour limiter les rencontres fortuites.
 
Elle fut bientôt dans le Grand Hall. Le lieu, loin des aspects d’usine grouillante qu’elle donnait en journée, loin d’accueillir l’effrayante foule qu’elle garder en son sein pendant les heures pleines, était beau, serein et majestueux. Pour le coup, aucune bougie n’éclairait les lieux ; mais il y avait quand même de la lumière en abondance, cette lumière grise qu’on ne peut voir que la nuit, qui baignait chaque moulure du plafond et chaque ornementation du sol dans une sorte de mystère bien préservé. À chaque fois qu’elle passait là, c’était la même histoire : Andrée s’arrêtait, figée, sur la dernière marche de l’escalier et elle ouvrait grand les yeux, comme incapable d’admettre sa réalité. Elle ne savait pas si elle possédait une sensibilité un peu plus importante que la moyenne ou si chacun demeurait émerveillé, mais cela ne manquait jamais. Ensuite, après avoir dévoré le spectacle du regard, elle s’attardait toujours sur les portes qui menaient dehors ; céderait-elle à la tentation ? ou est-ce que pour une fois, elle saurait se raisonner et tourner les talons ? Et cela ne manquait jamais – Andrée poussait alors les battants.
 
Dans son esprit, plusieurs idées fugaces dansaient. Peut-être qu’elle sortait ainsi simplement pour respirer l’air parfumé de la nuit, pour profiter des étoiles et des nuages et pour ressentir la rosée qui se formait déjà. Peut-être avait-elle dans cette démarche un but plus personnel : se poser là, cinq minutes, sur l’herbe humide, pour prolonger l’état d’insouciance dans lequel la danse ne manquait pas de la plonger. Ou alors c’était pour avoir l’impression de braver l’autorité des Carrow, à sa petite échelle, dans la mesure de ses pouvoirs, là où durant le jour entier l’impuissance qu’elle ressentait grossissait encore et encore. Et comme elle ne savait jamais déterminer ce qui était le plus juste, elle les rangeait dans un coin et ne les ressortait que lors de la sortie suivante.
 
La nuit était très belle. De fins filets sombres glissaient contre la toile tendue du ciel mais les étoiles parvenaient aisément à les percer. Au loin, on devinait la cime des arbres se pencher au gré du vent – car il faisait venteux, ce soir-là. Le froid fit comme une gifle sur ses joues encore chaudes, mais la fillette ne s’en soucia pas vraiment. La bouffée d’air qu’elle inspira lui fit comme une renaissance : tous les problèmes qui persistaient, tout ce dont elle n’avait pas réussi à se débarrasser ces dernières heures et tout ce qui la parasitait, tout cela s’envola en même temps que sa première respiration. Les astres avaient toujours eu cet effet salvateur sur elle. D’aussi loin qu’elle se souvenait, Andrée s’était toujours sentie mieux en plein air et en plein milieu de la nuit qu’enfermée toute la journée. Il y avait une sorte de légèreté… elle ne savait pas… peut-être un genre de magie, plus profonde que ce qu’ils pratiquaient chaque jour à l’école, qui planait dans chaque particule de l’air… ou peut-être n’était-ce que l’immensité incroyable du paysage qui lui gonflait le cœur ainsi.
 
Elle ferma les yeux en laissant la brise diriger ses pensées. Son dos était détendu, ses émotions apaisées.
 
Au final, les choses n’étaient pas si terribles pour elle, en ce moment. Après le désespoir vide qu’avait fait naître l’Epouvantard en elle, après les quelques jours de flottement pendant lesquels elle avait eu beaucoup de mal à se retrouver, elle avait juste décidé qu’elle devait se relever seule et qu’il fallait qu’elle oublie. Oublier ou affronter, en fait, mais mettre de côté ses terreurs semblait beaucoup plus facile que de les combattre, elles, l’ennemi invisible. Elle ne savait pas comment se vaincre une phobie, on ne lui avait jamais expliqué. Alors, pour le moment du moins, elle détournerait juste la tête en faisant semblant d’ignorer ce qu’elle était trop faible pour défier.
 
Peut-être qu’Alexandre avait joué un rôle dans sa prise de conscience, d’ailleurs. Son soutien discret mais infaillible, ses conseils de grand-frère et son aura protectrice avaient sans doute contribué à la relever. « Ce n’est pas grand-chose », avait-il dit. « Tu peux passer au-dessus. Tu es une Serpentard après tout, tu es forte. » Andrée avait levé ses yeux, circonspecte, mais sur le visage du jeune homme ne flottait que confiance et incitation à la confiance. Elle avait décidé de le croire – du moins, en partie. C’était plus dur que ce qu’elle avait d’abord pensé, bien sûr, et elle se recroquevillait toujours lorsque les Carrow passaient non loin d’elle, évidemment – elle n’était pas Wonder Woman, il était inimaginable qu’elle vainque ses peurs comme si elles n’avaient jamais existé ; néanmoins, elle affrontait ses journées l’esprit un peu plus léger et l’humeur un peu moins défaitiste. À son niveau, c’était tout ce qu’elle demandait et elle devait avouer qu’elle ne pouvait pas en dire autant de tous les élèves du château.
 
Un feulement discret se fit entendre derrière elle et elle se releva d’un bond. L’immonde bestiole du concierge, Mr Rusard, la regardait de ses yeux jaunes, presque fluorescents. Andrée n’aimait pas les animaux – encore moins lorsqu’ils avaient des serres, des poils ou qu’ils s’appelaient Miss Teigne. Et comme agréant à ses pensées malfaisantes, la chatte s’était toujours appliquée à traquer la fillette depuis le début de l’année. À chacune de ses escapades nocturnes, elle était presque sûre de la croiser – alors sonnait la fin de la pause, le temps reprenait son cours normal et il fallait vite s’en aller avant que le vieux concierge n’accourt. Elle avait plusieurs fois failli se faire prendre, mais la légèreté de ses jambes l’avait toujours sauvée à temps.
 
Et cette fois ne fit pas exception.
 
Andrée se dépêcha de ramassa ses chaussures, qu’elle n’avait toujours pas remises, et se mit à courir vers les cachots. Elle crut entendre la voix aigre de Mr Rusard quelque part derrière elle, près des escaliers peut-être, mais préféra ne pas y prêter attention plus que ça. Il faisait froid, les cachots glissaient, mais la fillette ne s’arrêta pas avant d’avoir atteint la porte de sa Salle Commune. « Sang-de-Bourbe », dit-elle, essoufflée, et elle s’empressa d’entrer aussitôt que le portrait eût pivoté.
 
Elle rentra la tête dans ses épaules en longeant les murs pour que personne ne fasse trop attention à elle. D’après ses estimations, il était à peine plus de onze heures du soir – trop tôt, donc, pour que la Salle Commune soit complètement déserte. Quelques élèves travaillaient dans un coin, d’autres discutaient auprès du feu glacé et d’autres encore jouaient aux échecs sur le tapis vert ; les reflets mouvants sur les murs donnaient une atmosphère curieuse à la scène, mélange de mystère et de glauque. Andrée se surprit à sourire : c’était dans ces moments-là, dénués de tensions et d’inquiétude, qu’elle se rendait compte qu’elle aimait sa Maison. D’un amour profond et inconditionnel. En fait, se disait-elle parfois, elle aurait été bien malheureuse répartie ailleurs ; seuls les Serpentard étaient capable de respecter son besoin de solitude, seul les vert et argent accordaient véritablement de l’importance à la notion d’intimité. Et pour cause : même si certains levèrent la tête lorsqu’elle arriva, personne n’eut seulement l’idée de la questionner sur sa provenance.
 
Son ventre gargouilla et elle grimaça. Encore une fois, elle n’avait presque rien mangé de la journée. Elle s’était forcée à avaler du pain pendant le repas du soir, histoire de ne pas tomber à bout de forces avant la fin de son entraînement, mais, et elle s’en rendait à présent compte, c’était loin d’être assez. Tant pis, songea-t-elle, j’attendrai demain matin. Au moins, j’aurai envie de manger, ça me changera. Et elle se dirigea vers son dortoir alors que ses yeux se fermaient déjà tous seuls.
 
Elle poussa la porte le plus doucement possible en priant de toutes ses forces pour que les gonds ne grincent pas. Ils jouèrent sans bruit et Andrée sourit victorieusement. À l’intérieur, il faisait presque sombre. Seule la lumière dorée d’une chandelle vacillait du côté du lit de Fanny. Elle fit du mieux qu’elle put pour être discrète, mais sa camarade de chambrée passa bientôt la tête par les rideaux de son baldaquin. « C’est toi Andrée ? », fit-elle, et elle sortit, son corps gracile à peine couvert par son pyjama-short. Malgré tout, elle ne semblait pas du tout avoir froid. « Je t’attendais, je m’inquiétais », dit-elle encore. « Où étais-tu ? 
 
- Rien qui ne te concerne », répliqua Andrée en grognant. Voilà pourquoi Fanny l’agaçait : pleine de bons sentiments, elle était toujours inquiète du ressenti de la fillette, même quand il n’y en avait pas lieu. Elle semblait s’être donné pour objectif de s’en faire une amie. Et Andrée, loin de rechercher l’amitié d’autrui, avait plutôt tendance à la fuir. « Va te coucher, Fanny. J’ai envie de dormir de toute façon.
 
- Non. » L’autre s’arrêta, interloquée. Dans sa main pendait tristement son pantalon de pyjama. « Tu nous dis jamais rien », se plaignit alors Fanny. « Tu m’étonnes que tu sois toujours toute seule, personne peut te supporter », et aussitôt qu’elle eut dit ça, elle se plaqua les mains contre sa bouche.
 
Andrée pivota lentement sur elle-même. Son regard, dangereux, était noir d’encre – encore plus sombre que d’habitude. Les ombres que créaient la bougie jouaient de manière inquiétante sur les joues encore rondes de la fillette. « Premièrement », sombre idiote, eut-elle envie d’ajouter, « de ton amitié à deux Noises et de tes pseudos considérations, j’en ai pas besoin. Deuxièmement, il me semble que tes ni ma mère, ni un professeur, alors tes recommandations, tu te les mets où je pense. » Elle plissa encore un peu les yeux : ils n’étaient plus que deux fentes dont les iris étaient invisibles. « Et troisièmement, si tu te crois indispensable à ma vie, c’est que tu surestimes ton importance, ma pauvre amie. »
 
Pendant tout le long de sa tirade, Fanny s’était ratatinée sur elle-même. Elle eut un mouvement de recul lorsqu’Andrée passa devant elle mais n’abandonna pas l’idée folle de se faire pardonner : « Mais, Andrée… » La porte claqua violemment et la fillette tressaillit. « On s’inquiète juste pour toi », murmura la petite, au bord des larmes. Seul un cri rageur, étouffé par le panneau de bois, lui répondit.
 
.
 
Des têtes se relevèrent lorsqu’Andrée descendit en trombe des escaliers. Si, la première fois, elle n’avait ressenti aucune curiosité mal placée envers elle, elle discerna clairement leurs questionnements sans même qu’elle n’eût besoin de les entendre. Ils devaient ressembler à quelque chose comme « elle était dans son dortoir, non ? Qu’y a-t-il bien pu se passer ? », ou « Merlin, qu’est-ce qui lui a pris de claquer cette porte si fort ? ». Elle balaya la Salle Commune du regard le plus menaçant qu’elle avait en réserve – c’est-à-dire pas si effrayant, vous lui accorderez -, mais personne ne se risqua à intervenir. Ses yeux, sans qu’elle ne sache trop pourquoi, étaient presqu’humides ; pourquoi les remarques lui faisaient-elles encore mal ? C’était incompréhensible. Elle en avait l’habitude pourtant, et ce n’était pas la première fois qu’elle en encaissait. Elle avait Alexandre, elle avait Abigail, et tous deux veillaient sur elle à leur façon ; Aileen aussi était là lorsqu’elle en avait besoin. Alors pourquoi Merlin se mettait-elle dans tous ses états ?
 
Elle n’avait pas besoin d’elle – de Fanny. Elle n’avait pas besoin d’eux. Elle n’avait besoin de personne. Et si les gens étaient trop bêtes pour comprendre son besoin d’indépendance, alors il ne fallait pas leur accorder trop d’importance.
 
Elle sortit de la Salle Commune en retrouvant presque avec plaisir les courants d’air froids qui parcouraient les cachots. Un instant, elle s’adossa au mur ; le temps de reprendre son souffle, de se calmer peut-être, de reposer un instant ses yeux irrités très certainement. C’était toujours pareil ; elle était bien, se sentait calme et attendait même le jour suivant avec enthousiasme, et immanquablement quelqu’un décidait que son bonheur serait éphémère. Il y avait toujours un imbécile, là, quelque part, qui semblait trouver qu’elle n’avait pas le droit d’être heureuse, juste quelques heures, quelques instants. C’était à chaque fois la même rengaine et Andrée commençait à se demander si cela valait bien la peine de faire des efforts pour mieux vivre la situation.
 
En soupirant encore, elle fronça le nez. Elle n’avait plus envie de dormir. Elle tendit l’oreille un instant, mais rien dans l’amas de bruits qui lui parvint n’indiquait la présence potentielle de Miss Teigne ou de son maître. D’un pas traînant, elle remonta dans le Hall, ouvrit sans discrétion la porte qui jouxtait les grands escaliers et s’enfonça dans un couloir qu’elle n’avait encore jamais visité – néanmoins, ses pas n’étaient pas hésitants. Bientôt, elle arriva devant le tableau qu’elle recherchait ; suspicieuse, elle chatouilla la poire qui y était représentée, mais elle n’eut pas vraiment le temps de se poser d’autres questions que l’œuvre pivotait sur ses gonds magiques. Elle ouvrit de grands yeux, toute émerveillée.
 
C’était la première fois qu’elle se rendait dans les cuisines du château. Elle en avait entendu parler très tôt, dès le mois de septembre en réalité, mais elle ne s’était jamais permise d’y mettre les pieds auparavant. Pour elle, c’était comme un sanctuaire interdit – la pomme rouge qu’Eve ne pouvait pas manger, en quelque sorte. C’était un lieu qu’il fallait préserver, parce qu’il était magique, et que les elfes qui y travaillaient n’avaient sans doute pas envie qu’on les dérange. Sally, lorsqu’elle faisait la cuisine, détestait qu’on vienne l’embêter. Et Mère aussi – mais sa maman n’était pas un elfe.
 
Aussitôt qu’elle mit un pied à l’intérieur, un elfe se présenta devant elle en s’inclinant bien bas. « Les elfes de Poudlard souhaitent la bienvenue à Miss, Miss. Que désire la jeune élève ? » Andrée cligna des yeux stupidement. Elle avait certes l’habitude des manières obséquieuses dont faisaient preuve les petites créatures, mais elle ne s’était pas attendue à ce que les cuisines soient encore investies à cette heure avancée de la soirée. Or, devant ses yeux, une bonne vingtaine d’elfes de maison s’activaient tantôt devant des fours, tantôt devant des éviers géants, tantôt devant des plans de travail. Et à vrai dire, si elle devait être tout à fait honnête envers elle-même, la fillette aurait préféré trouver les lieux déserts.
 
Elle ferma les yeux en se retenant de soupirer. « Je m'appelle Andrée de Kerimel », dit-elle simplement. « Et j’aimerais… un grand chocolat chaud. » Son ventre gargouilla, comme pour lui rappeler qu’elle ferait mieux de prendre à manger également. Têtue, elle préféra l’ignorer. « Un chocolat chaud avec des marshmallows dedans », ajouta-t-elle tout de même, gourmande. Et, avant que l’efle ne s’incline à nouveau, elle le retint par le poignet : « Comment t’appelles-tu ? 
 
- Winky », couina l’elfe, avant de partir précipitamment. Andrée la vit saisir une bouteille, dont le liquide transparent lui évoqua de l’eau, et but précipitamment directement au goulot avant de l’écarter tout aussi rapidement, horrifiée. Andrée se mordit les lèvres en la voyant se punir ; néanmoins, elle savait comment cela marchait. Si Winky estimait qu’elle avait fauté, ce ne serait certainement pas elle qui pourrait l’empêcher de se châtier. À la place, elle détourna les yeux et préféra s’installer à l’une des grandes tables qui meublaient la cuisine. Leur taille, leur disposition et même leur apparence lui faisaient penser de manière troublante aux larges buffets qu’on retrouvait dans la Grande Salle.
 
Enfin, le chocolat chaud arriva ; et malgré la fatigue qui, à nouveau, se manifestait, malgré le moment pitoyable socialement parlant qu’elle venait de vivre et malgré sa réaction tout aussi déprimante, Andrée se dit que ce n’était pas si terrible, comme fin de soirée.



HJ:
 
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